par Mara Shalhoup | 29 avril 2016

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La loi du silence

Dans une impasse du nom de Spring­­side Run, cinq hommes vêtus de noir se diri­­geaient vers une allée. L’un d’eux portait des poings améri­­cains. Un autre avait du ruban adhé­­sif. D’autres avaient des flingues. Un voisin s’oc­­cu­­pant de son jardin a levé les yeux sur la bande et a été surpris d’as­­sis­­ter à une scène si menaçante en plein jour. À l’in­­té­­rieur de la maison, un rappeur du nom de Gucci Mane faisait la fête avec une strip­­tea­­seuse qu’il avait rencon­­trée plus tôt ce jour-là. Gucci voulait lui faire écou­­ter certaines de ses chan­­sons, dans l’es­­poir qu’elle les aime suffi­­sam­­ment pour accep­­ter de danser sur scène pendant ses concerts – histoire de faire le buzz.

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Young Jeezy et Big Meech

Il avait déjà su faire parler de lui tout seul. Il avait commencé avec un morceau inti­­tulé « Icy ». Un rappeur plus connu, Young Jeezy, y avait ajouté quelques couplets, et quand le morceau est devenu un tube, les deux rappeurs se sont pris la tête pour savoir qui devait quoi à qui. Jeezy avait répliqué en sortant sa chan­­son « coup de gueule » « Stay Strap­­ped », dans laquelle il disait offrir une récom­­pense de 10 000 $ à la personne qui lui ramè­­ne­­rait le collier incrusté de diamants de Gucci : « Je veux ce putain de collier… J’offre une récom­­pense pour cette merde, 10 000 balles… Alors s’il se pointe dans ta ville, Et que tu arrives à décro­­cher cette merde de son cou… Je te file­­rai 10 000 balles, mec… Et je pour­­rai enfin cramer cet enfoiré. » De toute évidence, Jeezy ne faisait pas partie du groupe d’hommes entrés par effrac­­tion dans la maison de la strip-teaseuse en cet après-midi du 10 mai 2005. Mais il était en rela­­tion avec au moins un d’entre eux. Reve­­nons en aux faits : les cinq hommes ont fait irrup­­tion dans le salon, l’un a frappé Gucci à la tête avec son poing améri­­cain, un autre a fait de même avec la crosse de son arme sur son ami, et un autre homme – si ce n’est plus – a dégainé son arme. Quelqu’un a parlé de les tuer. Mais Gucci a dégainé plus vite. On l’avait averti : « Reste vigi­­lant. » Il a saisi sa chance. Il a visé, et il a tiré. « Tout d’un coup, j’ai senti quelque chose craquer et je suis tombé par terre… » (Le rappeur origi­­naire de Macon, Pookie Loc, en pleine session d’en­­re­­gis­­tre­­ment avec le groupe Loccish Life­­style) Les cinq hommes sont rapi­­de­­ment sortis de la maison. Henry « Pookie Loc » Clark avait une bonne tête d’avance sur le reste du groupe. Il s’est mis à courir pour sortir de Spring­­side Run et s’en­­gouf­­frer sur Colum­­bia Drive, non loin d’une école primaire – ainsi que d’une voiture de flics. Il a changé de cap pour s’en­­gouf­­frer dans les bois, il a trébu­­ché à plusieurs reprises, et a fini par tomber pour de bon. « J’es­­saie de bouger, mais quelque chose m’en empê­­che… Je me réveille, j’ai froid et je suis en sueur, la lumière m’aveu­­gle… »

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Atlanta, de nuit

Trois jours après l’in­­ci­dent au domi­­cile de la strip-teaseuse, la police de DeKalb County a reçu un coup de fil. Quatre hommes s’étaient poin­­tés dans l’école primaire de Colum­­bia Drive ; ils cher­­chaient quelque chose dans les bois des envi­­rons. Les noms de trois des hommes figu­­raient sur le rapport d’in­­ci­dent : Shan­­non « Luke » Lundy, Deme­­trius « Kinky B » Eller­­bee, le co-proprié­­taire de Corpo­­rate Thugz Enter­­tain­­ment –, le troi­­sième étant Young Jeezy. Luke a dit aux enquê­­teurs qu’il se trou­­vait sur le tour­­nage d’un clip, dans le West End, quand il a entendu dire qu’il y avait eu des coups de feu du côté de Spring­­side Run. Et que son ami Pookie Loc, qui était porté disparu, connais­­sait une femme qui vivait dans les envi­­rons. Alors les enquê­­teurs se sont mis à le cher­­cher. « Je réalise qu’on m’a tiré dessus et que je suis en train de crever à petit feu… » Ils l’ont trouvé dans les bois. Un essaim de mouches tour­­nait autour de son cadavre tout de noir vêtu.

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Une chose est sûre, Young Jeezy a répété à plusieurs reprises qu’il n’avait rien à voir avec le raid sur Spring­­side Run, et la police n’a jamais dit qu’il faisait partie des suspects. Et la seule personne arrê­­tée dans le cadre de cette enquête fût Gucci Mane, qui était accusé d’avoir tué Pookie Loc (avant d’être blan­­chi de tout soupçon). Mais des zones d’ombre persis­­taient quant aux événe­­ments surve­­nus en ce jour de mai 2005. La prin­­ci­­pale étant de savoir si une orga­­ni­­sa­­tion en lien avec Jeezy – à priori le réseau de trafiquants de drogue appelé « Black Mafia Family » – était impliquée dans cette affaire.

