par Marc-Eric Pesesse | 0 min | 29 août 2016

L’Éden

Propul­­sées par des moteurs hors-bord, nos embar­­ca­­tions profi­­lées à coque d’alu­­mi­­nium filent sur une éten­­due d’eau agitée, si vaste qu’on se croi­­rait en pleine mer. Malgré les écla­­bous­­sures d’eau salée qui m’ont trempé jusqu’à l’os, une seule chose me préoc­­cupe à cet instant : nous appro­­chons de la fron­­tière entre l’Irak et l’Iran. Je ne voudrais pas être arrêté et soupçonné d’être un espion anglais. Quelques instants plus tard, le salut émerge de l’ho­­ri­­zon pous­­sié­­reux. C’est d’abord une simple ligne, longue et noire entre le ciel et l’eau. Un lit de roseaux. Bien­­tôt, nous nous aven­­tu­­rons au cœur d’étroits canaux bordés par cette forêt impé­­né­­trable de roseaux, qui dressent leurs tiges brunes et leurs feuilles d’un vert lugubre à près de six mètres de hauteur.

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Deux Irakiens des marais sur leur embar­­ca­­tion
Crédits : Martin Flet­­cher

La façon dont Taresh Jasim trouve son chemin dans ce laby­­rinthe aqua­­tique est un mystère. Le vieux bate­­lier irakien au visage parche­­miné et édenté sourit tranquille­­ment. Nous finis­­sons par atteindre une plate­­forme faite de boue et de roseaux et nous débarquons. Jasim et son ami, Kadim Jabbar, tous deux vêtus de longues dish­­da­­shas grises, la tête enve­­lop­­pée dans un keffieh, coupent des paquets de roseaux pour faire du feu. Ils font rôtir de grosses carpes et du pain plat, puis étalent concombres, oignons, citrons et tomates sur un tapis. Quand le pois­­son est prêt, nous nous asseyons en tailleur et mangeons avec les doigts, pendant que Jabbar fredonne une chan­­son tradi­­tion­­nelle irakienne. Je suis ici sur les traces de Wilfred Thesi­­ger, l’ex­­plo­­ra­­teur britan­­nique qui vécut sept ans dans les marais du sud de l’Irak, dans les années 1950. On dit qu’ils furent jadis le décor du jardin d’Éden et du Déluge de la Bible. Que reste-t-il aujourd’­­hui des 10 000 kilo­­mètres carrés de terres maré­­ca­­geuses de la Méso­­po­­ta­­mie, alimen­­tées par le Tigre et l’Eu­­phrate ? C’est ici que les Sumé­­riens de l’An­­tiquité déve­­lop­­pèrent l’écri­­ture et l’agri­­cul­­ture. Le berceau de la civi­­li­­sa­­tion. Et qu’est-il advenu des Arabes des marais, les descen­­dants des Sumé­­riens, qui vivent depuis cinq millé­­naires de la pêche, de l’éle­­vage des buffles d’eau et de la culture du riz ?

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L’in­­té­­rieur d’une mudhif en construc­­tion
Crédits : Brid­­ge­­man Art Library

