par Mark Binelli | 26 novembre 2014

Nate Norman traî­­nait avec son pote Topher Clark quand l’idée lui appa­­rut. Les deux amis zonaient non loin de la maison de Nate, une petite bâtisse aux allures de décharge près du cime­­tière, et ils étaient tous les deux complè­­te­­ment défon­­cés. L’idée n’était pas de celles que produit habi­­tuel­­le­­ment un esprit enfumé. Il n’était pas ques­­tion de créer un donut renfer­­mant un autre donut. Il n’était pas ques­­tion non plus de modi­­fier géné­­tique­­ment des insectes pour que leur sang ne soit plus du sang mais du liquide lave-glace. Non, l’idée était en fait fondée sur la mise en pratique d’une théo­­rie d’éco­­no­­mie globale. Ça, et de la weed à pas cher venant du Canada.

Un plan simple

À l’époque, Nate avait dix-neuf ans et il avait décro­­ché du lycée. Il travaillait dans un Pizza Hut de Coeur D’Alene, une station touris­­tique de l’Idaho aussi magni­­fique qu’en­­nuyeuse, et vendait quelques têtes de temps à autre pour faire l’ap­­point. Nate était bien en chair, il avait un visage d’en­­fant et n’avait jamais été du genre à écha­­fau­­der des plans suscep­­tibles de rappor­­ter gros. Son ami Scuzz (Ben Scoz­­zaro), qui le devançait d’un an au lycée de Coeur d’Alene, en dresse le portrait suivant : « C’était typique­­ment le gars à qui tout le monde cherche des noises. Il ressemble à l’Elfe Keebler, c’est d’ailleurs comme ça qu’on l’ap­­pe­­lait. » Nate n’était pas non plus un intel­­lec­­tuel. Un jour, sa petite amie, Buffy, reçut une lettre de lui dans laquelle il avait écrit « herbe » sans h. Elle ajoute qu’ « il ne sait pas non plus écrire “marijuana” ».

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Coeur d’Alene au crépus­­cule
44 137 âmes
Crédits

Toujours enthou­­siaste, le visage barré d’un grand sourire carnas­­sier, Nate avait déve­­loppé un besoin presque physio­­lo­­gique de recon­­nais­­sance de la part de ses pairs. Topher, de neuf ans son aîné, avait rencon­­tré Nate pour la première fois en tant que client. Il n’avait pas grand chose en commun avec lui, c’était un trap­­peur passionné qui chas­­sait le cerf et l’élan pour leur viande. Il trou­­vait Nate un peu bizarre mais il l’ai­­mait bien, c’était d’après lui un « petit gros amusant » avec un « cœur en or ».

Nate se four­­nis­­sait auprès d’un dealer de Spokane, dans l’État de Washing­­ton. Cepen­­dant, il avait entendu parler de la faci­­lité avec laquelle on pouvait traver­­ser la fron­­tière cana­­dienne, à une heure de route au nord de Coeur D’Alene, et rame­­ner de la « B.C. Bud » – une variété de marijuana très puis­­sante et très prisée, qui pous­­sait en abon­­dance en Colom­­bie-Britan­­nique. Selon la rumeur, la ville de Nelson était deve­­nue une sorte de para­­dis pour hippies : si vous mettiez plus de dix minutes à trou­­ver quelqu’un pour vous vendre de la beuh, c’est proba­­ble­­ment que vous étiez déjà défoncé.

Nate se tourna vers Topher et lui dit :

« — Moi, ça va. Et toi, la forme ? — Ça peut aller, répon­­dit Topher. — J’ai un plan », annonça Nate.

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Nate Norman

L’idée était en fait un cas d’école d’éco­­no­­mie : ache­­ter à bas prix, revendre plus cher et se débar­­ras­­ser de l’in­­ter­­mé­­diaire. Les choses allèrent ensuite très vite. D’un coup, Nate, Topher et leurs amis se retrou­­vèrent avec plus d’argent qu’ils n’au­­raient pu l’ima­­gi­­ner, des voitures de luxe, des filles canons et de superbes villas au bord de l’eau. Et puis, tout aussi rapi­­de­­ment, ils commen­­cèrent à perdre le contrôle. Drogues dures, armes à feu, para­­noïa et, fina­­le­­ment, la violence. Ils s’ac­­cordent tous pour dire que c’était comme dans un film – une sorte de « Mini-Scar­­face », glousse l’avo­­cat de Nate, Frank Ciku­­to­­vich.

« Est-ce que tu as vu Blow ? me demande Topher. Tu devrais prendre le temps de le regar­­der. C’est à ça que ça ressem­­blait. On allait à des soirées où on voyait des filles sauter complè­­te­­ment nues dans la piscine, nour­­rir les piran­­has dans les aqua­­riums et couler des douilles dans de gros bangs de luxe. »

Au moment de notre entre­­tien, Topher, est assis dans la salle de visite de la prison fédé­­rale de Termi­­nal Island, en Cali­­for­­nie. C’est un gars costaud, aux bras musclés et aux traits virils. À l’ex­­té­­rieur, des palmiers égayent le parking avec, à l’ar­­rière-plan, une vue décente sur le port. « Quand j’ai entendu ce qui était arrivé à ce gamin, Butler, j’ai voulu arrê­­ter », dit-il.

Il essaye de sourire mais ses yeux le trahissent, et son visage affiche une grimace doulou­­reuse.