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Un club de strip-tease d’At­­lanta
Crédits : Blue Flame

À l’époque, dans les cercles hip-hop d’At­­lanta, la BMF était connue pour ses fêtes fastueuses et son fric dépensé sans comp­­ter. Dans la rue, ils avaient acquis le statut de légende. Mais à l’ins­­tar de la plupart des légendes, même s’il est probable que certains faits soient authen­­tiques, il est possible que deux ou trois choses dites à leur propos soient fausses. Le mana­­ger de Loccish Life­­style, Tarence Bivins, et le troi­­sième membre du groupe, Carlos « Low Down » Rhodes, n’étaient pas à Atlanta quand Pookie Loc est mort. Pour­­tant Bivins et Low Down clamaient tous deux qu’ils sont certains que la BMF n’est pas impliquée. « La BMF n’a rien à voir là-dedans, dans cette histoire avec Gucci Mane et [Pookie] Loc. Rien, point barre. C’est pas vrai, abso­­lu­­ment pas vrai. Et vous pouvez me citer sur ce point », a affirmé Bivin. Le discours de Low Down était lui aussi sans équi­­voque : « En gros, la BMF est l’ap­­pât des flics, et ils conti­­nue­­ront de l’uti­­li­­ser jusqu’à ce qu’ils ferrent de plus gros pois­­sons. » Quant à la BMF en elle-même, voici ce qu’il en dit : « Ils sont chauds ces mecs de toute façon, ils sont même carré­­ment chauds bouillants. Diffi­­cile de les rendre plus chauds qu’ils ne le sont déjà. »

Pour­­tant, l’an­­cien avocat de Gucci, Dennis Scheib, et son nouvel avocat, Ash Joshi, persistent et signent quand ils clament que la BMF est d’une certaine manière respon­­sable de qui est arrivé. « Voilà le topo : cinq mecs de la BMF sont entrés dans cette maison », affirme Scheib. Et selon Joshi, le bureau du procu­­reur de DeKalb County était en train de déter­­mi­­ner si la BMF était ou pas impliquée dans cette histoire. La porte-parole du bureau du procu­­reur, Adora Andy, a déclaré qu’elle n’était pas en mesure de parler des allé­­ga­­tions quant à la parti­­ci­­pa­­tion de la BMF. « Nous n’avons pas enquêté sur cette affaire, c’est le FBI qui l’a fait », a-t-elle expliqué à Crea­­tive Loafing. Le bureau du FBI à Atlanta n’a pas souhaité s’ex­­pri­­mer sur le sujet. « Je serais bien inca­­pable de dire quoi que ce soit à ce propos », a répondu l’agent spécial Steve Emmett.

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Le Trap God
Crédits : Noisey

Mais les fédé­­raux ont pu confir­­mer que la BMF était bel et bien impliquée grâce à d’autres enquêtes. Depuis les années 2000, si ce n’est avant, des agents fédé­­raux essayaient d’in­­fil­­trer l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de trafiquants de drogue qui allait bien­­tôt s’ap­­pe­­ler Black Mafia Family. Ils étaient convain­­cus qu’elle opérait depuis la plate-forme gérée par Terry « SouthWest T » Flenory à Los Angeles, et depuis celle d’At­­lanta gérée par son frère Deme­­trius « Big Meech » Flenory. Les fédé­­raux pensaient qu’a­­vec les deux plates-formes supplé­­men­­taires à Détroit et à St. Louis, ils faisaient circu­­ler d’énormes quan­­ti­­tés de cocaïne dans tout le pays, grâce à des Limou­­sines, des camping-cars et des véhi­­cules dotés de compar­­ti­­ments secrets. Un enquê­­teur d’At­­lanta a estimé que rien que dans sa ville, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion comp­­tait plusieurs centaines de membres qui sous­­cri­­vaient aux « théo­­ries du mouchard » de la BMF (mouchar­­der étant le péché suprême), et se délec­­taient du « mode de vie trépi­­dant » qu’of­­frait l’ap­­par­­te­­nance à la BMF. « Ce qui me surprend le plus, c’est la manière dont ils s’or­­ga­­nisent. On entend souvent les gens se vanter de leur argent sans joindre la parole à l’acte, mais ces mecs ne se retrouvent jamais à court d’argent », a souli­­gné ma source, qui a souhaité rester anonyme en raison de son impli­­ca­­tion dans diverses enquêtes sur la BMF en cours. Selon l’enquê­­teur, la valeur de la drogue et de l’argent liquide qu’ils ont saisis à la BMF était suffi­­sante pour mettre un gros trafiquant sur la paille ; mais pour eux, ce genre de saisie était monnaie courante. « C’est le prix à payer pour conti­­nuer le busi­­ness », a-t-il ajouté. Et ces perqui­­si­­tions n’ai­­daient abso­­lu­­ment pas les enquê­­teurs à se concen­­trer sur leur cible, « Big Meech » Flenory. Mais il arri­­vait que d’autres affaires liées au pétrin dans lequel se mettaient les membres de la BMF les aident – comme la fois où Meech s’est retrouvé impliqué dans un double homi­­cide très média­­tisé. Mais pour vrai­­ment faire avan­­cer l’enquête, les auto­­ri­­tés devraient accom­­plir l’im­­pos­­sible. Il leur fallait briser la loi du silence de la BMF.

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Les hommes de Meech comptent leur argent
Crédits : YouTube

Jabari Hayes

Aux premières heures du 11 novembre 2003, Anthony « Wolf » Jones, l’an­­cien garde du corps de P. Diddy, et son ami d’en­­fance Lamont « Riz » Girdy, ont été abat­­tus au cours d’une fusillade derrière le Buck­­head, une boîte de nuit. La personne suspec­­tée d’avoir perpé­­tré ce meurtre s’est avérée être un gros pois­­son. Mais à côté de ça, l’enquête sur le meurtre pati­­nait. Le jour où le crime a été perpé­­tré, quand le chef de la police d’At­­lanta a déclaré à la presse que « l’élé­­ment déter­­mi­­nant était un témoin qu’ils n’avaient pas encore rencon­­tré », il ne pensait pas que cette décla­­ra­­tion allait revê­­tir une impor­­tance parti­­cu­­lière. Appa­­rem­­ment, la femme qui avait appelé le 911 peu de temps après l’ar­­ri­­vée des détec­­tives sur la scène du crime était sûre de ce qu’elle avançait. Elle a dit à la police qu’elle se trou­­vait sur le parking de la boîte de nuit quand elle a vu un homme qu’elle connais­­sait sous le nom de « Meechie » faire feu à plusieurs reprises. Elle était même venue le jour même faire une dépo­­si­­tion au commis­­sa­­riat de police.

