Un an après le début du mouvement, des voix s'élèvent en Inde après le témoignage d'une actrice de Bollywood.Elle ravive les braises d'une lutte très ancienne.

par Malaurie Chokoualé | 26 octobre 2018

« Les gens se demandent sans cesse pourquoi le mouve­­ment #MeToo n’a pas touché l’Inde. Mais cela n’ar­­ri­­vera que si vous recon­­nais­­sez ce qui m’est arrivé en 2008 », lâche Tanu­sh­­ree Dutta, amère. Deux présen­­ta­­teurs lui font face, silen­­cieux et atten­­tifs ; leur têtes acquiescent à l’unis­­son. Tanu­sh­­ree Dutta ne le sait pas encore mais cette phrase consti­­tue pour­­tant un présage d’es­­poir pour le mouve­­ment fémi­­niste indien.

Tanu­sh­­ree Dutta revient sur une affaire vieille de dix ans qu’elle n’a jamais complè­­te­­ment enfouie au fond d’elle-même, mais qu’un pays entier a alors choisi d’igno­­rer, même après trois jours d’in­­tense média­­ti­­sa­­tion natio­­nale. Ses traits sont lisses et calmes, mais les propos qu’elle tient renferment toute la colère du monde.

« Ce n’est pas la première fois que Tanu­sh­­ree Dutta racon­­tait cette histoire », confirme la jour­­na­­liste et écri­­vaine indienne Sonia Faleiro. En effet, en mars 2008, elle a même déposé une plainte auprès de la CINTAA, l’As­­so­­cia­­tion des artistes du cinéma et de la télé­­vi­­sion indiens, qui n’a toute­­fois pas abouti. Depuis lors et à de multiples reprises, elle n’a fait que répé­­ter ses allé­­ga­­tions, sans rencon­­trer plus d’écho. Avec cette inter­­­view, Dutta tente une fois de plus de faire entendre son histoire.

Le cata­­ly­­seur

En 2008, l’an­­cienne Miss Inde, alors âgée de 24 ans, était en plein tour­­nage de la comé­­die roman­­tique Horn ‘Ok’ Pleassss à Bombay. Elle devait tour­­ner une scène de danse mémo­­rable : un podium, de nombreux danseurs et figu­­rants, et puis elle bien sûr, illu­­mi­­née dans ses vête­­ments dorés, se déhan­­chant et bougeant les lèvres avec appli­­ca­­tion. Mais le tour­­nage ne s’est pas passé comme prévu.

Elle raconte que l’ac­­teur Nana Pate­­kar – qui faisait partie du casting – a eu un compor­­te­­ment indé­cent avec elle. Sous les regards indif­­fé­­rents de certains membres de l’équipe, il l’a bous­­cu­­lée pour la forcer à danser avec lui, avant de deman­­der qu’on inclue une scène intime avec elle. Elle explique que Pate­­kar n’était pas censé faire partie de la chan­­son et que son contrat stipu­­lait clai­­re­­ment qu’il s’agis­­sait d’une danse solo. Face à son refus caté­­go­­rique, il aurait pris son télé­­phone pour envoyer un groupe d’hommes l’in­­ti­­mi­­der. Elle dit avoir égale­­ment vu le produc­­teur faire venir les médias locaux pour qu’ils couvrent ce qui était en train de se produire.

Réfu­­giée dans l’ha­­bi­­tacle de sa voiture, les hommes sautaient sur le capot et tentaient de briser le pare-brise. « Ils ont complè­­te­­ment vanda­­lisé ma voiture », pour­­suit-elle. Trau­­ma­­ti­­sée et conti­­nuel­­le­­ment soignée depuis cet événe­­ment, l’ac­­trice s’est éloi­­gnée pendant dix ans des strass bolly­­woo­­diens. Elle n’a pas seule­­ment quitté le casting du film : elle a égale­­ment quitté l’in­­dus­­trie et l’Inde, émigrant aux États-Unis.

Le mercredi 10 octobre 2018, Tanu­sh­­ree Dutta a formel­­le­­ment déposé plainte pour harcè­­le­­ment sexuel contre Nana Pate­­kar – qui conti­­nue de nier les faits –, ainsi que contre le choré­­graphe Ganesh Acha­­rya, le produc­­teur Sameer Siddiqui et le réali­­sa­­teur Rakesh Sarang du film de 2008, qu’elle consi­­dère comme complices de son cauche­­mar.

