par Loche | 0 min | 30 mars 2016

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La super­­­che­­rie

Le jour suivant, Mitchell et Reid sont partis pour Sedona, tandis que Wright est resté en arrière pour se débar­­ras­­ser des dégui­­se­­ments et d’autres preuves poten­­tielles. Il était censé tout brûler, mais fina­­le­­ment il a décidé de les jeter dans une benne à ordures que leur équipe avait déjà utili­­sée. En temps normal, Wright aurait attendu dans les envi­­rons pour s’as­­su­­rer qu’un camion à ordures vienne vider la benne, mais cette fois-ci, il a eu peur d’un poli­­cier qui prenait son déjeu­­ner dans le parking, et a filé. Plus tard dans l’après-midi, un couple de personnes âgées qui cher­­chaient des canettes en alumi­­nium a fouillé la benne et remarqué un sac vert avec une perruque qui en sortait. Ils ont ouvert le sac pour trou­­ver plusieurs perruques et des barbes, une bouteille de fond de teint CoverGirl, deux plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion, un paquet de Wins­­ton Lights vide, et plusieurs sacs de Bank of America.

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Un rapport du FBI sur le braquage de la Bank of America
Crédits : Kevin Mitchell

Il n’y avait rien dans le sac qui puisse direc­­te­­ment conduire les poli­­ciers à un suspect, mais ils ont été en mesure de préle­­ver une empreinte de pouce partielle sur l’un des sacs d’argent. Autre chose poten­­tiel­­le­­ment utile : les papiers de loca­­tion d’une voiture, ainsi qu’un exem­­plaire du faux permis qui avait servi à la louer, sur lequel figu­­rait la photo très nette d’un homme aux oreilles décol­­lées avec un début de calvi­­tie. Avec l’argent du casse de Bank of America, le gang s’est mis à imagi­­ner une nouvelle façon de vivre. Mitchell et Reid se sont concer­­tés pour effa­­cer tout signe distinc­­tif, réflé­­chis­­sant à la possi­­bi­­lité de la chirur­­gie esthé­­tique pour dissi­­mu­­ler encore davan­­tage leur appa­­rence. Ils étaient prêts à arrê­­ter les braquages de banques, mais ils savaient aussi que l’argent qu’ils avaient ne dure­­rait pas toujours. L’un des avenirs possibles, qui semblait promet­­teur, était le trafic de canna­­bis. Reid avait passé son permis de pilote à Sedona, et il avait récem­­ment acheté un avion, un Mooney 201 argenté, en liquide. Ils ont commencé à cher­­cher des sites en Amérique centrale, en parti­­cu­­lier au Belize, dans l’idée qu’ils pouvaient profi­­ter de l’avion pour passer discrè­­te­­ment la fron­­tière à basse alti­­tude. Quelques semaines après le cambrio­­lage, Reid a entendu dire par des inter­­­mé­­diaires qu’un ami le cher­­chait. Donny Holling­s­worth – alias Big John – avait eu une carrière réus­­sie en tant qu’half­­back des Rough Riders d’Ot­­tawa dans la Ligue cana­­dienne de foot­­ball, avant de prendre sa retraite et d’en­­tre­­prendre une vie encore plus réus­­sie dans la crimi­­na­­lité. À Ottawa, il condui­­sait une Rolls Royce et était envié par beau­­coup de jeunes crimi­­nels, y compris Stephen Reid. Mitchell ne lui a jamais vrai­­ment fait confiance, mais il n’était pas méfiant au point de refu­­ser de travailler avec lui. En vérité, Holling­s­worth les avait aidés à revendre les biens volés du pillage de l’aé­­ro­­port. Reid et lui étaient restés en bons termes, et lorsqu’ils s’étaient tous réunis à nouveau en Cali­­for­­nie, Holling­s­worth s’était révélé utile en aidant Reid à se procu­­rer des armes à feu et d’autres outils pour les divers cambrio­­lages du gang. À présent, Holling­s­worth avait des problèmes. Il était impliqué dans la fabri­­ca­­tion de crys­­tal meth dans une cabane à 145 km au nord-est de San Diego, où la police avait fait une descente après qu’un homme était mort en testant leur dernière four­­née. Un citoyen inquiet avait vu Holling­s­worth se débar­­ras­­ser du corps sur le côté de la route. La police avait loca­­lisé la voiture et la cabane, et Holling­s­worth avait tenté de s’échap­­per en sautant à travers une fenêtre en verre trempé. Il avait été arrêté et avait besoin de 80 000 $ pour l’ai­­der à payer sa caution. Holling­s­worth a promis de rembour­­ser la caution sous 60 jours avec inté­­rêts, et Reid a décidé d’ai­­der un vieil ami dans le besoin. Il sentait que c’était la bonne chose à faire et que c’était bon pour son karma, puisqu’il pour­­rait lui-même avoir besoin d’une faveur un jour. Reid aimait passer ses jour­­nées dans son nouvel avion à survo­­ler les mesas et les canyons autour de Sedona. Ensuite, il s’ar­­rê­­tait souvent pour des chips et des marga­­ri­­tas au Maria’s, un restau­­rant mexi­­cain près de l’aé­­ro­­port, et c’est là qu’il se trou­­vait un après-midi d’oc­­tobre 1980 quand trois hommes en trench sont entrés. Ils ressemblent à des flics, s’est-il dit. Qu’est-ce qu’ils font ici ? Voyant qu’il ne se passait rien, Reid a décidé qu’il était seule­­ment para­­noïaque. Il est rentré chez lui en oubliant l’in­­ci­dent.

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Sedona, en Arizona : la planque idéale

Pour­­tant, son premier instinct était bon. Les trois hommes étaient des agents du FBI, envoyés à Sedona pour suivre les traces du Stop­­watch Gang tout en atten­­dant les mandats d’ar­­rêt. L’agent respon­­sable de l’ar­­res­­ta­­tion des braqueurs de banque les plus recher­­chés d’Amé­­rique était Steve Cheno­­weth, à la tête du petit bureau régio­­nal de Flag­s­taff. Pendant le temps qu’il avait passé en Arizona, Cheno­­weth avait prin­­ci­­pa­­le­­ment travaillé sur des crimes violents, en se concen­­trant surtout sur les enquêtes liées aux cambrio­­lages de banques. C’était un busi­­ness floris­­sant en Arizona. Cheno­­weth se souvient que l’État avait une moyenne de plus de 250 cambrio­­lages de banques par an. Cheno­­weth s’est montré prudent tandis qu’il atten­­dait l’ordre d’ap­­pro­­cher le Stop­­watch Gang. Chaque commu­­niqué qu’il avait vu finis­­sait par deux tampons inquié­­tants : « armés et dange­­reux » et « risque d’éva­­sion ». Il savait où Reid et Wright habi­­taient au canyon Oak Creek, mais le terrain était escarpé et acci­­denté, et il n’y avait qu’un seul point d’en­­trée. Il était quasi­­ment impos­­sible d’en­­trer sans être vu. Cheno­­weth savait que les sujets, en parti­­cu­­lier Reid, étaient popu­­laires dans leur commu­­nauté. Alors pour éviter qu’on les prévienne, il n’avait parlé qu’à un seul shérif adjoint de ce qui se passait. Cette déci­­sion s’est révé­­lée sage quand il a appris plus tard que l’un des amis les plus proches de Reid était un autre adjoint qu’il avait rencon­­tré à une occa­­sion dans un bar local. Le bureau a suivi la piste des hommes, mais n’a pas pu confir­­mer leur iden­­tité, jusqu’à ce qu’un infor­­ma­­teur confi­­den­­tiel leur révèle leur nom. Cela a permis au FBI de deman­­der leurs empreintes aux auto­­ri­­tés cana­­diennes, qui ont corres­­pondu aux preuves rele­­vées par les agents, notam­­ment l’em­­preinte partielle lais­­sée sur le sac des ordures. Le 30 octobre, un juge a déli­­vré des mandats d’ar­­rêt contre Stephen Reid, Patrick Mitchell et Lionel Wright pour braquage de banque et asso­­cia­­tion de malfai­­teurs.