« J’étais genre, c’est que de l’herbe, non ? C’est pas censé se passer comme ça, personne n’est censé mourir. »

D’après les auto­­ri­­tés, la vente de B.C. Bud est aujourd’­­hui une indus­­trie qui se chiffre à 7 milliards de dollars par an. Bien que la marijuana soit toujours illé­­gale au Canada, l’at­­ti­­tude du gouver­­ne­­ment à son égard est bien moins hysté­­rique que dans de nombreux États améri­­cains, avec des lois appliquées spora­­dique­­ment et des peines rare­­ment contrai­­gnantes. « Les Améri­­cains pensent qu’ils peuvent y mettre fin », déclare Donald Skog­s­tad, avocat de la défense en Colom­­bie-Britan­­nique spécia­­lisé dans les affaires liées au canna­­bis. « La fron­­tière cana­­dienne est cinq fois plus grande que la fron­­tière mexi­­caine. Et il n’y a ni grillage, ni barrière, juste un rideau arbo­­ri­­cole. Pour l’heure, les Améri­­cains n’ar­­rêtent que les imbé­­ciles, c’est tout. Si vous faites les choses correc­­te­­ment, ils ne vous attra­­pe­­ront jamais. »

Certains trafiquants ont dissi­­mulé leur matos dans des semi-remorques trans­­por­­tant des copeaux de bois pour passer la fron­­tière. D’autres en ont caché dans des bus, des vans pour chevaux, dans des trains ou dans des mobile-homes conduits par des retrai­­tés. D’autres traversent la fron­­tière à toute vitesse en moto-neige, en kayak sur des rivières serpen­­tant au fond des bois, ou bien ils remplissent les coques de yachts en fibre de verre et naviguent d’une rive à l’autre. Ils se servent égale­­ment de petits avions volant à basse alti­­tude, qui larguent leur cargai­­son à un endroit convenu d’avance, comme une ferme ou un champ de fram­­boises, sans jamais atter­­rir.

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Une tête de B.C. Bud
Spécia­­lité de la Colom­­bie-Britan­­nique
Crédits

D’autres encore ont creusé un tunnel long de 110 mètres, partant d’une hutte de Quon­­set au Canada et débou­­chant dans le salon d’une maison à Lynden, dans l’État de Washing­­ton. Il arrive aussi qu’ils traînent leur came sous l’eau à l’aide de bateaux de pêche, de telle sorte qu’ils puissent couper la ligne si les flics arrivent. Des bouées, atta­­chées à la cargai­­son avec des fils de zinc soluble dans l’eau, remontent à la surface le jour suivant. Ils mettent parfois à l’eau des rondins évidés équi­­pés de GPS, qui descendent tranquille­­ment la rivière Kettle. Enfin, certains – « les plus coura­­geux mais pas les plus malins », déclare Skog­s­tad – traversent la fron­­tière dans les bois en parcou­­rant les 11 kilo­­mètres à pied.

Lorsque Nate eut élaboré son plan, lui et Topher réali­­sèrent que leur premier objec­­tif serait d’amas­­ser assez d’argent pour pouvoir ache­­ter la cargai­­son. Par chance, Topher avait récu­­péré un hydrojet qui repo­­sait au fond du lac de Coeur D’Alene et l’avait retapé pendant l’été. Pour lancer leur busi­­ness, il le remorqua au bord de l’au­­to­­route et le vendit en quelques minutes pour 1 500 dollars.

Les deux amis étaient tous deux pleins d’am­­bi­­tion. Topher avait été élevé dans la foi boud­d­histe par des parents anti-confor­­mistes, qui vivaient sur un bateau. Ils avaient navi­­gué autour du monde avant de s’ins­­tal­­ler à Coeur D’Alene quand il avait quatorze ans. Toper rêvait d’ou­­vrir sa propre carros­­se­­rie, mais à l’époque où il rencon­­tra Nate, il travaillait à mi-temps dans un parc d’at­­trac­­tion, vivait avec son frère et peinait à joindre les deux bouts.

Quelques minutes après, ils étaient dans un appar­­te­­ment à faire leur premier deal : 1 400 dollars pour 450 grammes de B.C. Bud.

Nate s’in­­té­­res­­sait lui aussi aux voitures. Enfant, il les répa­­rait avec son grand-père, qui devint pour lui une figure pater­­nelle après que sa mère eut divorcé de son père, démé­­na­­geant avec ses enfants dans l’Idaho. Aîné d’une fratrie de quatre, Nate devint très protec­­teur à l’égard de sa mère. Et malgré ses lacunes acadé­­miques, il avait toujours travaillé dur. Entre autres gagne-pains sans gloire, il avait distri­­bué des jour­­naux, travaillé dans un centre d’ap­­pel et vendu des tacos au centre-commer­­cial.

« Natha­­niel a toujours été un enfant bien élevé, raconte sa mère Teri­­sia Franks. Il n’hé­­si­­tait jamais à rendre service. Il y avait une vieille dame qui habi­­tait en face de chez nous, et à chaque fois que le chasse-neige passait, son allée se retrou­­vait couverte de neige. Natha­­niel se préci­­pi­­tait systé­­ma­­tique­­ment pelle à la main pour la dénei­­ger. Après coup, la vieille dame me disait qu’elle avait voulu lui donner de l’argent mais qu’il avait refusé. »

Pour leur première esca­­pade, Nate et Topher condui­­sirent jusqu’à Cres­­ton, un petit village agri­­cole de Colom­­bie-Britan­­nique situé tout près de la fron­­tière. Une fois sur place, ils se rendirent au bar du coin, à la recherche d’un contact. L’af­­faire ne mit pas long­­temps à être conclue. « On a vu ce vieil homme et on lui a fait un geste de la main, style fumer un pétard, se souvient Topher. Il a simple­­ment fait oui de la tête et nous a dit de le suivre à l’ex­­té­­rieur. »

« Vous cher­­chez de la weed, les gars ? » demanda l’homme.

Les garçons répon­­dirent que oui.

« Vous êtes améri­­cains ? » demanda-t-il encore.

Les garçons répon­­dirent que oui.

« Bien », dit l’homme.

La fièvre de l’or

Quelques minutes après, ils étaient dans un appar­­te­­ment à faire leur premier deal : 1 400 dollars pour 450 grammes de B.C. Bud. « Je la portais sous mon bras comme un ballon de foot », se souvient Topher.

