par Marie Brenner | 10 août 2014

Rien n’est plus capri­­cieux, chan­­geant et surpre­­nant que le ciel pari­­sien aux dernières semaines du prin­­temps. Bala­­dez-vous du côté de la Porte d’Au­­teuil, pas loin de Roland Garros et de ses courts aux formes brutes et majes­­tueuses, vasques aux angles de béton qu’a­­dou­­cissent à peine les drapeaux agités par le vent. Vous passe­­rez de la bise frigo­­ri­­fiante, celle qui gèle les poils de l’im­­pru­dent aux manches courtes, au crachin vice­­lard, qui s’in­­si­­nue, là, dans votre nuque et imprègne les vête­­ments ; avant de mari­­ner, soudain, en plein cagnard, sous un soleil de plomb qui garnit les tribunes d’écre­­visses apoplec­­tiques. Para­­pluies, k-ways, pana­­mas, 40 euros pièce… Les néophytes qui découvrent les allées de Roland Garros ont, fort heureu­­se­­ment, le salut au bout du porte-monnaie. Et de la queue se pres­­sant aux stands et boutiques. Oui, rien n’est plus capri­­cieux que ce ciel pari­­sien aux dernières semaines du prin­­temps, lorsque débute son tour­­noi du Grand Chelem, l’un des plus beaux, l’un des plus… capri­­cieux, évidem­­ment. Ce lundi 26 mai 2003, c’est un azur blan­­chi de soleil qui écrase le court Philippe Chatrier et ses consorts du stade. Les tribunes sont mi-pleines, comme toujours, en début d’après-midi, ampu­­tées des plus vernis qui, à l’heure du déjeu­­ner, préfèrent l’air clima­­tisé du restau­­rant et les conver­­sa­­tions busi­­ness au plas­­tique vert brûlant des sièges en loges, à quelques mètres du court. Les comptes en banque plus efflanqués, eux, se contentent du tennis, pres­­sés là-haut, où les places sont moins chères, affron­­tant la chaleur étouf­­fante et les coups de soleil. Le rectangle de terre battue, couvert d’une fine couche de brique pilée, ocre, leur appa­­raît à travers le voile trouble de la touf­­feur ambiante, pous­­sié­­reux, strié, labouré par les courses des joueurs.

Pendant les 2h11 de ce match, sous leurs yeux, un gamin ambi­­tieux, pétri d’or­­gueil – et un peu capri­­cieux – décide de deve­­nir un cham­­pion.

Ce jour-là, c’est une oppo­­si­­tion banale du premier tour que propose la program­­ma­­tion du tour­­noi. Un outsi­­der mal classé face à l’un des meilleurs du tableau. La clas­­sique recons­­ti­­tu­­tion spor­­tive du mythe biblique de David et Goliath. D’un côté, un Péru­­vien inconnu du grand public, au front bien dégarni malgré ses 22 jeunes années, 88e mondial au clas­­se­­ment ATP, cette insti­­tu­­tion hiérar­­chi­­sant les bons, les moins bons et les galé­­riens du circuit. Ce garçon, ce Luis Horna, fait tout juste partie des moins bons, après s’être rodé dans les plus petits tour­­nois profes­­sion­­nels, près de chez lui, en Équa­­teur, au Para­­guay ou au Costa Rica. Le tennis est ainsi fait : seuls les 100 meilleurs voient la lumière ; les autres l’en­­vient, et rament en espé­­rant s’y éblouir, un jour. Luis, lui, cette lumière, elle est enfin pour lui. Il vient d’être papa, il est sur le Central de Roland Garros devant plus de 10 000 personnes et il affronte l’un des joueurs les plus promet­­teurs de la décen­­nie. Car de l’autre côté du filet, son adver­­saire est déjà renommé. Cinquième mondial, 21 ans, un carac­­tère bien trempé, un talent indé­­niable. Son nom ? Roger Fede­­rer. Les vieux l’ap­­pellent Roger, comme Hanin ou Milla, les jeunes préfèrent Rodgeur, à l’an­­glaise, cela sonne mieux et rime avec vainqueur. Ses parents, Suisses-Alle­­mands, parlent toujours de Rotsch’ et sa copine, Mirka, y rajoute volon­­tiers une petite lettre tendre pour donner du « Rotschi ». En ce lundi de mai, à Paris, celui pour qui l’on brave la gifle du soleil, ce n’est pas le Péru­­vien, mais plutôt ce joueur longi­­ligne au tee-shirt rouge trop large, au short de basket­­teur, au cato­­gan rebelle. Toute une époque. Ce jour-là, ces spec­­ta­­teurs, ces coura­­geux, viennent voir la curio­­sité du moment. Ils ne savent pas qu’ils assistent à une méta­­mor­­phose : pendant les 2h11 de ce match, sous leurs yeux, un gamin ambi­­tieux, pétri d’or­­gueil – et un peu capri­­cieux – décide de deve­­nir un cham­­pion. C’est le temps qui le révé­­lera plus tard, comme toujours, car le temps, seul, dévoile peu à peu le véri­­table relief de l’His­­toire, ses arêtes et ses aspé­­ri­­tés.


Nais­­sance de Rotsch’

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David, détails de la main
Michel-Ange

