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S'ils changent d'avis et débarquent de ce côté-ci de l'Atlantique, les autorités françaises seront-elles prises au dépourvu ?

par Laura Boudoux | 5 mars 2019

Phéno­­mènes non-iden­­ti­­fiés

Par cette nuit de pleine lune de février 2016, alors qu’ils sillonnent une petite route de Conches-en-Ouches, dans l’Eure, trois témoins aperçoivent un objet impo­­sant qui se déplace à basse alti­­tude. Des lumières de diffé­­rentes couleurs, fixes ou cligno­­tantes, une forme circu­­laire, et une faible allure : affo­­lés et perplexes, ils ne s’at­­tardent pas dans la zone et se rendent à la gendar­­me­­rie pour décrire ce qu’ils ont vu : une « soucoupe volante station­­naire ».

À quelques heures d’in­­ter­­valle, une quatrième personne confirme avoir observé le même phéno­­mène étrange : une sorte d’énorme vais­­seau trian­­gu­­laire se déplaçant lente­­ment dans le ciel, à hauteur de la cime des arbres. Très vite, l’af­­faire est confiée au GEIPAN, le Groupe d’Études et d’In­­for­­ma­­tions sur les Phéno­­mènes Aéro­s­pa­­tiaux Non-iden­­ti­­fiés, créé en 1977 en France et dépen­­dant du CNES. Il a pour mission d’ex­­pliquer aux témoins l’étran­­geté qu’ils ont rencon­­trée dans le ciel.

Le GEIPAN met rapi­­de­­ment en évidence qu’il s’agit d’un avion mili­­taire, un C130. Néan­­moins, il leur faut égale­­ment expliquer aux témoins du phéno­­mène aérien suspect « chaque compo­­sante à l’ori­­gine de l’étran­­geté dans le ciel », confie un membre éminent de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion.

Car, si « dans la plupart des cas », ces phéno­­mènes sont expliqués « de façon très prosaïque », le fait que les avions, les satel­­lites, les astres, ou encore les lanternes n’aient pas été recon­­nus doit lui aussi pouvoir s’ex­­pliquer. Cela peut être le simple effet de nuages, ou d’éclai­­rages fuyants, qui font que l’avion appa­­raît sans ailes ; ou des phéno­­mènes physiques plus complexes, comme des cour­­bures de rayon ou des foudres en boule.

À Conches-en-Ouches, c’est ainsi une concor­­dance de facteurs qui a fait que les témoins ont observé un OVNI quand il s’agis­­sait en réalité d’un avion mili­­taire. Il venait en effet à l’en­­contre des témoins, qui se déplaçaient en voiture. La ligne de visée n’ar­­rê­­tait donc pas de pivo­­ter, et c’est ce même « phéno­­mène pivot » qui donnait l’im­­pres­­sion que l’ap­­pa­­reil était station­­naire.

Malgré les trésors de logique déployés par ses cher­­cheurs, 5 % des 9 000 cas recen­­sés par le GEIPAN en 40 ans restent tota­­le­­ment inex­­pliqués. On les appelle les cas D et ils concernent les affaires dont les taux de proba­­bi­­lité des hypo­­thèses formu­­lées sont infé­­rieurs à 50 %. Persistent alors toujours des « rési­­dus d’étran­­geté », les affaires étant même parfois « telle­­ment invrai­­sem­­blables que le GEIPAN n’es­­saie même pas de formu­­ler une hypo­­thèse ».

Un phéno­­mène étudié par le GEIPAN

Pour l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, cela ne signi­­fie pas que ces cas D sont syno­­nymes de visites extra­­­ter­­restres, d’au­­tant qu’ils « ne se parlent pas entre eux ». Devant l’inex­­pliqué, certains témoins ont tôt fait d’ima­­gi­­ner qu’ils ont croisé la route de membres d’une civi­­li­­sa­­tion extra­­­ter­­restre embarqués à bord d’un engin volant, au détour d’une natio­­nale de campagne. Mais du côté des auto­­ri­­tés, qu’en­­vi­­sage-t-on de faire si un pareil phéno­­mène se produit ?

Gestion de crise

C’est juste­­ment ce manque d’élé­­ments communs entre les cas D qui empêche la créa­­tion, en France, d’un proto­­cole bien arrêté en cas de visite impromp­­tue des extra­­­ter­­restres. L’objet d’un proto­­cole serait ainsi de défi­­nir un scéna­­rio de gestion de crise, qui répon­­drait à la ques­­tion : « Que se passe-t-il lorsqu’ils sont là, ou que nous les avons décou­­verts dans l’es­­pace ? »

Dans le cas d’une arri­­vée extra­­­ter­­restre sur Terre, le GEIPAN imagine tout de même une syner­­gie des forces entre la gendar­­me­­rie et la défense natio­­nale, ainsi que l’avia­­tion civile. Toutes travaillent d’ailleurs actuel­­le­­ment ensemble avec le GEIPAN, liées par une conven­­tion rédi­­gée à l’oc­­ca­­sion de la créa­­tion de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. C’est proba­­ble­­ment la commu­­nauté scien­­ti­­fique qui inter­­­vien­­drait en premier lieu, pour tenter de trou­­ver des moyens de commu­­ni­­ca­­tion, et d’ana­­ly­­ser les tech­­no­­lo­­gies déve­­lop­­pées par ces formes de vies extra­­­ter­­restres intel­­li­­gentes.

