par Legs McNeil | 0 min | 11 avril 2015

Radio-jour­­na­­lisme

Cette année, This Ameri­­can Life fête ses vingt ans.

Oh, vrai­­ment ? Je ne le savais même pas.

Vous avez rejoint l’émis­­sion il y a dix ans. Qu’est-ce qui vous y a amenée ?

Oui, un peu plus à vrai dire : onze ans. J’ai commencé en janvier 2004. ulyces-serialitw-02La première fois que je l’ai enten­­due, j’étais au volant, en repor­­tage pour le Concord Moni­­tor, la rédac­­tion où travaillais à l’époque dans le New Hamp­­shire. Je n’avais jamais rien entendu de tel. Je ne savais pas de quoi il s’agis­­sait. C’est juste passé à la radio et je me suis deman­­dée ce que c’était. Cela me parais­­sait si diffé­rent de tout ce que j’avais connu… Immé­­dia­­te­­ment, je me suis dit : « Peu importe ce que c’est, je veux en faire partie ! » Après quoi j’ai pu réali­­ser quelques histoires en free-lance pour l’émis­­sion au cours des années qui ont suivi. J’ai dû en faire trois ou quatre pour eux. J’étais jour­­na­­liste papier à l’époque. Et puis une place s’est libé­­rée pour un poste de produc­­teur. Je crois me souve­­nir qu’un de mes amis m’en a parlé. D’une manière ou d’une autre, j’ai décou­­vert qu’il y avait un poste à pour­­voir et j’ai postulé. En tant que jour­­na­­liste print, je m’oc­­cu­­pais essen­­tiel­­le­­ment de poli­­tique : poli­­tique d’État, campagnes prési­­den­­tielles, pouvoir légis­­la­­tif, des choses comme ça. J’étais plutôt douée, mais je devais faire un effort pour m’in­­té­­res­­ser vrai­­ment aux sujets sur lesquels j’écri­­vais. Je le faisais, mais disons que je n’y mettais pas tout mon cœur, je savais que je voulais faire autre chose. Mais rien qu’en free-lance, je me souciais bien plus des histoires que j’avais réali­­sées pour This Ameri­­can Life que de toutes celles que j’avais pu écrire dans les jour­­naux.

Est-ce la radio qui vous atti­­rait ?

Non, pas préci­­sé­­ment. Pas à l’époque. Peut-être davan­­tage main­­te­­nant, car j’en fait depuis très long­­temps. Mais je ne me disais pas : « Oh, je dois à tout prix passer à la radio ! » Je voulais seule­­ment racon­­ter ce genre d’his­­toires.

Sauriez-vous expliquer les raisons du succès de This Ameri­­can Life aux États-Unis ?

Je pense sincè­­re­­ment que l’émis­­sion jouit du fait de ne ressem­­bler à aucune autre. Nous sommes doués pour struc­­tu­­rer les histoires, pour trou­­ver le meilleur moyen de racon­­ter des faits. Chaque histoire est un casse-tête. Ce n’est pas comme si nous avions trouvé une formule qui fonc­­tionne et qu’il suffi­­sait de l’ap­­pliquer à chaque fois. On se demande toujours quelle est la meilleure façon de racon­­ter telle ou telle histoire. Lorsque j’édite une histoire pour This Ameri­­can Life, j’ap­­prends toujours quelque chose, c’est comme un nouveau puzzle à chaque fois. Et je pense que le soin qu’on y apporte, combiné à l’ex­­cel­­lence du repor­­tage, du grand jour­­na­­lisme – du moins j’aime à le penser –, sont les raisons qui font que les gens y sont aussi sensibles.

Quelles diffé­­rences essen­­tielles y a-t-il entre jour­­na­­lisme papier et jour­­na­­lisme radio ?

