par Josh Dean | 9 février 2016

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Les images manquantes

Au fil des mois, la discus­­sion a quitté les blogs pour enva­­hir la toile. Le carac­­tère étrange de l’af­­faire ampli­­fié sur Inter­­net a été mis en lumière par de nombreux sites qui en déve­­lop­­paient le côté para­­nor­­mal (Punch­­nel’s, Cons­­pi­­racy Club, The Ghost Diary…). La plupart s’at­­tardent sur l’as­­pect sordide de l’af­­faire, mais on trouve égale­­ment des analyses plus perti­­nentes, souvent offertes par des personnes aux senti­­ments parta­­gés. « Cette affaire me hante », m’a confié Lucas Klau­­kien, un blogueur cana­­dien d’une tren­­taine d’an­­nées qui y a consa­­cré de nombreux articles. « Elisa Lam est un peu comme la sœur d’un ami proche. Nous sommes origi­­naires de la même ville, elle vient d’une culture que j’aime et qui m’est fami­­lière. Sa mort est surve­­nue près de chez moi. Je veux connaître la vérité. Je veux résoudre ce mystère. » Et ce besoin est tout à fait natu­­rel. Selon Tricia Grif­­fith, c’est pour cette raison que Webs­­leuths, les « détec­­tives du Web », rencontrent un tel succès, et que des personnes aux situa­­tions si diffé­­rentes et venus d’ho­­ri­­zons divers se retrouvent à discu­­ter de mystères très éloi­­gnés de leur quoti­­dien.

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Le hall d’en­­trée du Cecil Hotel
Crédits : Stephen Friday

Je pour­­rais écrire un roman sur les tordus et les imbé­­ciles qui n’ont rien apporté à la conver­­sa­­tion mais dont les sugges­­tions sur des faits anodins par le biais de rela­­tions douteuses ont fini par convaincre un grand nombre de personnes. La page conspiro de Reddit attire en nombre ces indi­­vi­­dus. On y trouve des conver­­sa­­tions consa­­crées aux liens entre l’en­­tre­­prise améri­­caine Raytheon et Elisa Lam, ainsi qu’à des expé­­riences gouver­­ne­­men­­tales de mani­­pu­­la­­tion céré­­brale. Pour eux, quelqu’un ou quelque chose, peut-être en lien avec les Francs-Maçons, a pris posses­­sion de l’es­­prit de Lam pour l’obli­­ger à monter sur le toit et à se jeter dans le réser­­voir. Pendant des mois, tout n’était que spécu­­la­­tions et absur­­di­­tés. Un jour, un résident du Cecil Hotel, que les rumeurs soupçonnent d’être un délinquant sexuel, a été signalé sur un forum fréquenté, aux côtés de liens vers son iden­­tité. Mais jamais il n’a fait partie de la liste des suspects poten­­tiels. Pire encore, une brève chasse aux sorcières a été menée à l’en­­contre d’un chan­­teur de death metal qui se fait appe­­ler Morbid. Son vrai nom est Pablo Camilo, et même s’il est souvent décrit comme une horrible personne, son seul crime est d’avoir recours à des images violentes sur scène. Malgré cela, les accu­­sa­­tions se sont mises à pleu­­voir jusqu’à parve­­nir aux oreilles des médias chinois, obli­­geant Pablo à oppo­­ser un démenti, discor­­dant certes, mais enflammé. Pour autant, il est vrai que les appren­­tis détec­­tives peuvent contri­­buer à faire écla­­ter la vérité. Si l’on consi­­dère les infor­­ma­­tions diffu­­sées par la police de Los Angeles (autant dire, pas grand-chose), ce sont des parti­­cu­­liers en quête de réponses qui ont souli­­gné certains des faits les plus étranges de cette histoire.

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L’ar­­chi­­tec­­ture du lieu est éton­­nante
Crédits : Stephen Friday

Moi-même agacé par le silence de la police, j’ai passé des heures à cher­­cher des indices sur les forums et dans les publi­­ca­­tions consa­­crées à l’af­­faire : c’est en parcou­­rant les fils de discus­­sion que j’ai appris pourquoi elle se serait désha­­billée une fois dans le réser­­voir, comment le légiste a déter­­miné l’heure du décès, s’il y avait une éven­­tua­­lité pour que les chiens de la police n’aient pas retrouvé le corps, etc. La prin­­ci­­pale contri­­bu­­tion à l’enquête reste la vidéo publiée par le groupe Film Trans­­for­­mer. Dans ce film, deux garçons d’ori­­gine chinoise se rendent au Cecil Hotel pour filmer leur propre enquête, dans l’as­­cen­­seur puis dans les étages concer­­nés jusque sur le toit. Là, un an après la mort d’Elisa, ils découvrent qu’une fenêtre ouverte permet d’at­­teindre une échelle menant au toit de l’im­­meuble. L’as­­cen­­sion est rapide, il ne s’agit que d’un étage, et assez simple, si vous évitez de penser aux 60 mètres qui vous séparent du sol. Elisa, ou son meur­­trier – si tant est qu’il existe –, aurait pu utili­­ser cette échelle pour parve­­nir au toit sans déclen­­cher l’alarme. Et puis il y a la vidéo de la caméra de surveillance. J’ai demandé à l’un de mes amis, Gabe Rhodes, spécia­­liste du montage, d’y jeter un œil. Il est resté scep­­tique. « Je comprends pourquoi les gens ont des doutes », m’a-t-il confié. D’après lui, à certains passages, un montage serait néces­­saire ; à d’autres, les images ont été compres­­sées, ce qui trahit un montage. Tout comme les time­­codes qui ont été ajou­­tés manuel­­le­­ment. « Le plus étrange, c’est quand les portes de l’as­­cen­­seur s’ouvrent à 2 : 58 », écrit-il dans son rapport. « Il manque FORCÉMENT des images dans cette séquence. »

