par Joshua Davis | 30 juin 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Larco­­mar

Del Castillo diri­­geait ses opéra­­tions depuis un immeuble de San Isidro, le quar­­tier des affaires de Lima. La zone est encom­­brée de gratte-ciels et de banques. On y trouve aussi le minis­­tère de l’In­­té­­rieur. Le siège de Del Castillo était un bâti­­ment beige et blanc de quatre étages entouré de grilles héris­­sées de piques et d’une clôture élec­­trique. Il ne compor­­tait aucun panneau et des gardes surveillaient le péri­­mètre 24 h/24. L’un d’eux condui­­sit Roy et Maria au troi­­sième étage. Les lieux donnaient l’im­­pres­­sion d’être restés prison­­niers des années 1970 : infesté de murs en panneaux de bois et de tapis marrons de mauvaise facture. Il n’y avait pas d’as­­cen­­seur et les marches des esca­­liers étaient surmon­­tées d’un revê­­te­­ment anti­­glisse. Del Castillo avait accro­­ché au mur un certi­­fi­­cat de sauve­­tage en milieu souter­­rain qu’il avait obtenu en 1961. Les compa­­gnies minières étran­­gères ont pour habi­­tude de construire des bâti­­ments tape-à-l’œil pour instal­­ler leur siège, mais Del Castillo préfé­­rait faire profil bas. Il avait commencé en bas de l’échelle en tant qu’in­­gé­­nieur minier et avait passé ses jeunes années sous terre. Ces bureaux étaient ceux d’un homme qui savait ce que c’était que de travailler dans un puits.


ulyces-mercenaryperu-16
San Isidro, le quar­­tier des affaires de Lima

Rolando Alva, l’as­­sis­­tant de direc­­tion de Del Castillo, les accueillit au troi­­sième étage dans son costume sur mesure et les condui­­sit dans une pièce où se trou­­vaient des sièges en cuir. Del Castillo fit son entrée et serra la main de Roy. « Je vous présente Maria », dit Roy, un peu gêné. « Elle va m’as­­sis­­ter dans l’enquête. » « Je suis assis­­tante de direc­­tion au Bureau des affaires crimi­­nelles », ajouta Maria dans un espa­­gnol impec­­cable. « Je travaille au sein de la police depuis plus de vingt ans et j’ai pris un congé pour assis­­ter M. Peter­­sen. » Roy sourit. Elle lui donnait l’air impor­­tant et il sentait que Del Castillo était impres­­sionné. Ce dernier serra la main de Maria et pensa que le fait d’avoir une employée de la police natio­­nale à leurs côtés serait d’un grand secours. Ils survo­­lèrent les termes du contrat : Roy devait faire ses rapports à son assis­­tant de direc­­tion et Del Castillo l’au­­to­­ri­­sait à parler avec tous les employés de l’en­­tre­­prise. Roy le dévi­­sa­­geait tout en gardant un œil sur Maria. Elle avait l’ha­­bi­­tude de conver­­ser avec des offi­­ciers de police et donna un ton à la fois cordial et détendu à l’en­­tre­­tien. Sans comp­­ter qu’elle était drôle­­ment belle dans son tailleur bleu marine. Del Castillo conclut qu’il fallait que justice soit faite. Des hommes avaient été tués, du maté­­riel détruit et plusieurs millions de dollars d’or restaient introu­­vables. Il voulait savoir qui était derrière le braquage. « Nous sommes sur le coup », déclara Roy. « Très bien », répon­­dit Del Castillo, se tenant droit face à lui. « Attra­­pez-les. »

~

Dehors, Roy regarda Maria faire signe à un taxi. C’était la fin d’après-midi et il ne voulait pas qu’elle s’en aille. Il ne s’était pas senti aussi bien depuis long­­temps. « Tienes hambre ? » lui demanda-t-il dans son espa­­gnol approxi­­ma­­tif. « Ça te dirait qu’on dîne ensemble ? Je peux t’em­­me­­ner dans un endroit sympa. » « D’ac­­cord », répon­­dit-elle en souriant. 0-LjG6Yt-a30ePIsfX Roy l’em­­mena à Larco­­mar, un centre commer­­cial perché sur une falaise au bord de l’océan. Ils prirent une table au Pardos, un restau­­rant simple et agréable, célèbre pour son poulet rôti assai­­sonné d’un mélange secret de quatorze ingré­­dients. Roy était un habi­­tué de l’en­­droit, bien qu’il y mangeait seul la plupart du temps. Ce soir-là, ils s’as­­sirent à côté d’une fenêtre donnant sur la plage et Roy commanda une carafe de sangria. « Ils font une bonne sangria, ici », dit-il. Maria n’avait pas eu de rendez-vous galant depuis son divorce, il y a deux ans. Elle se sentait comme une adoles­­cente, étour­­die de se lancer dans l’in­­connu. Au cours du dîner, Roy lui posa des tonnes de ques­­tions sur sa vie. Après son divorce, elle était retour­­née chez ses parents.

Depuis la mort de sa mère, elle s’oc­­cu­­pait de la maison, cuisi­­nait pour ses neveux et nièces et prenait soin de son père. Plus jeune, elle avait voyagé dans toute l’Amé­­rique du Sud. Elle avait été à l’uni­­ver­­sité avant de s’ins­­tal­­ler. Sa vie était mono­­tone depuis un certain temps. Mais Roy était exci­­tant, comme Danny Zuko dans Grease. Quand on leur servit la sangria, il remplit son verre et lui raconta qu’il faisait si froid en Irak à cinq heures du matin que les flaques d’eau gelaient et qu’à midi les tempé­­ra­­tures pouvaient monter jusqu’à 60°. Il lui raconta aussi la fois où un ami au Viet­­nam s’était assis sur ce qu’il pensait être une bran­­che… avant de réali­­ser qu’il s’agis­­sait d’un python géant. « C’était complè­­te­­ment fou », lui dit-il. « Tout était dange­­reux au Viet­­nam. »

ulyces-mercenaryperu-17
Les rapports de police

Elle n’avait jamais rencon­­tré quelqu’un comme lui aupa­­ra­­vant. Elle admi­­rait le fait qu’il s’en­­gage dans des boulots aussi diffi­­ciles. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que ces boulots étaient les seuls auxquels il pouvait prétendre. Il prit une gorgée de vin. « Nous devons nous prépa­­rer pour ce qui nous attend », dit-il. Son enthou­­siasme la fit rire. Il commençait à parler trop vite pour qu’elle comprenne ce qu’il disait mais son opti­­misme soudain était commu­­ni­­ca­­tif. Il était comme un gamin. « Il nous faut les fichiers de la police et le rapport de l’as­­su­­rance », dit-il. « C’est une affaire clas­­sée », répon­­dit Maria en espa­­gnol, assez lente­­ment pour qu’il la comprenne. « Ce ne sera pas facile d’ob­­te­­nir les infor­­ma­­tions déte­­nues par la police. » Roy lui sourit. « C’est pour ça que tu es là », conclut-il.

