par L SC | 0 min | 31 janvier 2016

Un désastre

5 juin 2015. Le jour se lève à peine mais le tarmac de l’aé­­ro­­port de Djibouti est déjà une vraie four­­naise. Moham­­med Issa, un agent ronde­­let et mous­­ta­­chu de la police des fron­­tières, fait de grands gestes à l’in­­ten­­tion d’un énorme avion de trans­­port de l’US Air Force, un Globe­­mas­­ter C-17, à l’ar­­rêt non loin de là. « Depuis le début de la guerre au Yémen, c’est la folie ici », annonce-t-il. « Entre les avions mili­­taires et l’aide huma­­ni­­taire, il n’y a parfois même plus de place pour se garer sur le tarmac. » Djibouti est un petit pays aux baraques colo­­rées et aux boule­­vards enva­­his par les chèvres, posé sur une bande de désert volca­­nique de la corne de l’Afrique. Situé le long de la route mari­­time passant par la mer Rouge et le canal de Suez, il accueille la seule base mili­­taire perma­­nente des États-Unis sur le conti­nent afri­­cain, le camp Lemon­­nier. Celle-ci est au cœur d’un des programmes les plus secrets et contro­­ver­­sés de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama : la campagne de surveillance et d’as­­sas­­si­­nats menée par des drones contre Al-Qaïda et ses alliés, en Soma­­lie et au Yémen.

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Paysage du Yémen
Crédits : Rod Wadding­­ton

Le Yémen, pays pauvre et instable de 27 millions d’ha­­bi­­tants situé à la pointe sud-ouest de la pénin­­sule arabique, est tout parti­­cu­­liè­­re­­ment dans le colli­­ma­­teur des campagnes de contre-terro­­risme depuis l’at­­taque meur­­trière contre le destroyer USS Cole en 2000. La branche locale d’Al-Qaïda est à l’ori­­gine de quelques-uns des plus dange­­reux complots terro­­ristes fomen­­tés contre les États-Unis, notam­­ment celui de l’Under­­wear Bomber, qui a tenté de faire explo­­ser un avion en plein vol au-dessus de Detroit grâce à des explo­­sifs dissi­­mu­­lés dans ses sous-vête­­ments. C’est sur une piste déser­­tique du Yémen qu’a eu lieu le premier assas­­si­­nat d’un citoyen améri­­cain comman­­dité par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama, celui du charis­­ma­­tique imam extré­­miste Anwar Al-Awlaki. Pendant des années, les forces spéciales améri­­caines ont entrainé les unités anti­­ter­­ro­­ristes de l’ar­­mée yémé­­nite. En septembre dernier, lors de son discours dévoi­­lant sa stra­­té­­gie pour combattre Daech, Obama citait le Yémen comme un exemple de lutte contre le terro­­risme « couron­­née de succès ». Cette stra­­té­­gie est main­­te­­nant réduite à néant alors que le Yémen s’en­­fonce, à la suite des autres pays du Moyen-Orient, dans une guerre civile géné­­ra­­li­­sée. Après la prise de pouvoir des rebelles houthistes en mars 2015, une campagne de frappes aériennes approu­­vée par les États-Unis ainsi qu’un blocus aérien, mari­­time et terrestre, ont été mis en place par une coali­­tion des pays arabes menée par l’Ara­­bie saou­­dite, qui accuse les Houthis d’être soute­­nus par son ennemi juré l’Iran. Une mesure présen­­tée comme néces­­saire pour éviter le passage d’armes en prove­­nance d’Iran. Quatre mois d’âpres combats plus tard, les Houthis contrôlent encore davan­­tage de terri­­toires. Le conflit menace ce pays déjà très pauvre d’une catas­­trophe huma­­ni­­taire de grande ampleur. Les orga­­nismes huma­­ni­­taires tirent la sonnette d’alarme : le pays est au bord de la famine à cause du blocus. Plus de 3 700 Yémé­­nites dont la moitié de civils ont déjà trouvé la mort et plus de 1,25 million de personnes ont été dépla­­cées.

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La situa­­tion du conflit
Carte datée du 6 décembre 2016

Pendant ce temps, Al-Qaïda a profité du chaos pour mettre la main sur de vastes terri­­toires à l’est du Yémen, dont la ville portuaire de Mukalla, et a appelé à lancer de nouvelles attaques contre les États-Unis. Daech s’est établi dans la zone et a commis des atten­­tats à la voiture piégée dans la capi­­tale. Avec l’éva­­cua­­tion de son ambas­­sade et de 125 conseillers mili­­taires, la stra­­té­­gie de lutte contre le terro­­risme des États-Unis est en miettes, et bon nombre d’armes et d’équi­­pe­­ments mili­­taires four­­nis à l’ar­­mée yémé­­nite seraient passés aux mains des milices rebelles. « La campagne menée par la coali­­tion a des consé­quences dévas­­ta­­trices pour la stra­­té­­gie améri­­caine de lutte contre le terro­­risme », déclare April Longley Alley, analyste pour l’ONG Inter­­na­­tio­­nal Crisis Group. « Ils peuvent bien conti­­nuer à pilon­­ner le terri­­toire à coups de frappes aériennes par drones, cela n’em­­pê­­chera pas la menace de conti­­nuer à s’ac­­cen­­tuer et se complexi­­fier. »

Vers Sana’a

Depuis le début de la guerre, l’Ara­­bie saou­­dite inter­­­dit aux jour­­na­­listes d’em­­barquer à bord des quelques avions ou bateaux huma­­ni­­taires auto­­ri­­sés à péné­­trer au Yémen, complè­­te­­ment coupé du monde par le blocus de la coali­­tion. Lorsque j’ar­­rive à Djibouti, c’est avec l’es­­poir de trou­­ver un bateau de réfu­­giés ou un cargo pour me conduire là-bas, mais ce que j’ap­­prends coupe court à mes projets : par ordre du gouver­­ne­­ment djibou­­tien et selon les instruc­­tions de la coali­­tion, même les petits bateaux commer­­ciaux sont main­­te­­nant soumis à inspec­­tion. Si je veux parve­­nir au Yémen par bateau avec mon photo­­graphe, il va nous falloir trou­­ver un passeur prêt à braver le blocus mari­­time en speed boat.

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Le port d’Aden avant le conflit
Crédits : DR

