par Legs McNeil | 0 min | 13 mars 2015

Genèse

Comment vous est venue l’idée de créer le festi­­val South by South­­west ?

En novembre 1986, Roland Swen­­son, qui travaillait au Austin Chro­­nicle, et Louis Meyers, un ami qui était proprié­­taire d’une petite salle de concerts et qui mana­­geait des groupes, sont venus nous trou­­ver, mon colla­­bo­­ra­­teur Nick Barbaro et moi, dans les locaux du Austin Chro­­nicle. Ils ont proposé que nous lancions un événe­­ment musi­­cal dans la région. On est parti du constat que dans les quatre ou cinq États du sud-sud-est des États-Unis, de nombreuses personnes de l’in­­dus­­trie musi­­cale travaillaient ensemble depuis des années, mais à l’époque il n’y avait ni Inter­­net, ni Skype, tout se passait par télé­­phone ou par fax. Aussi, une grande partie d’entre eux ne s’étaient jamais rencon­­trés. Nous voulions donc de créer un événe­­ment musi­­cal pour les profes­­sion­­nels de l’in­­dus­­trie musi­­cale à Austin, afin qu’ils puissent se rencon­­trer, parler affaires et voir jouer des groupes.

ulyces-sxswaustin-01
Iggy Pop au SXSW
Crédits : Robert Scales

L’idée au cœur du projet, qu’on retrouve encore aujourd’­­hui dans South by South­­west, c’est que la musique est à la fois une indus­­trie et une entre­­prise artis­­tique. Plus vous en savez sur les diffé­­rents groupes du moment, les nouveaux sons et les diffé­­rents courants musi­­caux, mieux c’est pour votre créa­­ti­­vité. Et mieux vous compre­­nez comment fonc­­tionne l’in­­dus­­trie, plus vous êtes capable de contrô­­ler votre carrière et votre art. Nous avons donc décidé de nous lancer en novembre 1986. Durant une réunion, alors qu’on cher­­chait un nom pour bapti­­ser l’évé­­ne­­ment, j’ai suggéré « South by South­­west », en réfé­­rence au film d’Hit­­ch­­cock, North by North­­west (La Mort aux trousses). On a tous adoré. Et tout de suite après, Louis ou Roland, je ne sais plus lequel des deux, a dessiné un sigle « SXSW ». C’est venu dans la minute. On a donc décidé de tenter le coup, en ne sachant pas du tout si ça allait marcher ou non. La première édition a eu lieu en mars 1987 : sept cents personnes sont venues pour voir jouer près de deux cents groupes, c’était parti !

Qu’est-ce qui fait d’Aus­­tin une ville idéale pour accueillir cet événe­­ment ?

Deux choses. Tout d’abord, il y avait beau­­coup de bars à concerts et ils étaient rela­­ti­­ve­­ment proches les uns des autres. Dans les autres villes, ils étaient trop éloi­­gnés. Mais je pense que la raison prin­­ci­­pale qui a fait d’Aus­­tin l’en­­droit idéal, c’est qu’on y trou­­vait de nombreux groupes under­­ground. On n’avait pas de grosses têtes d’af­­fiche, mais des groupes dont les fans étaient dissé­­mi­­nés aux quatre coins des États-Unis et en Europe. Il y avait The Leroy Brothers, Doug Sahm, Butch Hancock, Lou Ann Barton, Jimmie Dale Gilmore, etc. C’étaient des groupes qui avaient un public en Amérique et à l’in­­ter­­na­­tio­­nal, mais pas non plus le genre à remplir des stades. Beau­­coup de monde a fait le dépla­­ce­­ment jusqu’à Austin pour aller au Anto­­ne’s ou dans les autres salles de la ville, ainsi que pas mal de gens du coin qui adoraient certains de ces groupes et brûlaient de les voir jouer à la maison. Nos amis à Toronto ont lancé un North by Northeast, mais le souci, c’est qu’ils étaient potes avec tous les grands groupes cana­­diens : The Tragi­­cally Hip, Cowboy Junkies, Blue Rodeo… et aucun d’eux n’au­­rait pu jouer dans une petite salle sans déclen­­cher une émeute !

Le succès de South by South­­west peut sembler étrange aux yeux des Français, qui ont souvent l’image d’un Texas peuplé de cowboys répu­­bli­­cains. On est loin de la réalité ?