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Le fameux ascen­­seur
Crédits : Daniel Shea

Sur YouTube, des inter­­­nautes soulèvent les mêmes inter­­­ro­­ga­­tions, en parta­­geant des versions commen­­tées de la vidéo qui mettent en évidence les passages équi­­voques. Plusieurs publi­­ca­­tions soulignent le fait que la version diffu­­sée par les auto­­ri­­tés est inquié­­tante du fait du ralen­­tis­­se­­ment de l’image. Ces mêmes personnes accom­­pagnent leur propos de la vidéo origi­­nale, augmen­­tant la vitesse de 15 à 20,25 images par seconde. Les mouve­­ments d’Elisa y semblent beau­­coup moins étranges, même s’ils restent inha­­bi­­tuels. Des milliers de vidéos d’Elisa Lam circulent sur YouTube et autant de discus­­sions à son propos ont envahi le net. Toutes ont en commun la vidéo dans l’as­­cen­­seur, l’élé­­ment central de l’af­­faire. Sa diffu­­sion à elle seule explique pourquoi l’af­­faire Elisa Lam a enflammé la toile ; un phéno­­mène qui éton­­ne­­rait sans doute les millions de personnes qui se contentent des actua­­li­­tés diffu­­sées par les médias tradi­­tion­­nels. Il existe un déca­­lage réel entre la portée de l’af­­faire Elisa Lam sur Inter­­net et sa couver­­ture par les médias plus clas­­siques. C’est ce qui distingue cette histoire de l’af­­faire Calee Anthony par exemple, ou de la dispa­­ri­­tion de Nata­­lee Hollo­­way. Ces deux jeunes femmes se sont retrou­­vées au cœur de mystères tout à fait macabres, qui ont attiré l’at­­ten­­tion de tous les médias. La mort d’Elisa Lam a suscité prin­­ci­­pa­­le­­ment l’in­­té­­rêt de hordes d’in­­ter­­nautes.

Stay on Main

En mai, je me suis rendu à Los Angeles pour voir de mes propres yeux le Cecil Hotel. Je ne suis pas certain de savoir ce que je cher­­chais. J’avais lu tant de choses à propos de cet endroit que j’ai ressenti le besoin d’y séjour­­ner, de le visi­­ter. La mort d’Elisa a porté un coup fatal à l’équipe de direc­­tion et la fameuse pancarte de l’hô­­tel, qui surplom­­bait le trot­­toir en face de Main Street depuis des décen­­nies, a été décro­­chée en 2014. Une nouvelle pancarte indique « Stay on Main », nom duquel l’éta­­blis­­se­­ment a été rebap­­tisé.

Malgré ses 700 chambres, l’hô­­tel semblait vide. Aux derniers étages, l’at­­mo­­sphère est parti­­cu­­liè­­re­­ment calme, étrange.

Le hall de l’hô­­tel n’a pas vrai­­ment changé depuis le jour de la dispa­­ri­­tion ; il n’a pas changé depuis l’âge d’or du Cecil Hotel, d’ailleurs. Des lustres art déco sont suspen­­dus à trois mètres du sol en marbre poli ; des orne­­ments de cuivre et de fausses statues romaines décorent les murs. Après avoir lu tant de récits sur l’his­­toire tour­­men­­tée de l’hô­­tel, je m’at­­ten­­dais à ressen­­tir de l’an­­goisse. Or, même à la tombée de la nuit, je me sentais plus l’âme d’un globe-trot­­ter belge que celle d’un serial killer. La clien­­tèle ciblée, du moins dans les premiers étages, semble être de jeunes passion­­nés de ping-pong qui ne véri­­fie­­ront pas la propreté des salles de bains. Ma chambre se situait au quatrième étage, où l’on pouvait opter pour une salle de bains commune ou une salle de bains privée pour un supplé­­ment de 20 dollars par nuit. Les jours précé­­dents ma visite, je corres­­pon­­dais beau­­coup avec Nata­­lie Davis, une femme avec qui j’étais entrée en contact après avoir lu son commen­­taire sous une vidéo YouTube. Un peu plus tôt dans l’an­­née, Nata­­lie avait passé une nuit au Cecil Hotel et avait été horri­­fiée d’ap­­prendre quelques semaines plus tard par sa mère qu’elle s’y trou­­vait au lende­­main de la dispa­­ri­­tion d’Elisa. Nata­­lie n’avait pas appré­­cié le Cecil Hotel, et pas unique­­ment en raison du stan­­ding. « L’at­­mo­­sphère du lieu est vrai­­ment pesante et glaciale, je ne pouvais pas le suppor­­ter », m’a-t-elle raconté. Je gardais en tête ses impres­­sions en explo­­rant l’hô­­tel, mais je ne les parta­­geais pas. Je trou­­vais juste le bâti­­ment un peu négligé. Malgré ses 700 chambres, l’hô­­tel semblait éton­­nam­­ment vide. Aux derniers étages, l’at­­mo­­sphère est parti­­cu­­liè­­re­­ment calme, étrange. Au 14e étage, là où la vidéo dans l’as­­cen­­seur a été enre­­gis­­trée, de petits haut-parleurs diffusent une radio ecclé­­sias­­tique dans un couloir aux murs marron et au plafond blanc. Je suis resté immo­­bile pour tenter de perce­­voir la présence d’autres clients : aspi­­ra­­teur, évier qui coule, télé en marche. Rien, seule­­ment la radio et cette voix d’homme en prière. Les clients du Stay on Main doivent désor­­mais limi­­ter leur séjour à 21 jours, mais de nombreux étages abritent des rési­­dents à l’an­­née. Près d’une centaine sont enre­­gis­­trés dans le registre que j’ai pu consul­­ter. L’oc­­cu­­pa­­tion hété­­ro­­gène de l’im­­meuble complique d’au­­tant plus le travail d’in­­ves­­ti­­ga­­tion des poli­­ciers. Dans les hôtels, la direc­­tion est en droit d’au­­to­­ri­­ser la police à inspec­­ter l’en­­semble des chambres de l’éta­­blis­­se­­ment. Cepen­­dant, le Cecil Hotel compte un trop grand nombre de rési­­dents à l’an­­née ; les enquê­­teurs doivent four­­nir une raison valable avant de perqui­­si­­tion­­ner les chambres concer­­nées. Aucune n’a d’ailleurs fait l’objet de fouilles et les poli­­ciers ont refusé de s’ex­­pri­­mer sur les détails de l’enquête en cours.

