Après avoir grimpé au sommet du Christ Rédempteur, de la Grande Pyramide et des gratte-ciels de Hong Kong, Vitaliy Raskalov parcourt la Sibérie à moto et réfléchit à l'avenir.

par Marie-Alix Détrie | 13 min | 03/05/2018

Cela fait des mois qu’il la regarde, de loin, sans oser l’approcher. Des mois qu’il escalade des bâtiments, qu’il garde celui-ci en tête. Mais il est haut, trop haut. La tour de télé abandonnée, dans la banlieue de Moscou, mesure 215 mètres. Vitaliy n’a encore jamais rien atteint d’aussi élevé. Mais il se fait violence. Une main sur la barre en fer, un pied sur la deuxième, tête levée vers le sommet, il entame son ascension. Il est concentré, trouve son rythme, grimpe sans ralentir.

Au fur et à mesure qu’il s’éloigne du sol, le vent dans les cheveux, les bruits de la ville s’estompent tandis que de Moscou paraît de plus en plus petite. Au bout d’une heure, il réussit son défi. Comme les fois précédentes, Vitaliy sort son appareil photo et l’oriente vers le vide. Mais quand il regarde en bas, il y a quelque chose de différent. Fini, les jambes qui tremblent, le ventre noué et le cœur qui palpite. Pour la première fois, il est serein. Sa respiration est calme. Vitaliy a vaincu sa peur. Il a 17 ans, plus jamais il n’aura le vertige.

Crédits : Vitaliy Raskalov

Le lac gelé

Il roule des mécaniques, bassin en avant, épaules en arrière, jambes un peu écartées. Huit ans plus tard, la démarche de Vitaliy Raskalov est aussi assurée que nonchalante. Il s’arrête devant l’unique bar de Chernorud, le long d’une route déserte en Sibérie, tire sur la porte qui refuse de s’ouvrir. Une femme passe, il crie :

« — Dievouchka !
— Le bar est fermé.
— Ouvrez-le. On est vingt, on mange ici.
»

Ni une ni deux, la porte s’ouvre, les fourneaux se mettent en marche, les vingt motard·es posent leurs casques et la bière est servie. Pour Vitaliy, c’est simple : tu veux quelque chose, tu le provoques. De la même manière, si tu attends quelque chose de lui, il te le donne, sans s’ennuyer avec des bonjours ni des mercis.

À sa table s’asseyent cinq de ses compagnons d’expédition. Steve, Richard, Dorine, Ian et Chris ont les joues rougies par le froid, les lèvres un peu gercées, les cheveux collés sur le crâne. Venus de France, du Royaume-Uni ou encore des Pays-Bas, ils se retrouvent parfois à Paris, en Égypte ou en Russie, pour y partager leurs passions, l’urbex et les sensations fortes. Cette fois, ils sont venus ensemble participer à l’Ice Run, une course de moto sur le lac Baïkal. Pendant dix jours, en plein mois de mars, ils ont prévu de parcourir 1 500 km sur ce lac gelé, le plus profond du monde.

Vitaliy au chevet de sa moto
Crédits : Vitaliy Raskalov/Facebook

Ils viennent de terminer les trois jours d’entraînement et ont dormi les deux dernières nuits par -28°C sous la tente. Ils savent maintenant se procurer de l’eau quand une couche de glace d’un mètre les sépare de l’eau liquide ou encore contrôler la Ural, bécane soviétique connue pour être « difficile à faire accélérer, encore plus dure à faire freiner ». Confiants, ils profitent de leurs deux dernières heures au chaud avant plusieurs jours. Vitaliy vient ici à la fois pour s’amuser, mais aussi pour ressentir quelque chose de nouveau : « J’aime pas le froid, je le gère mal. Alors ça m’intéresse de dépasser ça. » Lorsque Vitaliy s’exprime, c’est par des phrases courtes, directes, rythmées par son accent russe à couper au couteau et par des « fuck » intempestifs.

Si ses coéquipiers font ça sur leur temps libre et restent plus discrets, lui a fait de l’urbex son métier. L’Ukrainien de 25 ans n’est plus un inconnu sur la toile. Via son projet OnTheRoofs, qu’il gère avec son ami Vadim Makhorov, il grimpe sans cordes ni protections jusqu’au sommet des tours, des églises, des pyramides et des immeubles les plus hauts du monde, et publie les images sur YouTube et Instagram. Surnommés « daredevils » (casse-cous) par la presse, le binôme a parcouru la Terre entière en recommandant aux gens de « se débarrasser de leur brillante carrière et de commencer à vivre ». Au bout de sept ans de carrière, pinte à la main, Vitaliy lâche pourtant à ses potes : « J’arrête OnTheRoofs. Je passe à autre chose. »

No Trespassing

D’après la légende, Philibert Aspairt est le premier à redécouvrir les catacombes de Paris en 1793, à la lumière de sa bougie, alors qu’il y cherchait des bouteilles de chartreuse. Les lieux sont vides depuis une décennie à peine lorsque ce brancardier s’y perd sans jamais trouver la sortie. Son squelette est retrouvé onze ans après sa mort.

