fbpx

S'ils changent d'avis et débarquent de ce côté-ci de l'Atlantique, les autorités françaises seront-elles prises au dépourvu ?

par Laura Boudoux | 20 novembre 2020

Phéno­mènes non-iden­ti­fiés

Par cette nuit de pleine lune de février 2016, alors qu’ils sillonnent une petite route de Conches-en-Ouches, dans l’Eure, trois témoins aperçoivent un objet impo­sant qui se déplace à basse alti­tude. Des lumières de diffé­rentes couleurs, fixes ou cligno­tantes, une forme circu­laire, et une faible allure : affo­lés et perplexes, ils ne s’at­tardent pas dans la zone et se rendent à la gendar­me­rie pour décrire ce qu’ils ont vu : une « soucoupe volante station­naire ».

À quelques heures d’in­ter­valle, une quatrième personne confirme avoir observé le même phéno­mène étrange : une sorte d’énorme vais­seau trian­gu­laire se déplaçant lente­ment dans le ciel, à hauteur de la cime des arbres. Très vite, l’af­faire est confiée au GEIPAN, le Groupe d’Études et d’In­for­ma­tions sur les Phéno­mènes Aéro­spa­tiaux Non-iden­ti­fiés, créé en 1977 en France et dépen­dant du CNES. Il a pour mission d’ex­pliquer aux témoins l’étran­geté qu’ils ont rencon­trée dans le ciel.

Le GEIPAN met rapi­de­ment en évidence qu’il s’agit d’un avion mili­taire, un C130. Néan­moins, il leur faut égale­ment expliquer aux témoins du phéno­mène aérien suspect « chaque compo­sante à l’ori­gine de l’étran­geté dans le ciel », confie un membre éminent de l’or­ga­ni­sa­tion.

Car, si « dans la plupart des cas », ces phéno­mènes sont expliqués « de façon très prosaïque », le fait que les avions, les satel­lites, les astres, ou encore les lanternes n’aient pas été recon­nus doit lui aussi pouvoir s’ex­pliquer. Cela peut être le simple effet de nuages, ou d’éclai­rages fuyants, qui font que l’avion appa­raît sans ailes ; ou des phéno­mènes physiques plus complexes, comme des cour­bures de rayon ou des foudres en boule.

À Conches-en-Ouches, c’est ainsi une concor­dance de facteurs qui a fait que les témoins ont observé un OVNI quand il s’agis­sait en réalité d’un avion mili­taire. Il venait en effet à l’en­contre des témoins, qui se déplaçaient en voiture. La ligne de visée n’ar­rê­tait donc pas de pivo­ter, et c’est ce même « phéno­mène pivot » qui donnait l’im­pres­sion que l’ap­pa­reil était station­naire.

Malgré les trésors de logique déployés par ses cher­cheurs, 5 % des 9 000 cas recen­sés par le GEIPAN en 40 ans restent tota­le­ment inex­pliqués. On les appelle les cas D et ils concernent les affaires dont les taux de proba­bi­lité des hypo­thèses formu­lées sont infé­rieurs à 50 %. Persistent alors toujours des « rési­dus d’étran­geté », les affaires étant même parfois « telle­ment invrai­sem­blables que le GEIPAN n’es­saie même pas de formu­ler une hypo­thèse ».

Un phéno­mène étudié par le GEIPAN

Pour l’or­ga­ni­sa­tion, cela ne signi­fie pas que ces cas D sont syno­nymes de visites extra­ter­restres, d’au­tant qu’ils « ne se parlent pas entre eux ». Devant l’inex­pliqué, certains témoins ont tôt fait d’ima­gi­ner qu’ils ont croisé la route de membres d’une civi­li­sa­tion extra­ter­restre embarqués à bord d’un engin volant, au détour d’une natio­nale de campagne. Mais du côté des auto­ri­tés, qu’en­vi­sage-t-on de faire si un pareil phéno­mène se produit ?