Au retour, Nate traversa la fron­­tière en voiture et Topher, le cour­­sier tiré au sort cette fois-là, commença la longue marche de 11 kilo­­mètres à travers l’épaisse forêt. C’était la fin de l’après-midi. Il avait enfilé sa tenue de camou­­flage et fourré ses vête­­ments cita­­dins et l’herbe dans son sac à dos. Le voyage n’en fut pas moins effrayant. Topher n’était pas seule­­ment anxieux à cause des doua­­niers, il avait aussi peur des grizz­­lis et des pumas, et il voulait atteindre la fron­­tière améri­­caine avant la tombée de la nuit. Lui et Nate avaient acheté des talkies-walkies pour conve­­nir d’un point de rendez-vous. Ils s’étaient attri­­bués des noms de code : Nate s’ap­­pe­­lait « Joe Blow » et Topher « The Space Cowboy ».

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Vue aérienne de Coeur d’Alene
Idaho, 2009
Crédits : Bobak Ha’Eri

Une fois en sécu­­rité sur le sol améri­­cain, les deux acolytes rejoi­­gnirent leurs amis dans un Outback Stea­­khouse et, aux dires de Topher, « mangèrent comme des coyotes affa­­més ». Stimu­­lés par le succès de leur première expé­­di­­tion, ils montrèrent le matos à leurs amis. Ils étaient tous d’ac­­cord pour dire qu’elle ressem­­blait à de la skunk pour touristes. « La B.C. Bud est vrai­­ment très forte », dit Scuzz, qui offi­­ciait comme reven­­deur. « Elle ressem­­blait davan­­tage à de la Mexi­­caine. »

Mais ils ne s’ar­­rê­­tèrent pas à la qualité. Ils écumèrent les rues de Coeur D’Alene, et Scuzz et les autres écou­­lèrent le stock en deux heures.

Étant parve­­nus à doubler leur inves­­tis­­se­­ment initial en à peine une jour­­née, Nate et Topher orga­­ni­­sèrent rapi­­de­­ment une seconde virée. Cette fois-ci, ils en ache­­tèrent 900 grammes. En un rien de temps, ils se retrou­­vèrent à la tête d’un trafic de marijuana rappor­­tant chaque jour plusieurs milliers de dollars, et ils oublièrent vite le temps où ils luttaient pour payer l’es­­sence. « Au départ, je vendais par sachets de 50 grammes. En quelques semaines, je vendais par sachets de 100 », déclare Scuzz, qui pour­­rait passer pour un snow­­boar­­deur profes­­sion­­nel, avec son bouc et ses lunettes de soleil. « Le plan était de s’ar­­rê­­ter après avoir amassé 3 millions. Quand on fait le calcul, c’est rien. On s’est dit qu’on pour­­rait le faire en quatorze mois… mais quand tu te fais vingt à trente mille dollars par semaine, ce serait vrai­­ment con d’ar­­rê­­ter ! »

Alors que les ventes s’en­­vo­­laient, les gars trou­­vèrent deux four­­nis­­seurs régu­­lier à Nelson, une ville décrite par l’écri­­vain Drew Edwards dans son livre West Coast Smoke, comme « la capi­­tale de la culture de marijuana en Amérique du Nord ». L’iso­­le­­ment de Nelson en fait un endroit idéal pour les culti­­va­­teurs d’herbe, à tel point que la ville de 10 000 habi­­tants possède son propre bureau de change. Domi­­nant la rue prin­­ci­­pale, on trouve le Holy Smoke Culture Shop, une maison blanche en bardeaux sur le flanc de laquelle est peinte une feuille de canna­­bis géante. Près de cette feuille se trouve un portrait de Peter Tosh dont la taille ferait pâlir les portraits sovié­­tiques de Staline. Holy Smoke est le reven­­deur local, mais à Nelson, il s’agit bien davan­­tage d’une insti­­tu­­tion – au même titre que l’hô­­tel de ville. Randon­­neurs, snow­­boar­­deurs et fumeurs de joints de tout le conti­nent s’y retrouvent pour fumer libre­­ment du canna­­bis et ache­­ter une des diffé­­rentes varié­­tés de B.C. Bud, aux noms évoca­­teurs tels que : Triple-A, Crys­­tal Globe ou SIN/D.

« Les noms, ça fait vendre vous savez », déclare Jonas, culti­­va­­teur et trafiquant à plein temps. « J’ai vu dans People, ou un truc débile du genre, un top des métiers les plus stres­­sants. Le numéro un était “Président des États-Unis” et le numéro deux “trafiquant de drogue”, rigole t-il, juste avant “astro­­naute”. »

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Holy Smoke Culture Shop
Nelson, Colom­­bie-Britan­­nique
Crédits : Canna­­bis Culture

Pour parve­­nir à gérer la demande, Nate et Topher inclurent rapi­­de­­ment leurs amis dans l’opé­­ra­­tion. En plus de Scuzz, il y avait Tim Hunt, un ami de Topher agé de dix-neuf ans, dont la famille, origi­­naire d’Alaska, avait emmé­­nagé à Coeur D’Alene après la mort du père, qui s’était suicidé après s’être fait pincer pour bracon­­nage d’élan. Il y avait aussi le meilleur ami de Scuzz, Rhett Mayer, un gamin surdoué qui n’avait jamais tiré sur un pétard mais avait commencé à sillon­­ner la route vers la fron­­tière en qualité d’éclai­­reur. Et enfin, il y avait Dustin Lauer, un pote de Nate ironique­­ment surnommé « The Rock ». Gras­­souillet, haut d’1 m 65, il voulait toujours se faire passer pour un dur. Les dealers se lançaient rare­­ment dans des expé­­di­­tions à pied. « Nate l’a fait une ou deux fois, juste pour s’amu­­ser, déclare Topher. Il avalait d’un trait quatre Red Bull et courait d’arbre en arbre comme un dératé ! »

Topher était le prin­­ci­­pal cour­­sier. Son salaire était fixé à 1000 dollars par traver­­sée. Il était égale­­ment en charge des nouvelles recrues. Les nouveaux membres rece­­vaient immé­­dia­­te­­ment plusieurs centaines de dollars d’équi­­pe­­ment, des nouvelles paires de bottes jusqu’aux lunettes de vision nocturne, et même un spray acheté sur inter­­­net censé les rendre « invi­­sibles » des camé­­ras ther­­miques. (Terry Morgan, un inspec­­teur de police qui enquê­­tait sur la bande a commenté cette pratique : « Je dis toujours aux gens : “Oh oui, ça fonc­­tionne du tonnerre, ne vous arrê­­tez surtout pas.” »)

