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Est-il possible, comme le promet Emmanuel Macron, de rebâtir Notre-Dame en cinq ans grâce à la technologie ?

par Laura Boudoux | 19 avril 2019

Le colosse

Figé dans la lumière décli­nante de ce lundi 15 avril, l’in­té­rieur déserté et stupé­fait de la cathé­drale contraste terri­ble­ment avec l’agi­ta­tion qui l’en­toure. Les bancs en bois sont plon­gés dans une obscu­rité oran­gée, des braises flam­boyantes tombant en miette du plafond de Notre-Dame de Paris. À plus de dix mètres du sol, un trou béant se forme dans la char­pente du XIIIe siècle et bien­tôt, la flèche et le coq iconiques de la cathé­drale s’ef­fon­dre­ront, sous les yeux rougis de milliers de Pari­siens.

Contrai­re­ment à certaines brigades étran­gères, les Sapeurs-pompiers de France attaquent le feu par l’in­té­rieur, pour tenter de mini­mi­ser les dégâts. Une tech­nique qui leur permet ce lundi soir de sauver de précieux trésors renfer­més dans Notre-Dame, mais qui s’avère vite dange­reuse. Il est un peu plus de 20 heures quand la flèche se fend en deux et bascule au ralenti dans le vide, emme­nant avec elle les flammes qui la consu­maient depuis de longues minutes. Les pompiers sortent de la cathé­drale et décident de lais­ser le relais à Colos­sus. Le robot de 500 kilos entre en ces lieux sacrés, et éclaire la nef de sa lumière blanche et crue, avant de braquer son canon vers le toit, en direc­tion du brasier.

Colos­sus sur le terrain

L’en­gin fabriqué par Shark Robo­tics, une société française instal­lée à La Rochelle, est télé­com­mandé par les pompiers à distance. « Il permet d’éteindre et de faire bais­ser la tempé­ra­ture à l’in­té­rieur de la nef », explique Gabriel Plus, le porte-parole des pompiers, aux médias massés devant la cathé­drale. Une tech­no­lo­gie précieuse, qui a aidé les 400 pompiers dépê­chés sur place à venir à bout de l’in­cen­die, au milieu de la nuit. Les dégâts sont colos­saux mais les beffrois ont été sauvés, tout comme la plupart des vitraux.

Le feu n’est pas encore éteint lorsqu’Em­ma­nuel Macron, sur le parvis intact de Notre-Dame, annonce que la France fera « appel aux plus grands talents pour rebâ­tir la cathé­drale ». Dès le lende­main, et tandis que les plus grandes fortunes du pays annoncent des dons de centaines de millions d’eu­ros, le président promet que cette icône de l’his­toire de France sera recons­truite « plus belle encore, d’ici cinq années ». Une annonce auda­cieuse d’après les obser­va­teurs, dont certains esti­maient, au soir de la catas­trophe, qu’il faudrait entre 20 et 30 ans pour réno­ver Notre-Dame.

« Grâce aux nouvelles tech­no­lo­gies, le chan­tier peut être accé­léré, et les travaux ne pren­dront pas autant de temps que ce que j’ai pu entendre », estime pour sa part Denis Lachaud, le PDG de Life 3D, la société qui a scanné la cathé­drale en 3D pour les travaux de réno­va­tion. « Je suis plus opti­miste, car si l’on nous fait part d’une volonté de la recons­truire à l’iden­tique, nous pour­rons ressor­tir les dimen­sions de chacune des poutres dans les combles, dessi­ner la plupart des éléments, et les faire passer en produc­tion assez rapi­de­ment », explique-t-il.