Cette inter­­­view de Tanu­sh­­ree Dutta accor­­dée à la chaîne indienne Zoom TV le 25 septembre dernier est désor­­mais consi­­dé­­rée comme le cata­­ly­­seur du mouve­­ment #MeToo en Inde – pays malheu­­reu­­se­­ment bien connu pour son non-respect des droits des femmes –, à l’ins­­tar de l’af­­faire Wein­­stein aux États-Unis. Elle pointe égale­­ment l’im­­pu­­nité et l’hy­­po­­cri­­sie présentes dans l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment bolly­­woo­­dien, qui renvoient inévi­­ta­­ble­­ment à l’af­­faire améri­­caine. Elle explique que tout le monde savait que Nana Pate­­kar était irres­­pec­­tueux et gros­­sier envers les femmes qu’il côtoyait. « Il a battu des actrices, les a agres­­sées. […] Tout le monde en parlait en coulisse, en chucho­­tant, mais personne ne l’a jamais dénoncé publique­­ment », explique-t-elle avec véhé­­mence.

Le volet indien du mouve­­ment #MeToo pouvait ainsi débu­­ter.

De mille feux

Une fois l’in­­ter­­view de Dutta relayée par tous les médias tradi­­tion­­nels indiens, une avalanche de témoi­­gnages a alors déferlé sur les réseaux sociaux en Inde, balayant tout sur son passage. « Le mouve­­ment se trouve essen­­tiel­­le­­ment en ligne et prin­­ci­­pa­­le­­ment sur Twit­­ter et Insta­­gram, car c’est là que les femmes présentent leurs histoires au monde, avant qu’elles ne soient ensuite parta­­gées par les médias tradi­­tion­­nels », explique Sonia Faleiro. Si le mouve­­ment a débuté dans l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment, il s’est ensuite rapi­­de­­ment étendu à celle des médias, de la publi­­cité et des orga­­nismes sans but lucra­­tif.

« Ce mouve­­ment en Inde est le produit d’une longue histoire. »

Tanu­sh­­ree Dutta dit être parti­­cu­­liè­­re­­ment « heureuse que les gens la consi­­dèrent comme la porteuse du flam­­beau du mouve­­ment ». En effet, alors que les précé­­dentes décla­­ra­­tions de Dutta s’étaient soldées par une indif­­fé­­rence presque totale, pour la première fois, des jour­­na­­listes, actrices ou femmes de tous secteurs confon­­dus ont joint leurs voix à celles de Dutta. L’ac­­trice Radhika Apte a par exemple partagé un inci­dent survenu il y a peu au cours duquel un homme travaillant sur le film lui avait proposé pour la soula­­ger de ses maux de dos de « venir le lui frot­­ter » pendant la nuit.

Le point culmi­­nant des événe­­ments a sans aucun doute été la démis­­sion de M.J. Akbar de ses fonc­­tions de ministre adjoint au minis­­tère des Affaires étran­­gères du gouver­­ne­­ment de Naren­­dra Modi. À ce jour, vingt femmes ont déclaré avoir été agres­­sées sexuel­­le­­ment par M.J. Akbar, ancien­­ne­­ment rédac­­teur en chef d’une longue série de médias indiens dont India Today, The Tele­­graph ou encore Deccan Chro­­nicle.

Témoin de l’en­­vol du mouve­­ment, le projet de Google MeToo Rising donne une idée de la rapi­­dité avec laquelle #MeToo s’est déposé au centre de l’ac­­tua­­lité indienne. Sur une repré­­sen­­ta­­tion 3D de la planète Terre, l’in­­ter­­naute peut louvoyer entre les pays et obser­­ver les tendances de recherches #MeToo à travers le monde. Plus les habi­­tants d’une certaine zone du monde font des recherches sur le sujet, plus celle-ci se couvre de points lumi­­neux. Il y a un an, alors que l’af­­faire Wein­­stein retour­­nait Holly­­wood, l’Inde restait réso­­lu­­ment sombre, à l’ex­­cep­­tion de quelques zones de lumière près des grandes villes. Aujourd’­­hui et depuis le début du mois d’oc­­tobre, l’Inde brille enfin de mille feux. Si le pays a mis du temps à s’illu­­mi­­ner ainsi sur la carte de Google, certains n’hé­­sitent pas à faire remon­­ter le mouve­­ment #MeToo à plusieurs années de cela.

Bhan­­wri Devi et Jyoti Singh

L’Inde est d’abord passée à côté de la vague #MeToo, avant de s’en empa­­rer un an après son défer­­le­­ment. Selon Sonia Faleiro, la place des femmes dans la société indienne explique en partie ce délai supplé­­men­­taire. « En Inde, les hommes ne sont pas consi­­dé­­rés comme puis­­sants unique­­ment à cause des emplois qu’ils occupent. Ils sont puis­­sants parce qu’ils sont des hommes. Le défi que doivent rele­­ver les femmes indiennes est nette­­ment plus grand qu’ailleurs », dit-elle.