Philibert est considéré comme le pionnier de l’urbex. Contraction des mots « urban » et « exploration », le terme apparaît pour la première fois deux siècles plus tard, en 1996, dans le premier des 25 fanzines Infiltration: the zine about going to places you’re not supposed to go, lancé par Ninjalicious, de son vrai nom Jeff Chapman. L’idée est d’explorer des territoires urbains normalement inaccessibles et fermés au public. C’est lui qui, en plus du terme, en pose les principes : « Ne rien prendre que des photos, ne rien laisser que des empreintes. » Ne pas casser de fenêtres pour entrer, préférer « hacker » un lieu, trouver les failles, y entrer puis en ressortir sans l’avoir endommagé.

Cette année-là, Vitaliy fête ses trois ans. Il est bien loin d’imaginer qu’il y consacrera une partie de sa vie. Enfant, il rêvait de voyages, mais pas des folies qu’il réalise aujourd’hui. Il grandit en Ukraine, dans un petit village à une heure et demi de Smila, en plein centre du pays, où il est élevé par sa grand-mère. Pour s’occuper, pas de télé, pas d’Internet, pas de PlayStation. Il précise : « Pas d’infrastructure et pas de Mc Do. » Quand il s’ennuie, ce qui est souvent le cas, il sort dans la rue regarder les étoiles.

Perché sur Notre-Dame
Crédits : Vitaliy Raskalov/Facebook

À 13 ans, c’est le grand changement : il déménage chez sa mère qui vit à Moscou. Il se retrouve catapulté dans une ville immense. En 2010, à la fin de son lycée, son entourage le pousse à aller à la fac. Sans conviction, il choisit le journalisme, mais réalise très vite que c’est du « bullshit ». Il se dit que c’est inutile car « le vrai journalisme n’existe pas en Russie ». Au bout d’un mois, il quitte l’université et se jure de ne plus se fier à l’avis des autres. Il apprend la photo en autodidacte. Il achète un boitier et capture ce qu’il observe dans les rues de la capitale. Un jour, un de ses amis l’emmène pour la première fois sur un toit. « C’était un immeuble normal, de 15 ou 16 étages, à Moscou. » En photographiant la vie en contre-bas, il pense : « C’est joli. J’aime ça. » C’est aussi bête que ça, OnTheRoofs est lancé.

La même année, il rencontre Vadim, de quatre ans son aîné, un ami d’ami qui partage le même intérêt. Ils commencent à grimper tous les bâtiments de Moscou et à explorer les souterrains de la ville. Ils postent les photos sur leur site et les vidéos sur YouTube. « Je ne cherche jamais à savoir pourquoi je veux faire des choses. Je veux les faire, je les fais, c’est tout », explique Vitaliy.

Un trait commun à de nombreux urban explorers. Bradley Garrett, professeur d’archéologie et lui-même urban explorer, explique que la plupart des amateurs d’urbex n’ont pas de revendications. Ce sont plutôt des chercheurs de sensations, des photographes-aventuriers. Mais il y voit néanmoins une volonté – même inconsciente – de se rebeller contre un espace toujours plus réglementé et de le démocratiser. « On rend visible, on souligne l’accessibilité de l’endroit, mais on en fait aussi un terrain de jeu où les gens peuvent se rendre en plein milieu de la nuit pour prendre des photos, et faire des choses qu’ils ne sont pas censés faire dans des “corporate zones”. »

Vitaliy est rapidement tombé accro. Moscou ne suffit plus, le duo passe des journées à Saint-Pétersbourg, Kiev, Hong Kong ou Paris, à aller chercher les vues les plus inaccessibles et les plus éloignées de celles qu’on a depuis le trottoir. Le but premier d’OnTheRoofs n’est pas de se procurer des frissons et des sensations fortes. « Je veux montrer les villes d’un autre point de vue. Par exemple, tu vis à Paris. Mais tu n’as jamais vu ta ville depuis le toit du Louvre ou celui de Notre Dame. Mon but, c’est l’art, c’est la photo, c’est de partager ça. »

Depuis aussi longtemps que l’urbex existe, le sport comprend des risques. En 1904 déjà, une semaine après l’installation des rames de métro de New York, Leidschmudel Dreispul, résident du Bronx, est percuté par un train alors qu’il s’y promenait, curieux de découvrir cette nouveauté. Le métro sera par la suite rempli de panneaux « No Trespassing ». En 1923, après trois décès dus à la pratique, plusieurs villes des États-Unis passent une loi pour interdire d’escalader les immeubles. Plus récemment, en décembre 2017, le rooftopper chinois Wu Yongning est tombé d’une tour de 62 étages. Il participait à un concours pour gagner 15 000 dollars.

