Elle aimait l'école, ils ont tenté de l'assassiner pour ça.

par Marie Brenner | 10 décembre 2014

Un jour de novembre 2007, sur un banc de montage vidéo du service info de la chaîne de télé­­vi­­sion Dawn, à Pesha­­war, au Pakis­­tan, les yeux marrons et brillants d’une jeune fille sont appa­­rus sur l’écran d’or­­di­­na­­teur. À seule­­ment trois heures de route au nord-est, dans la vallée de Swat, le village monta­­gnard de Mingora était assiégé. En se rendant dans le bureau du chef de service, un repor­­ter du nom de Syed Irfan Ashraf s’est arrêté pour jeter un œil au montage, qui était en train d’être traduit en anglais pour les infos de la nuit, et a entendu la voix de la jeune femme.

« J’ai très peur, disait-elle. Avant, la situa­­tion était plutôt calme dans le Swat, mais désor­­mais elle a empiré. Aujourd’­­hui, les explo­­sions sont plus fréquentes et nous ne pouvons pas dormir. Nos frères et nos sœurs sont terri­­fiés, et nous ne pouvons pas aller à l’école. » Elle parlait un ourdou d’un raffi­­ne­­ment surpre­­nant pour une enfant de la campagne. « Qui est cette fille ? » a demandé Ashraf au chef de service. Ce dernier a répondu en pach­­tou, la langue locale : « Takra jenai », ce qui signi­­fie : « une jeune femme brillante ». Avant d’ajou­­ter : « Je crois que son nom est Malala. »

Mea Culpa

Le chef de service s’était rendu à Mingora pour inter­­­vie­­wer un acti­­viste local, le direc­­teur de l’école pour filles Khushal. Sur les routes, des soldats tali­­bans entur­­ban­­nés de noir faisaient descendre les conduc­­teurs de voiture à des points de contrôle, cher­­chant des DVD, de l’al­­cool, et tout ce qui pour­­rait repré­­sen­­ter une viola­­tion de la charia, la loi isla­­mique.

Dans une allée près du marché, un mur bas proté­­geait l’école privée, un petit bâti­­ment de deux étages. À l’in­­té­­rieur, le chef de service a rendu visite à une classe de quatrième, dans laquelle plusieurs filles ont levé la main lorsqu’on leur a demandé qui voulait être inter­­­viewé. Voir des filles s’ex­­pri­­mer en public était un fait très inha­­bi­­tuel, même dans la vallée de Swat, un Shan­­gri-la bien réel comp­­tant 1,5 millions d’ha­­bi­­tants. Cette nuit-là, la décla­­ra­­tion de la fille aux yeux marrons allait faire la une des infos.

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Les rues de Mingora
District de Swat
Crédits

Plus tard dans la soirée, le chef de service a rencon­­tré le direc­­teur de l’école, Ziaud­­din Yousaf­­zai, qui lui a dit : « La fille qui a pris la parole dans votre émis­­sion, cette Malala, c’est ma fille. » Yousaf­­zai, un homme haute­­ment éduqué, avait clai­­re­­ment compris qu’au sein du système de classes rigide du Pakis­­tan, il était un membre invi­­sible de la sous-classe rurale, igno­­rée par l’élite de Lahore et de Kara­­chi. Pour sa famille, un court moment aux actua­­li­­tés natio­­nales était un événe­­ment de taille.

Comme sa fille, Ziaud­­din parlait un anglais irré­­pro­­chable. Ashraf, qui avait été profes­­seur à l’Uni­­ver­­sité de Pesha­­war, ne parve­­nait pas à ôter l’image du regard péné­­trant de Malala de sa tête. « C’était une jeune fille ordi­­naire, mais devant l’objec­­tif, elle était extra­­or­­di­­naire », dit-il. Sur Dawn, sa section avait notam­­ment pour mission de couvrir les bombar­­de­­ments qui dévas­­taient les villages recu­­lés du district de Swat, et il a décidé de rencon­­trer Malala et son père lors de son prochain voyage à Mingora.

À l’au­­tomne 2012, j’ai contacté Ashraf dans un labo­­ra­­toire infor­­ma­­tique de Carbon­­dale, dans l’Il­­li­­nois, où il étudiait afin d’ob­­te­­nir un docto­­rat en études média­­tiques à l’Uni­­ver­­sité du Sud de l’Il­­li­­nois. Le 9 octobre, il avait vu dans un flash info l’image horri­­fiante de Malala Yousaf­­zai, allon­­gée sur une civière la tête couverte de bandages, après qu’un extré­­miste inconnu a ouvert le feu sur son bus scolaire.

Pendant trois jours, Ashraf n’avait pas quitté son cabi­­net, alors que le monde entier pleu­­rait l’ado­­les­­cente qui avait défié les tali­­bans. Puis il a publié une tribune angois­­sée dans Dawn, le jour­­nal pakis­­ta­­nais en langue anglaise le plus lu du pays, qui sonnait comme un profond mea culpa. Ashraf était sévère quant à son rôle dans la tragé­­die de Malala. « Le battage est créé par les médias, tandis que les lecteurs attendent le dénoue­­ment », écri­­vait-il. Il dénonçait « le rôle des médias, qui poussent des jeunes gens brillants dans des guerres dont les consé­quences sont atroces pour les inno­­cents. »

Au télé­­phone, il m’a confié : « J’étais en état de choc. Je ne pouvais appe­­ler personne. » Il m’a décrit son agonie muette, passée à regar­­der la couver­­ture média­­tique de l’évé­­ne­­ment. « Ce que j’ai fait est crimi­­nel », a-t-il dit sur un ton apoplec­­tique. « Une enfant de 11 ans a servi d’ap­­pât par ma faute. » Ashraf regar­­dait les actua­­li­­tés alors que Malala était trans­­fé­­rée d’ur­­gence dans un hôpi­­tal de Birmin­­gham, en Angle­­terre, où étaient soignées les victimes de trau­­ma­­tismes de l’ar­­mée. Elle a été sépa­­rée de sa famille pendant dix jours.

Au Pakis­­tan, des milliers de personnes parti­­ci­­paient à des veillées à la chan­­delle et bran­­dis­­saient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « Nous sommes tous Malala ». Avant qu’elle ne soit emme­­née par avion à Birmin­­gham, le géné­­ral Ashfaq Kayani, chef des armées du Pakis­­tan et ancien chef de la toute-puis­­sante Direc­­tion pour le rensei­­gne­­ment inter-services (ISI), s’était rendu à l’hô­­pi­­tal de Pesha­­war, où Malala luttait pour survivre grâce à un respi­­ra­­teur. La ques­­tion avait été soule­­vée : Pourquoi l’homme le plus puis­­sant de l’ar­­mée pakis­­ta­­naise s’était-il préci­­pité dans la capi­­tale provin­­ciale ? D’autres filles avaient été attaquées, et le gouver­­ne­­ment avait à peine réagi.

On parlait d’une jeune fille de 15 ans qui échan­­geait des exem­­plaires de la saga Twilight avec ses cama­­rades comme d’une possible future Premier ministre.

Le Pakis­­tan, qui abrite de nombreux théo­­ri­­ciens du complot, regorge d’his­­toires évoquant la possible impli­­ca­­tion de l’ISI et de l’ar­­mée dans le nettoyage de tous ceux qui tentent de faire la lumière sur les liens qu’en­­tre­­tiennent les mili­­taires avec les extré­­mistes. Au moins 51 jour­­na­­listes ont été tués là-bas depuis 1992. L’at­­ten­­tat sur Malala a non seule­­ment foca­­lisé l’at­­ten­­tion sur la part sombre de l’ar­­mée, inca­­pable d’as­­su­­rer la sécu­­rité de ses conci­­toyens, mais aussi sur l’état lamen­­table de l’édu­­ca­­tion au Pakis­­tan.

Seul 2,3 % du PIB natio­­nal est alloué à l’édu­­ca­­tion. Le Pakis­­tan dépense sept fois plus pour la défense. D’après une récente étude des Nations Unies, 5,1 millions d’en­­fants sont désco­­la­­ri­­sés – le deuxième plus haut chiffre du monde –, dont deux tiers sont des filles. « Il y a un mensonge natio­­nal. Pourquoi devons-nous dire la vérité au reste du monde ? » se demande Husain Haqqani, ancien ambas­­sa­­deur du Pakis­­tan aux États-Unis. « Ce mensonge dit que la vallée de Swat a été libé­­rée des méchants tali­­bans. La jeune Malala et son père mettent à mal cette version de l’his­­toire. »

Tout d’un coup, on parlait d’une jeune fille de 15 ans qui échan­­geait des exem­­plaires de la saga Twilight avec ses cama­­rades comme d’une possible future Premier ministre, si seule­­ment elle parve­­nait à guérir de la bles­­sure par balle qu’elle avait reçue alors qu’elle était assise dans le bus scolaire, après avoir passé un examen sur le Saint Coran. J’ai dit à Ashraf que je voulais comprendre comment une jeune fille issue d’un petit village était deve­­nue cette force cosmique du chan­­ge­­ment, ainsi que le sujet prin­­ci­­pal d’un certain nombre de programmes.

Voici ce qu’il m’a répondu : « Nous devions faire parler de cette histoire. Personne ne prêtait atten­­tion à ce qu’il se passait à Mingora. Nous avons choisi une fille très coura­­geuse de 11 ans, et nous l’avons mise sur le devant de la scène pour atti­­rer l’at­­ten­­tion du monde. Nous avons fait d’elle une marchan­­dise. À la suite de quoi elle et son père ont dû endos­­ser le rôle que nous leur avions donné. » Au début, j’ai pensé qu’il devait exagé­­rer.

L’en­­fant prodige

En 2007, Pesha­­war, la capi­­tale de la province de Khyber Pakh­­tun­­khwa, était un endroit floris­­sant pour les jour­­na­­listes locaux. À l’hô­­tel Pearl Conti­­nen­­tal, les repor­­ters se bous­­cu­­laient pour s’of­­frir les services d’un profes­­seur indé­­pen­­dant ou d’un écri­­vain qui accep­­te­­rait de les guider en toute sécu­­rité pour 200 dollars par jour à travers les zones tribales sous admi­­nis­­tra­­tion fédé­­rale (FATA), une région pauvre et monta­­gneuse à la fron­­tière du Pakis­­tan et de l’Af­­gha­­nis­­tan, qui fut long­­temps un refuge pour les tali­­bans et les djiha­­distes venus d’autres parties du monde. Les éditeurs qui avaient inter­­­viewé Oussama ben Laden dix ans plus tôt pouvaient ici payer 500 dollars pour une session de trois heures avec un repor­­ter occi­­den­­tal.