La mirada

Le lende­­main – c’était le 21 mai 2007 –, ils se mirent au travail au deuxième étage du siège de Del Castillo. Rolando leur attri­­bua un petit bureau initia­­le­­ment prévu pour une seule personne. Sur la table s’éta­­lait un petit tas de pape­­rasse. « S’il vous faut quoi que ce soit d’autre, faites-le moi savoir », dit-il poli­­ment avant de les quit­­ter. Maria prit une chaise et commença à passer en revue les docu­­ments. La petite pièce les obli­­geait à s’as­­seoir côte-à-côte, assez proches pour qu’elle puisse sentir le parfum Given­­chy de Roy et voir les muscles de ses bras se contrac­­ter tandis qu’il exami­­nait les docu­­ments. Elle s’ef­­força de se concen­­trer et expliqua à Roy les mots qu’il ne compre­­nait pas. Avec son aide, il put déco­­der le rapport de police et releva un certain nombre de détails étranges. À commen­­cer par le fait que le braquage avait eu lieu juste avant que l’or ne quitte la mine. Les crimi­­nels semblaient s’at­­tendre à ce que le coffre soit plein. Peut-être s’étaient-ils procu­­rés l’in­­for­­ma­­tion auprès de la compa­­gnie de trans­­port mais, s’ils connais­­saient l’iti­­né­­raire du camion blindé, pourquoi ne l’avaient-ils pas attaqué alors qu’il était sur la route ? Le fait qu’ils aient préféré se rendre direc­­te­­ment à la mine lais­­sait penser qu’ils avaient un ou plusieurs complices à l’in­­té­­rieur. Huit personnes avaient été arrê­­tées et envoyées en prison pour le crime, mais peut-être n’étaient-ils que des hommes de mains, arrê­­tés par des poli­­ciers corrom­­pus pour couvrir des personnes plus puis­­santes aux commandes de l’opé­­ra­­tion. ulyces-mercenaryperu-18-1

Durant deux jours, Roy et Maria passèrent les docu­­ments au crible. Ils finirent par consta­­ter qu’il manquait des éléments. Il y avait des lacunes dans le rapport de police. Chaque fois qu’ils repé­­raient un passage manquant, Roy appe­­lait Rolando afin que celui-ci lui apporte les docu­­ments oubliés. Même si Rolando parve­­nait à lui four­­nir certains d’entre eux, il manquait souvent des pages essen­­tielles. C’était comme si quelqu’un essayait déli­­bé­­ré­­ment de ralen­­tir l’enquête. Le troi­­sième jour de l’enquête, vers trois heures de l’après-midi, on convoqua Cesar Urru­­tia pour un inter­­­ro­­ga­­toire. À 50 ans, son buste en forme de tonneau était surmonté d’un visage rond souli­­gné d’un double menton. Il devait faire 1,65 m et sa fine mous­­tache noire évoquait la silhouette d’un oiseau en vol, ce qui lui donnait un air menaçant. Roy s’as­­sit et invita Urru­­tia à prendre place face à lui. Il avait punaisé au mur des photos des gardes tués pendant le braquage. Il voulait que leur présence plane sur la conver­­sa­­tion. « Vous avez été capi­­taine dans l’ar­­mée », commença Roy d’un ton faus­­se­­ment impres­­sionné. Urru­­tia avait l’air détendu. Ce parvenu d’Amé­­ri­­cain ne l’im­­pres­­sion­­nait pas. Il fit le récit de ses combats contre le Sentier Lumi­­neux à la fin des années 1970 et contre les Équa­­to­­riens dans les années 1980. Roy se conten­­tait d’ac­quies­­cer et de s’as­­su­­rer que Maria prenait tout en note. Lorsqu’il inter­­­ro­­gea Urru­­tia à propos du cambrio­­lage, l’an­­cien chef de la sécu­­rité de la mine décri­­vit la façon dont les hommes cagou­­lés avaient fait irrup­­tion dans sa chambre. Roy trouva suspect que les voleurs aient péné­­tré dans la mine en entrant par une fenêtre ouverte, d’au­­tant plus qu’Ur­­ru­­tia avait précisé qu’il avait été réveillé parce qu’on avait frappé à sa porte. Si quelqu’un s’était glissé dans la pièce par sa fenêtre, ne l’au­­rait-il pas vu ? Urru­­tia répon­­dit simple­­ment que les voleurs l’avaient pris par surprise. Il laissa entendre qu’il en savait long sur les personnes impliquées, allant jusqu’à dire qu’il avait reconnu un des voleurs. Il donnait l’im­­pres­­sion que l’af­­faire était bien plus qu’un simple cambrio­­lage. Des forces corrom­­pues œuvraient dans l’ombre, au sein même de l’en­­tre­­prise de Del Castillo. Mais il ajouta qu’il avait reçu des menaces et que « lui et sa famille seraient tués s’il retour­­nait à la mine ». ulyces-mercenaryperu-19 Maria fut impres­­sion­­née par la manière dont Roy mena l’in­­ter­­ro­­ga­­toire. Même quand Urru­­tia donnait une infor­­ma­­tion suspecte, Roy conti­­nuait la conver­­sa­­tion avec calme et désin­­vol­­ture. La tactique était bonne : Urru­­tia ne cessait pas de parler. Regar­­der Roy travailler était très amusant. L’en­­tre­­tien dura une heure et demie. Après le départ d’Ur­­ru­­tia, Roy débor­­dait de confiance. Il avait le senti­­ment qu’Ur­­ru­­tia avait donné beau­­coup d’ « affir­­ma­­tions discu­­tables », selon ses propres mots, et Maria était du même avis. Après des années de décon­­ve­­nues, Roy commençait à croire qu’il était sur le point de résoudre une affaire impliquant le vol de plusieurs millions de dollars. Il avait enfin l’op­­por­­tu­­nité de faire ses preuves. À la fin du mois de mars, un ancien subal­­terne d’Ur­­ru­­tia du nom de Jair Yaro fut invité à témoi­­gner. Après la démis­­sion d’Ur­­ru­­tia, Yaro avait été promu super­­­vi­­seur des opéra­­tions, se retrou­­vant à la tête des équipes de sécu­­rité de la compa­­gnie. Étant donné qu’il n’était pas à la mine au moment du braquage, Roy pensait qu’il se montre­­rait coopé­­ra­­tif pour faire avan­­cer l’enquête. Mais quand Yaro prit place dans le bureau, il sembla n’avoir aucune envie de parler. Il fixait Roy d’un regard noir et répon­­dait à ses ques­­tions par des phrases courtes, d’un ton sec. Yaro mit en garde Roy : four­­rer son nez dans cette affaire était risqué. La région dans laquelle se trou­­vait la mine était le terrain privi­­lé­­gié de la contre­­bande, du trafic d’armes et des narcos, et on y recen­­sait de nombreux kidnap­­pings. Quand Yaro cher­­cha à en apprendre davan­­tage sur le cambrio­­lage, il reçut un appel anonyme. On lui conseilla d’aban­­don­­ner ses recherches s’il tenait à la vie de sa mère. Il fit comprendre à Roy qu’il devait lais­­ser tomber l’af­­faire.