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Crédits : Ottawa Citi­­zen

Reid a été inter­­­pellé au matin du 31 octobre alors qu’il condui­­sait sa Camaro vers l’aé­­ro­­port pour aller voler, et Wright a été arrêté chez lui « sans inci­dent » – à part le fait qu’il était nu sur son lit quand les agents ont défoncé la porte. Selon un rapport du FBI, Reid « a admis son iden­­tité », alors que Wright, confor­­mé­­ment à son carac­­tère, « n’a pas admis son iden­­tité ». (Wright « est le seul des trois à ne jamais avoir parlé à personne de ses acti­­vi­­tés », me précise Cheno­­weth.) Les deux hommes ont été emme­­nés à San Diego et placés au centre correc­­tion­­nel Metro­­po­­li­­tan, une insti­­tu­­tion fédé­­rale située en centre-ville. Étant donné le nombre d’éva­­sions à leur actif, le juge a fixé la caution à 1,5 million de dollars. Le docu­­ment d’in­­cul­­pa­­tion énonçait : « Les sujets sont des fugi­­tifs du Canada avec des mandats d’ar­­rêts extra­­­dables […] suppo­­sé­­ment coupables de trente braquages de banques sur la côte ouest. » Le 1er novembre, les jour­­naux de tout le pays annonçaient que Stephen Douglas Reid et Lionel Wright avaient été arrê­­tés, et qu’on igno­­rait où se trou­­vait leur célèbre parte­­naire. « Patrick “Paddy” Mitchell […] le complice des crimes et des évasions du duo, qui se sont dérou­­lés dans un inter­­­valle de plus de dix ans, a réussi à échap­­per à la chasse à l’homme », rappor­­tait l’Ottawa Citi­­zen. Le mois d’avril suivant, Reid et Wright – qui ont tous deux plaidé coupable – ont été condam­­nés par la Cour fédé­­rale à 20 ans de prison pour le braquage à main armée de la Bank of America. Le procu­­reur fédé­­ral a salué la condam­­na­­tion, décri­­vant le duo comme « des braqueurs de banque extrê­­me­­ment compé­­tents et dange­­reux, qui conti­­nue­­ront à l’être ». L’iden­­tité de l’in­­for­­ma­­teur du gouver­­ne­­ment n’a jamais été révé­­lée pendant le procès. Après la condam­­na­­tion, les avocats de Reid et Wright ont travaillé sur un arran­­ge­­ment qui impliquait la resti­­tu­­tion d’une partie de l’argent volé. Lorsque l’ar­­ran­­ge­­ment a été réduit à néant, les hommes ont appris que toute l’af­­faire était liée à Big John Holling­s­worth. Suite à son arres­­ta­­tion au labo de crys­­tal meth, Holling­s­worth a demandé à son avocat de propo­­ser un marché à la DEA (l’Agence de lutte contre la drogue améri­­caine). Si les procu­­reurs dimi­­nuaient sa caution et envi­­sa­­geait une réduc­­tion des charges, a proposé son avocat, Holling­s­worth « serait en mesure d’iden­­ti­­fier et de provoquer l’ar­­res­­ta­­tion des indi­­vi­­dus impliqués » dans le braquage de la Bank of America. Selon le dossier de l’af­­faire de Mitchell réper­­to­­rié au FBI, Holling­s­worth s’est laissé aller à des fanfa­­ron­­nades. « Ils sont décrits comme de véri­­tables profes­­sion­­nels pouvant deve­­nir des tueurs », a dit son avocat au FBI. « Ils portent en géné­­ral des gilets pare-balles et des armes auto­­ma­­tiques. » Holling­s­worth a donné de nombreux détails pour prou­­ver la véra­­cité de ses décla­­ra­­tions. Il savait, par exemple, que les respon­­sables avaient acheté des perruques et des barbes dans une boutique de maté­­riel de tour­­nage de la vallée de San Fernando, et que les deux hommes prin­­ci­­paux étaient « du genre plus vieux et pater­­nel » pour l’un, et de « large stature et dotée d’une person­­na­­lité du genre Wyatt Earp » pour l’autre. Holling­s­worth a ajouté que ces mêmes personnes avaient récem­­ment cambriolé une grande bijou­­te­­rie – un casse qu’il avait lui-même orches­­tré, ce qu’il a omis de mention­­ner – et qu’ils étaient respon­­sables « d’autres braquages de banques » à San Diego. « Je sais exac­­te­­ment qui ils sont », a assuré Holling­s­worth aux agents. « Et je sais où ils sont. »

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Le gang en plein braquage

Reid était furieux de la super­­­che­­rie de Holling­s­worth, et il a attiré l’at­­ten­­tion de la cour sur un point qui a modi­­fié toute la percep­­tion de l’af­­faire. La première personne qu’il avait appe­­lée après son arres­­ta­­tion était Holling­s­worth, recher­­chant ainsi un retour rapide d’une faveur qu’il lui avait récem­­ment accor­­dée. C’était Holling­s­worth, l’homme dont le témoi­­gnage secret avait permis de former le dossier de l’ac­­cu­­sa­­tion, qui avait engagé l’avo­­cat de Reid pour lui. Et c’était Holling­s­worth, connu au sein de la cour sous le nom de monsieur X, qui avait fait office d’in­­ter­­mé­­diaire secret dans la tenta­­tive de resti­­tu­­tion de l’argent volé – argent qui avait disparu pendant le trans­­fert. Le juge a assi­­gné à Reid et Wright un nouvel avocat, qui a conclu un accord avec les procu­­reurs pour que leur peine soit réduite de moitié. L’af­­faire Holling­s­worth était embar­­ras­­sante pour le FBI et le tribu­­nal. Selon Reid, l’im­­mu­­nité de Holling­s­worth ne concer­­nait que son arres­­ta­­tion pour la crys­­tal meth, alors après la dispa­­ri­­tion de l’argent lors du trans­­fert, les procu­­reurs ont ordonné à Reid et Wright de témoi­­gner durant l’au­­dience d’un grand jury sur quelques-unes des autres acti­­vi­­tés crimi­­nelles de Holling­s­worth. Ils ont refusé, même s’ils auraient pu échan­­ger des infor­­ma­­tions contre des remises de peine ; Holling­s­worth était un homme libre. En revanche, ils ont été accu­­sés d’obs­­truc­­tion et ont été condam­­nés à purger 11 mois supplé­­men­­taires en plus de leur condam­­na­­tion. « Deux mauvais actes n’équi­­valent pas à un bon acte », me confie Reid. « Je sais qu’une personne normale consi­­dé­­re­­rait que ne pas témoi­­gner est stupide », dit-il, mais il explique qu’il avait un code d’hon­­neur, et qu’il passait avant sa haine pour l’homme qui les avait livrés à la police. Reid et Wright auraient pu faire appel, mais ils ont choisi de ne pas le faire. « Nous n’avions pas l’argent », explique Reid. Sa stra­­té­­gie était simple : purger sa peine, rester irré­­pro­­chable, puis « rentrer dans son pays lors d’un accord d’échange de prison­­niers, et s’éva­­der une fois de plus ».

Une belle histoire

Évidem­­ment, Reid et Wright ont été déte­­nus sépa­­ré­­ment. Wright a été envoyé à Leaven­­worth, une prison de haute sécu­­rité au Kansas, tandis que Reid, consi­­déré comme à risque d’éva­­sion extrême, a reçu un trai­­te­­ment inha­­bi­­tuel. Peu après sa condam­­na­­tion, on lui a mis ce qu’il appelle une « chaîne fantôme ». Pendant 11 mois, Reid a été trans­­porté un peu partout dans le pays, de prison en prison, souvent à quelques jours d’in­­ter­­valle, sans être informé d’où il allait ou de combien de temps il allait rester. Une nuit, il dormait dans une prison de comté à McAles­­ter, dans l’Ok­­la­­homa, et la suivante il était parti pour Lacuna, au Texas.

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Reid derrière les barreaux
Crédits : Alexan­­der Wate­­rhouse-Hayward

L’objec­­tif était de le faire dispa­­raître, de rendre sa posi­­tion impos­­sible à pister. Après presque un an, il a fini dans le péni­­ten­­cier fédé­­ral de Marion, dans l’Il­­li­­nois, la prison la plus sécu­­ri­­sée du système. Marion était bâtie pour déte­­nir les 500 crimi­­nels les plus dange­­reux du système carcé­­ral, et la popu­­la­­tion initiale était surtout compo­­sée de trans­­ferts d’Al­­ca­­traz. Ce n’était pas un lieu propice à la recon­­ver­­sion. Les prison­­niers n’y étaient pas auto­­ri­­sés à travailler et passaient la plupart du temps en cellule d’iso­­le­­ment. Reid savait qu’il n’y avait aucune chance de s’échap­­per de Marion, alors il a œuvré avec appli­­ca­­tion à méri­­ter un trans­­fert au Canada. Il a écrit des lettres et fait pres­­sion sur le consu­­lat, deman­­dant toutes les faveurs qu’il pouvait à ses vieilles rela­­tions d’Ot­­tawa. Fina­­le­­ment, le 6 mai 1983, après deux ans à Marion, Reid a été renvoyé chez lui, à Mill­­ha­­ven, où il a rejoint Wright, à qui on avait aussi accordé le trans­­fert. À Mill­­ha­­ven, Reid a déve­­loppé une fois encore une répu­­ta­­tion de favori aussi bien auprès des déte­­nus qu’au­­près de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Il a dirigé le dépar­­te­­ment spor­­tif, qui a mis en place les équipes de hockey et de base­­ball de la prison, ainsi que le réseau illé­­gal de paris spor­­tifs. Il jouait un rôle majeur dans le trafic et la distri­­bu­­tion de haschisch, et servait d’in­­ter­­mé­­diaire dans les conflits entres prison­­niers et gardiens. « J’étais connu comme le maire de Mill­­ha­­ven en quelque sorte », dit-il. En 1984, Mill­­ha­­ven était un endroit encore plus violent qu’il ne l’avait été en 1977, lorsque les mauvaises condi­­tions de vie avaient poussé Reid et Mitchell à commen­­cer à complo­­ter pour s’éva­­der. Un hiver, après une série d’at­­taques au couteau, notam­­ment le meurtre du gardien de but de son équipe de hockey, l’état mental de Reid s’est dégradé. Il est devenu colé­­rique et déprimé. Il a arrêté tous ses boulots de prison et ses fraudes, et a commencé à écrire, remplis­­sant des pages entières d’un bloc-notes jaune. « Au début, c’était juste des mots sur du papier, ensuite des phrases éparses, des expres­­sions de colère, d’amer­­tume, de perte d’es­­poir, page après page, le crayon s’en­­fonçant dans le papier avec la force de ces mots qui jaillis­­saient de moi-même », a écrit Reid plus tard. « Ensuite, une histoire a commencé à émer­­ger. »

