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par Margot Bigg | 23 novembre 2015

Les femmes de Chuqi

Chili, mine de Chuqui­ca­mata. Le plateau aride du désert d’Ata­cama, enclavé par la cordillère des Andes à l’est et l’océan Paci­fique à l’ouest, couvre la zone la plus septen­trio­nale du Chili. C’est une vaste éten­due pratique­ment dépour­vue de vie, à l’ex­cep­tion des meutes d’al­pa­gas qui traversent parfois la route et des cactus qui la bordent et poussent lente­ment sous les feux du soleil. Mais la nudité de l’Ata­cama est trom­peuse, car sous ses dunes soyeuses et ses paysages lunaires faits de sel et de lave durcie repose l’élé­ment vital du chili : des millions de tonnes de réserves de cuivre.

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Le désert d’Ata­cama
Crédits : Margot Biggs

Je suis venue sur le plateau pour visi­ter la plus impor­tante mine du Chili : Chuqui­ca­mata, qu’on surnomme ici Chuqi, propriété de la compa­gnie minière du cuivre CODELCO, qui appar­tient à l’État. Cette mine de cuivre à ciel ouvert – la plus grande de la planète – soit vieille de plus d’un siècle, repré­sente encore envi­ron un cinquième de la produc­tion totale de la société, bien que ses ressources ont consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué. L’ame­nui­se­ment de la produc­tion et la décou­verte de réserves de cuivre addi­tion­nelles ont incité CODELCO à creu­ser plus profond, et la compa­gnie est actuel­le­ment au beau milieu du déve­lop­pe­ment d’une mine souter­raine de près de 4 milliards d’eu­ros. Mais mon inté­rêt pour la mine n’a pas tant à voir avec le cuivre qu’a­vec les mineurs eux-mêmes. Un ami chilien m’a confié un jour qu’il y avait une vieille croyance dans le pays, qui voudrait que lorque une femme entre dans une mine, une catas­trophe ne tarde pas à surve­nir. Les mines étaient consi­dé­rées comme des enti­tés femelles, à l’in­té­rieur desquelles seul les hommes devaient entrer. Une femme péné­trant dans une mine pour­rait déclen­cher jalou­sie et colère, ce qui condui­rait à une baisse de la produc­tion dans le meilleur des cas, au pire à un désastre. Mais ces croyances sont en train de chan­ger. Si l’in­dus­trie minière du cuivre chilienne a connu son lot de hauts et de bas au cours des récentes années – on se souvient de l’ef­fon­dre­ment de 2010 et du sauve­tage qui a captivé le monde, inspi­rant même un film qui sortira en mars prochain, The 33 –, il est certain que la présence de femmes dans les mines n’est pas à blâmer. L’in­ci­dent de 2010 s’est produit à cause de la gestion désas­treuse d’une compa­gnie minière privée et d’un manque effa­rant de mesures de sécu­rité. Quant aux pertes finan­cières, elles doivent être impu­tées au flux et au reflux global de la demande en miné­raux.

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Début 2014, près de 35 % des nouveaux employés de la compa­gnie étaient des femmes
Crédits : CODELCO

Actuel­le­ment, les femmes repré­sentent envi­ron 7,5 % de la main-d’œuvre minière chilienne (parmi lesquels 80 % d’entre elles occupent des postes admi­nis­tra­tifs). Elles sont certes en petit nombre, mais il est impor­tant de souli­gner que l’idée même d’une femme mineur était encore incon­ce­vable jusque très récem­ment. Les décen­nies écou­lées depuis le retour de la démo­cra­tie au Chili ont vu un bascu­le­ment progres­sif – mais néan­moins remarquable – de l’at­ti­tude géné­rale envers les femmes. Aujourd’­hui, le Chili a une femme pour prési­dente, Michelle Bache­let, et une ministre des Mines, Aurora Williams. Le gouver­ne­ment offre désor­mais un certi­fi­cat aux compa­gnies qui remplissent un certain nombre de critères, dont le respect l’éga­lité des genres. La mine Gabriela Mistral, qui appar­tient à CODELCO, où les femmes repré­sentent 24 % des ouvriers, a déjà reçu ce certi­fi­cat. En 2014, une équipe de cher­cheurs de l’uni­ver­sité catho­lique du Nord à Anto­fa­gasta a mené une étude inti­tu­lée « Barrière du genre dans les mines chiliennes : une gestion stra­té­gique », dans le but de mieux comprendre quels facteurs empêchent les femmes d’in­té­grer l’in­dus­trie minière en plus grand nombre. Au travers d’en­tre­tiens en profon­deur avec 70 mineurs hommes et femmes du nord du Chili, les cher­cheurs ont décou­vert que le manque de femmes dans l’in­dus­trie minière pouvait être attri­bué à « l’auto-discri­mi­na­tion des travailleurs eux-mêmes, les demandes des familles, et la prédo­mi­nance mascu­line dans le secteur ». En d’autres termes, même si les femmes sont davan­tage inté­grées au secteur des mines que par le passé – et en dépit des efforts réali­sés par le gouver­ne­ment pour apla­nir ces dispa­ri­tés –, il subsiste encore de nombreux obstacles qui gardent les femmes d’en­trer dans les mines, dont beau­coup sont auto-impo­sés.

