par Legs McNeil | 0 min | 2 décembre 2016

Lorsque Michael Crich­­ton imagina l’uni­­vers de West­­world durant l’été 1972, les robots dysfonc­­tion­­nels qui peuplaient son parc d’at­­trac­­tion futu­­riste étaient encore méca­­niques. Le person­­nage de l’an­­droïde cow-boy inter­­­prété par Yul Bryn­­ner a beau saigner autant qu’un pot de sauce tomate percé, son visage n’est qu’un masque dissi­­mu­­lant un amas de câbles et d’acier. 40 ans plus tard, on retrou­­vait la même limite dans la série suédoise Real Humans – qui se voulait pour­­tant déran­­geante –, comme si l’homme se refu­­sait à imagi­­ner une alté­­rité huma­­noïde indis­­so­­ciable de lui-même.

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Yul Bryn­­ner dans le West­­world origi­­nal
Crédits : MGM

Peu d’œuvres de science-fiction ont osé fran­­chir le pas. La plus célèbre est de Philip K. Dick et sa trans­­po­­si­­tion à l’écran par Ridley Scott est dans toutes les mémoires. Les répli­­cants de Blade Runner saignent et pleurent comme nous, abusés par les souve­­nirs arti­­fi­­ciels implan­­tés dans leur cortex au moment de leur créa­­tion. À ce titre, la version 2016 de West­­world déve­­lop­­pée par HBO emprunte plus à l’œuvre de K. Dick qu’à la curio­­sité de Crich­­ton. Impos­­sible en effet de distin­­guer a priori l’an­­droïde synthé­­tique inter­­­pré­­tée par Evan Rachel Wood du visi­­teur humain qui s’éprend d’elle malgré lui, incarné par Jimmi Simp­­son. Mais ce qu’il y a d’iné­­dit avec la série West­­world, c’est la repré­­sen­­ta­­tion visuelle du proces­­sus de fabri­­ca­­tion des androïdes. Tandis qu’El­­don Tyrell, fonda­­teur de la Tyrell Corpo­­ra­­tion de Blade Runner, ne faisait qu’é­­voquer la façon dont les modèles de Nexus-6 sont conçus, la série créée par Jona­­than Nolan et Lisa Joy expose en détail la chaîne d’as­­sem­­blage des hôtes du parc à thème futu­­riste. La séquence du géné­­rique, conçue par le direc­­teur de créa­­tion Patrick Clair, met en scène des bras robo­­ti­­sés complexes qui tissent et sculptent des créa­­tures vivantes, homme ou animal, pour s’ache­­ver sur un détour­­ne­­ment de l’homme de Vitruve, symbole de l’hu­­ma­­nisme. La tech­­no­­lo­­gie utili­­sée pour fabriquer les hôtes paraît fort évoluée, certes, mais aussi étran­­ge­­ment fami­­lière. Et pour cause, elle existe déjà. Il faut juste lui lais­­ser du temps.

