Quand Sergey Ananov s'est crashé seul en pleine banquise, sur le territoire d'ours polaires affamés, il pensait sérieusement y rester. Mais il est encore là pour raconter son incroyable histoire.

par Justin Nobel | 30 mai 2016

Le crash

Le martè­­le­­ment brise le silence ances­­tral, presque surna­­tu­­rel, du détroit de Davis, un bras de mer glacé sépa­­rant le Canada et le Groen­­land. Teuf-teuf, teuf-teuf, teuf-teuf. Cela semble prove­­nir d’en haut, mais le brouillard marin est si épais que la source du bruit demeure invi­­sible. Le son se rapproche, gagne en inten­­sité. TEUF-TEUF, TEUF-TEUF, TEUF-TEUF. Le pilote porte une combi­­nai­­son de survie en Néoprène rouge. Seule­­ment, il fait très chaud dans l’hé­­li­­co­­ptère et les moufles inté­­grées à la tenue l’em­­pêchent d’ajus­­ter le manche cyclique avec préci­­sion.

Après avoir volé pendant 42 jours, parcouru plus de 33 000 kilo­­mètres et survolé trois conti­­nents, il a bien mérité de relâ­­cher un peu la pres­­sion et de défaire le haut de sa combi­­nai­­son. Il est donc torse nu lorsque l’ap­­pa­­reil se met à mugir. Ce n’est pas un gros héli­­co­­ptère, seule­­ment un vaillant Robin­­son R22 de 400 kilos qui ne dépasse pas les 190 kilo­­mètres par heure. Le pilote en connaît le moindre recoin, le moindre boulon. Cela fait des années qu’il prend les commandes des R22. Il n’ignore donc pas la signi­­fi­­ca­­tion de ce mugis­­se­­ment : l’une des cour­­roies servant à trans­­mettre l’éner­­gie du moteur aux hélices vient certai­­ne­­ment de lâcher. Il n’ignore pas non plus ce qui va se passer ensuite. La pres­­sion d’ad­­mis­­sion augmente. La vitesse dimi­­nue. L’hé­­li­­co­­ptère perd de la hauteur.

Le pilote enclenche l’au­­to­­ro­­ta­­tion, un mode de sécu­­rité qui permet à l’ap­­pa­­reil de descendre en planant. Alors à 900 mètres d’al­­ti­­tude, l’en­­gin se laisse tomber et traverse le brouillard à une vitesse avoi­­si­­nant les cinq mètres par seconde. Mais où tombera-t-il, au juste ? Lorsqu’il ressort enfin du brouillard, il n’est plus qu’à 60 mètres au-dessus d’une mer à moitié gelée. À peine le temps de manœu­­vrer. Le pilote vise une plaque de banquise de la taille d’un terrain de basket­­ball. Seule­­ment, quelques secondes plus tard, il comprend qu’il n’y parvien­­dra pas. Très adroi­­te­­ment, il incline légè­­re­­ment l’ap­­pa­­reil pour mini­­mi­­ser la puis­­sance de l’im­­pact, et les patins de l’hé­­li­­co­­ptère se posent en douceur à la surface de l’eau.

Sergey Ananov dans son hélicoptèreCrédits : Sergey Ananov
Sergey Ananov dans son héli­­co­­ptère
Crédits : Sergey Ananov

Alors qu’il s’ex­­trait de la cabine, le pilote sait que les pales pour­­raient très bien lui couper la tête. Usant de tout son poids, il fait bascu­­ler l’ap­­pa­­reil sur le flanc gauche et les pales explosent lorsqu’elles entrent en contact avec la mer. Cela a pour effet de noyer le moteur, mais main­­te­­nant, la queue s’en­­fonce dans l’océan et l’en­­gin commence à couler. Vite. Une eau glaciale inonde la cabine de pilo­­tage, s’ac­­cu­­mule contre son torse nu, ruis­­selle le long de la combi­­nai­­son de survie à demi-ouverte. Son équi­­pe­­ment flotte à la surface — des réser­­voirs de carbu­­rant en plas­­tique, un petit sac conte­­nant ses vête­­ments —, mais les pièces les plus précieuses sont fixées au pare-brise par des ventouses : deux traceurs GPS, une balise de détresse et un télé­­phone satel­­lite.