Nous roulons à travers un énorme tube, de deux fois la hauteur d’un tunnel et aussi large qu’une auto­route à trois voies.

« Certaines travailleuses ont subi une hysté­rec­to­mie pour mettre un terme à leurs mens­trua­tions », rapporte l’étude. « D’autres ont arrêté d’al­lai­ter leurs enfants et ont aussi réduit au mini­mum leurs passages aux toilettes durant la jour­née sur leur lieu de travail, de façon à mini­mi­ser les commandes qui sont acti­vées lors des inter­ac­tions entre hommes et femmes. » Malgré cela, beau­coup pensent que l’ac­crois­se­ment signi­fi­ca­tif de la présence des femmes dans les mines au Chili est le signe d’un glis­se­ment vers une struc­ture sociale plus égali­taire. « C’est lié au progrès de la société, pas seule­ment de l’in­dus­trie minière », m’a confié Williams, la ministre des Mines, lors d’un entre­tien. « Aujourd’­hui, les femmes sont perçues diffé­rem­ment au sein de la société, en poli­tique, dans la popu­la­tion active et dans les mines. »

Dans les entrailles de la terre

Ces progrès ne me sautent pas aux yeux au cours du vol de deux heures qui m’en­traîne de Santiago à Calama, l’avant-poste prin­ci­pal de la région la plus au nord du pays. Je ne remarque pas la présence d’une seule femme parmi les passa­gers de l’avion, et alors que nous atter­ris­sons je ne me sens pas très à l’aise, comme si je venais de faire irrup­tion chez un barbier en robe de soirée. Le lende­main matin, je fais la connais­sance d’An­drea Valde­be­nito Brown, l’em­ployée de CODELCO qui me servira de guide durant mon séjour à Chuqui­ca­mata. Brown a grandi dans une famille de mineurs, et bien qu’elle n’en soit pas une elle-même, elle fait carrière au sein de l’in­dus­trie – à l’ins­tar de la plupart des femmes travaillant pour CODELCO, elle travaille dans un bureau et non dans une mine. Selon elle, s’il y a bien des femmes parmi les mineurs, elles demeurent en petit nombre et cela n’est pas près de chan­ger. Elle ne peut pas me garan­tir que j’au­rai la chance d’en rencon­trer une au cours de ma visite. Après qu’elle m’a briefé sur la sécu­rité, Brown et moi grim­pons à bord d’un mini­van qui nous conduit dans les entrailles de la nouvelle mine souter­raine de Chuqi, encore en construc­tion.

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La mine souter­raine en construc­tion de CODELCO
Crédits : CODELCO