Une pièce du puzzle

En Finlande, on appelle ça de la pluie de neige : ce n’est ni de la pluie, ni de la neige, c’est pile entre les deux. Aux abords du Messu­­kes­­kus, le palais des congrès d’Hel­­sinki, la tempé­­ra­­ture est en-dessous de zéro. L’im­­mense complexe de 58 000 m² accueille pour la troi­­sième fois consé­­cu­­tive le festi­­val Slush, un événe­­ment incon­­tour­­nable de l’uni­­vers des start-ups et de la tech lancé en 2008 par un petit groupe d’en­­tre­­pre­­neurs finlan­­dais. Le slush, c’est cette neige presque fondue qui colle au sol et le rend sale et glis­­sant : le nom du festi­­val fait réfé­­rence avec un humour teinté d’une ironie toute scan­­di­­nave à la période de l’an­­née dépri­­mante à laquelle il est orga­­nisé. Les parti­­ci­­pants passent sous une bande­­role qui annonce clai­­re­­ment : « Personne de sain d’es­­prit n’au­­rait l’idée de venir en Finlande en novembre. À part toi, gros badass. Bien­­ve­­nue ! » À l’in­­té­­rieur, des milliers de personnes se pressent dans l’im­­pres­­sion­­nant pavillon pour assis­­ter aux confé­­rences de centaines d’in­­no­­va­­teurs venus du monde entier. De Spotify à Micro­­soft, bon nombre des acteurs majeurs du monde de la tech y sont repré­­sen­­tés, ainsi que près de 2 000 start-ups impa­­tientes de présen­­ter leurs produits « disrup­­tifs » aux inves­­tis­­seurs et au public d’ama­­teurs qu’ils sont venus amadouer. Dans l’air plane un voile de fumée à peine percep­­tible, à travers lequel les lumières écla­­tantes des projec­­teurs et des lasers se diffusent comme celle d’un réver­­bère par une nuit d’hi­­ver. Ce n’est là qu’un des nombreux détails ambiants qui font de Slush un des plus grands événe­­ments tech du monde. Les écrans, la musique et les shows emportent la foule des visi­­teurs à la rencontre d’un monde réso­­lu­­ment tourné vers le futur – ils seront plus de 15 000 à l’is­­sue des deux jours que dure le festi­­val. ulyces-biobots-07 Comment l’hu­­ma­­nité vivra-t-elle durant les 100 prochaines années ? C’est une des ques­­tions centrales de cette édition de Slush, à laquelle des acteurs de toutes les indus­­tries se proposent de répondre. Santé, éduca­­tion, life­­style, robo­­tique, méde­­ci­­ne… chacun pense avoir une pièce à appor­­ter pour aider à consti­­tuer le puzzle d’un avenir pas si loin­­tain. Qu’est-ce qu’un siècle dans l’his­­toire de l’hu­­ma­­nité, après tout ? Tout va déjà très vite et le rythme du progrès tech­­no­­lo­­gique ne cessera de s’ac­­cé­­lé­­rer, si l’on en croit les adeptes de la théo­­rie des tech­­no­­lo­­gies expo­­nen­­tielles, comme Neil Jacob­­stein. Chargé du dépar­­te­­ment Intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle et robo­­tique de la Singu­­la­­rity Univer­­sity, il explique que le concept d’ « expo­­nen­­tia­­lité » se rapporte aux « tech­­no­­lo­­gies telles que l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle, la robo­­tique, la biolo­­gie synthé­­tique et les nano­­te­ch­­no­­lo­­gies », qui ont ceci de commun qu’elles doublent leurs perfor­­mances tous les 18 à 24 mois. Cette progres­­sion rapide donne déjà lieu à des progrès spec­­ta­­cu­­laires dans de nombreux domaines, parmi lesquels celui de l’im­­pres­­sion 3D.

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Charles « Chuck » Hull n’ima­­gi­­nait pas ce que les choses en arri­­ve­­raient là, ce soir de 1983. Cette année-là, le grand public décou­­vrait les CD et les camé­­scopes. L’in­­gé­­nieur améri­­cain, lui, travaillait au sein d’une petite société fabriquant des revê­­te­­ments pour tables au moyen de lampes ultra­­vio­­let. La litho­­gra­­phie UV est une tech­­nique d’im­­pres­­sion qui permet de créer et de repro­­duire un produit en série, dérivé de la tech­­nique d’im­­pres­­sion d’es­­tampes origi­­nelle. Hull avait suggéré à ses  employeurs d’uti­­li­­ser cette tech­­no­­lo­­gie pour trans­­for­­mer rapi­­de­­ment des modé­­li­­sa­­tions infor­­ma­­tiques en proto­­types – c’est ce qu’on appelle le « proto­­ty­­page rapide ». Ils ont accep­­ter de lui donner un petit labo­­ra­­toire dans lequel il pouvait s’adon­­ner à ses expé­­riences le soir et les week-ends, sur une matière synthé­­tique molle. Pendant des mois, ça n’a rien donné. Jusqu’à ce fameux soir, où une forme a fini par émer­­ger du liquide.