Les cour­­siers traver­­saient la fron­­tière à six, portant de grands sacs de hockey en toile remplis de billets. Ils allèrent jusqu’à trans­­por­­ter 400 000 dollars par course. Au Canada, ils retrou­­vaient  leurs contacts de Nelson sur une vieille route barrée, et échan­­geaient l’argent contre l’herbe. Topher et ses hommes passaient ensuite le reste de la nuit dans les bois, où l’on venait les récu­­pé­­rer à l’aube. Outre l’ef­­fort physique que requé­­rait le trans­­port de leur fardeau sur des kilo­­mètres et des kilo­­mètres, ils l’échap­­pèrent belle à plusieurs reprises. Une nuit, Topher tomba sur un agent de la DEA endormi dans son camion. Une autre fois, ils s’étaient égarés et faillirent mourir de froid, par –14°C.

Nate et ses amis gagnèrent (et dépen­­sèrent) rapi­­de­­ment des sommes colos­­sales. Ils ache­­taient des Quads, des jet-skis, des écrans plasma, des lecteurs MiniDisc… « Tout ce qu’on possé­­dait était à la pointe », affirme Scuzz. Tim Hunt orga­­nisa une soirée linge­­rie extra­­­va­­gante pour le Nouvel An. Les bijoux de platine, jugés trop ternes, avaient été troqués contre de l’or. Excepté Topher, ils étaient tous adoles­­cents ou dans leur petite ving­­taine, ce qui rendait leur chan­­ge­­ment de mode de vie d’au­­tant plus radi­­cal.

Entouré par des montagnes d’argent, Nate s’acheta une mitraillette Mac-10 et un fusil d’as­­saut AR-15.

« Quand on a commencé, la plupart d’entre nous vivions toujours chez nos parents », explique Scuzz. Puis ils se mirent à ache­­ter d’im­­menses maisons au bord de l’eau. L’une d’entre elles servait simple­­ment à entre­­po­­ser l’argent et la drogue, et la maison de Nate comp­­tait huit chambres. « J’ai emmé­­nagé dans une maison complè­­te­­ment surréa­­liste, dit Scuzz, mes parents n’étaient même pas au courant. Je leur ai dit que je vivais dans un appar­­te­­ment pourri. »

Mais ils eurent tort d’igno­­rer de façon si mani­­feste la célèbre maxime de Scar­­face : « Ne sois jamais dépen­­dant de ta propre came­­lote. » Scuzz confirme : « On était défon­­cés tous les jours. Nate et moi, on se servait dans les meilleurs sacs. Je ne crois pas avoir été clean une seule fois en trois ans. Enfin, s’em­­presse t-il d’ajou­­ter, c’était surtout pour faire du réseau, on cher­­chait des clients. On se poin­­tait chez un mec, tu vois, on fumait avec lui et on lui deman­­dait s’il ne connais­­sait pas quelqu’un dans un autre État à qui on pour­­rait vendre. Le jour d’après, on allait chez un autre mec. Mais entre-temps, ouais, on roulait des cinq feuilles et on jouait aux jeux vidéo. »

Des compor­­te­­ments de la sorte, bien qu’a­­gréables, leur faisaient parfois commettre de gros­­sières erreurs de juge­­ment. Un exemple ? Nate décida qu’il lui fallait à tout prix une Cadillac Esca­­lade, alors il envoya deux types, 40 000 dollars en poche, lui en ache­­ter une à un mec sis dans le Dakota du Nord.

« Ces imbé­­ciles ont emporté une caméra avec eux », se souvient l’ins­­pec­­teur Morgan.

« C’est comme si on regar­­dait Wayne’s World », dit Ciku­­to­­vich, l’avo­­cat de Nate. « D’abord, ils se filment en train de fumer des joints. Ensuite, ils se rendent chez le proprié­­taire de l’Es­­ca­­lade et là, pas de voiture. Ils font : “Mec ! On trouve ce gars et on le défonce !” » Nate acheta fina­­le­­ment l’Es­­ca­­lade à Seat­tle, en liquide – il raconta au vendeur qu’il avait gagné l’argent au jeu.

« On faisait plein de trucs débiles, soupire Scuzz, je veux dire, on vivait dans une ville où, si tu te plantes en bagnole, l’oncle de ta mère est tout de suite au courant. Tout le monde sait tout ce qu’il se passe en perma­­nence. Et nous, on se faisait des millions de dollars en se trim­­ba­­lant avec des cargai­­sons de plusieurs centaines de kilos. Mais on était juste une bande d’ados, on se proje­­tait pas dans le futur. C’est comme ça qu’on fonc­­tion­­nait. On s’en foutait. »

L’ivresse du pouvoir

Pendant ce temps, Nate commençait à chan­­ger. Sa présence avait toujours été accueillie par des sourires moqueurs. Mais soudain, il était Tony Montana. Il devint préten­­tieux et irres­­pec­­tueux. Il commença aussi à prendre de la cocaïne, ce qui le rendit para­­noïaque. Très tôt, ils s’étaient tous accor­­dés pour ne jamais ache­­ter d’armes à feu. Et malgré cela, entouré par des montagnes d’argent, Nate s’acheta une mitraillette Mac-10 et un fusil d’as­­saut AR-15.

« C’était un type humble et discret qui, d’un seul coup, s’était mis à croire qu’il était devenu un puis­­sant trafiquant de drogue que rien ne pouvait arrê­­ter, explique Topher. Il se prome­­nait en ville au volant de sa voiture, jantes 24 pouces et chaînes en diamant, à écou­­ter du rap hard­­core. Tout en lui reflé­­tait le parfait trafiquant de drogue. Et les gens commençaient à le craindre car il avait du pouvoir et de l’argent. »

À présent, la seul chose dont le baron de la drogue – ancien­­ne­­ment l’Elfe Keebler – avait besoin, c’était d’une copine. Et, natu­­rel­­le­­ment, il trouva la femme de ses rêves dans un club de strip-tease.