Le bateau sur lequel nous embarquons mesure 7 mètres de long. Sa coque, basse et allon­­gée, est en fibres de verre. Il semble bien fragile pour fran­­chir les quelques 200 kilo­­mètres du détroit de Bab-el-Mandeb. Une fois en mer, le capi­­taine, que nous appel­­le­­rons Yous­­souf, se détend enfin. Comme beau­­coup de pêcheurs sillon­­nant les eaux côtières de la corne de l’Afrique, il est habi­­tué aux cargai­­sons sortant de l’or­­di­­naire. Depuis quelques années, il emprunte la même route avec à son bord des migrants éthio­­piens, entas­­sés à 30 ou plus, pour les dépo­­ser clan­­des­­ti­­ne­­ment sur le rivage yémé­­nite. De là, ils conti­­nuent leur éprou­­vant périple vers un hypo­­thé­­tique emploi dans les riches monar­­chies pétro­­lières du golfe persique. « Ils sont trop igno­­rants de ce qui les attend pour avoir peur », dit-il. À tribord, nous pouvons aper­­ce­­voir le port d’Aden, qui était la capi­­tale d’un Yémen du Sud indé­­pen­­dant avant que la nation ne soit réuni­­fiée en 1990 sous la prési­­dence d’Ali Abdal­­lah Saleh. Ce dernier a été un allié clé des États-Unis, auto­­ri­­sant le programme de drones en échange d’aides finan­­cières, avant d’être renversé lors du prin­­temps arabe par des mani­­fes­­tants récla­­mant les mêmes chan­­ge­­ments qu’au Caire ou qu’à Damas : une reprise écono­­mique, la lutte contre la corrup­­tion et la fin du règne sauvage d’ins­­ti­­tu­­tions gouver­­ne­­men­­tales répres­­sives au service des puis­­sants de la région. Pendant un temps, le Yémen a donné l’image d’une vraie success story du prin­­temps arabe. Le départ de Saleh, dont les condi­­tions avaient été négo­­ciées par les Nation Unies, l’Ara­­bie saou­­dite et le Conseil de coopé­­ra­­tion du Golfe, s’était effec­­tué de manière rela­­ti­­ve­­ment paisible. Peu après l’ac­­cord de départ, le vice président, Abd Rabbo Mansour Hadi, s’est présenté et a remporté les élec­­tions prési­­den­­tielles face à une oppo­­si­­tion inexis­­tante. Mais les espoirs nés en 2011 ont été étouf­­fés par les querelles et l’inac­­tion des élites poli­­tiques en place à Sana’a, la capi­­tale. Sous le régime impo­tent de Hadi, la corrup­­tion et la situa­­tion écono­­mique n’ont fait que s’ag­­gra­­ver.

La capi­­tale repose à plus de 2 000 mètres d’al­­ti­­tude au fond d’une cuvette entou­­rée de montagnes.

Paral­­lè­­le­­ment, les Houthis, une bande de combat­­tants rebelles basés dans la province septen­­trio­­nale de Saada, accrois­­saient leur puis­­sance. Pendant que les querelles intes­­tines déli­­taient l’ordre poli­­tique, les Houthis agran­­dis­­saient leur terri­­toire à coup d’al­­liances poli­­tiques et de victoires mili­­taires, jusqu’à péné­­trer dans Sana’a en septembre 2014 et à placer Hadi en rési­­dence surveillée en janvier 2015. Le mois suivant, celui-ci s’est enfui à Aden, qu’il a proclamé nouvelle capi­­tale tempo­­raire, s’ap­­puyant sur des armes et des fonds en prove­­nance d’Ara­­bie saou­­dite. Les Houthis ont marché sur le sud, Hadi a pris la fuite à Riyad, les Saou­­diens ont commencé leur campagne de frappes aériennes et le blocus a été mis en place.

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Alors que la nuit tombe, le bateau laisse un sillage lumi­­neux d’algues phos­­pho­­res­­centes dans la mer sombre et oppres­­sante. Yous­­souf peut navi­­guer en suivant les lumières de la côte, mais cela ne semble pas très prudent d’en­­trer de nuit dans un port contrôlé par les rebelles au milieu d’une guerre civile. Nous prenons la déci­­sion de jeter l’ancre près d’une île, à l’abri du vent, et nous nous lais­­sons bercer par les vagues pendant quelques heures tout en contem­­plant les lumières de la proces­­sion des pétro­­liers et des porte-conte­­neurs emprun­­tant le détroit en direc­­tion du canal de Suez. Juste avant l’aube, nous levons l’ancre et repre­­nons notre route sur une mer agitée. Le soleil levant est voilé par un rideau de brume accro­­ché aux zones monta­­gneuses de l’est lorsque nous appro­­chons de la petite ville portuaire de Mokha. Même si le conduc­­teur d’un skiff de passage trans­­por­­tant de l’es­­sence de contre­­bande nous prévient que des frappes aériennes ont eu lieu la nuit dernière, une atmo­­sphère d’ac­­ti­­vité calme règne sur le quai. Des combat­­tants houthistes aux visages adoles­­cents, armés de kala­ch­­ni­­kovs fati­­guées, nous mènent auprès d’un fonc­­tion­­naire las mais souriant, qui tamponne nos passe­­ports et nous souhaite la bien­­ve­­nue au Yémen. Notre fixeur est venu de Sana’a pour nous récu­­pé­­rer et nous enta­­mons un long périple à travers les montagnes, vers le nord et la capi­­tale. L’es­­sence est une denrée rare à cause du blocus et les routes sont désertes. L’ef­­fon­­dre­­ment du service public est appa­rent dans la ville portuaire de Hodei­­dah. Nous roulons dans de grandes flaques d’eaux usées et essayons d’évi­­ter les montagnes de déchets qui s’en­­tassent sur les ronds-points. Cela fait des mois qu’il y a peu, voire pas d’élec­­tri­­cité. La chaleur acca­­blante des nuits de juin pousse les habi­­tants à dormir à l’air libre dans la rue, au risque de se faire piquer par les mous­­tiques, vecteurs de la dengue. Une épidé­­mie de ce virus ravage la côte yémé­­nite et plus de 8 000 cas ont déjà été rappor­­tés pour la seule ville d’Aden.

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Sana’a, la capi­­tale du Yémen
Crédits : DR

Il fait nuit lorsque nous attei­­gnons Sana’a. La capi­­tale repose à plus de 2 000 mètres d’al­­ti­­tude au fond d’une cuvette entou­­rée de montagnes. C’est l’une des plus anciennes citées au monde à avoir été habi­­tée de manière inin­­ter­­rom­­pue. À l’époque des cara­­vanes de chameaux, la ville était une zone impor­­tante d’échanges commer­­ciaux entre l’Orient et l’Oc­­ci­dent, et elle était répu­­tée pour ses encens précieux et ses parfums, très prisés dans les temples de la Rome antique. La diaspora des marchands yémé­­nites a essaimé à travers l’Afrique et l’Asie. Elle comp­­tait notam­­ment parmi ses membres le magnat de la construc­­tion Moham­­med ben Laden, qui a élevé son fils Oussama dans son pays d’adop­­tion, l’Ara­­bie saou­­dite. En des temps plus heureux, l’ac­­cueillante société tradi­­tion­­nelle yémé­­nite atti­­rait comme un aimant les touristes en quête d’aven­­tures. Les roma­­nesques cités anciennes et leurs déli­­cates maisons en pisé à plusieurs étages, surnom­­mées « les premiers gratte-ciels du monde », sont clas­­sées au patri­­moine mondial de l’Unesco. Aujourd’­­hui bombar­­dée et coupée du monde, la ville est condam­­née à l’obs­­cu­­rité la plus totale, que seules percent nos lampes fron­­tales et les torches bran­­dies par les mili­­ciens houthistes aux check­­points.

Une guerre du Golfe

Les rapports entre l’Ara­­bie saou­­dite et le Yémen rappellent ceux qu’en­­tre­­tiennent les États-Unis avec le Mexique. Les liens écono­­miques et cultu­­rels étroits qui unissent les deux pays ont souf­­fert de la contre­­bande et de l’im­­mi­­gra­­tion illé­­gale. L’Ara­­bie saou­­dite n’en reste pas moins la terre d’ac­­cueil d’une vaste partie de la popu­­la­­tion des travailleurs yémé­­nites. De même que les États-Unis, l’Ara­­bie saou­­dite s’est toujours arro­­gée le droit d’in­­ter­­ve­­nir dans les affaires inté­­rieures de son voisin pauvre du sud, sous couvert de garan­­tir sa sécu­­rité natio­­nale. Même s’il existe peu de preuves d’une impli­­ca­­tion mili­­taire directe des Iraniens aux côtés des Houthis, la monar­­chie sunnite saou­­dienne est de plus en plus préoc­­cu­­pée par ce qui est perçu comme une menace chiite venue d’Iran, parti­­cu­­liè­­re­­ment après le succès des négo­­cia­­tions améri­­caines sur le nucléaire iranien.