(Il rit.) Non ! C’est une descrip­­tion plutôt fidèle de ce qu’il se passe au Texas. Mais à Austin, c’est diffé­rent. On en parle parfois comme de « la Répu­­blique du peuple d’Aus­­tin ». Grâce à son univer­­sité, Austin a toujours été une commu­­nauté plus libé­­rale sur le plan des mœurs que dans le reste du Texas. La ville a toujours été l’en­­droit où venaient se réfu­­gier les gens qui ne se sentaient pas à leur place dans le reste de l’État, mais souhai­­taient rester au Texas. Pour les gens comme moi, qui ont voyagé, c’est une ville unique ! Dans les années 1970, lorsque Willie Nelson et Doug Sahm sont arri­­vés en ville, ils ont d’une certaine manière réussi à rassem­­bler les cowboys et les hippies. Alors bien sûr, il y avait pas mal de préju­­gés contre les cheveux longs, mais la commu­­nauté était assu­­ré­­ment plus ouverte.

ulyces-sxswaustin-02
Frank, une insti­­tu­­tion à Austin
Crédits : Katie Harbath

Et puis… si vous allez à Park City, dans l’Utah, cinquante semaines par an c’est une station de ski ou l’en­­droit idéal pour passer l’été, et deux semaines par an s’y tient le festi­­val de Sundance. Si vous allez à Toronto pour le festi­­val du film, le TIFF, si impor­­tant soit-il, cela reste une petite mani­­fes­­ta­­tion pour une si grande ville. Alors que vous pouvez venir à Austin à n’im­­porte quel moment de l’an­­née, vous verrez qu’on y joue toutes sortes de musique, on y tourne des films et on en projette beau­­coup, la ville four­­mille d’in­­no­­va­­tions tech­­no­­lo­­giques et d’en­­tre­­prises de pointe, de studios de jeux vidéo, etc. South by South­­west démul­­ti­­plie simple­­ment ce qui se passe à Austin tout le reste de l’an­­née, c’est un événe­­ment unique et très orga­­nique.

Comment ces deux Amériques coha­­bitent-t-elles à Austin ?

Eh bien… (Il rit.) C’est un peu étrange. Tous les deux ans, les légis­­la­­teurs de l’État se réunissent en ville et c’est toujours un peu bizarre, car ils n’aiment pas Austin. La majeure partie d’entre eux sont très conser­­va­­teurs, ils comptent beau­­coup de repré­­sen­­tants répu­­bli­­cains ou de gens repré­­sen­­tant des commu­­nau­­tés qui sont l’an­­ti­­thèse de ce qui se passe à Austin. Mais au Texas, le tiers le plus au sud de l’État est hispa­­nique. Et durant les vingt-cinq ou trente dernières années, la struc­­ture du pouvoir est passée de la prédo­­mi­­nance des blancs à celle des hispa­­niques. On voit de plus en plus de personnes d’ori­­gine hispa­­nique contrô­­ler le sud de l’État et, dans les zones urbaines, de plus en plus de personnes d’ori­­gine afro-améri­­caine accé­­der au pouvoir. Si l’État est encore très répu­­bli­­cain dans l’en­­semble, très conser­­va­­teur et très pro-armes, les choses changent néan­­moins petit à petit.

Comment êtes-vous parve­­nus à faire de SXSW un festi­­val de dimen­­sion natio­­nale tout d’abord, puis inter­­­na­­tio­­nale ?

L’une des choses que Roland Swen­­son a tout de suite suggéré, c’est que nous solli­­ci­­tions l’aide des jour­­naux cousins du Austin Chro­­nicle. En 1981, nous avons lancé The Austin Chro­­nicle, qui en 1986 était encore un biheb­­do­­ma­­daire – c’est une publi­­ca­­tion hebdo­­ma­­daire depuis long­­temps main­­te­­nant. C’était à l’époque le biheb­­do­­ma­­daire alter­­na­­tif d’Aus­­tin, et c’est aujourd’­­hui son hebdo alter­­na­­tif. Nous sommes donc allés frap­­per aux portes des jour­­naux des États que nous visions : The Dallas Obser­­ver à Dallas, Hous­­ton Press à Hous­­ton, le Phoe­­nix New Times à Phoe­­nix en Arizona, Gambit à la Nouvelle-Orléans…

J’ai cessé d’écou­­ter tout ce qui se faisait à South by South­­west après la troi­­sième édition, quand on a accueilli mille quatre cents groupes !