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Les ébauches de Jackrab­­bit Parole
Crédits : McMas­­ter Archives

En quelques mois, il a terminé l’ébauche d’un roman qui parlait d’un gang de braqueurs de banque mené par Bobby, un person­­nage qui ressem­­blait beau­­coup à Stephen Reid, et son acolyte Denny, une version légè­­re­­ment voilée de Lionel Wright. Dans une cellule voisine, Wright tapait les pages tandis que Reid les écri­­vait, sans jamais commen­­ter l’his­­toire en elle-même. Vers la fin du livre, Bobby tuait Denny. Après avoir donné les pages à Wright, dit Reid, il s’est assis et a écouté le tapo­­te­­ment des touches ralen­­tir, puis s’ar­­rê­­ter. Quelques minutes plus tard, Wright est apparu à la porte de sa cellule. Il avait l’air désa­­busé, dit Reid. Reid ne savait pas quoi faire du manus­­crit. À cette période, un profes­­seur en crimi­­no­­lo­­gie de l’uni­­ver­­sité de Water­­loo nommé Fred Desroches a demandé à Reid de s’en­­tre­­te­­nir avec lui pour un livre sur les braqueurs de banque les plus notoires du Canada. Reid, se rebif­­fant d’abord, a fina­­le­­ment accepté, mais à une condi­­tion. Il voulait que le profes­­seur lise son manus­­crit. Desroches a accepté et était assez intri­­gué par ce qu’il a lu pour le trans­­mettre à l’écri­­vain séjour­­nant à l’in­­ter­­nat de Water­­loo, la poète et roman­­cière Susan Musgrave. Musgrave a adoré le livre. Elle a écrit un déluge de lettres à Reid — trois dès le premier jour — lui disant qu’elle était « enthou­­sias­­mée par sa voix ». Elle a choisi un extrait à publier dans une revue litté­­raire, et Reid, reconnu pour autre chose qu’un crime pour la première fois depuis son enfance, était fou de joie. Il a répondu à Musgrave avec un paquet conte­­nant 13 lettres, ainsi que le premier de nombreux poèmes : « Les roses sont rouges/Les violettes sont mortes/Et vous le serez aussi/Si vous ne venez pas bien­­tôt/PS : Appor­­tez un tas de drogues. » Musgrave était elle aussi en plein boule­­ver­­se­­ment de son côté ; son mariage (avec un trafiquant de canna­­bis) venait de mal finir, après que son mari avait été arrêté et s’était converti au chris­­tia­­nisme en prison. Elle a commencé à rendre visite à Reid à Mill­­ha­­ven, et l’a aidé à trans­­for­­mer le manus­­crit en roman qu’elle a ensuite emmené chez son éditeur, qui a acheté le livre en se basant unique­­ment sur les 90 premières pages et a signé un contrat avec Reid pour qu’il en écrive deux autres. Reid et Musgrave sont rapi­­de­­ment tombés amou­­reux l’un de l’autre. « Nous avons échangé des lettres en cascade, c’était ce genre d’amour passionné », dit Reid. « C’était très frus­­trant, physique­­ment. » Quand son séjour à Water­­loo est arrivé à sa fin, Musgrave est retour­­née chez elle sur l’île de Vancou­­ver, et a entre­­pris de faire pres­­sion sur le direc­­teur de la prison régio­­nale pour que Reid soit trans­­féré à l’ouest, dans une prison plus proche d’elle. Elle m’a confié qu’elle avait été répri­­man­­dée par le direc­­teur de prison, qui lui a demandé pourquoi une femme aussi accom­­plie qu’elle voulait perdre son temps avec un « malfrat » comme Reid. Mais fina­­le­­ment, il a accédé à sa requête et a poussé Reid à saisir l’op­­por­­tu­­nité de recom­­men­­cer à zéro. Reid a été trans­­féré dans l’éta­­blis­­se­­ment Kent, en Colom­­bie-Britan­­nique, où Musgrave lui rendait visite toutes les semaines. « Nous avons travaillé sur son livre, qui a atteint plus de 400 pages », a écrit Musgrave plus tard. « Et nous avons travaillé sur notre rela­­tion amou­­reuse, qui a atteint son apogée. »

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Le mariage de Stephen Reid et Susan Musgrave en prison
Crédits : Alexan­­der Wate­­rhouse-Hayward

Lorsque l’ap­­pel de Reid pour une libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle a été rejeté, Musgrave a proposé qu’ils se marient pour pouvoir deman­­der des « visites fami­­liales » de trois jours dans un mobile home sur le sol de la prison. En 1986, quand le roman de Reid, Jackrab­­bit Parole, a été publié, le couple est tout de suite devenu célèbre ; la Société Radio-Canada a filmé et diffusé des scènes de leur mariage en prison à l’an­­tenne. Cette année-là, Reid a été trans­­féré de nouveau, dans l’éta­­blis­­se­­ment William Head, près du loge­­ment de Musgrave sur l’île de Vancou­­ver, et en mai 1987, on lui a accordé la liberté condi­­tion­­nelle.

Case départ

Pendant ce temps, Lionel Wright avait encore sept années à passer en prison. Il devait purger une plus longue peine à cause de sa première condam­­na­­tion pour la drogue, et il était moins enclin que Reid à exploi­­ter le système en sa faveur. Il a fait une seule demande de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle, et après se l’être vu refu­­sée, il n’a plus rées­­sayé. Étran­­ge­­ment, Reid compre­­nait pourquoi. « Lionel est quelqu’un de réservé. Il ne sait pas comment – où alors ça ne l’in­­té­­resse pas – amener les gens respon­­sables de son cas à penser qu’il a changé. » La dernière fois que Reid a vu Wright, c’était à King­s­ton, peu après sa libé­­ra­­tion en 1994. Pendant un certain temps ensuite, une carte postale de Wright est arri­­vée de temps à autre, et puis, Reid dit : «  Un jour, j’ai remarqué que Lionel était parti. Les lettres n’ar­­ri­­vaient plus, comme s’il s’était tout simple­­ment évaporé. Vous ne savez même pas qu’il est parti jusqu’à ce que quelqu’un demande : “Où est Lionel ?” Bonne ques­­tion. Où est Lionel ? » Pendant ce temps, Paddy Mitchell était toujours en cavale. Depuis le jour où Reid et Wright avaient été arrê­­tés à Sedona, Mitchell fuyait. Il avait quitté la ville, pour rendre visite aux parents de sa petite amie dans l’Iowa, lorsque ses amis avaient été arrê­­tés. Après avoir appris qu’ils étaient en garde à vue, Mitchell a pris l’avion pour retour­­ner en Arizona, et, certain qu’il serait lui aussi arrêté, s’est emparé des 300 000 $ en liquide restants du gang dans leur coffre. Ensuite, il a commencé sa carrière en solo.

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L’un des braquages en solo de Paddy Mitchell
Crédits : Kevin Mitchell/McMas­­ter Univer­­sity

Sans ses anciens parte­­naires, Mitchell est devenu le braqueur à main armé accom­­pli qu’il n’avait jamais été aupa­­ra­­vant. Il a commencé en Floride et s’est dirigé vers l’ouest, frap­­pant plusieurs grands maga­­sins, ainsi qu’une banque à Hot Springs, dans l’Ar­­kan­­sas, avant d’être arrêté, ironique­­ment, en Arizona, suite à un cambrio­­lage bâclé dans un maga­­sin de Phoe­­nix. Mitchell a été accusé de braquage à main armée et amené devant le tribu­­nal de nuit, où un juge, qui igno­­rait tota­­le­­ment que l’un des dix fugi­­tifs les plus recher­­chés du FBI se tenait devant lui, a fixé la caution à 16 500 $. Mitchell a appelé leur vieil ami de Dundee, qui est arrivé à Phoe­­nix avec 20 000 $ et a donné l’argent à un garant de caution judi­­ciaire, libé­­rant Mitchell – qui a ensuite repris les cambrio­­lages de banques. Un an plus tard, le FBI l’a rattrapé, cette fois-ci en Floride. Il a été emmené en Cali­­for­­nie, détenu et condamné à dix ans de prison pour le cambrio­­lage de la Bank of America de San Diego, 20 ans pour le vol de 200 000 $ d’une banque dans l’Ar­­kan­­sas, et 18 ans pour le braquage à main armée du grand maga­­sin de Phoe­­nix. Il devait encore purger 20 ans au Canada pour le vol de l’or. L’avo­­cat fédé­­ral de l’Ari­­zona a refusé un accord qui aurait permis à Michell de purger toute sa peine dans un établis­­se­­ment fédé­­ral, où il avait le plus de chance d’être renvoyé au Canada, et il a été envoyé dans un péni­­ten­­cier de haute sécu­­rité à Florence, dans l’Ari­­zona. Personne ne s’était jamais évadé de Florence, mais Mitchell ne comp­­tait pas pour­­rir dans une autre prison violente. Lors de sa quatrième année, il a esca­­ladé les conduits d’aé­­ra­­tion surplom­­bant la salle des visites de la prison, et a rampé vers la liberté avec deux autres déte­­nus, en passant juste au-dessus du bureau du gardien en sortant. Fina­­le­­ment, Mitchell s’est enfui aux Philip­­pines, a pris l’iden­­tité de Gary Weber, un enquê­­teur d’as­­su­­rances pros­­père. Puis il a épousé une femme qu’il a rencon­­trée là-bas et a eu un deuxième fils, Richard. Il a vécu heureux, dans une grande maison dans les montagnes, à Luçon, pendant cinq ans, en retour­­nant aux États-Unis de temps à autre pour cambrio­­ler des banques et alimen­­ter son train de vie. Puis, en 1993, Ameri­­ca’s Most Wanted a redif­­fusé un épisode sur lui. Un couple avec qui Mitchell était en bons termes aux Philip­­pines a vu l’émis­­sion pendant des vacances à Hawaï, l’a reconnu, et a appelé le FBI. Le temps que les agents loca­­lisent la nouvelle maison de Mitchell, il avait encore disparu.