Lorsque Thesi­­ger vivait ici, il était accueilli dans des mudhifs, de grandes maisons en forme d’arches faites inté­­gra­­le­­ment de roseaux. Elles étaient la demeure des chefs tribaux des marais. L’ex­­plo­­ra­­teur voguait sur les maré­­cages à bord de tara­­das, les élégantes embar­­ca­­tions de bois à longue proue de ces chei­­khs. Il chas­­sait la sauva­­gine et le sanglier sauvage, et obser­­vaient les Arabes des marais se marier et faire leurs deuils, danser et chan­­ter, chas­­ser et se querel­­ler. Répu­­tés pour leur méfiance et leur nature indomp­­table, les Arabes des marais l’ac­­ce­­ptèrent parmi eux car il savait pratiquer des circon­­ci­­sions – plus de 6 000 au total. De cette façon, il épar­­gna à leurs fils d’ef­­froyables infec­­tions et muti­­la­­tions provoquées par des circon­­ci­­seurs itiné­­rants, qui tapis­­saient les plaies avec les prépuces séchés et réduits en poudre de leurs précé­­dentes victimes. Il fit cadeau au natu­­ra­­liste Gavin Maxwell, qui fut briè­­ve­­ment son compa­­gnon de voyage, d’un bébé loutre que Maxwell nomma Mijbil. Il le ramena chez lui en Écosse et fut immor­­ta­­lisé dans un film inti­­tulé Ring of Bright Water, en 1969. Thesi­­ger consi­­gna ses obser­­va­­tions dans Les Arabes des marais, paru en 1964. « Leur mode de vie, encore peu affecté par le monde exté­­rieur, est unique et les marais eux-mêmes sont magni­­fiques. Ici, Dieu merci, on ne trouve pas les signes de cette triste moder­­nité qui, parée de fripes euro­­péennes, se répand comme un fléau dans le reste de l’Irak. » Non sans lyrisme, il disait des marais qu’ils étaient « un monde complet en soi » et qu’ils avaient « la tranquillité d’un monde qui n’a jamais connu un moteur ».

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Des pêcheurs des marais, en 1958
Crédits : Brid­­ge­­man Art Library

Éco-cide

À l’en­­droit du pique-nique, les marais semblent avoir fran­­chi glorieu­­se­­ment l’épreuve du temps. Dans toutes les direc­­tions, des bandes d’eau et de roseaux s’étirent dans le loin­­tain. Mais Thesi­­ger aurait immé­­dia­­te­­ment remarqué que certaines choses manquent au tableau. Nulle part on aperçoit le moindre village de huttes de roseaux, bâtis sur des îles flot­­tantes faites par l’homme. Il n’y a pas âme qui vive. Pas de gens, pas de bateaux, pas de buffles. Il reste à peine quelques canards et quelques oies, dont Thesi­­ger disait qu’ils « assom­­bris­­saient l’eau sur plusieurs hectares » par leur nombre. Même les carpes que nous dévo­­rons n’ont pas été pêchées ici. Elles viennent d’une ferme pisci­­cole. À l’ho­­ri­­zon, les flammes carac­­té­­ris­­tiques d’un champ de pétrole s’élèvent vers le ciel. Dans les années 1950, l’ex­­plo­­ra­­teur crai­­gnait que la décou­­verte du pétrole dans le sud de l’Irak ne détruise les marais en atti­­rant ses habi­­tants dans les grandes villes du pays, qui connais­­saient un essor soudain. Il avait tort à ce propos, mais il avait pres­­senti la menace d’une destruc­­tion immi­­nente qui pesait sur les marais. Le coup d’État mili­­taire qui détrôna le roi Fayçal II en 1958 coupa court à ses visites dans la région.

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Un enfant récolte les roseaux
Crédits : Martin Flet­­cher

Le coup d’État fut suivi une décen­­nie plus tard par la révo­­lu­­tion baasiste, qui permit à Saddam Hussein d’ac­­cé­­der au pouvoir. Les marais devinrent un refuge pour les oppo­­sants de Saddam, pour les déser­­teurs de sa guerre contre l’Iran dans les années 1980, ainsi que pour les milliers de chiites qui se sont dres­­sés contre lui après la guerre du Golfe en 1991. Saddam répon­­dit avec une bruta­­lité sans pareille. Il entre­­pris de détruire les maré­­cages, en mettant à exécu­­tion un plan élaboré par les Britan­­niques dans les années 1950 qui visait à les conver­­tir en terres agri­­coles. Il construi­­sit des barrages et des digues pour rete­­nir l’eau qui les alimen­­tait, et il creusa de grands canaux – la rivière Pros­­pé­­rité, le canal de la Mère de toutes les batailles et le chenal de la Loyauté au Chef suprême – pour les drai­­ner. Il déploya égale­­ment troupes, artille­­rie et héli­­co­­ptères de combat pour raser les villages, mettre le feu aux lits de roseaux et empoi­­son­­ner l’eau. Plus de 500 000 Arabes des marais trou­­vèrent refuge dans des camps en Iran, ou dans les bidon­­villes des cités irakiennes. Moins d’un dixième des marais survé­­curent à ce que les Nations unies décrivent comme un des plus grands désastres envi­­ron­­ne­­men­­taux de l’his­­toire.