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Une chambre de l’hô­­tel
Crédits : Daniel Shea

Je sais de sources sûres que la police a perqui­­si­­tionné l’hô­­tel, en restant toute­­fois dans les limites de la léga­­lité. Je sais aussi qu’ils ont quadrillé le secteur, affi­­ché des pancartes et visionné des heures et des heures de vidéo­­sur­­veillance. Mais en parcou­­rant ces couloirs silen­­cieux, il m’a semblé presque impos­­sible d’écar­­ter l’éven­­tua­­lité qu’une jeune femme dispa­­rue aurait pu se cacher dans l’une des nombreuses chambres. J’ai alors emprunté l’es­­ca­­lier jusqu’au 15e étage. À l’ex­­tré­­mité sud du couloir, quelques marches conduisent à la porte donnant sur le toit. Une pancarte indique désor­­mais qu’elle est fermée à double tour et équi­­pée d’une alarme. Une autre, que cette partie du bâti­­ment est sous vidéo­­sur­­veillance, que les intrus éven­­tuels « seront arrê­­tés » et qu’il y a « danger de bles­­sures graves et de mort ». Mais aucune pancarte ne met en garde les clients près de la fenêtre ouverte qui sert de sortie de secours en cas d’in­­cen­­die. Je me suis aven­­turé de ce côté pour obser­­ver le bâti­­ment. Là, se trou­­vait en effet une petite échelle rivée à la façade permet­­tant d’ac­­cé­­der au toit. Une personne suffi­­sam­­ment coura­­geuse ou sous l’em­­prise de stupé­­fiants pour­­rait aisé­­ment y parve­­nir. Mais un homme portant une jeune femme ? L’af­­faire se complique. En suivant la piste d’Elisa, je suis retourné au seul endroit où l’on est certain qu’elle se soit trou­­vée : l’as­­cen­­seur. Son appa­­rence m’était fami­­lière. En trois dimen­­sions et en couleur, l’as­­cen­­seur du Cecil Hotel est gris argenté, bien que je me l’étais imaginé doré. Les nombres sur les boutons ont presque entiè­­re­­ment disparu. Je m’étais trouvé ici des dizaines de fois, essayant en vain de me mettre à la place d’Elisa, mais une fois sur place, avec de la lumière et à vitesse normale, le lieu n’avait plus rien d’inquié­­tant. En vérité, l’hô­­tel entier n’a rien d’inquié­­tant. Il n’est ni extra­­or­­di­­naire, ni angois­­sant. Juste un peu décré­­pit et peuplé de personnes comme Elisa : des jeunes en tran­­sit, qui arrivent d’un long voyage.

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Vers le toit
Crédits : Daniel Shea

Dans l’as­­cen­­seur, je me suis appro­­ché du panneau de commande pour main­­te­­nir les portes ouvertes. Près de deux minutes se sont écou­­lées avant que les lourdes portes ne se referment – 1 : 54 pour être plus précis. Le 21 juin 2013, cinq mois après la dispa­­ri­­tion d’Elisa Lam, le bureau du légiste de Los Angeles a publié son rapport sur la mort de la jeune femme. Si la cause offi­­cielle du décès est la noyade, le trouble bipo­­laire de la victime est cité parmi les facteurs poten­­tiel­­le­­ment respon­­sables du drame. Deux méde­­cins légistes ont signé ce docu­­ment daté du 19 juin. Selon le rapport, « l’au­­top­­sie complète n’a décelé aucun trauma. L’exa­­men toxi­­co­­lo­­gique n’a pas révélé la présence de drogues ni d’al­­cool dans son orga­­nisme. » Le rapport mentionne par la suite le trouble bipo­­laire dont souf­­frait Elisa, d’où le fait qu’elle était sous trai­­te­­ment. Le nom des médi­­ca­­ments concer­­nés et leur poso­­lo­­gie sont indiqués dans le rapport, mais les méde­­cins n’ont pu déter­­mi­­ner la nature et la quan­­tité des substances présentes dans son orga­­nisme à l’heure du décès. Ils ne dispo­­saient pas suffi­­sam­­ment d’échan­­tillons de médi­­ca­­ments. « L’enquête poli­­cière n’a pas permis de conclure à un acte d’ori­­gine crimi­­nelle », comme l’ex­­plique le rapport. « L’exa­­men appro­­fondi des circons­­tances du drame et les consul­­ta­­tions avec les experts n’ap­­puient pas la thèse du suicide. La thèse de l’ac­­ci­dent est confir­­mée. » Fin de l’his­­toire. Après six mois de mystère et d’in­­trigues, la mort d’Elisa a été consi­­dé­­rée comme un acci­dent et la police de Los Angeles a classé l’af­­faire. En résumé, les conclu­­sions établissent qu’une jeune femme atteinte d’une patho­­lo­­gie psychia­­trique a souf­­fert d’un épisode psycho­­tique alors qu’elle se trou­­vait dans l’hô­­tel. Cette crise explique le compor­­te­­ment observé sur la vidéo et les agis­­se­­ments de la victime qui se serait rendue sur le toit du bâti­­ment, aurait grimpé à l’échelle du réser­­voir et ouvert la trappe avant de s’y glis­­ser. Une fois à l’in­­té­­rieur, elle aurait tenté de nager ou simple­­ment de rester à la surface ; elle aurait sans doute paniqué, piégée dans plus de deux mètres d’eau, avant de finir par se noyer. De toutes les morts acci­­den­­telles, celle-ci est sans doute la plus étrange. Chaque fois que j’en fais le récit, je reste scep­­tique. Mais en l’ab­­sence d’al­­ter­­na­­tive, cela reste la meilleure expli­­ca­­tion. À dire vrai, c’est la seule qui soit plau­­sible, même si elle n’est pas très convain­­cante. Je me pose encore aujourd’­­hui de nombreuses ques­­tions, auxquelles il existe des réponses. Le plus frus­­trant, c’est que la plupart d’entre elles pour­­raient mettre fin aux spécu­­la­­tions qui ont conti­­nué jusqu’à ce jour d’en­­tou­­rer la mort d’Elisa, même après le clas­­se­­ment de l’af­­faire. Toute­­fois, ces ques­­tions ne peuvent être réso­­lues, les enquê­­teurs se refu­­sant à tout commen­­taire.