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Centre-ville de Spokane
État de Washing­­ton
Crédits

Tech­­nique­­ment, le State­­line Show­­girls fait partie de l’Idaho, bien qu’il chevauche la fron­­tière de l’État de Washing­­ton. Dans l’Idaho, la danse nue n’étant pas auto­­ri­­sée dans les établis­­se­­ments servant de l’al­­cool, seule une moitié de l’éta­­blis­­se­­ment est consi­­dé­­rée comme un club de strip-tease, où vous pouvez ache­­ter un Coca tout regar­­dant une fille aux seins dénu­­dés tour­­noyer au son de « With or Without You » de U2. Le bar est de l’autre côté. Il possède égale­­ment une barre de pole-dance, et parfois, une serveuse complè­­te­­ment vêtue – disons d’un jean et d’un swea­­ter rouge moulant – impro­­vise une danse, sans grande convic­­tion.

Buffy (son nom de scène, elle s’ap­­pelle en réalité Katrina Stewart) travaille plusieurs soirs par semaine au State­­line Show­­girls. Ce soir, elle ne travaille pas. Elle boit un verre au bar et porte un chemi­­sier décol­­leté qui pour­­rait passer pour un désha­­billé. Elle exhibe à hauteur de regards des atouts pour le moins impres­­sion­­nants, dont l’aug­­men­­ta­­tion chirur­­gi­­cale est l’un de ses sujets de conver­­sa­­tion favo­­ris. Buffy est belle et blonde, et elle avait commencé à sortir avec Nate Norman quatre ans plus tôt. Il avait dix-neuf ans, elle en avait vingt-six. « J’ai rencon­­tré Nathan de l’autre côté, au pied de la scène, dit-elle. Je me souviens que lorsqu’il m’a vue, il a dit : “Fabu­­leux.” C’est mon mot ! Je le dis tout le temps. J’au­­rais jamais cru qu’un mec pour­­rait me le dire à moi. Après ça, on a dansé un peu ensemble et on est devenu amis. Il avait un très beau sourire. » Buffy sourit en se le rappe­­lant. « La première fois qu’il est venu ici, il avait vrai­­ment l’air d’avoir douze ans. »

Ils devinrent rapi­­de­­ment un couple. Buffy aimait le fait de sortir avec un garçon plus jeune et sans histoires. Sans comp­­ter que Nate la couvrait de cadeaux. Ils s’en­­vo­­lèrent à Puerto Vallarta, au Mexique. Buffy insiste sur le fait qu’elle n’avait aucune idée du véri­­table métier de Nate. « Il m’a dit qu’il gérait une affaire de dénei­­ge­­ment. » Elle admet cepen­­dant être une fumeuse de joints invé­­té­­rée. Elle avait une fois consi­­déré l’idée d’en­­voyer au High Times la photo d’une énorme tête de beuh coin­­cée entre ses seins nus. Les mauvais jours, elle surnom­­mait Spokane – la ville où elle habite – « Spokomp­­ton ». Les bons, elle se trans­­for­­mait en « Spoke Vegas ». Ces temps-ci, elle était deve­­nue « Spokan­­na­­bis ».

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Vue sur le lac
Une villa de Coeur d’Alene
Crédits : North Idaho Luxury

Avec à son bras une strip-teaseuse, des armes à feu et des kyrielles d’or­­ne­­ments osten­­ta­­toires, la trans­­for­­ma­­tion de Nate était presque complète. « Oh, mec, t’ima­­gines même pas ! déclare Scuzz. Il a commencé à s’ache­­ter ces fringues de rappeur ridi­­cules, alors que c’était un petit blanc de Coeur D’Alene. Et il avait en tête le projet absurde de deve­­nir rappeur. Il prenait un petit accent quand il parlait, et il faisait toujours des free­­styles dans la voiture. C’est pour ça qu’on pouvait pas s’em­­pê­­cher de l’ap­­pré­­cier… il faisait des trucs telle­­ment cons. »

À vrai dire, c’était leur cas à tous. Un soir, lors d’une fête parti­­cu­­liè­­re­­ment arro­­sée chez Tim Hunt (la maison était bondée, 150 personnes s’y entas­­sait au bas mot, et tout le monde était bourré), une dispute éclata à propos d’une fille. Un des gamins s’éclipsa avant de reve­­nir avec des potes. Ils retour­­nèrent la maison, arra­­chant les portes et déclen­­chant une bagarre géné­­rale. Les gens se faisaient balan­­cer contre les meubles ou dans les esca­­liers. « Si on tombait sur quelqu’un qu’on ne connais­­sait pas, on lui rentrait dedans sans discu­­ter », dit Scuzz.

Tim finit par se préci­­pi­­ter à l’ex­­té­­rieur avec son .45 et tira en l’air. Cepen­­dant à l’in­­té­­rieur, entre la musique et les combats, personne ne l’en­­ten­­dit. « Est-ce que t’as déjà tiré avec un .45 Magnum dans une maison ? me demande Scuzz. C’est assour­­dis­­sant. C’est comme si une bombe explo­­sait, putain. » Les filles se mirent à hurler et la foule se déversa préci­­pi­­tam­­ment à l’ex­­té­­rieur.

Scuzz et sa copine réus­­sirent à grim­­per dans leur Lexus et à déguer­­pir, mais ils furent immé­­dia­­te­­ment arrê­­tés par cinq flics qui tirèrent Scuze hors de la voiture et le plaquèrent sur le capot, prêts à faire feu. L’ins­­tant d’après, son ami Rhett déboula du mauvais coté de la route avec sa voiture, arra­­chant une clôture sous le nez des flics. Mais ces derniers étaient telle­­ment occu­­pés avec Scuzz qu’ils n’y firent même pas atten­­tion. Fina­­le­­ment, réali­­sant que Scuzz n’était pas armé, ils le lais­­sèrent partir. Une fois chez lui, il se rendit compte qu’il avait 20 000 dollars dans les poches. Il n’avait aucune idée de la façon dont ils s’étaient retrou­­vés là. Selon lui, « quelqu’un à la soirée me devait sûre­­ment de l’argent, un truc comme ça ».