Je ne sais pas s’il y en a. Je ne me suis pas souvent demandé : « Si je le faisais pour un maga­­zine, en quoi serait-ce diffé­rent ? » Je pense que les tech­­niques sont très diffé­­rentes, déjà, car il s’agit d’un autre média : je choi­­si­­rai l’en­­re­­gis­­tre­­ment que j’uti­­lise dans une histoire réali­­sée pour la radio diffé­­rem­­ment d’une cita­­tion que j’in­­té­­gre­­rai à un article de maga­­zine, simple­­ment en raison de l’ef­­fet que le son produit sur l’his­­toire. En d’autres termes, je crois qu’il est impé­­ra­­tif de distin­­guer les deux. Prenons par exemple la façon dont je m’ex­­prime actuel­­le­­ment tout en réflé­­chis­­sant : on pour­­rait m’en­­re­­gis­­trer durant cinq secondes faisant : « Je ne… qu… Je ne… je ne sais pas. » Utilisé dans un cadre sonore, ces hési­­ta­­tions sont très évoca­­trices.

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Ira Glass a créé This Ameri­­can Life en 1995

Si on imagine la même chose sur papier, on se deman­­dera ce que ça vient faire là. Ce n’est pas aussi utile, à mon avis. Ainsi, on peut utili­­ser des passages dans une histoire radio dont on ne ferait pas une cita­­tion dans un article de maga­­zine, et cela vous simpli­­fie gran­­de­­ment la tâche, car le son évoque déjà beau­­coup de choses en lui-même. Le contraire est aussi vrai : lorsque la personne inter­­­ro­­gée est ennuyeuse ou s’ex­­prime sur un ton suffi­­sant, agaçant ou autre… Cela pardonne beau­­coup moins à la radio. Du coup, cela peut donner lieu à une cita­­tion parfaite sur papier, mais si je venais à l’en­­tendre, quelque chose en moi y serait réfrac­­taire à cause de la façon dont dont la personne s’ex­­prime sur l’en­­re­­gis­­tre­­ment. On se préoc­­cupe beau­­coup moins de ces choses à l’écrit. Je pense donc que la façon de struc­­tu­­rer et de choi­­sir un enre­­gis­­tre­­ment et un script pour une histoire radio est diffé­­rente de la façon dont on choi­­sira entre son écri­­ture et des cita­­tions dans un maga­­zine. Mais s’agis­­sant pure­­ment de la façon de faire le repor­­tage, je ne pense pas qu’il y ait une grande diffé­­rence. Mais je n’ai jamais écrit de longs repor­­tages pour des maga­­zines, pas depuis au moins dix ans, donc je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en parler !

Serial

Comment vous est venue l’idée de créer Serial ?

Julie Snyder, l’autre produc­­trice délé­­guée, travaille sur This Ameri­­can Life depuis dix-neuf ans envi­­ron. C’est l’une des produc­­trices à l’ori­­gine de l’émis­­sion. Nous avions réalisé plusieurs projets ensemble par le passé, et elle a eu envie d’es­­sayer quelque chose de nouveau. Nous avons eu une première idée qui a laissé l’équipe perplexe, ça ne les bran­­chait pas plus que ça. Mais Ira, le créa­­teur de This Ameri­­can Life, m’a dit au télé­­phone : « Écou­­tez, si vous voulez déve­­lop­­per une autre idée, je vous soutien­­drai, mais est-ce que vous en avez d’autres ? »

Cette affaire soulève de nombreuses ques­­tions, notam­­ment d’ordre social ou judi­­ciaire.

Rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, on dirait que j’ai fait ça sur un coup de tête, mais j’y ai réflé­­chi en amont. Je voulais produire un genre de docu­­men­­taire qui se construi­­rait peu à peu, de semaine en semaine, comme les chapitres d’un livre. Immé­­dia­­te­­ment, il a semblé inté­­ressé et m’a demandé ce que serait l’his­­toire. De notre côté, on lui a donné deux ou trois exemples d’his­­toires pour se faire une idée de ce que cela pour­­rait donner, on en a choisi une assez vite et c’était parti. Tout s’est passé rapi­­de­­ment. On n’a pas passé des semaines entières à se creu­­ser les méninges, c’était l’his­­toire d’une ou de deux conver­­sa­­tions. J’ai choisi ce projet par goût person­­nel. J’aime les livres audio, j’aime me plon­­ger dans une histoire sur de longues périodes de temps, et avoir l’im­­pres­­sion de vivre dans un monde qui a été créé pour moi. C’est ce que j’aime écou­­ter. Je voulais simple­­ment recréer cette sensa­­tion.