ulyces-mercenaryperu-20
Crédits : NASA

Il ajouta qu’il avait entendu dire que l’or manquant se trou­­vait à Sandia, une ville nichée dans les montagnes du sud du Pérou, mais que se rendre là-bas équi­­vau­­drait à une condam­­na­­tion à mort. « Ces gens sont très dange­­reux », conclua-t-il. Les regards de Roy et Maria se croi­­sèrent briè­­ve­­ment. Ces échanges de regards, Maria les appe­­laient la mirada. Ils compre­­naient la même chose au même moment et se le faisaient savoir. C’était la première fois que quelqu’un sous-enten­­dait qu’il était possible de récu­­pé­­rer l’or. Ce bref jeu de regards fut assez long pour qu’ils se trans­­mettent leur exci­­ta­­tion respec­­tive. Après cette rencontre avec Yaro, Roy demanda à voir Del Castillo en expliquant qu’il avait peut-être une piste pour retrou­­ver l’or volé. Ce serait certai­­ne­­ment dange­­reux, mais il était prêt à prendre des risques s’il avait des chances de tirer son épingle du jeu. Il imposa ses condi­­tions : s’il mettait la main sur le magot, 5 % de l’or récu­­péré lui revien­­drait. Del Castillo accepta avec un sourire. Roy était plein d’en­­train, c’était comme si rien ne pouvait l’ar­­rê­­ter.

Un après-midi, Maria passa à son appar­­te­­ment pour discu­­ter quelques instants de l’af­­faire. Mais ces minutes devinrent des heures et le jour fit place à la nuit alors qu’ils réflé­­chis­­saient aux moindres détails. Roy appela un restau­­rant du coin pour se faire livrer un dîner composé de travers de porcs et d’anti­­cu­­chos de corazón (des brochettes de cœur de bœuf), une spécia­­lité locale très popu­­laire. La terrasse de son appar­­te­­ment surplom­­bait le quar­­tier. Il mit un album de Frank Sina­­tra. « Tu sais, je chante plutôt bien », dit-il. Et pour le lui prou­­ver, il se leva et chanta « It Was a Very Good Year » en chœur avec la piste CD. « When I was seven­­teen, it was a very good year for small-town girls and soft summer nights », chan­­tait-il avec une voix de croo­­ner. Maria riait aux éclats. Roy la trou­­vait adorable. La chan­­son arriva à son terme. Roy savait que les choses allaient deve­­nir dange­­reuses. Il devait se rendre dans les Andes, malgré les aver­­tis­­se­­ments de Yaro. Mais Maria n’était pas obli­­gée de l’ac­­com­­pa­­gner. Il lui dit qu’elle pouvait rester à Lima. « Et comment feras-tu pour comprendre quoi que ce soit ? » objecta-t-elle, offen­­sée qu’il pense pouvoir s’en sortir sans elle. Il acquiesça en riant : c’est vrai, il avait besoin d’elle. « Dans ce cas, si jamais on nous tire dessus, promets-moi de t’en­­fuir », dit-il. « Peu importe si je meurs. Mais toi, je veux que tu vives. » Elle rit de plus belle. Tout cela semblait fou. Sa vie était bien plus intense depuis qu’elle l’avait rencon­­tré. Elle se pressa contre lui et l’em­­brassa.