La mine est diffé­rente de ce à quoi je m’at­ten­dais. Ce que j’ima­gi­nais des mines a été façonné par les livres et le cinéma, et je m’étais à moitié prépa­rée à descendre une échelle en bois bran­lante avec une pioche à la main. Au lieu de quoi nous roulons à travers un énorme tube, de deux fois la hauteur d’un tunnel routier, aussi large qu’une auto­route à trois voies. Le tunnel est percé d’autres routes qui finissent en impasses, dont la plupart sont gardées par des silhouettes accrou­pies vêtues de gilets de sécu­rité orange. Leurs visages plon­gés dans l’ombre derrière les lampes fron­tales leur donnent des allures de cyclopes, dont la lumière inten­sé­ment blanche tranche avec les ténèbres de la mine. De temps à autre, la lueur rouge d’une pièce d’équi­pe­ment surgit de la pénombre avant de dispa­raître derrière nous. Nous portons des bottes coquées d’acier, ainsi que des appa­reils respi­ra­toires auto­nomes en cas d’in­cen­die. Plus nous descen­dons, plus la route se fait caho­teuse. Mes oreilles commencent à ressen­tir des pops. Tandis que mes yeux s’ac­cou­tument à la basse lumière de l’en­droit, je parviens à distin­guer des nombres sur les murs, qui marquent la longueur de la route parcou­rue depuis l’en­trée. Nous arri­vons bien­tôt au repère des 4 250 mètres – 850 mètres sous la surface de la terre – et notre chauf­feur effec­tue un demi-tour avant de s’ar­rê­ter. Il nous prie de descendre du véhi­cule.

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Fran­cisca Muñoz au travail
Crédits : Margot Bigg

« C’est votre jour de chance », s’ex­clame Brown à travers les craque­ments des talkies-walkies. À quelques mètres de nous, une jeune femme est au travail, qui prend des mesures au moyen d’un robot de pros­pec­tion jaune canari, et consigne ses décou­vertes dans un carnet de notes. « Nous avons trouvé une demoi­selle ! » Depuis l’époque inca, l’ac­ti­vité minière joue un rôle clé en poli­tique, dans les affaires et dans la vie quoti­dienne du cône sud de l’Amé­rique latine. Les fron­tières modernes du pays ont été dessi­nées durant la guerre du Paci­fique (1879–1883), et elles ont été pour une large part moti­vées par les reven­di­ca­tions de terri­toires miniers. Aujourd’­hui, l’ac­ti­vité minière dédiée au cuivre de CODELCO repré­sente à elle seule près d’un tiers des reve­nus du gouver­ne­ment, et même si l’in­dus­trie a ralenti sa course durant les dernières décen­nies, elle fait toujours partie des plus impor­tantes du pays. Malgré son impor­tance, les mineurs n’ont pas toujours été tenus en haute estime au Chili. Il y a une expres­sion argo­tique qui désigne les hommes qui couchent avec des femmes mariées : patas negras (« pattes noires »). Elle fait réfé­rence aux empreintes lais­sées par les mineurs de char­bon qui s’in­si­nuent dans le lit conju­gal quand les maris ne sont pas là. De tels stéréo­types ne faci­litent pas la tâche aux femmes qui veulent travailler dans l’in­dus­trie. On déplore actuel­le­ment un manque de personnes qui souhaitent et sont capables de travailler dans les mines souter­raines. Une bonne partie des mineurs les plus expé­ri­men­tés de Chuqi sont trop avan­cés dans leur carrière pour suivre de nouvelles forma­tions néces­saires au travail dans les mines souter­raines – ou bien ils ne veulent tout simple­ment pas aller sous terre après des années de travail dans les mines à ciel ouvert. Au début de l’an­née 2014, les femmes repré­sen­taient envi­ron 8,5 % de la main d’œuvre de la compa­gnie, mais l’ex­pan­sion actuelle de Chuqi repré­sente une occa­sion idéale d’ac­croître le ratio mascu­lin/fémi­nin en atti­rant de nouveaux employés. « Une grande partie de ces femmes sont des mères de familles, et elles s’oc­cupent de leurs enfants grâce à un unique salaire », a confié à Inter Press News Service Andrés León, le direc­teur des ressources humaines de la mine El Teniente, propriété de CODELCO. Il estime que les femmes mineurs gagne jusqu’à « cinq fois plus que ce qu’elles gagnaient en exerçant d’autres métiers ». Alors que CODELCO a mis en œuvre des efforts signi­fi­ca­tifs pour inté­grer davan­tage de femmes à ses travailleurs – l’éga­lité des sexes fait désor­mais partie des critères d’éva­lua­tion des perfor­mances de la société –, beau­coup semblent penser que le nombre crois­sant de femmes qui s’in­té­ressent à l’ac­ti­vité minière est plus large­ment le reflet d’une culture plus égali­taire.