De quoi parle la première saison ?

Elle traite d’une affaire de meurtre à Balti­­more, datant de 1999. Hae Min Lee, une jeune lycéenne de 18 ans, a disparu un jour après l’école. Personne ne savait ce qui lui était arrivé. La police l’a recher­­chée, tout le monde s’y est mis. Et son corps a été retrouvé un mois plus tard dans un parc muni­­ci­­pal : elle avait été étran­­glée et enter­­rée là. Peu après la décou­­verte – deux ou trois semaines plus tard –, Adnan Masud Syed, son petit ami d’un an plus jeune qu’elle – 17 ans à l’époque –, a été arrêté et reconnu coupable du meurtre. Il a toujours clamé son inno­­cence, et tout un groupe de gens le croyaient inno­cent. Quant aux preuves four­­nies, du moins ce que j’en ai vu dans un premier temps, elle semblaient plutôt maigres. Les ques­­tions que je me posais étaient donc les suivantes : « Que s’est-il réel­­le­­ment passé ? Comment cet homme a-t-il pu être condamné avec de telles preuves, et serait-il possible qu’il n’ait rien fait ? » C’était le leit­­mo­­tiv de la première saison. En gros, elle raconte l’his­­toire de l’af­­faire et de ces jeunes, de leur monde de lycéens et de leurs origines. Il y a égale­­ment une seconde trame de récit narrant la façon dont j’ai enquêté sur les faits dans cette affaire, de manière aussi pous­­sée que possible.

Pourquoi avoir choisi de rouvrir une affaire clas­­sée il y a plus de dix ans ?

En réalité, je travaillais déjà sur cette affaire pour This Ameri­­can Life. Je m’y étais lancée en songeant que cela pour­­rait peut-être faire un sujet d’une heure pour l’émis­­sion. Et puis quand nous avons eu l’idée de Serial, je me suis dit qu’elle serait idéale. Beau­­coup de choses me parais­­saient inté­­res­­santes à propos de cette affaire, et il semblait y avoir assez de matière pour en faire une série et atti­­rer les gens d’une semaine à l’autre. Car cette affaire – comme une foule d’autres affaires crimi­­nelles aux États-Unis – soulève de nombreuses ques­­tions, notam­­ment d’ordre social ou judi­­ciaire.

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Sarah Koenig et Dana Chiv­­vis dans les studios
Crédits : Elise Berger­­son

Quand j’ai présenté l’af­­faire à Ira et Julie, ils m’ont demandé comment je souhai­­tais procé­­der. Il fallait que je leur explique de quoi les épisodes seraient consti­­tués. J’ai donc fait ça d’une façon très brouillonne : « Eh bien, on pour­­rait faire un épisode sur ça, et sur ça, et sur ça… », etc. Au final, j’avais écrit une quin­­zaine de pages. Je me suis lais­­sée empor­­ter et j’avais l’ébauche d’une douzaine d’épi­­sodes. Au final – et j’en suis très surprise –, cela a donné les douze épisodes de la première saison.

Comment avez-vous procédé pour réali­­ser chaque épisode ?