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L’échelle
Crédits : Daniel Shea

Lors de ce repor­­tage, j’ai essayé à plusieurs reprises de rencon­­trer les prin­­ci­­paux enquê­­teurs en charge de l’af­­faire : Greg Stearns et Wallace Tennelle. Mais tous mes mails et appels sont restés sans réponse. L’of­­fi­­cier Tim Marcia, qui a égale­­ment travaillé sur l’enquête, a répondu à l’un de mes mails. Il a refusé de s’ex­­pri­­mer car n’étant pas enquê­­teur en charge, ce n’était pas son rôle. Il a toute­­fois confirmé l’ab­­sence de caméra de surveillance dans le couloir du 14e étage et m’a assuré que les offi­­ciers ont déployé tous leurs efforts après la dispa­­ri­­tion d’Elisa, dès lors qu’il restait une possi­­bi­­lité pour qu’elle soit en vie. Par ailleurs, l’of­­fi­­cier Marcia a omis de mention­­ner que la dispa­­ri­­tion d’Elisa est surve­­nue au même moment qu’un autre inci­dent, ce que j’ai réalisé grâce aux commen­­taires d’in­­ter­­nautes sur les forums. Le 3 février, un ancien offi­­cier de police de Los Angeles nommé Chris­­to­­pher Dorner a provoqué une fusillade qui a tenu l’Amé­­rique en haleine pendant plusieurs jours. Chris­­to­­pher a publié sur Face­­book un mani­­feste par lequel il décla­­rait « la guerre » à la police muni­­ci­­pale de Los Angeles. Puis, il a commis une série de meurtres ayant entraîné la plus grande traque jamais orga­­ni­­sée par la police de la ville. Le 12 février, la cavale de l’an­­cien poli­­cier a pris fin dans les montagnes de San Bernar­­dino, après une lutte achar­­née dans laquelle il a trouvé la mort. On comprend mieux désor­­mais pourquoi l’af­­faire Elisa Lam n’a pas attiré davan­­tage l’at­­ten­­tion des médias. Et pourquoi la police n’a vrai­­sem­­bla­­ble­­ment pas mis en œuvre tous les moyens néces­­saires pour résoudre l’af­­faire. Quoi qu’il en soit, l’of­­fi­­cier Marcia était persuadé de l’exac­­ti­­tude des conclu­­sions présen­­tées dans le rapport. « Sans parler des problèmes psycho­­lo­­giques qui ont été diagnos­­tiqués, nous [les forces de police et méde­­cins-experts] sommes persua­­dés que ce diagnos­­tic explique son compor­­te­­ment », m’a-t-il confié dans un mail.

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Elisa Lam a été retrou­­vée dans un de ces réser­­voirs
Crédits : Daniel Shea

Lorsque je lui ai dit que les enquê­­teurs ne me répon­­daient pas et que le silence de la police faisait le jeu de détec­­tives amateurs maladroits, il m’a répondu : « Le problème des détec­­tives amateurs, c’est qu’ils se basent sur le peu d’in­­for­­ma­­tions que nous lais­­sons filtrer… Les médias sélec­­tionnent et mani­­pulent l’in­­for­­ma­­tion selon leurs besoins, four­­nis­­sant à ces détec­­tives des éléments de vérité. Lorsqu’une personne VEUT se satis­­faire de ces éléments ou verser dans la théo­­rie du complot, elle néglige les expli­­ca­­tions raison­­nables et plau­­sibles et se tourne vers l’im­­pro­­bable. » Quelques minutes plus tard, un autre message m’est parvenu : « Josh, les bons enquê­­teurs agissent selon le prin­­cipe du rasoir d’Ock­­ham : “À choi­­sir entre plusieurs expli­­ca­­tions, la plus simple est souvent plus proche de la vérité que la plus complexe d’entre elles.” Autre­­ment dit, si tu entends parler de traces de sabots, cherche un étalon, pas un zèbre. Une fois la piste de l’éta­­lon écar­­tée, tu peux suivre celle du zèbre… » Par la suite, j’ai conti­­nué pendant des semaines d’écrire à Greg Stearns, en vain. Puis, à la fin du mois de juin, après avoir en dernier recours inondé de messages son compte LinkedIn, j’ai reçu une réponse. Alerte spoi­­ler : elle est loin d’être satis­­fai­­sante. « J’ai reçu vos mails et je comprends quelles sont vos inten­­tions en rédi­­geant cet article », m’a-t-il écrit. « Malheu­­reu­­se­­ment, l’of­­fi­­cier Tennelle et moi-même ne sommes pas en mesure de vous aider. Nous ne pouvons pas four­­nir d’in­­for­­ma­­tion supplé­­men­­taire sans porter atteinte à la vie privée d’Elisa et de ses proches. » C’est la seule réponse à laquelle j’ai eu droit. Par la suite, toutes mes demandes ont été igno­­rées.