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La vallée de Swat
Province de Khyber Pakh­­tun­­khwa
Crédits

En 2006, Dawn avait commencé à recru­­ter pour le lance­­ment de sa chaîne de télé­­vi­­sion natio­­nale, lancée dans le but de s’ap­­pro­­prier une part du marché des ondes du Pakis­­tan, récem­­ment déré­­gle­­men­­tées. L’ex­­plo­­sion des réseaux câblés a déclen­­ché une vague fréné­­tique de recru­­te­­ments d’ex­­perts qui pour­­raient tenir l’an­­tenne deux minutes avec un discours accep­­table sur les chefs terro­­ristes, le réseau de Haqqani proche d’Al-Qaïda, et les dizaines de groupes tali­­bans qui circu­­laient entre l’Af­­gha­­nis­­tan et le Pakis­­tan.

Pour inter­­­vie­­wer les comman­­dants tali­­bans et les chefs tribaux, les repor­­ters étran­­gers teignaient leurs cheveux en noir, se lais­­saient pous­­ser des barbes et s’y rendaient accom­­pa­­gné d’un fixeur pach­­toune qui pouvait utili­­ser ses contacts pour assu­­rer leur sécu­­rité. On entrait dans un autre monde lorsqu’on faisait le trajet de Pesha­­war jusque dans les montagnes. « Les étran­­gers ne sont pas admis passé ce point », aver­­tis­­saient des panneaux à l’ap­­proche de l’en­­trée des régions tribales.

L’his­­toire du Pakis­­tan, faite d’in­­trigues, de coups d’États et d’as­­sas­­si­­nats avait long­­temps para­­lysé ses rela­­tions avec la fron­­tière. Dans la partie infé­­rieure de la vallée de Swat se trou­­vait la ville de Mingora, un coin d’éva­­sion pour de nombreux habi­­tants d’Is­­la­­ma­­bad, la capi­­tale du Pakis­­tan. Une grande partie des chan­­teurs, danseurs et musi­­ciens pach­­tounes les plus popu­­laires du pays étaient origi­­naires de la région, et l’été, des touristes du monde entier accou­­raient à Mingora pour sa musique soufi et ses festi­­vals de danse.

La zone était proche d’un site de l’UNESCO qui rassem­­blait des ruines et de l’art ancien issus de la tradi­­tion boud­d­hique du Gand­­hara. Ces dernières années, cepen­­dant, les tali­­bans ont tout changé ; l’hô­­tel Pearl Conti­­nen­­tal était désor­­mais vide, à l’ex­­cep­­tion de quelques jour­­na­­listes et de leurs fixeurs. Dans un virage sur la route Haji Baba, accro­­ché à un mur en ciment, le panneau rouge de l’école Khushal arbo­­rait l’em­­blème de l’école – un bouclier bleu et blanc frappé des mots du Prophète en arabe : « Oh, Seigneur, arme-moi de plus de savoir » – ainsi que l’ex­­pres­­sion pach­­toune : « L’ap­­pren­­tis­­sage est la lumière. »

À l’in­­té­­rieur, sous un portrait de Sir Isaac Newton, certaines des filles pendaient leur voile et jetaient leur sac à dos sur les bancs. Zahra Jilani, une jeune Améri­­caine travaillant dans une ONG locale, se souvient de la première fois qu’elle est entrée dans l’école : « J’ai entendu des rires, et des filles courir dans les couloirs. » Durant l’une de ses visites, elle a dit à Malala et à sa classe : « Les filles, vous devez clamer haut et fort ce en quoi vous croyez. »

Malala lui a demandé : « Comment c’est, l’Amé­­rique ? Dites-nous ! » La ques­­tion n’était pas inno­­cente. Malala avait passé des années à obser­­ver ses ensei­­gnantes s’en­­ve­­lop­­per dans des burqas pour se rendre au bazar, comme lorsqu’elles vivaient sous le régime tali­­ban des années 1990. À Isla­­ma­­bad, beau­­coup de jeunes femmes allaient travailler sans même un foulard.

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Ziaud­­din Yousaf­­zai
Profes­­seur, poète, acti­­viste
Crédits : South­­bank Center

Malala vivait dans une maison de béton avec un jardin, au bas de la ruelle qui descen­­dait depuis l’école. De petites pièces ouvraient sur un couloir central, et Malala pendait son uniforme scolaire bleu roi à un crochet près de son lit.

La nuit venue, son père lui lisait souvent la poésie de Rumi, ainsi qu’à ses deux jeunes frères. Yousaf­­zai était lui-même poète, et la réci­­ta­­tion avait joué un rôle impor­­tant dans son éduca­­tion. « J’ai le droit à l’édu­­ca­­tion. J’ai le droit de jouer. J’ai le droit de chan­­ter, et j’ai le droit de le dire haut et fort », dirait plus tard Malala à CNN.

À l’orée de son adoles­­cence, elle lisait L’Al­­chi­­miste, de Paulo Coelho, et regar­­dait son émis­­sion préfé­­rée, Le Garçon de mes rêves va venir m’épou­­ser, sur Star Plus TV – avant que les tali­­bans ne privent toute la vallée du câble. L’école Khushal était une oasis de connais­­sance et d’éveil, un point minus­­cule entouré par le spec­­tacle tragique de la guerre, où les cours étaient donnés en anglais.

La ville de 180 000 habi­­tants comp­­tait 200 écoles pour filles. Le cursus de Khushal incluait des cours d’an­­glais, de pach­­toune, d’our­­dou, de physique, de biolo­­gie, de mathé­­ma­­tiques et d’études isla­­miques, impo­­sées par le géné­­ral Moham­­med Zia-ul-Haq, le fana­­tique reli­­gieux qui s’était emparé du pouvoir dans un coup d’État en 1977 et avait décrété plus tard la Loi isla­­mique. Mingora avait long­­temps été dominé par la culture tribale héri­­tée de la large propor­­tion d’ha­­bi­­tants pach­­tounes, que la reli­­gion et la tradi­­tion avaient réunis.

Pour les étran­­gers, l’un des aspects de cette culture le plus diffi­­cile à comprendre était le Pach­­toun­­wali, un code person­­nel qui imprègne chaque aspect de la vie pach­­toune, comme la morale, l’hos­­pi­­ta­­lité, l’in­­dé­­pen­­dance et la vengeance. Les Pach­­tounes du Pakis­­tan étaient inti­­me­­ment liés à ceux de l’Af­­gha­­nis­­tan, faisant de la fron­­tière une zone de tran­­sit pour les mili­­taires et l’ISI bien avant que les Sovié­­tiques n’en­­va­­hissent l’Af­­gha­­nis­­tan en 1979.

Ces derniers temps, les Pach­­tounes étaient divi­­sés entre les extré­­mistes et les natio­­na­­listes pro-démo­­cra­­tie, qui réclament plus d’au­­to­­no­­mie. Tout le monde savait que l’ar­­mée et l’ISI entre­­te­­naient des liens bien plus étroits avec les groupes djiha­­distes tels que les tali­­bans que ce qui était offi­­ciel­­le­­ment admis. Les explo­­sions étaient fréquentes dans la région, et le courant pouvait être coupé pendant des jours. Les tali­­bans étaient désor­­mais une présence bien établie dans le Swat. Une décen­­nie plus tôt, ils avaient pris d’as­­saut l’aé­­ro­­port de Mingora.

Arrivé en ville en 2007, Ashraf a rapi­­de­­ment saisi le danger qui planait sur les collines envi­­ron­­nantes. « Le plus impor­­tant repré­­sen­­tant offi­­ciel du district a refusé d’être filmé, dit-il. “Passer à la télé­­vi­­sion n’est pas isla­­mique”, m’a-t-il rétorqué. Ce sont les mots d’un repré­­sen­­tant du gouver­­ne­­ment. » Les musi­­ciens qui avaient fait de la ville une desti­­na­­tion prisée des touristes diffu­­saient main­­te­­nant des publi­­ci­­tés dans les jour­­naux, encou­­ra­­geant à mener des vies pieuses. Le Swat était un micro­­cosme de renver­­se­­ments d’al­­liance dans une guerre pous­­sié­­reuse pour le contrôle du Pakis­­tan, entre mili­­taires, isla­­mistes et progres­­sistes. Tout le monde dans le Swat compre­­nait la signi­­fi­­ca­­tion du nom de l’école de Yousaf­­zai.

Quand il était jeune homme, Yousaf­­zai avait appris à se compor­­ter en patriote dévoué, en réci­­tant notam­­ment les vers de Khushal Khan Khat­­tak, le guer­­rier-poète pach­­toune du XVIIe siècle renommé pour son courage face aux conqué­­rants mongols. Homme en vue à Mingora, Yousaf­­zai avait fait partie de la Qaumi Jirga de la ville, l’as­­sem­­blée des anciens, et avait mené une bataille constante contre l’ar­­mée et les auto­­ri­­tés locales pour amélio­­rer l’état déplo­­rable de la ville – coupures de courant, eau sale, cliniques insa­­lubres, complexes éduca­­tifs inadé­quats.

Le fossé qui exis­­tait entre les villes du Pakis­­tan et ses zones rurales était grotesque ; les régions tribales et le Swat étaient gouver­­nés par des lois draco­­niennes basées sur des pratiques tribales et un code qui remon­­tait à l’ère colo­­niale. Yousaf­­zai s’est drapé d’op­­ti­­misme, convaincu qu’il pouvait chan­­ger les choses en appliquant les prin­­cipes de dissi­­dence paci­­fique encou­­ra­­gés par le chef pach­­toune Abdul Ghaf­­far (Badshah) Khan, surnommé le « Gandhi de la fron­­tière », qui se battait égale­­ment pour l’édi­­fi­­ca­­tion d’une nation auto­­nome, le Pach­­tou­­nis­­tan.

Le Swat est devenu une province du Pakis­­tan en 1969, et ses univer­­si­­tés ont enfanté de nombreux libres-penseurs, dont Ziaud­­din Yousaf­­zai.

« Je le mettais en garde : “Ziaud­­din, sois prudent. Il y a des gens qui veulent ta peau.” Mais il n’écou­­tait pas », se rappelle l’au­­teur Aqeel Yousaf­­zai, un repor­­ter de guerre basé à Pesha­­war. Ziaud­­din avait appelé sa fille Malala d’après Mala­­lai, la Jeanne d’Arc afghane, qui était morte sur le champ de bataille en portant des muni­­tions aux combat­­tants de la liberté en guerre contre les Anglais, en 1880.

