par Lindsey Newhall | 2 juillet 2015

Wor. Watthana

Les jeunes élèves de Frances Wattha­­naya l’at­­tendent pour l’en­­traî­­ne­­ment de l’après-midi. Les enfants paraissent trou­­blés, quelque chose ne va pas. Deux des filles, Min et Bee, se préci­­pitent vers Frances dès qu’elle émerge du sommet de la colline. « Ann ne peut plus venir ! » s’ex­­clament-elles. « Son père ne veut plus la lais­­ser s’en­­traî­­ner… Il faut que tu ailles lui parler. Main­­te­­nant ! » Frances n’est pas vrai­­ment surprise qu’Ann, l’une de ses élèves, soit absente. Depuis l’ou­­ver­­ture du club Wor. Watthana, il y a quelques mois, Ann est une des élèves les plus assi­­dues. Du haut de ses douze ans, elle vient s’en­­traî­­ner tous les jours, mais ce contre l’avis pater­­nel.

Frances a créé le Wor. WotthanaCrédits : Lindsey Newhall
Frances a créé le Wor. Wotthana
Crédits : Lind­­sey Newhall

À peine un mois plus tôt, elle a dit à Frances : « Mon père ne veut pas que je m’en­­traîne. Il dit que je dois aider à la maison, mais je lui ai dit que s’il ne me lais­­sait pas m’en­­traî­­ner, j’aban­­don­­ne­­rais l’école ! » Une étin­­celle de défi brillait dans les yeux d’Ann, et Frances ne savait pas si elle devait être fière ou s’en préoc­­cu­­per. Mais aujourd’­­hui, Ann est absente, et les autres élèves du club s’inquiètent. Alors Frances décide de modi­­fier l’iti­­né­­raire de leur jogging quoti­­dien. « Allons-y », dit-elle aux enfants dans le dialecte de l’Isaan. « Nous allons courir jusque chez Ann. » Min et Bee, les deux amies d’Ann, prennent la tête de la troupe. Frances et ses appren­­tis combat­­tants courent le long des routes de terre, entre les maisons de bois et de béton, suivis des yeux par les villa­­geois. Avec ses cheveux blonds et sa peau claire, la cana­­dienne tranche avec ses élèves thaï­­lan­­dais. Mais les habi­­tants du coin la connaissent bien. Elle est arri­­vée pour la première fois au village il y a dix ans, accom­­pa­­gnée de son petit ami. Boom est un Thaï­­lan­­dais origi­­naire de la région qu’elle a rencon­­tré pendant son entraî­­ne­­ment à Bang­­kok, et qu’elle a fini par épou­­ser.


Ann est une élève très assidueCrédits : Lindsey Newhall
Ann est une élève très assi­­due
Crédits : Lind­­sey Newhall

Frances et Boom ont rêvé d’ou­­vrir leur propre gymnase pendant des années. Après dix ans passés à Bang­­kok et au Canada, Boom est revenu dans son village natal l’an­­née dernière. L’ab­­sence totale de chan­­ge­­ment et de signes de moder­­nité l’ont beau­­coup affecté. Les routes y sont toujours en terre battue et les jeunes souffrent toujours des mêmes problèmes avec la drogue et les gangs, de la même absence d’op­­por­­tu­­ni­­tés. Frances et lui ont alors décidé de profi­­ter de son salaire d’en­­traî­­neur en Malai­­sie pour fonder leur propre club dans son village. Comme tous les clubs, Wor. Watthana a commencé petit. Frances a d’abord demandé à son ancien entraî­­neur, Dam, de l’ai­­der. Ils se retrou­­vaient tous les jours pour s’en­­traî­­ner devant la maison de son beau-père, près de là où Dam vivait à l’époque, hébergé par des membres de sa famille. Les gens du coin s’ar­­rê­­taient pour les obser­­ver. Les enfants ont commencé à deman­­der s’ils pouvaient s’en­­traî­­ner eux aussi. Même si elle appré­­ciait ses cours parti­­cu­­liers, Frances pensait que Dam gâchait son temps et son talent. Elle espé­­rait qu’ou­­vrir un club et nommer Dam entraî­­neur-en-chef lui appor­­te­­rait un emploi stable et la moti­­va­­tion néces­­saire pour rester sobre – en plus de créer un endroit sûr pour les enfants à la sortie de l’école. Frances a donc commandé un sac de frappe et dit aux enfants de venir s’en­­traî­­ner. Près d’une douzaine d’en­­fants ont commencé à venir s’en­­traî­­ner régu­­liè­­re­­ment. Très vite, des membres plus âgés de la commu­­nauté sont venus aussi, d’an­­ciens boxeurs ou les pères des élèves, qui ont voulu se rendre utiles. Il n’a jamais été ques­­tion d’argent : les enfants s’en­­traînent gratui­­te­­ment, et ceux qui sont inscrits aux tour­­nois par Wor. Watthana conservent l’in­­té­­gra­­lité de leurs gains. Les enfants qui veulent simple­­ment s’en­­traî­­ner mais ne s’in­­té­­ressent pas au combat sont égale­­ment les bien­­ve­­nus : Contrai­­re­­ment à la plupart des clubs qui ne cherchent qu’à former des boxeurs afin d’en tirer profit, les combats sont encou­­ra­­gés mais pas impo­­sés à Wor. Watthana. La salle d’en­­traî­­ne­­ment n’est qu’une petite parcelle de terre devant la maison du père de Boom. Il n’y a pas de toit, pas de mate­­las, pas de douches ou de toilettes, et certai­­ne­­ment pas de ring. Les écono­­mies de Frances et le salaire de Boom ne couvrent que les dépenses quoti­­diennes du club et le trans­­port des enfants les soirs de combat. Mais ils ont besoin d’un ring et d’un toit. Le proprié­­taire de la salle de sport que Frances et Boom fréquen­­taient à Bang­­kok leur a donné quelques conseils à l’oc­­ca­­sion de leur dernière visite dans la capi­­tale : « Vous ne pouvez pas imma­­tri­­cu­­ler votre club auprès des auto­­ri­­tés spor­­tives tant que vous n’avez pas de ring », leur a-t-il expliqué. « Et vous ne pouvez pas inscrire vos élèves à des combats plus impor­­tants sans être imma­­tri­­cu­­lés. Procu­­rez-vous un ring, et faites-le vite. Comme ça, les enfants reste­­ront moti­­vés et les parents seront satis­­faits. »