De Roger Fede­­rer, à l’époque, on ne sait pas tant de choses. Qu’il est doué, très. Mais qu’il est égale­­ment comme cette météo pari­­sienne. Une chose est sûre, il est bercé de tennis depuis son plus jeune âge. Il n’y a qu’à lais­­ser son père, Robert, mous­­ta­­chu débon­­naire à qui il ressemble comme deux gouttes d’eau, rondeurs en moins, racon­­ter au jour­­nal local de Bâle l’his­­toire de sa nais­­sance, le 8 août 1981 : « Je jouais un tour­­noi de double la veille et le jour de sa nais­­sance. Roger est né le samedi matin. Et, dans l’après-midi, on a gagné le tour­­noi. » D’ailleurs, il traî­­nait encore au club avec des amis, à minuit, à siffler quelques bières, des Ueli, lorsqu’il a reçu le coup de fil de Lynette, son épouse. « Elle m’a dit : “You better come home now.” (« Tu ferais mieux de rentrer à la maison main­­te­­nant. ») » Ni une, ni deux, l’ami Robert enfourche sa moto… Huit heures plus tard, le petit Rotsch’ voit le jour à l’hô­­pi­­tal de Bâle. Dans ces condi­­tions, rien d’éton­­nant à ce que Roger tape ses premières balles à tout juste trois ans et demi. Sa mère, férue de tennis égale­­ment, l’em­­mène au bord des courts de l’en­­tre­­prise Ciba, où travaille son mari. « À cet âge, quatre ans seule­­ment, il était déjà capable de frap­­per 20 à 30 balles d’af­­fi­­lée », raconte Robert pour Bazon­­line. « Il était incroya­­ble­­ment coor­­donné. » La déci­­sion est prise : ils inscrivent le gamin, l’an­­née de ses huit ans, au TC Old Boys de Bâle, un club réputé pour ses quali­­tés de forma­­tion. Il impres­­sionne déjà Seppli Kacovsky, son tout premier entraî­­neur. « Le club et moi avions remarqué que ce garçon avait un talent natu­­rel, qu’il était né avec une raquette dans la main », raconte-t-il dans So you want to win Wimble­­don ? de Martin Baldridge. « On a commencé à lui donner des leçons parti­­cu­­lières en partie finan­­cées par le club. Il appre­­nait vite. Quand vous lui ensei­­gniez quelque chose de nouveau, il l’avait assi­­milé en trois ou quatre coups quand les autres du groupe avaient besoin de plusieurs semaines d’ap­­pren­­tis­­sage. » De là à imagi­­ner le succès qui allait suivre, il y a un pas que la respon­­sable du programme de forma­­tion du club, Made­­leine Bärlo­­cher, ne fran­­chit pas. Et pour­­tant, le petit est déjà ambi­­tieux. « À huit ans à peine, il parlait de deve­­nir numéro un… Il en parlait même à ses copains, tout le monde riait. Moi, je n’y croyais pas », déclare-t-elle au maga­­zine GrandC­­he­­lem en 2012. « D’au­­tant qu’en Suisse, à cette époque, il n’y avait pas de très, très grands joueurs. C’était la fin des années 1980, avec Marc Rosset, Jakob Hlasek… Mais c’est tout. Oui, à l’époque, on n’ima­­gi­­nait pas qu’il irait aussi loin. Si je l’avais su, je l’au­­rais certai­­ne­­ment regardé de plus près. Mais il y avait d’autres jeunes – certains plus forts que lui. » D’ailleurs, s’il est doué pour le tennis, il n’a pas encore choisi son camp. Comme beau­­coup d’autres jeunes, son cœur balance entre la petite balle jaune et le ballon rond. Le foot­­ball, un virus dont il est atteint lors de la Coupe du Monde 1990, en Italie. « Nous étions en vacances en famille, en Italie, et le pays entier était complè­­te­­ment fou, surtout quand la Nazio­­nale jouait », relate l’in­­té­­ressé dans The Express, bercé par le souve­­nir de ces maillots azur floqués Baggio ou Schil­­lacci, ses idoles de l’époque. « Après la défaite contre l’Ar­­gen­­tine, en demi-finale, je me rappelle avoir vu des gens pleu­­rer dans la rue. » À son retour, il s’ins­­crit au FC Concor­­dia Bâle. Et montre, là encore, de vrais talents. « J’aime à penser que j’au­­rais pu être foot­­bal­­leur. Je jouais milieu offen­­sif ou attaquant et j’étais un bon leader – je pense que j’au­­rais fait un bon capi­­taine. » Mais, à 12 ans, il faut faire un choix. Tran­­cher, se déci­­der. La main ou la patte aux orteils ? La raquette ou les chaus­­sures cram­­pon­­nées ? Le slice, le lift ou l’ex­­té­­rieur du pied ? Son pied, juste­­ment, le gauche, n’est pas assez bon. Surtout, Roger déteste dépendre des autres, comme il l’avoue en confé­­rence de presse, dès 2002. « Dans le foot, on peut blâmer son gardien, n’im­­porte qui. Au tennis, vous êtes seul respon­­sable. C’est un sport dans lequel j’ai l’im­­pres­­sion que tout est poten­­tiel­­le­­ment en mon contrôle. » Seul respon­­sable de la victoire comme de la défaite. Et la défaite, il ne la supporte pas. C’est l’autre facette d’un Fede­­rer à deux visages, l’un sympa­­thique, l’autre orgueilleux : « Il était impul­­sif et ambi­­tieux », raconte Robert. « Ce n’était pas un enfant facile. La défaite était un désastre total pour lui, jusque dans les jeux de société. Il était un garçon très gentil, en géné­­ral, mais il pouvait deve­­nir plutôt agres­­sif lorsqu’il perdait – les dés et les pièces de jeu volaient parfois dans la maison… » Sur le terrain, lorsque son adver­­saire le domi­­nait, il pouvait lâcher, avec mauvais esprit, un vicieux « Lucky shot… » Après un échec, quand ses petits cama­­rades passaient à autre chose, riaient ou s’amu­­saient, lui pouvait rester pros­­tré des heures, sous une chaise d’ar­­bitre du TC Old Boys, à ressas­­ser, ressas­­ser, ressas­­ser… et pleu­­rer. Cela ne l’em­­pêche pas d’être appré­­cié, son entou­­rage sentant proba­­ble­­ment qu’il y a là quelque chose d’un peu irra­­tion­­nel. Made­­leine Bärlo­­cher, une dame d’un certain âge, très digne, au français quasi-parfait et à la veste rouge bien ajus­­tée, ne pouvait rete­­nir un sourire atten­­dri à son évoca­­tion lorsque je l’avais rencon­­trée au club, en 2012 : « C’était un gamin souriant, atta­­chant… Il avait toujours envie de faire des bêtises, des blagues. Je m’en souviens d’une, parti­­cu­­liè­­re­­ment. Lors d’une rencontre inter­­­club, en atten­­dant son tour de jouer, il s’était caché dans un arbre. Le problème, c’est qu’on l’avait cher­­ché partout… Impos­­sible de le retrou­­ver ! Il adorait s’amu­­ser. Lorsqu’il est parti à Ecublens [le Centre Natio­­nal d’En­­traî­­ne­­ment, NDA], vers 13 ou 14 ans, cela a été un déchi­­re­­ment, pour nous, au club. Il était telle­­ment adora­­ble… »

« Tout le monde voulait le jouer à cette époque, car, menta­­le­­ment, il était très friable. Il s’éner­­vait très rapi­­de­­ment et cela lui coûtait souvent le match. » — Julien Jean­­pierre

Ce départ à Ecublens, c’est le début d’une grande aven­­ture : le tennis devient une chose sérieuse. D’au­­tant plus sérieuse que l’Hel­­vète est un vrai cancre à l’école, qui préfère rêvas­­ser au fond, près du chauf­­fage, les yeux perdus loin au-delà de la fenêtre un peu cras­­seuse. Ce sérieux, c’est lui qui donne à la victoire son goût si parti­­cu­­lier, grisant et addic­­tif ; et à la défaite, cette violente amer­­tume, toujours trau­­ma­­ti­­sante. C’est aussi une façon de recon­­naître le talent et la pres­­sion qui l’ac­­com­­pagne. Ce départ, un autre choix, peut-être le plus impor­­tant, demeure une période doulou­­reuse de sa vie. Une période de crise. « Krisis », disaient les Grecs, pour un juge­­ment ou l’ac­­tion de déci­­der. Fede­­rer en prend la respon­­sa­­bi­­lité tout seul – ses parents l’ap­­prennent dans le jour­­nal. Il accepte de quit­­ter le nid fami­­lial bien confor­­table, après avoir d’abord refusé, pour s’en aller à Ecublens, à 200 kilo­­mètres, 200 qui en paraissent 2 000. Lui, le petit Suisse-Alle­­mand, se retrouve en Suisse romande au milieu d’ados bouton­­neux tout aussi promet­­teurs, qui parlent tous français et se connaissent déjà. « Je sais que cela a été très dur, au début », recon­­naît Made­­leine Bärlo­­cher. « Il fallait s’adap­­ter à une nouvelle région, une nouvelle vie et s’ex­­pri­­mer en français… Sa mère me racon­­tait qu’il a beau­­coup pleuré les premiers mois. C’était très compliqué psycho­­lo­­gique­­ment. » Pis, ce garçon mal inté­­gré au début ne progresse plus aussi vite qu’a­­vant. « Du coup, il se frus­­trait sur le terrain et jetait souvent sa raquette. Il a, d’ailleurs, toujours beau­­coup juré… » Doué, mais capri­­cieux, ou plutôt incons­­tant, le terme est plus exact. Julien Jean­­pierre, l’un de ses adver­­saires dans ces petites caté­­go­­ries d’âge, porte un regard très révé­­la­­teur, de l’autre côté du filet pour Welo­­ve­­ten­­nis : « Mes premiers souve­­nirs avec lui, c’est en cadet. On voyait qu’il avait déjà une vraie main, un timing très précis. En revanche, tout le monde voulait le jouer à cette époque, car, menta­­le­­ment, il était très friable. Il s’éner­­vait très rapi­­de­­ment et cela lui coûtait souvent le match. Si on parve­­nait à résis­­ter et à le titiller, le duel pouvait tour­­ner court (Rires.) (…) Il était capable de casser trois ou quatre raquettes en quatre jeux assez régu­­liè­­re­­ment. » Voilà tout ce que certains savent peut-être, ce lundi 26 mai 2003. Tout ce que d’autres sauront plus tard.