ulyces-mercenaryperu-21
Maria et Roy

L’avant-poste de Juliaca

Le mercredi 2 mai 2007, Roy et Maria atter­­rirent à Juliaca, une ville du sud du pays battue par le vent, instal­­lée sur un plateau culmi­­nant à 3 824 m d’al­­ti­­tude. La ville abrite à peine plus de 225 000 personnes, qui vivent dans des maisons de brique aux toits de tôle. Juliaca est la grande ville la plus proche de la mine de Tucari. Des taxis à trois roues encombrent ses routes caho­­teuses. Elles ne sont que partiel­­le­­ment goudron­­nées, mais même ces sections de route sont couvertes de boue. Comme à son habi­­tude, Roy était paré au combat : il avait emporté avec lui deux pisto­­lets, des muni­­tions, des menottes, des couteaux X3, un garrot – au cas où il serait amené à étran­­gler quelqu’un – et des « outils multi­­fonc­­tions ». Pour complé­­ter sa tenue, il portait un Fedora marron, qu’il consi­­dé­­rait comme son chapeau de combat. Roy et Maria posèrent leurs bagages au Royal Inn, le plus bel hôtel de la ville – ce qui ne voulait pas dire grand-chose. C’était un bâti­­ment Art déco rouge et gris à trois étages, qui évoquait une toile de Mondrian usée par le temps. Le hall d’en­­trée était pourvu d’un poêle en fonte craque­­lée. On se serait cru dans un avant-poste construit sur la face cachée de la Lune. 0-cgn8zmWPwQ6k71Kx Maria souf­­frait de l’al­­ti­­tude. Elle avait du mal à respi­­rer et commençait à avoir des migraines. Roy lui donna des pilules contre le soroche. Ce médi­­ca­­ment origi­­naire des Andes réduit l’im­­pact de la pres­­sion à haute alti­­tude. Ces pilules contiennent de l’acé­­ta­­zo­­la­­mide, une substance pouvant provoquer des effets secon­­daires tels que des étour­­dis­­se­­ments, des troubles de l’at­­ten­­tion et une conscience accrue de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Roy prenait ce médi­­ca­­ment depuis des années pour préve­­nir le mal des montagnes. Cette nuit-là, dans leur chambre d’hô­­tel, Roy garda son pisto­­let 9 mm à portée de main et Maria contre lui. Le fait de l’avoir auprès de lui en mission était galva­­ni­­sant, sans parler du fait de l’avoir à ses côtés pour dormir. Il était fou de sa silhouette et aimait voir sa poitrine se soule­­ver lorsqu’elle respi­­rait. Il avait enfin rencon­­tré une femme prête à le suivre n’im­­porte où. Au petit matin, elle se sentait mieux. À 9 h, ils descen­­dirent dans le restau­­rant de l’hô­­tel pour parler à Marcel­­lino Chuchuyo, un employé de Del Castillo qui avait aidé les auto­­ri­­tés lors de la première enquête. Pendant que Maria prenait des notes, Roy demanda à Chuchuyo de lui faire part de toutes les pistes qui n’avaient pas été suivies ou qui avaient été aban­­don­­nées la première fois. Chuchuyo expliqua qu’un poli­­cier du coin du nom de Victor Terra­­zas s’était mani­­festé durant l’enquête. Il avait inter­­­rogé un détenu de la prison de Yana­­mayo, qui préten­­dait savoir où était caché l’or. À l’époque, Urru­­tia avait déclaré que l’en­­droit était trop dange­­reux pour enquê­­ter et cette piste fut aban­­don­­née. 0-EWWEJ89uyoMJr2a5 Un soir de pleine lune, aux alen­­tours de 20h30, ils péné­­trèrent dans l’avant-poste régio­­nal de Del Castillo à Juliaca. Le camp, entouré d’un mur de ciment blanc cassé de 6 m de haut, avait des airs de forte­­resse. Les gardes ouvrirent la gigan­­tesque porte de fer et ils se garèrent à l’in­­té­­rieur pour rencon­­trer Terra­­zas, qui avait accepté de leur parler. Ils le trou­­vèrent dans le camp et allèrent s’ins­­tal­­ler dans une pièce compor­­tant un bureau de métal rouillé. Terra­­zas expliqua qu’un groupe de voleurs locaux avait été arrêté et qu’on leur avait mis le braquage sur le dos, mais que ce n’était que la partie émer­­gée de l’ice­­berg. D’après lui, les employés de Del Castillo n’avaient jamais été au bout de l’enquête. Il ne rentra pas dans les détails, mais quelqu’un au sein de la compa­­gnie ne souhai­­tait vrai­­sem­­bla­­ble­­ment pas que trop d’in­­for­­ma­­tions soient révé­­lées. Terra­­zas raconta que, deux mois après le braquage, la police avait mis en scène la descente chez le vendeur d’or. Elle avait abouti à la resti­­tu­­tion d’une petite partie de l’or volé et à l’ar­­res­­ta­­tion des voleurs. Ce coup de filet avait pour but d’im­­pres­­sion­­ner l’opi­­nion publique : les crimi­­nels ont avoué, une partie de l’argent a été retrouvé et l’af­­faire a pu être enter­­rée. Mais, selon Terra­­zas, ce n’était qu’une couver­­ture. Il était persuadé que la police avait passé un accord avec les véri­­tables auteurs du crime. D’après lui, la quasi-tota­­lité du butin se trou­­vait à la boutique, mais la police l’avait partagé entre eux et les voleurs. Terra­­zas n’avait pas été inclus dans le deal et c’était certai­­ne­­ment la raison pour laquelle il parlait aujourd’­­hui.

ulyces-mercenaryperu-22
L’en­­trée de l’avant-poste
Crédits : Alli­­son Keeley

Il leur suggéra égale­­ment de suivre les traces d’une femme prénom­­mée Jessica. Il s’agis­­sait de la maîtresse d’un offi­­cier de police du coin et elle serait peut-être en mesure de les éclai­­rer sur ce qui était advenu de l’or disparu. Roy regarda Maria et elle sentit le fris­­son de la mirada les traver­­ser tous les deux.

Le soroche

Le vendredi 4 mai, Roy se réveilla avec une migraine terrible. C’était inha­­bi­­tuel pour lui qui avait toujours très bien supporté l’al­­ti­­tude. Au petit déjeu­­ner, il n’avait pas faim. Maria s’inquiéta, mais Roy lui répon­­dit que tout allait bien. Ils devaient faire du repé­­rage. Maria avait fait jouer ses contacts au sein de la police pour récu­­pé­­rer les adresses des personnes incul­­pées pour le cambrio­­lage et Roy voulait leur rendre visite pour voir comment ils vivaient, eux et leurs familles, deux ans après le braquage. Si l’un d’entre eux s’était acca­­paré une partie de l’or, il y aurait proba­­ble­­ment des signes indiquant un certain confort finan­­cier. Ils enga­­gèrent un chauf­­feur qui les condui­­sit jusqu’à Puno, à 70 km de là. La ville était construite sur les rives d’un lac immense. Tout autour, le paysage n’était fait que de montagnes tendues vers le ciel. Sentant venir une nausée, Roy goba une pilule contre le soroche. Ce n’était pas le moment d’être malade. ulyces-mercenaryperu-23Le chauf­­feur les condui­­sit dans le barrio Dos de Mayos, le quar­­tier où rési­­daient la plupart des voleurs arrê­­tés à l’époque. Le véhi­­cule ralen­­tit sur un chemin de terre plein d’or­­nières et ils prirent des photos des maisons des cambrio­­leurs. L’une d’entre elles semblait avoir été tout juste refaite, tran­­chant avec les habi­­ta­­tions miteuses du voisi­­nage. Un pick-up flam­­bant neuf était garé dans l’al­­lée. Roy entoura l’adresse sur sa liste. « C’est un indi­­ca­­teur », dit-il à Maria. Tandis qu’ils repar­­taient, Maria remarqua que la respi­­ra­­tion de Roy s’était accé­­lé­­rée. « Roy, te sientes bien ? » demanda-t-elle. « J’ai juste un peu le mal d’al­­ti­­tude », répon­­dit-il. À ce moment, il ne pensait qu’à mettre la main sur les titres de propriété de la maison et pister ses occu­­pants. Discu­­ter de sa santé ne l’in­­té­­res­­sait pas. Roy avait l’air d’al­­ler bien, mais sa respi­­ra­­tion inquié­­tait Maria.