Quelque part sous le siège se trouve égale­­ment un canot de sauve­­tage gonflable doté d’un kit de survie compre­­nant trois fusées, un demi-litre d’eau et une petite boîte de protéines en compri­­més. Presque aussi­­tôt, le pilote est immergé jusqu’au cou. Il ne peut se permettre de sauver qu’un seul objet : le télé­­phone, la balise, le traceur GPS ou le canot. Avec le télé­­phone, il pour­­rait appe­­ler les secours. La balise et le GPS donne­­raient aux sauve­­teurs une chance de le loca­­li­­ser. Mais tout cela ne lui servira à rien s’il ne peut rester à la surface.

Il tente d’at­­tra­­per le canot, mais celui-ci est coincé sous le siège, et la cabine est si étroite qu’il ne peut prendre appui sur rien pour tirer dessus d’un coup sec. Il sort de l’ap­­pa­­reil, prend une profonde inspi­­ra­­tion, puis plonge et pénètre de nouveau dans l’hé­­li­­co­­ptère submergé. L’eau est salée, sombre, et si froide — pas plus d’un degré Celsius — qu’il peine à garder les yeux ouverts. Mais il doit trou­­ver le canot. Ce dernier est sorti de sous le siège et flotte non loin, entor­­tillé dans la cein­­ture de sécu­­rité. Le pilote le libère avant de remon­­ter à la surface, inspi­­rant de grandes goulées d’air.

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Les éten­­dues sauvages et glacées du détroit de Davis

Dès qu’il a repris son souffle, il se met à nager en direc­­tion du bloc de glace le plus proche, celui sur lequel il a tenté de se poser… à 50 mètres de là. Le canot de sauve­­tage pèse dans les dix kilos. D’une main, il le main­­tient au-dessus de sa tête tandis que de l’autre, il tente d’avan­­cer à grands coups de bras. Il propulse son mètre quatre-vingt et ses quatre-vingts kilos à l’as­­saut des vagues, alourdi par le Néoprène gorgé d’eau. Chaque bras­­sée le rapproche un peu plus de son but tout en envoyant toujours un peu plus d’eau dans sa combi­­nai­­son qui le tire vers le fond. Ces eaux sont le terrain de chasse des orques et du requin du Groen­­land, mais cela n’ef­­fleure pas l’es­­prit du pilote. Il n’a qu’une idée en tête : atteindre la plaque de banquise.

Après trois érein­­tantes minutes, il y parvient enfin. Mais la glace d’un bleu écla­­tant fait tout juste soixante centi­­mètres d’épais­­seur et s’avère criblée de trous, rendue poreuse par au moins deux années de fonte et de glacia­­tion succes­­sives. Le poids de sa combi­­nai­­son l’em­­pêche de faire passer ses jambes par-dessus le rebord en dents de scie. Pour­­tant, il n’aban­­donne pas et cherche le bon endroit pour se hisser, à l’image d’un enfant qui tente de sortir de la piscine par son côté le plus profond. La glace coupante lui écorche la peau. Le sang coule le long de ses avant-bras et va se mêler à l’eau de mer. Il trouve un endroit plus lisse, presse son torse nu contre la glace et, se servant de ses ongles comme de griffes, parvient à se hisser en se dandi­­nant.

L'explorateur Ernest Henry Shackleton a inspiré AnanovCrédits : Wikipédia
L’ex­­plo­­ra­­teur Ernest Henry Shack­­le­­ton a inspiré Ananov
Crédits : Wiki­­pé­­dia

Le moindre centi­­mètre carré de son corps est trempé et son torse est désor­­mais exposé au vent mordant. Il fris­­sonne violem­­ment, un réflexe censé l’ai­­der à géné­­rer de la chaleur. Les mains trem­­blantes, il peine à reti­­rer la combi­­nai­­son dont le Néoprène colle obsti­­né­­ment à sa peau. Une fois qu’il en est libéré, il la secoue dans l’es­­poir de l’es­­so­­rer. Ce n’est qu’à cet instant, alors qu’il se tient seul sur la plaque de banquise, unique­­ment vêtu de ses chaus­­sures de course, quinze minutes après la rupture de la cour­­roie de distri­­bu­­tion, que la situa­­tion lui appa­­raît clai­­re­­ment.

Sergey Ananov est coincé sur un bloc de glace quelque part dans le cercle arctique. Il n’a à sa dispo­­si­­tion ni balise de détresse ni télé­­phone, et pour ainsi dire pas d’eau. Le brouillard le dissi­­mu­­lera à la vue des sauve­­teurs. La nuit finira par lui tomber dessus. L’hy­­po­­ther­­mie lui tombera dessus. Quant aux créa­­tures de toutes tailles qui luttent pour survivre dans cet univers primor­­dial… peut-être bien qu’elles lui tombe­­ront dessus, elles aussi.