Reid a joué le rôle d’un agent de la Brink’s dans le film franco-cana­­dien Four Days en 1999.

Chassé de son exil confor­­table, Mitchell a fui de nouveau aux États-Unis, et, lors de son dernier acte en tant qu’homme libre, il a commis le braquage le plus bâclé de sa vie, à Southa­­ven, dans le Missis­­sipi. Son plan consis­­tait à créer une diver­­sion en passant plusieurs appels d’alerte à la bombe, mais la police locale n’est pas tombée dans le piège et s’est mise à surveiller les banques de la ville de plus près. Quand Mitchell s’est enfui de l’une d’elles en portant des lunettes rehaus­­sées de pampilles colo­­rées et 160 000 $ en liquide, il a rapi­­de­­ment été arrêté, et sa longue vie de crimi­­na­­lité s’est fina­­le­­ment termi­­née. Lors de son procès, il a été condamné à 65 ans de prison à Leaven­­worth.

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En 1987, à l’âge de 36 ans, Reid a été libéré de prison et a emmé­­nagé dans la petite maison de Musgrave – que la famille appelle la maison arbre, à cause de l’énorme sapin de Douglas qui traver­­sait le milieu de la cuisine – dans le village côtier de Sidney. Il a élevé sa jeune fille avec elle, et en 1989, ils ont eu une autre fille ensemble. Pendant dix ans, ils ont vécu une vie idyl­­lique dans cette petite maison recou­­verte de plantes grim­­pantes, située derrière un portail en bambou, avec vue sur Saanich Inlet, une petite baie pleine de palourdes jaunes et de Petits Garrots. L’eau y est claire, et lors des nuits précé­­dant une pleine lune, Reid allait patau­­ger et prendre un bain spiri­­tuel, un rituel de puri­­fi­­ca­­tion qu’il avait appris d’amis indi­­gènes pendant qu’il purgeait sa peine à William Head. Reid fabriquait des meubles et brico­­lait autour de la maison. Il arra­­chait les mauvaises herbes, plan­­tait des fleurs et a commencé à construire une maison sur un terrain que Musgrave avait acheté sur les îles de la Reine-Char­­lotte, instal­­lant une porte de chambre forte de banque en clin d’œil à son passé. Jackrab­­bit Parole est devenu un best­­sel­­ler, et Reid et Musgrave étaient célèbres au sein des cercles litté­­raires cana­­diens, aussi bien pour leur mariage peu conven­­tion­­nel que pour leur succès litté­­raire. Reid a écrit deux pièces de théâtre, ensei­­gné dans une univer­­sité locale, et même joué le rôle d’un agent de la Brink’s ayant déjoué un cambrio­­lage dans le film franco-cana­­dien Four Days en 1999. Quand sa fille de dix ans a vu le person­­nage de Reid tirer sur le cambrio­­leur, elle a dit : « Papa a tiré sur le gentil ! » Il a été nommé pour une Commis­­sion royale, le Forum citoyen sur l’unité natio­­nale, et le Service correc­­tion­­nel du Canada l’a engagé pour ensei­­gner l’écri­­ture créa­­tive aux déte­­nus et les conseiller sur la manière de reprendre leur vie en main. Il était, litté­­ra­­le­­ment, le modèle natio­­nal de la réin­­té­­gra­­tion. Reid et Musgrave ont sympa­­thisé avec les meilleurs écri­­vains et univer­­si­­taires du pays, et Reid a savouré son rôle de bandit réformé sauvé par la litté­­ra­­ture. Il voulait déses­­pé­­ré­­ment croire qu’il était un grand écri­­vain et qu’il était recher­­ché pour son travail. Cepen­­dant, le temps a passé, et il s’est mis à se poser des ques­­tions sur cette atten­­tion, soupçon­­nant les gens d’être plus inté­­res­­sés par sa légende que par lui.

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Le best­­sel­­ler de Stephen Reid
Crédits : McMas­­ter Univer­­sity

Un soir, Reid se souvient avoir assisté à une fête avec Musgrave dans une belle maison appar­­te­­nant à « des personnes âgées du monde des lettres de Toronto ». Il y avait des plats raffi­­nés et un plan de table, ainsi qu’un violon­­cel­­liste dans le coin de la pièce. Tandis que la nuit avançait, les conver­­sa­­tions sont passées de la litté­­ra­­ture à la poli­­tique, mais Reid n’était inclus dans aucune d’entre elles. Il était assis là comme une personne de second plan jusqu’à ce que, à la fin de la soirée, la femme de l’hôte se retourne vers lui et lui dise : « Main­­te­­nant, racon­­tez-nous des histoires sur la vie en prison. » Il s’est senti comme un clown, un diver­­tis­­se­­ment pour un groupe de snobs, pas plus impor­­tant que le violon­­cel­­liste dans le coin de la pièce. Pire encore, il n’a pas émis d’objec­­tion ; il a joué son rôle, dit Reid. « Je les ai émous­­tillés avec des gros mots et des histoires de prison. » L’an­­ti­­dote à ce senti­­ment, c’était bien sûr l’écri­­ture d’autres livres. Mais 13 ans avaient passé et il n’avait pas publié de suite à Jackrab­­bit Parole« Je courais après l’idée d’être célèbre, mais je ne faisais pas ce qui peut vous rendre célèbre : affron­­ter la diffi­­culté de s’as­­seoir seul dans une pièce », m’a-t-il confié. « Je voulais être écri­­vain, mais je ne voulais pas écrire. » Reid s’est enfoncé davan­­tage dans la dépres­­sion, et le jour de son 49e anni­­ver­­saire, il buvait un café à l’ex­­té­­rieur d’un bistrot quand il est tombé sur une vieille connais­­sance. Reid venait de quit­­ter un repas réunis­­sant chaque année des auteurs, où il ne s’était pas senti à sa place, quand l’homme est arrivé et l’a invité à son appar­­te­­ment, soi-disant pour lui présen­­ter sa petite amie. Reid a parfai­­te­­ment compris ce qui se passait. L’homme était clai­­re­­ment défoncé à l’hé­­roïne, et en peu de temps, Reid l’était aussi. Il a vomi en prenant la voiture pour rentrer, et lorsqu’il a passé le seuil de la porte, Musgrave a tout de suite reconnu son regard vide. « Elle s’est repliée dans notre chambre à coucher, a fermé la porte et a pleuré », a écrit Reid plus tard. « Mon gâteau d’an­­ni­­ver­­saire sur la table, entouré de cadeaux, souli­­gnait une soli­­tude encore plus grande. » Quelques jours plus tard, il est retourné dans l’ap­­par­­te­­ment de cet ami, d’abord pour fumer de l’hé­­roïne, ensuite la snif­­fer, avant de s’aban­­don­­ner au confort fami­­lier de l’injec­­tion dans le bras. Il a commencé bien vite à s’injec­­ter de la cocaïne et de l’hé­­roïne en même temps. Les deux drogues prises ensemble, un speed­­ball, se complètent l’une l’autre, donnant au toxi­­co­­mane la capa­­cité de consom­­mer des quan­­ti­­tés bien supé­­rieures, si bien que Reid a vite été complè­­te­­ment consumé. Grâce à ses vieilles rela­­tions de gang­s­ters dans l’est, il avait accès à de la cocaïne pure et de l’hé­­roïne de haute qualité. Il a commandé des drogues par onces et contracté des dettes auprès de tous ses amis toxi­­co­­manes, toujours trop défon­­cés pour penser à collec­­ter leur dû. Les dettes se sont rapi­­de­­ment accu­­mu­­lées, et bien­­tôt, Reid a dû aux trafiquants envi­­ron 90 000 $. Dans les affres de l’ad­­dic­­tion, il était trop fier pour deman­­der plus de temps. Au lieu de cela, il a décidé de rembour­­ser sa dette par le seul moyen qu’il connais­­sait : il aller braquer une banque.