Adoles­cent, Ziaud­­din avait vu ces chan­­ge­­ments adve­­nir quand le Swat était devenu le terrain d’en­­traî­­ne­­ment des djiha­­distes en partance pour le combat en Afgha­­nis­­tan. Son profes­­seur préféré tentait de le persua­­der de se joindre à la croi­­sade. « J’ai fait des cauche­­mars durant toutes ces années, décla­­rait-il récem­­ment. J’ai­­mais mon profes­­seur, mais il essayait de me laver le cerveau. » L’édu­­ca­­tion l’a sauvé, et il a décidé qu’il passe­­rait sa vie à tenter d’amé­­lio­­rer les écoles pour enfants, parti­­cu­­liè­­re­­ment celles pour filles.

Chargé de cette mission déses­­pé­­rée, il se rendait régu­­liè­­re­­ment à Pesha­­war pour aler­­ter les médias de l’ac­­crois­­se­­ment du danger dans sa région, et il avait envoyé aux repor­­ters trois cour­­riels décri­­vant l’échec de l’ar­­mée à main­­te­­nir l’ordre et l’anar­­chie créée par une nouvelle escouade tali­­bane aux portes de Mingora. La présence tali­­bane dans le Swat, a-t-il dit à l’écri­­vain Shaheen Buneri, « était impos­­sible sans le soutien tacite du gouver­­ne­­ment et des Services de rensei­­gne­­ment du Pakis­­tan. Ils voient tous les deux les orga­­ni­­sa­­tions mili­­tantes comme des actifs stra­­té­­giques. »

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« Êtes-vous une actrice ou une artiste de cirque ? » demanda le tuteur du Prince de Swat à la photo­­graphe de Life Marga­­ret Bourke-White lorsqu’elle visita la prin­­ci­­pauté en 1947. Personne dans le Swat, remarquait-elle dans son livre Half­­way to Free­­dom, n’avait jamais vu de femme en panta­­lons. Pendant des années, le Swat était un État prin­­cier britan­­nique sous la tutelle d’un régent, le wāli de Swat. Le wāli barbu, que Bourke-White était venue photo­­gra­­phier, gouver­­nait son terri­­toire féodal de 500 000 sujets grâce à une poignée de télé­­phones raccor­­dés à ses forte­­resses. Mais son fils, le prince, était déter­­miné à atti­­rer le monde exté­­rieur dans le Swat. Le wāli était réputé pour ses costumes anglais et sa rose­­raie.

En 1961, la reine Eliza­­beth II a visité l’en­­chan­­te­­resse Briga­­doon et l’a quali­­fiée de « Suisse de l’Em­­pire britan­­nique ». Chaque matin, le nouveau wāli inspec­­tait sa prin­­ci­­pauté – envi­­ron de la taille du Dela­­ware – pour savoir en quoi il pouvait aider ses sujets. Passionné par l’édu­­ca­­tion, le wāli avait fait construire des collèges gratuits qui accueillaient tous les enfants. Le Swat est devenu une province du Pakis­­tan en 1969, et ses univer­­si­­tés ont enfanté de nombreux libres-penseurs, dont Ziaud­­din Yousaf­­zai, qui était le président de la Fédé­­ra­­tion étudiante pach­­toune.

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Malala Yousaf­­zai
Novembre 2013
Crédits : Claude Truong-Ngoc

« Dès le début, Malala était ma favo­­rite, m’a confié Yousaf­­zai. Elle était tout le temps à l’école, et toujours très curieuse. » « Ils allaient partout ensemble. Ziaud­­din aime trop les enfants. Et il aime Malala par-dessus tout », explique Maryam Khalique, la prin­­ci­­pale de l’école Khushal, qui vivait dans la maison voisine de celle de la famille. Ziaud­­din taqui­­nait ses jeunes fils en les appe­­lant « ces vilains garne­­ments », mais sa fille était spéciale.

Pendant les premières années de la vie de Malala, la famille vivait dans un deux pièces dans l’en­­ceinte de l’école. Elle avait tout le loisir de profi­­ter des salles de classe. « Elle s’as­­seyait en classe lorsqu’elle n’avait que trois ans, écou­­tant en silence, les yeux pétillants, se souvient Khalique. Une petite fille qui appre­­nait des enfants plus vieux. » La mère de Malala était très tradi­­tion­­nelle et avait choisi de porter le purdah, mais en privé elle soute­­nait l’in­­dé­­pen­­dance de Malala, selon ses amis.

Plus tard, face aux repor­­ters, Malala écou­­te­­rait sage­­ment lorsque son père serait répri­­mandé pour ne pas accor­­der à sa mère la même liberté qu’il encou­­ra­­geait auprès de ses élèves. Ziaud­­din a un jour demandé à Zebu Jilani, petite-fille du dernier wāli et fonda­­trice de la Swat Relief Initia­­tive, qui vit à Prin­­ce­­ton, dans le New Jersey, de parler à sa Jirga. « Cinq-cents hommes face à moi, l’unique femme ? Améri­­caine, qui plus est ? » l’a-t-elle inter­­­ro­­gée en retour. Ziaud­­din a donc prié sa femme de l’ac­­com­­pa­­gner, entiè­­re­­ment voilée.

Enfant, Malala pouvait aller où elle voulait du moment qu’elle était escor­­tée par un parent de sexe mascu­­lin, le plus souvent son père. Elle pouvait même s’as­­seoir à ses côtés lorsqu’il rece­­vait la Jirga à la maison. « Il encou­­ra­­geait Malala à parler libre­­ment et à apprendre tout ce qu’elle pouvait », m’a raconté un ensei­­gnant. Elle écri­­vait de longues compo­­si­­tions dans une belle écri­­ture. En cinquième, elle rempor­­tait des joutes oratoires.

La poésie ourdou faisait partie du programme, et Faiz Ahmed Faiz, le poète révo­­lu­­tion­­naire et ancien éditeur du Pakis­­tan Times, était un de ses auteurs favo­­ris : « Nous assis­­te­­rons [au jour] qui a été promis lorsque / les énormes montagnes de la tyran­­nie seront souf­­flées comme du coton. » Khalique avait une règle stricte pour ses élèves : ne pas écou­­ter les deux canaux des radios à ondes courtes qui diffu­­saient les émis­­sions de Maulana Fazlul­­lah, le provo­­ca­­teur qui s’était auto­­pro­­clamé chef du Swat tali­­ban.

Le règne de la terreur

« Nous devons combattre les États-Unis ! Nous devons stop­­per les forces de l’OTAN. Ce sont des infi­­dèles ! » À l’au­­tomne 2007, le point de foca­­li­­sa­­tion des jour­­na­­listes télé­­vi­­sés de Pesha­­war était le mollah radi­­cal qui terro­­ri­­sait la vallée de Swat à la radio. Le cheval blanc emblé­­ma­­tique de Fazlul­­lah pâtu­­rait hors de son enclos. L’une des premières missions d’Ash­­raf pour Dawn TV était de parve­­nir à filmer Fazlul­­lah.

Pourquoi, se deman­­dait Ashraf, quiconque pren­­drait au sérieux un tueur bedon­­nant qui avait aban­­donné sa médersa et avait un temps dirigé le télé­­siège local ? Dans les villages, des groupes de tali­­bans armés de Kala­ch­­ni­­kovs étaient couverts de bijoux en or que les sbires de Fazlul­­lah avaient extorqués pour offrir à sa cause. « Étei­­gnez votre télé, disait-il à ses audi­­teurs. Les émis­­sions comme Dallas sont les instru­­ments de Satan. »

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Maulana Fazlul­­lah
Le chef tali­­ban de Swat
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Ziaud­­din disait de lui qu’il « n’était pas sain d’es­­prit. Il était opposé aux vacci­­na­­tions contre la polio. Il brûlait des télés et des cassettes. Un homme fou à lier. Et quelqu’un doit s’op­­po­­ser à cela. »

Au début, « Maulana Radio » était consi­­dé­­rée comme une blague, une cari­­ca­­ture de tali­­ban avec des trous entre les dents. La radio sur batte­­rie à ondes courtes était cruciale dans le Pakis­­tan rural, où peu de gens savaient lire et où il n’y avait quasi­­ment pas d’élec­­tri­­cité.

Fazlul­­lah a détourné deux canaux FM pour ses émis­­sions, diffu­­sées deux fois par jour, et il menaçait de tuer quiconque tente­­rait de le concur­­ren­­cer sur les 40 stations de la région. Les sermons de Fazlul­­lah sont deve­­nus l’un des diver­­tis­­se­­ments favo­­ris des habi­­tants du district de Swat.

Des spécia­­listes pakis­­ta­­nais ont mis en garde contre la « tali­­ba­­ni­­sa­­tion » des zones rurales, mais les mollahs comme Fazlul­­lah étaient perçus comme des Robin des Bois, qui promet­­taient de combattre la corrup­­tion et l’in­­fra­s­truc­­ture déla­­brée de la fron­­tière. Il n’y avait qu’un ordi­­na­­teur public connecté à Inter­­net à Mingora. Chaque jour, Ashraf essayait de se connec­­ter, en marchant sur Green Square, où les crimi­­nels de Fazlul­­lah se débar­­ras­­saient des corps des apos­­tats qu’ils avaient fouet­­tés.

Les foules se rassem­­blaient devant la mosquée de Fazlul­­lah pour assis­­ter aux coups de fouets. « Le gouver­­ne­­ment dit que nous ne devrions pas faire de châti­­ments publics, mais nous ne suivons pas leurs ordres. Nous suivons les ordres d’Al­­lah ! » rugis­­sait Fazlul­­lah dans les haut-parleurs. Le jour­­na­­liste du New Yorker Nico­­las Schmidle, sous les traits d’un jeune cher­­cheur en visite, a pu péné­­trer dans la zone avec un fixeur. Il a vu des hommes sur les toits, armés de lance-roquettes, scru­­tant les champs de riz et les rangées de peupliers à la recherche de quiconque s’op­­po­­se­­rait à eux. « Êtes-vous prêts pour un État isla­­mique ? Êtes-vous prêts à faire les sacri­­fices néces­­saires ? » criait Fazlul­­lah. « Allahu Akbar ! » répon­­dait la foule, levant le poing en l’air.

Cela pouvait prendre quatre heures à Ashraf pour trans­­mettre 28 secondes de film lorsque l’or­­di­­na­­teur parve­­nait enfin à se connec­­ter, mais il y avait des jour­­nées sans courant. Durant l’été 2007, les femmes avaient été inti­­mées de ne pas quit­­ter leurs maisons. La rumeur courait qu’un danseur révéré avait été retrouvé mort dans le square de la ville. « J’avais plus ou moins l’his­­toire pour moi tout seul », raconte Ashram, mais personne ne s’en préoc­­cu­­pait vrai­­ment. Un rédac­­teur en chef d’Is­­la­­ma­­bad a demandé : « Pourquoi personne d’autre n’enquête là-dessus ? »

C’était le cas en novembre 2007. La Mosquée rouge d’Is­­la­­ma­­bad était en ruines, ayant été grave­­ment endom­­ma­­gée en juillet, lorsque le gouver­­ne­­ment y avait envoyé des troupes pour nettoyer des centaines d’ex­­tré­­mistes. La mosquée se situait à quelques pâtés de maisons des quar­­tiers géné­­raux de l’ISI, pour beau­­coup le symbole de la complexité des alliances poli­­tiques qui avaient cours dans le pays.

