Q est la première voix virtuelle non genrée. Annonce-t-elle un futur où les robots ne seront ni masculins, ni féminins ?

par Malaurie Chokoualé | 17 avril 2019

Enca­­dré par des tambours vigou­­reux, les cuivres suivent le tempo avec une préci­­sion martiale. La place d’Ama­­lien­­borg n’est qu’à un claque­­ment de botte et sa forme octo­­go­­nale ne va pas tarder à accueillir, comme une vieille amie, la Garde royale danoise. Tous les jours de la semaine, à midi, la relève de la garde ameute les touristes dans le centre de Copen­­hague. Sur le passage de ces coiffes noires duve­­teuses, les passant·es s’écartent, l’objec­­tif pointé vers cette proces­­sion histo­­rique.

Les larges fenêtres du troi­­sième étage du 15 Rosen­­borg­­gade sont un tampon bien mince face à la clameur ambiante. Mais Ryan Sher­­man et Emil Asmus­­sen ne l’en­­tendent que d’une oreille distraite, leur atten­­tion dédiée toute entière à un écran d’or­­di­­na­­teur. La voix qui s’élève de la machine est indé­­fi­­nis­­sable, comme la dizaine d’autres qui l’a précé­­dée dans les locaux de Virtue Nordic.

Crédits : Virtue Nordic/Face­­book

Emil prend connais­­sance des résul­­tats du dernier test. Sur les 4 600 répon­­dants, 50 % ont affirmé ne pas pouvoir genrer cette voix mysté­­rieuse, 26 % ont estimé qu’il s’agis­­sait d’une voix mascu­­line, tandis que 24 % lui ont assi­­gné un genre fémi­­nin. Les deux hommes échangent un regard. Impos­­sible d’en être encore certain·e, mais cette voix virtuelle non genrée pour­­rait être celle sur laquelle ils planchent depuis plusieurs mois.

Son nom libre­­ment inspiré du person­­nage de James Bond, Q est révé­­lé·e au monde le 11 mars 2019, lors du festi­­val tech­­no­­lo­­gique South By South­­west d’Aus­­tin, au Texas. Non-binaire, cette voix arti­­fi­­cielle est un signe d’es­­poir pour ses concep­­teurs·­­rices.

153 hertz

À la fin de l’été 2018, Ryan Sher­­man – senior crea­­tive de Virtue Nordic, la divi­­sion Europe du Nord de l’agence créa­­tive de Vice – et Emil Asmus­­sen – son asso­­ciate crea­­tive direc­­tor – discu­­taient à bâtons rompus sur un balcon de la capi­­tale danoise. Ils trou­­vaient étrange que toutes les voix propo­­sées par les assis­­tants vocaux comme Siri ou Alexa soient binaires, vu la place de plus en plus impor­­tante qu’ils occupent dans la vie des consom­­ma­­teurs. « Quand on a regardé à travers le monde, on a vu qu’une révo­­lu­­tion était en marche et que beau­­coup de pays avaient commencé à recon­­naître un troi­­sième genre », explique Emil depuis leurs bureaux de Copen­­hague.

En effet, ces dernières années, des pays comme l’Al­­le­­magne, l’Ar­­gen­­tine ou l’Inde ont admis dans leur droit un troi­­sième genre, égale­­ment appelé genre neutre. « Cela nous semblait donc rétro­­grade que la tech­­no­­lo­­gie conti­­nue à genrer les robots, bien que les robots, par défi­­ni­­tion, ne le soient pas », pour­­suit Emil. Les deux hommes ont alors décidé d’ap­­por­­ter leur aide pour mettre fin aux biais sexistes et encou­­ra­­ger « une plus grande inclu­­sion dans la tech­­no­­lo­­gie des assis­­tants vocaux » en faisant pres­­sion sur l’in­­dus­­trie de la tech.