Speed­­ball

Le 9 juin 1999, juste avant 9 heures du matin, Reid était assis sur les toilettes, dans une station-service Shell, se prépa­­rant un speed­­ball qu’il s’est ensuite injecté dans l’avant-bras gauche. La montée des drogues a été quasi-immé­­diate. Reid a titubé vers l’ex­­té­­rieur et s’est laissé tomber sur le siège passa­­ger d’un beater Chevy volé, conduit par un ami toxi­­co­­mane nommé Allan McCal­­lum, avec « les cheveux en bataille et le regard fou – typique de l’ama­­teur », s’est souvenu Reid plus tard.

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Stephen et Susan en des jours plus heureux
Crédits : Susan Musgrave

Il y avait six pâtés de maisons entre la station-service Shell et Cook Street Village, une petite allée de boutiques et de restau­­rants à l’ombre des ormes située dans un quar­­tier rési­­den­­tiel de Victo­­ria. La cible de Reid, la Banque royale du Canada, se trou­­vait à une extré­­mité. En théo­­rie, c’était un bon choix, en grande partie pour sa posi­­tion. En quelques virages rapides dans les calmes rues rési­­den­­tielles, ils seraient au Beacon Hill Park de Victo­­ria, un péri­­mètre de 80 hectares de bois et de prai­­ries ondoyantes, où il serait diffi­­cile de les repé­­rer. À partir de là, ils dispa­­raî­­traient dans la ville de l’autre côté. Reid a tiré sur une paire de gants lâches qui ne lui allaient pas, appuyant sur les inter­­s­tices entre ses doigts jusqu’à ce qu’elles rentrent aussi bien que possible. Par le passé, il aurait choisi des gants en fonc­­tion de sa capa­­cité à ramas­­ser une pièce de dix cents, mais cette fois-ci, Reid n’a pas pris la peine de véri­­fier la qualité du maté­­riel. Il a tiré sur les coutures d’un survê­­te­­ment tout abîmé pour révé­­ler son uniforme impro­­visé – un blou­­son d’uni­­ver­­sité bleu, sur lequel il avait formé le mot police en lettres tordues avec du ruban adhé­­sif jaune, et une fausse casquette de base­­ball SWAT. Dans son sac en toile, il portait un fusil à pompe calibre 12 muni d’une crosse, un pisto­­let à canon long calibre 22, et un Magnum 44 qu’il a placé dans un étui à sa taille. Sous un drap à l’ar­­rière se trou­­vait la pièce de chasse, l’arme de dernier recours – un AK-47 fabriqué en Chine muni d’un char­­geur banane bourré de cartouches recou­­vertes d’acier. McCal­­lum s’est arrêté dans un petit parking derrière la banque pendant que Reid mettait un masque en plas­­tique trans­­pa­rent avec des joues et des lèvres peintes en rouge. Il est sorti, a passé la porte d’en­­trée et crié : « Tout le monde à terre. Ceci est un cambrio­­lage. Il me faut quelqu’un pour ouvrir le coffre, appor­­ter les sacs de dépôt de nuit, et déver­­rouiller la porte de derrière. » Une femme s’est redres­­sée sur les coudes et a répondu d’une voix calme, presque déso­­lée : « Les coffres forts ne peuvent pas être rouverts avant une heure, les sacs de dépôt de nuit sont déjà partis, et la clé de la porte de derrière est dans le bureau du milieu, premier tiroir à droite. »

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Stephen Reid et sa fille Sophie en 2011

Tout l’argent liquide qui restait à la banque se trou­­vait dans la caisse du guichet prin­­ci­­pal, a-t-elle dit, et Reid l’a ouvert d’un coup pour révé­­ler « une pitoyable pile de billets de cinq et de dix ». Reid se tenait là, vidé et déses­­péré au milieu de la banque, avant de remarquer une porte qui, il le savait après avoir fait du repé­­rage dans tant de banques, menait à la pièce derrière les guichets auto­­ma­­tiques. Reid a ordonné au direc­­teur de la banque d’ou­­vrir la porte et de vider les caisses de la machine dans son sac en toile. Presque cinq minutes s’étaient écou­­lées depuis qu’il était entré dans la banque, mais les drogues affec­­taient sa percep­­tion du temps. Lorsqu’il est ressorti avec 93 000 $ et les a jetés dans le coffre de la voiture de McCal­­lum, il igno­­rait tota­­le­­ment à quel point il avait été lent. Avant de s’ins­­tal­­ler sur le siège passa­­ger, Reid a remarqué une poli­­cière, en short, qui se tenait sur le trot­­toir. Son arme de service 9 mm était poin­­tée sur sa tête. « Fonce ! » a crié Reid, sautant dans la voiture, et McCal­­lum a conduit la Chevy hors du parking puis à travers une courte rue jusqu’à un carre­­four, où il a viré à gauche, et quelques virages plus tard, s’est enfoncé dans le parc. McCal­­lum a pris de la vitesse à un tour­­nant avant d’écra­­ser brusque­­ment la pédale de frein pour éviter de rentrer dans l’ar­­rière d’une calèche tirée par des chevaux et remplie de touristes. La tête de Reid a percuté le tableau de bord. La voiture a rebondi hors de la route, puis sur une piste cyclable avant de s’ar­­rê­­ter au niveau d’un rang de poteaux métal­­liques. Reid se souvient de McCal­­lum assis au volant, hale­­tant, l’air d’avoir aban­­donné. Reid, lui, était déses­­péré. Une voiture de police était à présent juste derrière eux, ainsi qu’un poli­­cier à moto. Reid a allongé la jambe gauche vers l’ac­­cé­­lé­­ra­­teur et l’a enfoncé. La Chevy a émis un bruit métal­­lique entre les poteaux puis est repar­­tie sur la piste cyclable. La manœuvre a suffi pour semer la voiture de patrouille, mais le poli­­cier à moto les pour­­sui­­vait toujours. Reid ne se souciait plus de l’argent. Il voulait seule­­ment s’échap­­per. Et donc, il a fait une chose qu’il n’avait jamais faite pendant sa longue carrière de crimi­­nel – il s’est penché sur le sol et s’est saisi d’une arme à feu avec l’in­­ten­­tion ferme de s’en servir. Il a armé le fusil, s’est penché par la fenêtre ouverte et a ouvert le feu, en visant bien au-dessus des lumières cligno­­tantes bleues et rouges de la moto. Le recul l’a repoussé à l’in­­té­­rieur de la voiture, et la Chevy a foncé hors du parc puis dans la baie James, un quar­­tier tranquille de petites maisons et d’im­­meubles. Le tir a ralenti le poli­­cier mais ne l’a pas arrêté. Reid avait été chan­­ceux de cambrio­­ler tant de banques sans avoir à tirer sur un poli­­cier à sa pour­­suite, mais cela ne voulait pas dire que le gang n’avait pas prévu l’éven­­tua­­lité. Il savait comment arrê­­ter une pour­­suite. Il a ordonné à McCal­­lum de foncer vers une route en longue ligne droite, puis de prendre un virage serré à droite et d’ar­­rê­­ter la voiture. McCal­­lum a fait comme on le lui a demandé, et Reid est sorti et s’est tenu face au tour­­nant, en atten­­dant que la moto approche. Juste au moment où le poli­­cier a entamé le virage, Reid a tiré – vers le haut, a-t-il juré, pas dans le but de toucher le motard, mais de l’ar­­rê­­ter. Le poli­­cier a lâché sa moto lorsqu’elle a glissé sur l’herbe. Une foule de voitures de police s’est rappro­­chée d’eux, et un agent a tiré en retour. Reid a sauté dans la voiture et demandé à McCal­­lum de conduire.

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Susan Musgrave après une visite à son mari
Crédits : Ian McKain

Reid s’est rendu compte qu’ils étaient piégés. Il a demandé à McCal­­lum de s’ar­­rê­­ter, puis a aban­­donné la voiture (et l’argent) pour fuir à pied. McCal­­lum s’est fait arrê­­ter quelques minutes plus tard, trem­­blant derrière un buis­­son à moins de 100 mètres de la voiture. Reid a couru à travers des jardins et des maisons, et enfin dans un immeuble, où il a fait irrup­­tion dans un appar­­te­­ment du deuxième étage occupé par un vieil homme origi­­naire de Serbie et sa femme. Reid savait qu’il n’avait nulle part où s’échap­­per et que ce n’était qu’une ques­­tion de temps. Pendant que le chef de police de Victo­­ria montait l’opé­­ra­­tion de recherche la plus lour­­de­­ment armée de l’his­­toire de la ville, Reid a pris place et écouté le Serbe racon­­ter des histoires des jours où il combat­­tait pour la liberté, en fumant ses ciga­­rettes roulées à la main. Fina­­le­­ment, Reid s’est assoupi sur un clic-clac et le couple s’est préparé pour sortir. Plus de cinq heures après, l’équipe du SWAT est entrée. Ils ont trouvé Reid en train de ronfler. Reid s’est réveillé sur le sol de sa cellule, trem­­blant violem­­ment, en crise de manque. Il pouvait encore sentir le gaz lacry­­mo­­gène, et ses mains avaient été cassées lors de l’ar­­res­­ta­­tion. « C’est la première puni­­tion », dit-il. « Si vous tirez sur un flic, on vous casse les mains. » Lors du procès qui a suivi, Reid a été condamné à 18 ans de prison ; même s’il montrait un compor­­te­­ment exem­­plaire, il devrait en purger au moins 12. Sa fille avait dix ans. À Flag­s­taff, dans l’Ari­­zona, Steve Cheno­­weth a reçu un appel l’in­­for­­mant que la police de Victo­­ria le recher­­chait. Lorsqu’il a rappelé, un inspec­­teur cana­­dien lui a expliqué qu’ils déte­­naient Stephen Reid en déten­­tion provi­­soire pour braquage de banque. Cheno­­weth avait vu Reid une fois après sa libé­­ra­­tion, et l’agent avait été impres­­sionné par ce qu’il était devenu. « Il avait du talent », dit Cheno­­weth. « Il était bien soutenu. Je me suis dit que ce type avait une bonne chance de réus­­sir. » Quand on lui a annoncé que l’homme qu’il avait arrêté à Sedona presque deux décen­­nies aupa­­ra­­vant avait poussé la police de Victo­­ria à recou­­rir à leurs armes pour la première fois en 20 ans, Cheno­­weth n’ar­­ri­­vait pas à le croire. « Bon sang, vous auriez pu me mettre au tapis avec une plume », dit-il. « J’ai vrai­­ment cru qu’il s’en sorti­­rait.»