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Chuck Hull

La matière sur laquelle il travaillait était un photo­­po­­ly­­mère, une substance synthé­­tique que l’ac­­tion de la lumière fait se trans­­for­­mer. Géné­­ra­­le­­ment à base d’acry­­lique, c’est une matière liquide jusqu’à ce que la lumière ultra­­vio­­lette ne la touche. Elle se soli­­di­­fie alors instan­­ta­­né­­ment. Cette méthode est appe­­lée stéréo­­li­­tho­­gra­­phie et c’est encore aujourd’­­hui une des tech­­niques prin­­ci­­pales d’im­­pres­­sion 3D. Ce soir-là, il n’y avait que Chuck Hull et sa femme pour s’en émer­­veiller – elle a eu la primeur d’ob­­ser­­ver le résul­­tat de ses travaux. L’an­­née suivante, l’in­­gé­­nieur a voulu dépo­­ser le brevet de sa décou­­verte. Manque de bol, trois Français étaient déjà passés par là. Le 16 juillet 1984, Jean-claude André, Olivier de Witte et Alain le Méhauté ont déposé le premier brevet pour la tech­­nique de « fabri­­ca­­tion addi­­tive », alors qu’ils travaillaient pour CILAS ALCATEL. Hull a dû pâlir de rage sur le coup, mais la chance a fini par lui sourire : le brevet français a été aban­­donné et il a pu enre­­gis­­trer le sien. Chuck Hull est offi­­ciel­­le­­ment devenu l’in­­ven­­teur de l’im­­pres­­sion 3D. Deux ans plus tard en 1986, il a fondé 3D Systems, qui trône au sommet d’un marché géné­­rant trois milliards de dollars par an, selon ses esti­­ma­­tions. « Et qui gran­­dit rapi­­de­­ment », ajoute-t-il. Il n’est effec­­ti­­ve­­ment pas rare en 2016 de croi­­ser un de ces cubes à trous qu’on appelle « impri­­mante 3D ». Pour le néophyte, leur fonc­­tion­­ne­­ment a quelque chose de magique : d’une simple pres­­sion sur une touche d’or­­di­­na­­teur, la tête d’im­­pres­­sion de la machine s’ac­­tive et repro­­duit avec une préci­­sion confon­­dante le tracé d’un design virtuel. Aujourd’­­hui, nombreux sont ceux qui voient en elle la tech­­no­­lo­­gie la plus révo­­lu­­tion­­naire de ces dernières années – ses récentes évolu­­tions sont incom­­pa­­rables à ce qu’elle était au XXe siècle. Elle sera un élément clé des prochaines avan­­cées majeures de la conquête spatiale, et certains y voient même l’ave­­nir de la méde­­cine ou de l’ali­­men­­ta­­tion. D’autres, comme Danny Cabrera, l’uti­­lisent pour recréer la vie.

BioBots

À seule­­ment 23 ans, Danny Cabrera est le cofon­­da­­teur de BioBots, une start-up spécia­­li­­sée dans la bio-impres­­sion 3D. Le prin­­cipe est simple : « BioBots, ce sont des impri­­mantes 3D qui fabriquent des tissus biolo­­giques à partir de cellules vivantes », dit-il. « Ça se résume à ça. »

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Danny Cabrera
Crédits : Penn State