Le problème, c’est que la police n’a jamais révélé son iden­­tité, et ils ne l’ont pas fait témoi­­gner une seule fois au cours des audiences du procès de Meech. En défi­­ni­­tive, en ce qui concerne ces pour­­suites pour meurtre, cette femme n’exis­­tait pas. Mais la procé­­dure à l’en­­contre de Meech était tout sauf finie. Trois semaines après les meurtres, Meech a été libéré sous caution – un geste inha­­bi­­tuel dans le cas d’un double homi­­cide, surtout quand il est autant média­­tisé que celui-ci. (Les personnes tuées étaient telle­­ment connues qu’on dit que c’est la raison pour laquelle le conseil muni­­ci­­pal d’At­­lanta a reculé l’heure de ferme­­ture des bars dans toute la ville.) Le fait que le juge statue en faveur d’une libé­­ra­­tion sous caution est révé­­la­­teur de la diffi­­culté rencon­­trée par les procu­­reurs dans leur quête de preuves qui permet­­traient d’étayer les accu­­sa­­tions. Plus de trois ans après son arres­­ta­­tion, Meech n’a toujours pas été inculpé.

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Meech prend la pose

« Ce qui importe, c’est qu’il est une victime de cette fusillade », a expliqué son avocat, Drew Find­­ling, à Crea­­tive Lounge. « C’est devenu clair, et ça le reste. Et c’est pour cette raison qu’il n’a pas été accusé de quoi que ce soit dans le cadre de cette affaire. » Mais Meech n’est pas sorti indemne de cette histoire. Six jours après la fusillade, les auto­­ri­­tés – ainsi que des agents de la Drug Enfor­­ce­­mennt Admi­­nis­­tra­­tion –, munies d’un mandat de perqui­­si­­tion, ont sonné à la porte d’une vaste demeure dans le quar­­tier rési­­den­­tiel de Litho­­nia. La police avait des raisons de croire que Meech vivait dans cette maison qui appar­­te­­nait à la petite amie de son frère. Le mandat avait été déli­­vré en partie pour recueillir des preuves de la parti­­ci­­pa­­tion de Meech à la double fusillade de Buck­­head. Mais la police et les agents de la DEA n’ont rien trouvé en lien avec les meurtres dans la maison vide – en tout cas pas d’arme du crime. Mais ils ont tout de même trouvé quelques armes : un Uzi 9mm dans le tiroir d’une table de nuit, un revol­­ver de calibre 45 dans la salle de bain prin­­ci­­pale, et un autre de calibre 40 dans le placard d’une chambre d’ami. Plus impor­­tant encore, ils ont trouvé « une quan­­tité consi­­dé­­rable de disques en lien avec » la BMF. Et toutes ces preuves commençaient à démon­­trer que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion était impliquée dans un trafic de drogue. Au cours des mois qui ont suivi, une série de contrôles routiers sur les routes du Missouri allaient renfor­­cer les soupçons des fédé­­raux quant au fait qu’ils faisaient trans­­por­­ter de grosses quan­­ti­­tés d’argent liquide et de cocaïne.

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Cinq mois plus tard à Phelps County, dans le Missouri, l’adjoint du shérif Carmello Crivello a remarqué un 4×4 qui roulait vers l’est, vers St. Louis, sur la route I-44. Crivello a mis les gyro­­phares de sa voiture en marche avant d’ar­­rê­­ter le véhi­­cule pour avoir roulé sur la ligne discon­­ti­­nue entre la voie de gauche et la piste cyclable. Le conduc­­teur s’ap­­pe­­lait Jabari Hayes. Il lui a demandé de s’as­­seoir à l’ar­­rière de sa voiture de patrouille avant de véri­­fier son permis de conduire, qui était en règle. Puis il lui a posé quelques ques­­tions : D’où est-ce qu’il venait ? Du Tennes­­see. Où allait-il ? Rendre visite à sa famille à St. Louis pour Pâques.

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St. Louis la nuit

Où s’était-il arrêté en cours de route ? D’abord en Géor­­gie, puis au Texas pour voir ses cousins. D’où venait ce 4×4 ? Il l’avait loué à Orlando mais avait laissé les papiers chez lui. Combien cela lui avait-il coûté ? Envi­­ron 4000 $ pour un mois. Quelle était sa situa­­tion profes­­sion­­nelle ? Il possé­­dait une entre­­prise de voitu­­riers. Pourquoi était-il en posses­­sion de trois télé­­phones portables ? Pour ne pas passer ses appels profes­­sion­­nels et person­­nels avec le même – et pour éviter que sa copine ne fouine dans son histo­­rique d’ap­­pels et y découvre quoi que ce soit. Tran­­spor­­tait-il des objets de contre­­bande sous quelque forme que ce soit ? À ce moment-là, l’adjoint du shérif a regardé dans le rétro­­vi­­seur l’homme qui se trou­­vait toujours à l’ar­­rière de sa voiture, et il a vu que les mains de Jabari trem­­blaient. En le regar­­dant de plus près, il a remarqué qu’une des veines de son cou palpi­­tait. « Non », a répondu Jabari.

Les choses étaient en train de tour­­ner au vinaigre pour la BMF.

Il ne lui a pas non plus dit que trois semaines plus tôt, il s’était fait arrê­­ter en sortant de St. Louis, au volant d’une Lincoln Town Car de 1999. Cette fois, c’est la DEA qui lui avait demandé de s’ar­­rê­­ter. Le chien des agents a fini par trou­­ver un élément suspi­­cieux dans la voiture : dans un compar­­ti­­ment derrière le siège arrière, ils ont trouvé plusieurs liasses de billets entou­­rés d’un élas­­tiques. Les enquê­­teurs ont rapi­­de­­ment décou­­vert que l’argent, dont le montant s’éle­­vait à presque 600 000 $, appar­­te­­nait à la BMF. Et entre ces deux arres­­ta­­tions, la police du Missouri a arrêté deux autres hommes en lien avec la BMF, Chris­­to­­pher « Pig » Triplett et Calvin « Play­­boy » Sparks, qui se sont fait prendre près de Floris­­sant avec neuf kilos de cocaïne. Mais c’est la seconde arres­­ta­­tion de Jabari qui a attiré l’at­­ten­­tion des enquê­­teurs pour de bon. Jabari était toujours assis à l’ar­­rière de la voiture de Crivello. Le chien reni­­fleur faisait le tour de son 4×4, quand soudain il s’est assis et a commencé à aboyer. Crivello a grimpé dans la voiture et a trouvé trois valises à l’ar­­rière. Il y a décou­­vert 95 paquets soigneu­­se­­ment embal­­lés qui conte­­naient plus de 100 kilos de cocaïne. Dans la rue, cette quan­­tité se vendait pour envi­­ron 9 millions de dollars. Et comme pour l’argent liquide confisqué à Jabari quelques semaines aupa­­ra­­vant, ces 100 kilos de cocaïne étaient en lien avec la BMF. Cela a été l’une des plus grosses saisies de drogue de l’his­­toire du Missouri, et un signe que les choses étaient en train de tour­­ner au vinaigre pour la BMF. Ils se faisaient un peu trop remarquer.