Le soir suivant, une autre fête fut orga­­ni­­sée au même endroit.

~

À ce moment-là, l’opé­­ra­­tion comp­­tait au moins trente-deux personnes. Ils faisaient entre quatre et six voyages par mois, trans­­por­­tant des centaines de kilos de B.C. Bud en Cali­­for­­nie, dans le Montana et dans d’autres régions de l’Idaho.

Topher, cepen­­dant, commençait à s’inquié­­ter. Il avait déjà voulu arrê­­ter le tir, mais Nate avait augmenté son salaire par expé­­di­­tion à 8000 dollars. « Alors j’ai conti­­nué, dit-il, mais je n’ar­­rê­­tais pas de répé­­ter que les choses allaient mal finir. » Il avait bien essayé de dire à ses amis qu’ils dépen­­saient trop et de manière trop évidente, mais cela faisait douce­­ment rire Nate, qui ne voulait pas arrê­­ter quoi que ce soit avant d’al­­ler en taule.

La police de Coeur D’Alene connais­­sait les agis­­se­­ments de Nate et son équipe, mais elle était trop occu­­pée pour prêter atten­­tion à des dealers de canna­­bis. « Ils ne repré­­sen­­taient pas une prio­­rité, déclare l’ins­­pec­­teur Morgan. On se faisait trois labos de meth par semaine et c’était bien assez pour remplir les voitures. »

Au final, ce n’est pas la cupi­­dité de Nate qui le mena à sa perte mais plutôt le fait qu’il choi­­sit d’igno­­rer un des prin­­cipes fonda­­men­­taux du capi­­ta­­lisme : ne jamais sous-esti­­mer la concur­­rence.

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La voiture de prédi­­lec­­tion de Nate Norman
Cadillac Esca­­lade, 2015
Crédits : Dave Pinter

Fini de rire

Le plus sérieux concur­rent de Nate était un autre jeune du nom de Bren­­dan Butler. Origi­­naire de Corée, Butler avait été adopté à l’âge de deux ans par une famille aisée de Hayden Lake, une banlieue de Coeur D’Alene. Sa famille et ses amis l’ap­­pe­­laient tous par son surnom, « Wang », qui signi­­fie « petite prince » en coréen. Butler ne mesu­­rait guère qu’1 m 60, mais il était parti­­cu­­liè­­re­­ment intel­­li­gent. Il avait obtenu son diplôme avec mention à la pres­­ti­­gieuse école prépa­­ra­­toire Gonzaga, de Spokane, avant le reste de ses cama­­rades.

Cepen­­dant, au lieu d’al­­ler à l’uni­­ver­­sité, Butler eut une révé­­la­­tion qui ressem­­blait à peu près à celle de Nate. Après l’ob­­ten­­tion de son diplôme, il s’était lancé dans le trafic de drogue. Et tout comme Nate, il ne perdit pas de temps pour se fabriquer une image de gang­s­ter. Il roulait en ville au volant de son lowri­­der Eldo­­rado ’93 avec vitres tein­­tées et jantes custo­­mi­­sées, et prenait de plus en plus de cocaïne et d’OxyCon­­tin.

Avec un marché aussi minus­­cule que celui Coeur D’Alene, la confron­­ta­­tion était inévi­­table. Nate et Butler « avaient de nombreux clients en commun », déclare l’ins­­pec­­teur Morgan. Leurs deux terri­­toires se chevau­­chaient, et cela déclen­­cha le conflit entre les deux clans – ou comme le dit Topher : « C’est là que les choses ont commencé à dégé­­né­­rer. »

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Bren­­dan Butler

Butler fit circu­­ler l’info qu’il recher­­chait des « gros bras ». Par l’en­­tre­­mise d’amis, il fit la rencontre de Giovanni Mendiola, Gio pour les intimes, graphiste en deve­­nir et sans anté­­cé­­dents, âgé de trente-trois ans, munis des gros bras en ques­­tion. Ils se rencon­­trèrent à Coeur D’Alene et Butler lui fit savoir qu’il voulait braquer et tuer Nate et Scuzz. Mendiola accepta la mission pour 100 000  dollars. Quelques jours plus tard, Mendiola, son frère Eddie et deux autres hommes réser­­vèrent une chambre dans un hôtel Howard John­­son. Butler leur fit un premier paie­­ment de 5000  dollars et les accom­­pa­­gna au Kmart pour faire des emplettes. Ils ache­­tèrent des chaus­­sures, des panta­­lons, des gants et des coupe-vents – le tout en noir –, ainsi que des bâches pour se débar­­ras­­ser des corps. Butler leur four­­nit égale­­ment l’ar­­me­­ment : deux fusils d’as­­saut, un .357 Magnum, un pisto­­let 9 mm semi-auto­­ma­­tique et un pisto­­let Tech 9. Mendiola avait son propre couteau : il prévoyait de couper les doigts de Nate et Scuzz.

Un soir de juin 2002, alors que Butler avait orga­­nisé une « soirée alibi » pour ne pas être impliqué dans le meurtre, Mendiola et ses hommes péné­­trèrent de force chez Scuzz. Scuzz et sa copine, Crys­­tal Stone, n’en­­ten­­dirent rien jusqu’à ce qu’un groupe d’hommes armés, boucs et crânes rasés, défoncent la porte de leur chambre et se mettent à hurler dans un mélange curieux d’an­­glais et d’es­­pa­­gnol. Crys­­tal, qui était nue, fut ligo­­tée avec des colliers de serrage en plas­­tique blanc et bâillon­­née avec du scotch. Scuzz fut contraint de révé­­ler l’en­­droit où il planquait l’argent et la drogue. Après le braquage, les hommes lais­­sèrent Scuzz partir. Ils retour­­nèrent à Spokane, parta­­gèrent le butin avec Butler et plani­­fièrent leur retour sur les lieux pour finir le travail.