Crédits : Virtue Nordic

Pour créer cette voix inédite, ils se sont entou­­rés de linguistes, de tech­­no­­logues et de sound desi­­gners. Ils ont entre autres reçu de l’aide de cher­­cheurs du collec­­tif Equal AI, qui « encou­­rage le déve­­lop­­pe­­ment d’une intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle éthique ». Si le projet était ambi­­tieux, le budget restait presque inexis­­tant et tous·tes les contri­­bu­­teurs·­­rices s’y sont atte­­lé·es béné­­vo­­le­­ment.

L’équipe a pris la voix d’une personne qu’elle consi­­dé­­rait entre le mascu­­lin et le fémi­­nin, entre 150 et 185 hertz. Plate­­forme flamande d’ac­­cueil et d’in­­for­­ma­­tion pour les personnes trans, Trans­­gen­­der Info­­punt explique qu’il s’agit d’une zone ambi­­guë du point de vue du genre, où la distinc­­tion entre voix fémi­­nine et mascu­­line se révèle presque impos­­sible. L’équipe de Q a fait écou­­ter des enre­­gis­­tre­­ments à plusieurs milliers de volon­­taires. Après plus d’une dizaine de tests durant lesquels elle a fait jouer les fréquences pour atteindre la neutra­­lité, elle est enfin tombée sur la fréquence parfaite : 153 hertz.

Entrée dans l’équipe en octobre 2018, Julie Carpen­­ter – char­­gée de recherche au sein du Groupe Éthique et Sciences émer­­gentes de l’uni­­ver­­sité d’État poly­­te­ch­­nique de Cali­­for­­nie – faisait partie des expert·es venu·es du monde entier que le duo avait contac­­té·es. Basée à San Fran­­cisco, elle était régu­­liè­­re­­ment en contact avec l’équipe créa­­tive pour leur propo­­ser son exper­­tise en compor­­te­­ment humain et en tech­­no­­lo­­gies émer­­gentes.

« Plus un robot devient humain, plus il devient sexué »

« Julie nous a par exemple aidé·es à comprendre pourquoi nous assi­­gnons systé­­ma­­tique­­ment un genre aux robots », explique Emil. D’ailleurs, même après la diffu­­sion de Q, Emil note que chacun·e tente de genrer Q et de trou­­ver une expli­­ca­­tion à ce qu’iel entend. « Les réac­­tions des gens sont très drôles », sourit Emil. « Certain·e·s disent que c’est un homme, d’autres affirment que c’est une femme. Il semble donc que nous ayons trouvé le point parfait où les gens ne tombent pas d’ac­­cord. » Mais est-il surpre­­nant que l’on s’obs­­tine à tout prix à genrer une voix neutre ?

Le récit orga­­nique

Au cours de la réali­­sa­­tion du projet, la ques­­tion s’est rapi­­de­­ment impo­­sée comme son plus grand défi. « Nous avons réalisé que l’être humain a pour habi­­tude de genrer une voix », explique Emil. « Depuis notre nais­­sance, nous mettons le monde dans des petites boîtes pour être capable de le comprendre » en nous inspi­­rant de ce que nous connais­­sons. Les robots n’échappent pas à ce phéno­­mène et on comprend alors la diffi­­culté de créer une voix que la majo­­rité pour­­rait consi­­dé­­rer comme non genrée.

Il existe diffé­­rents facteurs qui peuvent poten­­tiel­­le­­ment entraî­­ner la projec­­tion d’un « récit orga­­nique » sur des objets non vivants. Les gens assignent un genre car la voix, tout comme l’ap­­pa­­rence physique par exemple, sont des indices de genre. « D’ins­­tinct, nous allons cher­­cher des indices chez le robot qui nous font penser à un être humain et proje­­ter ces carac­­té­­ris­­tiques sur la machine », explique Julie. « Si la voix est perçue comme fémi­­nine, on va proje­­ter dessus une personne fémi­­nine et on va alors lui attri­­buer un genre fémi­­nin. »

En outre, un être humain peut déve­­lop­­per un atta­­che­­ment émotion­­nel vis-à-vis d’un robot. Le phéno­­mène est bien connu et docu­­menté, et Julie Carpen­­ter a d’ailleurs énor­­mé­­ment étudié cette ques­­tion. Cette rela­­tion est basée sur le senti­­ment de sécu­­rité, autant physique qu’é­­mo­­tion­­nelle, qu’une personne peut ressen­­tir pour une autre personne, un objet ou un animal au fur et à mesure du temps.