HIDTA

Le soir du 14 septembre 2004, les enquê­­teurs qui travaillaient avec la cellule inter-agences anti­­drogue d’At­­lanta écou­­taient l’en­­re­­gis­­tre­­ment d’un appel télé­­pho­­nique passé par un dealer de crack du nom de Rafael « Smurf » Alli­­son. La discus­­sion de Smurf et d’un type appelé « Bowlegs » donnait l’im­­pres­­sion qu’ils parlaient de drogue en langage codé. Moins de 10 minutes plus tard, Smurf a passé un coup de fil à quelqu’un pour lui deman­­der si tout se passait bien. Ce à quoi le type à l’autre bout du fil a répondu : « Ouais, tout se passe bien. »

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Le dealer de crack Rafael « Smurf » Alli­­son (en haut à gauche) a mené les enquê­­teurs à Decarlo Hoskins (en haut à droite), qui a à son tour balancé les membres de la BMF Jeffery Leahr (en bas à gauche) et Omari McCree (en bas à droite).

Les enquê­­teurs, qui faisaient partie du programme fédé­­ral HIDTA (pour « hauts lieux du trafic de drogues »), ont pris Smurf en fila­­ture après qu’il ait quitté son quar­­tier près du stade Turner Field, pour prendre sa voiture et se rendre à un appar­­te­­ment dans une rési­­dence sur la route de Howell Mill. Selon les agents de la HIDTA, le four­­nis­­seur de Smurf vivait dans cette rési­­dence. Et grâce à l’écoute placée sur le télé­­phone de Smurf, ils avaient trouvé le numéro de ce four­­nis­­seur. Deux jours plus tard, un juge de Fulton County a accédé à la requête des enquê­­teurs, et le télé­­phone du présumé four­­nis­­seur, Decarlo Hoskins, a été placé sur écoute.

Trois jours plus tard, les agents ont eu ce qu’ils voulaient : appa­­rem­­ment Decarlo était sur le point de conclure une grosse vente de coke avec trois hommes. Il a passé un coup de fil pour deman­­der à ces mecs de se rendre à « son spot ». Les agents de la HIDTA se sont dit qu’il parlait de son appar­­te­­ment, ils se sont donc poin­­tés à la rési­­dence, se sont mis en posi­­tion, et ont attendu. Selon les infor­­ma­­tions qu’ils avaient obte­­nues, ils étaient suppo­­sés voir trois hommes arri­­ver à la rési­­dence avec une Nissan Altima grise entre midi et une heure de l’après-midi. Après avoir récu­­péré la drogue, les hommes devaient se rendre au stade du Geor­­gia Dome pour le match des Falcons. Les agents ont effec­­ti­­ve­­ment vu une Nissan grise se garer sur l’une des places réser­­vées aux visi­­teurs vers 12 h 30. Deux minutes plus tard, une Infi­­niti noire censé­­ment conduite par Decarlo s’est garée sur la place d’en face. Un des types est sorti de l’Al­­tima pour entrer dans l’In­­fi­­niti. Quelques minutes plus tard, il est retourné dans l’Al­­tima, et les deux voitures ont décampé à toute allure. Les agents suivaient de loin l’Al­­tima, qui roulait aussi vite que possible vers le sud en direc­­tion du quar­­tier de Howell Mill – non loin du Geor­­gia Dome en ce jour de match et d’em­­bou­­teillage. Un des agents de la HIDTA a appelé la police d’At­­lanta pour leur deman­­der de faire arrê­­ter leur voiture. Dès qu’il a vu les gyro­­phares de la voiture de patrouille, le mec assis sur le siège passa­­ger de l’Al­­tima a appelé Decarlo pour lui dire qu’ils allaient se garer, et que si les flics lui deman­­daient de sortir de la voiture, ils les fume­­raient. Decarlo lui a demandé de conti­­nuer à rouler. Un offi­­cier de la police d’At­­lanta a demandé son permis au conduc­­teur de l’Al­­tima, et quelques instants plus tard, un des agents de la HIDTA s’est appro­­ché de la voiture par l’autre côté. Il a demandé au passa­­ger de lâcher son télé­­phone portable et de sortir du véhi­­cule. C’est à ce moment-là qu’il a vu un Magnum 357 par terre, à ses pieds. Ils n’ont pas cher­­ché à s’en­­fuir, ni à se battre. Les agents ont trouvé un sac fourre-tout Louis Vuit­­ton dans lequel il y avait 7 paquets conte­­nant un kilo de coke chacun, et un autre sac avec deux paquets supplé­­men­­taires.

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Un compar­­ti­­ment secret dans une voiture de la BMF

Une fois arri­­vés au QG de la HIDTA sur Juni­­per Street, ils ont refusé de parler. Mais ce n’est pas ce dont les agents avaient besoin – ils avaient désor­­mais assez de preuves pour faire tomber Decarlo, leur four­­nis­­seur présumé. Et quand ils sont venus le cueillir moins d’un mois plus tard, pour formel­­le­­ment l’ac­­cu­­ser de trafic de cocaïne, Decarlo leur a dit des choses fort inté­­res­­santes. Il leur a dit connaître une bande qui vendait de grosses quan­­ti­­tés de coke dans les envi­­rons du quar­­tier de Boule­­vard. Il connais­­sait deux des dealers pour avoir grandi avec eux dans le quar­­tier, et était prêt à lais­­ser les agents l’écou­­ter les appe­­ler pour négo­­cier un achat de cocaïne avec eux. Il ne les connais­­sait que par leurs prénoms : Jeffery et Omari.