Crédits : Life 3D

« Il existe une inten­tion commune de recons­truire Notre-Dame dans les plus brefs délais, et il sera pour cela impos­sible d’évi­ter l’uti­li­sa­tion de la tech­no­lo­gie », abonde Giacomo Massari, le cofon­da­teur de Tor Art. La société italienne, qui allie robo­tique, numé­ri­sa­tion, design et sculp­ture, est connue pour avoir fait renaître en 2016 l’Arc monu­men­tal de Palmyre, en Syrie, détruit par Daech. « Les nouvelles tech­no­lo­gies vont révo­lu­tion­ner le monde de la construc­tion pour de nombreuses raisons, que ce soit le coût, la sécu­rité, mais aussi la rapi­dité d’exé­cu­tion. Leur utili­sa­tion aidera sûre­ment à recons­truire plus rapi­de­ment Notre-Dame, et même à la recons­truire d’une meilleure manière », imagine-t-il.

Mais malgré toute la tech­no­lo­gie à dispo­si­tion, Notre-Dame est un édifice datant en bonne partie du Moyen-Âge, et qui doit donc être traité avec soin après l’épi­sode trau­ma­tique de l’in­cen­die. « Le chan­tier va être long, car il y aura des phases de conso­li­da­tion de l’édi­fice, une véri­fi­ca­tion de la struc­ture, et il va falloir écha­fau­der toutes les façades. Il faudra égale­ment étayer la cathé­drale, parce qu’elle a beau­coup souf­fert de l’in­cen­die, et sa stabi­lité a été gran­de­ment enta­mée », assure ainsi Denis Lachaud.

BIM

S’il a fallu 182 ans pour bâtir Notre-Dame, les nouvelles tech­no­lo­gies devraient permettre d’ac­cé­lé­rer gran­de­ment sa résur­rec­tion prochaine. Équipé d’un scan­ner 3D Leica P50, Denis Lachaud a commencé à passer la cathé­drale au peigne fin en 2016, pour Le Bras Frères, la société qui gérait jusqu’à lundi dernier la réno­va­tion de la cathé­drale. « Nous avons fait un scan de l’en­ve­loppe exté­rieure, des combles et de l’in­té­rieur de la flèche pour le calcul des écha­fau­dages, mais aussi pour anti­ci­per le passage des maté­riaux, ou encore le rempla­ce­ment des poutres », explique le PDG de Life 3D.

Un scan­ning laser de Notre-Dame
Crédits : Andrew Tallon

Un travail d’or­fèvre qui « permet de captu­rer des points avec une préci­sion milli­mé­trique jusqu’à un kilo­mètre, en fonc­tion du type de maté­riaux et de leur couleur ». Il en résulte aujourd’­hui des plans très précis qui pour­ront être utili­sés pour la recons­truc­tion de la cathé­drale à l’iden­tique. « La densité de points au niveau des façades, des toitures, de la char­pente et des vitraux oscille entre 2 et 5 milli­mètres. La flèche était très noire au moment de mon inter­ven­tion, en consé­quence, nous avons envi­ron un point tout les un ou deux centi­mètres sur la partie la plus haute », détaille Denis Lachaud, assu­rant que « ces données très précises et parfai­te­ment fiables » accé­lé­re­ront la renais­sance de Notre-Dame.

Le spécia­liste imagine déjà que des modé­li­sa­tions BIM (Buil­ding Infor­ma­tion Mode­ling) vont pouvoir être effec­tuées, afin de permettre aux futurs construc­teurs de passer rapi­de­ment en phase d’exé­cu­tion. Ce proces­sus basé sur un modèle intel­li­gent permet aux profes­sion­nels de l’ar­chi­tec­ture, de l’in­gé­nie­rie et de la construc­tion de créer des modèles numé­riques en 3D, en se basant sur des carac­té­ris­tiques physiques données.