Le match commence

Sur le court Philippe Chatrier, en cet après-midi pesant, Roger Fede­­rer semble résu­­mer ces lignes à chacune de ses frappes de balles. Toute cette tension de jeunesse entre la raquette et la tête le rattrape. La pres­­sion, c’est lui, et non Luis Horna, qui l’a sur les épaules. Il la porte comme une chape de plomb, elle pèse un quin­­tal, elle lui brise les reins. Ces personnes abru­­ties de soleil, aux pâleurs peu à peu rempla­­cées par des impri­­més pourpre, aux fesses liqué­­fiées par les sièges en fusion, sont venues pour lui, et lui seul. Il faut dire que trois semaines avant, le Suisse a brillam­­ment atteint la finale du Masters Series de Rome, l’un des plus grands tour­­nois sur terre battue de l’an­­née. Cette saison, Porte d’Au­­teuil, il figure parmi les favo­­ris, même s’il n’évo­­lue pas sur sa meilleure surface. D’ailleurs, face à ce Péru­­vien éton­­nant et un peu étonné d’être ici, Roger démarre correc­­te­­ment. Le premier set se déroule sans anicroches, la première balle passe et le gamin n’hé­­site pas à abré­­ger les points au filet avec une dexté­­rité et une assu­­rance qu’il n’a plus aujourd’­­hui. Seul son revers semble renâ­­cler, mais cela lui arrive souvent à l’époque, si relâ­­ché et délié qu’il en devient parfois indomp­­table. Il commet des fautes, mais breake son adver­­saire. Se détache, mène 5–3. C’est alors qu’un peu de cette terre glis­­sante vient enrayer sa méca­­nique bien huilée. Sur une montée à la volée, Fede­­rer glis­­se… et tombe au sol. Une chute, tout ce qu’il y a de plus clas­­sique. Pas de quoi paniquer, ni même alimen­­ter une séquence gag, même s’il faut s’es­­suyer les mains pois­­seuses d’un ocre granu­­leux. Le voici, pour­­tant, qui se met à râler, relate René Stauf­­fer dans son ouvrage Roger Fede­­rer, Quest for Perfec­­tion. Cette glis­­sade a-t-elle brisé sa bulle de concen­­tra­­tion si fragile ? C’est possible. Peut-être a-t-il senti, braqués sur lui, les yeux des 10 000 personnes et plus, alors même qu’il piquait du nez dans la pous­­sière ? Peut-être a-t-elle fait rejaillir une certaine frus­­tra­­tion, celle d’un Roger qui, malgré son avan­­tage au score, ne trouve pas ses marques aussi rapi­­de­­ment qu’il le voudrait sur la terre pari­­sienne ? Peter Lund­­gren, son coach entre 2000 et 2003, rappelle à quel point il pouvait être instable : « C’est un artiste et quand ses coups ne fonc­­tionnent pas, il s’ir­­rite et perd sa concen­­tra­­tion. » Alors oui, un défaut de sensa­­tion, qui sait… ou la pres­­sion. « Je suis conscient d’avoir du talent. C’est super, mais c’est très compliqué à gérer. Il faut l’as­­su­­mer, vivre avec et réali­­ser ce qu’on attend de vous sur un terrain : obte­­nir toujours de très bons résul­­tats. On ne peut pas déce­­voir. »

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David, visage
Michel-Ange

Toujours est-il qu’il laisse Horna reve­­nir et recol­­ler au score. Jusqu’au jeu déci­­sif, très accro­­ché… qu’il perd huit points à six. Terrible. D’au­­tant plus terrible que ces matches en Grand Chelem se déroulent au meilleur des cinq manches. Il faut repar­­tir de zéro. Effa­­cer les tablettes. Oublier ce premier set. Un véri­­table défi quand on est jeune, et qu’on a la très présomp­­tueuse habi­­tude de vaincre ses moins bons adver­­saires sans poser ses tripes sur le court. Un défi que Fede­­rer ne parvient pas à rele­­ver dans la deuxième manche, tout à sa frus­­tra­­tion de la première, comme s’il souhai­­tait punir sa négli­­gence ou répu­­dier, déjà, ce public qui le drague tout juste. Il coule, et son bour­­reau péru­­vien le découpe et l’épar­­pille aux quatre coins du court dès que l’échange dure. Les fautes s’em­­pilent côté revers et la situa­­tion devient critique. 7–6(6) 6–2, deux sets de retard à remon­­ter. Le constat de Guy Forget aux commen­­taires, au début du troi­­sième exer­­cice, résume les dyna­­miques inverses et l’inex­­tri­­cable situa­­tion dans laquelle s’est mis l’Hel­­vète : « Le premier set a été crucial, Roger aurait vrai­­ment pu l’em­­por­­ter. Cela a duré plus d’une heure mais, au final, il s’est montré un peu trop gour­­mand par moments. Et, dans la foulée, s’est posé beau­­coup de ques­­tions, tandis que l’autre s’est dit que c’était peut-être son jour. » Bien plus tard, en 2009, dans une inter­­­view pour 20 minutes, le Suisse évoque ses diffi­­cul­­tés de jeunesse avec le calme et la matu­­rité de celui qui les a surmon­­tées. « Menta­­le­­ment, j’étais très fragile en Grand Chelem. Après la perte du premier set, je pensais qu’il m’était impos­­sible de rebon­­dir, de gagner le match, puis d’en gagner encore six derrière pour rempor­­ter le tour­­noi. » Rési­­gné, en effet, dans le troi­­sième set, il parvient néan­­moins à gérer ses jeux de service. Pour­­tant, tête basse et regard sombre, il semble bien trop incons­­tant pour reve­­nir dans la partie. Les fautes directes pleuvent, 85 sur l’en­­semble de la rencontre (pour seule­­ment 24 coups gagnants), notam­­ment en revers, un coup avec lequel il peine à passer le milieu du terrain. Les quelques inspi­­ra­­tions géniales, montées à contre-temps, amor­­ties ou coups droits long de ligne ne suffisent pas à masquer l’ab­­sence d’un plan de jeu précis face à un joueur qui, lui, connaît parfai­­te­­ment sa filière latine, faite de cadence, de balles bombées, de patience et d’at­­taques déci­­sives au moment oppor­­tun. Le public le sent bien et les applau­­dis­­se­­ments se taisent peu à peu, tus par le scéna­­rio de ce match inat­­tendu. L’at­­mo­­sphère se teinte d’une lour­­deur, d’une attente indé­­cise et endor­­mie, comme parfois, à Roland, lors de ces après-midis assom­­mants où le jeu se traîne de fautes en fautes. Sans conteste, à l’orée du tie-break, Roger n’es­­père qu’une chose : que son adver­­saire craque sous la pres­­sion. Lui ne peut plus se sauver.