Quelques mois plus tôt, les enquê­­teurs de plusieurs factions, y compris la HIDTA, s’étaient retrou­­vés au commis­­sa­­riat de police d’At­­lanta pour passer en revue une nouvelle initia­­tive – qui consis­­tait à cibler les dealers dans le quar­­tier d’Old Fourth Ward. On leur avait demandé de cher­­cher acti­­ve­­ment les dealers présents sur la liste qu’ils avaient dres­­sée, et dans laquelle figu­­rait les pseu­­dos « O », ou « O Dogg ». Les enquê­­teurs avaient pu établir que le vrai nom de ce O Dogg était Omari McCree, un membre présumé de la BMF. Les agents de la HIDTA avaient une bonne idée de ce qui allait se passer quand ils ont demandé à Decarlo de passer son coup de fil. Ce dernier, assis sur une chaise du bureau de la HIDTA, a composé le numéro d’Omari. Quand celui-ci a répondu, il lui a juste dit : « Si t’as quelque chose, j’en prends deux blocs. » Omari lui a rétorqué qu’il ne parlait plus au télé­­phone. Ce qui n’était pas tout à fait vrai, car au cours des semaines qui ont suivi, il a conti­­nué de parler au télé­­phone, mais pas à Decarlo – car il avait vu juste en le soupçon­­nant de s’être fait arrê­­ter.

O

Le week-end suivant, Omari n’a pas pu s’em­­pê­­cher de se mettre dans le pétrin. Lui et son meilleur ami – meilleur au point que tout le monde pensait qu’ils étaient frères – Jeffery Leahr traî­­naient à l’Atrium, une boîte de hip-hop, quand quelqu’un a ouvert le feu sur les club­­bers. Quatre personnes ont été bles­­sées au cours de cette fusillade, et pour la police de DeKalb County, Omari et Jeffery en étaient sans doute les auteurs. Mais ils les ont lais­­sés partir après les avoir inter­­­ro­­gés.

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Crédits : Blue Flame

Aux premières heures du mercredi suivant, la police de DeKalb a installé un barrage routier près du Pin Ups, un club de strip-tease. Selon eux, l’in­­ci­dent à l’Atrium et la récente fusillade qui avait eu lieu au Jazzy T, un autre club de strip-tease, lais­­saient penser qu’il fallait établir un « point de contrôle de sécu­­rité » au niveau de ce carre­­four – bien que les sites des deux fusillades en étaient rela­­ti­­ve­­ment éloi­­gnés. Il n’était pas tout à fait cinq heures du matin quand le barrage a piégé une Dodge Magnum qui venait de sortir du parking du Pin Ups. Les poli­­ciers ont arrêté Hamza Hewitt, le conduc­­teur (et acces­­soi­­re­­ment l’ex-garde du corps du rappeur new yorkais Jay Z, qui à priori était celui de Meech main­­te­­nant) et ses deux passa­­gers. L’un d’entre eux dit s’ap­­pe­­ler Ricardo Santos. Une fois arri­­vés au poste de police, ils ont installé le dénommé Santos dans une salle d’in­­ter­­ro­­ga­­toire. En allant le surveiller quelques instants plus tard, un poli­­cier a eu la surprise de le voir se déme­­ner comme un diable pour les provoquer ; il était en train de pisser contre le mur tout en se balançant d’avant en arrière. Quand il a fina­­le­­ment accepté de parler aux enquê­­teurs, un offi­­cier lui a demandé s’il était possible que son nom de famille soit Flenory. Santos s’est trahi en corri­­geant la pronon­­cia­­tion, mais de toute façon, un des poli­­ciers l’avait déjà reconnu : c’était « Big Meech ».

Après tout, sa photo était sur tous les jour­­naux l’an dernier, quand on l’a accusé d’avoir parti­­cipé au double homi­­cide du Buck­­head. Les personnes les plus proches de Meech leur diraient plus tard qu’il s’était fait prendre à cause de la fusillade à l’Atrium – et tout parti­­cu­­liè­­re­­ment à cause d’Omari et Jeffery. Le barrage routier n’a pas permis de rete­­nir des charges contre les trois hommes, mais le message était clair : la BMF était dans le colli­­ma­­teur des forces de l’ordre. 36 heures plus tard, Meech, qui avait donné un faux nom et un faux permis à la police, a été libéré sous caution. Le jour même – le 22 octobre 2004 –, des agents de la HIDTA ont enre­­gis­­tré plusieurs coups de fil passés sur le télé­­phone d’Omari. Au cours des deux semaines qui ont suivi, l’écoute de ces enre­­gis­­tre­­ments leur a permis de comprendre un peu mieux à quel point Omari était impliqué dans la BMF. Les enre­­gis­­tre­­ments ont non seule­­ment révélé qu’il faisait partie de l’éche­­lon supé­­rieur de la BMF, mais aussi que Meech l’af­­fec­­tion­­nait tout parti­­cu­­liè­­re­­ment.

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Les affaires se corsaient pour la BMF