« Les marais sont en train de mourir », assure notre guide.

En 2003, Saddam fut lui-même desti­­tué au cours de l’in­­va­­sion de l’Irak menée par les Améri­­cains. À l’aide de dyna­­mite ou à mains nues, les Arabes des marais démo­­lirent ses barrages et ses digues. Les eaux se déver­­sèrent à nouveau sur leurs terres assé­­chées, recou­­vertes d’une épaisse croûte de sel. Lorsque j’ai visité la région pour la première fois en 2008, près de la moitié des marais initiaux étaient de nouveau englou­­tis. Les gens avaient espoir que l’ « éco-cide » de Saddam puisse être inversé. Malheu­­reu­­se­­ment, leur opti­­misme a été de courte durée. La proli­­fé­­ra­­tion des barrages sur l’Eu­­phrate et le Tigre – sans comp­­ter l’in­­dif­­fé­­rence du gouver­­ne­­ment irakien – ont condamné les marais une fois de plus. À présent, ils sont en phase termi­­nale. Les marais d’Ha­­wi­­zeh, où nous avons pique-niqué, repré­­sentent la plus grande zone maré­­ca­­geuse de la région. Mais son volume était dû à des pluies inha­­bi­­tuel­­le­­ment fortes et ils seront assé­­chés pour une bonne part au sortir de l’été. Ailleurs, les marais méritent à peine qu’on les appelle ainsi. Des kilo­­mètres de friche stérile où surgissent par endroits les vestiges de ce qu’ils étaient autre­­fois : des tour­­bières, des bassins fétides, des canaux d’eau stag­­nante trop salée pour abri­­ter la vie… Depuis le sommet d’un des vieux barrages en terre de Saddam, nous contem­­plons une grande plaine allu­­viale qui fut jadis un vaste marais. À présent, un désert aride a remplacé la mer d’Aral. La rivière Pros­­pé­­rité, autre­­fois large d’une centaine de mètres, n’est plus qu’un chenal étroit. Les anciennes zones maré­­ca­­geuses ne peuvent même plus servir à l’agri­­cul­­ture.

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La pêche est aujourd’­­hui réduite à peau de chagrin
Crédits : Martin Flet­­cher

Un repré­­sen­­tant du gouver­­ne­­ment irakien m’a assuré que 40 % des marais étaient reve­­nus, mais ce chiffre est bien loin de la réalité. Une étude publiée par des scien­­ti­­fiques cana­­diens en 2010 a prouvé que les trois marais prin­­ci­­paux – le marais central, le marais d’Ha­­wi­­zeh et le marais al-Hammar – sont aujourd’­­hui divi­­sés en dix marais plus petits, consti­­tuée d’une eau de mauvaise qualité. Six ans plus tard, les choses n’ont fait qu’em­­pi­­rer.

Survi­­vants

« Les marais sont en train de mourir », soupire notre guide. Le Dr Ali Muthanna est le direc­­teur régio­­nal de la fonda­­tion AMAR, qui dispense des soins et des cours aux Arabes des marais dépla­­cés. « Les marais ont pratique­­ment disparu », renché­­rit la baronne Nichol­­son de Winter­­bourne, l’an­­cienne dépu­­tée euro­­péenne qui a fondé AMAR après la première de ses nombreuses visites dans la région, en 1991. L’am­­bas­­sa­­deur de l’Irak aux Nations unies niait à l’époque que Saddam était en train de drai­­ner les marais. Elle a donc convaincu des mili­­taires iraniens de l’es­­cor­­ter au-delà de la fron­­tière, armée d’une Kala­ch­­ni­­kov et vêtue comme une Arabe des marais, pour en avoir le cœur net.