De retour à l’hô­­tel, il avala d’une traite une bois­­son éner­­gé­­tique et passa en revue les docu­­ments qu’il avait rassem­­blés à la recherche d’in­­dices. Il y avait la descrip­­tion étrange d’une affaire de pot-de-vin que le chef de la police aurait demandé à Urru­­tia. Urru­­tia affir­­mait que la police refu­­sait d’enquê­­ter sur le braquage à moins que les agents ne reçoivent une compen­­sa­­tion. « Ils nous ont demandé cinquante sacs de ciment afin de termi­­ner le toit de l’hô­­pi­­tal qu’ils étaient en train de construire », avait-il écrit. « Nous avons accepté. » Mais l’enquête n’a pas avancé pour autant. Roy émit une hypo­­thèse : et si le braquage avait été orga­­nisé par un employé haut placé de Del Castillo, avec la compli­­cité des polices de Juliaca et Puno ? Terra­­zas ayant été laissé sur la touche, il se pour­­rait bien qu’il soit assez remonté pour l’ai­­der à retrou­­ver l’or. ulyces-mercenaryperu-24 Ce soir-là, Maria remarqua que Roy faisait un bruit étrange lorsqu’il respi­­rait. Il avait du mal à se tenir debout et avait l’es­­prit embrumé. Il lui assura qu’il serait remis le lende­­main matin. « J’ai juste besoin d’une bonne nuit de sommeil », affirma-t-il. Mais le lende­­main, son état avait empiré. Alors qu’ils sortaient dans le couloir de l’hô­­tel, il s’écroula sur elle. Elle pouvait à peine le soute­­nir. « Il faut qu’on aille voir un docteur », dit-elle. « Je vais bien », répon­­dit-il sèche­­ment. Il envoya un cour­­sier aux archives publiques pour récu­­pé­­rer l’acte de propriété de la maison au pick-up. Il voulait pouvoir l’exa­­mi­­ner dès que possible. Ils retour­­nèrent à l’hô­­tel et Roy s’al­­lon­­gea. Il lui dit qu’il préfé­­rait qu’ils se rendent d’abord à leur rendez-vous suivant et qu’en­­suite il irait voir un docteur. Maria ne l’écouta pas. Sa respi­­ra­­tion était de plus en plus préoc­­cu­­pante. Elle descen­­dit deman­­der au récep­­tion­­niste l’adresse de l’hô­­pi­­tal le plus proche et le pria d’ap­­pe­­ler un taxi. 0-S8htjWy49Rz3xvQ6 Lorsqu’elle retourna dans la chambre, le visage et les mains de Roy étaient livides. C’était comme si son sang ne circu­­lait plus. Il pouvait à peine respi­­rer. « Allons faire cette inter­­­view… » parvint-il à arti­­cu­­ler. « Non », répon­­dit-elle avec fermeté. Elle commençait à lui donner des ordres avec l’au­­to­­rité d’un géné­­ral de brigade. Elle l’aida à se lever et le traîna jusque dans le hall d’en­­trée. Alors qu’elle l’ai­­dait à monter dans le taxi, il perdit connais­­sance. « Vamos, vamos ! » cria-t-elle au conduc­­teur, qui démarra en trombe. Roy avait promis maintes fois de la proté­­ger mais, cette fois, c’était Maria qui devait veiller sur lui. À l’hô­­pi­­tal, les docteurs passèrent son torse aux rayons X. Un de ses poumons s’était affaissé et les deux étaient remplis de fluide. C’était un œdème pulmo­­naire, une affec­­tion courante à cette alti­­tude. Il semblait égale­­ment avoir un souci au cœur. « Vous avez de la chance qu’elle vous ait amené ici », lui dit un docteur. Il prit ensuite Maria à part et lui expliqua que Roy était dans une situa­­tion critique. Il fallait abso­­lu­­ment le faire redes­­cendre à plus basse alti­­tude. « Si vous ne le rame­­nez pas à Lima, il va mourir », dit le docteur. Le lende­­main, elle aida Roy à enfi­­ler son masque à oxygène et le fit monter à bord du premier avion pour Lima. ulyces-mercenaryperu-25

Le dénoue­­ment

Durant les cinq jours qui suivirent, Maria refusa de quit­­ter le chevet de Roy à la Clinica Vesa­­lio, un des meilleurs hôpi­­taux du Pérou. Elle assaillait les infir­­miers et les docteurs de ques­­tions et essayait d’ai­­der Roy à comprendre ce qui lui arri­­vait. L’un des docteurs lui expliqua qu’il avait un trou dans le cœur, comme si celui-ci avait « explosé ». Une fois de plus, sa santé lui avait mis des bâtons dans les roues mais, cette fois-ci, il avait une femme à ses côtés pour le main­­te­­nir en vie. Le soir, Maria s’as­­seyait à côté de son lit en réci­­tant le Notre Père en boucle, deman­­dant à Dieu de sauver Roy. « C’est une bonne personne », priait-elle à son sujet. Leur rela­­tion avait pris une toute nouvelle tour­­nure. Roy avait main­­te­­nant besoin d’elle pour lui appor­­ter de l’eau, l’ai­­der à se tenir debout… pour à peu près tout. La plupart des femmes qu’il avait connues aupa­­ra­­vant l’avaient laissé tomber quand il était mal en point. Sa dernière rela­­tion sérieuse, par exemple, avait pris fin lorsque sa dulci­­née avait refusé de lui rendre visite à l’hô­­pi­­tal après son opéra­­tion de rempla­­ce­­ment de la hanche. Mais Maria était diffé­­rente : elle était restée. « Heureu­­se­­ment que tu es là », lui dit-il d’une voix rauque. Mais, pour tout recon­­nais­­sant qu’il était de l’avoir auprès de lui, il finit par ressen­­tir autre chose. Pendant des années, il avait vécu seul et s’enor­­gueillis­­sait de sa résis­­tance. Alors qu’elle essayait de l’ai­­der, il lui parlait sèche­­ment. Il aimait jouer les héros, non pas être perçu comme un animal fragile et blessé. Bien qu’il en eût besoin, il ne voulait pas qu’on s’oc­­cupe de lui. Tout ce qu’il voulait, c’était récu­­pé­­rer sa force, sous les yeux de Maria, et retour­­ner travailler sur l’af­­faire. Maria se fichait éper­­du­­ment du fait que Roy ne joue plus le rôle du guer­­rier sans peur. « Tu devrais te repo­­ser », lui répé­­tait-elle sans cesse. L’or n’avait pas d’im­­por­­tance. L’af­­faire n’avait pas d’im­­por­­tance. Tout ce qui impor­­tait, c’était qu’il soit en vie et qu’ils soient ensemble. ulyces-mercenaryperu-26Mais Roy n’en était pas convaincu. Il était persuadé d’avoir lui aussi contri­­bué à sauver sa peau, et il insis­­tait sur le fait que l’at­­ten­­tion constante de Maria n’était pas la seule chose qui l’avait main­­tenu en vie à Juliaca. À l’en­­tendre, son talis­­man de jade avait rempli son rôle. Il l’avait perdu dans leur départ préci­­pité et il était convaincu que cette pierre s’était sacri­­fiée pour le sauver. Il ne tarda pas à trou­­ver un nouveau penden­­tif en jade. Il se le passa autour du cou puis appela Del Castillo. Il lui assura qu’il était prêt à se remettre au travail. « Bien que je n’aie pas pu faire tout ce que je voulais à Puno, nous avons récu­­péré assez d’in­­for­­ma­­tions pour pour­­suivre l’enquête », dit Roy au cher­­cheur d’or. Del Castillo se montra compré­­hen­­sif. Sa confiance envers lui semblait décou­­ler en partie du fait que Roy était un total étran­­ger.