Et cepen­­dant, l’his­­toire du combat pour les droits des femmes en Inde a été jalon­­née de moments où des voix se sont élevées jusqu’à obte­­nir des chan­­ge­­ments radi­­caux. Selon Urva­­shi Buta­­lia, histo­­rienne et cofon­­da­­trice de la première maison d’édi­­tion fémi­­niste indienne, Kali for Women, « ce mouve­­ment en Inde n’est pas une copie du mouve­­ment holly­­woo­­dien, c’est plutôt le produit d’une longue histoire qui a débuté il y a des années et qui a joué un rôle déter­­mi­­nant dans le lance­­ment d’une discus­­sion sur le harcè­­le­­ment sexuel au travail ». La raison d’être de ce mouve­­ment s’in­­carne à travers l’his­­toire de Bhan­­wri Devi.

Anal­­pha­­bète et membre de l’une des castes infé­­rieures, cette femme vivant dans l’État du Rajas­­than (dalit) a été violée le 22 septembre 1992 par cinq hommes alors qu’elle travaillait dans les champs avec son mari. Cet événe­­ment a entraîné un mouve­­ment natio­­nal de grande ampleur et a fait de Bhan­­wri Devi un symbole. La Cour suprême indienne a ensuite été amenée à formu­­ler des direc­­tives contre le harcè­­le­­ment sexuel sur le lieu de travail. Aujourd’­­hui, ses agres­­seurs sont cepen­­dant toujours en liberté et deux des accu­­sés sont décé­­dés.

Une autre date a secoué l’Inde, avant d’hor­­ri­­fier le monde entier : le 16 décembre 2012. Ce jour-là, Jyoti Singh, une étudiante en kiné­­si­­thé­­ra­­pie de 23 ans, a été violée et lais­­sée pour morte par un groupe de six hommes dans un bus de New Dehli. « En réac­­tion à la violence de cet acte ignoble, des milliers de femmes et d’hommes sont descen­­dus dans les rues pour protes­­ter », raconte Sonia Faleiro. « Sous pres­­sion, le gouver­­ne­­ment a alors lancé une campagne de répres­­sion et intro­­duit de nouvelles lois en 2013, punis­­sant plus sévè­­re­­ment les agres­­sions sexuelles. Ainsi, le harcè­­le­­ment crimi­­nel, le voyeu­­risme et le harcè­­le­­ment sexuel ont été crimi­­na­­li­­sés, une peine obli­­ga­­toire de 20 ans pour le viol collec­­tif a été instau­­rée et six tribu­­naux ont été créés pour accé­­lé­­rer les pour­­suites pour viol. » Les Nations Unies ont toute­­fois critiqué le gouver­­ne­­ment indien pour n’avoir pas tenu compte des recom­­man­­da­­tions l’enjoi­­gnant à s’at­­taquer aux causes profondes de la miso­­gy­­nie et de la violence en Inde.

Cette violence est une des causes du manque d’op­­por­­tu­­ni­­tés accor­­dées aux femmes, selon Meenak­­shi Ganguly, direc­­trice de Human Rights Watch pour l’Asie du Sud, car celles-ci sont refu­­sées aux femmes, non seule­­ment à cause des préju­­gés, mais aussi par peur des violences sexuelles. « Par exemple, les parents n’aiment pas courir le risque d’en­­voyer leurs filles adoles­­centes à l’école dans certaines commu­­nau­­tés rurales. Tant de femmes ont signalé des cas de harcè­­le­­ment sexuel sur leur lieu de travail. Le gouver­­ne­­ment doit faire beau­­coup plus pour sécu­­ri­­ser les espaces publics. Dans le même temps, dans la majo­­rité des cas, les auteurs sont connus de leurs victimes. Le gouver­­ne­­ment doit prendre davan­­tage de mesures pour réfor­­mer le système de justice pénale. » Et #MeToo pour­­rait l’y pous­­ser.

Le courage de s’ex­­pri­­mer

Pour Sonia Faleiro, pas de doute, ce mouve­­ment pour­­rait se révé­­ler trans­­for­­ma­­teur. En l’es­­pace d’une semaine, « un nombre impres­­sion­­nant d’hommes qui ont été accu­­sés » ont démis­­sionné ou été mis à la porte. Un ministre a quitté le gouver­­ne­­ment, le célèbre réali­­sa­­teur Sajid Khan ne réali­­sera pas son prochain film, des acteurs ont été remer­­ciés. « Beau­­coup de personnes se sont égale­­ment rendues compte qu’un tel compor­­te­­ment n’est pas accep­­table, et ce qu’im­­porte l’en­­droit ou le contexte. Parce que des gens ont perdu leur travail, parce qu’un ministre a été forcé à démis­­sion­­ner, je pense qu’à l’ave­­nir les hommes feront plus atten­­tion à leur compor­­te­­ment. »