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Après l’opé­­ra­­tion Tempête déci­­sive
Crédits : OCHA/Philippe Kropf

« Dans l’en­­semble, cette guerre a peu à voir avec le Yémen mais surtout avec l’in­­fluence gran­­dis­­sante de l’Iran dans la région, qui obsède les Saou­­diens », explique Farea al-Muslimi, un analyste poli­­tique yémé­­nite et cher­­cheur invité au Carne­­gie Middle East Center. « C’est un message au niveau régio­­nal, mais égale­­ment un message fort des Saou­­diens aux Améri­­cains : on n’a pas besoin de vous, nous pouvons prendre les rênes de notre propre guerre. » Le 25 mars, les Saou­­diens ont lancé l’opé­­ra­­tion Tempête déci­­sive. Ce nom n’était pas le seul élément qui semblait direc­­te­­ment plagié d’un programme stra­­té­­gique des années Bush. Une coali­­tion a égale­­ment été mise en place, incluant les richis­­simes États du Golfe : les Émirats arabes unis, le Qatar et Bahreïn (égale­­ment bien four­­nis en équi­­pe­­ments mili­­taires améri­­cains et euro­­péens), ainsi que l’Égypte et d’autres alliés plus impro­­bables comme le Soudan et le Maroc. Cette coali­­tion a fourni quelques avions, mais la majo­­rité prove­­nait cepen­­dant des forces aériennes de l’Ara­­bie saou­­dite. Le but des Saou­­diens était de forcer les Houthis à se reti­­rer de Sana’a et de restau­­rer la prési­­dence de Hadi. Cepen­­dant, le seul usage de la force aérienne s’est vite avéré discu­­table car les rebelles conti­­nuaient de gagner du terrain. Ils sont allés jusqu’à entrer dans la province de Marib, riche en pétrole, puis captu­­rer la base aérienne d’Al Anad, où avaient été station­­nées les forces spéciales améri­­caines. Le 21 avril, l’ar­­mée saou­­dienne a déclaré que la mission de l’opé­­ra­­tion Tempête déci­­sive était accom­­plie et que la menace repré­­sen­­tée par les missiles balis­­tiques et les armes lourdes aux mains des Houthis était neutra­­li­­sée. Le 6 juin, les Houthis ont tiré leur premier missile Scud sur l’Ara­­bie saou­­dite. Suite à cela, les Saou­­diens ont lancé leur opéra­­tion Restau­­rer l’es­­poir, dont un des objec­­tifs déclaré était « la protec­­tion des civils ».

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Une maison détruite à Sana’a
Crédits : DR

Pendant ce temps-là, les bombar­­de­­ments et les combats s’in­­ten­­si­­fiaient. Au-dessus de Sana’a, le gron­­de­­ment des avions de combat était presque quoti­­dien. Ils volaient si haut que leurs inten­­tions restaient obscures. Les débris des missiles anti-aériens tirés par les Houthis faisaient fréquem­­ment des dégâts au sol. Suivaient les explo­­sions assour­­dis­­santes des frappes aériennes. Les bombar­­de­­ments ont réussi à détruire la plupart des infra­s­truc­­tures publiques et mili­­taires yémé­­nites prises par les Houthis. L’avia­­tion yémé­­nite a été anéan­­tie et les résul­­tats du programme améri­­cain « entraî­­ner et équi­­per » (qui avait coûté 500 millions de dollars depuis 2007 – envi­­ron 460 millions d’eu­­ros) ont été réduits à néant quand les forces de sécu­­rité ont aban­­donné leurs postes ou ont rejoint les milices rebelles. Le 27 mai, les Saou­­diens ont rasé la base des Forces spéciales de sécu­­rité de Sana’a, qui avait accueilli l’unité anti­­ter­­ro­­riste entraî­­née et finan­­cée par les États-Unis. Lorsque nous arri­­vons, les Saou­­diens ont égale­­ment commencé à prendre pour cible les maisons indi­­vi­­duelles de la capi­­tale et ses alen­­tours. Dans ces zones densé­­ment peuplés, cela implique forcé­­ment des morts parmi les civils, si précises que puissent être les tech­­no­­lo­­gies améri­­caines. C’est lors d’une de ces frappes mati­­nales, qui visait la maison d’un des membres de la famille du président Saleh à qui j’ai rendu visite le 13 juin, que cinq membres d’une même famille ont été tués lorsque l’une des bombes a raté sa cible de plus de 6 mètres pour s’écra­­ser devant leur maison. Un des résul­­tats du conflit a été de sépa­­rer le Yémen en deux parties, le Nord et le Sud. Dès la mi-juillet, tandis que les Houthis conso­­li­­daient leur emprise sur la ville de Sana’a, des mili­­ciens Yémé­­nites finan­­cés par les Saou­­diens et des véhi­­cules blin­­dés four­­nis par les Émirats arabes unis aidaient les forces pro-gouver­­ne­­men­­tales à prendre le contrôle d’Aden. Le 16 juillet, une délé­­ga­­tion de ministres exilés arri­­vait par avion dans la ville en ruine afin de mettre en place une capi­­tale rivale. Tandis que le bilan des victimes parmi les civils ne cesse de s’alour­­dir et qu’Al-Qaïda béné­­fi­­cie du chaos, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama se retrouve face à un dilemme. Des respon­­sables améri­­cains ont émis des réserves concer­­nant une plus grande impli­­ca­­tion dans le conflit, la stra­­té­­gie améri­­caine de lutte contre le terro­­risme ayant déjà souf­­fert de la situa­­tion au Yémen. « Al-Qaïda contrôle une impor­­tante ville portuaire et leur fief n’a pas été touché par les frappes aériennes de la coali­­tion », déclare April Longley Alley, de l’Inter­­na­­tio­­nal Crisis Group. « Il est clair que beau­­coup de gouver­­ne­­ments occi­­den­­taux sont de plus en plus mal à l’aise face à cette guerre. »

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Ces hommes cherchent des survi­­vants dans les décombres après un bombar­­de­­ment
Crédits : Sebas­­tiano Tomada/MSF

Pour l’ins­­tant, le gouver­­ne­­ment améri­­cain conti­­nue de soute­­nir la campagne en four­­nis­­sant des ravi­­taille­­ments en vol et une aide en matière de rensei­­gne­­ment et d’in­­ter­­ven­­tions ciblées. Quatre des riches pays du Golfe impliqués, l’Ara­­bie saou­­dite, le Qatar, Bahreïn et les Émirats arabes unis, accueillent des bases mili­­taires améri­­caines stra­­té­­giques et parti­­cipent à la campagne contre Daech en Irak et en Syrie. « Pour les États-Unis, le Yémen n’était fina­­le­­ment pas si impor­­tant, surtout comparé à d’autres objec­­tifs plus pres­­sants, comme celui de parve­­nir à un accord sur le nucléaire iranien », ajoute Mme Alley. « Les Saou­­diens ont les moyens de faire pres­­sion sur leurs alliés afin de s’as­­su­­rer de leur soutien. Pourquoi les contra­­rier et tendre les rela­­tions ? »

Que veulent les Houthis ?