Il est sorti de prison au bout de 6 jours, à condition de ne jamais remettre les pieds à Dubaï.

Vitaliy est conscient qu’une erreur peut être fatale. Avant une exploration, il se prépare mentalement. Il étudie le bâtiment, prévoit la difficulté d’accès, sait d’avance de combien de temps il aura besoin pour grimper tout en haut. Physiquement déjà, certains lui prennent sept heures pour monter et redescendre. Et une fois en haut : « Je ne suis pas fou. Quand je fais quelque chose, j’y pense à deux fois. Je ne fais jamais rien de stupide. Si je vois que c’est trop dangereux, je n’y vais pas. Tu ne me verras jamais faire un arbre droit sur un toit. »

Pour accéder aux endroits les plus élevés, le duo ne s’ajoute pas de difficulté inutile. Si c’est impossible par l’intérieur, ils passent par l’extérieur. En cas d’échafaudages, ce sera sans corde ni protection. « Ça a l’air bien plus dangereux vu de l’extérieur qu’en vrai », assure-t-il. « D’autres savent danser, chanter, écrire. Moi, je sais faire ça. » Pour lui, grimper une tour ou monter un escalier, la différence n’est pas si grande.

Le risque majeur auquel il est confronté, c’est la police. Pour celui-là, il y a toujours le facteur chance. S’il se fait choper ? « Oh merde. Tout le temps ! » s’esclaffe-t-il. Mais il ne s’est retrouvé en prison que deux fois. La première à Dubaï, parce qu’on a trouvé un kit de crochetage de serrures sur lui. Il est sorti de prison au bout de six jours, à condition de ne jamais remettre les pieds dans les Émirats arabes unis. Et une autre fois à Moscou, où il est resté deux semaines en détention. Il ne souhaite pas en préciser la raison, « mais c’était en rapport avec OnTheRoofs ».

Rédemption

Entre les murs en bois qui les isolent des -20°C du dehors, Vitaliy et ses camarades sont réchauffés. Leur deuxième pinte à la main, ils parlent d’exploration. Une gorgée, puis : « Mon plus beau souvenir, c’est le Jésus. » En 2014, avec Vadim, ils grimpent à la tête du Christ Rédempteur, l’immense statue qui surplombe Rio de Janeiro. À la montagne Corcovado de 700 mètres de haut qui domine la capitale, ils ajoutent encore les 30 mètres qui les séparent du haut de la statue du Christ. « Le mec de la sécurité à l’intérieur regardait le football. Il n’a du tout fait attention à nous. On avait 90 minutes pour grimper. On a réussi, mais on a eu de la chance. » Il est conscient qu’ils auraient eu des problèmes s’ils s’étaient fait intercepter en grimpant sur un monument aussi sacré.

Crédits : Vitaliy Raskalov/Facebook

Sur la vidéo postée sur YouTube, ils montrent comment ils ont fait : « On a trouvé une échelle juste à côté. On l’a posée contre la statue, on a grimpé, on est redescendus, on a remis l’échelle et on est partis. » En arrivant en haut, Vitaliy pense : « Bliat ! » – « merde », en russe. La vue est incroyable. Il se balade sur l’épaule, puis le bras et la main du Christ, et admire Rio, assis sur une des sept merveilles du monde moderne.

Il existe bien d’autres chaînes spécialisées d’urbex, mais Vitaliy et Vadim s’efforcent d’explorer des lieux dans lesquels personne n’est allé. « Nos spots ne sont pas référencés », dit-il. De jour, ils hackent l’écran qui surplombe un gratte-ciel du centre ville de Hong Kong, de nuit, ils touchent du doigt le sommet de la pyramide de Khéops. En grimpant la tour de Shanghai, deuxième plus haut bâtiment du monde qui culmine à 632 mètres de haut, ils dépassent les 67,7 millions de vues sur YouTube, mais : « Je m’en fous d’être connu, du nombre de vues ou de followers. Ce que je veux, c’est pouvoir faire ce dont j’ai envie. »

Le nombre de vues a pourtant son importance quand on sait que Vitaliy tire des revenus de sa célébrité en ligne. À force de démarcher des sponsors, ils troquent une photo d’une marque à l’écran contre des billets d’avion. Ils prêtent aussi de temps en temps leur image de casse-cou pour des films ou des publicités. Au bout d’un à deux ans, il leur est même possible d’en vivre. L’urbex devient leur métier. Vitaliy consacre 80 % de son temps à OnTheRoofs, à éditer les photos et monter les vidéos, planifier les prochaines explorations, rechercher des partenariats, et à grimper.