J’ai beau­­coup travaillé en amont, j’ai dû enquê­­ter pendant un an avant même de lancer l’émis­­sion. Mais ensuite, nous avons conti­­nué à travailler au fil des épisodes : ainsi l’his­­toire évoluait. Et la façon dont on voyait chaque épisode évoluait elle aussi au fur et à mur de leur concep­­tion, c’était véri­­ta­­ble­­ment un projet en temps réel. Nous avions deux missions : tout d’abord, chaque épisode devait avoir son propre arc narra­­tif, sa propre histoire. Les choses devaient avoir l’air de se suffire : on posait une ques­­tion en début d’épi­­sode qu’on essayait de creu­­ser autant que possible afin d’y appor­­ter une réponse à la fin. Puis on concluait sur une nouvelle inter­­­ro­­ga­­tion pour proje­­ter l’au­­di­­teur dans le prochain épisode, afin qu’il reste avec nous. On devait donc défi­­nir la struc­­ture interne de chaque épisode, mais égale­­ment garder en tête un arc plus vaste s’éten­­dant sur l’en­­semble de la série. Qu’est-on en train de bâtir et comment chaque épisode doit-il être construit pour donner l’im­­pres­­sion au terme de l’his­­toire d’ou­­vrir sur quelque chose de plus vaste ? On travaillait sur ces deux struc­­tures à plein temps. En défi­­ni­­tive, il nous a semblé que la meilleure façon de procé­­der serait d’em­­ployer les quatre ou cinq premiers épisodes à amener les audi­­teurs au point où j’en étais au début de mon inves­­ti­­ga­­tion. Car il y avait beau­­coup de choses à comprendre avant de pouvoir se deman­­der qui disait la vérité. Ainsi, la première partie de la saison vous ballade en quelque sorte à travers toutes les preuves de l’af­­faire. Puis on enchaîne sur mon enquête. Et durant la diffu­­sion, vous appre­­niez certaines choses la même semaine que moi, la struc­­ture de l’en­­semble est très chro­­no­­lo­­gique. Certaines parties sont théma­­tiques. Je savais qu’à un moment donné, je voulais parler du travail de la police, ou que je voulais voir si la reli­­gion d’Ad­­nan avait joué un rôle dans la façon dont il avait été pour­­suivi et jugé ; ce genre de choses. J’étais certaine que ces thèmes ressor­­ti­­raient quelque part, mais la struc­­ture restait essen­­tiel­­le­­ment chro­­no­­lo­­gique.

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Adnan Syed à l’époque des faits

De combien de personnes se compo­­sait l’équipe ?

Dans notre équipe ? Du côté édito­­rial, il n’y avait vrai­­ment que nous trois. Et on faisait appel à d’autres personnes pour écou­­ter durant le montage. Ira écou­­tait, ainsi qu’un autre produc­­teur de This Ameri­­can Life. Vers la fin, nous avons embau­­ché quelqu’un pour assu­­rer le montage de la série, pour ajou­­ter la musique et gagner du temps. À l’ori­­gine, c’est Julie qui s’en occu­­pait et cela repré­­sen­­tait beau­­coup trop de travail pour elle. On l’a donc délé­­gué à un ingé­­nieur du son. Et puis nous avions des gens qui s’oc­­cu­­paient de tout l’ad­­mi­­nis­­tra­­tif, qui aidaient un peu par-ci et par-là. Mais l’équipe de base, c’était nous trois : moi, Julie Snyder et Dana Chiv­­vis, une autre produc­­trice de la série.

Avez-vous travaillé avec d’autres jour­­na­­listes durant votre enquête ?

J’ai réalisé la majeure partie de l’enquête, et Dana a fait des recherches complé­­men­­taires. Je lui ai laissé des sections à débrous­­sailler pour moi. L’af­­faire impliquait beau­­coup de tech­­no­­lo­­gie cellu­­laire, de tech­­no­­lo­­gie liée aux antennes-relais et beau­­coup de factures de télé­­phone, ce genre de choses. Alors je lui ai dit : « Dana, fais ça. Je ne veux pas y avoir affaire, occupe-t’en ! » Dana a donc fait des recherches, Julie aussi parfois, mais pour ce qui est des entre­­tiens, j’étais pratique­­ment seule. J’ai essayé d’im­­pliquer le Balti­­more Sun en travaillant briè­­ve­­ment avec l’un de leurs repor­­ters en charge des affaires poli­­cières mais ça n’a pas marché car il était très occupé, et il ne parve­­nait pas à trai­­ter l’af­­faire aussi rapi­­de­­ment qu’il aurait fallu. Nous avons donc rapi­­de­­ment laissé tomber cette idée et je me suis débrouillée seule.

Faits et story­­tel­­ling

Quelle récep­­tion a reçu l’émis­­sion ?