Mais les profes­sion­nels de la construc­tion ne sont pas les seuls à avoir immor­ta­lisé Notre-Dame sous toutes ses coutures. Jour­na­liste et cofon­da­trice du média de docu­men­taires en VR Targo, Chloé Roche­reuil a passé trois mois dans la cathé­drale pour son repor­tage diffusé au mois de janvier 2019. Alors loin d’ima­gi­ner qu’une telle tragé­die pouvait adve­nir, elle voit aujourd’­hui une toute nouvelle utilité à son docu­men­taire. « Nous voulions permettre aux gens de décou­vrir ce lieu, et nous avons eu accès à des endroits qui ne sont pas montrés au public habi­tuel­le­ment, c’est-à-dire une partie des toits, l’in­té­rieur des clochers, ou encore la sacris­tie », se souvient-elle.

« La VR permet d’ap­pré­hen­der les volumes incroyables de Notre-Dame et son utili­sa­tion prend aujourd’­hui tout son sens. Je n’ai pas encore remis le casque VR pour revoir le repor­tage, mais je suis certaine que l’émo­tion sera là, même si rien ne sera jamais plus beau que la vraie. C’est un docu­ment précieux que nous avons », assure-t-elle, préci­sant qu’elle n’a pour le moment pas été contac­tée pour la récu­pé­ra­tion de ces images.

Crédits : Ubisoft

La direc­trice artis­tique Caro­line Miousse, quant à elle, a scruté Notre-Dame sous tous ses angles pendant deux ans pour la recons­truire, plus vraie que nature, pour les besoins du jeu Assas­sin’s Creed Unity, sorti en 2014. Tout comme le docu­men­taire de Caro­line Roche­reuil replonge les spec­ta­teurs dans la cathé­drale Notre-Dame pré-incen­die, celle d’Ubi­soft trans­porte les joueurs dans le Paris de la Révo­lu­tion. Un jeu qui devient aujourd’­hui un véri­table témoi­gnage histo­rique, et un autre outil poten­tiel pour le prélude à la recons­truc­tion.

Après la concep­tion vien­dra le temps de la construc­tion à propre­ment parler, et l’uti­li­sa­tion de l’im­pres­sion 3D fait ici débat. Pour Giacomo Massari, « il sera néces­saire d’uti­li­ser des impri­mantes 3D, des machines CNC [compu­ter nume­ri­cal control, ou commande numé­rique par calcu­la­teur] et des scan­ners 3D ». Si la char­pente de Notre-Dame était surnom­mée La Forêt, c’est bien parce qu’il a fallu abattre 21 hectares de chênes, certains ayant jusqu’à 400 ans, pour la bâtir. Chaque poutre prove­nait d’un arbre diffé­rent, et cet exploit serait aujourd’­hui impos­sible à réali­ser de nouveau. « Sur notre terri­toire, nous n’avons plus d’arbres d’une taille telle que ceux qui ont été coupés au XIIIe siècle et qui consti­tuaient ce qu’on appelle la forêt primaire », explique Bertrand de Feydeau, le vice-président de la Fonda­tion du Patri­moine.

D’après lui, « il va donc falloir mettre en œuvre des tech­no­lo­gies nouvelles qui lais­se­ront à l’ex­té­rieur l’as­pect de la cathé­drale telle que nous l’ai­mons, mais qui ne permet­tront pas cette visite mysté­rieuse à la grande forêt de la cathé­drale ». De son côté, Denis Lachaud n’ima­gine pas que l’im­pres­sion 3D puisse être utili­sée pour les éléments struc­tu­rels, qui seront rebâ­tis selon lui « grâce à une construc­tion clas­sique ». Il voit tout de même cette tech­no­lo­gie faire partie du projet pour « les modé­na­tures, les éléments d’or­ne­ment des façades, qui ont été très endom­ma­gées ou détruites par le feu ».