Bien­­tôt, Fazlul­­lah a déclaré une guerre totale sur le Swat. Sa première cible était une école pour filles d’une ville qui se trou­­vait à vingt minutes de l’école Khushal. Les explo­­sions ont eu lieu dans la nuit, lorsque aucun enfant ne se trou­­vait à l’in­­té­­rieur de l’école, car le code moral des Pach­­tounes dit que les enfants ne doivent jamais être bles­­sés dans un acte de vengeance.

10 000 soldats ne sont pas parve­­nus à venir à bout des 3 000 guérille­­ros de Fazlul­­lah.

En décembre 2007, l’an­­cien Premier ministre Bena­­zir Bhutto est retour­­née au Pakis­­tan pour viser la ré-elec­­tion, et des millions de personnes l’ont accueillie. Dans l’une de ses dernières inter­­­views, Bhutto décla­­rait qu’Al-Qaïda pour­­rait « marcher sur Isla­­ma­­bad d’ici deux ou quatre ans ». À la fin du mois de décembre, elle a été assas­­si­­née par des terro­­ristes et le pays a éclaté. Il y a eu plus de cinq-cents attaques sur une période de deux ans, visant des poli­­ti­­ciens, des repor­­ters, des hôtels, des mosquées et des civils. Les chefs de la terreur vivaient main­­te­­nant au grand jour à Lahore.

À Mingora, les filles dont les écoles avaient été détruites venaient main­­te­­nant à l’école Khushal. Les écoles du gouver­­ne­­ment n’étaient pas une option. Le budget mensuel de deux dollars par étudiant que le Pakis­­tan allouait « ne pouvait pas couvrir les écoles commu­­nau­­taires dans les quar­­tiers les plus pauvres, pas même dans les camps de réfu­­giés », explique l’au­­teure Fatima Bhutto, une nièce de Bena­­zir Bhutto. « Les ensei­­gnants étaient des repré­­sen­­tants poli­­tiques choi­­sis pour leur loyauté envers le parti au pouvoir. »

Rare­­ment proté­­gée de la vue des bles­­sés et des morts, Malala a appris à navi­­guer dans une zone de guerre, s’ins­­pi­­rant de la déter­­mi­­na­­tion de son père à chan­­ger la vie des habi­­tants de Swat. Toute l’an­­née, la terreur a envahi Mingora. En décembre 2008, héli­­co­­ptères et tanks écumaient la région, mais 10 000 soldats ne sont pas parve­­nus à venir à bout des 3 000 guérille­­ros de Fazlul­­lah. Un tiers de la popu­­la­­tion de la ville est partie. « Les riches ont quitté le Swat, quand les pauvres n’ont d’autres choix que de rester ici », a écrit plus tard Malala.

Elle redou­­tait les vendre­­dis, « lorsque les kami­­kazes pensent que tuer a une signi­­fi­­ca­­tion spéciale ». Les repor­­ters ont dû se déme­­ner pour convaincre les gens de parler en étant enre­­gis­­trés. Ziaud­­din, lui, était toujours d’ac­­cord. « Il n’y avait jamais en lui la moindre trace de peur », se souvient mon collègue Pir Zubair Shah, qui travaillait alors pour le New York Times. Shah, qui descend d’une impor­­tante famille pach­­toune, savait où déni­­cher le sens véri­­table de ce qui se tramait à Mingora. « Je venais voir Ziaud­­din, et Malala nous servait le thé », raconte-t-il.

Parfaite pour le rôle

« Seriez-vous partant pour travailler un mois ou plus aux côtés du repor­­ter vidéo Adam Ellick ? » a demandé par cour­­riel le produc­­teur de docu­­men­­taires du New York Times David Rummel à Ashraf en décembre, après l’avoir rencon­­tré à Pesha­­war. Ellick avait réalisé des repor­­tages à Prague, en Indo­­né­­sie et en Afgha­­nis­­tan, et il produi­­sait main­­te­­nant de courtes vidéos qui racon­­taient au spec­­ta­­teur de fasci­­nantes histoires person­­nelles. Prenant l’avion pour Isla­­ma­­bad depuis Kaboul, Ellick portait la barbe four­­nie d’un talib, mais il avait peu ou pas d’ex­­pé­­rience du Pakis­­tan.

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Bazar de Pesha­­war
Capi­­tale de la province de Khyber Pakh­­tun­­khwa
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Il s’est montré incons­­cient des codes tribaux à Ashraf, lorsque le repor­­ter a passé en revue les salu­­ta­­tions dictées par le Pach­­toun­­wali. « J’avais l’ha­­bi­­tude d’être appelé “monsieur” par mes étudiants, m’a dit Ashraf, et soudai­­ne­­ment quelqu’un de plus jeune que moi me disait : “Concentre-toi sur ton travail. Quand on travaille, on travaille. Pourquoi est-ce que tu serres des mains tout le temps ?” » Travailler avec Ellick permet­­tait à Ashraf de souf­­fler.

Lors de ses études, Ashraf avait écrit sa thèse sur la façon dont le Pakis­­tan était perçu par le New York Times. Pendant des heures, ils s’as­­seyaient tous les deux alors qu’El­­lick l’en­­tre­­te­­nait de tech­­niques de montage et d’in­­ter­­views. C’était un moment dange­­reux pour les repor­­ters au Pakis­­tan. Alors qu’elle travaillait sur les liens entre les extré­­mistes tali­­bans et l’ar­­mée, la repor­­ter du New York Times Carlotta Gall a été attaquée dans sa chambre d’hô­­tel à Quetta par des agents de l’ISI, qui lui ont pris son ordi­­na­­teur, ses carnets et son télé­­phone.

Pir Shah a été retenu pendant trois jours par des comman­­dants du Talib dans les régions tribales. Aqeel Yousaf­­zai a manqué d’être tué dans un campe­­ment tali­­ban à l’ex­­té­­rieur de Pesha­­war. Bruta­­le­­ment frappé, il avait perdu la moitié de ses dents avant d’être secouru. Comme la situa­­tion empi­­rait dans les zones tribales, le chef de service de Dawn a demandé à Ashraf de se concen­­trer unique­­ment sur Mingora.

Janvier 2009 a repré­­senté une date char­­nière, lorsqu’une danseuse du nom de Shabana a été assas­­si­­née, son corps criblé de balles exposé à la vue de tous à Green Square. Malala a tout vu. « Ils ne peuvent pas m’ar­­rê­­ter, dirait-elle plus tard face à la caméra. Je rece­­vrai mon éduca­­tion, que ce soit à la maison, à l’école, n’im­­porte où. C’est la requête que nous adres­­sons au monde entier. Sauvez nos écoles. Sauvez notre monde. Sauvez notre Pakis­­tan. Sauvez notre Swat. »

Le profes­­seur d’an­­glais de l’école, avant d’an­­non­­cer qu’il partait, a demandé à Ashraf : « Comment puis-je ensei­­gner Keats et Shel­­ley à ces enfants quand de telles choses se passent à quelques pas de notre école ? » Sur les six mois qui ont suivi, un million de réfu­­giés ont fui. Puis Fazlul­­lah a décrété qu’à partir du 15 janvier, toutes les écoles pour filles de Swat seraient fermées.

« Nous rédi­­gions des comptes rendus depuis le campe­­ment de Fazlul­­lah la moitié de la jour­­née, et nous essayions de l’ar­­rê­­ter l’autre moitié du temps. »

Ashraf a vu là un appel à l’ac­­tion. « Je suis allé trou­­ver Adam Ellick et je l’ai convaincu que c’était ce que nous devions faire. La ques­­tion de l’édu­­ca­­tion est la plus impor­­tante à mes yeux, pas le mili­­tan­­tisme. Nous nous sommes vus à Isla­­ma­­bad, et il a donné son feu vert. Il m’a ensuite demandé : “Qui pour­­rait être le prota­­go­­niste pour porter cette histoire ?” » Ashraf a suggéré Malala. « Lorsque Adam a dit oui, je suis allé voir Ziaud­­din et je lui ai dit que ce film nous permet­­trait de parler du problème des écoles à l’in­­ter­­na­­tio­­nale. »

Avait-il songé, lui ai-je demandé, que Malala pour­­rait courir un danger ? « Bien sûr que non, a-t-il répondu. C’était une enfant. Qui tire­­rait sur une enfant ? La tradi­­tion pach­­toune veut que les enfants soient épar­­gnés par les violences. » Comme fixeur, Ashraf a souvent craint de mettre en danger les repor­­ters étran­­gers. Désor­­mais, il ne se consi­­dé­­rait plus seule­­ment comme un repor­­ter, mais comme un parti­­san.

Aux côtés de son meilleur ami, Abdul Hai Kakar, de la BBC, il faisait partie d’une opéra­­tion de résis­­tance secrète avec Ziaud­­din et quelques autres. « Nous rédi­­gions des comptes rendus depuis le campe­­ment de Fazlul­­lah la moitié de la jour­­née, et nous essayions de l’ar­­rê­­ter l’autre moitié du temps », explique Ashraf. Il compa­­rait leur situa­­tion à celle de la Résis­­tance française. « J’étais sous couver­­ture quinze jours par mois. Je disais à tout le monde à Mingora que je partais pour Pesha­­war, mais en réalité je restais, essayant de rassem­­bler des infor­­ma­­tions à propos de ce qui se passait. »

Lui et Kakar ont tissé de bonnes rela­­tions avec les adjoints de Fazlul­­lah, et ils inter­­­vie­­waient fréquem­­ment l’ar­­ro­­gant mollah lui-même, qui espé­­rait utili­­ser les repor­­ters aux fins de sa propa­­gande. « Fazlul­­lah, tes ambi­­tions auront raison de toi, l’a averti Kakar. Ils se révol­­te­­ront à Isla­­ma­­bad si tu essaies de faire fermer les écoles. » À ce moment-là, Malala et ses cousins s’étaient vus inter­­­dire de quit­­ter leur maison, à quatre minutes à pieds de l’école. « Je recherche une fille qui pour­­rait amener le côté humain que néces­­site cette catas­­trophe. Nous ne révé­­le­­rions pas son iden­­tité », a dit Kakar à Ashraf. « Une Anne Frank ? » a répondu ce dernier, lui racon­­tant l’im­­pact qu’a­­vait eue la fille d’Am­s­ter­­dam, qui était deve­­nue une icône grâce à son jour­­nal.