Depuis que les Houthis ont pris le contrôle de Sana’a, les cinq lignes de leur slogan sont partout : Dieu est grand Mort à l’Amé­­rique Mort à Israël Maudits soient les juifs Que l’is­­lam triomphe Avec ce slogan, qui fait écho au tris­­te­­ment célèbre cri de guerre des révo­­lu­­tion­­naires iraniens, les mili­­ciens houthistes d’An­­sar Allah, ou « Parti­­sans de dieu », sont une énigme de plus en plus complexe pour les États-Unis. Ansar Allah est souvent dépeint comme une milice chiite radi­­cale se battant dans une guerre menée par alliés inter­­­po­­sés dont les véri­­tables prota­­go­­nistes seraient l’Iran et l’Ara­­bie saou­­dite, et les théâtres d’opé­­ra­­tions l’Irak et la Syrie. Hadi, le président exilé soutenu par les Saou­­diens, a écrit dans un édito­­rial publié dans le New York Times en avril que les Houthis étaient « des marion­­nettes aux mains du gouver­­ne­­ment iranien », une menace pour les voies mari­­times de la région et « qu’ils étaient voués à deve­­nir le prochain Hezbol­­lah ». Dans les médias occi­­den­­taux, le conflit est présenté sous l’angle du conflit inter-reli­­gieux et les raccour­­cis sont monnaie courante. Dans le New York Times début juillet, les Houthis sont par exemple décrits comme « un groupe tribal chiite allié à l’Iran ». La vérité se révèle bien plus complexe et trouve ses racines dans une société yémé­­nite extrê­­me­­ment diverse et une poli­­tique natio­­nale tortueuse. Pour ne citer qu’un exemple : les Houthis sont de confes­­sion zaydite. C’est une branche mino­­ri­­taire de l’is­­lam chiite, bien diffé­­rente du chiisme duodé­­ci­­main d’Iran, et dont la doctrine et la tradi­­tion se rapprochent de celles de la majo­­rité sunnite du Yémen.

Ce mélange d’is­­la­­misme et de guéva­­risme est clai­­re­­ment influencé par l’idéo­­lo­­gie de la révo­­lu­­tion iranienne.

C’est dans un hôtel du centre-ville de Sana’a que je rencontre Moham­­med al-Bukhaiti, un haut respon­­sable houthiste et membre du comité poli­­tique d’An­­sar Allah. Petit et massif, portant une barbe taillée courte, Bukhaiti se déplace dans la capi­­tale avec une Kala­ch­­ni­­kov et deux gardes du corps. Acti­­viste poli­­tique de longue date, opposé au régime de Saleh, il a passé de nombreuses années en exil au Canada et il se remé­­more avec plai­­sir les fast-foods et la gentillesse des Cana­­diens. Il reven­­dique cepen­­dant l’idéo­­lo­­gie anti-améri­­caine d’An­­sar Allah, qui tient l’im­­pé­­ria­­lisme améri­­cain pour respon­­sable de la plupart des problèmes du Moyen-Orient. « Regar­­dez ce qui s’est passé en Afgha­­nis­­tan, en Irak, en Syrie et main­­te­­nant au Yémen », explique-t-il. « Partout où les États-Unis sont impliqués, on retrouve Al-Qaïda et Daech. Ils tirent profit de la situa­­tion. » La philo­­so­­phie houthiste se nour­­rit à la fois du schisme origi­­nel entre sunnites et chiites datant du VIIe siècle av. J.-C. et d’un anti-impé­­ria­­lisme contem­­po­­rain, le tout addi­­tionné d’une certaine admi­­ra­­tion pour le socia­­lisme latino-améri­­cain. « Nous devrions prendre exemple sur l’ex­­pé­­rience des peuples d’Amé­­rique latine », annonce-t-il. « Ils sont conscients des dangers de la poli­­tique améri­­caine. » Quand je lui fais remarquer que le slogan d’An­­sar Allah est anti­­sé­­mite, Bukhaiti insiste sur le fait qu’ils ne sont pas hostiles aux juifs en tant que peuple mais qu’ils condamnent le trai­­te­­ment infligé aux Pales­­ti­­niens par Israël. « Si nous avions été là à la période du nazisme, nous aurions soutenu les juifs », me dit-il. Ce mélange d’is­­la­­misme et de guéva­­risme est clai­­re­­ment influencé par l’idéo­­lo­­gie radi­­cale de la révo­­lu­­tion iranienne et Bukhaiti recon­­naît ouver­­te­­ment qu’An­­sar Allah entre­­tient des rela­­tions cordiales avec l’Iran et les autres groupes mili­­tants qui y sont liés. « L’Iran, le Hamas, le Hezbol­­lah… ce qui nous unit, c’est notre combat contre l’im­­pé­­ria­­lisme améri­­cain. Ce n’est pas quelque chose que nous cachons. Nous en sommes fiers. » Il nie cepen­­dant tout soutien maté­­riel de la part de l’Iran, et affirme ne rien leur devoir : « Nous n’au­­to­­ri­­se­­rions jamais l’Iran à venir ici et à utili­­ser le Yémen contre un autre pays. » Les Houthis ne forment pas un groupe mono­­li­­thique. Durant la confé­­rence de dialogue natio­­nal de 2003, dont le but était de mettre en place un nouvel ordre poli­­tique pour le Yémen, ils ont présenté un programme éton­­nam­­ment libé­­ral qui prônait des droits limi­­tés pour les femmes et faisait réfé­­rence à la charia comme à une source de droit parmi d’autres. Mais la milice qui s’est formée lorsque la situa­­tion a évolué en conflit armé est reve­­nue avec une iden­­tité plus conser­­va­­trice, notam­­ment après les meurtres d’in­­tel­­lec­­tuels houthistes comme Ahmas Shara­­fed­­din, assas­­siné alors qu’il se rendait à la session plénière finale de la confé­­rence de dialogue natio­­nal. « Le problème, ce n’est pas que les délé­­gués houthistes n’étaient pas sincères, mais ils n’avaient aucuns pouvoirs », déclare Muslimi, du Fonda­­tion Carne­­gie pour la paix inter­­­na­­tio­­nale.

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Matthieu Aikins présente une photo de l’en­­droit avant les bombar­­de­­ments
Crédits : Sebas­­tiano Tomada

Les Houthis se consi­­dèrent comme le seul parti au Yémen qui soit véri­­ta­­ble­­ment engagé et effi­­cace dans la lutte contre Al-Qaïda. Bukhaiti me fait remarquer que les Saou­­diens et l’an­­cien régime de Saleh ont entre­­tenu des rela­­tions ambi­­guës avec les djiha­­distes sunnites, cher­­chant à les utili­­ser à leurs propres fins. Il tente de présen­­ter la prise de pouvoir houthiste comme un acte de défense : « Si nous nous reti­­rons du Sud main­­te­­nant, il n’y a qu’Al-Qaïda pour prendre notre place. » Je rends visite, dans leurs bureaux de Sana’a, à Radyha al-Muta­­wa­­kel et Abdul­­ra­­sheed al-Faqih, un couple marié qui gère Mwatana, une des seules ONG de défense des droits de l’homme indé­­pen­­dante et active du Yémen. Menus, aux manières déli­­cates, ils ont tous les deux l’ha­­bi­­tude de finir les phrases de l’autre d’une voix douce. Ils s’at­­tendent à ce qu’An­­sar Allah ferme leurs bureaux d’un jour à l’autre, ou bien les arrête. Mwatana a accu­­mulé des preuves concer­­nant les violences commises contre les Houthis durant la guerre contre le terro­­risme de Saleh. Mais main­­te­­nant, la roue a tour­­née et Amnesty Inter­­na­­tio­­nal accuse la milice de tortu­­rer les mani­­fes­­tants dans l’es­­poir de tuer dans l’œuf toute forme d’op­­po­­si­­tion. « Une fois les Houthis au pouvoir, ce sont eux qui ont perpé­­tré la plupart des viola­­tions des droits de l’homme », affirme Muta­­wa­­kel. « Ils détiennent les gens illé­­ga­­le­­ment et s’at­­taquent aux médias et à la société civile. » Depuis le début de la guerre, Ansar Allah a pris pour cible un certain nombre de médias et d’ONG, en parti­­cu­­lier ceux liés à son prin­­ci­­pal rival, la branche yémé­­nite des Frères musul­­mans. Des hommes poli­­tiques liés à l’op­­po­­si­­tion ont égale­­ment été arrê­­tés et déte­­nus sans incul­­pa­­tion. Le système judi­­ciaire du Yémen est en ruine et ceux qui sont arrê­­tés par les Houthis n’ont aucune chance de béné­­fi­­cier d’un procès équi­­table. « Quiconque critique les Houthis est arrêté », murmure Faqih. « Et le pire reste peut-être à venir. »