« Par exemple, moi qui suis une femme céli­­ba­­taire qui voyage beau­­coup, je suis dépen­­dante de mon télé­­phone », précise la cher­­cheuse. « Quand je l’égare, cela me cause un senti­­ment d’in­­sé­­cu­­rité et je deviens anxieuse. » Si chaque personne a bien un contact diffé­rent avec chaque robot, il ne sera alors pas rare de voir un objet rece­­voir genre et prénom. Comme le disait Roger Andre Søraa, profes­­seur adjoint au Dépar­­te­­ment d’études inter­­­dis­­ci­­pli­­naires de la culture de l’Uni­­ver­­sité norvé­­gienne de sciences et de tech­­no­­lo­­gie, dans son étude publiée le 31 octobre 2017, « plus un robot devient humain, plus il devient sexué ».

En défi­­ni­­tive, pour Julie Carpen­­ter, les utili­­sa­­teurs·­­rices assignent inévi­­ta­­ble­­ment un genre à un robot, dépen­­dam­­ment du contexte d’uti­­li­­sa­­tion, de la culture l’uti­­li­­sa­­teur ou encore du design du robot. Mais il est impor­­tant de souli­­gner que les entre­­prises tech­­no­­lo­­giques adaptent leur tech­­no­­lo­­gie en fonc­­tion de scéna­­rios selon lesquels les consom­­ma­­teurs·­­rices se senti­­ront plus à l’aise pour l’adop­­ter et l’uti­­li­­ser. On enre­­gistre par la même occa­­sion une préfé­­rence fémi­­nine, bien instal­­lée depuis plusieurs dizaines d’an­­nées.

La préfé­­rence fémi­­nine

Une voix ou une appa­­rence fémi­­nine sont plus souvent utili­­sées pour des robots dans l’uni­­vers de la tech pour diffé­­rentes raisons. La première, justi­­fiée par Clif­­ford Nass, profes­­seur à l’uni­­ver­­sité Stan­­ford, indique que le cerveau humain a une préfé­­rence pour les voix fémi­­nines et qu’il s’agit là d’un phéno­­mène établi. « Il est beau­­coup plus facile de trou­­ver une voix fémi­­nine que tout le monde aime qu’une voix mascu­­line que tout le monde aime », expliquait-il à CNN en 2011.

En effet, dans l’étude « La Grande AI divise » publiée en 2018, réali­­sée par LivePer­­son, les cher­­cheurs·euses ont demandé aux 1 000 répon­­dant·es ce qu’iels préfé­­raient entre une voix de genre mascu­­lin ou une autre de genre fémi­­nin. 45,9 % ont répondu qu’iels préfé­­raient une voix fémi­­nine, 8 % une voix mascu­­line et 45,4 % ont répondu que c’était le cadet de leurs soucis.

Crédits : Virtue Nordic

La seconde raison est histo­­rique. Durant la Seconde Guerre mondiale, les voix de femmes étaient utili­­sées dans les cock­­pits car elles se distin­­guaient des pilotes mascu­­lins. Depuis lors, les construc­­teurs ont systé­­ma­­tique­­ment utilisé des voix désin­­car­­nées fémi­­nines dans des rôles d’as­­sis­­tance, sous prétexte que leurs études à la consom­­ma­­tion révé­­laient des préfé­­rences pour des voix fémi­­nines. À une voix ou une appa­­rence fémi­­nine, les entre­­prises de la tech asso­­cient un rôle de service car elle est consi­­dé­­rée comme plus rassu­­rante par l’au­­di­­teur·­­rice, alors qu’elles relient une voix ou une appa­­rence mascu­­line à l’au­­to­­rité, comme la narra­­tion en voix-off dans les films. C’est pourquoi presque tous les systèmes de GPS proposent par défaut une voix fémi­­nine. Il arrive parfois que les voix d’un même dispo­­si­­tif changent d’un pays à l’autre. Aux États-Unis, la voix par défaut de Siri est fémi­­nine alors qu’elle est mascu­­line au Royaume-Uni et en France. Apple n’a à ce jour jamais justi­­fié ce choix.