Pendant ce temps, Kakar et Ashraf rece­­vaient de nombreuses solli­­ci­­ta­­tions d’agences de presse françaises et anglaises, leur deman­­dant s’ils connais­­saient des fixeurs qui pour­­raient les guider dans la région. À New York, Dave Rummel a saisi à quel point une histoire sur la ferme­­ture des écoles de Swat pouvait être puis­­sante. Il connais­­sait bien le Pakis­­tan, mais malgré tout, il était préoc­­cupé par la sécu­­rité dans un terri­­toire aux mains des tali­­bans.

D’Is­­la­­ma­­bad, Ellick a envoyé un cour­­riel à Ashraf : Nous avons besoin d’une famille comme person­­nage prin­­ci­­pal, que nous pour­­rions suivre durant les derniers jours d’école (les 14 et 15 janvier) et peut-être davan­­tage s’il y a de nouveaux jours d’école (les 31 janvier et 2 février). Il faut que ça ait l’air d’un vrai film, dont le spec­­ta­­teur ne connaît pas la fin. C’est cela, le jour­­na­­lisme narra­­tif. Et par-dessus tout, la famille et leurs filles doivent être expres­­sives, dotées de fortes person­­na­­li­­tés et d’émo­­tions sur la ques­­tion. Ils doivent être préoc­­cu­­pés ! … Rappelle-toi, comme nous en avons discuté plusieurs fois lundi, la sécu­­rité passe avant tout. Ne prends aucun risque. … Si tu as peur, il n’y a aucun souci. Arrête le repor­­tage.

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Syed Irfan Ashraf
Profes­­seur, repor­­ter et acti­­viste pakis­­ta­­nais

Ashraf a lu le cour­­riel de nombreuses fois et reve­­nait systé­­ma­­tique­­ment au terme « jour­­na­­lisme narra­­tif ». Il m’a confié qu’il n’avait « aucune idée de ce que cela voulait dire ». Mais il avait préci­­sé­­ment en tête une famille dont il pensait qu’ils seraient d’ac­­cord pour coopé­­rer.

Le jour­­na­­lisme narra­­tif est quasi­­ment inconnu en Inde et au Pakis­­tan, où les histoires sont le plus souvent racon­­tées par les faits et l’ana­­lyse critique. La narra­­tion intime – et son besoin d’émo­­tions réelles, de moments privés – pour­­rait être consi­­dé­­rée comme une viola­­tion dans une région très tradi­­tion­­nelle, et pour un Pach­­toune, doté d’un sens aigu de l’hos­­pi­­ta­­lité, il serait incom­­pré­­hen­­sible qu’une limite si sensible soit fran­­chie.

On consi­­dère là-bas que les complexi­­tés de la person­­na­­lité sont l’apa­­nage des roman­­ciers. « Si c’est OK avec Ziaud­­din, allons-y », lui a dit Ellick. « Je devais convaincre Ziaud­­din. Je lui ai dit que c’était impor­­tant pour nous deux – et pour notre cause », raconte Ashraf. Ziaud­­din s’est préci­­pité à Pesha­­war avec Malala pour discu­­ter de l’idée, car il était trop dange­­reux pour des repor­­ters étran­­gers d’en­­trer dans Mingora. Ashraf co-produi­­rait le film et pren­­drait toutes les déci­­sions à Mingora. « Ziaud­­din était très réti­cent, m’a dit Ashraf. Il avait compris que que le film porte­­rait sur toutes les écoles de Mingora. Je ne cessais de lui répé­­ter en pach­­tou : “Ne t’inquiète pas de la sécu­­rité.” C’était crimi­­nel de ma part. »

Lors de leur rencontre, Ellick a souli­­gné devant Ziaud­­din le danger que le tour­­nage impliquait, mais personne n’avait à apprendre quoi que ce soit à un Pach­­toune à propos du danger. « Je donne­­rais ma vie pour le Swat », a-t-il dit à Ashraf devant la caméra. « Pour le meilleur ou pour le pire, Malala a répondu très vite aux ques­­tions », dira plus tard Ziaud­­din. À un moment, Malala a dit dans un anglais parfait : « Les tali­­bans essaient de faire fermer nos écoles. » « J’y étais opposé, dit Ziaud­­din. Je ne voulais pas impo­­ser mes idées libé­­rales à ma fille, mais un ami proche m’a dit : “Ce docu­­men­­taire fera plus pour le Swat que tu ne pour­­rais le faire en cent ans. ” Je ne pouvais pas imagi­­ner ses terribles consé­quences. »

Plus tard, sous un nom d’em­­prunt, Malala a prononcé un discours  « Comment les tali­­bans essayent d’ar­­rê­­ter l’édu­­ca­­tion » , qui a été publié dans la presse ourdoue. À la rédac­­tion du New York Times, on était extrê­­me­­ment préoc­­cupé par les risques. « Tous les éditeurs ont été solli­­ci­­tés », raconte Rummel. Ils se sont fina­­le­­ment mis d’ac­­cord sur le fait que – étant donnée l’ur­­gence de la situa­­tion – l’ex­­po­­si­­tion de Ziaud­­din était le seul risque qu’ils pouvaient encou­­rir.

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Marché de Mingora
Vallée de Swat
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Ce qu’A­sh­­ram ne savait pas, c’est que Ziaud­­din avait déjà décidé de lui-même de contac­­ter les médias inter­­­na­­tio­­naux. « Accep­­te­­riez-vous de convaincre l’un de vos étudiants d’ou­­vrir un blog trai­­tant de la ferme­­ture des écoles ? » lui avait demandé Abdul Kakar quelques semaines plus tôt. « La BBC a besoin de faire parler de cette histoire. » Aucun des parents appro­­chés par Ziaud­­din n’a voulu parti­­ci­­per, cepen­­dant. « Est-ce que vous seriez d’ac­­cord pour que ce soit ma fille ? » a fina­­le­­ment demandé Ziaud­­din. « Elle est jeune, mais elle peut le faire. »

Pour proté­­ger son iden­­tité, Kakar a choisi le nom de Gul Makai, l’hé­­roïne d’une légende pach­­toune. Ses conver­­sa­­tions avec Kakar seraient brèves – quelques minutes seule­­ment, juste le temps pour lui d’écrire un para­­graphe ou deux. Kakar l’ap­­pe­­lait toujours sur une ligne spéciale, qui serait diffi­­cile à tracer. « Je commençais avec elle en pach­­toune. “Tu es prête ? Allons-y.” » Puis ils passaient à l’our­­dou.

Plus tard, il y aurait des accu­­sa­­tions disant que Kakar lui prêtaient certaines décla­­ra­­tions. « Les posts parais­­saient sans retouches », m’a-t-il affirmé. Le 3 janvier, Malala a posté : « Je faisais le trajet de l’école jusqu’à la maison lorsque j’ai entendu un homme dire : “Je vais te tuer.” J’ai pressé le pas et après un moment, j’ai regardé en arrière pour voir si l’homme était toujours derrière moi. Mais à mon grand soula­­ge­­ment, il parlait au télé­­phone. » Il y aurait en tout 35 entrées, la dernière datant du 4 mars.

Malala était prudente, mais dans l’un des posts, elle critiquait l’ar­­mée : « Il semble que ce n’est qu’a­­près que des dizaines d’écoles ont été détruites et que des centaines d’autres ont été fermées que l’ar­­mée songe à les proté­­ger. S’ils avaient mené leurs opéra­­tions conve­­na­­ble­­ment, cette situa­­tion ne serait jamais adve­­nue. » Dans un autre, elle s’est presque trahie : « Mon nom d’em­­prunt, Gul Makai, a beau­­coup plu à ma mère, telle­­ment qu’elle a dit à mon père : “Pourquoi ne pas chan­­ger son nom en Gul Makai ?” … J’aime aussi beau­­coup ce nom, car mon vrai nom signi­­fie « frap­­pée de malheur ». Mon père m’a dit qu’il y a quelques jours, quelqu’un lui avait apporté une version impri­­mée de ce jour­­nal, en lui disant à quel point il était merveilleux. Mon père m’a dit qu’il avait souri mais qu’il n’avait pas pu dire qu’il était écrit par sa fille. »

Les derniers jours de classe

Ashraf s’est rendu en voiture à Mingora dans le milieu de la nuit avec son camé­­ra­­man. Il dispo­­sait de vingt-quatre heures entre le moment où il entrait dans la ville et le moment où il devait en sortir. « Être vu avec une caméra,  c’est une inci­­ta­­tion au meurtre », m’a-t-il expliqué. En passant les montagnes, dans la nuit noire, Ashraf a entendu l’ap­­pel à la prière des muez­­zins. « Je sentais le désastre appro­­cher. » Juste avant l’aube, alors qu’il se trou­­vait tout près de la ville, il a appelé Yousaf­­zai.

« Il est trop tôt, a dit Ziaud­­din. Je ne t’at­­ten­­dais pas. » Il a fait part à Ashraf du fait que l’oncle de Malala était avec eux et qu’il était ferme­­ment opposé à la présence des jour­­na­­listes pour le dernier jour de classe. Il n’a fait aucune mention du blog de Malala. Ashraf n’était pas au courant des appels qu’elle avait échan­­gés avec Kakar. « Je n’avais rien dit à personne », confir­­me­­rait Kakar un peu plus tard. Il était pour­­tant clair pour Ashraf que quelque chose s’était produit et que Yousaf­­zai avait peur. « Il était clai­­re­­ment agacé, il ne voulait pas que je sois là. » Depuis la maison d’un ami, juste avant l’aube, Ashraf a appelé Ellick.

« Adam a dit : “Filme abso­­lu­­ment tout, du moment où Malala se réveille et petit-déjeune jusqu’à la moindre étape de son dernier jour d’école. Rien ne doit être mis de côté.” » Ashraf lui a répondu que « Ziaud­­din était réti­cent ». « Il nous l’avait pour­­tant promis », a renchéri Adam. Ashraf se trou­­vait face à un dilemme : risquer de se brouiller avec son ami ou aban­­don­­ner. « Je ne savais pas quoi faire, dit-il. J’ai décidé que je devais essayer de le convaincre direc­­te­­ment. »

« Je lui ai dit : “Sois natu­­relle. Ne regarde pas la caméra. Fais comme si nous n’étions pas là.” »

Terri­­fié qu’il était à l’idée de pouvoir être arrêté par des soldats, il s’est empressé de rejoindre la maison de Yousaf­­zai. « Que fais-tu là ? » a dit Yousaf­­zai, rendu furieux par l’in­­cons­­cience d’Ash­­raf, qui mettait sa famille en danger. « C’était crimi­­nel de ma part, a reconnu plus tard Ashraf. Je lui ai parlé du danger qui nous guet­­tait, et qu’il fallait à tout prix aler­­ter le monde. J’ai expliqué que nous avions besoin de rester avec Malala toute la jour­­née pour la filmer, ce à quoi Ziaud­­din a répondu : “Quoi ?!”» Il était clair qu’il n’avait pas compris que Malala serait la star de la vidéo.