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Les décombres sont rapi­­de­­ment déblayés
Crédits : Sebas­­tiano Tomada/Mwatana

Les bombar­­de­­ments de Saada

L’Ara­­bie saou­­dite partage avec le Yémen une fron­­tière sur 1 800 kilo­­mètres d’un terrain monta­­gneux et diffi­­cile d’ac­­cès. C’est la raison pour laquelle le Yémen repré­­sente un inté­­rêt stra­­té­­gique vital pour les Saou­­diens et consti­­tue leur talon d’Achille. La province de Saada, du côté yémé­­nite de la fron­­tière, est le fief tradi­­tion­­nel des Houthis. Depuis le début de la guerre, les combats entre Ansar Allah et l’ar­­mée saou­­dienne s’y sont inten­­si­­fiés. « Ils repré­­sentent une vraie menace pour les Saou­­diens », ajoute Muslimi. « Les Houthis n’ont rien à perdre et ont des milliers de combat­­tants à envoyer mourir à la fron­­tière. » Bombar­­de­­ments inten­­sifs et tirs d’obus sur le nord du Yémen ont consti­­tué la réponse de l’Ara­­bie saou­­dite. Le 8 mai, les Saou­­diens ont déclaré que les villes de Saada et de Marran étaient main­­te­­nant des « cibles mili­­taires », une déci­­sion qui n’est pas sans rappe­­ler la stra­­té­­gie améri­­caine au Viet­­nam avec ses « zones de tirs à volonté ». Ils auraient ensuite largué des tracts aériens enjoi­­gnant la popu­­la­­tion entière à quit­­ter la ville avant 7 h du soir. Human Rights Watch et Amnesty Inter­­na­­tio­­nal ont accusé l’Ara­­bie saou­­dite de violer le droit huma­­ni­­taire inter­­­na­­tio­­nal. « Les frappes aériennes qui touchent des civils quand il n’y a aucune cible mili­­taire en vue font pour le moins preuve d’une indif­­fé­­rence cruelle », affirme Belkis Wille, de Human Rights Watch. « Les bombar­­de­­ments qui prennent pour cible les civils inten­­tion­­nel­­le­­ment ou par négli­­gence consti­­tuent des crimes de guerre. » (Ma demande de commen­­taire auprès d’un repré­­sen­­tant de l’am­­bas­­sade saou­­dienne à Washing­­ton est restée sans réponse.)

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Les montagnes du nord du Yémen
Crédits : Rod Wadding­­ton

Et pour­­tant, presque personne ne parle de Saada. Aucun jour­­na­­liste occi­­den­­tal n’y est allé depuis le début de la guerre. Même la Croix-Rouge a aban­­donné tempo­­rai­­re­­ment ses locaux. Les seuls étran­­gers qui sont encore sur place sont les membres d’une équipe de Méde­­cins du Monde, cloî­­trés dans un hôpi­­tal de la ville de Saada. Pour nous y rendre, nous avons emprunté l’au­­to­­route sur 180 km, au nord de la capi­­tale, traver­­sant des montagnes arides parfois déchi­­rées par le vert écla­­tant de vallées irri­­guées. Saada est long­­temps restée une des provinces les plus tradi­­tion­­nelles du Yémen. Les villages de la région se dressent tels des forte­­resses de pisé dont les tours créne­­lées à trois étages et les tourelles fendues de meur­­trières dominent les champs verdoyants de khat, la plante stimu­­lante locale. Nous arri­­vons dans la province de Saada. Des carcasses de voitures carbo­­ni­­sées gisent sur le bord de la route et nous sommes forcés de rouler sur le bas-côté pour contour­­ner d’énormes cratères dans le bitume. Les avions mili­­taires saou­­diens prennent pour cible les voitures qui empruntent cet axe routier. La plupart des carcasses iden­­ti­­fiables sont des camions-citerne desti­­nés au trans­­port de carbu­­rant ou des poids-lourds, mais on peut aussi recon­­naître des véhi­­cules ordi­­naires. Nous dépas­­sons un pick-up en morceaux, des douzaines de cadavres de chèvres jonchant le sol aux alen­­tours, ainsi qu’un autre véhi­­cule mal en point, aban­­donné, dont l’ar­­rière est rempli de sacs d’oi­­gnons. La plupart des check­­points des envi­­rons ont été endom­­ma­­gés par les bombar­­de­­ments et déser­­tés, et les quelques véhi­­cules que nous croi­­sons sur la route roulent aussi vite qu’ils le peuvent. De temps à autre, le gron­­de­­ment des avions se fait entendre haut dans le ciel. Dans la ville de Saada, nous décou­­vrons l’éten­­due des dégâts. Sur la route prin­­ci­­pale déserte, deux voies étroites ont été déga­­gées dans les gravats. Des appar­­te­­ments et des maga­­sins en ruine bordent la rue, leurs rideaux de métal frois­­sés comme des mouchoirs au fond d’une corbeille. Certains immeubles ont été complè­­te­­ment détruits, à l’ex­­cep­­tion des étages en béton qui s’en­­tassent au sol les uns sur les autres. Nous nous enfonçons dans les rues vers le centre-ville où les maisons en pisé aux orne­­ments élabo­­rés ont été réduites en miettes. Devant la mosquée Imam-al-Hadi, vieille de 1 200 ans, nous longeons un immense cratère – un bus y rentre­­rait aisé­­ment – avant de nous garer devant l’hô­­pi­­tal al-Jumhouri.

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L’eau est un problème à Saada
Crédits : OCHA/Philippe Kropf