Pendant ce temps, la bande de Nate était sérieu­­se­­ment ébran­­lée. Personne ne savait quoi penser du cambrio­­lage, qui ne fit qu’ag­­gra­­ver la para­­noïa géné­­rale. « On ne savait pas que c’était Butler, me confie Topher, on pensait que c’était proba­­ble­­ment des gars qui n’étaient pas du coin. Il y a avait toutes sortes de rumeurs qui circu­­laient. » Le jour d’après le cambrio­­lage, Scuzz démé­­na­­gea et commença à dormir avec un Tech 9 sous l’oreiller.

Plus tard ce même été, Nate se cassa les deux bras dans un acci­dent de moto-cross et emmé­­na­­gea avec Buffy. « C’était une sale période, se souvient-elle. Nate avait les deux bras dans le plâtre et moi je récu­­pé­­rais de mon opéra­­tion. » Elle gonfle sa poitrine pour appuyer ses propos. « Et mon chat, Titty Bar Bob, est devenu accro aux anal­­gé­­siques après s’être cassé le dos. Il grim­­pait le long des murs pour les atteindre. Oui, c’était un été bizarre. »

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Giovanni Mendiola

À Spokane, Mendiola commençait à être sérieu­­se­­ment agacé par son client. Butler devait toujours payer l’avance conve­­nue et lui four­­nis­­sait de mauvaises infor­­ma­­tions. Il soute­­nait que Scuzz n’avait pas démé­­nagé (un simple contrôle prouva rapi­­de­­ment le contraire) et il ne donna à Mendiola qu’un dessin gros­­sier censé repré­­sen­­ter la maison de Nate.

Personne n’est vrai­­ment certain de ce qui se passa le 11 octobre, quand Mendiola et ses hommes se donnèrent rendez-vous avec Butler au terrain de camping, près de Hayden Lake. Butler voulait leur montrer un endroit où ils pour­­raient se débar­­ras­­ser des corps. Mais son petit manège de gang­sta aurait appa­­rem­­ment déplu au groupe de gang­s­ters – des vrais, eux. Selon la police, Mendiola s’en serait pris à Butler lors d’une dispute à propos de l’argent. Sous les regards pétri­­fiés de son frère et de ses acolytes, Mendiola se mit à étran­­gler le petit gars de vingt ans qui deman­­dait grâce. Mendiola ne relâ­­cha son étreinte que lorsque du sang commença à jaillir de sa bouche et de son nez. Une fois mort, Mendiola entailla la gorge de Butler à plusieurs reprises avec son couteau dans l’es­­poir d’ef­­fa­­cer toute empreinte digi­­tale. Les hommes aban­­don­­nèrent le corps de Butler dans les bois et se rendirent à l’une de ses planques, où ils déro­­bèrent 25 kilos de marijuana.

Un mois plus tard, un bûche­­ron décou­­vrit le corps de Butler. « Quand ils ont trouvé le corps, déclare l’ins­­pec­­teur Morgan, on s’est dit : “Merde ! C’est pas qu’une histoire de gamins qui fument et qui s’achètent des Esca­­lade et des bateaux : il y a un mort.” » Les enquê­­teurs retrou­­vèrent rapi­­de­­ment Mendiola grâce au numéro dégoté dans le télé­­phone de Butler – toute sa bande fût arrê­­tée en mars 2003. La police commença égale­­ment à surveiller la bande de Nate.

Quand ils eurent vent du meurtre, Nate et ses amis furent secoués. « Tout le monde soupçon­­nait tout le monde », dit Topher. Les choses avaient soudain pris une tour­­nure bien plus grave que ce à quoi il s’at­­ten­­dait. Il était aussi évident que le cadavre allait atti­­rer l’at­­ten­­tion sur eux, et ils commen­­cèrent à envi­­sa­­ger l’ar­­rêt des opéra­­tions. Il fallait soit tout arrê­­ter, soit quit­­ter la ville.

Pas de regret

« On s’est dit : “Ce mec, Butler, est mort. On s’est fait un paquet de fric jusqu’ici, donc main­­te­­nant soit on fait une pause, soit on arrête pour de bon”, se rappelle Scuzz. Nate louait une maison à San Diego, comme celles qu’on voit dans… C’est quoi cette putain d’émis­­sion ? The Real World. Neuf chambres, piscine inté­­rieu­­re… c’était génial. »

Tôt le matin, au mois d’avril 2003, le groupe s’est rassem­­blé chez Tim Hunt avec l’idée de mettre les voiles vers 6 h du matin. « On était tous à l’heure mais on est parti trop tard, dit Scuzz, il y en a un qui devait prépa­­rer ses affaires, un autre qui devait mettre ses motos à l’abri. Si on était parti à l’heure, je ne sais pas ce qu’il se serait passé. Mais au lieu de ça, on a attendu que tout le monde soit prêt comme une bande de camés, jusqu’à 9 h. Et c’est là que la descente a eu lieu. »

Après leur arres­­ta­­tion, les autres retour­­nèrent immé­­dia­­te­­ment leurs vestes.

La maison de Hunt faisait partie des sites surveillés. Lorsque les poli­­ciers virent le camion de démé­­na­­ge­­ment, ils déci­­dèrent de passer à l’ac­­tion. Ils saisirent des armes, de l’argent, de la marijuana et des ordi­­na­­teurs. Morgan passa le reste de l’été à cher­­cher des infor­­ma­­teurs et à monter un dossier à l’en­­contre de la bande. En novembre, sa divi­­sion, qui travaillait en colla­­bo­­ra­­tion avec le FBI, procéda à quatorze arres­­ta­­tions dont Scuzz, Topher, Hunt, Rhett Mayer et Buffy. Ils étaient accu­­sés d’un trafic d’au moins sept tonnes de B.C. Bud, dont la valeur s’éle­­vait à 38 millions de dollars.