C’était énorme. Nous pensions qu’at­­teindre 300 000 audi­­teurs était un objec­­tif opti­­miste, car ce sont les chiffres de la plupart des bons podcasts, ici. Nous nous disions qu’a­­vec ça, on pour­­rait entre­­prendre une nouvelle saison, cela justi­­fie­­rait l’exis­­tence de Serial. Résul­­tat, en l’es­­pace de cinq jours, nous avons atteint ces 300 000 audi­­teurs. Ça a pris immé­­dia­­te­­ment. Il me semble que nous avons atteint les cinq millions de télé­­char­­ge­­ments plus rapi­­de­­ment que n’im­­porte quel podcast sur iTunes. Aujourd’­­hui, on tourne autour d’un peu plus de 6,5 millions de télé­­char­­ge­­ments par épisode. Cela donne quelque chose comme 78 ou 79 millions d’au­­di­­teurs sur toute la série. Nous sommes rapi­­de­­ment deve­­nus le podcast le plus écouté au monde. C’était abso­­lu­­ment dingue ! Nous étions tous sous le choc, en perma­­nence. Je le suis encore. Je ne comprends pas, mais qu’im­­porte. C’était stupé­­fiant.

Comment expliquez-vous cet engoue­­ment ?

Derniè­­re­­ment, j’y ai beau­­coup pensé car on me pose la ques­­tion constam­­ment. Pendant long­­temps, je répon­­dais : « Je ne sais pas moi, je me contente de le faire. C’est vous qui écou­­tez, dites-moi ce que vous aimez là-dedans. » Mais j’ai bien conscience que ce n’était pas une réponse très satis­­fai­­sante. Je pense qu’il y a plusieurs raisons à cela.

Mon travail est de faire la lumière sur des faits, et je pense que c’est le rôle de tout jour­­na­­liste.

Je me souviens que l’une des premières choses qu’on s’est dite, c’était que la qualité du travail jour­­na­­lis­­tique, du repor­­tage à la véri­­fi­­ca­­tion des faits, ne pâtira pas du fait qu’il s’agisse d’un podcast. Serial devait être aussi bon que n’im­­porte quelle autre émis­­sion de radio. Nous étions tous intran­­si­­geants là-dessus. On ne pren­­drait pas de raccourci juste car c’était un podcast. Sûre­­ment pas. L’in­­ves­­ti­­ga­­tion devait être solide, et cela a été le cas. Ensuite, je pense que nous sommes parve­­nus à entraî­­ner les audi­­teurs dans l’aven­­ture avec moi.  J’étais parfai­­te­­ment à l’aise avec ma confu­­sion, ma frus­­tra­­tion, mon igno­­rance dans certains cas, avec le fait qu’il s’agis­­sait d’une histoire très émou­­vante, que c’était diffi­­cile psycho­­lo­­gique­­ment pour les gens impliqués, ainsi que pour moi-même. Je pense que les gens, eux aussi, ont réagi à tout cela. Pour eux, c’était proba­­ble­­ment très diffé­rent des autres types de travaux jour­­na­­lis­­tiques qu’ils avaient l’ha­­bi­­tude d’en­­tendre. Ce qui s’est passé aussi, c’est que nous avons construit l’émis­­sion comme une série télé. Il y avait une bande-annonce, un résumé des épisodes précé­­dents rappe­­lant ce qui s’était produit la semaine précé­­dente. Ce sont des conven­­tions télé­­vi­­suelles. On enten­­dait Adnan Syed télé­­pho­­ner de prison au début de chaque épisode, comme le géné­­rique qui défile au début d’une série TV. Je pense que ce qui s’est passé, c’est que les gens y ont réagi comme aux séries télé­­vi­­sées qu’ils regardent sur Netflix, etc. C’était nouveau pour eux. On n’a pas l’ha­­bi­­tude de réagir au jour­­na­­lisme comme on le fait devant un diver­­tis­­se­­ment. Je pense que c’était surpre­­nant et plai­­sant à la fois, mais aussi très étrange pour les gens – « Pourquoi est-ce que j’aime tant cette histoire de meurtre ? » –, et parfois boule­­ver­­sant. Mais pour moi, il s’agis­­sait unique­­ment de jour­­na­­lisme : c’est la façon dont je raconte des histoires depuis plus de dix ans main­­te­­nant. Sur le moment, je n’ar­­ri­­vais pas à saisir la diffé­­rence que cela pouvait faire pour les audi­­teurs, je crois.