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Susan Musgrave en décembre dernier
Crédits : Melissa Renwick

Susan Musgrave avait plei­­ne­­ment conscience que son mari avait de nouveau sombré dans la drogue, et dans les semaines précé­­dant son arres­­ta­­tion, elle s’est prépa­­rée à quelque chose de terrible – elle s’est dit qu’il allait mourir. « Il avait fait trois over­­doses en l’es­­pace de deux semaines », dit-elle. « Il s’est réveillé sur le pont menant à Long Beach avec une aiguille dans le bras. J’avais l’ha­­bi­­tude d’écou­­ter à la porte pour voir s’il respi­­rait. » Elle n’a jamais pensé que Reid braque­­rait une autre banque. Elle n’a jamais pensé non plus à le quit­­ter. « Si j’avais une excuse pour quit­­ter Stephen – s’il avait été un salaud violent qui se bala­­dait avec d’autres femmes – je l’au­­rais fait », dit-elle. « Mais je sentais que c’était comme quit­­ter une personne malade. Dès qu’il n’était plus sous l’em­­prise de son addic­­tion, il rede­­ve­­nait la personne que je connais­­sais. » Musgrave n’avait jamais connu d’autres toxi­­co­­manes avant Reid, elle n’avait donc jamais été confron­­tée à la vérité brutale selon laquelle l’ad­­dic­­tion ne s’ar­­rête jamais. « Ce que j’ai appris », m’a-t-elle dit, « c’est que vous ne savez jamais rien des gens qui vous sont proches. » De retour en prison, Reid était plus bas qu’il ne l’avait jamais été, mais son déses­­poir repré­­sen­­tait une chance de salut. L’une des condi­­tions de sa condam­­na­­tion en tant que crimi­­nel violent était la visite obli­­ga­­toire d’un psycho­­logue, et lors de ces séances, il a commencé à se confron­­ter à son passé d’une façon nouvelle. Ceux qui connais­­saient le Stop­­watch Gang, qui avaient lu les livres et les articles de presse, et qui avait vu les repor­­tages télé­­vi­­sés, ne connais­­saient que cette version de l’his­­toire de Stephen Reid : un jeune toxi­­co­­mane fugue de chez lui et braque des banques pour payer les frais de son addic­­tion. Il rencontre deux autres crimi­­nels typiques, Paddy Mitchell et Lionel Wright, et ensemble, les trois gent­­le­­men-bandits affûtent leur art du braquage de banque, déro­­bant avec panache et sans faire de mal à personne. Pour Reid, l’his­­toire corres­­pond, le cambrio­­lage devient son addic­­tion – il est contraint de commettre plus de crimes. Mais cette addic­­tion est plus intense que la vie. Il y a beau­­coup de vérité là-dedans. « Pendant un braquage, vous êtes tota­­le­­ment vivant, d’une manière ances­­trale », me dit Reid.

Reid a été, comme tant de crimi­­nels et de toxi­­co­­manes endur­­cis, une victime avant de deve­­nir un coupable.

Cepen­­dant, lors de ses séances avec le psycho­­logue de la prison, une histoire de son passé plus sombre, plus nuan­­cée, a commencé à prendre forme. Après la mort de ses parents, Reid a décidé de parta­­ger cette histoire avec le public. « C’est là que je me suis senti assez libre pour écrire », m’a-t-il dit. « Ils auraient consi­­déré ça comme leur échec. Je pense que je les avais déjà fait assez souf­­frir. » Reid a publié un recueil d’es­­sais inti­­tulé A Crow­­bar in the Buddhist Garden, dans lequel il fait la descrip­­tion de sa rencontre avec un docteur de la région nommé Paul, qui a fait des avances à Reid, alors âgé de 11 ans, en le faisant monter dans une Thun­­der­­bird déca­­po­­table et en l’in­­vi­­tant dans sa maison luxueuse. « Il avait des tapis rouges à poils longs et un réfri­­gé­­ra­­teur plein de choses comme du vin et du fromage », dit Reid. « Il est allé à Acapulco. » Paul s’est mis à donner de l’al­­cool à Reid, puis de la morphine, d’abord sous forme de pilules, et ensuite par injec­­tion. Il a aussi commencé à abuser sexuel­­le­­ment du jeune garçon. Reid est rapi­­de­­ment devenu accro, et il comp­­tait sur Paul pour four­­nir les drogues. « Je vivais encore à la maison, parta­­geais un lit avec mon frère, et mangeait du porridge au sucre brun chaque matin dans la cuisine pleine de monde », écrit Reid. « Mon histoire est plus que celle, inter­­­rom­­pue, d’un garçon. Ce n’est pas ce que Paul m’a pris, c’est ce que j’ai gardé : le mensonge selon lequel la clé des portes du para­­dis était une seringue pleine. Avec les milliers de seringues que j’ai vidées dans mon bras depuis, les seules portes que j’ai jamais ouvertes sont celles qui mènent en prison. » Quand Reid est arrivé à la puberté, Paul l’a rejeté pour d’autres garçons plus jeunes. Reid était devenu un véri­­table toxi­­co­­mane à cette période, et il s’est fait reje­­ter par l’homme qui était sa source. Le reste de sa vie – la fugue de chez lui, les vols pour ache­­ter la drogue, tout ce qui a suivi, peut être relié à ce moment. « Je m’en suis voulu pendant des années », me dit Reid lors de l’une de nos nombreuses rencontres. « En ressas­­sant, comme si j’avais été un adulte prenant la déci­­sion d’avoir une rela­­tion avec cet homme. » ulyces-stopwatchgang-31Musgrave ne savait presque rien de l’abus sexuel jusqu’à l’ar­­res­­ta­­tion de Reid, et même là, il ne le lui a raconté qu’a­­vec hési­­ta­­tion, en divi­­sant les infor­­ma­­tions en semi-véri­­tés avant d’être tota­­le­­ment honnête avec elle. « J’ima­­gine que chaque histoire a son horreur », m’a dit Musgrave. « Parfois ce sont de mauvaises déci­­sions, mais pas toujours. Je suppose que c’est une mauvaise déci­­sion de monter dans la voiture avec un homme. » Mais en cela, l’ex­­pé­­rience forma­­tive de la vie de Reid, il était, comme tant de crimi­­nels et de toxi­­co­­manes endur­­cis, une victime avant de deve­­nir un coupable. Reid refuse de présen­­ter sa vie en se mettant dans le rôle de la victime. Ce que Paul lui a fait, dit-il, était « mons­­trueux », mais il ne pouvait tenir l’homme respon­­sable de tout ce qui s’est passé ensuite. « Je suis sûr que ça ne m’a pas aidé, mais j’ai toujours cru qu’on vivait dans l’arène des choix, et j’ai fait beau­­coup de choix qui m’ont amené là où j’en suis main­­te­­nant », dit-il. Il se soupçonne d’avoir eu de bonnes chances de prendre de la drogue dans tous les cas. « J’ai aimé la drogue pour son côté hédo­­niste, et j’ai pris beau­­coup de déci­­sions en me basant là-dessus. La personne la plus égocen­­trique du monde est un toxi­­co­­mane. J’ai grandi à une période narcis­­sique, et je suis devenu tout ça. »