C’était parti­­cu­­liè­­re­­ment rassu­­rant dans la mesure où des personnes au sein de sa propre société étaient poten­­tiel­­le­­ment impliquées dans le braquage. Il l’au­­to­­risa à pour­­suivre ses recherches. Roy recom­­mença à travailler depuis l’hô­­pi­­tal. Maria le réprou­­vait mais sa téna­­cité faisait partie des choses qu’elle admi­­rait chez lui. Elle voulait avant tout son bonheur, et elle réalisa qu’elle ne pour­­rait pas l’en empê­­cher. Depuis son lit d’hô­­pi­­tal, Roy appela Terra­­zas pour lui deman­­der s’il était disposé à l’ai­­der à retrou­­ver l’argent. Terra­­zas accepta. Roy le surnomma El Resen­­tido, le rancu­­nier. Terra­­zas lui dit qu’il parle­­rait à Jessica, la maîtresse du chef de la police locale. D’après lui, elle en savait long et accep­­te­­rait de parler en échange d’une certaine somme d’argent. Le mardi 8 mai, il devait la rencon­­trer à Juliaca, mais elle ne vint jamais au rendez-vous. Le jeudi suivant, les docteurs auto­­ri­­sèrent Roy à quit­­ter l’hô­­pi­­tal et lui conseillèrent d’y aller douce­­ment. Natu­­rel­­le­­ment, il fit tout le contraire. Lorsque Maria le ramena à son appar­­te­­ment, il paya un offi­­cier des services de rensei­­gne­­ment mili­­taire pour qu’il mette la main sur la carte d’iden­­tité de cette fameuse Jessica, qui compor­­tait une photo et une adresse. C’est alors que Roy reçut un message ahuris­­sant de la part de Yaro, l’agent de sécu­­rité d’Arun­­tani qui lui avait conseillé de se montrer prudent dans les Andes. Yaro lui faisait savoir qu’il avait déjà discuté avec Jessica de l’or volé et qu’elle souhai­­tait rencon­­trer Roy.

ulyces-mercenaryperu-27
Les connexions établies par Roy

« Comment Yaro connaît-il Jessica ? » demanda Roy à Maria. Elle n’en avait aucune idée. C’était d’au­­tant plus suspect que c’était la première fois qu’un employé de la compa­­gnie minière donnait des infor­­ma­­tions de lui-même. Il était clair que Yaro essayait de se mettre entre Jessica et Roy. Il émit l’hy­­po­­thèse que Yaro voulait brouiller les pistes alors qu’ils appro­­chaient du but. Le lende­­main, Yaro télé­­phona et demanda à parler en privé à Roy. Maria répon­­dit qu’elle lui trans­­met­­trait le message. Mais Roy flaira le piège et il demanda à Maria de rappe­­ler Yaro pour lui dire qu’il s’était retiré de l’af­­faire. Mieux valait l’em­­brouiller et explo­­rer d’autres pistes pour savoir ce que Jessica avait à dire. Roy décida d’or­­ga­­ni­­ser une réunion avec Del Castillo. Il était temps de lui expliquer clai­­re­­ment que des personnes au sein de son entre­­prise étaient possi­­ble­­ment impliquées dans le braquage. Il allait devoir enquê­­ter sur certains de ses employés et, pour cela, il avait besoin de l’ac­­cord du patron.

Pour commen­­cer sur une note posi­­tive, Roy acheta des quan­­ti­­tés indus­­trielles de nour­­ri­­ture. Des minis crois­­sants ache­­tés dans une boulan­­ge­­rie française, des tranches de fromage péru­­vien, du bœuf rôti, de la dinde, du vin et du cham­­pagne. Il n’avait aucune idée de ce qui pour­­rait faire plai­­sir à un million­­naire de son calibre. « J’ai sorti le grand jeu », dit-il à Maria en reve­­nant avec ses courses. Elle éclata de rire devant tant de sérieux. Son enthou­­siasme était certes adorable mais elle était inquiète. Elle ne voulait pas qu’il se tue à la tâche mais elle ne voulait pas non plus qu’il échoue et en soit anéanti. Le matin du samedi 26 mai, Del Castillo et son assis­­tant Rolando se présen­­tèrent à l’ap­­par­­te­­ment de Roy. Del Castillo monta les esca­­liers jusqu’au sixième étage, sautant sur l’oc­­ca­­sion de faire de l’exer­­cice du haut de ses 72 ans, tandis que son assis­­tant prit l’as­­cen­­seur. Roy était anxieux. Sa respi­­ra­­tion était toujours bruyante et il crai­­gnait que Del Castillo ne veuille plus travailler avec un vieux tacot usé. Alors que Del Castillo prenait un siège, Maria versa du thé à tout le monde en échan­­geant des bana­­li­­tés, une chose que Roy n’avait jamais su faire en espa­­gnol. Del Castillo semblait à l’aise. Roy était heureux que Maria soit présente. « Elle pour­­rait atten­­drir un tigre affamé », pensa-t-il. Roy saisit une baguette de bois qu’il utilisa pour montrer les éléments des cartes de Juliaca et Puno, ainsi que les photos des crimi­­nels arrê­­tés qui recou­­vraient le mur. « Notre voyage a Puno a été très utile malgré mes problèmes de santé », dit-il. « J’ai déve­­loppé mon réseau d’in­­for­­ma­­teurs, rassem­­blé de nouvelles pièces du puzzle et il commence à prendre forme. » Roy avança que ses recherches avaient 90 % de proba­­bi­­li­­tés d’abou­­tir à un succès.