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Les habi­­tants des marais tentent de préser­­ver leur mode de vie tradi­­tion­­nel
Crédits : Martin Flet­­cher

Dans ce qu’il reste des marais, on trouve peu de signes de la vie sauvage abon­­dante et des millions d’oi­­seaux migra­­teurs qu’ils accueillaient autre­­fois. Il subsiste à peine quelques traces des anciens modes de vie qu’ils alimen­­taient autre­­fois. Par exemple, les marais assu­­raient 60 % de la produc­­tion pisci­­cole irakienne à l’époque. À présent, on n’y trouve presque plus de pois­­sons.

~

Un après-midi aux abords de la ville d’Al-Mijar, Hilu Moham­­med Sabah, pieds nus et vêtu d’un vieux short du Chel­­sea FC, fait le tri dans une pile de petits pois­­sons. Il les a attra­­pés ce matin-là en élec­­tro­­cu­­tant un chenal d’eau verte et gluante, tout près d’ici. Il raconte que dans sa jeunesse, lui et ses cama­­rades attra­­paient plus de 90 kilos de pois­­son en une nuit, dont la plupart pesaient plus d’un kilo. « Dans le temps, j’étais riche. Aujourd’­­hui je suis pauvre », se lamente-t-il. À l’époque de Thesi­­ger, la ville d’Al-Huwair se trou­­vait sur les bords du marais central. C’était la capi­­tale régio­­nale de la construc­­tion navale. « Tout le monde semble être impliqué direc­­te­­ment ou indi­­rec­­te­­ment dans la construc­­tion de bateaux », écri­­vait-il. Aujourd’­­hui, elle se trouve à une tren­­taine de kilo­­mètres du point d’eau le plus proche et il ne reste là-bas que deux construc­­teurs de bateaux – Asi Salim Obeid, 50 ans, et son cousin, Akil Amair, 25 ans

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Deux hommes construisent un mashuf
Crédits : Martin Flet­­cher

. Les fils et petits-fils de ces arti­­sans construisent des mashufs – des embar­­ca­­tions de bois tradi­­tion­­nelles à la pointe effi­­lée – dans des abris en parpaings aux toits de tôle ondu­­lée. Ils fabriquent chaque élément sépa­­ré­­ment avant de les clouer ensemble avec une éton­­nante dexté­­rité. Chacun peut construire un bateau par jour, mais Obeid a quatre embar­­ca­­tions inven­­dues dans son atelier et sept mashufs s’alignent dans l’al­­lée qui mène à celui d’Amair. Quant aux tara­­das en forme de cime­­terre utili­­sées par les chei­­khs, Obeid n’en construit plus depuis les années 1980, et Amair n’en a jamais eu l’oc­­ca­­sion. « Tout s’ef­­fondre autour de nous. La demande en bateaux ne fait que s’ame­­nui­­ser. » « Je serai le dernier à les construire », dit tris­­te­­ment Amair. Les chei­­khs fabriquent encore des mudhifs pour accueillir leurs visi­­teurs et orga­­ni­­ser des réunions tribales. Ils m’ont reçu deux fois en tant qu’ « invité d’hon­­neur ». Ces construc­­tions impres­­sion­­nantes sont fabriquées à partir de roseaux tres­­sés autour de neuf, 11 ou 13 lignes en forme d’arches, faites de tiges de roseaux. Elles sont aussi épaisses qu’un torse humain. Le nombre d’arches est souvent impair et les entrées sont tradi­­tion­­nel­­le­­ment tour­­nées vers La Mecque.

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Les marais sont aujourd’­­hui nauséa­­bonds
Crédits : Martin Flet­­cher

Thesi­­ger écri­­vait au sujet de ces mudhifs qu’il s’agis­­sait d’ « un prodige archi­­tec­­tu­­ral réalisé avec le plus simple des maté­­riaux ». Il compa­­rait leurs inté­­rieurs sombres et frais à ceux des cathé­­drales chré­­tiennes. Les maisons de roseaux, elles, sont de plus en plus rares. Elles sont la rési­­dence des gens trop pauvres pour s’of­­frir des maisons plus résis­­tantes, ou des travailleurs saison­­niers comme les éleveurs de bétail qui viennent par la route de Chibayish. Les Arabes des marais cultivent encore le haschisch comme four­­rage pour leurs vaches et leurs buffles d’eau, empi­­lant leurs récoltes si haut sur leurs embar­­ca­­tions qu’on ne les voit plus. Ils racontent que leurs animaux ne peuvent désor­­mais plus boire l’eau des marais, car elle est trop salée. Ils doivent ache­­ter de l’eau fraîche qu’ils payent entre trois et cinq dollars les 1 000 litres. « Saddam a détruit nos vies », dit un vieil homme.

