par Larbi Sadiki | 19 juillet 2016

Un chan­­ge­­ment soudain

De Tunis. Le parti tuni­­sien Ennahdha renon­­ce­­rait-il à la doctrine isla­­miste qu’il professe depuis sa fonda­­tion ? Lors d’un congrès de trois jours qui s’est tenu en mai dernier – le premier du parti depuis 2012 –, ses membres en ont longue­­ment débattu. Le climat était houleux mais il a fait la part belle au plura­­lisme. Ennahdha a vu le jour à la toute fin des années 1970 et le mouve­­ment s’ins­­cri­­vait alors dans une mouvance isla­­mique ultra-conser­­va­­trice dont il semble vouloir se défaire aujourd’­­hui, en sépa­­rant le reli­­gieux (al-dawai) du poli­­tique (al-siyasi).


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Une réunion du parti
Crédits : Ennahdha

La vision radi­­cale qu’il a défendu pendant plus de trois décen­­nies a, semble-t-il, cédé le pas à un « isla­­misme civique » d’un genre nouveau. Ennahdha recon­­naît davan­­tage la notion de société civile.  Un virage inspiré par le Parti de la justice et du déve­­lop­­pe­­ment (AKP), au pouvoir en Turquie, et s’éloigne –appa­­rem­­ment– du modèle des Frères musul­­mans égyp­­tiens et de l’Ikh­­wan saou­­dien. Alors que l’AKP gouverne avec un mini­­mum d’iéo­­lo­­gie, les seconds n’ont jamais caché leur ambi­­tion de faire régner la loi d’un islam radi­­cal. Ce vire­­ment de bord est la raison pour laquelle le président du parti, Rached Ghan­­nou­­chi, a prononcé un discours inha­­bi­­tuel lors d’une de ses inter­­­ven­­tions du congrès. Il a tenu à souli­­gner l’im­­por­­tance de la primauté du marché et de la crois­­sance écono­­mique, et a renoncé publique­­ment à la poli­­tique iden­­ti­­taire qu’il soutient depuis plus de 30 ans. Mais pourquoi Ennahdha renonce-t-il à l’is­­lam poli­­tique ? L’une des prin­­ci­­pales moti­­va­­tions est la récon­­ci­­lia­­tion progres­­sive du parti avec l’ « État profond » tuni­­sien. Ce terme désigne l’es­­ta­­bli­sh­­ment poli­­tico-sécu­­ri­­taire qui a permis la préser­­va­­tion du modèle laïque à la française instauré par l’an­­cien président Habib Bour­­guiba. La société tuni­­sienne est profon­­dé­­ment hybride. Elle révère l’is­­lam tout en mettant l’en­­ga­­ge­­ment citoyen au centre de tous les aspects pratiques de la vie civile.

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Une séance à l’As­­sem­­blée des repré­­sen­­tants du peuple
Crédits : Ennahdha

La poli­­tique n’échappe pas à la règle et Ennahdha cherche habi­­le­­ment à s’adap­­ter. En rassem­­blant 35 à 40 % des suffrages, le parti repré­­sente une force poli­­tique majeure dans le pays et veut redo­­rer son image auprès de la société tuni­­sienne dans son ensemble. Il s’agit égale­­ment pour Ennahdha de se profes­­sion­­na­­li­­ser. En sépa­­rant le reli­­gieux du poli­­tique, le parti a fran­­chi un virage impor­­tant dans sa volonté de deve­­nir un mouve­­ment complè­­te­­ment civique. Les amen­­de­­ments propo­­sés ont tous été votés à la majo­­rité abso­­lue – plus de 800 votes lors des congrès – et prouvent que les longs mois de débats internes ont porté leurs fruits pour les réfor­­mistes du parti. Le conseil consul­­ta­­tif du parti a aujourd’­­hui davan­­tage de poids. Une centaine de ses repré­­sen­­tants sont élus direc­­te­­ment lors des congrès et ils nomment à leur tour 50 repré­­sen­­tants. La parti­­ci­­pa­­tion d’En­­nahdha à la troïka, qui a laissé la place à un gouver­­ne­­ment de tech­­no­­crates en janvier 2014, a apporté une crédi­­bi­­lité précieuse au parti. Le parti a profité de cette expé­­rience pour se remettre en ques­­tion et réajus­­ter sa course.

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Rached Ghan­­nou­­chi, le fonda­­teur du parti
Crédits : Ennahda

Se divi­­ser pour mieux régner

Le proces­­sus de démo­­cra­­ti­­sa­­tion interne se traduit par ma créa­­tion de factions. Un signe qui prouve que le parti arrive à matu­­rité. Le premier débat ouvert de l’his­­toire d’En­­nahdha était fasci­­nant. Il a eu lieu le 22 mai au matin. Trois leaders du parti, issus de la première et de la seconde géné­­ra­­tions du mouve­­ment, ont pris la parole pour contes­­ter ouver­­te­­ment la vision des autres et défendre leurs points de vue l’ave­­nir du parti. Une scène comme celle-ci était impen­­sable avant la révo­­lu­­tion de 2011. Cette pratique de la démo­­cra­­tie a eu pour effet de divi­­ser Ennahdha en factions, mais ce n’est pas forcé­­ment une mauvaise chose. Peut-être y a-t-il des moti­­va­­tions idéo­­lo­­giques derrière cela. Un concept peut expliquer cette trans­­for­­ma­­tion : la distinc­­tion entre ce qui est immuable (al-thabit) et ce qui peut chan­­ger (al-muta­­ghiyr). La poli­­tique appar­­tient à la sphère du chan­­ge­­ment. C’est aussi une ques­­tion d’uti­­lité publique, de maqā­­sid.

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Débat entre les repré­­sen­­tants du parti
Crédits : Ennahdha

Ce chan­­ge­­ment a été provoqué par la situa­­tion du pays. Partout dans le monde musul­­man, les figures reli­­gieuses se redé­­fi­­nissent en oppo­­si­­tion aux dévoie­­ments sangui­­naires de Daech. Ennahdha ne fait pas excep­­tion à la règle et dit vouloir s’ins­­crire dans le camp des « modé­­rés » face à celui des « radi­­caux ». Ennahdha cherche proba­­ble­­ment par là à tranquilli­­ser ses détrac­­teurs, qui restent convain­­cus que le parti nour­­rit secrè­­te­­ment des ambi­­tions théo­­cra­­tiques : une fois au pouvoir, ils impo­­se­­raient une dicta­­ture. C’est aussi pour eux le moyen de parer les critiques des démo­­crates et des Tuni­­siens laïques en les assu­­rant de leur respect pour la tradi­­tion civique du pays. Ennahdha affirme qu’ils en ont fini avec leur poli­­tique iden­­ti­­taire.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Why is Tuni­­sia’s Ennahda ditching poli­­ti­­cal Islam? », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : Un congrès du parti. (Ennahdha)


 

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