Nous leur avons demandé de spon­­so­­ri­­ser l’évé­­ne­­ment. On a donc commencé avec un réseau qui couvrait cinq ou six États, composé de quatorze jour­­naux. Et cela a notam­­ment eu pour effet d’at­­ti­­rer beau­­coup de profes­­sion­­nels de la presse à Austin, issus de la presse alter­­na­­tive et musi­­cale, c’était l’unique occa­­sion qu’ils avaient de se rassem­­bler à l’époque. En l’es­­pace de deux ans, nous sommes deve­­nus une mani­­fes­­ta­­tion d’en­­ver­­gure natio­­nale et non plus seule­­ment régio­­nale, car on a commencé à faire venir des groupes des quatre coins du pays. Et progres­­si­­ve­­ment, c’est devenu un événe­­ment inter­­­na­­tio­­nal. Il faut dire qu’on n’a jamais exclu les groupes qui n’étaient pas signés. De manière très consciente, on s’est foca­­lisé sur la musique indé­­pen­­dante qui se pratiquait dans le Sud, peu importe que les musi­­cien soient signés ou non sur de gros labels. On cher­­chait avant tout de la bonne musique. Enfin, je me rappelle que j’ai cessé d’écou­­ter tout ce qui se faisait à South by South­­west après la troi­­sième édition, quand on a accueilli mille quatre cents groupes, c’était trop pour moi ! Mais beau­­coup d’autres ont conti­­nué à le faire. Je me souviens du jour où j’ai vrai­­ment réalisé à quel point le festi­­val jouis­­sait d’une répu­­ta­­tion inter­­­na­­tio­­na­­le… C’était un lundi après la fin de South by South­­west, au début des années 1990. Nous sommes retour­­nés au bureau et dans la cour, il y avait un van garé avec un groupe qui venait de derrière le rideau de fer et qui cher­­chait l’asile poli­­tique ! (Il rit.)

Comment le festi­­val est-il devenu une entité triple ?

En 1994, nous avons ajouté la partie Film, car Nick et moi avions étudié le cinéma à l’uni­­ver­­sité, et Roland les arts télé­­vi­­suels. Nous voulions que ce soit un petit festi­­val durant lequel nous pour­­rions proje­­ter des films indé­­pen­­dants tour­­nés au Texas. La même année, un type du nom de Dewey Winburne est venu nous voir et sur son impul­­sion, nous avons inté­­gré un module sur les nouveaux médias, pour fina­­le­­ment en faire un événe­­ment à part l’an­­née d’après, baptisé Inte­­rac­­tive. On parlait prin­­ci­­pa­­le­­ment des CD-ROM, si cela peut vous donner une idée de l’époque… Fina­­le­­ment, la partie Film a décollé. Cela s’ex­­plique notam­­ment grâce au concours de Richard Link­­la­­ter, qui s’est non seule­­ment installé à Austin après avoir réalisé Slacker et Dazed and Confu­­sed, mais qui s’est beau­­coup investi dans la vie ciné­­ma­­to­­gra­­phique de la ville. Il a fait la promo­­tion de divers événe­­ments et a rassem­­blé les gens : Mike Judge, qui a créé Beavis et Butt-Head, a emmé­­nagé en ville et quitté Fort Worth ; Robert Rodri­­guez, après avoir tourné From Dusk Till Dawn (Une Nuit en enfer), a quitté Los Angeles pour s’ins­­tal­­ler à Austin… et en un clin d’œil nous étions dotés d’une scène ciné­­ma­­to­­gra­­phique incroyable. Elle avait même un rayon­­ne­­ment natio­­nal, car Quen­­tin Taran­­tino – qui était très ami avec Richard et Robert – a commencé à venir passer du temps à Austin, pareil pour Steven Soder­­bergh… Puis un réali­­sa­­teur de docu­­men­­taires du nom de Paul Stek­­ler a été engagé par l’uni­­ver­­sité, et il a attiré d’autres docu­­men­­ta­­ristes célèbres à Austin.

ulyces-sxswaustin-03
La Sixth Street
Crédits : Kevin Harber

En 1998 et 1999, quatre ou cinq ans après la créa­­tion du festi­­val du film – qui, rappe­­lons-le, ne devait être pour nous qu’un tout petit événe­­ment pour les ciné­­philes du coin –, nous avons reçu la visite de Quen­­tin Taran­­tino, Guillermo Del Toro, Steven Soder­­bergh, Richard Link­­la­­ter, Robert Rodri­­guez, Kevin Smith, Mike Judge et bien d’autres. Ils étaient tous là, à Austin, dans ce bâti­­ment dont certaines parties du toit s’étaient effon­­drées… J’en étais le premier surpris.

Iden­­tité

Qu’est-ce qui distingue votre festi­­val du film de celui de Sundance ?