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La construc­tion de la mine doit être termi­née pour 2016
Crédits : CODELCO

Une nouvelle ère

Je rencontre Fran­cisca Muñoz à son bureau, dans un bunga­low qui évoque davan­tage un chan­tier de construc­tion qu’une mine vieille d’un siècle. Il y a quelques années encore, Chuqi abri­tait un village de 25 000 personnes, mais les risques sani­taires repré­sen­tés par les produits issus de la fonde­rie ont contraint CODELCO à dépla­cer la popu­la­tion entière, lais­sant derrière elle une ville fantôme. Muñoz est timide mais elle parle avec assu­rance : elle n’a pas encore 25 ans mais sa carrière dans les mines lui convient très bien. Elle l’a débu­tée il y a quatre ans comme stagiaire dans une mine souter­raine de sa ville natale d’Ovalle. Quand son patron a soudai­ne­ment démis­sionné, elle a été contrainte de reprendre les rênes et a été propul­sée à un poste profes­sion­nel. Son expé­rience du minage souter­rain faisait d’elle une recrue idéale pour le projet d’ex­pan­sion de Chuqi, qu’elle a rejoint en février dernier. « Je travaille pendant sept jours, 12 heures par jour, mais ensuite j’ai le droit à une semaine de repos », me dit-elle. Comme beau­coup d’em­ployés de l’in­dus­trie, elle passe ses jours de repos dans sa ville natale, où elle rend visite à sa mère, à ses sœurs et à son fils de cinq ans. Si Muñoz semble satis­faite de sa carrière, son évolu­tion dans un monde de facto dominé par les hommes n’est pas allée sans quelques batailles, tout parti­cu­liè­re­ment au début. « Bien sûr qu’on est trai­tée diffé­rem­ment », m’as­sure-t-elle. « Personne ne dit les choses en face, mais on le sent bien. Mais bon, on ne sait jamais si c’est parce qu’on est une femme ou parce qu’on est jeune. »

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Gabriela Mistral commu­nique avec les ouvriers de la mine
Crédits : CODELCO

Dans une enquête de 2013 sur l’in­té­gra­tion des femmes dans l’ac­ti­vité minière parue dans l’Inter­na­tio­nal Jour­nal of Commu­ni­ca­tion (IJoC), les mineurs femmes confient devoir faire face à des tensions et à de l’hos­ti­lité concer­nant leur entrée dans le secteur, mais elles sont déter­mi­nées à persé­vé­rer pour subve­nir à leurs besoins person­nels et à ceux de leur famille. « Lorsque je suis venue travailler à la mine, cela a été horrible pour moi », raconte une travailleuse de 40 ans dans l’ar­ticle. « Il y a des moments où j’ai voulu partir, ça me rendait triste, je fondais en larmes, mais je n’ai jamais dit : “Je ne peux plus le suppor­ter.” C’était plus diffi­cile pour nous parce que nous étions les premières. » Quand je l’in­ter­roge à propos de son expé­rience avec les hommes à Chuqui­ca­mata, Muñoz est sans équi­voque. « Les gars d’ici sont géniaux, plus gent­le­men qu’ils ne le sont chez eux. Ils se montrent très soli­daires en règle géné­rale, il n’y a aucun problème à ce niveau-là. Lorsqu’ils me voient char­gée de matos comme une mule, ils se pressent de venir m’ai­der. » Entre les quelques femmes qui travaillent à Chuqi, le lien est encore plus étroit. « On se sert toujours les coudes entre femmes, et les filles qui bossent ici sur le site entre­tiennent d’ex­cel­lentes rela­tions. » Et bien que Muñoz tient à souli­gner à quel point elle pense que l’éga­lité entre les sexes est impor­tante, j’ai l’im­pres­sion que pour elle – et peut-être pour d’autres femmes de sa géné­ra­tion –, l’écart entre les genres est de plus en plus étroit. « Je pense que l’ère du machisme est termi­née », me confie-t-elle, expliquant que tout le monde dans sa famille – hommes et femmes confon­dus – l’a soutenu dans sa déci­sion. De nos jours et à notre époque, pour­suit-elle, « il n’y a aucune raison de se sentir infé­rieure parce qu’on est une femme ».

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Des ouvriers dans la mine souter­raine
Crédits : CODELCO

Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac d’après l’ar­ticle « Chile’s Women of the Mines », paru dans Roads and King­doms. Couver­ture : Gabriela Mistral sur le site de Chuqi, par CODELCO.

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