Les piliers d’un avène­­ment

Et pour­­tant, en 2003, Roger Fede­­rer a déjà tout pour réus­­sir, ou presque. Ses erre­­ments de jeunesse ne sont pas oubliés, loin de là. Mais il travaille dur et sérieu­­se­­ment depuis plusieurs années. Avec une qualité déci­­sive : il sait s’en­­tou­­rer. C’est ce qui lui permet de gommer peu à peu défauts tech­­niques et faiblesses athlé­­tiques. Peter Carter, un Austra­­lien exilé en Suisse, le suit depuis 1993, alors qu’il était encore au TC Old Boys. Ce passionné de forma­­tion, fin psycho­­logue, était lui-même un joueur extrê­­me­­ment promet­­teur, à la carrière frei­­née par les bles­­sures. Son père, Bob Carter, se rappelle encore des mots de son fils lorsqu’il a décou­­vert Fede­­rer : « Il m’a appelé une nuit pour me dire : “Oh, j’ai trouvé un gamin, là, qui a l’air promet­­teur, il n’a que 12 ou 13 ans. Je pense qu’il va aller très loin…” » Mieux, il voit l’in­­fluence de Peter dans le jeu de Roger. « Évidem­­ment, Roger avait un énorme talent, mais j’ai clai­­re­­ment pu voir chez lui ce que Peter lui a appris. Son service, son slice et la variété dans son jeu… Peter jouait comme cela. » Et le Bâlois de confir­­mer, en confé­­rence de presse, à l’Open d’Aus­­tra­­lie 2013 : « Peter m’a fait progres­­ser au service, il m’a fait progres­­ser en coup droit, en revers aussi. C’est le coach de mes jeunes années qui a eu le plus d’im­­pact en termes de tech­­nique. » Un impact soutenu par l’in­­ves­­tis­­se­­ment extra­­or­­di­­naire de Carter dans la forma­­tion de sa pépite. Darren Cahill, ex-joueur et coach, raconte dans une inter­­­view pour The Austra­­lian, en 2012, qu’il était « dévoré » par le jeune Fede­­rer. « Il savait ce qu’il avait entre les mains, il savait que l’en­­fant était vrai­­ment spécial. Et il savait enfin l’énorme respon­­sa­­bi­­lité qui lui incom­­bait. »

« Il est comme un oiseau qui apprend à voler. Au moment où il attein­­dra son alti­­tude maxi­­male, il sera diffi­­cile à battre. » — Peter Lund­­gren

Mais c’est la rencontre de deux hommes qui permet à Roger de passer dans une nouvelle dimen­­sion : Peter Lund­­gren, son entraî­­neur après Carter, à partir de l’an­­née 2000 ; et Pierre Paga­­nini, prépa­­ra­­teur physique. C’est à leurs côtés qu’il quitte le giron de sa fédé­­ra­­tion, Swiss Tennis, pour voler de ses propres ailes. Et gommer ses imper­­fec­­tions. « Parmi ses petites lacunes, il a du mal à suivre son coup droit au filet et à gérer l’en­­chaî­­ne­­ment entre les volées », analy­­sait Stéphane Oberer, ancien Direc­­teur Tech­­nique, pour la RTS, en 1998. « Et puis, comme beau­­coup de joueurs talen­­tueux, il lui manque de la rigueur dans les jambes et le place­­ment. » Deux ans plus tard, les chan­­tiers sont lancés avec une assi­­duité nouvelle. Et progressent à leur rythme, leurs ingé­­nieurs étant plei­­ne­­ment conscients que la livrai­­son doit se faire dans les meilleures condi­­tions. Et qu’on ne construit pas en un jour une tour qui chatouillera les étoiles. Un exemple ? La volée. « Il haïs­­sait la volée quand on a commencé à travailler ensemble », détaille Lund­­gren dans Quest for Perfec­­tion. « Il jouait comme si des requins nageaient dans les carrés de service, près du filet. On a réussi à éloi­­gner ces requins en travaillant énor­­mé­­ment. » Lors de cette rencontre face à Luis Horna, à Roland Garros, les requins sont en effet retour­­nés dans des eaux très profondes : Fede­­rer remporte quasi­­ment un point sur trois à la volée, sur une surface qui ne s’y prête pour­­tant pas forcé­­ment. Mais ses talents sont à la fois ses forces et ses faiblesses. La complexité ? « Assem­­bler toutes les pièces de son puzzle », conti­­nue Lund­­gren. « Il est comme un oiseau qui apprend à voler. Au moment où il attein­­dra son alti­­tude maxi­­male, il sera diffi­­cile à battre. Il a un réper­­toire incroyable, mais il a besoin de plus de temps pour tout mettre en place. » « Shot selec­­tion » : le mot est lâché ; la locu­­tion dont on affuble tous les jeunes prodiges et qui leur pose tant de problèmes. Que faire lorsque l’on sait tout faire ? Que choi­­sir lorsqu’on peut tout choi­­sir ? Éter­­nel ques­­tion­­ne­­ment de l’homme face à sa propre immen­­sité, philo­­sophe notre Roger déjà médi­­ta­­tif, suçant du Ricola en haut du mont Cervin, après une séance de jeux vidéo. Car pour arri­­ver à la matu­­rité tech­­nique, encore faut-il avoir le corps, la caisse, le réser­­voir. Enfi­­ler le costume d’un spor­­tif de haut niveau. « Aupa­­ra­­vant il ne faisait pas beau­­coup de travail physique et, à cette époque, sa carrière ne décol­­lait pas vrai­­ment », explique Made­­leine Bärlo­­cher. « Mais, avec Peter Lund­­gren, les exer­­cices physiques ont été plus intenses, pris plus au sérieux, et on a rapi­­de­­ment vu la diffé­­rence. » Pour parve­­nir à impliquer Roger, une seule solu­­tion : qu’il se lance des défis. Alors il faut inno­­ver, cher­­cher, inven­­ter et lui propo­­ser des entraî­­ne­­ments qui le mettent dans la diffi­­culté. Pour la partie physique, c’est Pierre Paga­­nini, Zuri­­chois de nais­­sance, Valai­­san de cœur et touche-à-tout du sport, qui tient les commandes. « En raison de son énorme talent, beau­­coup de choses sont plus aisées avec Roger, mais d’autres sont bien plus compliquées », raconte-t-il à Swis­­sinfo. « Il doit s’en­­traî­­ner de manière très complexe afin d’ex­­ploi­­ter au maxi­­mum son formi­­dable poten­­tiel. C’est un défi quoti­­dien pour moi. » Et le prépa­­ra­­teur physique d’ima­­ger, dans une très inté­­res­­sante inter­­­view pour le New York Times, en 2012 : « Prenez quelqu’un qui parle bien l’an­­glais et le français. Prenez quelqu’un d’autre qui parle l’an­­glais, le russe, le japo­­nais, l’es­­pa­­gnol et le chinois. Roger est cette seconde personne. Il parle de nombreux langages sur le court, avec sa créa­­ti­­vité, mais aussi sa vitesse, sa coor­­di­­na­­tion et son physique. Qu’est-ce qui est le plus diffi­­cile ? Parler sept langues ou seule­­ment deux ? Sept. Ce qui prouve que, lorsque vous avez beau­­coup de talent, vous devez travailler énor­­mé­­ment, et c’est ce que Roger fait. »

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David, détails du bras
Michel-Ange