Pour autant, ni la Commis­­sion euro­­péenne, ni l’Ar­­mée de l’air, et encore moins le minis­­tère de la Défense ne semblent aujourd’­­hui vrai­­ment préoc­­cu­­pés par une telle rencontre. Lorsqu’on contacte le minis­­tère des Armées sur la ques­­tion, celui-ci nous renvoie ainsi vers l’Ar­­mée de l’air. Inter­­ro­­gée à son tour, elle affirme n’être en charge que « de la surveillance de l’es­­pace, au sens de l’ac­­ti­­vité satel­­li­­taire ». Quant à Franck Gouéry et Lucía Caudet, atta­­chés de presse à la commis­­sion euro­­péenne, ils « ne [croient] pas que cette ques­­tion relève non plus de la compé­­tence euro­­péenne ».

Un repor­­tage YouTube édifiant

Il existe pour­­tant bien un proto­­cole à respec­­ter, rédigé et revu en 2013 outre-Atlan­­tique par l’ins­­ti­­tut SETI (Search for Extra-Terres­­trial Intel­­li­­gence, colla­­bo­­ra­­teur de la NASA) et l’Aca­­dé­­mie inter­­­na­­tio­­nale d’as­­tro­­nau­­tique, dans le cas non pas d’une visite à propre­­ment parler, mais de l’in­­ter­­cep­­tion d’un signal extra­­­ter­­restre. « Il prévoit trois étapes prin­­ci­­pales », explique Seth Shos­­tak, astro­­nome et membre du comité perma­nent du SETI – tout en préci­­sant qu’il n’a jamais été approuvé, ou offi­­cia­­lisé par les Nations Unies. « La première chose à faire est de véri­­fier ce signal, pour s’as­­su­­rer qu’il est réel et qu’il n’est pas envoyé par les étudiants de l’école supé­­rieure de je ne sais quoi », détaille-t-il avec humour.

« Ensuite, il faut préve­­nir abso­­lu­­ment tout le monde, afin que d’autres astro­­nomes puissent étudier ce signal et que tous les téles­­copes possibles soient poin­­tés en direc­­tion de sa source, pour tenter d’en apprendre quelque chose », explique l’Amé­­ri­­cain. La dernière phase est proba­­ble­­ment la plus impor­­tante : « Le proto­­cole dit : “Ne répon­­dez rien en retour sans une consul­­ta­­tion inter­­­na­­tio­­nale” », explique Seth Shos­­tak, tout en préci­­sant qu’il « n’a pas la moindre idée de ce que “consul­­ta­­tion inter­­­na­­tio­­nale” signi­­fie ». L’as­­tro­­nome imagine que cette phase impliquera les Nations Unies, et une bonne part de scien­­ti­­fiques français.

Il image ensuite que les gouver­­ne­­ments du monde s’as­­so­­cie­­ront, pour réunir un budget permet­­tant d’en­­trer en commu­­ni­­ca­­tion avec les extra­­­ter­­restres, grâce à des outils tels que des « radio­­té­­les­­copes très puis­­sants et très chères, mais qui nous permet­­tront peut-être de savoir ce qu’ils nous disent ». Quant à l’ar­­mée, elle ne devrait selon lui avoir aucun rôle à jouer. « Peut-être que Donald Trump voudra l’im­­pliquer, mais elle ne pourra rien faire avec un signal prove­­nant de plusieurs centaines d’an­­nées-lumière ! » plai­­sante-t-il.

Rela­­tions longue distance

Si les orga­­ni­­sa­­tions inter­­­na­­tio­­nales offi­­cielles ne semblent pour le moment pas s’in­­té­­res­­ser à une rencontre extra­­­ter­­restre, c’est parce qu’elle est encore « trop hypo­­thé­­tique », d’après Seth Shos­­tak. Une vision que partage volon­­tiers le GEIPAN, pour qui la ques­­tion « est pour le moment trop pros­­pec­­tive pour trou­­ver un inté­­rêt opéra­­tif ». « Si en 1480 les popu­­la­­tions des Caraïbes avaient créé un proto­­cole au cas où des navires euro­­péens arri­­ve­­raient un jour dans leurs ports, tout le monde se serait moqué d’elles », compare Seth Shos­­tak.