Vous savez, Sundance, c’est Sundance. C’est plus vieux, plus installé. Notre festi­­val marche très bien, mais ce n’est pas compa­­rable. Sundance est davan­­tage un marché du film, les films y cherchent des distri­­bu­­teurs. C’est sans aucun doute un festi­­val plus pres­­ti­­gieux que celui de South by South­­west. Mais la répu­­ta­­tion du SXSW est en plein essor, c’est l’en­­droit idéal pour les films musi­­caux, du fait du festi­­val de musique, ainsi que pour le mumble­­core. Beau­­coup de cinéastes de cette mouvance ont démarré ou cartonné à South by South­­west. Et nous avons toujours présenté autant de docu­­men­­taires que de films de fiction. L’es­­prit de notre program­­ma­­tion a toujours été un brin plus provo­­ca­­teur qu’à Sundance, mais il n’y a pas de diffé­­rences vrai­­ment signi­­fi­­ca­­tives quant au genre de films présen­­tés dans les deux festi­­vals. South by South­­west est devenu l’un des dix plus grands festi­­vals améri­­cains, c’est pour nous une aven­­ture extra­­or­­di­­naire.

Comment s’est consti­­tuée la scène musi­­cale à Austin, avant l’ap­­pa­­ri­­tion du festi­­val ?

Il existe une scène musi­­cale depuis toujours à Austin. Si on remonte aux années 1950 et même avant, de célèbres groupes de gospel et des musi­­ciens de jazz venaient se produire à Austin. Histo­­rique­­ment, la richesse de cette scène est incroyable. Et dans les années 1960, Austin a joué un rôle crucial dans l’es­­sor du courant psyché­­dé­­lique. La scène de San Fran­­cisco a été très influen­­cée par celle d’Aus­­tin. Les gens qui ont créé The Family Dog qui, en dehors du Fill­­more, était l’autre grande salle de la ville, étaient des Texans. Janis Joplin a quitté Austin pour aller vivre à San Fran­­cisco. Doug Sahm est passé par San Fran­­cisco lui aussi. The 13th Floor Eleva­­tors, l’un des groupes qui a dominé l’ère psyché­­dé­­lique, vient aussi d’Aus­­tin et a souvent joué à San Fran­­cisco.

ulyces-sxswaustin-04
Bloc Party au SXSW
Crédits : Kris Krüg

Ensuite, entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, vous avez ce que certains appellent « les grandes heures de la coun­­try progres­­sive », lorsqu’on voyait appa­­raître des gens comme Willie Nelson et Waylon Jennings – même s’il ne vient pas d’Aus­­tin –, où la musique coun­­try se mariait avec le rock n’roll. C’est une musique qui vient de la coun­­try mais s’ins­­pire d’un tas d’autres genres musi­­caux améri­­cains. Plus tard, nous avons égale­­ment eu une scène punk et new wave très impor­­tante ici… Et tout cela a grandi et muté jusqu’à nos jours, avec de nombreux groupes origi­­naires d’Aus­­tin qui tournent en Europe et rencontrent un grand succès.

Le festi­­val doit-il beau­­coup à cette tradi­­tion musi­­cale ?

Bien sûr. L’une des choses que j’aime le plus à Austin, c’est qu’il y a ici un immense respect pour le passé, un inté­­rêt sans cesse renou­­velé pour le présent et beau­­coup d’en­­thou­­siasme pour le futur. Austin s’est toujours rappelé son passé musi­­cal. Je me rappelle qu’à l’époque ou le punk et la new wave battaient leur plein, on allait dans les bars punk assez tôt dans la soirée, puis on migrait vers les salles coun­­try, et une partie du public était le même. Et on finis­­sait au Anto­­ne’s, la salle blues, car c’était l’en­­droit qui fermait le plus tard. Il y avait dans le public des jeunes avec des crêtes et des gens qu’on avait vu plus tôt au coun­­try club. Il y avait une émula­­tion perpé­­tuelle, diffé­­rentes scènes mais un amour partagé pour la musique – toutes sortes de musique.

Quel impact a eu le festi­­val sur l’évo­­lu­­tion de la scène musi­­cale d’Aus­­tin ?

