par Malaurie Chokoualé Datou | 26 février 2019

Des recherches top secrètes

Dans la verte campagne texane, quelques centaines d’âmes forment le petit village de Tyler. Espa­­cées à l’envi, des maisons basses et dépour­­vues de palis­­sades bordent l’as­­phalte qui mène à Dallas, à une heure et demie de là. Entre la rédac­­tion de quelques mails pour son équipe et une virée pour l’achat d’une bague de promesse, le physi­­cien théo­­rique Richard Obousy y fait le bilan du mois écoulé pour accueillir en grande pompe le suivant. Le mois de janvier lui a en tout cas permis de reve­­nir sur un travail de recherches qui ne date pas d’hier.




Le 18 janvier dernier, la Defense Intel­­li­­gence Agency (DIA), une agence de rensei­­gne­­ment améri­­caine sous l’égide du dépar­­te­­ment de la Défense, a révélé l’exis­­tence de 38 docu­­ments de recherches clas­­sés top secrets, suite à une demande en août 2018 de Steven After­­good – direc­­teur de la Fede­­ra­­tion of Ameri­­can Scien­­tists, une ONG fondée en 1945 esti­­mant que les scien­­ti­­fiques ont l’obli­­ga­­tion morale de parta­­ger leurs savoirs et leurs connais­­sances – en vertu du droit à l’in­­for­­ma­­tion des citoyens améri­­cains (Free­­dom of Infor­­ma­­tion Act). Défor­­ma­­tion de l’es­­pace-temps, cape d’in­­vi­­si­­bi­­lité ou trous de ver : entre 2007 et 2012, le Penta­­gone a secrè­­te­­ment financé des études sur les recherches scien­­ti­­fiques les plus folles à hauteur de 19 millions d’eu­­ros.

Coau­­teur avec le Dr Eric Davis du docu­­ment déclas­­si­­fié numéro 19, « Warp Drive, Dark Energy, and the Mani­­pu­­la­­tion of Extra Dimen­­sions » (« Distor­­sion, Éner­­gie noire et Mani­­pu­­la­­tion de dimen­­sions supplé­­men­­taires »), Richard Obousy n’avait toute­­fois pas été mis dans la confi­­dence et igno­­rait que l’étude qu’il avait réali­­sée il y a près de neuf ans était confi­­den­­tielle. C’est donc comme tout le monde qu’il a appris la nouvelle, en lisant la presse ce vendredi matin-là. Ahuri de prime abord, il s’est fina­­le­­ment dit heureux « d’ap­­prendre que le Penta­­gone était prêt à finan­­cer de tels sujets », tout en avouant ne pas en connaître les raisons.

Depuis Tila, le physi­­cien d’ori­­gine britan­­nique est revenu avec nous sur sa fasci­­na­­tion pour les voyages supra­­lu­­mi­­niques (à des vitesses supé­­rieures à celle de la lumière) à travers l’es­­pace et sa préoc­­cu­­pa­­tion pour de nouvelles formes de propul­­sion. Il estime cet inté­­rêt pour des propul­­sions exotiques essen­­tiel « si nous voulons deve­­nir une civi­­li­­sa­­tion inter­­s­tel­­laire qui explore les galaxies ».

Plus vite que la lumière

Richard Obousy fait la rencontre d’Eric Davis en 2006. Il se rend alors à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, pour une présen­­ta­­tion à l’oc­­ca­­sion du STAIF (Space Tech­­no­­logy and Appli­­ca­­tions Inter­­na­­tio­­nal Forum), confé­­rence inter­­­na­­tio­­nale sur les tech­­no­­lo­­gies et appli­­ca­­tions spatiales orga­­ni­­sée par l’Ins­­ti­­tut d’études sur l’éner­­gie spatiale et l’éner­­gie nucléaire de l’uni­­ver­­sité du Nouveau-Mexique.

Tous deux sont des physi­­ciens passion­­nés par l’étude des voyages supra­­lu­­mi­­niques et « beau­­coup d’autres sujets de physique très exci­­tants comme les trous de ver, ces passages entre deux régions diffé­­rentes de l’es­­pace-temps ». Les deux hommes s’en­­tendent bien. Il faut dire qu’ils sont peu de scien­­ti­­fiques à inté­­res­­ser à ce domaine, et Obousy et Davis pour­­raient se targuer d’être des experts en la matière. Quatre ans plus tard, Davis revient vers lui, un finan­­ce­­ment pour une nouvelle étude en main.