L’image retrou­­vée

Lorsque les services de police vous font obstacle, vous commen­­cez à être frus­­tré, et cette frus­­tra­­tion mène très faci­­le­­ment à la suspi­­cion, surtout quand le service est connu pour son passé discu­­table, comme c’est le cas avec le LAPD. C’est exac­­te­­ment comme ça que l’af­­faire a fini par échap­­per à tout contrôle : les infor­­ma­­tions divul­­guées par la police (la vidéo) ont suscité un certain inté­­rêt, mais un désen­­ga­­ge­­ment de la part des personnes respon­­sables a laissé la voie libre aux théo­­ries les plus folles.

« Ce “mystère” est résolu », a écrit Oliver en haut de son billet.

Mais, vrai­­ment, lorsque je me suis assis et que j’ai regardé ma liste de ques­­tions, aucune ne semblait suscep­­tible de résoudre l’af­­faire et de suggé­­rer une alter­­na­­tive plus plau­­sible à la conclu­­sion à laquelle avait abouti le légiste – et par procu­­ra­­tion, les inspec­­teurs qui refu­­saient de parler. D’autres étaient d’ac­­cord. L’un d’entre eux était le Dr Drew Ramsey, un psychiatre de l’uni­­ver­­sité de Colum­­bia qui s’avère égale­­ment être un ami. Ramsey a beau­­coup d’ex­­pé­­rience dans le suivi et le trai­­te­­ment de patients atteints de psychose et de bipo­­la­­rité. En se basant unique­­ment sur la vidéo, sa première idée était qu’E­­lisa Lam avait proba­­ble­­ment traversé un épisode psycho­­tique qui l’avait conduite à sa mort. Son avis s’ap­­puyait sur le compor­­te­­ment qu’il obser­­vait dans la vidéo, le même qui était à l’ori­­gine de milliers de théo­­ries plus folles les unes que les autres. « À en juger parce que je vois sur ces images, il s’agit d’un cas typique de préoc­­cu­­pa­­tion et de psychose internes », m’a-t-il écrit dans un mail. « Elle est para­­noïaque et elle cherche quelqu’un. Elle appuie sur tous les boutons, avance à pas mesu­­rés et fait ces gestes des mains carac­­té­­ris­­tiques – un cas clas­­sique de psychose. » Lorsque je lui ai envoyé le rapport d’au­­top­­sie, ses suspi­­cions ont été confir­­mées. Et les médi­­ca­­ments que prenait Lam n’ont fait que clari­­fier les choses : « Nous avons là une patiente qui relève clai­­re­­ment de la psychia­­trie, atteinte à tout le moins de dépres­­sion et d’ins­­ta­­bi­­lité émotion­­nelle, trai­­tée avec plusieurs médi­­ca­­ments, à l’âge où des troubles comme la bipo­­la­­rité ou la schi­­zo­­phré­­nie ont tendance à surve­­nir. »

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Rouille
Crédits : Daniel Shea