ulyces-mercenaryperu-28
La mine de Tucari vue du ciel
Crédits : Google Maps

Maria le regar­­dait en souriant. Il n’était plus l’homme fragile qu’elle avait aidé à recou­­vrer sa santé. Il avait l’air plus vivant que jamais. Elle ne savait pas ce qu’en pensait Del Castillo mais elle en était convain­­cue. Roy expliqua que ses recherches indiquaient qu’une personne au sein de l’en­­tre­­prise de Del Castillo avait orches­­tré le braquage. Le traître s’était visi­­ble­­ment arrangé avec la police pour couvrir le cambrio­­lage, en arrê­­tant un groupe de crimi­­nels de bas-étage auquel on avait attri­­bué le forfait. L’or demeu­­rait introu­­vable car ceux qui avaient orga­­nisé le braquage n’étaient pas sur les lieux au moment de l’opé­­ra­­tion. Roy pensait que le respon­­sable de toute l’af­­faire était un proche de Del Castillo. Le silence retomba dans la pièce pendant quelques secondes. Del Castillo toisa Rolando du regard puis il leva les yeux vers les connexions tracées par Roy entre les voleurs et sa propre équipe de sécu­­rité. Des lignes reliaient les photos d’Ur­­ru­­tia et Yaro avec Jessica, ainsi qu’un bon nombre de poli­­ciers de Juliaca et Puno. Des symboles dessi­­nés à côté des photos des deux hommes indiquaient qu’il y avait des choses suspectes à leur propos, et une note stipu­­lait que Roy avait l’in­­ten­­tion de mener une enquête sur les actifs d’Ur­­ru­­tia. « J’irai les cher­­cher en Enfer s’il le faut », dit Roy, déses­­péré à l’idée de ne pas pouvoir conti­­nuer l’enquête. « J’ai juste besoin de plus de marge de manœuvre. » « C’est d’ac­­cord, attra­­pons-les », répon­­dit Del Castillo. Il semblait prêt à l’ac­­tion, mais le fait qu’il n’ait bu qu’un seul verre de vin avant de partir ne semblait pas parti­­cu­­liè­­re­­ment encou­­ra­­geant. Une grosse quan­­tité de nour­­ri­­ture était restée sur la table. Son invité y avait à peine touché. Roy décida tout de même de consi­­dé­­rer que cette rencontre avait été un succès. Il avala une flûte de cham­­pagne et prit Maria dans ses bras. Il était toujours dans la course. Il tirait de nouveau les ficelles de l’enquête mais, après sa réunion avec Del Castillo, il réalisa à quel point elles étaient fragiles. Les gens cessèrent de le rappe­­ler. Il n’ar­­ri­­vait plus à joindre ni Terra­­zas, ni Chuchuyo, ni un bon nombre d’autres employés de la société de Del Castillo.

Fina­­le­­ment, le samedi 23 juin, il envoya un email à Del Castillo pour lui dire que quelqu’un compro­­met­­tait son travail. « Nous pensons sincè­­re­­ment qu’il y a au sein de votre entre­­prise des employés qui veulent nous voir échouer, pour diverses raisons », écri­­vit-il. 0-a8qou3gi38xsa0ZQCe week-end-là, Jessica fut arrê­­tée. Les auto­­ri­­tés de Juliaca préten­­dirent qu’elle trans­­por­­tait 120 000 dollars d’ar­­ticles de contre­­bande qu’elle s’ap­­prê­­tait à faire passer en Boli­­vie, et qu’elle était « à la tête d’une des prin­­ci­­pales orga­­ni­­sa­­tions de contre­­bande de Puno », d’après un article  paru dans El Comer­­cio, un jour­­nal natio­­nal. Alors qu’on la traî­­nait hors du tribu­­nal, elle cria à un jour­­na­­liste : « Deman­­dez donc au chef de la police pourquoi il protège ses amis ! » Maria essaya pendant plusieurs semaines d’ob­­te­­nir un lais­­sez-passer pour que Roy puisse entrer dans les prisons péru­­viennes mais ses demandes furent toutes reje­­tées, chaque fois pour des raisons obscures. Jessica était peut-être prête à parler, mais elle était hors de la portée de Roy à présent. Del Castillo ne répon­­dit jamais à son message. Roy consi­­dé­­rait qu’il avait aidé Del Castillo à mesu­­rer l’éten­­due de la corrup­­tion qui l’en­­tou­­rait, aussi bien du côté de la police que de ses employés, mais Del Castillo coupa les ponts avec lui. Roy pense que quelqu’un dans l’en­­tre­­prise avait dû se sentir menacé et s’ar­­ran­­ger dans l’ombre pour mettre un terme à son enquête. Il était devenu une menace trop impor­­tante. Les expli­­ca­­tions de Del Castillo sont toutes autres. « Il n’a jamais obtenu de résul­­tats », dit-il aujourd’­­hui. Quoi qu’il en soit, il cessa de rece­­voir des chèques. Le travail était terminé.

Dans la jungle

Roy tomba rapi­­de­­ment en dépres­­sion. Il ne pouvait cesser de penser à l’or et demeu­­rait convaincu qu’il pouvait résoudre l’af­­faire mais, pour cela, il avait besoin que Del Castillo lui apporte son soutien. Ça le rendait fou. Pour Maria, rien de tout cela n’im­­por­­tait. La chasse au trésor avait été exci­­tante mais rencon­­trer Roy repré­­sen­­tait bien davan­­tage. « La chose la plus impor­­tante fut notre rela­­tion, notre amitié, tout ce qui s’est passé avec Roy », dit-elle. « C’était on ne peut plus intense. » Roy hési­­tait. Il sentait qu’il avait besoin d’elle mais il était égale­­ment déter­­miné à faire ses preuves, sans aide. « Maria était un ange car elle accep­­tait les gens pour ce qu’ils étaient », dit Roy. Le problème, c’est que Roy voulait toujours être davan­­tage. Le 10 juillet, il jeta un coup d’œil par sa fenêtre. Lima dispa­­rais­­sait sous un brouillard gris sans fin. La garúa arro­­sait la ville de son crachin. C’était le jour de son anni­­ver­­saire. Il fêtait ses 57 ans et l’éner­­gie qui l’avait enva­­hie au cours des derniers mois s’était évapo­­rée.