Je pense qu’il s’agit d’une rela­­tion symbio­­tique. Le festi­­val a attiré énor­­mé­­ment d’at­­ten­­tion sur la scène musi­­cale d’Aus­­tin, et je crois que cette atten­­tion – tout spécia­­le­­ment de nos jours avec Inter­­net –, se ressent toute l’an­­née. Cela a permis de faire décou­­vrir la musique et les musi­­ciens d’Aus­­tin à des gens du monde entier. Plus de deux mille groupes viennent jouer chaque année au festi­­val, et plus de six cents d’entre eux viennent de l’étran­­ger. Je pense que cela a fait beau­­coup de bien à notre scène musi­­cale, et nombreux sont les groupes locaux qui ont attiré l’at­­ten­­tion du public natio­­nal et inter­­­na­­tio­­nal sur eux à la suite de bonnes pres­­ta­­tions au SXSW. C’est presque une marque, vous savez. Être un groupe origi­­naire d’Aus­­tin, cela repré­­sente quelque chose dans le monde entier. À quoi il faut ajou­­ter que les musi­­ciens locaux ont la chance de voir jouer énor­­mé­­ment de musiques actuelles diffé­­rentes, des choses qui sont sur le point de carton­­ner. Beau­­coup de groupes qui sont ou vont deve­­nir impor­­tants dans les prochaines années ont démarré au South by South­­west.

Quels liens entre­­tiennent les trois modules du SXSW ?

Je me rappelle qu’au début des années 2000, j’avais envie d’une rela­­tion plus homo­­gène entre les trois événe­­ments. Ils m’ap­­pa­­rais­­saient très distincts les uns des autres, malgré le fait qu’ils se complètent d’une certaine manière, mais nous ne parve­­nions pas à trou­­ver comment les rappro­­cher davan­­tage. Là encore, c’est d’une manière pure­­ment orga­­nique, autour de l’an­­née 2004, qu’In­­te­­rac­­tive a commencé à gran­­dir. Désor­­mais, l’évé­­ne­­ment est plus impor­­tant que Music et Film rassem­­blés. C’est véri­­ta­­ble­­ment devenu le moteur du festi­­val, car on se concentre essen­­tiel­­le­­ment sur les nouvelles tech­­no­­lo­­gies. Il y est constam­­ment ques­­tion de nouveaux moyens de diffu­­sion des médias et de la culture, sans oublier de lais­­ser une place de choix aux conte­­nus créa­­tifs. Vous savez, Twit­­ter a été lancé ici. Beau­­coup de choses ont décollé ici. Et nulle part ailleurs vous ne trou­­ve­­rez une telle foca­­li­­sa­­tion sur cette nouvelle géné­­ra­­tion de médias qui accordent tant de respect aux conte­­nus propo­­sés.

ulyces-sxswaustin-05
La grande scène de South by South­­west

Lena Dunham, qui a créé Girls pour HBO, a présenté un film à South by South­­west il y a plusieurs années qui a très bien marché. Et durant son séjour, elle a rencon­­tré au festi­­val des gens avec qui elle a ensuite travaillé sur un autre film inti­­tulé Tiny Furni­­ture, qui a fait très forte impres­­sion dans le cinéma indé­­pen­­dant il y a trois ans. Le New Yorker a écrit dessus, ainsi que beau­­coup d’autres publi­­ca­­tions. Et c’est grâce à cela qu’elle a pu déve­­lop­­per Girls pour HBO, qui marche très bien. C’est pourquoi en 2014 nous avons ajouté un module inti­­tulé Episo­­dic, unique­­ment consa­­cré aux films réali­­sés pour la télé­­vi­­sion. Il est ques­­tion de le déve­­lop­­per davan­­tage dans le futur… Car il n’y a pas que les courts et les longs-métrages, l’ani­­ma­­tion, les docu­­men­­taires ou les fictions : Film se concentre avant tout sur la créa­­tion de conte­­nus, pour souli­­gner le fait que les projets les plus exci­­tants en matière de créa­­tion audio­­vi­­suelle en ce moment sont faits pour la télé­­vi­­sion. On accorde beau­­coup d’at­­ten­­tion à ce domaine ces temps-ci, et South by South­­west y parti­­cipe, en montrant la voie pour qu’il y en ait encore davan­­tage à l’ave­­nir.

Inno­­va­­tion

Qu’est-ce qui vous a amené à créer un événe­­ment dédié à l’in­­no­­va­­tion ?