Gestion de crise

C’est juste­ment ce manque d’élé­ments communs entre les cas D qui empêche la créa­tion, en France, d’un proto­cole bien arrêté en cas de visite impromp­tue des extra­ter­restres. L’objet d’un proto­cole serait ainsi de défi­nir un scéna­rio de gestion de crise, qui répon­drait à la ques­tion : « Que se passe-t-il lorsqu’ils sont là, ou que nous les avons décou­verts dans l’es­pace ? »

Dans le cas d’une arri­vée extra­ter­restre sur Terre, le GEIPAN imagine tout de même une syner­gie des forces entre la gendar­me­rie et la défense natio­nale, ainsi que l’avia­tion civile. Toutes travaillent d’ailleurs actuel­le­ment ensemble avec le GEIPAN, liées par une conven­tion rédi­gée à l’oc­ca­sion de la créa­tion de l’or­ga­ni­sa­tion. C’est proba­ble­ment la commu­nauté scien­ti­fique qui inter­vien­drait en premier lieu, pour tenter de trou­ver des moyens de commu­ni­ca­tion, et d’ana­ly­ser les tech­no­lo­gies déve­lop­pées par ces formes de vies extra­ter­restres intel­li­gentes.

Pour autant, ni la Commis­sion euro­péenne, ni l’Ar­mée de l’air, et encore moins le minis­tère de la Défense ne semblent aujourd’­hui vrai­ment préoc­cu­pés par une telle rencontre. Lorsqu’on contacte le minis­tère des Armées sur la ques­tion, celui-ci nous renvoie ainsi vers l’Ar­mée de l’air. Inter­ro­gée à son tour, elle affirme n’être en charge que « de la surveillance de l’es­pace, au sens de l’ac­ti­vité satel­li­taire ». Quant à Franck Gouéry et Lucía Caudet, atta­chés de presse à la commis­sion euro­péenne, ils « ne [croient] pas que cette ques­tion relève non plus de la compé­tence euro­péenne ».

Un repor­tage YouTube édifiant

Il existe pour­tant bien un proto­cole à respec­ter, rédigé et revu en 2013 outre-Atlan­tique par l’ins­ti­tut SETI (Search for Extra-Terres­trial Intel­li­gence, colla­bo­ra­teur de la NASA) et l’Aca­dé­mie inter­na­tio­nale d’as­tro­nau­tique, dans le cas non pas d’une visite à propre­ment parler, mais de l’in­ter­cep­tion d’un signal extra­ter­restre. « Il prévoit trois étapes prin­ci­pales », explique Seth Shos­tak, astro­nome et membre du comité perma­nent du SETI – tout en préci­sant qu’il n’a jamais été approuvé, ou offi­cia­lisé par les Nations Unies. « La première chose à faire est de véri­fier ce signal, pour s’as­su­rer qu’il est réel et qu’il n’est pas envoyé par les étudiants de l’école supé­rieure de je ne sais quoi », détaille-t-il avec humour.

« Ensuite, il faut préve­nir abso­lu­ment tout le monde, afin que d’autres astro­nomes puissent étudier ce signal et que tous les téles­copes possibles soient poin­tés en direc­tion de sa source, pour tenter d’en apprendre quelque chose », explique l’Amé­ri­cain. La dernière phase est proba­ble­ment la plus impor­tante : « Le proto­cole dit : “Ne répon­dez rien en retour sans une consul­ta­tion inter­na­tio­nale” », explique Seth Shos­tak, tout en préci­sant qu’il « n’a pas la moindre idée de ce que “consul­ta­tion inter­na­tio­nale” signi­fie ». L’as­tro­nome imagine que cette phase impliquera les Nations Unies, et une bonne part de scien­ti­fiques français.

Il image ensuite que les gouver­ne­ments du monde s’as­so­cie­ront, pour réunir un budget permet­tant d’en­trer en commu­ni­ca­tion avec les extra­ter­restres, grâce à des outils tels que des « radio­té­les­copes très puis­sants et très chères, mais qui nous permet­tront peut-être de savoir ce qu’ils nous disent ». Quant à l’ar­mée, elle ne devrait selon lui avoir aucun rôle à jouer. « Peut-être que Donald Trump voudra l’im­pliquer, mais elle ne pourra rien faire avec un signal prove­nant de plusieurs centaines d’an­nées-lumière ! » plai­sante-t-il.

Rela­tions longue distance

Si les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales offi­cielles ne semblent pour le moment pas s’in­té­res­ser à une rencontre extra­ter­restre, c’est parce qu’elle est encore « trop hypo­thé­tique », d’après Seth Shos­tak. Une vision que partage volon­tiers le GEIPAN, pour qui la ques­tion « est pour le moment trop pros­pec­tive pour trou­ver un inté­rêt opéra­tif ». « Si en 1480 les popu­la­tions des Caraïbes avaient créé un proto­cole au cas où des navires euro­péens arri­ve­raient un jour dans leurs ports, tout le monde se serait moqué d’elles », compare Seth Shos­tak.