Origi­­naire de La Havane, Danny Cabrera s’ins­­talle très jeune en Floride. En 2010, il entre au Miami Dade College, où il étudie la chimie. « Danny était un étudiant excep­­tion­­nel », se rappelle Hassan Al-Ali, un cama­­rade de l’école de méde­­cine. « Il faisait preuve d’une volonté à toute épreuve. Il se destine sans aucun doute à une grande carrière dans les sciences et l’en­­tre­­pre­­neu­­riat. » Élève brillant, il quitte Miami en 2012 pour entrer à Penn State, l’uni­­ver­­sité d’État de Penn­­syl­­va­­nie à Phila­­del­­phie, où il étudie la biolo­­gie compu­­ta­­tion­­nelle – une disci­­pline à la croi­­sée de la biolo­­gie et de l’in­­for­­ma­­tique. C’est là qu’il fait la rencontre de ses cofon­­da­­teurs, Ricardo Solor­­zano et Sohaib Hashmi, tous deux cher­­cheurs en méde­­cine à UPenn. Ricardo explo­­rait déjà le poten­­tiel de l’im­­pres­­sion 3D dans ce domaine. Il travaillait dans un labo­­ra­­toire de bio-ingé­­nie­­rie équipé d’im­­pri­­mantes 3D capables d’im­­pri­­mer du sucre, quand l’idée lui est venue : pourquoi ne pas impri­­mer des réseaux faits de sucre puis y injec­­ter des cellules ? Les cellules « mange­­ront » le sucre pour créer un réseau de pseudo-vais­­seaux sanguins. Non seule­­ment l’idée ne vien­­drait jamais à l’es­­prit d’un non-scien­­ti­­fique, mais la plupart d’entre nous n’en compre­­nons pas immé­­dia­­te­­ment l’in­­té­­rêt. Il est pour­­tant immense. La bio-impres­­sion permet la fabri­­ca­­tion de tissus sur mesure, conçus numé­­rique­­ment et impri­­més en 3D. Son appli­­ca­­tion la plus immé­­diate est de recréer un tissu ou un organe à partir des cellules souches du patient, afin de mini­­mi­­ser les risques de rejet en cas de greffe. On imagine qu’une fois la tech­­nique parfai­­te­­ment au point et démo­­cra­­ti­­sée, un patient ayant besoin d’une greffe n’aura plus à attendre qu’un donneur tombe du ciel : l’or­­gane sera arti­­fi­­ciel­­le­­ment créé à partir de ses propres cellules. Après quelques tests labo­­rieux, Cabrera a une idée plus folle encore. « Plutôt que d’uti­­li­­ser du sucre, j’ai proposé qu’on imprime direc­­te­­ment les cellules », dit-il. « Pourquoi utili­­ser des poly­­mères quand on peut direc­­te­­ment utili­­ser des cellules ? Votre corps est un envi­­ron­­ne­­ment en trois dimen­­sions et les cellules inter­­a­gissent sans problème dans cet espace. » Danny Cabrera échappe sans peine aux clichés du lab geek. Jeune, élégant, beau garçon, il ressemble au chan­­teur d’un groupe de pop, en beau­­coup plus chaleu­­reux. Il énonce les étapes de la créa­­tion de BioBots avec une noncha­­lance amusée, bien conscient d’avoir créé un outil poten­­tiel­­le­­ment révo­­lu­­tion­­naire pour la méde­­cine avec la même désin­­vol­­ture qu’un gamin de San Fran­­cisco crée une app de dating. Durant l’été 2013, les trois collègues travaillent jour et nuit sur le projet. « Il n’y avait que deux options : soit on retour­­nait à l’école en septembre et on aban­­don­­nait tout ça, soit on arri­­vait à sortir des proto­­types fonc­­tion­­nels et on montait une société pour essayer de les vendre », raconte-t-il. « On a choisi la deuxième option. » Pour ça, il leur faut trou­­ver des clients inté­­res­­sés par le produit. « On a appelé tous les cher­­cheurs du coin qu’on connais­­sait. On vivait au-dessus d’un bar et on descen­­dait boire des bières avec eux avant de remon­­ter pour leur vendre les machines. »

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Un BioBot 1
Crédits : BioBots

Les trois garçons sont persua­­dés de tenir quelque chose. En Janvier 2014, ils lancent BioBots. Leur projet d’étu­­diants vient de muter en avenir profes­­sion­­nel. Un an et demi plus tard, c’est la consé­­cra­­tion. De l’ac­­cé­­lé­­ra­­teur de start-ups du SXSW à Forbes en passant par les tops de Busi­­ness Insi­­der et TechC­­runch, le public prend instan­­ta­­né­­ment la mesure de l’im­­por­­tance de la tech­­no­­lo­­gie élabo­­rée par le trio. À la rentrée 2015, ils sortent enfin leur produit fini : BioBot 1.

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COMMENT BIOBOTS VA DONNER VIE À WESTWORLD

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Couver­­ture : Un labo­­ra­­toire équipé de bio-impri­­mantes BioBot 1. (BioBots)
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