Comment parve­­nez-vous à conci­­lier l’exi­­gence jour­­na­­lis­­tique avec cette recherche d’une struc­­ture narra­­tive forte ? Est-ce que cela soulève des ques­­tion­­ne­­ments éthiques ?

Je ne m’en suis pas vrai­­ment inquié­­tée, car nous avons traité l’af­­faire de manière extrê­­me­­ment respec­­tueuse et respon­­sable, d’après moi. Nous n’avons pas eu recours aux procé­­dés voyeurs et clichés qu’on voit parfois dans d’autres émis­­sions trai­­tant d’af­­faires crimi­­nelles. Il y a des chaînes de télé­­vi­­sion inté­­gra­­le­­ment dédiées à ces sujets, avec traces de mains ensan­­glan­­tées sur les murs et images de la victime souriante. Ce n’est pas ce que nous avons fait. Si vous jetez un œil à notre site, on y trouve très peu de photos, à vrai dire. Et celles que vous voyez viennent en réalité d’autres médias qui sont allés fouiller de vieilles archives, etc. Nous ne voulions pas de tout cela. Nous avons essayé d’être aussi respec­­tueux que possible envers tout le monde – pas seule­­ment la famille de la victime, mais tout le monde.

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Sarah Koenig dans les locaux de Serial
Crédits : Elise Berger­­son

Et notre envie initiale n’était pas malsaine. Il s’agis­­sait de faire la lumière sur cette affaire. Je pense que l’his­­toire qu’ont entendu le tribu­­nal et le public à propos de ce qui est arrivé à Hae Min Lee n’est pas la vérité. Je pense qu’il lui est arrivé autre chose. La ques­­tion était donc de savoir ce qui s’était réel­­le­­ment passé. Et je pense qu’il s’agit là d’une ques­­tion jour­­na­­lis­­tique tout à fait natu­­relle et valide. Le fait que les gens ont appré­­cié l’émis­­sion ne m’a pas dérangé du tout. J’ai l’im­­pres­­sion que ce que nous avons fait pour rendre cette histoire inté­­res­­sante et diver­­tis­­sante, faute d’un meilleur adjec­­tif, est ce que n’im­­porte quel auteur de non-fiction fait avec chaque histoire. Le but, c’est que les gens nous écoutent et nous suivent. C’est la raison pour laquelle il existe des intro­­duc­­tions anec­­do­­tiques, pourquoi nous faisons d’une personne ou d’une autre un person­­nage, ou que nous racon­­tons l’his­­toire d’une personne en parti­­cu­­lier pour illus­­trer tout un système ou une série de problèmes. Car nous savons qu’il nous faut rendre l’his­­toire acces­­sible et diver­­tis­­sante, afin que les gens conti­­nuent de nous suivre. Je ne pense pas que ce que nous avons fait soit diffé­rent de ce qu’on pour­­rait lire dans les pages du New Yorker, ou de son équi­­valent français. En ce sens, ce n’était pas si diffé­rent. Je pense que la diffé­­rence rési­­dait dans le média avant tout : c’est un podcast qui sonnait diffé­­rem­­ment, les gens n’y étaient pas habi­­tués. Le plus étrange, c’est que Serial soit devenu si popu­­laire. On ne se deman­­dait pas : « Est-ce qu’on a rendu l’his­­toire trop diver­­tis­­sante ? »

Votre senti­­ment à propos de la culpa­­bi­­lité de Syed a-t-il évolué au cours de l’enquête ?

