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par Kirsten Han | 9 novembre 2015

Crime et châti­ment

SINGAPOUR.

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Un portrait de Kho Jabing

J’étais assise dans une chambre d’hô­tel à Kuala Lumpur quand j’ai reçu le message, c’était un lundi après-midi. Court mais boule­ver­sant, il m’était envoyé par WhatsApp par Jumai : « Mon frère meurt vendredi. » Le frère de Jumai s’ap­pelle Jabing, un Malai­sien de 31 ans. Au cours de ces dernières semaines, moi et d’autres acti­vistes anti-peine de mort avons été en contact perma­nent avec Jumai, nous avons pris son billet et celui de sa mère pour Singa­pour, et nous sommes allés les récu­pé­rer à l’aé­ro­port. Chaque soir, nous nous sommes retrou­vées pour faire le point et cher­cher des moyens de sortir son frère du couloir de la mort. Je me trou­vais dans la capi­tale malai­sienne dans l’es­poir de pous­ser les groupes de défense des droits de l’homme et les poli­ti­ciens locaux à agir pour leur compa­triote – l’en­tre­prise a connu un succès modéré. Jumai et sa mère venaient de passer sept années diffi­ciles. Son frère, Jabing, a été arrêté en 2008 alors qu’il avait 24 ans, en raison de son impli­ca­tion dans un cambrio­lage ayant conduit à la mort d’un homme. Le père de Jumai est mort d’une attaque quelques mois plus tard – ce qu’elle attri­bue à l’an­xiété chro­nique due à l’ar­res­ta­tion de son fils. Deux ans plus tard, Jabing a été reconnu coupable de meurtre et condamné à mort. Selon la loi singa­pou­rienne, quiconque est condamné pour meurtre doit le payer du prix de sa vie, sans espoir de béné­fi­cier de circons­tances atté­nuantes. Mais ce n’était pas la fin du grand huit émotion­nel que vivait la famille de Jabing.

En 2013, le gouver­ne­ment de Singa­pour a amendé la peine de mort obli­ga­toire, permet­tant aux juges de choi­sir entre la mort et l’em­pri­son­ne­ment à vie avec baston­nade – un châti­ment consis­tant à atta­cher le détenu et à le battre avec une canne en rotin – pour la plupart des cas d’ho­mi­cides à l’ex­cep­tion des plus graves, ainsi que dans certains cas de trafics de drogue. Jabing était éligible pour une recon­si­dé­ra­tion de sa peine, et un juge de la Haute Cour a établi qu’il n’y avait pas de « preuve évidente » du fait qu’il s’était glissé derrière sa victime pour le frap­per sur le crâne avec un bout de bois. La sentence à mort a été mise de côté, rempla­cée par une condam­na­tion à vie accom­pa­gnée de 24 coups de canne. Le soula­ge­ment a été de courte durée. La partie civile a fait appel, et en janvier 2015 la cour d’ap­pel – la plus haute instance singa­pou­rienne – a renvoyé Jabing dans le couloir de la mort à 3 contre 2. Bien que les deux juges oppo­sés à cette déci­sion arguaient que les preuves n’étaient pas suffi­santes pour déter­mi­ner combien de fois Jabing avait frappé sa victime avec le morceau de bois, ou s’il était à l’ori­gine des frac­tures du crâne ayant causé la mort de l’homme, les trois autres juges étaient convain­cus que Jabing avait fait montre d’un « mépris éhonté de la vie humaine », d’une façon qui « avait scan­da­lisé la commu­nauté ». Par consé­quent, il méri­tait de mourir.

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La riche cité-État sud-asia­tique de Singa­pour a long­temps été atta­chée à la peine capi­tale. La condam­na­tion à mort est appa­rue dans la légis­la­tion alors que Singa­pour était encore une colo­nie britan­nique, et elle a perduré malgré le fait que le Royaume-Uni lui-même a aboli les exécu­tions, quelles que soient les circons­tances, en 1998. À Singa­pour, les crimes capi­taux ne se limitent pas au meurtre, ils incluent aussi l’usage illé­gal des armes à feu et le trafic de drogue – ce dernier repré­sen­tant la majo­rité des cas. 15 grammes d’hé­roïne ou 500 grammes de canna­bis peuvent assu­rer un aller simple à l’ac­cusé pour la potence – la méthode d’exé­cu­tion dont Singa­pour a toujours fait usage. C’est une posi­tion radi­cale, déli­bé­ré­ment adop­tée pour souli­gner la posture intran­si­geante de Singa­pour face au crime. Le manque de preuves que la peine de mort est une arme de dissua­sion effi­cace n’em­pêche pas le gouver­ne­ment de clamer que c’est à l’ombre menaçante de la corde que fait que la ville doit son taux de crimi­na­lité très bas.