Dans la ville, l’hô­­pi­­tal est un refuge rela­­ti­­ve­­ment sûr grâce à la présence de l’équipe de Méde­­cins Sans Fron­­tières arri­­vée en mai. « Ils ne nous prennent pas pour cible car nous sommes des étran­­gers », explique le direc­­teur de l’hô­­pi­­tal, Moham­­mad Hajjar, un homme de grande taille aux sour­­cils perpé­­tuel­­le­­ment fron­­cés. Quand les bombar­­de­­ments ont commencé, la plupart du person­­nel de l’hô­­pi­­tal s’est enfui mais Hajjar est resté avec une petite équipe, renfor­­cée occa­­sion­­nel­­le­­ment par des volon­­taires. En dehors de la ville, le système de santé publique de la région s’est complè­­te­­ment effon­­dré et les Nation Unies ont déclaré que Saada était la seule province au Yémen « impos­­sible ou presque impos­­sible » à atteindre. L’équipe de MSF a installé deux grandes tentes dans la cour devant l’en­­trée des urgences : la semaine précé­­dant notre arri­­vée, ils avaient pris en charge à peu près 200 patients. « Je n’avais jamais vu ce que je vois ici », témoigne Maria Green, une infir­­mière argen­­tine respon­­sable de l’équipe médi­­cale. Avec ses collègues, ils travaillent non-stop depuis leur arri­­vée et dorment à peine à cause du bruit constant des bombar­­de­­ments pendant la nuit, parfois très proches. Elle a traité des victimes de guerre en Syrie et en Répu­­blique centra­­fri­­caine, mais elle est choquée par la puis­­sance de frappe des forces modernes et par ses consé­quences. « Les bles­­sures causées par les explo­­sions… les patients arrivent véri­­ta­­ble­­ment en morceaux », ajoute-t-elle. « Et ils arrivent tous en même temps. » L’hô­­pi­­tal manque de tout, surtout d’anes­­thé­­siant. Même quand l’équipe médi­­cale se déplace à Sana’a pour se ravi­­tailler, les four­­ni­­tures médi­­cales se font rares à mesure que le blocus se prolonge. Hajjar me raconte qu’ils ont dû faire face à une épidé­­mie de piqûres de serpents. Les bombar­­de­­ments sont si intenses que les serpents sortent du sol, ou mordent les habi­­tants qui ont fui leurs maisons pour se réfu­­gier dans la forêt ou dans des caves. Le person­­nel de l’hô­­pi­­tal a ratissé Sana’a à la recherche d’anti-venin mais ils n’ont pu trou­­ver que cinq flacons en tout et pour tout. « La situa­­tion est déses­­pé­­rée », déclare Hajjar. « Si les Saou­­diens pouvaient bloquer l’air que nous respi­­rons, c’est ce qu’ils feraient. » Il ajoute que les réserves d’es­­sence de l’hô­­pi­­tal ne permet­­tront pas de tenir plus de dix jours. Sans carbu­­rant, les groupes élec­­tro­­gènes et les machines de soins inten­­sifs s’ar­­rê­­te­­ront. « Trois camions-citerne ont déjà essayé de nous livrer de l’es­­sence. Ils ont tous été détruits en route. »

La moitié des bâti­­ments de Sabr n’est plus qu’un tas de gravats calci­­nés.

À l’hô­­pi­­tal, je retrouve Fatehi Betal, membre d’un conseil civil affi­­lié aux Houthis qui récolte des données sur les frappes aériennes. Sa famille a fui au début des bombar­­de­­ments et leur maison n’est main­­te­­nant plus qu’un tas de gravats. C’est un jeune homme de 24 ans qui porte des lunettes sans montures et dont le visage sérieux s’éclaire parfois d’un sourire juvé­­nile. Il me montre les notes et les photos qu’il a accu­­mu­­lées. Selon ses données, 341 civils ont été tués dans la province depuis le début de la guerre. « Le trai­­te­­ment réservé à Saada est diffé­rent des autres villes du Yémen », dit-il. « Ils visent tous les rassem­­ble­­ments indis­­tinc­­te­­ment. On ne peut même pas prier à la mosquée. » Nous quit­­tons la sécu­­rité de l’hô­­pi­­tal et Betal m’em­­mène faire une visite macabre des dommages subis par la ville. Le vieux souk de Saada, norma­­le­­ment bondé de vendeurs d’épices et de tissus, est vide et à moitié détruit. Seuls des chiens errants traînent d’un air nostal­­gique là où se tenaient les stands de bouche­­rie. Nous visi­­tons ensuite le terrain d’un conces­­sion­­naire auto­­mo­­bile où ne sont plus expo­­sées que des carcasses calci­­nées, une usine d’em­­bou­­teillage dévas­­tée, des restau­­rants et des centres commer­­ciaux dont il ne reste que des cratères. Betal me montre les débris d’une bombe à frag­­men­­ta­­tion ainsi que les restes d’une bombe de 500 kilos qui n’a pas explosé au sol. Toutes deux sont « Made in USA ». La poste, la banque prin­­ci­­pale et le réseau de télé­­pho­­nie mobile ont été rayés de la carte. Presque toutes les stations-service de la ville ont été touchées et une file indienne de véhi­­cules calci­­nés patiente encore à la station Jarman. Une attaque aérienne les a frap­­pés alors que les conduc­­teurs faisaient la queue pour prendre de l’es­­sence. « 19 personnes sont mortes, certaines ont été entiè­­re­­ment brûlées », explique-t-il. Selon une analyse par satel­­lite des Nations Unies, 1 171 bâti­­ments de la ville de Saada ont été endom­­ma­­gés ou détruits par des frappes aériennes entre le début de la guerre et le 17 mai. Le schéma des frappes suggère que l’Ara­­bie saou­­dite visait les infra­s­truc­­tures de Saada dans le but de détruire l’éco­­no­­mie de la ville et de la vider de ses habi­­tants. Selon le person­­nel de l’hô­­pi­­tal, la situa­­tion est pire encore dans les zones rurales proches de la fron­­tière. Le jour même de notre arri­­vée à Saada, nous appre­­nons que le village isolé de Radha, à plusieurs heures de route, a été bombardé. Et comme prévu, une proces­­sion de pick-up vient se garer dans la cour quelques heures plus tard. L’équipe médi­­cale amène les bran­­cards et sort les corps sanglants des véhi­­cules. Le sol imma­­culé des urgences est bien­­tôt écla­­boussé de flaques de sang vermillon tandis que l’équipe s’ac­­tive pour prépa­­rer les patients pour la salle d’opé­­ra­­tion. Je demande à un homme appuyé contre l’un des pick-up, le traits tirés d’épui­­se­­ment, de me racon­­ter ce qui s’est passé. « C’était juste après le déjeu­­ner, les gens sortaient de leurs maisons », me dit l’homme, Saleh Khai­­ran. « C’était une énorme bombe à frag­­men­­ta­­tion. Nous avons entendu des centaines d’ex­­plo­­sions. 50 maisons ont été touchées, et au moins une personne par maison a été bles­­sée ou tuée. » L’es­­sence est si rare que Khai­­ran a dû payer un chauf­­feur 350 dollars pour parcou­­rir les trois heures et demi de route jusqu’à Saada. Une dépense que la famille ne peut pas se permettre : « Nous sommes trop pauvres pour partir d’ici. Il n’y a pas de base mili­­taire dans le coin, ni rien d’autre d’ailleurs. C’est la première fois que nous sommes attaqués, mais ils ont souvent lâché des bombes à frag­­men­­ta­­tion aux alen­­tours. »

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Des camps de réfu­­giés accueillent les dépla­­cés du conflit
Crédits : OCHA/Philippe Kropf

Nous nous rendons dans le village de Sabr, à une demi-heure de route de la ville. Selon des membres de l’hô­­pi­­tal, c’est là que les frappes les plus meur­­trières ont eu lieu. Le paysage autour de nous est luxu­­riant – Saada est connue pour être le verger du Yémen –, mais les champs et les maisons en pisé sont déserts. « Il ne reste pratique­­ment que des bergers », indique Betal. Sabr est consti­­tué d’un groupe d’aus­­tères maisons en pisé, dont certaines sont de véri­­tables petits forts à trois étages. La moitié des bâti­­ments n’est plus qu’un tas de gravats calci­­nés. Deux vieilles dames, vêtues de longues robes et de châles, se joignent à nous et nous racontent les événe­­ments. Le 3 juin, une frappe aérienne a touché plusieurs maisons. Tandis que les villa­­geois essayaient de sortir les gens des décombres, une autre pluie de bombes s’est abat­­tue sur le village. Ce jour-là, Betal est arrivé sur les lieux en ambu­­lance. Selon lui, les habi­­tants étaient hysté­­riques et avaient peur de reve­­nir aider les bles­­sés. Les habi­­tantes rapportent que huit maisons ont été détruites et 51 personnes ont été tuées. Elles me présentent une liste des victimes, avec leurs âges. Cette liste recense 26 enfants. « Ce sont leurs maisons », me dit Salem Ali en dési­­gnant les décombres. « Ici, c’est la maison de mon père. » Les villa­­geois affirment que le village n’abri­­tait pas de mili­­ciens houthistes ou quoi que ce soit qui puisse être consi­­déré comme une cible mili­­taire. « On ne sait pas pourquoi ils nous ont attaqués. » Les chiffres qu’ils nous four­­nissent sont impos­­sibles à véri­­fier mais l’équipe de MDM confirme qu’un grand nombre de victimes ont été amenées à l’hô­­pi­­tal après le bombar­­de­­ment de Sabr – le pire qu’ils aient vu jusqu’ici. Ce jour-là, il y avait huit enfants et de nombreuses personnes bles­­sées ou asphyxiées après être restées plusieurs heures sous les décombres.