C’est ce qu’il fait, car il en a sous le bandana – et la casquette RF, quelques années plus tard. Fede­­rer possède une intel­­li­­gence et une compré­­hen­­sion de son sport assez uniques. Et, malgré son jeune âge, saisit les impli­­ca­­tions de chaque facette de sa prépa­­ra­­tion. « Une fois, en 2000 [Fede­­rer avait 19 ans, NDA], je me rappelle que je lui ai proposé un exer­­cice vrai­­ment complexe à réali­­ser sans plus d’ex­­pli­­ca­­tions, un exer­­cice qu’il ne connais­­sait pas », pour­­suit Paga­­nini. « Alors qu’il était en train de le faire, je me suis rendu compte qu’il l’exé­­cu­­tait de plus en plus parfai­­te­­ment. À la fin, il m’a expliqué pourquoi je lui avais demandé de faire cet exer­­cice. C’était fasci­­nant. En tant qu’a­th­­lète, il avait compris comment le faire, mais égale­­ment pourquoi. Il saisis­­sait déjà les aspects internes et externes de l’en­­traî­­ne­­ment. » Les résul­­tats se font sentir : il passe enfin un cap. Symbole de cette progres­­sion, sa victoire sur Pete Sampras en huitièmes de finale de Wimble­­don, durant la saison 2001. En parfait outsi­­der, il sort le tenant du titre et septuple vainqueur du tour­­noi, en cinq sets, 7–6(7) 5–7 6–4 6–7(2) 7–5. Mais il s’in­­cline au tour d’après, en quarts. Il reste des progrès à faire. Des progrès, certes, mais tout est lié. Et, avec une assu­­rance tech­­nique doublée de fonda­­men­­taux physiques sûrs, Roger trouve une nouvelle confiance et un relâ­­che­­ment de plus en plus total. « Il est prodi­­gieux dans sa capa­­cité à relâ­­cher tous les muscles qui ne sont pas direc­­te­­ment impliqués dans le mouve­­ment », s’en­­thou­­siasme Paga­­nini. « Il me surprend par sa constante capa­­cité à trou­­ver l’équi­­libre. L’équi­­libre est syno­­nyme de séré­­nité et la séré­­nité est syno­­nyme de calme ; voilà ce qui donne cette pureté de geste phéno­­mé­­nale. » Serait-ce à dire qu’il commence à se trou­­ver une paix inté­­rieure, à étouf­­fer ses bouillon­­ne­­ments soudains, ses cris, ses éclats et ses pleurs ? Non, Roger Fede­­rer est encore loin de revê­­tir la tunique orange du bonze fleg­­ma­­tique au crâne lisse. Mais son entou­­rage, très soudé, l’aide énor­­mé­­ment dans sa quête de perfor­­mance. Toujours soutenu par ses parents, Roger fait son éduca­­tion auprès des personnes rencon­­trées au cours de sa jeunesse. Des amis, en somme, mais des amis qui l’aident à trou­­ver une stabi­­lité person­­nelle et cana­­lisent son imma­­tu­­rité. Peter Lund­­gren en fait partie, comme Peter Carter avant lui, car Fede­­rer n’ima­­gine pas travailler, à l’époque, avec un entraî­­neur qui ne lui est pas proche. « C’est mon coach et mon copain à la fois. Il m’a beau­­coup aidé. Il m’a permis de me détendre sur le court. Pour moi, c’est impor­­tant que le coach soit un ami en-dehors du court parce que nous passons quasi­­ment toute notre vie ensemble », confie-t-il après une victoire au deuxième tour de l’US Open. Et, avec le Suédois, il faut filer droit – d’au­­tant qu’il n’y a plus la fédé­­ra­­tion, derrière, pour finan­­cer la vie profes­­sion­­nelle de Roger. « Avant, c’était un morveux, un enfant gâté, qui obte­­nait tout gratui­­te­­ment », relate-t-il. « Main­­te­­nant, il doit payer l’hô­­tel , le restau­­rant, il devient un homme. » Il faut dire que, lorsqu’il était lui-même joueur, Peter possé­­dait un carac­­tère simi­­laire à celui de son protégé. On n’ap­­prend pas à un vieux singe à faire des grimaces. « Il devient un homme. » Tout est dit, et il en avait besoin. Ses amis d’en­­fance possèdent des montagnes de dossiers sur ce garçon qui, aujourd’­­hui, est devenu une icône marke­­ting. La loi du silence qui règne autour du clan Fede­­rer les oblige, le plus souvent, à les garder dans une pièce bien verrouillée. Mais, de temps en temps, ils en entrouvrent la porte. Ces amis, ce sont, par exemple, Yves Alle­­gro et Marco Chiu­­di­­nelli. Le premier, plus vieux de trois ans, a été son colo­­ca­­taire lors de son passage à Bienne, en 1997, au Centre Natio­­nal d’En­­traî­­ne­­ment – aupa­­ra­­vant à Ecublens. Tous deux jouent encore en double de temps en temps, aujourd’­­hui.

« On a bien­­tôt 30 ans et je ne pense pas qu’il va chan­­ger main­­te­­nant. » — Marco Chiu­­di­­nelli