Davis lui propose de travailler pour Bige­­low Aeros­­pace, la société du milliar­­daire Robert Bige­­low connue pour vouloir popu­­la­­ri­­ser le tourisme spatial. « J’ai ainsi signé un contrat avec Bige­­low Aeros­­pace par le biais du Dr Davis, qui me sous-trai­­tait une partie de la recherche », précise-t-il. Avant de pour­­suivre : « Je ne savais pas que Bige­­low Aeros­­pace avait été payé pour cette recherche par la DIA, qui était le prin­­ci­­pal contrac­­tant. »

Schéma de la Distor­­sion selon Star Trek
Crédits : Wiki­­me­­dia commons

Une fois les contrats signés, les deux cher­­cheurs se lancent « avec éner­­gie » dans leur étude. Alors qu’O­­bousy ignore tout de la confi­­den­­tia­­lité qui entoure cette recherche, les deux hommes travaillent à distance pendant quatre mois, l’un dans l’Est du Texas, l’autre à Austin. Leur papier se révèle être un travail colla­­bo­­ra­­tif « large­­ment basé » sur celui d’Obousy, même si Eric « contri­­bue aux premières sections et propose des direc­­tions à emprun­­ter ou des points à déve­­lop­­per ».

Leur postu­­lat de base est loin d’être simple. Il existe diffé­­rents systèmes de propul­­sion de vais­­seaux spatiaux, mais la plupart des vais­­seaux actuels utilisent ce qu’on appelle un moteur-fusée, soit un moteur à réac­­tion qui expulse un fluide à grande vitesse pour propul­­ser le véhi­­cule vers l’avant. Toute­­fois, si ce genre de propul­­sion est large­­ment utilisé pour les fusées actuelles car il permet d’at­­teindre des vitesses impor­­tantes et peut fonc­­tion­­ner sans atmo­­sphère, « il est extrê­­me­­ment limité ».

En effet, le moteur-fusée est utile pour des explo­­ra­­tions inter­­­pla­­né­­taires, mais il n’est pas idéal et reste lent par rapport à d’autres systèmes. Il faudrait actuel­­le­­ment « neuf mois pour atteindre Mars en utili­­sant le moteur-fusée », explique le physi­­cien théo­­rique. Pour envoyer des êtres humains dans le firma­­ment, il nous faut donc voya­­ger beau­­coup plus vite. Depuis des années, Obousy s’in­­té­­resse ainsi à toute une série de méthodes de propul­­sions spatiales exotiques qui n’ont qu’un objec­­tif : « Nous faire atteindre les étoiles les plus proches en quelques décen­­nies, plutôt qu’en 100 000 ans », jubile-t-il, déjà pressé de dévoi­­ler le but ultime qui l’anime.

Une chose est certaine : la Distor­­sion ne sera jamais possible si personne ne l’étu­­die.

Pour Obousy, il faudrait donc « décou­­vrir un moyen de dépas­­ser la vitesse de la lumière », ce qui n’est que science-fiction pour certains. Cette limite de 299 792 458 m/s « que nous ne pouvons pas dépas­­ser » est impo­­sée à tout objet dans l’es­­pace, mais Obousy s’est donné la mission d’en éprou­­ver les failles. « Et si, plutôt que de bouger un objet à travers l’es­­pace, nous mani­­pu­­lions l’es­­pace ? » s’in­­ter­­roge-t-il, sans relâche, depuis près de 15 ans.

Le concept de propul­­sion spatiale exotique qu’il propose n’est autre que la Distor­­sion, que l’USS Enter­­prise de Star Trek connaît bien. « Le moteur défor­­me­­rait l’es­­pace-temps autour du vais­­seau, ce qui rédui­­rait la distance qu’on souhaite parcou­­rir », explique patiem­­ment Obousy, d’une voix où l’on sent toute­­fois poindre l’ex­­ci­­ta­­tion. « On pour­­rait ainsi lui faire atteindre une vitesse supra­­lu­­mi­­nique ! » La recherche autour des voyages supra­­lu­­mi­­niques passionnent Obousy depuis que la physique est entrée dans sa vie.

Richard Obousy a grandi dans la petite ville d’Ash­­ford dans le Comté du Kent, dans le sud de l’An­­gle­­terre. Turbulent et peu inté­­ressé par l’école, il se souvient pour­­tant d’un livre qu’il avait trouvé par terre dans la cour de récréa­­tion lorsqu’il avait 14 ans. Alors que ses cama­­rades jouent à la balle, il aperçoit ce bouquin que personne ne semble récla­­mer. « J’ai commencé à le feuille­­ter ; c’était un livre d’as­­tro­­no­­mie », sourit-il à cette évoca­­tion. Fasciné, le regard du jeune Richard se perd entre les courbes des planètes et dans les volutes des nébu­­leuses dont il ne connaît alors rien du tout. Le Noël suivant, pour encou­­ra­­ger sa nouvelle passion pour l’es­­pace, ses parents lui offrent « une splen­­dide lunette astro­­no­­mique ». Après la Lune, ses premières œillades vont à Jupi­­ter et ses satel­­lites.