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Le bâti­ment de la Cour Suprême de Singa­pour
Crédits : Terence Ong

Lors d’une session de l’as­sem­blée géné­rale des Nations unies en septembre 2014, le minis­tère de la Justice K. Shan­mu­gam a vigou­reu­se­ment défendu l’uti­li­sa­tion de la peine de mort pour les crimes liés à la drogue. « Singa­pour est proba­ble­ment le seul, ou l’un des seuls pays au monde, à combattre avec succès le problème de la drogue », a-t-il déclaré. « À ceux d’entre vous qui se demandent si la peine de mort peut être dissua­sive, je dis venez à Singa­pour voir les choses par vous-mêmes, et compa­rez la région au reste du monde. » En raison du nombre rela­ti­ve­ment bas d’af­faires de meurtres, les débats autour de la peine de mort dans les cas d’ho­mi­cides sont moins nombreux que ceux qui entourent la guerre que mène le gouver­ne­ment contre les drogues. Mais la rhéto­rique des parti­sans de la peine capi­tale semblera fami­lière à tous ceux qui se sont inté­res­sés un jour au problème : Puisque cette personne a pris la vie d’une autre personne, pourquoi méri­te­rait-elle de vivre ? En d’autres termes, œil pour œil, dent pour dent. Cette histoire a aussi cours dans les tribu­naux. « En dépit du fait qu’un certain nombre de juri­dic­tions ont choisi de suivre le prin­cipe du “plus rare­ment possible” dans le fait d’ap­pliquer ou non la peine de mort, ce n’était pas le compor­te­ment appro­prié pour Singa­pour », a écrit la cour d’ap­pel en 2015, dans le juge­ment qui a renvoyé Jabing dans le couloir de la mort. « Le prin­cipe qui nous semble le plus appro­prié est de se deman­der si les actions de l’ac­cusé ont provoqué l’in­di­gna­tion de la commu­nauté. » Tout ceci fait de la lutte pour l’abo­li­tion une rude bataille. Au-delà d’un petit cercle de parti­sans, on trouve peu de compas­sion pour les gens tels que Jabing et sa famille. En vérité, la compas­sion est en quan­tité limi­tée : la requête de Jabing pour la grâce prési­den­tielle a été reje­tée à la mi-octobre. Le verdict a tour­menté une nouvelle fois la famille, mais ce n’était pas une surprise. La dernière fois qu’un détenu a été gracié remonte à 1998. Le refus de l’ap­pel à la clémence de Jabing a suscité un tour­billon d’ac­ti­vité. Le plus cruel des comptes à rebours venait de commen­cer.

#SaveJa­bing

Les choses ont été compliquées davan­tage par les moyens limi­tés de la famille. Jabing vient d’une région pauvre et rurale de Sara­wak, dans l’est de la Malai­sie. Sa famille ne parle pas anglais ; sa sœur parle malais, tandis que sa mère est plus à l’aise avec son iban natal. Ils ont pris l’avion pour Singa­pour en 2010 pour rendre visite à Jabing : il leur avait fallu deux ans pour écono­mi­ser assez d’argent afin d’y parve­nir. En mai, nous leur avons permis de retour­ner à Singa­pour pour dépo­ser leur appel à la clémence adressé au président, leur donnant par la même occa­sion une autre oppor­tu­nité de voir Jabing. Lorsque nous avons appris que l’ap­pel avait été rejeté, nous leur avons permis de faire un autre voyage.

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Jumai Kho et la mère de Jabing, Lenduk anak Baling
Elles tiennent leur lettre d’ap­pel adres­sée au président
Crédits : Kirs­ten Han