Yves se rappelle de ces années de jeunesse dans l’ou­­vrage de René Stauf­­fer : « C’était moi qui avait l’ha­­bi­­tude de faire à manger, j’avais plus d’ex­­pé­­rience. Roger ne prenait pas vrai­­ment d’ini­­tia­­tive, mais il m’ai­­dait toujours lorsque je le lui deman­­dais. Sa chambre était dans un désordre fou et, lorsqu’il faisait l’ef­­fort de la ranger, elle était dans un état aussi chao­­tique deux jours plus tard. (…) Il n’était pas un fêtard, il ne l’a jamais été. Une fois, j’ai lu qu’il avait bu de l’al­­cool, mais cela ne lui est arrivé que très rare­­ment. » Les deux habitent au-dessus d’un terrain de foot et Roger n’est pas le dernier à cham­­brer les joueurs qui trans­­pirent sur la pelouse. Marco, lui, est l’ami d’en­­fance, Bâlois égale­­ment ; ils se connaissent depuis l’âge de six ans, tous deux licen­­ciés au TC Old Boys et passés entre les mains de Made­­leine Bärlo­­cher. L’his­­toire d’une amitié sincè­­re… avec son lot d’anec­­dotes. Lors de leur premier match offi­­ciel, l’un contre l’autre, en 1990, Fede­­rer prend les devants, mène… quand Chiu­­di­­nelli se met à pleu­­rer. En bon copain, Roger va le voir, de l’autre côté du filet, le console, le remo­­tive. Ce qui doit arri­­ver arrive : son adver­­saire, requinqué, retrouve ses sensa­­tions, et gagne le match. Et c’est Fede­­rer qui finit évidem­­ment en larmes. « On jouait beau­­coup aux jeux vidéo », rembo­­bine « Chiudi » dans Le Temps, lorsque sont évoquées les années 1995–1996. « On prenait le tram pour le centre-ville [de Bâle, NDA]. Il y avait deux salles de jeux. On y allait vers 20 heures. On jouait pendant une heure. Ensuite, on allait manger un truc au McDo­­nald’s. On y passait une heure et demie et on retour­­nait dépen­­ser le reste de notre argent de poche en salle de jeux. On rentrait vers minuit quand la salle fermait. On n’al­­lait jamais en boîte. Géné­­ra­­le­­ment, on finis­­sait chez moi à jouer sur l’or­­di­­na­­teur. J’avais la chance d’en avoir un, ce qui était assez rare à l’époque pour un garçon de notre âge. On jouait parfois jusqu’à 4 heures du matin… » Et l’aco­­lyte de conclure : « Je sais qu’on restera amis toute notre vie. S’il avait changé, cela se serait fait progres­­si­­ve­­ment. Or, cela n’a jamais été le cas. On a bien­­tôt 30 ans et je ne pense pas qu’il va chan­­ger main­­te­­nant. » Ses potes, ces deux-là y compris, Fede­­rer les voit un peu moins dans ces années 2000. Notam­­ment parce que les trajec­­toires diffèrent. Mais la fidé­­lité dont il fait preuve, encore aujourd’­­hui, montre bien sa capa­­cité à fédé­­rer autour de lui. Parmi ces personnes, il y a Mirka. Une rencontre amou­­reuse au sommet de l’Olympe, yeux dans yeux par-dessus les nuages, façon Caspar David Frie­­drich, son voya­­geur contem­­pla­­tif, sa pein­­ture lyrique. Enfin… c’est un Olympe austral qui roucoule cette histoire bien connue : c’est aux JO de Sydney en 2000 – quelle année, déci­­dé­­ment ! – que les deux, la lèvre frémis­­sante, se soufflent leurs premiers mots d’amour. Elle minaude, il rougit, maladroit. Il pense pouvoir l’im­­pres­­sion­­ner avec son coup droit. Et la faire rire à coups de plai­­san­­te­­ries taquines. Elle glousse, bon public, et le grignote discrè­­te­­ment du regard. Voudrait-il… Non ? Si. Pourquoi ? Ah, terrible indé­­ci­­sion ! Et tendres ridi­­cu­­les… Sans doute se baladent-ils au bord du Paci­­fique, bien couverts, mais la goutte qui leur pendouille au nez – il fait frisquet là-bas, en septembre, en octobre –, à évoquer leur vie peu commune de jeunes spor­­tifs ambi­­tieux et post-adoles­­cents invin­­cibles. Les heures filent, et les jour­­nées… La fin de l’évé­­ne­­ment appro­­che… il faut se lancer. « Il a attendu le tout dernier jour pour m’em­­bras­­ser », sourit Mirka Vavri­­nec. Neuf ans plus tard, elle devient sa femme et donne nais­­sance à des jumelles. Mirka, « Miro­­slava » de son prénom, connais­­sait déjà Roger avant Sydney. Joueuse d’ori­­gine slovaque, détec­­tée par Martina Navra­­ti­­lova, elle fréquen­­tait, elle aussi, le centre d’en­­traî­­ne­­ment de Bienne en 1997. Peut-être avait-elle échangé quelques regards furtifs, déjà, avec ce garçon aux cheveux longs, aux jeans troués, qui faisait tout pour se faire remarquer, grand fan de catch, des colliers de surfeur – il en avait « toute une collec­­tion » – et des Backs­­treet Boys. Peut-être. Mais, atti­­rée par le luxe, elle préfère d’abord se jeter dans les bras d’un prince des Émirats, en 1999. « Les belles choses, les bijoux… Mirka était très au courant de la mode, toujours très bien habillée et sentait toujours bon », raconte Caeci­­lia Char­­bon­­nier, grande espoir helvète, dans L’Équipe Maga­­zine. « Mais c’était une fille très sympa, qui aimait décon­­ner en-dehors du court. Le prince ? Je l’ai rencon­­tré, moi ! Il était beau­­coup plus âgé qu’elle et la dépo­­sait parfois aux entraî­­ne­­ments avec sa Ferrari. » Aujourd’­­hui, l’in­­fluence de Mirka n’est plus à démon­­trer. « Dans les moments diffi­­ciles, je consulte toujours deux personnes : Pierre [Paga­­nini, NDA] et Mirka. Quand nous sommes réunis autour d’une table, une solu­­tion surgit dans l’heure », raconte-t-il dans Swis­­sinfo. C’est cette pierre angu­­laire de ses succès futurs qu’il pose dès le début des années 2000. Le physique, la tech­­nique, l’en­­tou­­ra­­ge… Tous les casiers sont en ordre, ou presque, et leurs dossiers clos. Mais alors que cloche-t-il encore chez Roger Fede­­rer en 2003 si ses soucis origi­­nels sont en rémis­­sion ? Le mental. Ce bras qui tremble au pire moment. Cette cris­­pa­­tion face à l’enjeu. Cette peur de ne pas être à la hauteur, de déce­­voir et de se déce­­voir. Tout n’est pas aussi noir qu’à ses débuts, bien sûr. Et ce n’est pas un hasard si Fede­­rer passe de la 67e place en 2000, au top 20 en 2001, jusqu’au cinquième rang mondial deux ans plus tard. Après son succès sur Sampras, à Wimble­­don, il s’es­­time déjà en progrès. « Main­­te­­nant, depuis cette année proba­­ble­­ment, je commence à me détendre un peu plus sur le court. Je ne casse plus autant de raquettes qu’a­­vant. Je ne sais pas si j’ai un peu grandi. J’ai réalisé que jeter ma raquette ne m’ai­­dait pas dans le jeu. Au contraire, cela m’in­­ci­­tait à être trop néga­­tif. Désor­­mais, je ne parle plus sur le court. Je reste simple­­ment posi­­tif. » Sa colla­­bo­­ra­­tion avec un psycho­­logue du sport, entre 1998 et 2000, n’est pas étran­­gère à cette évolu­­tion. Au point que le Suisse, telle­­ment appliqué, teste l’ex­­cès inver­­se… Dans son édition célé­­brant le 17e titre du Grand Chelem de Fede­­rer, L’Équipe revient sur cette expé­­rience, citant des propos du jeune Roger, début 2003 : « Il fut un moment où je m’en­­nuyais presque sur le court. Je ne montrais plus mes émotions, il fallait que je trouve le bon équi­­libre. » Un comble pour ce carac­­tère explo­­sif qui faisait de ses raquettes des « héli­­co­­ptères », selon ses propres mots.

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David, détails des jambes
Michel-Ange

L’ex­­pé­­rience doulou­­reuse de la mort égale­­ment. Le 2 août 2002, Roger apprend le décès de Peter Carter dans un acci­dent de voiture en Afrique du Sud. Une dispa­­ri­­tion tragique qui émeut le tennis suisse, l’Aus­­tra­­lien étant alors capi­­taine – offi­­cieux – de l’équipe natio­­nale. « Je crois malheu­­reu­­se­­ment que la mort de son entraî­­neur Peter Carter marque une rupture », décrit Marc Rosset, ex-numéro un suisse, dans un entre­­tien pour L’Il­­lus­­tré, en 2011. « Avant, il était quand même assez noncha­­lant, son revers restait un peu faible. À la suite de ce drame, il a semblé en mission. » Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour Peter. C’est un peu ce que devait lui souf­­fler sa conscience, les mois qui suivirent, alors qu’il se remet­­tait peu à peu de ce drame. Il lui rendra d’ailleurs hommage lors de son premier titre du Grand Chelem, à Wimble­­don. « Il (Peter Carter) est partie prenante de ce titre. Il a été l’une des personnes les plus impor­­tantes dans ma carrière. Je l’as­­so­­cie évidem­­ment à ce trophée. Et je suis sûr que nous aurions fait une grosse fête s’il était encore là… J’es­­père qu’il voit cela de quelque part… Ce serait un rêve. » On pour­­rait penser que la mort lui ferait rela­­ti­­vi­­ser la défaite. Et crée­­rait, peut-être, ce déclic que tout le monde attend. Pour autant, Fede­­rer demeure un garçon fébrile. Un garçon qui perd au premier tour de Roland Garros en 2002, alors qu’il est huitième joueur mondial. Et au premier tour de Wimble­­don, quelques semaines plus tard, face à Mario Ancic, 154e au clas­­se­­ment. Quelques mois aupa­­ra­­vant, à l’US Open, en confé­­rence de presse, il confiait son désar­­roi : « Un coup, je joue mal à l’en­­traî­­ne­­ment. Je me dis alors de travailler encore plus dur. Alors tout revient correc­­te­­ment en match. Mais, ensuite, je joue bien à l’en­­traî­­ne­­ment, et je fais un match pourri. Et puis, derrière, je suis terri­­ble­­ment mauvais à l’en­­traî­­ne­­ment et terri­­ble­­ment mauvais en match. Là, soudai­­ne­­ment, je rejoue bien – peut-être parce que je n’ai aucune attente ? Je ne sais pas. » Bref, le puzzle se met peu à peu en place, mais Lund­­gren, Paga­­nini et compa­­gnie cherchent déses­­pé­­ré­­ment les dernières pièces pour complé­­ter l’image. C’est peut-être face à Luis Horna, le 26 mai 2003, que Roger les déniche, ces pièces manquantes.