Le para­­dis perdu

Saddam Hussein était sans aucun doute le grand méchant de l’his­­toire, mais il n’était pas le seul. Les construc­­tions inten­­sives de barrages sur le Tigre et l’Eu­­phrate entre­­prises par la Turquie, l’Irak et la Syrie ont empê­­ché les marais de récu­­pé­­rer de leur destruc­­tion, en acca­­pa­­rant l’eau qui leur était vitale.

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Un mash­­ruf aban­­donné sur la terre aride
Crédits : Martin Flet­­cher

L’étude cana­­dienne a démon­­tré qu’ils ont construit 36 barrages sur les fleuves et leurs affluents, et qu’ils prévoient d’en bâtir 21 de plus pour les besoins de l’agri­­cul­­ture, de l’in­­dus­­trie et des centres urbains. L’Iran a aggravé le problème en 2009 en édifiant, pour des raisons de sécu­­rité évidentes, une immense digue le long de sa fron­­tière avec l’Irak. Elle empêche les autres rivières d’ali­­men­­ter les marais d’Ha­­wi­­zeh. Daech aussi a contri­­bué à l’as­­sè­­che­­ment des marais en rete­­nant l’eau des barrages qu’ils ont captu­­rés à Mossoul et Ramadi. Mais les barrages ne font pas qu’a­­me­­nui­­ser la quan­­tité d’eau qui alimente les marais. Ils arrêtent aussi les marées prin­­ta­­nières, provoquées par la fonte des neige des montagnes turques. Elles étaient essen­­tielles pour regor­­ger les zones maré­­ca­­geuses et évacuer les conta­­mi­­nants comme le sel avant que les pois­­sons ne se repro­­duisent. Acca­­paré par les conflits perma­­nents et la crise finan­­cière causée par la chute des prix du pétrole, le gouver­­ne­­ment de Bagdad n’a pas fait grand-chose pour remé­­dier à la situa­­tion. « Le gouver­­ne­­ment a tota­­le­­ment aban­­donné les marais », affirme Muthanna. « En ne faisant rien, ils ont perpé­­tué l’hé­­ri­­tage de Saddam », ajoute la baronne Nichol­­son.

Les anciens habi­­tants des marais mènent pour la plupart des vies misé­­rables.

« Nous nous sentons trahis », dit le cheikh tribal Sahid Mahdi Dahir en serrant les dents, vêtu d’une dish­­da­­sha et d’une coiffe resplen­­dis­­santes. Nous nous sommes rencon­­trés à Basra. En 2013, le Conseil des ministres irakien a approuvé la créa­­tion du premier parc natio­­nal irakien sur 620 km² à l’en­­droit du marais central, mais rien n’a été entre­­pris. « Ce devait être mis en place par les fonc­­tion­­naires de Bagdad, mais ils n’ont rien fait », dit Sumaiya Ahmad Najam, l’un des hauts respon­­sables du Centre de revi­­ta­­li­­sa­­tion des marais du minis­­tère des Ressources en eau. Elle ajoute que le centre n’a reçu aucune subven­­tion depuis 2014 et que le minis­­tère du Pétrole s’est même prononcé en faveur du drai­­nage de certains marais, pour faci­­li­­ter l’ex­­plo­­ra­­tion. Pendant ce temps, les anciens habi­­tants des marais mènent une exis­­tence misé­­rable. Certains vivent au bord de ce qu’il reste des marais dans des maisons de parpaings et de boue jonchés de détri­­tus – des endroits comme Abu Kassam, d’où nous sommes partis pour aller pique-niquer. Il y a peu de travail et pratique­­ment pas de commo­­di­­tés à dispo­­si­­tion. « Notre ancien mode de vie a presque disparu. Il est impos­­sible de le retrou­­ver », dit Jasim, notre bate­­lier. « Nous espé­­rions que nos vies chan­­ge­­raient après Saddam, mais les poli­­ti­­ciens qui l’ont remplacé n’ont rien fait pour. » La plupart d’entre eux ont migré vers les centres urbains. Là-bas, ils trouvent de véri­­tables foyers, de l’élec­­tri­­cité et des systèmes sani­­taires en bon état, mais ils sont reje­­tés par les autres Irakiens. Peu d’entre eux ont reçu une éduca­­tion. La plupart sont au chômage ou travaillent tout en bas de l’échelle sociale. Ils ont la répu­­ta­­tion d’être querel­­leurs et de se battre, de voler et de s’adon­­ner à la contre­­bande.