J’ai entendu à peu près la même chose de la part de Saman­­tha Oliver, une femme de 29 ans origi­­naire de Boston qui recrute des ingé­­nieurs pour une start-up tech, mais qui évoquera quelque chose aux utili­­sa­­teurs de la section Mystères non-éluci­­dés de Reddit, où elle est connue sous le pseu­­do­­nyme de hammmy_sammmy. Oliver assure une modé­­ra­­tion active des sujets liés à Lam depuis le début, et après avoir lu et approuvé des mois de théo­­ries souvent absurdes, elle s’est sentie le besoin de dire quelque chose. En juin dernier, elle a écrit un billet inti­­tulé « Résolu », dans l’objec­­tif de faire taire les derniers scep­­tiques. J’ai décou­­vert qu’O­­li­­ver était extrê­­me­­ment bien placée pour se pronon­­cer sur la ques­­tion. En tant que modé­­ra­­trice sur un forum trai­­tant d’in­­for­­ma­­tions concer­­nant des affaires suspectes, elle sait faire la diffé­­rence entre un véri­­table mystère et un mystère qui repose sur des inten­­tions cachées, des demi-véri­­tés et des malen­­ten­­dus. Mais Oliver s’est davan­­tage inté­­res­­sée au cas d’Elisa car elle avait une compré­­hen­­sion pous­­sée des ques­­tions soule­­vées par le dossier. En 2010, elle a passé huit semaines dans le service psychia­­trique Johns-Hopkins à Balti­­more après avoir été victime d’une série de crises psycho­­tiques partielles déclen­­chées, d’après elle, par l’uti­­li­­sa­­tion d’Ad­­de­­rall. « Ce “mystère” est résolu », a écrit Oliver en haut de son billet. « La conclu­­sion offi­­cielle affir­­mant qu’elle a été victime d’un épisode maniaque et s’est acci­­den­­tel­­le­­ment noyée est soute­­nue par de nombreuses preuves physiques ainsi que des avis médi­­caux établis, que j’ai expo­­sés en détails pour le plai­­sir de votre lecture. » Les détails suivent, et ils sont en effet minu­­tieux. Puis Olivier concluait : « Bien que ce cas soit résolu, je dois admettre qu’il est très inté­­res­­sant et inha­­bi­­tuel – pour être honnête, d’après le wiki, les méde­­cins légistes ont clas­­si­­fié la cause de sa mort comme “indé­­ter­­mi­­née” jusqu’à trois jours avant la publi­­ca­­tion du rapport d’au­­top­­sie, où ils l’ont chan­­gée en “acci­­den­­telle”. S’il est vrai que j’ai beau­­coup aimé faire des recherches sur ce sujet, l’af­­faire Elisa Lam n’est pas un mystère – c’est une tragé­­die. » Une tragé­­die qui, comme l’ex­­plique Ramsey, n’est même pas si mysté­­rieuse. La preuve est là, dans la vidéo. « C’est une femme complè­­te­­ment para­­noïaque, qui veut clai­­re­­ment se cacher. Nous voyons déjà sur la vidéo qu’elle préfère se cacher dans un conte­­neur, comme cet ascen­­seur. Où est-il égale­­ment inté­­res­­sant de se cacher pour elle ? Dans un réser­­voir à eau. La manière dont elle se comporte dans l’as­­cen­­seur corres­­pond à un diagnos­­tic psychia­­trique, et corres­­pond aux circons­­tances dans lesquelles elle s’est cachée dans un conte­­neur. Quel est l’en­­droit le plus sûr pour se cacher ? On peut dire qu’elle l’avait trouvé, puisqu’on a mis deux semaines à l’y décou­­vrir. » Lorsque j’ai fini de dissé­quer l’af­­faire, j’ai avant tout ressenti de la tris­­tesse. Je me suis égale­­ment senti complice d’avoir encou­­ragé les origi­­naux, et pour le rôle que joue cette histoire dans la perpé­­tra­­tion de la légende que la mort d’Elisa Lam est deve­­nue et sera à jamais, qu’il s’agisse de forums remplis de folles spécu­­la­­tions, ou de la saison cinq d’Ameri­­can Horror Story, sous-titrée « Hotel », qui s’ins­­pi­­rait, selon son créa­­teur Ryan Murphy, de la vidéo de l’as­­cen­­seur. Ce que je veux vrai­­ment, plus que tout, c’est pouvoir ajou­­ter un élément de valeur au-delà de la dissec­­tion de demi-véri­­tés ou de mythes purs et simples. Ce que j’ai­­me­­rais faire, c’est pouvoir racon­­ter l’his­­toire d’Elisa Lam avant qu’elle n’ait pris l’avion pour la Cali­­for­­nie.

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Les couloirs ne sont malgré tout pas rassu­­rant
Crédits : Stephen Friday

Malheu­­reu­­se­­ment, il s’agit d’une tâche bien plus complexe que je ne le souhai­­te­­rais. Ses parents n’ont pas parlé publique­­ment depuis la dispa­­ri­­tion de leur fille. Sa sœur Sarah, qui est maquilleuse, n’a pas répondu aux messages que je lui ai envoyés, et étant donné ce qu’In­­ter­­net a fait à l’image de sa sœur, je comprends complè­­te­­ment pourquoi elle choi­­si­­rait d’igno­­rer un jour­­na­­liste souhai­­tant écrire un article sur le sujet. Ainsi, les choses que je sais sur Elisa Lam sont peu nombreuses. C’était une jeune femme cana­­dienne âgée de 21 ans, qui allait à l’uni­­ver­­sité de la Colom­­bie-Britan­­nique mais n’était pas inscrite au moment où elle a décidé de voya­­ger seule à travers la Cali­­for­­nie, en train ou en bus. Ses parents, tous deux origi­­naires de Hong Kong, sont proprié­­taires d’un restau­­rant chinois à Burnaby, dans la banlieue de Vancou­­ver, qui est resté fermé pendant des semaines après la mort d’Elisa. Pendant cette période, des personnes sont venues dépo­­ser des fleurs devant les portes de l’éta­­blis­­se­­ment. Voici les faits. Au-delà de ça, on ne trouve qu’un portrait frag­­menté de pièces tirées de son propre person­­nage contruit en ligne, celui qu’elle s’était créé, avant que nous ne prenions les commandes. La réalité sur les choses que nous écri­­vons en ligne est qu’elles demeurent, bien après nous. Cela signi­­fie que tout ce que vous lisez après les faits, parti­­cu­­liè­­re­­ment dans une affaire aussi complexe et mysté­­rieuse que celle-ci, prend les couleurs de son contexte. Si l’on en croit son blog, ses Tumblr et son Insta­­gram, Elisa Lam était intel­­li­­gente et drôle, souvent sarcas­­tique, et avait un inté­­rêt pour grand nombre des choses qui attirent les autres femmes intel­­li­­gentes et curieuses de son âge : la litté­­ra­­ture, l’ar­­chi­­tec­­ture, la photo­­gra­­phie, et plus parti­­cu­­liè­­re­­ment la mode. Comme pour beau­­coup d’entre nous, les problèmes d’Elisa semblaient prin­­ci­­pa­­le­­ment venir de l’in­­té­­rieur, et elle n’avait pas peur d’en dire beau­­coup en ligne, pour quiconque tombait sur ses blogs. Son Tumblr, qu’elle avait inti­­tulé Nouvelle/Nouveau, alterne entre ombre et lumière, entre colère et opti­­misme, entre cita­­tions profondes sur la soli­­tude et l’iden­­tité, et d’autres éléments, choi­­sis (je suppose) car elle les trou­­vait drôles.