« L’ab­­sence de preuve n’est pas une preuve d’ab­­sence »

Le fait est que les navires euro­­péens ont bien fini par accos­­ter, et que « d’ici 20 ans, nous trou­­ve­­rons une preuve de l’exis­­tence d’une vie extra­­­ter­­restre », assure l’as­­tro­­nome avec opti­­misme. D’après le cher­­cheur, le public, habi­­tué des extra­­­ter­­restres ciné­­ma­­to­­gra­­phiques et télé­­gé­­niques, est « prêt » à rece­­voir la nouvel­­le… en tout cas aux États-Unis. « Si vous leur deman­­dez, 80 % des Améri­­cains vous dirons qu’ils sont sûrs que les extra­­­ter­­restres existent. S’ils lisent demain dans le jour­­nal que les scien­­ti­­fiques ont reçu un signal, je ne crois même pas qu’ils devien­­draient dingues. Ils se diront juste qu’ils étaient sûrs que cela arri­­ve­­rait », estime Seth Shos­­tak.

Qu’est-ce que diffé­­ren­­cie dès la lors la percep­­tion française de celle des Améri­­cains ? Pour l’as­­tro­­nome, les scien­­ti­­fiques français, à l’ins­­tar des Alle­­mands, des Anglais ou des Italiens, possèdent « l’ex­­per­­tise, l’argent, les téles­­copes et la tech­­no­­lo­­gie. Ils pour­­raient très bien cher­­cher cette vie extra­­­ter­­restre, mais ils décident de ne pas le faire. »

Ce qui n’est pas tout à fait vrai, puisque l’Agence spatiale euro­­péenne (ESA) admet volon­­tiers qu’é­­tant donné « la taille de l’uni­­vers – il y a au moins 100 milliards d’étoiles dans notre seule galaxies et peut-être 100 milliards de galaxies d’une taille compa­­rable épar­­pillées dans l’es­­pace –, peu de scien­­ti­­fiques croient que la Terre est la seule planète à abri­­ter la vie ». Pour autant, dans un souci de mesure étran­­ger aux Améri­­cains, ses recherches en matière d’exo­­bio­­lo­­gie se bornent à de discrets commu­­niqués, quand la NASA imagine déjà des tenta­­cules sous la surface d’Eu­­rope.

Le problème serait donc avant tout cultu­­rel. Même si le GEIPAN admet « n’avoir aucun élément pour exclure l’hy­­po­­thèse extra­­­ter­­restre, et que l’ab­­sence de preuve n’est pas une preuve d’ab­­sence », ses chances d’être un jour confronté à un ovni d’ori­­gine extra­­­ter­­restre sont à l’en croire extrê­­me­­ment faibles. Ce qu’ad­­met volon­­tiers Seth Shos­­tak, convaincu que notre rela­­tion avec les extra­­­ter­­restres est vouée à être vécue à distance. « Ils ne vien­­dront sur Terre que dans les films ! » assure-t-il. Le dépla­­ce­­ment leur coûte­­rait en effet très cher, et il nous faudrait certai­­ne­­ment des années avant de pouvoir répondre à l’un de leurs signaux pour orga­­ni­­ser une réunion.

Est-ce une soucoupe volante ou une feuille ?

« S’ils sont à 100 années-lumière de nous – ce qui est très proche à l’échelle cosmique – et que nous détec­­tons un signal, ils ne le sauront pas avant très long­­temps. Aujourd’­­hui, nos fusées volent à 40 ou 50 kilo­­mètres par seconde. Pour atteindre sur l’étoile la plus proche, cela leur pren­­drait 100 000 ans. Les extra­­­ter­­restres ont certai­­ne­­ment de meilleurs vais­­seaux que nous, mais se dépla­­cer d’un système solaire à un autre demande une somme d’éner­­gie diffi­­ci­­le­­ment conce­­vable », explique l’as­­tro­­nome, qui n’ex­­clut pour autant pas tota­­le­­ment qu’une rencontre physique puisse avoir lieu un jour. Car on ne peut être sûr de rien.

Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’ils n’au­­ront pas le loisir de garer leur soucoupe volante dans les vignes de Château­­neuf-du-Pape. En effet, depuis novembre 1954, un arrêté anti-ovni pris par le maire Lucien Jeune prévoit que « le survol, l’at­­ter­­ris­­sage et le décol­­lage d’aé­­ro­­nefs dits “soucoupes volantes” (…) sont inter­­­dits sur le terri­­toire de la commune ». Toujours en vigueur, il consti­­tue la preuve irré­­fu­­table qu’au moins une commune de France est prête à accueillir les extra­­­ter­­restres. Avec une volée de bois vert et une contra­­ven­­tion.


Couver­­ture : Jean-Pierre Pernault n’est pas prêt. (TF1/Ulyces.co)


 

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