Son regard se perd au-delà de la glace, par-dessus les eaux libres tour­­billon­­nantes du détroit de Davis. Il est seul et chaque minute qui passe le fait déri­­ver, l’éloi­­gnant un peu plus de l’en­­droit où l’hé­­li­­co­­ptère s’est écrasé, amenui­­sant ses chances d’être un jour retrouvé. L’homme a piétiné la terre, esca­­ladé les montagnes et exploré les fonds marins sur toute la surface du globe, mais en cher­­chant bien, on peut encore trou­­ver des endroits hostiles et recu­­lés où se confron­­ter à la nature.

Des records restent à établir. On peut encore deve­­nir le premier ou la première à accom­­plir quelque chose, comme Hillary, Shack­­le­­ton et Yeager l’ont été de leur temps, ou comme Musk, Bran­­son et Bezos rêvent de l’être un jour. Aux yeux de ces hommes, l’at­­trait est aussi simple que cela : c’est le désir d’être enre­­gis­­tré comme étant le premier être humain à faire quelque chose. L’im­­mor­­ta­­lité. Qui ne rêve pas de voir son nom entrer dans la légende ?

Le froid ultime

Le 13 juin 2015, son Robin­­son R22 quit­­tait l’aé­­ro­­drome de Shev­­lino en Russie, à une tren­­taine de kilo­­mètres de Moscou. Ananov, alors âgé de cinquante ans, était à la tête d’une entre­­prise de recy­­clage. Il comp­­ta­­bi­­li­­sait cinq records du monde en avia­­tion, tous établis grâce au R22, mais il n’avait jamais rien tenté de si ambi­­tieux : être le premier homme à effec­­tuer un tour du monde en soli­­taire à bord d’un héli­­co­­ptère pesant à peine une demi-tonne.

Sergey Ananov a commencé son périple le 13 juin 2015Crédits : Sergey Ananov
Sergey Ananov a commencé son périple le 13 juin 2015
Crédits : Sergey Ananov

Selon la Fédé­­ra­­tion aéro­­nau­­tique inter­­­na­­tio­­nale, une orga­­ni­­sa­­tion établie en Suisse qui recense les records en avia­­tion, à ce jour, un seul tour du monde en solo a été mené à bien en héli­­co­­ptère. Toute­­fois, celui-ci s’est déroulé dans un appa­­reil bien plus lourd et le pilote était suivi de près par un soutien aérien qui trans­­por­­tait des pièces de rechange et du carbu­­rant. Le R22 se destine surtout à former des pilotes, rassem­­bler des trou­­peaux de bétail et patrouiller aux alen­­tours des pipe­­lines, et non à voya­­ger autour du globe.

En outre, à l’ex­­cep­­tion de quelques amis qui suivaient son périple en ligne en cas d’ur­­gence, Ananov rele­­vait seul ce défi. Ce record allait lui assu­­rer une place parmi les plus grands. Il a commencé par survo­­ler la Sibé­­rie pour rejoindre l’Alaska avant de faire route vers le sud, traver­­sant l’Ouest des États-Unis, puis de zigza­­guer au cœur du terri­­toire améri­­cain. Personne avant lui n’avait relevé ce défi insensé, aussi n’avait-il aucun record de temps à battre.

Pour autant, Ananov ne voulait pas que l’on consi­­dère son périple comme la simple esca­­pade buco­­lique d’un vulgaire dilet­­tante. Il décol­­lait à l’aube et ne se posait souvent qu’une fois la nuit tombée, parcou­­rant en moyenne 700 kilo­­mètres d’une traite. Parfois, il lui arri­­vait même d’en couvrir plus de 950 en une jour­­née. Il faisait le plein dans les terrains d’avia­­tions du coin, se nour­­ris­­sait prin­­ci­­pa­­le­­ment de fast-food (hambur­­gers, pizza, KFC) et dormait dans des hôtels bon marché.

Ananov s'arrêtait régulièrement pour prendre du carburantCrédits : Sergey Ananov
Ananov s’ar­­rê­­tait régu­­liè­­re­­ment pour prendre du carbu­­rant
Crédits : Sergey Ananov

Ananov a ainsi fait la connais­­sance de l’Amé­­rique, en passant la nuit dans des avant-postes tels que Sidney dans le Montana ou Gunters­­ville en Alabama. Les gens y sont accueillants — certains lui ont même donné du carbu­­rant. Le réser­­voir du R22 peut en conte­­nir jusqu’à cent-dix litres. Le pilote pouvait trans­­por­­ter cent-dix litres supplé­­men­­taires stockés dans deux jerry­­cans en plas­­tique.