Tous les 18 mois, il doit changer son passeport, non pas parce qu’il a expiré ou qu’il l’a perdu, mais parce qu’il n’a plus de place pour de nouveaux visas. Ça l’exaspère: « Les douanes foutent des stickers d’une page au lieu d’un simple tampon ! » Quand il ne vit pas à Moscou (quatre mois dans l’année), il vadrouille entre Hong Kong, Bali – son autre ville de cœur –, New York, Paris ou encore Barcelone. Il séjourne dans des hôtels, chez des amis, loue un appartement ou une maison, pour voyager ou pratiquer l’urbex.

La moto est une seconde passion
Crédits : Vitaliy Raskalov/Facebook

« Grimper m’a appris à ne pas avoir peur de l’inconnu, ni de la nouveauté. Cet enseignement, je l’applique aussi professionnellement. » Touche-à-tout, il vit aujourd’hui de la photo, de la vidéo, de ses économies et continue à prêter son image à des marques de temps en temps. Quand il commence à se lasser de l’urbex, il prépare la suite. À Moscou, il est consultant, que ce soit pour réaliser des vidéos promotionnelles, donner des conseils en marketing ou en communication. Il pense créer son entreprise d’ici quelques années, peut-être dans le tourisme ou dans la vidéo. « J’ai pas de job de rêve, je veux seulement pouvoir faire ce que je veux », répète-t-il.

Car depuis six mois, OnTheRoofs, c’est fini. Vadim a complètement arrêté l’urbex pour se consacrer à sa vie de famille. Après avoir grimpé sur les plus hauts toits de la planète et deux merveilles du monde, Vitaliy a le sentiment de ne plus rien apprendre. C’est devenu une routine. Lassé, le duo songe même à céder le projet à une nouvelle génération d’urban explorers, mais à deux conditions : que le projet reste artistique avant d’être extrême, et que les repreneurs inventent quelque chose de différent. De la même manière, il n’exclut pas de laisser l’appareil photo de côté. « Ça fait sept ans que je fais de la photo, c’est trop long. » Il veut apprendre de nouvelles choses, devenir meilleur en écriture, se découvrir dans une nouvelle forme d’expression. « Je ne sais pas encore laquelle. Mais je ne m’inquiète pas, je vais vite trouver. »

Et il n’exclut pas, un jour, de se retrouver dans un job fixe, un lieu fixe, avec une femme et des enfants, pour y mener une vie « un peu chiante », comme il dit. « C’est pas quelque chose qui me fait peur. J’en ai juste pas envie ni besoin maintenant. » Pour l’heure, il n’est responsable que de lui-même et veut en profiter. Il continue un peu l’urbex, fait de la moto, veut se mettre au parachute. Il a sauté une fois en Nouvelle-Zélande. « C’est intéressant. Tu as une sensation de liberté dans l’air. J’aime ça. » Il compte faire une vingtaine de sauts, puis demander à Dorine, son binôme sur la Ice Run, qui est coach de parachute, de se professionnaliser. Le but serait de passer sa licence pour pouvoir sauter partout dans le monde.

Avant de partir en Mongolie faire de la moto pendant un mois avec ses potes, Vitaliy a la Sibérie dans le viseur. La pinte est bue, le chachlik englouti. Avec Steve, Richard, Dorine, Ian et Chris, ils doivent se remettre en route. Les six motards enfilent leurs doudounes, leur veste en gore-tex, remettent leur cagoule pour ne pas laisser le moindre carré de peau dépasser. Quand il ouvre la porte, la nuit est tombée, une bourrasque glacée s’infiltre dans le bar. Un, deux, dix coups de kick, la moto de Dorine et Vitaliy râle, toussote, puis démarre. Sacs dans le side-car, ils s’élancent sur la route mal éclairée, filent sur le chemin enneigé qui les guidera à 20 km de là, sur la glace dans laquelle ils planteront difficilement leur tente. Tous conscients de l’absurdité de l’aventure, ils s’y engouffrent, comme toujours, sans hésitation.

Crédits : Vitaliy Raskalov

Couverture : Vitaliy Raskalov de passage à Shanghai. (Vitaliy Raskalov)


 

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