« J’ai paniqué, m’a raconté Ashraf. Ziaud­­din m’a dit : “Je pensais que ce serait un repor­­tage sur toutes les écoles.” Ce à quoi j’ai répondu : “Non, pour donner de l’am­­pleur au sujet, nous devons vous suivre Malala et toi toute la jour­­née.” » Ashraf est convaincu aujourd’­­hui que c’est le respect de l’éthique Pash­­toun­­wali qui a empê­­ché Yousaf­­zai de refu­­ser. Il avait beau être inquiet pour sa fille, ses déci­­sions ont été influen­­cées par le nana­­wa­­tai, l’obli­­ga­­tion d’of­­frir un refuge à qui le demande.

Quand Malala s’est réveillée, Ashraf et le camé­­ra­­man étaient dans sa chambre, prépa­­rant le maté­­riel de tour­­nage. Les tirs d’ar­­tille­­rie faisaient trem­­bler les vitres. « Malala n’a pas compris ce que nous faisions ici, a dit Ashraf. Elle était timide. J’ai dû lui dire : “Malala, imagine qu’il s’agit de ton dernier jour de classe.” C’était effec­­ti­­ve­­ment son dernier jour, mais nous devions travailler le sujet avec elle. En se bros­­sant les dents, elle n’ar­­rê­­tait pas de nous regar­­der. Je lui ai dit : “Sois natu­­relle. Ne regarde pas la caméra. Fais comme si nous n’étions pas là.” Cela a pris plusieurs heures avant qu’elle comprenne. Nous lui avons fait incar­­ner un rôle, un rôle auquel elle croyait. » La voix d’Ash­­raf s’est enrouée à mesure qu’il me décri­­vait la montée d’adré­­na­­line qui s’est empa­­rée de lui alors qu’ils essayaient d’ob­­te­­nir tous les plans possibles. La moitié des classes de l’école étaient vides et il y avait des explo­­sions toutes proches durant la jour­­née.

Pendant des heures, la caméra est restée poin­­tée sur Malala et son père, qui était assis dans son bureau et appe­­lait les parents qui avaient retiré leurs enfants de l’école. « Payez-nous une partie de ce que vous nous devez », a-t-il dit. « Ziaud­­din était inflexible. Il ne voulait pas que nous filmions des filles à l’in­­té­­rieur de l’école. Très vite, il nous a dit : “C’en est assez. Vous devez partir.” » Mais dès que Ziaud­­din a quitté l’école, Ashraf a conti­­nué de filmer dans la cour, où l’une des scènes saisi­­raient les spec­­ta­­teurs.

Arbo­­rant des foulards, huit filles sont alignées ; l’une d’entre elles a le visage voilé et lit son texte en face à la caméra, deman­­dant : « Pourquoi les habi­­tants de la vallée, paci­­fiques et inno­­cents, sont-ils pris pour cible ? » Ashraf s’en rappelle, la voix pleine d’émo­­tions : « J’ai mis tout cela en scène. Je les ai réunies dans la cour et j’ai dit : “Les filles, dites-moi ce que vous pensez de votre école.” » Ce qui l’a guidé, m’a-t-il confié, c’est sa foi en l’Is­­lam : « Les enfants ne sont jamais attaqués. Ils sont sacrés. »

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Malala et son père
Class Dismis­­sed, par Adam Ellick
Crédits : New York Times

En regar­­dant Class Dismis­­sed, le court-métrage docu­­men­­taire de 13 minutes, le spec­­ta­­teur est frappé par la puis­­sance brute de Malala, à la fois timide et déter­­mi­­née dans sa volonté d’ex­­pri­­mer ce en quoi elle croit profon­­dé­­ment. Un exer­­cice qui s’avé­­re­­rait simple si seule­­ment elle faisait partie de la classe moyenne de Lahore, de Kara­­chi ou de New York.

À un moment, elle déclare : « Je voudrais deve­­nir méde­­cin. C’est mon rêve. Mais mon père m’a dit que je devais “deve­­nir une femme poli­­tique.” Je n’aime pas la poli­­tique. » Ashraf devrait plus tard faire face à la ques­­tion qui hantait tous les jour­­na­­listes : Quelles sont les consé­quences d’une telle expo­­si­­tion média­­tique ? Il devrait aussi se poser une ques­­tion direc­­te­­ment liée : Quelles auraient été les consé­quences s’il avait décidé de ne pas montrer les horreurs de Mingora ?

Ashraf s’en veut encore pour avoir fait expri­­mer ses convic­­tions profondes à une enfant, qui serait ensuite perçue dans un monde comme un agent exem­­plaire du chan­­ge­­ment, et comme un danger devant être arrêté à tout prix dans un autre. Pendant tout le mois de février, Malala a conti­­nué d’écrire sur son blog. Elle a publié des comptes rendus des négo­­cia­­tions de paix, au moment où l’ar­­mée a capi­­tulé et a donné son accord pour que soit instauré un strict respect de la loi isla­­mique dans le district de Swat.

L’An­­gle­­terre et quelques autres pays ont immé­­dia­­te­­ment protesté ; les États-Unis n’ont rien dit. Les tali­­bans semblaient apai­­sés, mais ils ont en réalité conti­­nué à enle­­ver des repré­­sen­­tants du gouver­­ne­­ment et à assas­­si­­ner des repor­­ters.

« Dans cette vallée où les gens n’écoutent même pas la voix d’une fille, une fille s’avance et parle un langage que les habi­­tants de la ville ne peuvent même pas imagi­­ner. Elle écrit un jour­­nal de bord pour la BBC, elle parle devant des diplo­­mates, à la télé­­vi­­sion, et sa classe lui emboîte le pas », a écrit Jehan­­gir Khat­­tak, l’an­­cien chef de la rubrique actua­­li­­tés du Pesha­­war’s Fron­­tier Post. « Ziaud­­din a permis à sa fille de s’éle­­ver dans une société où elle voyait des cadavres tous les jours. Elle n’a pas entendu parler de menaces, elle a vécu sous la menace. Dans une société fermée, elle n’a pas mâché ses mots. »

En public

« Vous vous trou­­vez à présent dans une voiture qui se dirige vers une ville dans laquelle vous êtes un homme recher­­ché », affirme Ellick, hors champ, dans une deuxième vidéo de vingt minutes pour le New York Times, nommée A School­­girl’s Odys­­sey. Six mois se sont écou­­lés depuis que les tali­­bans sont arri­­vés à Swat. Les Yousaf­­zai ont fui, comme les 1,5 million d’autres réfu­­giés de la région.

Un million d’entre eux se sont regrou­­pés dans des camps, où, bien souvent, les seules orga­­ni­­sa­­tions prêtes à les aider et à leur donner de quoi se nour­­rir sont des groupes isla­­miques liés de près ou de loin aux tali­­bans, qui offraient leur aide tout en mettant en garde contre les enne­­mis étran­­gers.  « Il n’y avait aucune trace de l’ar­­mée ou de la police », a révélé Ziaud­­din a Ellick. Malala et sa mère ont trouvé refuge chez des proches. Ziaud­­din, à Pesha­­war, a démé­­nagé avec trois proches amis de la Jirga.

Pendant des mois, Mingora a été en état de siège. Et pour­­tant, l’ar­­mée ne pouvait pas, ou ne souhai­­tait pas déployer les ressources néces­­saires pour anni­­hi­­ler les tali­­bans. Au prin­­temps 2009, Mingora est deve­­nue une ville fantôme et les tali­­bans ont avancé jusqu’à Buner, à 160 kilo­­mètres seule­­ment de la capi­­tale. Fina­­le­­ment, l’ar­­mée a envoyé plus de troupes dans la zone, soute­­nues par des héli­­co­­ptères et des tirs de roquettes.

Fazlul­­lah s’est envolé pour l’Af­­gha­­nis­­tan, mais ses troupes sont restées dans les collines.

Dans la vidéo, Malala et son père retournent à l’école et découvrent que tout a été dévasté. Décou­­vrant un message qui a été laissé dans le cahier de l’un des étudiants, Malala déclare : « Ils ont écrit quelque chose », avant de se mettre à lire : « Je suis fier d’être pakis­­ta­­nais et soldat de l’ar­­mée du Pakis­­tan. » De la colère dans les yeux, elle se tourne vers l’objec­­tif et dit : « Il ne sait même pas écrire “soldat”. » Ils trouvent une lettre adres­­sée à Ziaud­­din : « Nous avons perdu tant de nos soldats dont les vies nous étaient chères. Tout cela, c’est à cause de ta négli­­gence. »

En contem­­plant le trou dans un mur provoqué par une explo­­sion, Malala dit : « Les tali­­bans nous ont détruits. » Plus loin dans la vidéo, Malala et son père rencontrent Richard Holbrook, le diplo­­mate Améri­­cain envoyé au Pakis­­tan, chargé d’ins­­pec­­ter les camps de réfu­­giés. Holbrook semble surpris par le ton que la jeune fille prend en s’adres­­sant à lui. « Si vous pouvez nous aider à amélio­­rer l’édu­­ca­­tion, s’il vous plaît, aidez-nous. » Ce à quoi Holbrook répond : « Votre pays a beau­­coup de problèmes. »

Plus tard, des blogueurs s’ex­­pri­­mant en ourdou utili­­se­­ront cette séquence contre la jeune fille, une preuve pour eux qu’elle est « un agent sioniste » et un « espion de la CIA ». « Quand j’ai vu la vidéo pour la première fois, cela m’a rendu malade, m’a confié Ashraf. À New York, les éditeurs ont ajouté au montage des séquences où l’on voit des scènes de flagel­­la­­tion menées par des tali­­bans. »

Convaincu désor­­mais que Malala pouvait être une cible, il a envoyé un mail à Ellick pour lui dire qu’il était inquiet. « J’avais l’im­­pres­­sion que nous trans­­for­­mions cette petite fille pleine de grâce en marchan­­dise. Cette bataille n’au­­rait pas dû être menée par Malala, c’était la respon­­sa­­bi­­lité de notre armée, de nos mili­­taires, de la police. Cela n’au­­rait pas dû être la respon­­sa­­bi­­lité de Malala. C’était une manière de camou­­fler le reste. Une excuse pour nous concen­­trer sur Malala et non sur les forces qui auraient dû se trou­­ver derrière elle et ne faisaient rien pour venir en aide aux habi­­tants de Mingora. » Fazlul­­lah s’est envolé pour l’Af­­gha­­nis­­tan, mais ses troupes sont restées en faction dans les collines.