Recol­­ler les morceaux

Au début de l’an­­née 2014, Reid a été relâ­­ché de l’éta­­blis­­se­­ment William Head et placé en liberté condi­­tion­­nelle de jour pour la durée finale de son incar­­cé­­ra­­tion. Il est libre d’al­­ler et venir, tant qu’il rentre à la maison de réin­­ser­­tion sociale avant 22 heures. Là, dans le manoir impo­­sant mais mal entre­­tenu d’un vieux méde­­cin donnant sur le détroit de Juan de Fuca, Reid occupe une chambre aux murs nus et aux fenêtres en saillie faisant face au port. Il dort sur un lit simple et les jours où il n’a rien à faire, il trompe l’en­­nui en fabriquant des tambours, recou­­rant à une méthode tradi­­tion­­nelle qui lui a été ensei­­gnée par des déte­­nus indi­­gènes en prison. Lorsque je le rencontre, Reid s’at­­tend à être tota­­le­­ment remis en liberté au prin­­temps, très proba­­ble­­ment au milieu du mois de mars. En vérité, on lui a déjà accordé la liberté condi­­tion­­nelle une fois aupa­­ra­­vant, en 2008. Il s’ap­­prê­­tait à retour­­ner à son ancienne vie quand il a commis une erreur stupide, en comman­­dant une bière pour accom­­pa­­gner son chee­­se­­bur­­ger, un chaud après-midi de mai. La serveuse, qui avait déjà travaillé dans une blan­­chis­­se­­rie de prison, savait que l’abs­­ten­­tion de l’al­­cool était une condi­­tion de base de la liberté condi­­tion­­nelle. Elle a rapporté la viola­­tion à l’agent de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle, et Reid a purgé 47 mois supplé­­men­­taires à William Head pour avoir violé leur accord. « Main­­te­­nant, je commande un Coca Light avec mon hambur­­ger », dit-il. Ces jours-ci, Reid se lève tôt chaque matin et se rend à la tree­­house où sa belle-fille, Char­­lotte Musgrave, vit avec ses deux jumelles. Reid s’oc­­cupe des enfants et aide à entre­­te­­nir la maison ; il emmène sa vieille belle-mère, qui ne vit pas loin, à l’épi­­ce­­rie. À quelques semaines d’in­­ter­­valle, l’agent de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle de Reid lui accorde la permis­­sion d’al­­ler à Vancou­­ver pour travailler sur sa pièce de théâtre, et pendant les vacances, on lui donne des permis plus longs pour prendre le ferry jusqu’aux îles, afin de rester avec sa femme. Mais la plupart des jours sont passés ici à Victo­­ria, à essayer de construire une nouvelle vie tout en étant entouré de rappels de l’an­­cienne. « Je sors chaque matin et je vais tout de suite au tour­­nant où cet homme se trou­­vait », a dit Reid, en faisant réfé­­rence au poli­­cier à moto sur qui il a tiré dans sa tenta­­tive déses­­pé­­rée de s’échap­­per. « Ça me rappelle souvent ce jour-là. »

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Stephen Reid chez lui en 2014
Crédits : Farah Nosh

Ce braquage bâclé était le résul­­tat d’une série d’er­­reurs, que Reid n’au­­rait jamais commises s’il avait été dans son état normal. Je suggère qu’à mes yeux, ça semble surtout avoir été le produit d’un manque de chance – manque de chance qu’une poli­­cière passe juste­­ment devant la banque lors d’une ronde à pied quand il la cambrio­­lait, manque de chance qu’une autre voiture de patrouille se trouve à deux pas de là, et manque de chance que l’iti­­né­­raire de fuite qu’il favo­­ri­­sait ait été bloqué par une calèche tirée par des chevaux. Mais Reid sait que chacune de ces choses aurait pu être anti­­ci­­pée avec une prépa­­ra­­tion plus méti­­cu­­leuse. « La plupart du temps, ce n’est pas que le manque de chance nous tombe dessus », explique-t-il. « C’est nous qui le provoquons. » Il regrette encore de ne pas avoir engagé une femme pour s’as­­seoir dans une grosse voiture à l’angle joux­­tant la banque, avec l’ins­­truc­­tion de se posi­­tion­­ner au milieu de la route une fois que la voiture de fuite serait passée. À l’ar­­ri­­vée des poli­­ciers, elle aurait crié : « Oh mon dieu ! Ils sont partis par là ! » et indiqué la direc­­tion oppo­­sée. Son esprit est souvent revenu à la dizaine de balles qu’il a tirée sur l’agent de police à moto, un vété­­ran de 28 ans nommé Bill Trudeau qui était chargé de la circu­­la­­tion lorsqu’il a reçu l’alerte pour le braquage. Il jure qu’il n’a pas voulu lui faire de mal, qu’il avait visé vers le haut, trois bons mètres au-dessus du casque du poli­­cier. « Je voulais juste qu’ils arrêtent de me pour­­suivre », assure Reid. « Je savais ce que je faisais, même ça, ça a foiré. Seule­­ment, je ne voulais pas qu’ils m’at­­trapent. » Dans ses cellules de prison, Reid se deman­­dait souvent s’il n’avait pas prévu d’échouer. « J’ai détruit mes deux vies en même temps », dit-il – à la fois la personne et le person­­nage : Stephen Reid, le mari réin­­té­­gré, et Stephen Reid, le braqueur de banque légen­­daire.

~

L’après-midi de notre première rencontre, Reid et moi marchons le long d’une plage recou­­verte de bois flot­­tant, à l’ex­­tré­­mité de la baie des Anglais, à Vancou­­ver. Le vent hiver­­nal souffle fort, et Reid a mis une écharpe de soie blanche couverte de petits cranes et de couronnes noirs autour du cou. Pendant le déjeu­­ner, il a été heureux de revivre les jours de gloire avec moi, mais à présent il semble vouloir réta­­blir les faits. Pendant les nombreuses années qui se sont écou­­lées depuis que le Stop­­watch Gang est apparu pour braquer des banques, dit-il, l’his­­toire des exploits du groupe est deve­­nue un mythe. Concrè­­te­­ment, il y a des portions de l’his­­toire du Stop­­watch Gang qui reste­­ront toujours floues. La compa­­rai­­son des versions prove­­nant des entre­­tiens avec Reid, des descrip­­tions du livre de Mitchell, et de rapports divers a parfois apporté plus de ques­­tions que de réponses. Et le seul homme suscep­­tible d’ai­­der à clari­­fier les inco­­hé­­rences, Lionel Wright, est introu­­vable. Depuis sa libé­­ra­­tion en 1994, Wright n’a parlé à aucun jour­­na­­liste. Ses amis l’ont perdu de vue, et je n’ai même pas été en mesure de déter­­mi­­ner dans quel pays il vivait. Mais ce qui dérange Reid n’est pas tant les détails du passé que dans la façon dont tout a été mani­­pulé. « Ce que je comprends, c’est qu’il y a des faits et qu’il y a des véri­­tés, et ce sont souvent deux choses très diffé­­rentes », dit Reid. « On s’est fait un bon nombre de banques – pas autant que ce dont le FBI nous tient pour respon­­sables. Dans mes moments de bravade, j’ai admis davan­­tage que ce qu’on a proba­­ble­­ment fait. Ce n’est pas si grand que ce que tout le monde suggère, mais on a vrai­­ment marqué les esprits. On vivait comme des rock stars, et on a savouré cette période. »