Chaque jour, du lundi au samedi, Jumai et sa mère Lenduk faisaient le trajet depuis leur hôtel jusqu’à l’im­po­sant complexe carcé­ral de Changi, dans la partie est de Singa­pour, pour passer des heures précieuses auprès de Jabing. L’ad­mi­nis­tra­tion péni­ten­tiaire leur accor­dait envi­ron une heure et demie à chaque fois. Une vitre en verre les sépa­rait, ils ne s’étaient pas touchés depuis long­temps. La nuit suivant leur première visite, nous nous sommes assises pour dîner toutes les trois dans un hawker center rela­ti­ve­ment calme. « Mon frère m’a dit qu’il voulait qu’on rapa­trie son corps à Miri », m’a confié Jumai. Jabing avait donné des instruc­tions claires. Il s’était converti à l’is­lam en prison et voulait être enterré dans le respect de la tradi­tion musul­mane. Accé­der à sa dernière volonté implique­rait de faire voya­ger un cercueil de Singa­pour à Miri, puis de le trans­por­ter jusqu’au village rural de la famille, une épreuve à la fois morale et finan­cière diffi­cile. Il a demandé à sa sœur de s’as­su­rer que tout le proces­sus serait pris en charge par l’am­bas­sade malai­sienne – à ses yeux, les acti­vistes de Singa­pour en avaient déjà trop fait pour lui. Ce refrain-là, nous l’avons souvent entendu de la bouche des déte­nus et de leurs familles. En dépit de leur angoisse person­nelle, ils se sentent parfois gênés ou coupables d’avoir causé de nombreux soucis aux acti­vistes, qu’ils voient comme des étran­gers au grand cœur. Avoir cette conver­sa­tion autour d’une table en plas­tique, par une soirée brumeuse, était surréa­liste. Une tenta­tive d’or­ga­ni­ser les funé­railles d’un jeune homme qui était non seule­ment vivant, mais au meilleur de sa forme. Une partie de moi voulait mettre fin à une telle discus­sion ; elle avait trop le goût de l’aban­don, comme si nous accep­tions son exécu­tion comme inévi­table. Et pour­tant, c’était ce que Jabing avait en tête et ce qu’il avait demandé de faire à sa sœur. Une semaine s’est écou­lée avant que trois offi­ciers de police ne demandent à parler à Jumai et à sa mère, à la fin de leur séjour à Singa­pour. Le jour tant redouté était arrivé. C’était lundi dernier : les offi­ciers ont dit à la famille que Jabing serait pendu le vendredi 6 novembre.

« Si vous pouviez voir mon souffle, vous le verriez lente­ment dispa­raître. » — Jumai

Les exécu­tions à Singa­pour ont géné­ra­le­ment lieu à six heures tous les vendre­dis matins. Tandis que les lèves-tôt quittent leurs lits et que les enfants se préparent pour aller à l’école, le détenu est conduit de sa cellule jusqu’à la chambre d’exé­cu­tion. Un nœud coulant – mesuré d’après le poids de la personne – est placé autour de la tête du prison­nier, le nœud derrière l’oreille droite pour s’as­su­rer que la moelle épinière sera section­née à l’im­pact, au terme de la longue chute à travers la trappe. Personne, hormis les offi­ciers de la prison et les docteurs, n’est auto­risé à être présent. De ce que nous avons pu comprendre, le procédé est rapide, métho­dique, et toujours exécuté dans les règles. On attend de la famille qu’elle réclame le corps à une heure précise, sans quoi l’État inci­nère la dépouille. Avant l’exé­cu­tion, un simu­lacre bizarre et quelque peu déran­geant se déroule. La veille de l’exé­cu­tion, on permet au détenu de troquer son uniforme de prison­nier contre des habits normaux, et de poser pour une séance photo. Les photo­gra­phies sont ensuite remises à la famille comme des souve­nirs de leurs proches. ulyces-singapourconvict-04C’était pour cette séance photo que Jumai et Lenduk se sont retrou­vées, tard dans la soirée de lundi, dans un mall tenta­cu­laire de Little India ouvert 24 h/24, à cher­cher des habits que Jabing pour­rait porter. Alors que Jumai essayait de s’as­su­rer que son frère rece­vrait tout ce dont il avait besoin, Lenduk obser­vait la scène se dérou­ler dans une complète apathie. Comment pouvait-elle choi­sir, en sachant perti­nem­ment qu’il s’agis­sait des dernières affaires que porte­rait son fils ? Les deux femmes étaient encore étour­dies par la nouvelle. « Si vous pouviez voir mon souffle, vous le verriez lente­ment dispa­raître », m’a dit Jumai en s’adres­sant à l’in­ter­prète malais. « Je n’ac­cepte pas encore la réalité. » Personne ne voulait aban­don­ner, tant que Jabing était en vie. Et pour­tant, nous avions en perma­nence conscience que le temps file et que les chances d’un retour­ne­ment de dernière minute étaient minces. « S’il y a une chance pour que nous puis­sions le garder en vie, alors au moins nous pour­rons lui rendre visite une dernière fois », a pour­suivi Jumai. « Mais parfois, j’ai le senti­ment que tout espoir est perdu. »

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Le 20 mai 2016, Kho Jabing a été pendu à 15 h 30, après que l’ap­pel de sa défense a été rejeté par la Cour de Singa­pour. Le jour de l’an­ni­ver­saire de sa sœur, qui s’est tant battue pour lui.


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « On Death Row in Singa­pore », paru dans Roads and King­doms. Couver­ture : Singa­pour, par Kirs­ten Han.

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