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Elisa Lam, tout sourire

Il est vain de formu­­ler des hypo­­thèses sur une personne à partir des images qu’elle récu­­pé­­rait sur d’autres sites et postait sur sa page, mais il était agréable de rire des choses qu’E­­lisa avait sélec­­tion­­nées préci­­sé­­ment parce qu’elles étaient marrantes. Cette personne, vue à travers une toute petite fenêtre virtuelle sur laquelle on ne trouve que quelques lignes écrites par ses soins, et aucune photo person­­nelle, était d’une certaine manière plus vivante et tridi­­men­­sion­­nelle que n’im­­porte quelle version d’Elisa Lam que j’avais trou­­vée jusque-là. Jusqu’à l’au­­tomne 2012, où elle avait noté qu’elle était « bien plus active sur tumblr », Elisa tenait un autre blog qui, bien que mis à jour peu fréquem­­ment, semble être un récit honnête et brut de ses senti­­ments : de la frus­­tra­­tion, de la décep­­tion, de la confu­­sion et d’une bonne dose de haine de soi. Elisa trou­­vait qu’elle mangeait mal et qu’elle ne faisait pas assez d’exer­­cice. Elle se trou­­vait pares­­seuse et s’inquié­­tait de ce qu’elle allait faire de sa vie. En d’autres termes, elle ressen­­tait le genre de choses que nous ressen­­tons tous à 21 ans. Mais Elisa avait aussi des problèmes plus impor­­tants, plus sérieux. La dépres­­sion la hantait, et semble avoir refait surface en 2012, ce qui lui a fait de nouveau rater des cours. En trois ans, écrit Elisa, elle n’avait validé que trois matières et elle était toujours offi­­ciel­­le­­ment étudiante en première année. Pendant ce temps-là, ses pairs avançaient dans la vie, et cette réalité accen­­tuait sa dérive. Elle dormait pendant la jour­­née et restait debout la nuit, en ligne, à lire des articles sur la mode et à poster sur les réseaux sociaux, où l’on trouve toujours quelqu’un à qui parler. Son avant-dernier billet, écrit le 4 avril 2012, est inti­­tulé « Les inquié­­tudes d’une ving­­te­­naire », et il est parti­­cu­­liè­­re­­ment doulou­­reux à lire avec le recul. « J’ai passé envi­­ron deux jours au lit à me détes­­ter. Pourquoi est-ce que je ne fais pas simple­­ment les choses qui me permet­­tront de me sentir mieux ? Ce n’est pour­­tant pas sorcier. Ce n’est pas si diffi­­cile. Sors de ton lit. Mange. Vois des gens. Parle aux gens. Fais du sport. Écris. Lis. » La suite du billet n’est pas moins violente, une diffu­­sion publique des carac­­té­­ris­­tiques qu’E­­lisa déteste le plus en elle qui se termine par ces lignes : « La seule chose qui te diffé­­ren­­cie, c’est que ta vie est un échec complet et que tu as une dépres­­sion telle­­ment snob qu’elle te rend spéciale. Pourquoi ne pas en être super fière ? Oh, c’est spécial car les gens peuvent te plaindre, et tu peux donc les mani­­pu­­ler avec leur pitié, et les utili­­ser pour leur souti­­rer plus de temps. Mais tu ne fais rien. Mon Dieu, je te déteste tant. » Cette dernière ligne m’a inter­­­pelé. C’est à ce moment-là que mon explo­­ra­­tion du person­­nage virtuel d’Elisa à la recherche de sa véri­­table personne a cessé de ressem­­bler à du jour­­na­­lisme et a commencé à ressem­­bler à du voyeu­­risme. Étant donné que je n’avais pas accès aux gens qui la connais­­saient, j’al­­lais à la pêche aux infor­­ma­­tions dans des collec­­tions éparses de ses pensées, dont beau­­coup étaient bâclées dans ses moments les plus vulné­­rables. Je me suis senti un peu mal.

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La caméra de l’as­­cen­­seur
Crédits : Daniel Shea

J’ai remarqué que le billet avait 48 commen­­taires. Ça faisait beau­­coup pour le blog d’une étudiante. J’ai cliqué. Le premier avait été laissé par un lecteur inquiet, qui offrait de l’aide, écrit dix semaines après la publi­­ca­­tion du billet. Mais les 47 suivants ont tous été écrits après sa mort, et le premier – posté le 1er mars 2013 à 2 h 52 – a restauré ma confiance dans le fait que la pour­­suite du fantôme virtuel d’Elisa était un exer­­cice qui valait le coup, après tout. Je repro­­duis ce billet dans son inté­­gra­­lité : Elisa, Ça va sembler stupide à beau­­coup de monde, car j’écris à une personne décé­­dée. Je ne te connais pas et nous ne nous sommes jamais rencon­­trées, nous ne soupçon­­nions même pas l’exis­­tence l’une de l’autre jusqu’à ta mort tragique. Lorsque j’ai entendu la nouvelle et vu ta photo pour la première fois. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis sentie déchi­­rée et atti­­rée par toi. Je suis deve­­nue obsé­­dée par la trou­­vaille d’ar­­ticles concer­­nant l’af­­faire. J’ai essayé, mais je n’ar­­ri­­vais pas à lâcher. En savoir davan­­tage sur toi est devenu une obses­­sion. Main­­te­­nant, après avoir lu tes tumblr, tes tweets et ce blog, je ne sais pas quoi dire car j’ai litté­­ra­­le­­ment l’im­­pres­­sion de me regar­­der dans un miroir. Tes mots sont exac­­te­­ment les mots que j’ai pronon­­cés (et tapés) dans ma vie. Tes ques­­tions sont celles que je me suis posées si souvent. Tes peurs, tes regrets, et même tes joies et tes moments de gaieté. Je comprends la raison de ta dépres­­sion, comme c’est le cas pour moi… l’inas­­sou­­vis­­se­­ment de deux grands désirs : être aimée, être comprise. Tu es une perfec­­tion­­niste, et tu recherches l’amour parfait. À tel point qu’aux yeux du monde, tu sembles étrange et à part, ça te donne l’im­­pres­­sion que personne ne te comprend. À certains moments, tu veux être comme les autres, mais au fond de toi, tu sais que tu ne peux pas aller à l’en­­contre de ce que tu es. Tu te demandes souvent pourquoi c’est si simple pour tous les autres, pourquoi c’est si dur pour toi.