En inter­­­vie­­want des gens dans les camps de réfu­­giés, Pir Shah et la respon­­sable des publi­­ca­­tions du New York Times, Jane Perlez, ont entendu que l’ar­­mée enle­­vait et tuait tous ceux qu’elle soupçon­­nait d’être des extré­­mistes. Un enre­­gis­­tre­­ment vidéo des assas­­si­­nats présu­­més de l’ar­­mée leur est parvenu et a été diffusé par le New York Times. Peu après, Perlez n’a pas été auto­­ri­­sée à renou­­ve­­ler son visa et Shah, menacé par l’ISI, le Service de rensei­­gne­­ment pakis­­ta­­nais, a été contraint de fuir le Pakis­­tan. Malala parlait désor­­mais bien plus ouver­­te­­ment.

En août de la même année, elle est appa­­rue sur Geo TV aux côtés du présen­­ta­­teur star Hamid Mir, dans son émis­­sion consa­­crée à l’ac­­tua­­lité. Elle a parlé des deux années pendant lesquelles sa ville avait été constam­­ment bombar­­dée. « Qu’ai­­me­­rais-tu exer­­cer comme métier ? » lui a demandé Mir. « J’ai­­me­­rais deve­­nir une femme poli­­tique. Notre pays est en crise. Nos poli­­ti­­ciens sont pares­­seux. Je voudrais enle­­ver la paresse qui s’est enra­­ci­­née et servir notre nation. »

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Malala en couver­­ture de Time Maga­­zine

Alors que le Pakis­­tan implo­­sait, Ellick a écrit de nombreux articles depuis Kara­­chi et Isla­­ma­­bad. « Pendant les dîners ou à l’heure du thé, je racon­­tais à mes amis de la classe moyenne urbaine ce dont j’avais été le témoin à Swat – et je leur parlais de Malala, écrit-il sur Face­­book. Tout le monde s’en fichait. Ils me regar­­daient comme si j’avais une mala­­die conta­­gieuse, comme si je décri­­vais les atro­­ci­­tés qui se seraient produites dans un village reculé du Suri­­nam. »

En 2010, un an après avoir réalisé son film, il est retourné dans la région pendant une période d’inon­­da­­tions dévas­­ta­­trices. « J’ai rencon­­tré des centaines et des centaines de gamins qui étaient furieux parce que leurs écoles n’avaient pas été recons­­truites et qui me disaient, sans prendre de pincette : “Vous savez, notre gouver­­ne­­ment est corrompu.” »

C’était un secret de poli­­chi­­nelle : Malala se cachait derrière le blogueur connu sous le nom de Gul Makai. « Je vais faire postu­­ler Malala à l’In­­ter­­na­­tio­­nal Chil­­dren’s Peace Prize », a annoncé Ziaud­­din à Kakar, faisant réfé­­rence au prix annuel de la KidsRights Foun­­da­­tion d’Am­s­ter­­dam. Plus tard, Kakar lui a dit : « Ne recherche pas la gloire. Malala est déjà célèbre, elle pour­­rait aller étudier à l’étran­­ger. »

Il s’est expliqué par la suite : « J’avais peur que des repor­­ters demandent à Malala : “Que ferais-tu si les tali­­bans arri­­vaient ?” Elle ne saurait pas quoi répondre. Cette ques­­tion ne concerne pas l’édu­­ca­­tion. Elle leur aurait dit quelque chose comme : “Écou­­tez-moi, les tali­­bans sont très méchants.” » Alors que les passages de Malala sur les chaînes télé­­vi­­sées se faisaient de plus en plus régu­­liers, les rela­­tions entre le Pakis­­tan et les États-Unis se sont dété­­rio­­rées à grande vitesse.

En 2011, l’agent de la CIA Raymond Davis a été arrêté puis relâ­­ché un peu plus tard à Lahore, Oussama Ben Laden a été abattu, le Pakis­­tan a coupé les routes de ravi­­taille­­ment de l’OTAN après qu’un bombar­­de­­ment acci­­den­­tel a tué des soldats à la fron­­tière, et des attaques de drone ont occa­­sionné de larges pertes civiles. Quand Malala a fait une appa­­ri­­tion lors du talk show A Morning with Farah, elle était humble­­ment vêtue d’une tunique pastel et d’un foulard. Farah Hussain, toujours glamour dans un shal­­war kameez noir et des talons haut, avait du mal à cacher sa condes­­cen­­dance.

« Ton ourdou est si parfait », a-t-elle dit à Malala avant de passer à la ques­­tion des tali­­bans : « Si un tali­­ban venait me voir, je pren­­drais ma sandale et le frap­­pe­­rais à la tête », a répliqué Malala. Pour une jeune fille de la campagne de 14 ans, elle s’ap­­pro­­chait d’une ligne dange­­reuse. Ziaud­­din et Malala ont reçu des menaces, et des pierres ont été jetées par-dessus les murs de l’école et sur leur maison. Le gouver­­ne­­ment a offert de les proté­­ger, mais Ziaud­­din a refusé, affir­­mant qu’ils « ne pour­­raient pas faire semblant que tout est normal en classe, si des armes sont présentes. » Malala a utilisé l’argent qu’elle avait reçu du gouver­­ne­­ment en guise de « lot de conso­­la­­tion » pour ache­­ter un bus pour l’école.

En juin 2012, les menaces ont conti­­nué : « Malala est une honte. Ses nouveaux amis sont des kaffir, des infi­­dèles. » En mai, le jour­­nal local Zama Swat a annoncé la mort d’un grand nombre de prison­­niers dans des circons­­tances mysté­­rieuses, alors qu’ils étaient en garde à vue. Pendant des mois, la menace que repré­­sen­­tait l’ar­­mée a été passée sous silence par la presse – les pillages des forêts par les patrouilles, les exécu­­tions sans procès, les habi­­tants bruta­­li­­sés aux check­­points.

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Lac Kundol
Vallée de Swat
Crédits

L’an­­née scolaire touchant à sa fin, le festi­­val de danse soufi a repris et les collines alen­­tours se sont parées de fleurs. Tous les ans, Yousaf­­zai avait pour habi­­tude d’or­­ga­­ni­­ser un pique-nique scolaire près des chutes d’eau de Margha­­zar, à trente minutes de l’école.

Quelques jours plus tard, quelqu’un a lancé un message par-dessus du mur d’en­­ceinte de l’école : « Tu enseignes à nos filles des mœurs légères et tu répands la vulga­­rité en emme­­nant des filles pique-niquer dans un endroit où elles peuvent s’amu­­ser sans penser à la Purdah. »

En juin, le proprié­­taire du Swat Conti­­nen­­tal Hotel, à Mingora, un critique véhé­­ment de l’échec de l’ar­­mée dans sa tenta­­tive de chas­­ser les extré­­mistes, a été abattu en pleine rue. Puis Zahid Khan, qui dirige l’as­­so­­cia­­tion s’oc­­cu­­pant de la gestion de l’hô­­tel, a été attaqué sur le chemin qui mène de sa mosquée à sa rési­­dence. « Je voulais qu’il y ait une enquête, m’a-t-il dit. Pourquoi ces tali­­bans n’ont attaqué personne de l’ar­­mée ? Personne n’a été arrêté. »

La Jirga a annoncé en réac­­tion que ses membres ne parti­­ci­­pe­­raient pas aux célé­­bra­­tions du Jour de l’In­­dé­­pen­­dance, le 14 août, quand les mili­­taires vien­­draient para­­der dans le district de Swat. Ils ont été immé­­dia­­te­­ment conviés à la base mili­­taire pour prendre le thé avec un briga­­dier, que l’un des membres consi­­dé­­rait comme une menace. Le groupe a décidé de ne pas répondre à l’in­­vi­­ta­­tion, mais Yousaf­­zai les a persua­­dés de négo­­cier. Il a dit plus tard à un ami que « le rendez-vous avait été un succès. Je n’ai aucune prise sur l’ar­­mée pakis­­ta­­naise. » « Ziaud­­din, tu es sur la liste des cibles à élimi­­ner », lui a rapporté Aqeel Yousaf­­zai en septembre.

« Tu dois empê­­cher Malala de parler en public. Ou quit­­ter le pays. » Des amis proches avaient déjà conseillé à Ziaud­­din de partir et de trou­­ver une bourse d’études à l’étran­­ger pour Malala. « Je suis venu tôt le matin, m’a dit Aqeel. Malala dormait. Ziaud­­din l’a réveillée et elle est venue se joindre à nous. “Ton oncle Aqeel pense que nous sommes en danger, lui a-t-il dit. Il pense que tu devrais partir.” Malala m’a regardé et a dit : “Mon oncle est quelqu’un de bon, mais ce qu’il suggère n’est pas compa­­tible avec le code de la bravoure.” »

« Ils veulent faire taire toutes les critiques », a affirmé l’an­­cienne conseillère prési­­den­­tielle aux médias, Fara­­nahz Ispa­­hani, la femme de l’ex-ambas­­sa­­deur Husain Haqqani qui avait été autre­­fois la cible d’une campagne de diffa­­ma­­tion inven­­tée de toute pièce. « Comment font-ils ? Ils réduisent au silence les voix des dissi­­dents, que ce soit Bena­­zir Bhutto, Salman Taseer (le gouver­­neur du Punjab, nda), ou Malala. Ils disaient que mon mari était un traître. Ziaud­­din ne voulait pas se taire, alors ils ont tiré sur sa fille. Ils ne s’at­­ten­­daient pas à ce que nous, les Pakis­­ta­­nais, soyons parve­­nus au point où le Pakis­­tan progres­­siste puisse se lever et dire : “Plus jamais.” »

L’at­­taque

Le 9 octobre 2012, Ziaud­­din était au club de la presse, discou­­rant contre le gouver­­ne­­ment local qui tentait de prendre le contrôle des écoles privées. « Prends mon télé­­phone », a-t-il lancé à son ami Ahmed Shah. Shah a vu le numéro de la Khushal School s’af­­fi­­cher à l’écran et Ziaud­­din lui a demandé de répondre à sa place. Au bout du fil, une voix lui a annoncé : « Quelqu’un a attaqué le bus. Venez vite. » Shah m’a raconté : « Nous avons couru à la clinique. Yousaf­­zai a dit que cela pouvait être quelqu’un qui en avait après Malala. Le premier détail que nous avons remarqué en la voyant, c’était que du sang coulait de sa bouche. Elle pleu­­rait. Et puis elle s’est évanouie. »

Un offi­­cier de police a décrit le tireur comme étant un adoles­cent aux mains trem­­blantes, mais l’his­­toire varie d’une personne à l’autre. Quelques instants après que le bus a quitté l’école, les filles ont commencé à chan­­ter. Quelqu’un sur la route, qui semblait amical, a fait signe au bus pour qu’il s’ar­­rête et a demandé : « Laquelle d’entre vous est Malala ? » Personne n’a vu le pisto­­let dans sa main. Tous les regards s’étaient tour­­nés vers leur amie.