Lorsque nous avons commencé, Dewey Winburne, qui malheu­­reu­­se­­ment n’est plus des nôtres aujourd’­­hui, est venu nous voir pour nous parler de son travail – il créait des CD-ROM – et du soutien qu’il voulait appor­­ter à la nouvelle géné­­ra­­tion de créa­­tions dans le domaine des médias. Nous avons alors vu la possi­­bi­­lité d’as­­so­­cier la musique et les films aux nouveaux systèmes de diffu­­sion. C’était un petit événe­­ment au départ, car durant ses deux premières années, Inte­­rac­­tive se concen­­trait sur les CD-ROM. Puis le CD-ROM a été mis à mal et a disparu. Ensuite, il y a eu une sorte d’El­­do­­rado, énor­­mé­­ment de marques et énor­­mé­­ment d’argent investi dans les nouveaux médias, mais tout cela rele­­vait de la pure spécu­­la­­tion, il n’y avait pas de véri­­table marché. L’évé­­ne­­ment a été un succès deux ans de plus et puis les choses se sont taries. Et fina­­le­­ment, autour de 2003–2004, il y a eu un bond phéno­­mé­­nal de l’in­­dus­­trie, qui coïn­­cide avec la dispa­­ri­­tion des vieilles compa­­gnies de disques, des vieux studios de cinéma qui ont dû faire peau neuve, des moyens de distri­­bu­­tion de l’in­­dus­­trie du film qui eux aussi ont chan­­gé… Et South by South­­west s’est révélé être l’en­­droit idéal pour parler aussi bien des nouveaux médias et des nouveaux systèmes de diffu­­sion de ces médias, que des conte­­nus créa­­tifs qu’ils proposent.

Dans quelle mesure vous inves­­tis­­sez-vous dans la program­­ma­­tion du festi­­val ?

Plus vous compre­­nez la manière dont fonc­­tionne le marché, plus vous avez de contrôle sur ce que vous faites.

Person­­nel­­le­­ment de moins en moins, cela fait vingt-neuf ans main­­te­­nant ! À une époque, SXSW, c’était quatre personnes assises dans une salle qui créaient tout, puis le double, puis le triple… Aujourd’­­hui, il y a envi­­ron cent cinquante personnes qui travaillent toute l’an­­née à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion du festi­­val. Depuis plusieurs semaines, des centaines d’in­­té­­ri­­maires leur prêtent main forte, ainsi que des milliers de béné­­voles. Mon rôle s’ap­­pa­­rente à présent plus à du mana­­ge­­ment sur le long terme, les choses ont beau­­coup changé. Je ne mets plus les mains dans le cambouis. S’il y a un problème et que j’es­­saye de m’en mêler pour le résoudre, je vais tomber sur sept personnes qui déjà sur le coup que je ne connaî­­trai pas pour la plupart !

Y a-t-il des idées qui s’ex­­priment dans la façon dont le festi­­val est conçu ?

Bien sûr. South by South­­west a un vrai fonde­­ment intel­­lec­­tuel. Ni démo­­crate ou répu­­bli­­cain, ni conser­­va­­teur ou libé­­ral, mais il y a des choses auxquelles nous croyons profon­­dé­­ment depuis que nous avons commencé, et c’est encore le cas aujourd’­­hui. La première chose, dont je vous ai parlé plus tôt, c’est que ce que nous faisons relève à la fois de la créa­­ti­­vité et du busi­­ness. Nous pensons que plus vous êtes au fait de ce qui se passe artis­­tique­­ment autour de vous, plus votre champ de possi­­bi­­li­­tés est vaste. Et plus vous êtes éduqué et compre­­nez la manière dont fonc­­tionne le marché, plus vous avez de contrôle sur ce que vous faites. La deuxième chose, c’est que nous venons du mouve­­ment punk. Bon, j’ai 64 ans main­­te­­nant, je ne suis pas exac­­te­­ment un punk et je ne porte pas de crête. Je n’ai jamais porté de crête, d’ailleurs. Mais nous venons de ce mouve­­ment : durant les deux premières années, la moitié du public des premiers concerts de la soirée étaient sur scène avec leur groupe quelques heures plus tard. L’une des choses qui nous tient à cœur, c’est qu’il n’y a pas de fron­­tière entre le public et le confé­­ren­­cier ou le groupe de musique qui joue sur scène. D’une certaine manière, en accueillant la prochaine géné­­ra­­tion de médias, de musique et de films, nous semons les graines de la prochaine géné­­ra­­tion de talents. Quand vous allez à Sundance, vous avez l’im­­pres­­sion – en tout cas, c’est mon cas – qu’il y a un paquet de soirées auxquelles vous ne serez jamais invité. À Austin, il y a certes de plus en plus de soirées privées, mais celles que nous orga­­ni­­sons pour notre part sont ouvertes à tous. Ou bien seule­­ment pour les réali­­sa­­teurs, ou pour les musi­­ciens, mais pour tous les réali­­sa­­teurs et tous les musi­­ciens. Il y a une vraie sensi­­bi­­lité popu­­laire dans SXSW, une sensi­­bi­­lité typique­­ment punk. En 1980, il y avait un concert de rap en ville et je ne savais pas ce qu’é­­tait le rap. Je me suis dit que ça avait l’air cool, alors j’y suis allé. J’ai vu Grand­­mas­­ter Flash and the Furious Five… Ça a changé ma vie. C’était une expé­­rience incroyable. C’était la toute première fois que je voyais du rap sur scène. À la fin du concert, Grand­­mas­­ter Flash nous a dit : « Rappe­­lez-vous, nous ne sommes pas un groupe. Nous sommes sept hommes et deux platines. » Cela me parais­­sait telle­­ment révo­­lu­­tion­­nai­­re… Je pense qu’en matière d’idéo­­lo­­gie, ce qui a toujours guidé South by South­­west relève du fait que les distinc­­tions faites entre les beaux arts et les arts popu­­laires sont inutiles. Il n’y a que la créa­­ti­­vité, l’art et la passion – et c’est ce que nous promou­­vons.