Au début de l’his­­toire, il avait réussi à jouer le rôle de l’homme qu’il avait toujours voulu être auprès de Maria. Son assu­­rance lui avait donné le senti­­ment d’être un cham­­pion mais, à présent, la vérité écla­­tait au grand jour : il était vieux et malade, et les atten­­tions déli­­cates de Maria ne faisaient que rendre cette réalité plus tangible encore. ulyces-mercenaryperu-29Il prenait des médi­­ca­­ments pour soula­­ger la douleur qu’il ressen­­tait au niveau de la hanche. À l’ori­­gine, il ne prenait qu’un ou deux cachets par jour, mais il finit par en avaler des poignées entières à chaque prise, si bien qu’il déve­­loppa rapi­­de­­ment un ulcère. Maria venait chez lui pour lui faire à manger et lui tenir compa­­gnie. Elle essayait de le convaincre qu’il pouvait s’ins­­tal­­ler, trou­­ver un travail plus facile et profi­­ter de la vie. Mais quand vint le mois de novembre, il lui annonça qu’il devait repar­­tir aux États-Unis pour faire soigner son ulcère. Cela ne dure­­rait que quelques temps, entre trois et six mois, juste assez pour qu’il puisse se reta­­per. Il dit à Maria qu’il trou­­ve­­rait un moyen de la faire venir aux États-Unis pour qu’elle puisse lui rendre visite. La veille de son départ, il lui prépara un copieux petit déjeu­­ner. Il cuisina des côte­­lettes, des saucisses, des galettes de pomme de terre aux oignons et des œufs brouillés avec des tomates. Il aban­­donna son appar­­te­­ment et laissa à Maria la plupart de ses affaires. Il lui dit qu’il revien­­drait dès qu’il serait remis. Le lende­­main, elle l’ac­­com­­pa­­gna à l’aé­­ro­­port et l’aida à s’ins­­tal­­ler dans un fauteuil roulant. Le frère de Maria les accom­­pa­­gna et les prit en photo tous les deux. Roy évita de regar­­der l’objec­­tif. Le visage de Maria était illu­­miné par un sourire plein d’es­­poir. Elle l’em­­brassa douce­­ment. « On se revoit bien­­tôt », lui dit-elle. Il lui dit au revoir de la main et dispa­­rut dans le termi­­nal. ulyces-mercenaryperu-30-1 Il se fait tard en Thaï­­lande à présent et Roy ferme le dossier conte­­nant les photos. La photo de Maria dispa­­raît de l’écran. Il ne l’a pas faite venir aux États-Unis. Ils ne se sont jamais revus. Elle a épousé un autre homme, en 2012. Elle avait ses propres rêves à réali­­ser et, lorsqu’elle a rencon­­tré ce char­­mant agent de voyage, elle a accepté de le suivre aux Îles Cana­­ries pour vivre avec lui. Roy a tâché de rester concen­­tré. Récem­­ment, un de ses anciens profes­­seurs de l’uni­­ver­­sité a proposé de l’em­­bau­­cher pour faire partie d’un programme de recherche du dépar­­te­­ment de la Défense, qui vise à étudier la façon dont les terro­­ristes thaï­­lan­­dais utilisent les réseaux sociaux. Mais c’est un travail de bureau et Roy est un homme de terrain. Il est venu ici en 2011 pour chas­­ser les terro­­ristes, pas pour s’as­­seoir devant un écran d’or­­di­­na­­teur. Il se foca­­lise à présent sur ce qu’il pense être la base des opéra­­tions d’Al-Qaïda et prépare son approche. Il n’a peut-être jamais eu son heure de gloire, ni à la CIA, ni à la DEA, ni au FBI, mais il n’a jamais baissé les bras. Demain matin, il s’en­­fon­­cera dans la jungle où l’at­­tend Al-Qaïda.


Traduit de l’an­­glais par Marie Le Breton d’après l’ar­­ticle « The Merce­­nary, Love and Loot in the Andes », paru dans Epic Maga­­zine. Couver­­ture : Roy Peter­­sen. (Créa­­tion graphique Epic Maga­­zine/Ulyces)


LES MANIGANCES DU FONDATEUR DE BLACKWATER POUR CRÉER UNE ARMÉE DE L’AIR PRIVÉE

ulyces-erikprince-couv ulyces-mercenaryperu-15

Après avoir fondé la plus tris­­te­­ment célèbre compa­­gnie de merce­­naires du monde, Erik Prince tente de créer une force aérienne privée au mépris des lois.

I. Echo Papa

Par un samedi glacé de novembre 2014, un 4×4 Mercedes noire se gara sur le tarmac d’une entre­­prise d’aé­­ro­­nau­­tique autri­­chienne, à 30 kilo­­mètres au sud de Vienne. Les employés d’Air­­bone Tech­­no­­lo­­gies, une société spécia­­li­­sée dans la concep­­tion de plate­­formes de télé­­sur­­veillance sans fil pour petits aéro­­nefs, étaient sur le pied de guerre ce week-end là: un des inves­­tis­­seurs de la société était attendu pour inspec­­ter leur dernier projet. Quatre mois durant, l’équipe d’Air­­bone avait travaillé jour et nuit pour faire corres­­pondre un avion d’épan­­dage agri­­cole améri­­cain Thrush 510G aux attentes d’un client anonyme. Tous les aspects du projet avaient été tenus secrets jusque là. Les diri­­geants de l’en­­tre­­prise ne faisaient réfé­­rence au client que sous le nom d’ « Echo Papa », et les employés étaient priés d’uti­­li­­ser un langage codé pour discu­­ter de certaines modi­­fi­­ca­­tions de l’avion. Ce jour là, les employés allaient apprendre qu’E­­cho Papa déte­­nait plus d’un quart de leur entre­­prise.

ulyces-erikprince-01
Le Thrush 510G en cours de modi­­fi­­ca­­tion
Crédits : Airborne Tech­­no­­lo­­gies

C’est un homme svelte et blond aux yeux bleus qui sortit de la Mercedes et entra dans le hangar d’Air­­bone. Echo Papa, plus commu­­né­­ment appelé EP, salua succes­­si­­ve­­ment une douzaine d’em­­ployés et inspecta l’avion. « Il était comme le soleil, et les diri­­geants de la société tour­­naient comme des planètes autour de lui », confie une personne présente ce jour-là. Un des méca­­ni­­ciens reconnu rapi­­de­­ment Echo Papa à partir de photos de presse : il s’agis­­sait d’Erik Prince, fonda­­teur de la société de sécu­­rité privée Black­­wa­­ter. Plusieurs employés se firent discrè­­te­­ment fait passer le mot, éton­­nés de travailler pour le merce­­naire le plus connu d’Amé­­rique. La confi­­den­­tia­­lité et les étranges demandes de modi­­fi­­ca­­tions des quatre derniers mois s’ex­­pliquaient enfin. En plus de dispo­­si­­tifs de surveillance et de visée laser, Airbone avait équipé le cock­­pit de l’avion de vitres pare-balles, l’ap­­pa­­reil avait été revêtu d’un blin­­dage, le réser­­voir de carbu­­rant d’un maillage anti-explo­­sif, à quoi s’ajou­­taient un système de missiles et de télé­­gui­­dage de bombes.  On avait égale­­ment installé des supports capables d’ac­­cueillir deux mitrailleuses de 23 milli­­mètres surpuis­­santes. Dès lors, ingé­­nieurs et méca­­ni­­ciens s’étaient inquié­­tés d’une possible infrac­­tion des lois autri­­chiennes, mais on leur avait dit que tout irait bien si tout restait secret. Prince féli­­cita toute l’équipe d’avoir rendu l’avion si « rude », avant de repar­­tir. L’ap­­pa­­reil devait être livré urgem­­ment au Soudan du Sud, où ses services pour­­raient assu­­rer le premier contrat offi­­ciel de la nouvelle société de Prince, Fron­­tier Services Group. Prince trépi­­gnait d’im­­pa­­tience de pouvoir lancer le Thrush 510G dans les airs.

IL VOUS RESTE À LIRE 90 % DE CETTE HISTOIRE

Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
down­load udemy paid course for free
Free Download WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Download Best WordPress Themes Free Download
Download Best WordPress Themes Free Download
udemy paid course free download

Plus de monde

Comment Medellín est deve­nue une ville cool

113k 21 mai 2019 stories . monde

L’hu­ma­nité peut-elle survivre à Ebola ?

169k 20 mai 2019 stories . monde

Comment en finir avec le plas­tique ?

158k 16 mai 2019 stories . monde