Berbain reste incré­­dule face à l’inac­­tion des Nations Unies et du reste de la commu­­nauté huma­­ni­­taire.

Alors que nous sommes en train de discu­­ter, le gron­­de­­ment des avions monte en puis­­sance. On dirait qu’ils tournent autour de la vallée à la recherche de cibles. Je nous imagine filmés par le genre de camé­­ras infra­­rouges qu’on voit régu­­liè­­re­­ment à la télé : nous ne sommes plus qu’un groupe de pick-up dans un village, rassem­­blés là pour une sorte de meeting. À travers le prisme d’une caméra infra­­rouge utili­­sée pour viser, tout n’est que silhouette fanto­­ma­­tique suspecte. L’an­­ni­­hi­­la­­tion de la menace dans un flash blanc aveu­­glant paraît légi­­time, voire même grati­­fiante. Le bruit des avions est assour­­dis­­sant. « Je suppose que vous êtes habi­­tués au bruit, à force d’en­­tendre les avions toute la jour­­née », dis-je d’un ton que j’es­­père léger. « Pas moi par contre, et je dois avouer que ça me rend vrai­­ment nerveux. » « D’ha­­bi­­tude, on court se mettre à l’abri quand on les entend si proches », me répond Ali. « Mais tu es avec nous, et on ne veut pas te faire peur. »

Un miracle ?

Avant la guerre, la popu­­la­­tion yémé­­nite vivait déjà dans une grande pauvreté. On estime que la moitié des Yémé­­nites n’avait pas accès à l’eau potable et le pays impor­­tait 90 % de ses denrées alimen­­taires. L’in­­ten­­si­­fi­­ca­­tion des combats, mais surtout le blocus, ont créé les condi­­tions d’un véri­­table désastre huma­­ni­­taire. En juin, les Nation Unies ont classé le Yémen parmi les situa­­tions d’ur­­gence de niveau 3, soit les crises huma­­ni­­taires les plus graves. Ce statut n’est partagé que par la Syrie, le Soudan et l’Irak. Mais depuis le début du conflit, les Nations Unies et la commu­­nauté huma­­ni­­taire sont dans l’in­­ca­­pa­­cité d’ache­­mi­­ner une aide pour­­tant cruciale. Nous quit­­tons Saada et, sur la route du retour, nous faisons halte à Khamir, une petite ville au milieu des collines, à deux heures de route au nord de la capi­­tale. Une grande partie de la popu­­la­­tion de Saada s’est réfu­­giée dans les régions limi­­trophes comme celle-ci. Forcés d’aban­­don­­ner leurs maisons, ces dépla­­cés font partie d’un exode de masse et ont déses­­pé­­ré­­ment besoin d’aide. Je traverse le service de pédia­­trie de l’hô­­pi­­tal de la région accom­­pa­­gné d’Em­­ma­­nuel Berbain, un méde­­cin français de MSF, qui parti­­cipe à un projet local sur le long-terme. Comparé à l’ur­­gence hysté­­rique de l’hô­­pi­­tal de Saada, un calme funèbre règne dans le service. Des mères, sombres silhouettes voilées, veillent sur les petits patients. Rien n’est plus pesant que le silence d’une pièce pleine d’en­­fants.

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L’aide huma­­ni­­taire reste limi­­tée au Yémen
Crédits : OCHA/Philippe Kropf

« La malnu­­tri­­tion est une des consé­quences de la guerre et du blocus », m’ex­­plique Berbain en exami­­nant un petit garçon qu’une diar­­rhée aiguë a laissé comme dégon­­flé. L’af­­flux des « personnes dépla­­cés à l’in­­té­­rieur de leur propre pays » (PDI) vers Khamir a provoqué une recru­­des­­cence des mala­­dies pour­­tant faci­­le­­ment évitables : « La mala­­ria, le rachi­­tisme ou la leish­­ma­­niose, une mala­­die para­­si­­taire. » La société yémé­­nite restant très tradi­­tion­­nelle, beau­­coup de PDI ont réussi à se réfu­­gier auprès de leur famille éten­­due. D’autres ont été logés tempo­­rai­­re­­ment dans des bâti­­ments publics comme les écoles. Cepen­­dant, certains doivent se débrouiller seuls. Berbain grimpe dans un camion MSF pour m’em­­me­­ner en bordure de la ville, dans une zone connue sous le nom de « marché au khat ». Pour­­tant, il s’agit juste de champs nus et pous­­sié­­reux, desquels on peut aper­­ce­­voir la ville. Des tentes sont répar­­ties de manière anar­­chique sur tout le terrain. Certaines sont des abris d’ur­­gence boueux distri­­bués par l’Agence des Nations Unies pour les réfu­­giés (UNHCR) lors de précé­­dents conflits, d’autres ne sont que des bâches accro­­chées à des bâtons. « Il n’y a aucune distri­­bu­­tion d’aide alimen­­taire à Khamir », dit-il, perplexe. (Un porte-parole des Nations Unies affirme que des denrées alimen­­taires sont arri­­vées sur place en juillet.) Alors que nous passons devant un groupe de tentes, Berbain demande au chauf­­feur de s’ar­­rê­­ter. Il descend discu­­ter avec une femme et lui demande si les déman­­geai­­sons de son enfant se sont atté­­nuées. Nous nous apprê­­tons à reprendre notre route, quand il me montre une bande de chiens errants rôdant près des tentes. « Les chiens font leurs besoins dans les champs et ça répand des mala­­dies », explique-t-il. « Leur fils était atteint d’an­­ky­­lo­s­to­­miase : des vers qui se déplacent sous la peau », ajoute-t-il en mimant le geste de se grat­­ter la poitrine. Tandis que nous faisons le tour du camp, Berbain reste incré­­dule face à l’inac­­tion des Nations Unies et du reste de la commu­­nauté huma­­ni­­taire, qui laissent les gens mourir de faim et de froid. « C’est tout bonne­­ment incroyable. Comment est-il possible que les PDI soient si nombreux et que rien ne soit fait ? » se demande-t-il. « Chaque jour, c’est de pire en pire. »

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Un homme soigné à l’hô­­pi­­tal après un bombar­­de­­ment
Crédits : Mwatana