Ces commen­­taires ont été lais­­sés par des passants qui sont venus car ils étaient curieux et sont restés car ils ont trouvé de la compa­­gnie.

J’es­­père que dans la mort tu pour­­ras toujours lire cette lettre. Car au moins, tu saurais… que quelqu’un comprend. Mais même dans la mort, tu as aidé d’autres personnes. Car main­­te­­nant que je te connais, je sais… que quelqu’un me comprend. Toute ma vie, j’ai aussi posé cette ques­­tion… si seule­­ment… si seule­­ment quelqu’un me compre­­nait. Compre­­nait ce que je traverse. L’iro­­nie d’avoir fina­­le­­ment trouvé quelqu’un qui me comprend, mais qu’elle soit partie. Mon seul regret est… de ne pas t’avoir trou­­vée plus tôt. *sou­­pir* Dieu te bénisse. Bon voya­­ge… Il est facile d’être épuisé et démo­­ra­­lisé par Inter­­net, ce lieu qui semble donner vie à tous les pires êtres du monde, offrant un porte-voix pour que la haine et la colère soient déver­­sées sans réper­­cus­­sions, grâce à l’ano­­ny­­mat, à la faci­­lité et à la sécu­­rité offerts par le fait de crier sur un écran en tapant des lettres capi­­tales sur un clavier. En ligne, les gens se changent souvent en tyrans. Ou s’ils ne sont pas des tyrans, ce sont des origi­­naux qui font du mal même lorsqu’ils essaient de faire du bien – comme c’est notam­­ment le cas avec les personnes qui parti­­cipent à la publi­­ca­­tion de messages sur des forums trai­­tant de crimes non réso­­lus. Trop de zèle est dange­­reux – comme lorsque les reddi­­tors ont balancé le mauvais porteur de sac à dos suite aux atten­­tats de Boston, où qu’ils ont accusé un chan­­teur de death metal d’être impliqué dans la mort d’une jeune femme que personne ne connais­­sait. Mais le fait de lire les commen­­taires sur le blog de Lam, en dessous d’un passage si brut et honnête que je me suis senti mal à sa lecture, m’a rappelé qu’In­­ter­­net avait autre chose à offrir : une commu­­nauté. Ces commen­­taires ont été lais­­sés par des passants qui sont venus car ils étaient curieux et sont restés car ils ont trouvé de la compa­­gnie. Un rédac­­teur anonyme a raconté comment la mort d’un ami avait rassem­­blé de nombreuses personnes qui s’étaient éloi­­gnées, une manière de faire passer le message que même les pires choses peuvent appor­­ter un peu de bon. Jusqu’à la fin, j’ai conti­­nué à avoir des nouvelles d’El­­liott, ce lycéen de 16 ans, utili­­sa­­teur de Reddit, qui ne cessait d’être hanté par les détails de cette affaire. Comme moi, il essayait de se faire une idée de la personne qu’é­­tait vrai­­ment Elisa Lam. Et, comme moi, la curio­­sité d’El­­liot s’est trans­­for­­mée lorsqu’il a lu son blog.

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Une porte du Cecil Hotel
Crédits : Daniel Shea

Au lieu de voir cette histoire comme un diver­­tis­­se­­ment, il a commencé à penser à « qui était Elisa Lam quand elle était vivante », m’a-t-il dit. C’est ce qui l’a poussé à reve­­nir. Elliot était toujours obsédé par l’af­­faire, mais ressen­­tait désor­­mais « une connexion profonde » avec elle. « Je voulais ainsi savoir comment elle était morte et pourquoi elle agis­­sait de la façon dont elle agis­­sait dans la vidéo. » Plus de deux ans plus tard, il est un peu gêné de se souve­­nir de l’époque où sa curio­­sité était plus impé­­tueuse. Avec le recul, ça semble mal. « Ceux qui ont traité son affaire comme un film d’hor­­reur ou un énième volet de Para­­nor­­mal Acti­­vity ont été beau­­coup trop nombreux », m’a-t-il dit. « Tout le monde pense que juste parce qu’elle séjour­­nait dans un hôtel dans lequel d’an­­ciens tueurs en série ont séjourné, elle a été assas­­si­­née, alors que les faits ne vont pas dans ce sens. » Comme moi, il essayait de sauver son histoire, à sa manière. « Je ne veux pas qu’on se souvienne d’elle comme de la fille qui se décom­­po­­sait dans l’eau potable d’un hôtel. Je veux qu’on se souvienne d’Eli­­sa… comme d’une fille qui était incroya­­ble­­ment honnête envers elle-même et envers le monde. Je veux qu’on se souvienne d’elle comme de la fille qui adorait lire Gatsby en français, qui aimait apprendre de nouvelles choses et avait un goût exquis en matière de mode. » « Mais je veux égale­­ment qu’on se souvienne de sa mort comme d’une tragé­­die, car nous avons perdu quelqu’un qui aurait pu chan­­ger le monde. Au fond, l’hé­­ri­­tage d’Elisa est tragique car ce n’est que lorsqu’elle a été retrou­­vée morte qu’elle a fini par prendre vie aux yeux du monde. »


Traduit de l’an­­glais par Margaux Fichant, Audrey Previ­­tali et Marie-Audrey Espo­­sito d’après l’ar­­ticle « Ameri­­can Horror Story: The Cecil Hotel », paru dans Matter. Couver­­ture : La façade du Cecil Hotel, par Daniel Shea.


TOUT EST VRAI. ↓

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