« L’ab­sence de preuve n’est pas une preuve d’ab­sence »

Le fait est que les navires euro­péens ont bien fini par accos­ter, et que « d’ici 20 ans, nous trou­ve­rons une preuve de l’exis­tence d’une vie extra­ter­restre », assure l’as­tro­nome avec opti­misme. D’après le cher­cheur, le public, habi­tué des extra­ter­restres ciné­ma­to­gra­phiques et télé­gé­niques, est « prêt » à rece­voir la nouvel­le… en tout cas aux États-Unis. « Si vous leur deman­dez, 80 % des Améri­cains vous dirons qu’ils sont sûrs que les extra­ter­restres existent. S’ils lisent demain dans le jour­nal que les scien­ti­fiques ont reçu un signal, je ne crois même pas qu’ils devien­draient dingues. Ils se diront juste qu’ils étaient sûrs que cela arri­ve­rait », estime Seth Shos­tak.

Qu’est-ce que diffé­ren­cie dès la lors la percep­tion française de celle des Améri­cains ? Pour l’as­tro­nome, les scien­ti­fiques français, à l’ins­tar des Alle­mands, des Anglais ou des Italiens, possèdent « l’ex­per­tise, l’argent, les téles­copes et la tech­no­lo­gie. Ils pour­raient très bien cher­cher cette vie extra­ter­restre, mais ils décident de ne pas le faire. »

Ce qui n’est pas tout à fait vrai, puisque l’Agence spatiale euro­péenne (ESA) admet volon­tiers qu’é­tant donné « la taille de l’uni­vers – il y a au moins 100 milliards d’étoiles dans notre seule galaxies et peut-être 100 milliards de galaxies d’une taille compa­rable épar­pillées dans l’es­pace –, peu de scien­ti­fiques croient que la Terre est la seule planète à abri­ter la vie ». Pour autant, dans un souci de mesure étran­ger aux Améri­cains, ses recherches en matière d’exo­bio­lo­gie se bornent à de discrets commu­niqués, quand la NASA imagine déjà des tenta­cules sous la surface d’Eu­rope.

Le problème serait donc avant tout cultu­rel. Même si le GEIPAN admet « n’avoir aucun élément pour exclure l’hy­po­thèse extra­ter­restre, et que l’ab­sence de preuve n’est pas une preuve d’ab­sence », ses chances d’être un jour confronté à un ovni d’ori­gine extra­ter­restre sont à l’en croire extrê­me­ment faibles. Ce qu’ad­met volon­tiers Seth Shos­tak, convaincu que notre rela­tion avec les extra­ter­restres est vouée à être vécue à distance. « Ils ne vien­dront sur Terre que dans les films ! » assure-t-il. Le dépla­ce­ment leur coûte­rait en effet très cher, et il nous faudrait certai­ne­ment des années avant de pouvoir répondre à l’un de leurs signaux pour orga­ni­ser une réunion.

Est-ce une soucoupe volante ou une feuille ?

« S’ils sont à 100 années-lumière de nous – ce qui est très proche à l’échelle cosmique – et que nous détec­tons un signal, ils ne le sauront pas avant très long­temps. Aujourd’­hui, nos fusées volent à 40 ou 50 kilo­mètres par seconde. Pour atteindre sur l’étoile la plus proche, cela leur pren­drait 100 000 ans. Les extra­ter­restres ont certai­ne­ment de meilleurs vais­seaux que nous, mais se dépla­cer d’un système solaire à un autre demande une somme d’éner­gie diffi­ci­le­ment conce­vable », explique l’as­tro­nome, qui n’ex­clut pour autant pas tota­le­ment qu’une rencontre physique puisse avoir lieu un jour. Car on ne peut être sûr de rien.

Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’ils n’au­ront pas le loisir de garer leur soucoupe volante dans les vignes de Château­neuf-du-Pape. En effet, depuis novembre 1954, un arrêté anti-ovni pris par le maire Lucien Jeune prévoit que « le survol, l’at­ter­ris­sage et le décol­lage d’aé­ro­nefs dits “soucoupes volantes” (…) sont inter­dits sur le terri­toire de la commune ». Toujours en vigueur, il consti­tue la preuve irré­fu­table qu’au moins une commune de France est prête à accueillir les extra­ter­restres. Avec une volée de bois vert et une contra­ven­tion.


Couver­ture : Jean-Pierre Pernault n’est pas prêt. (TF1/Ulyces.co)


 

Plus de mystère