Akbar, quant à lui, a nié les allé­­ga­­tions, crié an complot et, le 15 octobre dernier, porté plainte pour diffa­­ma­­tion contre la jour­­na­­liste Priya Ramani, dont le tweet huit jours aupa­­ra­­vant avait déclen­­ché une vague d’ac­­cu­­sa­­tions à son encontre. Les 19 autres femmes s’étant expri­­mées contre Akbar lui ont assuré leur témoi­­gnage lors d’un hypo­­thé­­tique procès et attendent de voir comment sera jugé celui qu’elles consi­­dèrent comme leur agres­­seur. Depuis Londres où elle réside depuis plusieurs années, Sonia Faleiro exulte.

« Il est extra­­or­­di­­naire de voir combien de femmes se sont mani­­fes­­tées publique­­ment. »

« Le fait que M.J. Akbar ait dû démis­­sion­­ner et qu’il essaie à présent de lancer des pour­­suites judi­­ciaires à l’en­­contre d’une des jour­­na­­listes n’a fait qu’at­­ti­­ser les voix qui commençaient à s’éle­­ver, plutôt que de les faire taire ! Toutes ces femmes sont désor­­mais heureuses de témoi­­gner. Cela montre égale­­ment qu’il ne sera plus aussi simple d’em­­pê­­cher les femmes de prendre la parole en utili­­sant la loi ou le pouvoir. »

Toute­­fois, le mouve­­ment est jusqu’à présent resté confiné à une élite urbaine et anglo­­phone, ce qu’Ur­­va­­shi Buta­­lia explique en partie par le fait que « le mouve­­ment évolue prin­­ci­­pa­­le­­ment sur les réseaux sociaux. Ainsi, bien qu’il puisse porter loin et rapi­­de­­ment, le nombre de personnes ayant accès à Inter­­net en Inde n’est pas élevé. » En effet, en 2015, seule 26 % de la popu­­la­­tion était connec­­tée. Pour atteindre les zones rurales ou toute caste de la société indienne, Meenak­­shi Ganguly parle de sensi­­bi­­li­­sa­­tion : « Il devra y avoir une campagne publique pour promou­­voir les droits des femmes et des filles, ainsi qu’un système qui obli­­gera les auteurs à rendre des comptes. »

L’amé­­lio­­ra­­tion de la situa­­tion socio-écono­­mique des femmes en Inde est un long et complexe proces­­sus, mais pour la direc­­trice locale d’Hu­­man Rights Watch, le chan­­ge­­ment est déjà en marche. « Par exemple, depuis les amen­­de­­ments de 2013, le nombre de cas de violence sexuelle signa­­lés est en augmen­­ta­­tion. Quoiqu’il en soit, les femmes et les filles indiennes luttent pour leurs droits, et elles réclament à présent à l’État de soute­­nir leurs efforts en réfor­­mant leur accès aux ressources. » Urva­­shi Buta­­lia ne dit pas autre chose : « L’Inde, avec son milliard d’ha­­bi­­tants, a un passé complexe et un présent qui l’est tout autant, dans lequel les femmes sont à la fois très oppri­­mées et très puis­­santes. Le mouve­­ment fémi­­niste est devenu fort et se bat pour faire des droits des femmes une réalité. Et il réus­­sit à faire la diffé­­rence. »

Passant un instant outre l’am­­pleur des défis, Meenak­­shi Ganguly salue bien-bas le courage de ces femmes, témoin du succès du mouve­­ment #MeToo en Inde. « Il est extra­­or­­di­­naire de voir combien de femmes se sont mani­­fes­­tées publique­­ment pour décrire les abus dont elles ont été victimes. J’es­­père que cela conduira à des chan­­ge­­ments beau­­coup plus vastes, y compris sur les lieux de travail pouvant aller de la plus petite ferme à la plus puis­­sante entre­­prise indus­­trielle. »

Sonia Faleiro applau­­dit, quant à elle, Tanu­sh­­ree Dutta avec encore plus de vigueur que les autres. « Elle a donné aux gens une nouvelle oppor­­tu­­nité de répa­­rer ce qu’ils n’avaient pas fait aupa­­ra­­vant. Je ne pensais pas qu’ils y répon­­draient comme ils l’ont fait. Mais encore une fois, nous ne parlons pas ici de collec­­tif ; nous parlons de femmes qui, indi­­vi­­duel­­le­­ment, ont décidé qu’il était grand temps de s’ex­­pri­­mer. »


Couver­­ture : Rassem­­ble­­ment de travailleuses indiennes le 24 octobre.


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