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Wilfred Thesi­­ger et ses compa­­gnons de voyage en 1947
Crédits : Univer­­sity of Oxford

Pour la baronne Nichol­­son, ce sont « des âmes perdues qui ont été jetées dans le monde moderne sans qu’on leur donne les outils adéquats pour mener leurs vies ». Thesi­­ger souligne malgré tout que la vie dans les marais était extra­­or­­di­­nai­­re­­ment diffi­­cile. Il décrit sur des pages et des pages les disputes sanglantes et les crimes d’hon­­neur, les acci­­dents de chasse aux sangliers sauvages, les vols, la saleté, les mous­­tiques, les puces et les épidé­­mies fréquentes. Gavin Maxwell décrit pour sa part les inter­­­ven­­tions chirur­­gi­­cales de Thesi­­ger dans les marais comme « un kaléi­­do­­scope de cata­­ractes, de cratères de furoncles suppu­­rants, de violentes érup­­tions cuta­­nées et de parties géni­­tales enflées ou bles­­sées ». On ne prend conscience de l’hor­­reur de leur situa­­tion qu’en sachant qu’en dépit de tout cela, la plupart des habi­­tants des marais dépla­­cés n’éprouvent que nostal­­gie pour leur ancienne vie.

~

« L’exis­­tence était bien plus agréable dans les marais. La nature était vierge, c’était une sorte de para­­dis », raconte Abdul­­ka­­rim Fadhil, un homme de 45 ans qui vit dans une colo­­nie de petite maisons en parpaings construites sur des vasières assé­­chées, à l’ex­­té­­rieur de Basra. Les allées sont jonchées de frigos rouillés, de bouteilles en plas­­tique et de monceaux d’or­­dures diverses. « Nous aime­­rions retour­­ner dans les marais, mais la dernière fois que nous nous y sommes rendus, ce n’était plus qu’un désert », témoigne un voisin, Basam Abdu­­li­­man. Il bran­­dit sous mes yeux une photo en couleur déla­­vée par le soleil à la manière d’un talis­­man. On l’y voit debout sur une barque, entouré de son père et de ses frères. C’était il y a 25 ans.

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Le guide prépare les pois­­sons en faisant brûler des roseaux
Crédits : Martin Flet­­cher

Lors de mon dernier après-midi là-bas, j’ai visité un grand mémo­­rial au dôme argenté, érigé à la mémoire des milliers d’Arabes des marais tués par Saddam Hussein. Il a été bâti sur une ancienne terre maré­­ca­­geuse près de Chibayish et on l’aperçoit à des kilo­­mètres à la ronde. À l’in­­té­­rieur, des agran­­dis­­se­­ments de photo­­gra­­phies montrent les exhu­­ma­­tions à l’en­­droit des char­­niers, des parents éplo­­rés décou­­vrant les restes de leurs proches, des corps muti­­lés et décom­­po­­sés, des crânes enfon­­cés auxquels il reste un bandeau sur les yeux. La tenta­­tive de Saddam Hussein d’ex­­ter­­mi­­ner les Arabes des marais était syno­­nyme de géno­­cide, mais il est coupable de bien davan­­tage. Il a enterré une culture unique qui avait traversé plus de cinq millé­­naires et détruit son habi­­tat, qui consti­­tuait l’une des plus grandes merveilles natu­­relles du monde. Il ne reste que la prose de l’ex­­plo­­ra­­teur britan­­nique : « Les souve­­nirs de cette première visite dans les marais ne m’ont jamais quitté : la lueur du feu sur un visage à demi-tourné, les cris des oies, le vol des canards venus se nour­­rir, la voix d’un garçon qui chante quelque part dans les ténèbres, la lente proces­­sion des barques sur les canaux, et le soleil pourpre du crépus­­cule, contem­­plé au travers de la fumée des lits de roseaux en feu. »