Les fonds de l’aide inter­­­na­­tio­­nale parviennent diffi­­ci­­le­­ment au Yémen. Quand les Nations Unies ont lancé en avril un « appel éclair » de 274 millions de dollars (approxi­­ma­­ti­­ve­­ment 250 millions d’eu­­ros), le gouvernent saou­­dien s’est immé­­dia­­te­­ment engagé à en four­­nir la tota­­lité. À la mi-juillet, la tota­­lité des fonds manquait à l’ap­­pel. « Comme les Saou­­diens se sont préci­­pi­­tés pour faire une offre, les autres dona­­teurs se sont dit que leur contri­­bu­­tion n’était fina­­le­­ment pas si urgente », nous précise un respon­­sable d’un orga­­nisme inter­­­na­­tio­­nal implanté au Yémen. « Tout le monde se demande si c’était le but des Saou­­diens ou s’ils se sont simple­­ment avan­­cés trop vite sans réali­­ser qu’ils ne pour­­raient pas contrô­­ler l’uti­­li­­sa­­tion de cet argent. » Le plus gros obstacle à l’aide huma­­ni­­taire reste cepen­­dant le blocus des fron­­tières, des aéro­­ports et des ports imposé par la coali­­tion arabe. Certains membres de la commu­­nauté de l’aide huma­­ni­­taire disent que cela revient à punir collec­­ti­­ve­­ment un peuple entier, et que cette situa­­tion de siège contre des popu­­la­­tions civiles est inter­­­dite par le droit inter­­­na­­tio­­nal. L’Ara­­bie saou­­dite refuse d’em­­ployer le terme « blocus » mais parle de « zone d’ac­­cès restreint » et de « zone mari­­time contrô­­lée », dont le but serait de préve­­nir l’en­­trée d’armes iraniennes sur le terri­­toire. Même si la coali­­tion approuve le passage de quelques bateaux, les produits de première néces­­sité se font rares. Les Nations Unies estiment qu’à la fin du mois de juin, Le Yémen devait se conten­­ter d’un appro­­vi­­sion­­ne­­ment en essence équi­­valent à seule­­ment 11 % du volume importé avant la guerre. La pénu­­rie de carbu­­rant est un sérieux obstacle à l’ache­­mi­­ne­­ment de l’aide huma­­ni­­taire dans le pays. Les Nations Unies et le reste de la commu­­nauté huma­­ni­­taire œuvrent sans relâche en faveur d’un cessez-le-feu. Jusqu’ici, ils n’ont pas eu beau­­coup de succès. L’en­­voyé spécial pour le Yémen, Ismail Ould Cheikh Ahmed, s’est démené entre Sana’a, Riyad et Genève afin de mettre en place des négo­­cia­­tions de paix qui semblent n’in­­té­­res­­ser personne. En juin, les Houthis et le gouver­­ne­­ment Hadi ont envoyé des délé­­gués à Genève, mais les négo­­cia­­tions n’ont abouti à rien. Ahmed s’est égale­­ment retrouvé dans une situa­­tion déli­­cate quand il a annoncé en juillet être parvenu à un accord de cessez-le-feu tempo­­raire jusqu’à la fin du rama­­dan. Le lende­­main, les avions mili­­taires saou­­diens conti­­nuaient à bombar­­der le Yémen et les Houthis n’avaient pas déposé les armes. Les Saou­­diens ont déclaré ne pas recon­­naître le cessez-le-feu. Durant mon séjour, la ques­­tion qui m’a été le plus fréquem­­ment posée par les Yémé­­nites était : « Que pensez-vous qu’il va nous arri­­ver ? » Les multiples factions poli­­tiques yémé­­nites et leurs intrigues laissent perplexes même les obser­­va­­teurs les plus expé­­ri­­men­­tés. Mais si on observe ce qu’il s’est passé en Lybie, en Irak et en Syrie, un schéma semble se déga­­ger. Les factions rivales se scin­­de­­ront en plusieurs petites milices encore plus violentes. Les pouvoirs régio­­naux jette­­ront de l’huile sur le feu pour satis­­faire leurs petits jeux de riva­­lité et leurs propres inté­­rêts, malgré le risque que la situa­­tion ne se retourne contre eux. La commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale se tien­­dra à l’écart, en obser­­va­­trice impuis­­sante. Une gigan­­tesque tragé­­die humaine brisera des millions de vies et jettera des réfu­­giés dans des camps sordides, ou les enverra s’échouer sur les plages d’un Occi­dent qui leur tourne le dos. Les seuls à béné­­fi­­cier de cette situa­­tion seront une succes­­sion de groupes djiha­­distes de plus en plus destruc­­teurs qui feront peser une terrible menace sur le monde. « Le monde n’a rien appris de l’ex­­pé­­rience syrienne », déclare Faqih, mili­­tant des droits de l’homme. « Ce qui se passe au Yémen crée un envi­­ron­­ne­­ment favo­­rable aux groupes djiha­­distes. Ils n’at­­ten­­daient que ça. »

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Des suppor­­ters des Houthis protestent contre les bombar­­de­­ments
Sana’a, 14 juin 2015
Crédits : Sebas­­tiano Tomada

Il n’est peut-être pas trop tard pour le Yémen. Peut-être que les mauvais génies de la guerre et de la folie des factions reli­­gieuses peuvent être remis dans leurs bouteilles, d’une manière ou d’une autre. Si les États-Unis arri­­vaient à faire pres­­sion sur les Saou­­diens pour que la coali­­tion arabe cesse les bombar­­de­­ments et mette fin au blocus ; si en retour les Houthis s’en­­ga­­geaient à cesser leur marche sur le reste du pays ; si l’Ara­­bie saou­­dite et l’Iran lais­­saient enfin le Yémen en dehors de leur riva­­lité ; si toutes les parties en présence au Yémen accep­­taient de s’as­­seoir à la table des négo­­cia­­tions à Genè­­ve… alors peut-être, mais seule­­ment peut-être, le pays aurait-il une chance d’échap­­per au destin qui semble lui être tracé. Faqih se tient à la fenêtre. « Je pense que le pire est à venir, et que le miracle ne se produira pas », dit-il en lais­­sant échap­­per un rire amer. « Les miracles n’existent pas. » La dernière nuit précé­­dant le début du rama­­dan – ma dernière nuit au Yémen –, plusieurs voitures piégées explosent dans Sana’a. Trois d’entre elles visent des mosquées, une autre explose devant les bureaux du comité poli­­tique d’An­­sar Allah. Sur les lieux, je retrouve Bukhaiti, le respon­­sable houthiste que j’ai inter­­­viewé. Il est en train de contem­­pler un amas de métal enche­­vê­­tré, les restes d’une Hyun­­dai Sonata. L’at­­ten­­tat sera vite reven­­diqué par Daech, mais Bukhaiti n’est pas d’hu­­meur aux distinc­­tions subtiles. « Les Saou­­diens, Al-Qaïda et Daech, ce sont tous les mêmes », me dit-il, le visage morne dans la lumière de la lampe de poche. « Et nous savons bien que ce n’est pas fini. »

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Vendredi 29 janvier 2016, Daech reven­­diquait un atten­­tat suicide à la voiture piégée près du palais prési­­den­­tiel, à Aden. L’ex­­plo­­sion a fait huit morts et 17 bles­­sés. Le vendredi précé­dent, un raid de la coali­­tion arabe faisait six morts à Saada, dont un ambu­­lan­­cier de Méde­­cins Sans Fron­­tières. L’Or­­ga­­ni­­sa­­tion des Nations unies pour l’agri­­cul­­ture et l’ali­­men­­ta­­tion [FAO] a révélé jeudi 28 janvier que près de 14,5 millions de personnes, soit la moitié de la popu­­la­­tion totale du pays, étaient en situa­­tion d’in­­sé­­cu­­rité alimen­­taire à cause du conflit. Le miracle n’a pas eu lieu.


Traduit de l’an­­glais par Lisa Gomis d’après l’ar­­ticle « Yemen’s Hidden War », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Les Houthis dans les rues d’Aden, par le Center for Secu­­rity Policy.
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