ulyces-sxswaustin-06
Les rues bondées d’Aus­­tin durant le festi­­val
Crédits : Ron Henry

En quoi votre goût pour des person­­nages et des œuvres margi­­nales aussi diffé­­rentes que celles de Daniel Johns­­ton et Russ Meyer ont-elles parti­­cipé de l’iden­­tité du festi­­val ?

Évidem­­ment, je ne suis pas le seul à aimer et à soute­­nir ce type de musique et de cinéma ! J’adore les films de Russ Meyer. J’ai toujours aimé les films d’ex­­ploi­­ta­­tion et les films de bagnoles en géné­­ral. En 1976, je suis allé à un drive-in et j’ai vu Caged Heat, le premier film de Jona­­than Demme de 1974, un film de femmes en prison. Il m’a vrai­­ment marqué. J’ai vrai­­ment ressenti l’im­­pact de ce nouveau cinéma améri­­cain, à la fois très commer­­cial et très poli­­tique. Ensuite, j’ai commencé à regar­­der des tonnes de produc­­tions Roger Corman, c’était fantas­­tique… Ce que j’aime le plus dans les films de Russ, c’est la façon dont il les filmait et dont il les montait. Russ – norma­­le­­ment c’est le moment où les gens lèvent les yeux au ciel et soupirent –, Russ est l’un des rares cinéastes qui montent leurs films selon la théo­­rie d’Ei­­sen­­stein. Il y a le montage holly­­woo­­dien clas­­sique, qui se fait sans heurts, d’après l’idée que vous ne devez pas vous aper­­ce­­voir du montage pour vous immer­­ger tota­­le­­ment dans l’his­­toire. Avec Russ, c’était le même procédé qu’a­­vec Eisen­­stein, c’est-à-dire un plan qui repré­­sente la thèse, un autre plan qui repré­­sente l’an­­ti­­thèse, et qui forment ensemble un sens nouveau. Bien sûr avec Russ, c’était plutôt le plan d’une femme nue avec une grosse poitrine s’agi­­tant au milieu du désert, qui coupe sur le plan d’un crotale – rien à voir avec Le Cuirassé Potem­­kine. Quand j’ai fina­­le­­ment fait sa connais­­sance et que nous sommes deve­­nus amis, j’ai été un peu déçu d’ap­­prendre que ce qu’il préfé­­rait dans son travail, c’était les grosses poitrines. J’au­­rais dû m’en douter… Quant à Daniel, l’his­­toire de notre rencontre est fameuse. Un jour, je travaillais seul au Chro­­nicle. J’étais en train d’écrire lorsqu’on a sonné à la porte. Je suis allé ouvrir et il y avait un jeune homme debout sur le palier, qui m’a tendu une cassette. J’ai dit ce que je disais toujours dans pareille situa­­tion à l’époque : « Merci, je donne­­rai ça à nos critiques musi­­caux, et si l’un d’entre eux aime ce qu’il entend, il écrira peut-être quelque chose dessus. » Et je suis retourné travailler. Immé­­dia­­te­­ment après, on a sonné une nouvelle fois. Je suis redes­­cendu et Daniel était toujours là. Il m’a dit : « Non, je ne vous ai pas donné ça pour qu’on fasse une chro­­nique dessus, je vous l’ai juste donnée pour que vous écou­­tiez. Je ne veux pas que vous pensiez que je voulais décro­­cher une chro­­nique… » Plus tard, il a fait une petite bande-dessi­­née sur cette histoire, dans laquelle vous pouvez lire dans la bulle au-dessus de la tête de Daniel : « Il m’a cru ! » (Il rit.) Peu de gens sont aussi complexes que Daniel. Donc j’ai acci­­den­­tel­­le­­ment écouté sa cassette – ce que je n’au­­rais jamais fait autre­­ment –, et je suis tombé complè­­te­­ment amou­­reux de sa musique. Je l’ai soutenu autant que j’ai pu à partir de cet instant.