Les condi­­tions d’en­­traî­­ne­­ment sont spar­­tiates
Crédits : Lind­­sey Newhall

Frances et Boom ont alors lancé une campagne de finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif dans l’es­­poir que la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale de muay-thaï fasse des dons. La campagne a été un succès, et la construc­­tion de la salle a débuté peu de temps après, toujours sur le terrain du père de Boom. En atten­­dant la fin des travaux, les combat­­tants conti­­nuent de s’en­­traî­­ner sur des tapis gros­­siers éten­­dus sur le sol avec des équi­­pe­­ments donnés par des sympa­­thi­­sants. Ces condi­­tions rudi­­men­­taires ne sont pas dissua­­sives pour les enfants, qui viennent s’en­­traî­­ner tous les jours. Moins de quinze minutes après avoir quitté le club, Frances et ses ouailles arrivent devant la maison déla­­brée de la famille d’Ann. Elle est assise à côté de sa grand-mère, à même le sol en béton. Son visage s’illu­­mine à l’ap­­proche de Frances, comme si elle l’at­­ten­­dait. Nae, son père, pose la vais­­selle qu’il était en train de laver et fait face à Frances. Les enfants du club se tiennent à une distance respec­­table pour suivre la conver­­sa­­tion. « Ann ne peut plus aller s’en­­traî­­ner », dit Nae d’un ton sec. « J’ai besoin d’elle à la maison. Ma sœur est enceinte et ma mère est malade. Ann doit aussi s’oc­­cu­­per de sa petite sœur, et un autre bébé arrive. Ann est la seule sur laquelle je puisse comp­­ter. Sa mère est partie. Elle a aban­­donné notre famille et nous a laissé seuls, Ann et moi. »

Ann aura l’op­­por­­tu­­nité de voya­­ger et de combattre, de sortir du village.

Frances n’était jamais venue chez Ann. Elle découvre le toit en tôle et le sol en béton sur lequel dort la petite. Elle découvre qu’elle vit dans une maison de trois pièces parta­­gée par neuf personnes. Le soleil de l’après-midi amorce tout juste sa descente. Si Ann pouvait aller à l’en­­traî­­ne­­ment, c’set prin­­ci­­pa­­le­­ment parce que son père n’était jamais à la maison pour l’en empê­­cher. Il travaillait tard comme ouvrier, certains soirs jusqu’à minuit. Mais aujourd’­­hui, il est rentré plus tôt et a ordonné à sa fille de rester à la maison. « Trois heures par jour avec elle, c’est tout ce dont j’ai besoin », plaide Frances. « Non », tranche Nae. « J’ai besoin d’elle à la maison. »

Les négo­­cia­­tions

« Mais cela pour­­rait chan­­ger sa vie », pour­­suit Frances. « Des gens nous soutiennent, des étran­­gers nous donnent de l’argent et des équi­­pe­­ments. Elle sera entraî­­née correc­­te­­ment dans mon club. On s’oc­­cu­­pera bien d’elle. » Nae hésite et pose le tuyau d’ar­­ro­­sage qu’il utilise pour laver les casse­­roles. Frances insiste et demande à Nae de penser à l’ave­­nir et pas seule­­ment au présent. « À son âge et avec son poids, c’est un très bon moment pour débu­­ter une carrière. Si on attend qu’Ann soit plus âgée et plus grande, ce sera plus compliqué de lui trou­­ver de bons adver­­saires. Elle a l’âge idéal pour débu­­ter. » Son père fait « non » de la tête.