Au-delà de la préfé­­rence que suggèrent certaines études, les déve­­lop­­peurs·euses et ingé­­nieur·es instaurent ainsi un cadre par le genre pour indiquer comment les utili­­sa­­teurs·­­rices doivent se compor­­ter face au robot. Le problème est que le rôle du robot par exemple, asso­­cié à un nom genré, contri­­bue à encou­­ra­­ger les stéréo­­types de genre. « Lais­­sez-moi vous donner un exemple : il existe un robot de pliage de linge que j’ai vu dans la presse il y a deux mois. Les déve­­lop­­peurs·euses lui ont donné un nom fémi­­nin. Il n’y avait là aucune raison parti­­cu­­lière, mais iels l’ont fait. Auprès du public, la raison sera simple­­ment que le travail réalisé par ce robot est souvent asso­­cié avec le travail d’une femme. »

Par consé­quent, les choix des entre­­prises de la tech peuvent renfor­­cer les stéréo­­types de genre, et c’est loin d’être unique­­ment une ques­­tion de voix. Les robots sont amenés à deve­­nir des êtres sociaux qui parta­­ge­­ront notre quoti­­dien. Sachant que le genre occupe un rôle essen­­tiel dans la façon dont une personne perçoit ou commu­­nique avec un robot — comme il le ferait avec un autre être humain —, il faut ainsi prendre garde à ce que nos futurs comparses soient inclu­­sifs et qu’ils ne repro­­duisent pas des préju­­gés de genre profon­­dé­­ment enra­­ci­­nés. C’est préci­­sé­­ment l’une des préoc­­cu­­pa­­tions de Q.

L’im­­por­­tance de la repré­­sen­­ta­­tion

L’ini­­tia­­tive mili­­tante qui entoure Q n’a pas voca­­tion à effa­­cer les genres mascu­­lin et fémi­­nin. Elle veut propo­­ser un troi­­sième choix et envoyer un message d’in­­clu­­si­­vité et de liberté au monde de la tech pour que celui-ci fasse des émules. « Nous pensons qu’il est impor­­tant que chacun·e se recon­­naisse ou retrouve des aspects d’iel-même dans des moyens de commu­­ni­­ca­­tion comme les assis­­tants vocaux », précise Julie Carpen­­ter. « Qu’im­­porte que vous vous iden­­ti­­fiez comme une personne trans ou non-binaire ou que vous préfé­­re­­riez simple­­ment écou­­ter ce genre de voix, cela devrait être une option. »

Crédits : Virtue Nordic

La repré­­sen­­ta­­tion est essen­­tielle dans les moyens de commu­­ni­­ca­­tion et « façonne la valeur d’une société ». En igno­­rant la repré­­sen­­ta­­tion de certains groupes de personnes, nous les margi­­na­­li­­sons et nous contri­­buons « à renfor­­cer des stéréo­­types néga­­tifs car nous ne prou­­vons pas que ces personnes existent et qu’elles font bel et bien partie de la société ».

Après des mois de travail, Emil se dit satis­­fait du travail accom­­pli et opti­­miste pour l’ave­­nir. « Nous dialo­­guons actuel­­le­­ment avec plus de trente compa­­gnies pour implé­­men­­ter Q »,  affirme-t-il. « Les réponses sont jusqu’à présent enthou­­siastes. Je pense que d’ici un an, on devrait voir Q sur le marché. »

Julie Carpen­­ter ne dit pas autre chose, au regard du budget réduit, du manque de temps et de l’ex­­plo­­sion géogra­­phique des diffé­­rent·es parci­­pant·es au projet. « Nous nous deman­­dions comment Q serait reçu·e », ajoute-t-elle. « Par-dessus tout, nous voulions que la commu­­nauté concer­­née soit récep­­tive à ce projet ambi­­tieux, et je pense que c’est le cas. »


Couver­­ture : Q.


 

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