J’ai souvent changé d’avis concer­­nant de nombreuses personnes de l’his­­toire, pas seule­­ment Adnan. Si je m’en réfère stric­­te­­ment aux faits, ils ne me mènent pas à une conclu­­sion solide. Si on aborde les choses sur le plan émotion­­nel ou psycho­­lo­­gique, tout est une ques­­tion de convic­­tion. Comme lorsque j’ai décidé que je n’ai­­mais pas être plon­­gée dans l’igno­­rance et que je me suis lancé dans cette enquête, chose que nous sommes nombreux à faire, à mon avis, lorsqu’on entend parler d’af­­faires crimi­­nelles. Aujourd’­­hui, je n’ai plus ce besoin de certi­­tude. Si je n’avais pas réalisé toute cette enquête, je crois que l’in­­cer­­ti­­tude me serait bien plus déran­­geante et frus­­trante. Mais le fait d’être incer­­taine après tant de recherches me fait me dire que je suis arri­­vée à bonne desti­­na­­tion. Ce n’est plus une ques­­tion de choix. Cela m’em­­bê­­tait terri­­ble­­ment au début, mais ce n’est plus le cas aujourd’­­hui. ulyces-serialitw-01

L’émis­­sion a-t-elle eu un impact sur la situa­­tion de Syed ?

Je ne sais pas. Je pense que tout un tas de gens qui couvrent l’af­­faire désor­­mais aiment à dire que Serial l’a aidé à faire entendre son appel. Sa demande a été accep­­tée après la diffu­­sion du podcast. Mais je me refuse à parler d’une rela­­tion de cause à effet. Qui sait sur quoi se base la cour pour prendre ses déci­­sions ? Elle ne se dit certai­­ne­­ment pas : « Tiens, je vois qu’il y a un podcast sur le sujet, je pense que je devrais exami­­ner son pour­­voi ! » Je ne pense pas que ce soit ce qui s’est passé. Les tribu­­naux comme l’État sont immanqua­­ble­­ment au courant de ce qui se passe dans le domaine public concer­­nant leurs affaires, mais de là à penser que cela a pu avoir un quel­­conque impact, je ne sais pas… Je sais que l’avo­­cat d’Ad­­nan a pu utili­­ser un nouvel affi­­da­­vit d’un témoin que j’ai loca­­lisé et qui m’a parlé. Ce qu’il a présenté à la cour était donc en partie dû à mon enquête. Mais pour ce qui est de la déci­­sion de la cour, je ne veux rien présu­­mer.

Avez-vous tiré certaines leçons de cette affaire, quant à votre rôle de jour­­na­­liste ?

J’ai beau­­coup appris durant cette histoire. C’était une leçon d’hu­­mi­­lité. J’ai compris qu’on en savait toujours moins que ce qu’on pensait. Même lorsqu’on a les faits suppo­­sés d’une histoire ou les faits d’une affaire, quand on commence à les décor­­tiquer, beau­­coup commencent petit à petit à s’éva­­nouir. Et je pense que cela m’a rendue plus atten­­tive aux suppo­­si­­tions, au fait de mettre en ques­­tion la véra­­cité et la fiabi­­lité d’une chose, la moti­­va­­tion des gens ou leur mémoire – même la mienne. Je suis deve­­nue telle­­ment plus incer­­taine au sujet de ma propre mémoire après avoir réalisé cette histoire. Je serais inca­­pable de vous dire ce que je faisais il y a vingt ans avec préci­­sion, par exemple. En ce qui concerne mon rôle de repor­­ter, je pense que cela n’a rien changé à ma façon de l’en­­vi­­sa­­ger : mon travail est de faire la lumière sur des faits, et je pense que c’est le rôle essen­­tiel de tout jour­­na­­liste.

Qu’en est-il de l’ave­­nir de la série ?

Eh bien, j’es­­père que l’émis­­sion a un avenir. Nous travaillons actuel­­le­­ment sur la deuxième saison, mais nous n’avons pas encore décidé de l’his­­toire. On a une petite liste, mais je ne veux pas dire quelles sont ces histoires car si cela se savait on m’en dépos­­sé­­de­­rait immé­­dia­­te­­ment ! C’est le souci avec le fait de deve­­nir célèbre : à présent, je dois m’inquié­­ter pour mon travail, m’inquié­­ter que quelqu’un me pique l’ex­­clu­­si­­vité. Enfin, on avance. J’ai du mal à imagi­­ner qu’on touchera un public aussi vaste avec la seconde saison qu’a­­vec la première, mais qui sait !


Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­sya Reznik. Couver­­ture : Sarah Koenig, par Elise Berger­­son.
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