Un chan­tier monu­men­tal

Si les scan­ners 3D, les repro­duc­tions virtuelles et les images VR de Notre-Dame pour­raient faire l’objet d’une utili­sa­tion fortuite, bien éloi­gnée pour certaines de leur objec­tif premier, les nouvelles tech­no­lo­gies s’im­posent peu à peu comme une solu­tion idéale pour la conser­va­tion et la restau­ra­tion des monu­ments histo­riques. « Il est essen­tiel d’uti­li­ser ce genre d’ou­tils en terme de conser­va­tion de nos bâti­ments. Nous avons ainsi scanné l’Ély­sée, les châteaux de Compiègne, de St-Germain-en-Laye, de Fontai­ne­bleau, l’Arc de Triomphe, etc. Nous savons désor­mais que s’il y a le moindre problème sur l’un de ces édifices, nous possé­dons une donnée exhaus­tive et fiable, qui permet de recons­truire à l’iden­tique », explique Denis Lachaud.

Mapping laser de l’in­té­rieur de Notre-Dame
Crédits : Andrew Tallon

Il salue au passage le travail effec­tué en Syrie par Tor Art, « les mesures des œuvres ayant été faites là-bas en photo­gram­mé­trie et non en laser­gram­mé­trie » comme dans le cas de Notre-Dame. À la manière de celles et ceux qui enre­gistrent systé­ma­tique­ment leurs photos de vacances sur des disques durs, la tech­no­lo­gie permet­tra de sécu­ri­ser l’ave­nir du patri­moine histo­rique et cultu­rel, en immor­ta­li­sant l’ar­chi­tec­ture de chaque bâti­ment. En plus d’être gravés dans le marbre et la roche, ils auront ainsi une exis­tence numé­rique, qui leur permet­tra de renaître ou d’être restau­rés au moment venu.

Pour les experts, ces numé­ri­sa­tions 3D des édifices et œuvres d’art devraient deve­nir systé­ma­tiques. Lorsque Giacomo Massari a assisté, impuis­sant, aux images de destruc­tion du patri­moine syrien, il s’est ainsi empressé de scan­ner l’Arc monu­men­tal de Palmyre, dans un réflexe de sauve­tage de la dernière chance. Pour recréer un tel édifice, « il faut d’abord récu­pé­rer les données 3D, qui doivent bien sûr être acquises avant que l’évé­ne­ment domma­geable ne se produise, puisqu’elles permettent d’être aussi fidèle que possible à l’ori­gi­nal », explique-t-il.

« Vient ensuite le choix du maté­riau. Dans le cas de l’Arc de Palmyre, nous avons choisi une pierre égyp­tienne, car nous n’avions pas accès au marbre syrien à cette époque-là. Il y a ensuite un travail d’in­gé­nie­rie des pièces, qu’il faut divi­ser en fonc­tion du meilleur ajus­te­ment à la pierre restante. Il faut égale­ment créer un système de construc­tion appro­prié, afin de faci­li­ter l’ins­tal­la­tion, et d’amé­lio­rer la résis­tance et la stabi­lité de la pièce d’ori­gine », détaille Massari.

Une repro­duc­tion à petite échelle de l’Arc
Crédits : Tor Art

Pour termi­ner la version moderne de l’Arc monu­men­tal, Tor Art a fait appel à l’ex­per­tise d’un « robot anthro­po­morphe, pour décou­per les pièces dans le respect total de la forme initiale ». Du design à la construc­tion finale, ces nouvelles tech­no­lo­gies sont d’après lui la solu­tion la plus perti­nente. Il reste malgré tout du chemin avant qu’elles ne s’im­posent complè­te­ment sur les chan­tiers.

« Nous traver­sons une phase d’ac­cep­ta­tion de la part des experts qui disposent du pouvoir déci­sion­nel. Malheu­reu­se­ment, cela pren­dra encore du temps avant que ces tech­no­lo­gies ne deviennent la solu­tion ultime, car je perçois beau­coup de diffé­rences de points de vue sur le sujet », assure Giacomo Massari. « Il existe un défi géné­ra­tion­nel en ce qui concerne l’ap­proche de la réno­va­tion et de la recons­truc­tion. » Mais que repré­sente une géné­ra­tion au regard de l’his­toire de Notre-Dame ?


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