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Chez elle, Ann dort à même le béton
Crédits : Lind­­sey Newhall

« C’est tout simple­­ment trop dur. Il n’y a personne à la maison pour prendre soin de ma mère. Et ma sœur ne peut pas le faire : elle est sur le point d’avoir un bébé. » « Pensez à ce qu’il y a de mieux pour elle », implore Frances. Elle lui explique que l’en­­traî­­ne­­ment à Wor. Watthana peut ouvrir des portes à sa fille. Ann aura l’op­­por­­tu­­nité de voya­­ger et de combattre, de sortir du village. Elle appren­­dra l’an­­glais grâce au muay-thaï. Elle rencon­­trera et se liera d’ami­­tié avec d’autres filles de son âge, avec les mêmes ambi­­tions. « Vous êtes au courant des problèmes de gangs et de drogue dans le village », dit Frances. « Je crois dur comme fer que le muay-thaï aidera à proté­­ger ces jeunes filles », déclare-t-elle en dési­­gnant Bee et Min, les amies d’Ann. « Le muay-thaï leur donnera de l’as­­su­­rance, il leur offrira un endroit sûr, ainsi qu’un groupe de garçons, d’hommes et de femmes, une commu­­nauté qui les respec­­tera et qui pren­­dra soin d’elles. » Le père d’Ann pèse le pour et le contre. Il soupire : « Est-ce qu’elle est douée, au moins ? » « Oui », répond instan­­ta­­né­­ment Frances. « C’est une de nos meilleures élèves. » Il fixe le sol un long moment, puis se tourne vers sa fille et lui demande : « Tu veux te battre ? » Ann assure que oui.

Grâce à muay-thaï Ann va pouvoir quitter le villageCrédits : Lindsey Newhall
Grâce à la boxe, Ann pourra quit­­ter le village
Crédits : Lind­­sey Newhall

« D’ac­­cord », dit-t-il à Frances. « Vous pouvez l’en­­traî­­ner. » Le visage d’Ann s’illu­­mine et elle court enfi­­ler son short de muay-thaï, alors que son père éclate de rire. Pendant qu’Ann se change, Nae confie à Frances qu’il se souvient de Boom, son mari, à l’époque où il se battait, presque vingt ans aupa­­ra­­vant. « P’ Dam est toujours dans le coin ? » « Oui, toujours. » Elle lui avoue que Boom et elle voulaient ouvrir le club spor­­tif en partie pour lui assu­­rer un emploi stable et un moyen de trans­­mettre sa connais­­sance du muay-thaï à la nouvelle géné­­ra­­tion, mais qu’il s’est remis à boire. « Il ne vient plus au club ces jours-ci », se lamente-t-elle. « Il avait des problèmes avec les enfants, il leur criait dessus, il criait sur leurs parents… Il s’est soûlé et a détruit notre seul sac d’en­­traî­­ne­­ment. Il a dit à un enfant débu­­tant qu’il n’ar­­ri­­ve­­rait jamais à rien et l’a fait pleu­­rer. » « Du P’ Dam tout craché », réplique Nae en hochant la tête. « C’est la même chose que dans mes souve­­nirs de gosse. Il avait l’ha­­bi­­tude de nous emme­­ner aux combats à l’époque. Il était toujours ivre et provoquait toujours des problèmes. » Ann sort en trombe, prête pour l’en­­traî­­ne­­ment. Son père sourit à sa vue, lui dit d’al­­ler au club et de travailler dur. Frances le remer­­cie et lui fait un wai d’adieu pour montrer son respect à cet homme usé, qui travaille dur pour main­­te­­nir sa famille d’aplomb. Le groupe de combat­­tants retourne à la salle en courant, une fille de plus dans son sillage.

L'entraînement peut reprendreCrédits : Lindsey Newhall
L’en­­traî­­ne­­ment peut reprendre
Crédits : Lind­­sey Newhall

À l’ap­­proche du crépus­­cule, les enfants finissent l’en­­traî­­ne­­ment et se dispersent pour rentrer chez eux. Frances me raconte alors ce qu’il vient de se passer chez Ann. « Je ne pense pas que j’au­­rais insisté pour Ann sans tout le soutien que nous avons eu et que nous rece­­vons toujours », dit-elle. « Je ne peux pas dire au père d’Ann : “Donnez-moi juste trois heures par jour pour que votre fille se roule dans la terre.” Mais main­­te­­nant que je sais que notre campagne de finan­­ce­­ment a fonc­­tionné et que nous avons des spon­­sors dans la commu­­nauté muay-thaï partout dans le monde, je peux regar­­der son père dans les yeux et lui dire : “Nous pouvons nous occu­­per de votre fille. Nous allons construire une salle de sports, lui offrir un toit et lui donner des condi­­tions d’en­­traî­­ne­­ment appro­­priées.” »


Traduit de l’an­­glais par Rémy Kuentz­­ler d’après l’ar­­ticle « Just three hours a day : Isaan girls and the impor­­tance of muay thai », paru dans Fight­­land. Couver­­ture : Ann en plein combat, par Hiro Hashi­­moto.

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