Jeu déci­­sif

Attendre un faux pas de son adver­­saire : les espoirs de Roger Fede­­rer dans ce jeu déci­­sif paraissent bien vains. Et le court central soudain beau­­coup trop grand pour ses épaules, lui, à qui l’on demande la lune – à savoir, en tennis, des titres du Grand Chelem. Le public veut y croire et se réveille un peu, sentant le coup de grâce proche… à moins que ce ne soit un renver­­se­­ment de situa­­tion ? Les bêtes bles­­sées sont parfois les plus dange­­reuses et Fede­­rer est blessé, dans son orgueil. Mais cet orgueil, chez lui, en ces temps-là, porte parfois un autre nom, bien plus laid, bien plus barbare : la présomp­­tion. Ce que décrit Montaigne en des termes très simples, dans le livre III de ses Essais… « La trop bonne opinion que l’homme a de soi. » C’est elle qui crée la frus­­tra­­tion lorsque cet homme se rend compte qu’il n’est pas aussi bon qu’il le croit. Incite-t-elle à la révolte ? L’or­­gueil, oui, pourquoi pas. La présomp­­tion, non. Alors la bête courbe la tête, atten­­dant l’es­­to­­cade finale et priant pour que les souf­­frances soient brèves. Et ce lundi, Fede­­rer, à qui l’on rabâche à longueur de jour­­née qu’il a le talent pour gagner les plus grands titres, courbe égale­­ment la tête. Débu­­tant au service, il concède un mini-break d’en­­trée et semble déjà manquer de convic­­tion, au moment même où il faudrait en avoir, quitte à se l’in­­ven­­ter, quitte à se mentir, pour se moti­­ver, et se relan­­cer. Dans la foulée, il rate un revers, un énième, faute que lui rend Horna d’un coup droit dans la bande. 2–1, Roger passe alors une grosse première et recolle au score.

« Après cela, j’ai refusé de perdre. » — Roger Fede­­rer

On dit souvent que les tie-breaks se jouent sur des détails. C’est rare­­ment le cas. Les tie-breaks renvoient avant tout aux points forts des deux joueurs. C’est dans ce moment critique, ce moment déci­­sif, que ceux-ci doivent pouvoir se faire confiance et avoir foi en leurs quali­­tés fonda­­men­­tales, celles qui vont leur permettre d’être serein à l’heure où se décide le set ou le match. Et Fede­­rer, son iden­­tité, c’est un très gros coup droit. Ce coup droit, il le perd au pire des moments. Il le frappe molle­­ment, sans aucune justesse de place­­ment, ni vrai­­ment de vitesse. Et le voit rester dans le filet. Le voici donc mené 3–2 avec, à nouveau, un mini break de retard. Le début de la fin. Ne pouvant pas s’ap­­puyer sur son point fort, il se rate complè­­te­­ment sur son point faible, le revers, et laisse son adver­­saire prendre le large. Le regard est sombre sous le bandana Nike. Absence, déta­­che­­ment, vide, comme si, sentant la défaite arri­­ver, il cher­­chait d’ores-et-déjà un moyen de la fuir. D’ou­­blier. Puis, après une erreur d’Horna, Roger commet une double faute. La deuxième balle parais­­sait pour­­tant bonne… Demande-t-il à l’ar­­bitre de véri­­fier la marque ? Non. Il est déjà passé à autre chose, et ce match-là n’en fait plus partie. Ne reste plus qu’à encais­­ser un ultime upper­­cut au foie qu’il faut bien suppor­­ter, et c’est la balle de match. Les balles de match. Trois. Une seule suffit. Au retour de service, Fede­­rer voit son coup, en revers, échouer au milieu du filet. Puis s’écra­­ser molle­­ment au sol. Un rebond, deux rebonds. C’est fini. Fede­­rer s’in­­cline 7–6(6) 6–2 7–6(3) en 2h11. La poignée de main est brève. Le Suisse prend ses affaires. Quitte le court rapi­­de­­ment, visage fermé. La caméra le surprend, se mordillant la lèvre comme un enfant fautif. Il garde les yeux fixés au sol et évite de croi­­ser un quel­­conque regard. Un regard qui lui renver­­rait la gifle de son humi­­lia­­tion. La confé­­rence de presse ? Sans doute veut-il l’ex­­pé­­dier, souhai­­tant tout sauf de se retrou­­ver là, dans la salle d’in­­ter­­view prin­­ci­­pale de Roland Garros. « Ques­­tions in English, please », susurre la respon­­sable d’une voix douce et velou­­tée, le micro à la main. Les mains se lèvent. Un premier jour­­na­­liste à l’an­­glais hési­­tant balbu­­tie son inter­­­ro­­ga­­tion… Et le calvaire débute. « Je ne sais pas combien de temps je vais prendre pour me remettre de cette défaite », lâche Fede­­rer à mi-voix. « Un jour, une semaine, un an… ou ma carrière entière. » Les ques­­tions sont aussi longues que les réponses. Le Suisse scrute le plas­­tique bleuté de sa bouteille, soudai­­ne­­ment fasciné par ses aspé­­ri­­tés. « Pouvez-vous nous dire quel est votre senti­­ment après cette défaite ? — Pas bon, évidem­­ment. C’est une grande décep­­tion. Je suis très triste de devoir partir si rapi­­de­­ment. — Il y a quelque chose que vous auriez pu faire pour chan­­ger ce résul­­tat ? — J’au­­rais dû mieux jouer. — Vous avez repensé à votre élimi­­na­­tion au premier tour de Wimble­­don, l’an­­née dernière, durant la rencontre ? — Non. — Quel a été le problème, aujourd’­­hui ? Votre niveau de jeu ou le sien ? — Je l’ai sans doute aidé. C’est vrai qu’il n’a pas joué un mauvais match, mais je n’ai pas non plus joué un bon match. Ce résul­­tat est juste très déce­­vant pour moi. »

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David, posture
Michel-Ange

« Déce­­vant. » Au point que, des années plus tard, en 2007, dans une inter­­­view pour 20 Minutes, il affirme sans hési­­ter : « Mon pire souve­­nir à Roland Garros, c’est ma défaite face à Horna au premier tour, en 2003, incon­­tes­­ta­­ble­­ment. » Ajou­­tant quelques expli­­ca­­tions, avec le recul : « Je me suis mis beau­­coup trop de pres­­sion et je suis tombé sur un adver­­saire très bon sur terre battue. Je n’étais pas assez fort menta­­le­­ment et je me suis écroulé après la perte du premier set. Cela m’a rendu fou, je me suis mis telle­­ment de pres­­sion que je ne pouvais plus jouer. J’étais très déçu. » Cette défaite est d’au­­tant plus diffi­­cile à suppor­­ter qu’il ne la comprend pas. Elle s’ins­­crit dans une lignée déjà longue de décep­­tions en Grand Chelem. « Déce­­vant », un mot qu’il avait égale­­ment utilisé, aux côtés de termes bien plus forts, après son élimi­­na­­tion face à Marin Cilic, au premier tour de Wimble­­don, en 2002 : « Je suis encore en train de cher­­cher les raisons pour lesquelles j’ai si mal joué. Je suis terri­­ble­­ment mal, là. C’est normal après une telle défaite. J’at­­ten­­dais telle­­ment plus en venant ici, dans ce tour­­noi. C’est vrai­­ment déce­­vant. Je n’ai pas de mots pour le moment. Cela fait mal. » La défaite fait mal, trop mal. Et ce lundi 26 mai 2003, Roger Fede­­rer choi­­sit de ne plus en souf­­frir. Trans­­forme sa présomp­­tion en orgueil du cham­­pion. Et prend une déci­­sion radi­­cale que rapporte L’Il­­lus­­tré : « Après cela, j’ai refusé de perdre. »