Sur le siège passa­­ger se trou­­vaient égale­­ment un petit sac de vête­­ments, des barres choco­­la­­tées et parfois même les restes d’un hambur­­ger. Grâce à une pompe élec­­trique, il pouvait trans­­fé­­rer les réserves de carbu­­rant jusque dans le réser­­voir prin­­ci­­pal sans même avoir à se poser. Il est entré au Canada non loin de Montréal puis a survolé les régions les plus isolées du Québec et traversé le détroit de Hudson pour atteindre Iqaluit, capi­­tale inuite du terri­­toire du Nuna­­vut. C’est de là qu’il a décollé au matin de son quarante-deuxième jour de voyage. Moins de cinq mille kilo­­mètres le sépa­­raient alors de chez lui… Et d’une gloire assu­­rée.

Main­­te­­nant, échoué sur la banquise et trem­­blant de froid, il s’ac­­corde quelques instants pour se fusti­­ger d’avoir commis tant d’er­­reurs. Si seule­­ment il avait de nouveau plongé dans l’eau glacée pour s’em­­pa­­rer d’un des traceurs ou de la balise de détresse ! Si seule­­ment il était parvenu à se poser sur cette plaque de banquise ! Il aurait alors pu se débrouiller pour joindre un méca­­ni­­cien et faire répa­­rer le R22, et il aurait encore eu une chance de battre ce record ! Mais cela n’a plus la moindre impor­­tance désor­­mais. Le simple fait de réflé­­chir à tout cela lui fait perdre de l’éner­­gie pour rien. Il décide alors de se mettre au travail.

Quelque part dans le détroit, l’un des plus redou­­tables chas­­seurs au monde s’est dressé sur ses pattes arrière et tourne la tête.

Dans un premier temps, il lui faut remettre la combi­­nai­­son de survie. Il ne parvient pas à l’es­­so­­rer complè­­te­­ment et peine à enfi­­ler le Néoprène froid et humide qu’il revêt inté­­gra­­le­­ment, de sorte que la capuche inté­­grée lui couvre la tête. Une couche épaisse le protège désor­­mais du vent, mais celle-ci est trem­­pée et il ne cesse de fris­­son­­ner. À cause des moufles, ses mains ne sont plus que de grosses pattes maladroites. Il triture la corde­­lette du canot de sauve­­tage et, après quelques coups secs, celui-ci se gonfle enfin. Ananov noue la corde­­lette autour de sa jambe pour empê­­cher le canot d’être emporté par le vent puis se met à plat ventre dessous pour s’en servir comme d’un brise-vent. Il ne s’agit pas d’un froid à claquer des dents, comme on en ferait l’ex­­pé­­rience après avoir passé trop de temps sur les pistes de ski.

Non, c’est le froid de la gangrène, de l’ar­­rêt cardiaque, de la mort céré­­brale. C’est le froid de l’hy­­po­­ther­­mie. Ananov se relève et fait quelques pas autour de son îlot de glace en traî­­nant le canot de sauve­­tage derrière lui, mais bien vite, il finit par manquer de souffle. Lorsqu’il fait froid, les fibres nerveuses et muscu­­laires peinent à remplir leur rôle, car les réac­­tions chimiques censées en assu­­rer le bon fonc­­tion­­ne­­ment ralen­­tissent de façon dras­­tique. Ses muscles n’en finissent pas de se contrac­­ter à cause des fris­­sons. Sans parler du vent froid et insou­­te­­nable. Il finit par conclure que la meilleure chose qu’il puisse faire pour l’ins­­tant, c’est de ne rien faire du tout : rester aussi immo­­bile que possible pour conser­­ver de la chaleur et de l’éner­­gie. Il se remet à plat ventre sous le canot.

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COMMENT SERGEY ANANOV A-T-IL SURVÉCU À CETTE AVENTURE EXTRÊME ?

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Traduit de l’an­­glais par Emilie Barbier d’après l’ar­­ticle « Maroo­­ned Among The Polar Bears  », paru dans Popu­­lar Mecha­­nics. Couver­­ture : Le détroit de Davis. (NASA/Créa­­tion graphique par Ulyces)


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