L’as­­sas­­sin a alors pointé son arme sur elle et tiré une balle dans la tête de Malala  c’est peut-être son manque d’as­­su­­rance qui a sauvé la vie de la jeune fille. La balle a simple­­ment effleuré son crâne, mais cela a suffi pour endom­­ma­­ger les tissus qui situés en-dessous, qui contrôlent le visage et le cou. Deux autres filles ont été griè­­ve­­ment bles­­sées.

La balle dans le crâne de Malala était deve­­nue un instru­­ment poli­­tique.

« Regarde cette carte », m’a dit Aqeel Yousaf­­zai à New York, alors qu’il dessi­­nait un croquis. « Le check­­point était à 4 minutes à pieds. Le conduc­­teur a crié pour qu’on leur vienne en aide. Personne n’est venu. Vingt minutes se sont écou­­lées. Personne n’est venu. Ils ont fina­­le­­ment été contraints de se préci­­pi­­ter hors de l’école avec la police. Pourquoi ? Beau­­coup pensent que les mili­­taires sont respon­­sables. On a le senti­­ment que Malala et son père devaient être réduits au silence. »

Le Tehrik-I-Tale­­ban Party, le groupe de coor­­di­­na­­tion de Fazlul­­lah, a reven­­diqué l’at­­taque. En défiant la tradi­­tion pach­­toune, Malala était une « péche­­resse » qui avait trans­­gressé la charia et « une espionne qui avait divul­­gué les secrets des muja­­hi­­din et des tali­­bans à la BBC et qui, en retour, avait reçu des déco­­ra­­tions et des récom­­penses de la part des sionistes. » Ils l’ont accu­­sée de porter du maquillage lors de ses inter­­­views. Dans un rapport de sept pages, ils ont annoncé que Ziaud­­din serait le prochain sur la liste. Des brèves dans la presse inter­­­na­­tio­­nale ont mentionné que Yousaf­­zai dési­­rait deman­­der asile.

Quelques heures après l’at­­taque contre Malala, Ashraf a reçu un coup de fil d’El­­lick : « Sommes-nous respon­­sables ? » Plus tard, se souvient Ashraf, Ellick l’a consolé, affir­­mant : « Nous n’avons rien fait de mal. Si tu ressens que tu as besoin d’écrire à ce sujet, fais-le. Cela peut être cathar­­tique. » Ellick a égale­­ment envoyé un cour­­riel à Ziaud­­din, lui expri­­mant, à sa manière, son senti­­ment de culpa­­bi­­lité, se souvient Yousaf­­zai. Sur la WGBH, la chaîne télé­­vi­­sée publique de Boston, discu­­tant de la respon­­sa­­bi­­lité éthique du jour­­na­­liste lorsqu’il place un enfant devant la caméra, Ellick a affirmé : «  Je fais partie d’un système qui leur a donné de nombreuses récom­­pen­­ses… qui l’a enhar­­die… qui l’a rendue publique, plus confiante et plus libre de parler. »

Partout, au Pakis­­tan, des édito­­ria­­listes ont pointé du doigt l’évi­­dence : Les mili­­taires étaient-ils plus atta­­chés aux extré­­mistes qu’aux droits de l’homme ? Le gouver­­ne­­ment ne devrait-il pas garan­­tir une éduca­­tion conve­­nable pour les filles ? En 24 heures, le Géné­­ral Kayani était à Pesha­­war.

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Ashfaq Kayani
Chef des armées du Pakis­­tan jusqu’en novembre 2013
Crédits : William John Kipp Jr

Très vite, une version diffé­­rente de l’his­­toire est appa­­rue dans la presse ourdoue. La photo­­gra­­phie de Malala avec Richard Holbrooke a été massi­­ve­­ment repro­­duite. Yousaf­­zai, qui avait toujours été très ouvert quand il s’agis­­sait de discu­­ter avec les repor­­ters, était tout à coup tenu au secret.

À Mingora, des tracts étaient distri­­bués avec en gros titre : « Qui est le plus grand ennemi, les États-Unis ou les tali­­bans ? » La balle dans le crâne de Malala était deve­­nue un instru­­ment poli­­tique. À l’hô­­pi­­tal, un docteur affir­­mait : « Nous ne savons pas si nous pouvons la sauver, mais nous pensons que si elle vit, elle sera complè­­te­­ment para­­ly­­sée. » Ziaud­­din a dit : « Mon Dieu, qui aurait pu faire cela à un enfant ? »

Il était encore sous le choc à mesure que l’hô­­pi­­tal de Pesha­­war voyait défi­­ler les person­­na­­li­­tés poli­­tiques, y compris le ministre de l’In­­té­­rieur Rehman Malik. Quand Ziaud­­din s’est enfin exprimé devant la presse, Malik était à ses côtés. Ziaud­­din a alors affirmé qu’il ne cher­­che­­rait pas à deman­­der un asile poli­­tique et a remer­­cié le géné­­ral Kayani. « Je ne pouvais pas penser à tel géné­­ral ou tel prési­­dent… j’étais telle­­ment sous le choc », a-t-il affirmé.

Il était main­­te­­nant complè­­te­­ment dépen­­dant de la struc­­ture poli­­tique qu’il avait passé des années à critiquer. Quand on l’a fina­­le­­ment laissé s’en­­vo­­ler pour Birmin­­gham, l’hô­­pi­­tal local s’est préparé pour une confé­­rence de presse. Mais Yousaf­­zai n’a répondu à aucune ques­­tion.

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Au cours des dix dernières années, 36 000 personnes ont été tuées au Pakis­­tan et la situa­­tion semble se dété­­rio­­rer de semaine en semaine. À Birmin­­gham, Ziaud­­din Yousaf­­zai regarde les nouvelles du Pakis­­tan pendant que Malala récu­­père de deux opéra­­tions très déli­­cates visant à rempla­­cer les parties abimées de son crâne avec des plaques de titane. Elle projette d’écrire un mémoire.

Pour Vital Voices, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion fémi­­nine qui a levé 150 000 dollars pour le Fonds Malala, elle a annoncé dans une vidéo massi­­ve­­ment diffu­­sée : « Je veux servir. Je veux servir le peuple. Je veux que chaque enfant soit éduqué. Pour cette raison, nous avons créé le Fonds Malala. » Des maisons d’édi­­tion ont offert plus de 2 millions de dollars pour avoir les droits sur son livre. « Je ne lais­­se­­rai pas l’his­­toire de Malala être utili­­sée pour le programme poli­­tique de qui que ce soit. J’aime le Pakis­­tan et j’ai­­mais mon pays avant qu’on le nomme Pakis­­tan », affirme Ziaud­­din.

Hamid Mir, qui a failli perdre la vie lorsqu’il a décou­­vert une bombe sous sa voiture avant qu’elle n’ex­­plose, a déclaré : « Malala m’a appelé. Elle parlait très douce­­ment. Elle m’a dit que je ne devais pas perdre courage. Que je devais me battre. » Elle a égale­­ment appelé le repor­­ter Mahboob Ali, de Geo TV, quand il était à Mingora, le jour où les forces de Fazlul­­lah ont fait explo­­ser une mosquée toute proche, tuant vingt-deux personnes. « S’il te plaît, ne les laisse pas mettre qui que ce soit en danger, a-t-elle dit. Je ne veux pas que mon nom cause des souf­­frances. » Pendant ce temps-là, à Mingora, le gouver­­ne­­ment renom­­mait une école « Malala ».

Il n’a pas fallu attendre long­­temps avant qu’elle soit prise pour cible. Lors d’une conver­­sa­­tion télé­­pho­­nique qu’Ali avait eu le jour précé­­dant la sortie de la vidéo de Malala, il a dit que Ziaud­­din semblait rési­­gné à mener une vie qu’il ne contrô­­le­­rait plus. « Tu es une personne qui peut aller où elle le souhaite dans notre ville, lui a dit Ziaud­­din. Je ne le peux plus. Parfois, je suis vrai­­ment déses­­péré. Je sens que je devrais retour­­ner au Pakis­­tan et être dans mon village, dans ma région. »

Plus tard, il a ajouté : « C’est une quatrième vie pour mois. Je ne l’ai pas choi­­sie. Le pays dans lequel je suis est beau et a de belles valeurs, mais quand vous êtes arra­­ché à votre propre terre, vous commen­­cez même à regret­­ter les gens mauvais qui vous entou­­raient. »

En janvier 2013, la Jirga a demandé une commis­­sion judi­­ciaire complète pour enquê­­ter sur « le chaos qui avait régné à Swat et qui était encore présent » – une réfé­­rence évidente à l’im­­pli­­ca­­tion mili­­taire, ont commenté des sources de l’in­­té­­rieur. Peu de temps après que j’ai parlé avec Yousaf­­zai au télé­­phone, il a été annoncé qu’il travaille­­rait en tant que conseiller à l’édu­­ca­­tion pour la Haute Commis­­sion du Pakis­­tan à Birmin­­gham.

Malala reste­­rait en Angle­­terre, pour se remettre des dégâts causés à son élocu­­tion et à son ouïe. Sa mâchoire gauche et ses nerfs faciaux ont été recons­­truits. Un implant coché­­laire jouera le rôle d’am­­pli­­fi­­ca­­teur dans son oreille gauche. Le Pakis­­tan a annoncé que d’ici 2015, l’édu­­ca­­tion des filles serait un droit et une obli­­ga­­tion légale.

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Une école pour filles
Nord-est du Pakis­­tan
Crédits : UK Inter­­na­­tio­­nal Deve­­lop­­ment

En février 2013, Malala a été nomi­­née une première fois pour le Prix Nobel de la Paix. Si elle se remet de ses bles­­sures, elle s’an­­nonce prête à entrer en campagne contre tous les extré­­mismes reli­­gieux, comme Bena­­zir Bhutto autre­­fois. « Cette petite fille s’est levée et n’a pas été dissua­­dée, dit Fara­­nahz Ispa­­hani. Elle a payé un prix terrible, mais ce prix a peut-être éveillé le monde comme jamais il ne l’avait été aupa­­ra­­vant. » (NDE : Le vendredi 10 octobre 2014, Malala Yousaf­­zai, 17 ans, s’est vue remettre le prix Nobel de la paix. Pour des raisons de sécu­­rité, elle ne peut pas rentrer chez elle et réside toujours à Londres.)


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Target », paru dans Vanity Fair. Couver­­ture : Malala Yousaf­­zai, par le South­­bank Centre.


 

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