Le chaî­­non manquant

On parle souvent d’« accep­­ter » la défaite dans le tennis, un sport où l’on finit toujours par perdre. Car, des 32, 48, 64, 96 ou 128 joueurs d’un tour­­noi, il n’en reste systé­­ma­­tique­­ment qu’un, un seul, qui, lui, n’a pas perdu. Sur la soixan­­taine de matches dispu­­tés dans une saison, il n’est pas rare de n’en gagner que la moitié ; semaine après semaine, il faut accep­­ter de repar­­tir vaincu. Gilles Simon l’évoquait en confé­­rence de presse, en 2012 : pour lui, il faut « apprendre à capi­­ta­­li­­ser systé­­ma­­tique­­ment sur la défaite. Cela rend dingue, le tennis. Fede­­rer a expliqué, un jour, que c’était un sport de “losers”. Oui, il faut partir du prin­­cipe que, des tour­­nois, on n’en gagne jamais. On a toujours, au fond de soi, la peur de ne pas y arri­­ver. » Nul ne peut y échap­­per. Pas même Roger Fede­­rer, et encore moins le jeune Roger. En 2003, il gère déjà bien ces défaites du quoti­­dien. La décep­­tion est toujours intense, mais s’ef­­face souvent, les jours suivants, devant la satis­­fac­­tion de voir, peu à peu, les choses évoluer. Progres­­ser, encore progres­­ser, et ne surtout pas s’ar­­rê­­ter. Un credo, une profes­­sion de foi. Pas besoin de blas­­phé­­mer contre ses convic­­tions, de jeter sa raquette, de brailler sur le court ou hurler à la mort. Mais toutes les défaites ne char­­rient pas la même amer­­tume. Ces échecs supé­­rieurs, ces échecs en Grand Chelem, alors que les regards du monde entier le scrutent, sont trop insup­­por­­tables. Ils sont rudes, ils sont aigres, ils vous dessèchent la bouche. Il faut y mettre fin. Comment ? D’une part, en érigeant autour de soi une bulle de concen­­tra­­tion aux parois de béton armé, renfor­­cées par les moel­­lons d’un égoïsme primor­­dial et seule­­ment possible par un dévoue­­ment total de l’es­­prit à la seule chose qui doit comp­­ter pour lui : le tennis. Et on oublie le reste. Ainsi est née une célèbre anec­­dote. À la fin de la saison 2007, lorsque des jour­­na­­listes demandent à l’Hel­­vète quels sont les événe­­ments qui l’ont marqué cette année, il ne sait pas répondre. Blanc. Silence. Il n’a qu’une très vague idée de ce qui s’est passé dans le monde à cette époque. En prenant, d’autre part – et les amateurs de foot­­ball s’étran­­gle­­ront, apoplec­­tiques, en lisant cette saillie –, « les matches les uns après les autres ». Cette affir­­ma­­tion, paran­­gon de la langue de bois et de l’ina­­nité des inter­­­views d’après-match, n’a jamais été si vraie. Si Fede­­rer s’in­­cline face à Luis Horna, c’est qu’il inscrit cette partie dans une série, une longue série de sept rencontres à gagner pour soule­­ver le trophée. Certes, il le rappe­­lait en confé­­rence de presse, après sa défaite : « Lors du tirage au sort, on me deman­­dait déjà quelle était la première tête de série que j’al­­lais rencon­­trer. Mais, moi, je savais que j’avais un premier tour diffi­­cile à jouer face à un joueur très à l’aise sur terre battue. » Malheu­­reu­­se­­ment, le savoir ne remplace pas la convic­­tion : il était attendu qu’il passe sans problèmes ce premier tour, contre cet inconnu péru­­vien, venu du Paci­­fique et de sa Cordillère natale. Prendre les matches les uns après les autres, a fortiori prendre les points les uns après les autres, c’est se concen­­trer sur l’ins­­tant. À cette condi­­tion seule, l’es­­prit se détache-t-il de la pres­­sion ; et l’on remporte un point, puis deux, puis trois. Le match. Le tour­­noi. Le mois suivant, en juin, à Wimble­­don, toutes les dispo­­si­­tions qu’il prend montrent qu’il a compris : il ne parle pas de titre, évacue les ques­­tions liées, réagit à peine à la défaite de Lley­­ton Hewitt, vainqueur sortant, au premier tour, évite les inter­­­views, les appels, le monde, la lumière. Il reste dans l’ombre de son petit T3 londo­­nien, loué pour l’oc­­ca­­sion, où son équipe s’en­­tasse. Et se concentre sur lui. Il avait besoin d’un déclic. C’est Luis Horna qui le lui a offert. Déjà, lorsqu’il était plus jeune, il fonc­­tion­­nait ainsi. Le déclic. Ce fameux moment où vous saisis­­sez enfin les données d’un problème dans leur ensemble.

« Un jour, en 1996, il m’a mis 6–3 6–0. Et, là, c’était bon. Il avait compris. » — Julien Jean­­pierre

Par exemple, dans les années 1990… Roger, s’il est doué, n’est pas le meilleur Suisse, ni même le meilleur de son club. L’Il­­lus­­tré raconte qu’il s’in­­cline alors systé­­ma­­tique­­ment face à Dany Schny­­der, le frère d’une joueuse helvète bien connue, Patty, ex-numéro sept au clas­­se­­ment WTA. Un jour, en 1993, il le bat enfin, en finale d’un cham­­pion­­nat natio­­nal. Il ne perdra plus jamais contre lui. Un peu plus tard, en Juniors, il bataille avec Julien Jean­­pierre, son grand rival pour la première place mondiale dans cette caté­­go­­rie. « C’est drôle, parce que, à l’époque, il n’était pas capable de me domi­­ner. Il n’y arri­­vait pas », raconte Julien à Welo­­ve­­ten­­nis. « Mais, un jour, en 1996, il m’a mis 6–3 6–0. Et, là, c’était bon. Il avait compris. À la sortie du court, je lui ai dit : “C’est simple pour toi, le tennis : une première balle de service effi­­cace, suivie d’un coup droit.” Il a ri. » Si c’est la victoire qui lui avait permis de passer un cap dans ces deux cas, il fallait que ce soit la défaite qui lui donne la dernière impul­­sion vers les sommets. Les chiffres le racontent beau­­coup plus simple­­ment que les grandes théo­­ries : de 1998, ses débuts, à 2003, il perd 110 matches ; de 2004 à 2006, ses plus grandes années, il n’en perd que… 15. Avec ce déclic, Roger Fede­­rer possède désor­­mais l’en­­tou­­rage, le physique, la tech­­nique et le mental pour donner la pleine mesure de son talent. Toutes les condi­­tions sont réunies pour qu’il devienne un cham­­pion. Le soleil se couche sur Roland Garros. Les bâches vertes, presque noires en l’ab­­sence de lumière, sont tirées sur le court central. Les tribunes vides paraissent bien silen­­cieuses. Seul résonne le frot­­te­­ment d’un balai, ici ou là, d’un tech­­ni­­cien qui s’af­­faire dans la quié­­tude ambiante. Quelques derniers rayons caressent les allées du stade, donnant une teinte déli­­ca­­te­­ment mordo­­rée au béton angu­­leux, comme aux feuilles jeunes et vivaces des arbres rassem­­blés. Une poignée de spec­­ta­­teurs se presse aux portillons de sécu­­rité. Gagnées par le calme du soir, les voix se trans­­forment peu à peu en chucho­­tis étouf­­fés, rete­­nus. Dans le ciel pari­­sien, au nord, des nuages s’amassent, portés par une brise vigou­­reuse. Un peu de pluie dans l’air ? C’est possible. Sans doute faudra-t-il inves­­tir, demain, dans un de ces cirés, vendus dans les travées, tenant plus du sac poubelle que du marin breton. Roger Fede­­rer, lui, a quitté l’en­­ceinte depuis long­­temps. Proba­­ble­­ment ressasse-t-il sa défaite, seul, dans sa chambre d’hô­­tel. Assis sur son lit, il a posé sa tête sur ses genoux, entou­­rant ses jambes de ses deux bras serrés, les yeux rageu­­se­­ment clos, la bouche cris­­pée. Le temps d’une soirée, il rede­­vient cet enfant qui restait pros­­tré, en larmes, des heures durant, sous une chaise d’ar­­bitre du TC Old Boys. Ce sera bien­­tôt un passé révolu. Quelques semaines plus tard, il remporte le premier de ses 17 titres du Grand Chelem.


Couver­­ture : David, Michel-Ange, 1501–1504.
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