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Paddy Mitchell en 1994

Cepen­­dant, Reid ne peut plus tolé­­rer l’idée selon laquelle ils n’étaient pas dange­­reux. On se souvient souvent de Paddy Mitchell comme d’un héros du peuple, « le bandit gentil­­homme » au pisto­­let non chargé. Mitchell aimait racon­­ter aux jour­­na­­listes que le gang s’en­­ga­­geait toujours dans un braquage sans une cartouche dans la chambre de leurs armes, pour que personne ne puisse leur en voler une et s’en servir contre eux. L’his­­toire a été avan­­cée pour prou­­ver leur bien­­veillance inté­­rieure. Et même s’il est vrai qu’au­­cun des trois hommes ne comp­­tait tirer sur qui que ce soit, me dit Reid, le truc de la chambre vide, c’est « des conne­­ries ». « C’est sûr qu’on aurait tiré sur quelqu’un si on y avait été obligé. Heureu­­se­­ment, on n’a jamais eu à le faire. » Mais il y a aussi un genre de mal psycho­­lo­­gique qui semble inquié­­ter Reid. On dirait qu’il s’agite un peu, essayant de se libé­­rer d’un poids. « Avant, je me conso­­lais, quand je lisais les décla­­ra­­tions des témoins, quand je les enten­­dais dire qu’ils se sentaient en sécu­­rité entre nos main », dit-il. « Mais comment pouvez-vous vous sentir en sécu­­rité quand quelqu’un vous braque un pisto­­let dessus ? » Voir les choses autre­­ment, tout comme Reid aupa­­ra­­vant, revient à éviter la réalité de ce que vous êtes et de ce que vous faites. « C’est du déni. Vous rentrez et vous mettez un tas de gens – parfois des femmes et des enfants – sur le sol, alors vous ne pouvez pas vous prendre pour un person­­nage roman­­tique. On ne prend pas tout cet argent pour distri­­buer des bourses d’étude aux pauvres. On l’em­­porte à Vegas et on le dépense sur des pros­­ti­­tuées et de la cocaïne ! » Pendant des années, Reid a cultivé le mythe du Stop­­watch Gang. Il a contri­­bué à perpé­­tuer l’idée que le braquage de banque ne faisait aucune victime, car les banques étaient assu­­rées. Beau­­coup trou­­vaient irré­­sis­­tible l’his­­toire d’un célèbre braqueur de banque qui a échappé aux forces de police natio­­nales et a mené la grande vie grâce à l’argent volé pendant presque une décen­­nie, explique Reid, et il a misé là-dessus. « J’ai joué le jeu de cette foutue histoire idiote du braqueur de banque qui prévoyait les choses méti­­cu­­leu­­se­­ment pour que personne ne soit blessé. C’était une idée roman­­tique, mais on a fait ça pour obte­­nir beau­­coup d’argent. On ne voulait pas travailler pour le gagner. » « C’est un mythe que j’ai commencé à détes­­ter », pour­­suit Reid. « Je m’y suis perdu et je me suis fina­­le­­ment retrouvé très seul et séparé du monde. » Mitchell et Reid se sont régu­­liè­­re­­ment échangé des lettres durant des années, même quand Mitchell était en cavale. Inspiré par son vieil ami, Mitchell s’est lui aussi mis à l’écri­­ture, derrière les barreaux. « J’ai besoin de toi, mon ami », a-t-il écrit à Reid en 1996. « La seule chose qui me permet­­tra sortir d’ici et de retour­­ner au Canada pour retrou­­ver mes proches est une chose spec­­ta­­cu­­laire ! Et la seule chose à laquelle j’ar­­rive à penser, c’est un livre. Je travaille­­rai d’ar­­rache-pied, mais j’ai besoin de ton aide. » Lors d’un rare appel télé­­pho­­nique de Lionel Wright, Mitchell a parlé de ce qu’il faisait. La réac­­tion de Wright a été la surprise – il se deman­­dait, a écrit Mitchell dans une lettre à Reid, « pourquoi je tenais à ressas­­ser toutes ces histoires du passé ». La réponse était simple. « Je ne connais rien de plus que ce que j’ai vécu – et c’est le sexe, la drogue, le braquage de banque et le rock and roll. » Lorsqu’il a terminé, Mitchell a envoyé un extrait de l’au­­to­­bio­­gra­­phie à Reid, qui a dit qu’il en publie­­rait une partie dans une revue litté­­raire qu’il éditait. Cepen­­dant, lorsqu’il a suggéré quelques modi­­fi­­ca­­tions, Mitchell s’y est opposé, et l’écrit n’a jamais été publié. Reid n’a toujours pas lu l’in­­té­­gra­­lité du livre. « Il était mon meilleur ami du monde, et il le sait », me dit Reid. « Je l’ai connu d’une manière que personne d’autre ne connaît, d’une façon très nue. Je pense que je suis proba­­ble­­ment en colère contre lui parce qu’il n’est pas authen­­tique – et peut-être qu’il l’a été par la suite. Il a vécu jusqu’à l’âge que j’ai main­­te­­nant. » ulyces-stopwatchgang-34 Enfermé avec peu d’es­­poir, Mitchell s’est concen­­tré sur sa santé. Il a couru plus que jamais. Et il adorait s’en vanter auprès de son vieil ami, à présent libre et pros­­père. « On peut vivre encore 50 ans de plus sans être un poids pour qui que ce soit si on prend soin de nous-mêmes », a écrit Mitchell à Reid en 1996. « Main­­te­­nant ! Change tes habi­­tudes. Vivre saine­­ment, c’est ce qu’il faut. » Au début de l’an 2006, Mitchell a remarqué une bosse sous ses côtes. Il l’a fait savoir à l’équipe médi­­cale de la prison, et on lui a dit de ne pas s’inquié­­ter. Lorsque la bosse a grossi, on lui a diagnos­­tiqué un cancer et on l’a envoyé à l’éta­­blis­­se­­ment correc­­tion­­nel fédé­­ral de Butner, en Caro­­line du Nord, où tous les déte­­nus malades sont placés. Sa dernière lettre à Reid est arri­­vée aux alen­­tours de Noël. Elle était courte et quasi illi­­sible, écrite sur une demi-feuille jaune. Sa dernière ligne : « Quelle vie on a eue, pas vrai ? » Il est mort le 14 janvier 2007, à l’âge de 64 ans. La mort de Mitchell derrière les barreaux a profon­­dé­­ment affecté Reid. « Ses bonnes vieilles lettres m’ont manqué, ces vagues d’en­­thou­­siasme de 15 à 20 pages sur tous les sujets allant de “l’in­­croyable buffet de salade ici à Leaven­­worth” aux joies de “courir un kilo­­mètre et demi en huit minutes ! Juste avant la bouffe !” » a écrit Reid dans son essai, The Art of Dying in Prison (« L’art de mourir en prison »). Mitchell était grand-père lorsqu’il a fina­­le­­ment été arrêté. Son fils Kevin avait deux garçons, et Mitchell – avec le soutien de beau­­coup de personnes, dont Stephen Reid – a prié le gouver­­ne­­ment améri­­cain de le trans­­fé­­rer au Canada, afin qu’au moins ils puissent lui rendre visite et le connaître. On le lui a refusé cinq fois. « Pat et moi parta­­gions des vies si inex­­tri­­ca­­ble­­ment liées que sa mort semblait ouvrir pour moi la voie de l’ac­­cep­­ta­­tion de l’iné­­luc­­ta­­bi­­lité de ma propre mort », a écrit Reid. « Il m’est devenu possible de regar­­der la fin de la vie en face. » Reid a lutté contre sa morta­­lité des années durant. Il a survécu à des over­­doses multiples et, en 2009, a subi une chirur­­gie de pontage quin­­tu­­plée, passant 14 heures sur le billard. Il a eu 65 ans le 13 mars 2015. Reid me jure qu’il ne fera pas tout capo­­ter cette fois. « Je fais partie inté­­grante de ma famille main­­te­­nant », dit-il. « Des gens qui veulent de moi dans leur vie et ont besoin de moi. » Il y a une note de stupé­­fac­­tion dans sa voix. Il a conscience du fait qu’il aurait dû tout perdre, mais que d’une façon ou d’une autre, mira­­cu­­leu­­se­­ment, ce n’est pas arrivé. Il a reçu une nouvelle chance alors qu’il aurait dû ne plus en avoir, et il le sait. « Beau­­coup de gens expriment des remords et pensent que puisqu’ils le font, ils sont des gens biens, au fond d’eux », explique Reid. « Il s’agit de bien plus que d’ex­­pri­­mer ou de ressen­­tir du remords. Il s’agit de recol­­ler les morceaux qui restent et d’avan­­cer. Alors c’est ce que j’ai fait. »


Traduit de l’an­­glais par Imane Agnaou, Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Life and Times of the Stop­­watch Gang », paru dans The Atavist Maga­­zine.

Couver­­ture : Stephen Reid aujourd’­­hui (Don Denton)


CE BRAQUEUR GREC EST INSAISISSABLE

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Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas est l’un des hommes les plus recher­­chés d’Eu­­rope. Braqueur virtuose, géné­­reux avec les plus dému­­nis, il échappe aux auto­­ri­­tés depuis 35 ans.

Les braquages ont repris un mercredi. Un homme masqué conduit un four­­gon volé dans les rues tranquilles d’As­­pra Spitia, en Grèce-Centrale, désordre d’im­­meubles blancs aux fenêtres noires et carrées, tel un jeu de domi­­nos tombé dans le golfe de Corinthe. Après s’être garé devant une agence de la Banque natio­­nale grecque, il pénètre dans l’en­­ceinte du bâti­­ment armé d’un fusil AK-47. Il ordonne au person­­nel d’ou­­vrir le distri­­bu­­teur auto­­ma­­tique de billets, dérobe 150 000 euros, et s’em­­pare ensuite de 100 000 euros dans la caisse, avant de prendre la fuite.

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Le jeune Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas

Nous sommes en février 2010 et l’éco­­no­­mie grecque traverse une crise causée, selon bon nombre de gens, par l’avi­­dité et la corrup­­tion au sein des banques. Un homme était en train de les faire payer. En octobre, il est soupçonné d’être respon­­sable des braquages de deux banques au cours de la même jour­­née. À Eginio, près de Thes­­sa­­lo­­nique, un voleur à main armée pénètre dans la Banque natio­­nale grecque en défonçant les fenêtres, puis réitère son geste à la Banque agri­­cole située à peine 100 mètres plus bas dans la même rue, et s’esquive avec 240 000 euros. Et puisque aucun blessé n’est à déplo­­rer – fait inha­­bi­­tuel lors d’un braquage en Grèce –, les auto­­ri­­tés tirent la conclu­­sion suivante : « Il est fort probable que ce soit le fait de Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas. » En trente ans de délits, l’homme connu comme le Robin des Bois grec a dérobé des millions aux banques publiques et kidnappé des indus­­triels pour distri­­buer géné­­reu­­se­­ment de l’argent aux plus dému­­nis. Bien qu’il ait peu de choses en commun avec d’autres bandits célèbres – comme Ned Kelly ou Billy the Kid –, reven­­diquant le fait de n’avoir jamais blessé personne durant l’un de ses exploits, il n’en demeure pas moins l’un des hommes les plus recher­­chés d’Eu­­rope. Un des ses anciens compa­­gnons de cellules, Poly­­kar­­pos Geor­­gia­­dis, se rappelle de lui : « Les crimi­­nels arrachent les sacs à main des vieilles dames. Vassi­­lis avait d’autres stan­­dards : c’est un bandit accepté socia­­le­­ment et un héros. » Mais tout comme Robin des Bois, Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas est méprisé par les auto­­ri­­tés auxquelles il s’at­­taque. Elles font de lui le portait d’un terro­­riste violent, et les jour­­na­­listes grecs ont jusque là été réti­­cents à racon­­ter son incroyable histoire.

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