Le parrain – ou « Dude » pour Omari et les autres – ne le lui a pas dit de manière très claire ; Meech ne dit jamais rien clai­­re­­ment, du moins pas au télé­­phone. Mais d’autres personnes en parlaient, et leurs conver­­sa­­tions étaient éclai­­rantes. Elles leur ont permis de décou­­vrir les noms d’autres membres de la BMF : un affi­­lié de haut rang de Meech qui se faisait appe­­ler « J-Bo », un rappeur, Bleu DaVinci, et son plus jeune frère, « Baby Bleu ». Cette première jour­­née d’écoute télé­­pho­­nique aura permis aux agents d’en­­tendre plusieurs conver­­sa­­tions sur les efforts four­­nis en vue de payer la caution de Meech pour le faire sortir de prison. Peu après 16 heures, une femme, qui selon les enquê­­teurs était l’as­­sis­­tante person­­nelle de Meech, l’a appelé pour lui dire qu’ils allaient tous deux devoir faire atten­­tion avec leurs voitures qui se repèrent faci­­le­­ment. « Écoute, je ne suis pas là pour faire ma chieuse, ni pour te dire quoi faire, lui dit-elle, mais… ramène ta voiture chez toi, gare-la et ne la sors plus. Tu vas te retrou­­ver dans la merde et tu sais que ça n’en vaut pas la peine, vu ce qu’il se passe ces temps-ci. » Elle l’a rappelé une minute plus tard : « Je ne peux même pas aller le cher­­cher, je n’ai pas la voiture qu’il faut. Il me faudrait une bagnole merdique, genre une Honda. » Omari a répondu à des coups de fil en rapport avec l’Atrium pendant tout le reste de la soirée (« J’ap­­pelle juste pour prendre de tes nouvelles, j’ai entendu dire qu’il y avait eu une fusillade de merde à l’Atrium », lui a dit une femme) ; en rapport avec l’ar­­res­­ta­­tion de Meech (« Ils ont dit que Meech et d’autres renois s’étaient fait arrê­­ter à l’Atrium », a-t-elle ajouté) ; à propos d’un truc appelé le « portail » (« Ok, le portail n’est pas ouvert », lui a dit une autre femme) ; ou encore d’un « esca­­la­­tor ». « — Tu vas emme­­ner ta voiture là-bas ? lui demande la femme qui était proba­­ble­­ment l’as­­sis­­tante de Meech. — Aux esca­­la­­tors ? lui répond Omari. — Ouais, répond-elle à son tour, lui et moi on ne va défi­­ni­­ti­­ve­­ment pas se poin­­ter là-bas. » Six heures plus tard, Meech était libéré sous caution. Elle a rappelé Omari à une heure du mat’ pour lui donner des ordres. « — Ouais quoi ? lui demande ce dernier. — Ton boss veut te voir tout de suite à l’es­­ca­­la­­tor. — Il se comporte comme si j’avais fait quelque chose de mal, dit-il en riant, mais bon, OK j’ar­­rive. »

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Omari McRee

La femme aussi se met à rire. « Il est en train de s’oc­­cu­­per de la pape­­rasse », lui explique-t-elle. « Il ne veut pas parler au télé­­phone. Il a dit qu’il voulait que tout le monde rapplique à l’es­­ca­­la­­tor. » Quelques minutes plus tard, Omari a sorti un 4×4 Porsche couleur argent de l’al­­lée de sa maison. Les agents de la HIDTA, qui s’étaient postés pas loin de la maison, écou­­taient ses appels télé­­pho­­niques, et atten­­daient celui qui allait incri­­mi­­ner Meech. Ils ont pris la Porsche en fila­­ture, et l’ont suivie depuis le quar­­tier d’Omari jusqu’à la rue Wieuca, en passant par North Hills Druid et Roxboro, où la voiture est partie à une telle allure que les agents l’ont perdue de vue. La fila­­ture était finie. Cela n’a pas empê­­ché les agents de conti­­nuer à recueillir des infor­­ma­­tions. Grâce à l’écoute placée sur le télé­­phone d’Omari, ils ont appris que certains membres de la BMF commençaient à soupçon­­ner Omari de mettre l’or­­ga­­ni­­sa­­tion en péril. Omari lui-même semblait s’inquié­­ter. Celle que les enquê­­teurs pensaient être l’as­­sis­­tante de Meech a bien fait comprendre à Omari que leur boss avait placé de grands espoirs en lui. Ce à quoi il a répondu qu’il s’en faisait à propos de la fusillade à l’Atrium. Il a dit aux autres qu’on lui avait aussi parlé de l’ar­­res­­ta­­tion de Decarlo. Et il a parlé plus d’une fois du fait qu’il pensait être surveillé.

Quelques jours après leur rencontre à l’es­­ca­­la­­tor, la femme l’a rappelé. Mais cette fois, elle ne semblait pas d’aussi bonne humeur. « Dude vient de me deman­­der des nouvelles de tout le monde, lui dit-elle. Je lui ai dit que tout le monde allait bien, mais putain de merde ils font tous chier. Et il était là genre : “Merde, ils n’ont qu’à juste tous venir poser leur cul.” Alors tu vas arrê­­ter de perdre ton éner­­gie à broyer du noir comme ça, et tu vas reprendre ta putain de vie en main, O. Tu es encore en bonne posi­­tion pour le faire. Tu peux très bien le faire. » À en juger par sa réponse, Omari n’était pas vrai­­ment convaincu d’être encore en si bonne posi­­tion que ça. « J’ap­­pré­­cie vrai­­ment tout ce que tu me dis, tout. Et même quand ça vient pas de toi », a-t-il répliqué. « Mais au bout du compte, à la fin, s’ils veulent O, ils vien­­dront le cher­­cher. Et c’est moi qui dois suppor­­ter ce poids en perma­­nence. C’est moi. Peut-être que je suis en train de me prépa­­rer au pire. »

Sur écoute

Omari semblait effec­­ti­­ve­­ment se prépa­­rer, et le senti­­ment de para­­noïa qui accom­­pa­­gnait ses prépa­­ra­­tifs n’était pas sans fonde­­ment. Une semaine plus tard, il a commencé à avoir des soupçons à propos du camion noir qui restait garé devant la maison qu’il parta­­geait avec Jeffery. Il s’est résolu à appe­­ler un ami pour lui deman­­der de faire véri­­fier la plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion par un ami en commun.

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In da club
Crédits : Blue Flame