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C’est tout ce qu’il reste des marais
Crédits : Martin Flet­­cher

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Saddam Hussein master­­min­­ded one of the world’s worst envi­­ron­­men­­tal disas­­ters on the site of the Garden of Eden – and the area never reco­­ve­­red », paru dans The Tele­­graph.

Couver­­ture : Des Arabes des marais rassem­­blés dans un mudhif.


À QUOI RESSEMBLAIT LE QUOTIDIEN DE SADDAM HUSSEIN ?

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Plon­­gée dans la vie quoti­­dienne de Saddam Hussein, entre folie para­­noïaque et affaires de famille. Par l’au­­teur de La Chute du faucon noir.

Shakh­­suh (Sa personne)

« Ce jour est un nouveau jour de la Bataille Suprême, la Mère immor­­telle de toutes les Batailles. C’est un magni­­fique jour de gloire pour le fier peuple irakien et pour son histoire, et c’est le début de l’op­­probre pour nos agres­­seurs. Voici venu le premier jour de cette bataille. Ou plutôt, voici le premier jour de cette bataille, puisque c’est la volonté d’Al­­lah que la Mère de toutes les Batailles se pour­­suive jusqu’à ce jour. » — Saddam Hussein, lors d’un discours télé­­visé adressé au peuple irakien le 17 janvier 2002. Le tyran doit voler son sommeil. Il ne peut jamais dormir au même endroit ; il ne peut jamais se coucher à la même heure. Il ne dort jamais dans les palais qui sont les siens. Il navigue d’un lit secret à un autre. Le sommeil et une routine immuable, voilà deux des rares luxes qui lui sont refu­­sés. Être prévi­­sible, là est le danger – dès qu’il ferme les yeux, la nation part à la dérive : son étreinte de fer se relâche, des conspi­­ra­­tions se trament dans l’ombre. Pendant ces heures-là, il est obligé de s’en remettre à quelqu’un, et rien n’est plus dange­­reux aux yeux du tyran que de faire confiance.

L'un des palais de Saddam HusseinCrédits : Brian Hillegas
L’un des palais de Saddam Hussein
Crédits : Brian Hille­­gas

Saddam Hussein, Celui qui a été Consa­­cré, le Chef Glorieux, Descen­­dant Direct du Prophète, Président de l’Irak, Président du Conseil de Comman­­de­­ment de la Révo­­lu­­tion, Maré­­chal des Armées de l’Irak, Docteur des Lois de l’Irak et Grand Oncle de toute la nation irakienne, se lève vers trois heures du matin. Il ne dort que trois à quatre heures par nuit. Sitôt levé, il va nager ; tous ses palais et ses rési­­dences sont équi­­pés de piscines. L’eau est un symbole de richesse et de pouvoir dans un pays comme l’Irak, et Saddam en fait partout étalage : elle jaillit de ses fontaines et de ses cascades, elle stagne dans ses piscines et ses ruis­­seaux d’in­­té­­rieur. L’eau est un thème récur­rent de son archi­­tec­­ture. Ses piscines sont scru­­pu­­leu­­se­­ment entre­­te­­nues et testées toutes les heures. Cela pour s’as­­su­­rer que leur tempé­­ra­­ture, leur teneur en chlore et leur pH lui conviennent plus que pour détec­­ter un quel­­conque poison capable de l’at­­taquer par les pores, les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, le pénis ou l’anus — bien que cette inquié­­tude plane toujours.

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