Nate, qui était toujours en cavale, se rendit de lui-même aux auto­­ri­­tés. Pour sa défense, il embau­­cha Frank Ciku­­to­­vich, dont l’adresse élec­­tro­­nique commence par « FU DEA » (Fuck You DEA) et dont la carte profes­­sion­­nelle se déplie pour dévoi­­ler une pile de feuilles à rouler. Ciku­­to­­vich se rappelle leur réac­­tion quand il était entré dans le commis­­sa­­riat avec son client : « De leur point de vue, ils avaient arrêté un gros pois­­son du genre de Noriega, dit-il. Et Nate qui fait son entrée du haut de son mètre cinquante, dans son polo Izod qu’on aurait pu croire acheté par sa mère. Un peu comme Geraldo Rivera ouvrant le caveau d’Al Capone. Du genre : “C’est lui ?! C’est lui le cerveau de cette affaire à plusieurs millions de dollars ? Il a le look et les compé­­tences d’un livreur de pizza.” »

Nate avait promis à ses amis qu’il pren­­drait en charge les dépenses juri­­diques si les choses tour­­naient mal. Mais après leur arres­­ta­­tion, les autres retour­­nèrent immé­­dia­­te­­ment leurs vestes. « Tout le monde a balancé tout le monde, déclare Scuzz. S’ils te disent que tu vas prendre dix ans, tu te dis : “Je veux pas de cette merde, j’ai que dix-huit ans.” »

Lors du juge­­ment, en 2004, Nate fut dépeint comme un baron de la drogue à la tête d’un empire. Scuzz et Topher écopèrent tous deux de deux ans et demi. Les autres, pour la plupart, prirent pour trente à quarante-six mois. Nate plaida coupable pour cinq des cinquante-neuf chefs d’ac­­cu­­sa­­tion pour lesquels il était inculpé. Il fut condamné à douze ans, la peine mini­­male obli­­ga­­toire étant de dix ans sans possi­­bi­­lité de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle. Giovanni Mendiola, en revanche, plaida coupable pour le meurtre de Bren­­dan Butler et fut condamné à perpé­­tuité avec possi­­bi­­lité de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle après huit années.

Nate, en appel de son juge­­ment au moment du repor­­tage, a décliné toute demande d’in­­ter­­view. Juste avant son incar­­cé­­ra­­tion, il s’est briè­­ve­­ment entre­­tenu avec un jour­­na­­liste du Spokes­­man-Review à Spokane. Il a déclaré : « Je ne suis pas un tyran, je n’ai jamais donné d’ordres à personne. » Le jour­­na­­liste décrit Nate comme un garçon souriant, saluant de la main de l’autre coté de la vitre blin­­dée du parloir, avec « le sourire et les gestes fiévreux de quelqu’un venant de vivre une aven­­ture extra­­or­­di­­naire ».

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Impor­­tante saisie de canna­­bis
Police d’État de l’Idaho
Crédits : KHQ

Buffy fut incul­­pée pour posses­­sion de canna­­bis et mise en liberté surveillée. Une partie de sa peine consis­­tait à porter une clé autour du cou, censée lui rappe­­ler de se tenir à carreau. « C’est la clé de votre futur », a dit le juge. Buffy en a acheté quatre : une en or, une en or blanc, une à l’ef­­fi­­gie du lapin de Play­­boy, et une en or blanc truf­­fée de diamants. Elle a conservé un album conte­­nant des coupures de jour­­naux de l’époque du procès, agré­­menté de commen­­taires et de bulles de pensées. À côté de la photo prise par la police le jour de son arres­­ta­­tion, on peut lire par exemple : « Ce doit être mon jour de chance ! » Et à côté du gros-titre : « UN TRAFIQUANT D’HERBE CONDAMNÉ À 12 ANS »,  on peut peut lire dans une bulle : « L’homme idéal. »

Malgré tout, Buffy et Nate sont toujours en couple. Ils se parlent une fois par mois. Aujourd’­­hui, Buffy se dénude surtout au rythme de chan­­sons comme « Miss You », de Simple Plan, ou encore –  sa préfé­­rée –, « Wish You Were Here », de Pink Floyd.

Scuzz, pour sa part, a préféré le centre de redres­­se­­ment à la prison. Il purgeait sa peine dans un centre à Long Beach. Je l’ai rencon­­tré dans un fast-food Jack in the Box, à proxi­­mité du garage dans lequel il travaillait six jours par semaine. À travers les baies vitrées, on distingue au loin des montagnes brunâtres, ondu­­lant dans la chaleur infer­­nale du désert. Scuzz déteste son travail ainsi que le centre de redres­­se­­ment, mais il est toujours avec sa petite amie, Crys­­tal, qu’il décrit comme « une fille qui déchire », et il ajoute : « Elle a failli se faire tuer à cause de moi et pour­­tant, elle est toujours avec moi. »

« C’est marrant, ajoute-t-il, tout le monde me demande : “Est-ce que tu regrettes ce que tu as fait ?” Et la réponse est : “Putain, non !” Je veux dire, je me vois comme un entre­­pre­­neur qui a mal négo­­cié certaines choses. Mais à vingt-deux ans, j’ai fait plus de trucs que la plupart des gens n’en font en toute une vie. J’ai fait la fête comme un dingue, avec un paquet de femmes, j’ai fumé un paquet de weed… Tous ceux qui prétendent avoir des regrets sont des impos­­teurs. Ils disent ça pour faire plai­­sir aux gens. Moi, je m’en tape, j’ai pris mon pied. »

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Nate Norman et Jona­­than Daniel Brown
Le véri­­table Kid Canna­­bis et l’ac­­teur qui l’in­­carne dans le film éponyme
Crédits : Wing­­man Produc­­tions

[NdE : Débouté de son appel, Nate Norman a été condamné à douze années de réclu­­sion à la prison fédé­­rale de Safford, dans l’Ari­­zona. Il vit depuis décembre 2013 assi­­gné à rési­­dence dans sa maison de Coeur d’Alene, dans l’Idaho.]


Traduit par Florent Bahuaud d’après l’ar­­ticle « Kid Canna­­bis: The Wild Rise and Violent Fall of a Teenage Weed King­­pin », paru dans Rolling Stone.

Couver­­ture : Deux garçons fument de l’herbe.

Créa­­tion graphique par Ulyces.

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