Une demi-heure plus tard, Jeffery a appelé Omari pour lui parler d’une idée qui pour­­rait peut-être l’ai­­der à se détendre. Court­­ney Williams, la copine de Jeffery, ne serait pas en ville pendant quelques temps, il a donc proposé à Omari d’em­­me­­ner les « vête­­ments » là-bas et de l’y retrou­­ver. « Ouais, fais donc ça », lui a-t-il répondu. Jeffery s’est exécuté et a emmené les « vête­­ments ». Mais quand il a appelé sa copine le lende­­main, celle-ci lui a dit qu’elle voulait qu’il dégage ses « vête­­ments » de chez elle. Elle était à l’aé­­ro­­port, et elle avait prévu de repas­­ser vite fait en ville avant de la quit­­ter de nouveau, alors il fallait qu’il emmène ses « vête­­ments » ailleurs rapi­­de­­ment. « — J’en ai marre de ce sale busi­­ness, alors je voudrais juste savoir si tu comptes être là dans les 30 minutes qui viennent, parce que je ne vais pas tarder à partir, lui dit Court­­ney. — Dans ce cas, je peux garder ta clé pendant ton absence ? lui demande Jeffery. — Est-ce que tu peux garder ma clé pendant que je ne suis pas là ?? — Court­­ney, j’ai vrai­­ment besoin de lais­­ser les vête­­ments chez toi, parce que… tu ne peux pas comprendre. — T’as raison, je ne comprends pas. — Bon, est-ce que je peux garder les vête­­ments chez toi, s’il te plaît ? Est-ce que je peux avoir la clé jusqu’à ton retour ? — Déso­­lée, tu n’au­­ras pas ma clé. — Court­­ney s’il te plaît, je peux avoir la clé ? Je t’en supplie… — Je t’ai déjà dit non. » Puis elle lui dit qu’elle allait prendre un taxi à l’aé­­ro­­port pour se rendre chez lui et Omari. Les agents ont ainsi pu prendre son taxi Peach Cab Co. en fila­­ture jusqu’à ce qu’il la dépose dans le quar­­tier rési­­den­­tiel. Dix minutes plus tard, elle quit­­tait la maison d’Omari et Jeffery au volant d’une Cadillac blanche. Et quelques instants plus tard, Jeffery partait en trombe au volant d’une Porsche. Les agents, qui cette fois étaient accom­­pa­­gnés de la DEA, se sont divi­­sés en deux équipes pour prendre les voitures en chasse. La Porsche roulait à très vive allure. Jeffery a grillé un feu rouge entre Spring Street et North Avenue, et les agents l’ont perdu de vue.

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ATL

Ils ont eu moins de mal à suivre Court­­ney jusqu’à son appar­­te­­ment dans le quar­­tier d’Old Fourth Ward. Et quelques minutes plus tard, il s’est avéré que ce qui était arrivé à l’autre équipe n’était pas si grave que ça : Jeffery a garé sa Porsche devant le même immeuble que Court­­ney. Ils y sont entrés, et sont ressor­­tis peu de temps après de l’ap­­par­­te­­ment avec un sac de voyage. Ils sont montés dans la Porsche et se sont diri­­gés vers l’au­­to­­route. Les agents qui les suivaient ont appelé la police d’At­­lanta. Il était temps de procé­­der à un contrôle routier. Les poli­­ciers ont arrêté la Porsche au niveau de l’au­­to­­route I-75, sur Pine Street. Les enquê­­teurs se sont appro­­ché du 4×4 avec leurs armes à la main. Sur le siège arrière de la Porsche, au vu et au su de tous, les agents ont trouvé 10 kilos de coke dans un sac de voyage ouvert. Quand Omari a appelé Jeffery quelques heures plus tard, il a vite compris que quelque chose ne tour­­nait pas rond. Mais ils ont quand même conti­­nué à se parler, en dépit du fait que Jeffery répé­­tait que c’était une mauvaise idée. « — Je ne veux pas parler là, à plus, lui dit Jeffery. — Quoi ? demande Omari. — Salut. » Plus de tona­­lité. Trente secondes plus tard, Omari le rappe­­lait. L’ac­­cueil de Jeffery a été des plus secs : « J’veux pas parler. » « — Hey putain, qu’est-ce que ça veut dire ? — J’veux pas parler mec. Écoute s’il te plaît, écoute. — T’es dans la merde ? — J’veux pas parler. Sérieu­­se­­ment s’il te plaît, sérieu­­se­­ment. » Omari passa donc un coup de fil à la copine de son ami. Elle pleu­­rait tant qu’il peinait à la comprendre. « — Allô ? marmonne-t-elle. — Pourquoi tu pleures ? lui demande Omari. — Il t’a pas dit ? — Dit quoi ? »

Si Omari accep­­tait de répondre aux ques­­tions, le bureau du procu­­reur serait informé de sa coopé­­ra­­tion.

Les enquê­­teurs avaient placé Court­­ney et Jeff dans des voitures de patrouille diffé­­rentes. Un peu plus tard, ils les ont emmené dans l’ap­­par­­te­­ment de Court­­ney, et avec sa permis­­sion, ils l’ont fouillé. Puis la police les a laissé partir. C’était plutôt inha­­bi­­tuel, mais les enquê­­teurs se sont dit qu’ils allaient conti­­nuer de parler au télé­­phone, ce qui leur permet­­trait peut-être d’ob­­te­­nir des infor­­ma­­tions plus perti­­nentes. « — Tout est allé de travers, O. Pars de la maison, OK ? T’es chez toi ? ajoute Court­­ney. — Non. — OK, bon, tant que tu n’y es pas tu devrais être tranquille. — Bon t’ar­­rête ? Écoute, dis-moi juste ce qui se passe. — Je ne veux pas parler au télé­­phone, tu vois ce que je veux dire ? Ces putains de fédé­­raux, enfin si c’est bien ça, nous sont tombés dessus. »

~

Par la suite, les enquê­­teurs affir­­me­­raient que la cocaïne perdue par Jeffery venait de la BMF. Suite à ce coup de filet, Omari et Jeffery se sont retrou­­vés rede­­vables – et pas qu’un peu – vis-à-vis de la BMF. Les deux hommes avaient contracté une dette qui allait les lais­­ser sur la paille auprès de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Et ils se sont enfuis. Un autre dealer présumé entre­­te­­nant des liens avec la BMF a disparu à peu près au même moment. Trea­­mayne Graham s’était fait arrê­­ter six mois plus tôt, en avril 2004, après avoir fait l’objet d’un acte d’in­­cul­­pa­­tion fédé­­ral en Caro­­line du Nord. Graham et neuf autres suspects avaient été accu­­sés de vendre de la cocaïne pour le compte de la Black Mafia Family. La dispa­­ri­­tion de Graham avait mis en lumière deux ou trois points perti­­nents. Pour commen­­cer, au moment où il a payé sa caution avant de s’en­­fuir, il se trouve qu’il était le beau-fils de la maire d’At­­lanta Shir­­ley Frank­­lin. Et puis il a disparu moins de deux mois après qu’un de ses co-incul­­pés, Ulysses Hackett – qui selon la police d’At­­lanta songeait à rejoindre le programme de protec­­tion des témoins – ait été abattu à 4 heures du matin, alors qu’il dormait chez sa petite amie. Sa petite amie, Misty Carter, vivait dans le même immeuble que Court­­ney Williams. Envi­­ron an plus tard, au début de l’été 2005, Graham, qui n’était désor­­mais plus marié à la fille de la maire, a été vu dans le sud de la Cali­­for­­nie. Dès que les gendarmes ont su cela, ils l’ont pisté, retrouvé et arrêté dans une sand­­wi­­che­­rie Subway. Par la suite, les enquê­­teurs ont fouillé la maison de Woodland Hills dans laquelle Graham disait avoir vécu. Ils y ont trouvé 1,8 millions de dollars en liquide et 250 kilos de cocaïne, soit envi­­ron 25 millions de dollars à la revente. Et ils ont fini par penser que la drogue et l’argent appar­­te­­naient à la BMF.