Crédits : NASA

Puis, il commence à s’in­­té­­res­­ser à la physique et aux mathé­­ma­­tiques. Aussi bien fan de Spock que du physi­­cien Richard Feyn­­man, l’élève moyen s’échine sur ses cours et réus­­sit fina­­le­­ment à obte­­nir son certi­­fi­­cat géné­­ral de fin d’études secon­­daires (le GCSE en Angle­­terre). L’uni­­ver­­sité lui tend alors les bras et Richard n’en revient pas ; il pour­­rait bien suivre une carrière de physi­­cien spatial. « Je pouvais ainsi prendre part à ces choses qui m’avaient passion­­nées durant une grande partie de mon adoles­­cence », raconte-t-il, creu­­sant avec aisance dans ses souve­­nirs.

Son inté­­rêt pour les propul­­sions exotiques et pour la Distor­­sion s’éveillent pendant sa dernière année de master, alors qu’il n’a que 22 ans. Puis, en 2002, il s’en­­vole pour les États-Unis pour y faire un docto­­rat en physique théo­­rique. C’est là qu’il commence réel­­le­­ment à travailler sur sa théo­­rie de la Distor­­sion. Il précise ne pas avoir observé cette théo­­rie « depuis une pers­­pec­­tive d’in­­gé­­nie­­rie mais bien d’un point de vue théo­­rique ». Au cours de ses six années de docto­­rat, Richard n’a fait qu’em­­ma­­ga­­si­­ner de plus en plus de connais­­sances sur le sujet, jusqu’à deve­­nir le spécia­­liste que Davis contac­­te­­rait.

Futurs possibles

Déjà à l’époque du papier avec Davis, en 2010, Richard Obousy est un homme occupé. S’il y dédie une grande partie de son éner­­gie, il en garde toute­­fois un peu pour ses acti­­vi­­tés person­­nelles. Il est alors président et cofon­­da­­teur d’une fonda­­tion sans but lucra­­tif, Icarus Inters­­tel­­lar, qui a pour ambi­­tion de révo­­lu­­tion­­ner les voyages dans l’es­­pace. En 2013, il choi­­sit de renon­­cer à son poste de président et de ne rester que direc­­teur, « pour se consa­­crer entiè­­re­­ment à ses deux enfants égale­­ment passion­­nés d’as­­tro­­no­­mie et à sa start-up ».

En janvier 2009, il crée son entre­­prise, Citi­­zenS­­hip­­per, « une plate­­forme semblable à Uber, mais pour des objets ou des animaux », décrit-il, pour mettre en contact « des gens à la recherche d’un service et des conduc­­teurs ». À l’heure actuelle, le physi­­cien théo­­rique est d’ailleurs essen­­tiel­­le­­ment entre­­pre­­neur. Citi­­zenS­­hip­­per emploie dix personnes et, d’ici deux ans, Richard espère pouvoir la vendre.

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Richard sait depuis sa créa­­tion qu’il vendra son entre­­prise. « Je me suis rendu compte que je n’al­­lais proba­­ble­­ment pas être payé pour réali­­ser les recherches en physique qui m’in­­té­­res­­saient. » L’homme prévoit donc d’ici deux ans de s’of­­frir une indé­­pen­­dance finan­­cière pour étudier ce que bon lui semble. Pour repous­­ser les barrières du savoir, il envi­­sage égale­­ment de « créer [son] propre insti­­tut de recherche pour déve­­lop­­per des études autour des voyages inter­­s­tel­­laires, plus parti­­cu­­liè­­re­­ment des propul­­sions spatiales exotiques qui restent pour l’heure embryon­­naires ».

La créa­­tion d’un tel centre repré­­sen­­te­­rait un formi­­dable coup d’ac­­cé­­lé­­ra­­teur pour le domaine de la vitesse supra­­lu­­mi­­nique, que Richard compare à un champ en friche. Depuis qu’il a terminé son étude coécrite avec Eric Davis, Richard n’a pas réel­­le­­ment observé de progrès. « C’est bien simple », regrette-t-il, « peu de gens s’in­­té­­ressent à ce domaine d’étude et celui-ci n’est pas pris au sérieux par le monde scien­­ti­­fique à cause de son lien avec la science-fiction. » 

Le chemin scien­­ti­­fique est semé de faux départs et d’im­­passes, mais c’est ainsi que Richard imagine toute progres­­sion. « Vu l’éner­­gie et les connais­­sances requises, il serait dérai­­son­­nable de dire que vous verrez une Distor­­sion de votre vivant, ou même d’af­­fir­­mer que cela se produira dans le futur », explique Richard. « Mais il est certain que cela n’ar­­ri­­vera jamais si personne ne l’étu­­die. Il nous faut donc rendre possibles les progrès futurs, pour peut-être un jour, voya­­ger vers les étoiles à la vitesse de la lumière. »


Couver­­ture : Warp Drive.


 

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