ulyces-sxswaustin-07
« Nous venons du mouve­­ment punk »
Crédits : Lotus Carroll

Mais avec l’un et l’autre, avec le punk ou même avec Doug Sahm, ce qu’il y a de terri­­ble­­ment addic­­tif, c’est la passion et la qualité. Cela remonte à l’époque où vous commen­­ciez au bar punk pour enchaî­­ner avec le coun­­try club et finir par écou­­ter du blues. Tout cela était guidé par la passion et la musi­­ca­­lité – même si la musi­­ca­­lité est arri­­vée tard dans le punk. C’est en partie ce qui a forgé ma sensi­­bi­­lité.

Comment le SXSW parvient-il à rester origi­­nal tout en ayant autant de succès ?

À titre person­­nel, je ne le suis pas. (Il rit.) Aujourd’­­hui, je n’écoute plus telle­­ment de musiques nouvelles. Je regarde quelques films récents, mais j’écoute beau­­coup de musique ancienne. Mais il faut savoir je fais cela sérieu­­se­­ment depuis mes 12 ou 13 ans, c’est-à-dire plus de cinquante ans ! Il y a eu des décen­­nies entières où tous les jours je décou­­vrais de nouveaux groupes, de nouveaux films et des écri­­vains qui m’ont mis de grandes claques. Cela ne risque plus d’ar­­ri­­ver beau­­coup, avec tous les films que j’ai vus et toute la musique que j’ai enten­­due. Aujourd’­­hui, c’est très rare. Lorsque j’en­­tends de nouveaux groupes, le plus souvent je dis : « Ça ressemble à untel », et dans une soirée entière, il y a sept ou huit groupes qui « ressemblent à untel ». À une époque, j’ai­­mais n’im­­porte quel premier film, simple­­ment parce que j’ai­­mais cette éner­­gie ciné­­ma­­to­­gra­­phique brute. Il y a beau­­coup de mauvais films que j’ai adoré regar­­der. (Il rit.) Main­­te­­nant, mes goûts sont plus sophis­­tiqués. Mais à South by South­­west, il y a constam­­ment des jeunes gens qui rejoignent l’équipe de program­­ma­­tion, et il y a vrai­­ment une passion et une moti­­va­­tion très puis­­santes chez les jeunes amateurs de musique, de films et de nouveaux médias pour en déni­­cher la nouvelle géné­­ra­­tion. Je trouve cela très rafraî­­chis­­sant, et South by South­­west n’est pas du tout prison­­nier du passé. Le festi­­val est constam­­ment en symbiose avec le présent et tourné vers l’ave­­nir.

Comment South by South­­west parvient à être tous les ans à la pointe de l’in­­no­­va­­tion cultu­­relle sans jamais être dépassé ?

C’est vrai­­ment dû à cette orga­­ni­­sa­­tion passion­­née. On ne se dit jamais que l’an­­née passée a été la meilleure : c’est toujours la prochaine. Nous cher­­chons toujours ce que nous pouvons faire de nouveau. Dans les cinq ou six dernières années, nous avons ajouté beau­­coup de comé­­dies. En 2014, nous avons créé un module dédié au sport, présent à la fois dans Inte­­rac­­tive et dans Film, et les deux convergent autour du sport. Nous avons égale­­ment SXAmé­­ri­­cas, qui est un endroit où les gens de l’in­­dus­­trie vidéo-ludique d’Amé­­rique du Sud et d’Amé­­rique Centrale peuvent se rencon­­trer. Il serait diffi­­cile pour n’im­­porte qui d’autre de tenter nous concur­­ren­­cer. Deux mille deux cents groupes en 2014 ! Et cela ne se passe pas dans un grand champ, les concerts ont lieu dans cent dix salles sur quatre nuits, où la musique se joue et se crée toute l’an­­née. Nous profi­­tons de l’oc­­ca­­sion pour célé­­brer cette commu­­nauté très vivante et inter­­a­gir avec. Tout cela est beau­­coup lié à Austin. Quand beau­­coup d’autres se contentent de parler, Austin fait ce qu’il faut pour avan­­cer.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac. Couver­­ture : Tous les quar­­tiers d’Aus­­tin accueillent le festi­­val. Créa­­tion graphique par Ulyces.
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
free down­load udemy paid course
Premium WordPress Themes Download
Download Best WordPress Themes Free Download
Download WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
download udemy paid course for free

Plus de monde