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Crédits : Insta­­gram

L’ar­­res­­ta­­tion de Graham, ainsi que les coups de filet dans le Missouri et les écoutes à Atlanta, leur permet­­taient petit à petit de comprendre le fonc­­tion­­ne­­ment et la portée de la BMF. Moins d’un mois plus tard, le bordel engen­­dré par la BMF commençait à faire du remous. Gucci Mane – le rappeur qui a tué Pookie Loc – s’est fait arrê­­ter à Miami, et a été accusé de voies de fait graves par le tribu­­nal de Fulton County, dans l’État de Géor­­gie. L’af­­faire n’avait rien à voir avec la BMF (Gucci était accusé d’avoir tabassé un promo­­teur de musique rap à l’aide d’une queue de billard.) Mais les agents qui l’ont coincé dans le cadre de cette affaire – des agents fédé­­raux, y compris de la DEA, aussi étrange que cela puisse paraître – semblaient plus inté­­res­­sés par ce qu’il savait sur la BMF que par l’ac­­cu­­sa­­tion pour voies de fait graves ou le meurtre de Pookie Loc. Ils l’ont bombardé de ques­­tions sur l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, mais à chaque fois son avocat affir­­mait ne rien savoir.

À peu près au même moment, les enquê­­teurs sont allés cher­­cher une personne qui souhai­­tait colla­­bo­­rer et qui serait en mesure de répondre à leurs ques­­tions sur la BMF. Rand Csehy, le procu­­reur respon­­sable de l’enquête sur la BMF de Fulton District, n’avait pas conscience d’être si prêt du but en ce jour de juin 2005, quand il a aidé à la police d’At­­lanta à obte­­nir un mandat. La police pensait avoir repéré la voiture d’un membre de la BMF près du quar­­tier de Boule­­vard, et ils voulaient être en mesure de fouiller les locaux envi­­ron­­nants. Csehy leur a donné le mandat avant de s’en aller. Quelques minutes plus tard, il a reçu un coup de fil ; la police était en train d’ar­­rê­­ter Omari McCree, qui se trou­­vait non loin de la voiture devant laquelle il était passé. Un enquê­­teur de la police d’At­­lanta a emmené Omari au bureau de la HIDTA dans le quar­­tier de Midtown. Un agent lui a remis un formu­­laire d’ac­­cord de non-divul­­ga­­tion, et lui a dit que s’il accep­­tait de répondre aux ques­­tion, le bureau du procu­­reur serait informé de sa coopé­­ra­­tion. Omari a signé. Et l’agent a commencé à le ques­­tion­­ner. « — Vous connais­­sez la BMF ? — J’en ai entendu parler pour la première fois en 1999. À l’époque, ils ne s’ap­­pe­­laient pas BMF. — Quels membres de la BMF connais­­siez-vous en 1999 ? — Je ne connais­­sais que Meech et Bleu DaVinci. — Quand êtes-vous devenu membre de la BMF ? — En 2002, après avoir rencon­­tré le fils de Meech lors d’une fête d’an­­ni­­ver­­saire en Floride. — Avez-vous déjà entendu parler de l’es­­ca­­la­­tor ? — Oui. — Où se trouve cet esca­­la­­tor ? — Du côté de Glen­­ridge. » Les enquê­­teurs n’étaient jamais parve­­nus à trou­­ver où se situait exac­­te­­ment l’es­­ca­­la­­tor, l’en­­droit qui d’après les écoutes était un des lieux de rendez-vous de la BMF. Quant à celui dont l’agent allait parler – le deuxième lieu de rendez-vous mentionné dans leurs conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques –, les enquê­­teurs savaient où il se situait, et ils l’avaient déjà surveillé. « — Vous avez entendu parler du portail ? — Oui. — Où se trouve-t-il ? — Du côté de Roswell Road, près du boule­­vard Chevron. — Avez-vous déjà acheté ou obtenu de la drogue au portail ? — Oui. — Comment obte­­niez-vous cette drogue ? — J’ap­­pe­­lais J-Bo et je passais la récu­­pé­­rer. — Où est-ce que vous la récu­­pé­­riez ? — Au portail. — Quand vous y alliez, est-ce qu’il y avait quelqu’un ? — Oui, J-Bo. — Qui est J-Bo ? — Il travaille pour Dude. — Qui est Dude ? — Dude, c’est Meech. — Qui est respon­­sable de l’ar­­ri­­vée de la drogue au portail ? — Dude. — Quelle quan­­tité de drogue pouviez-vous voir au portail ? — Dans les 50 kilos. — Voudriez-vous me montrer l’en­­droit où se trouve le portail ? — Mec, je n’en dirai pas plus. Ces gens connaissent ma famille. » Omari pensait s’en tirer à bon compte. Du moins, c’est l’im­­pres­­sion que donnait la ques­­tion qu’il a posé ensuite : « — Je peux y aller ? demande-t-il. — Non. »

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TROISIÈME PARTIE

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Traduit de l’an­­glais par Elodie Chate­­lais d’après l’ar­­ticle « Hip-hop’s shadowy empire », paru dans Crea­­tive Loafing ATL. Couver­­ture : Big Meech et d’autres membres de la BMF.


 

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