par Mark Bowden | 28 mai 2015

Hors les murs

Hada­­fuh (Son but)

« Vous êtes une fontaine de volonté et une source de vie, l’es­­sence de la terre, les sabres du trépas, la pupille de l’œil et le batte­­ment de la paupière. Un peuple tel que vous ne peut qu’exis­­ter, avec l’aide de DieuAlors soyez ce que vous êtes, et tels que nous sommes déter­­mi­­nés à être. Lais­­sons s’avi­­lir tous les poltrons, tous ces porcs, tous ces traîtres et ces personnes déloyales ! » — Saddam Hussein, s’adres­­sant au peuple irakien le 17 juillet 2001. L’Irak est un pays qui remonte à l’An­­tiquité. On l’ap­­pelle le Pays des deux fleuves (le Tigre et l’Eu­­phrate), le pays des rois sumé­­riens, la Méso­­po­­ta­­mie ou encore Baby­­lone ; c’est un des berceaux de la civi­­li­­sa­­tion. Déam­­bu­­ler dans les rues de Bagdad procure un senti­­ment de conti­­nuité avec un passé fort loin­­tain, d’unité avec le défer­­le­­ment de l’his­­toire. La réno­­va­­tion et l’en­­tre­­tien des anciens palais est un projet en cours dans la ville. Un décret ordonne qu’une brique sur dix posée lors de la réno­­va­­tion d’un ancien palais soit marquée du nom de Saddam Hussein, ou bien d’une étoile à huit branches (chaque branche repré­­sen­­tant chacune des lettres qui composent son nom en arabe).

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Les mains de la victoire de Bagdad
Crédits : Heath Powell

En 1987, Enti­­fadh Qanbar fut affecté à la restau­­ra­­tion du palais de Bagdad, qui avait autre­­fois porté le nom de al-Zuhoor (le palais des Fleurs). Cons­­truit dans les années 1930 pour le roi Ghazi, il est rela­­ti­­ve­­ment petit et vrai­­ment ravis­­sant. Ce palais d’ins­­pi­­ra­­tion anglaise compor­­tait autre­­fois un laby­­rinthe de verdure très raffiné. Qanbar, un homme de petite taille, en bonne santé, aux cheveux noirs et au teint olivâtre, est ingé­­nieur de forma­­tion. Après avoir obtenu son diplôme, il a été contraint de servir dans l’ar­­mée pendant une période qui s’est avérée durer cinq ans, et a survécu au passage obligé d’un mois au front lors de la guerre avec l’Iran. Les travaux du palais avaient été suspen­­dus quelques années aupa­­ra­­vant, lorsque le consul­­tant britan­­nique travaillant sur le projet avait refusé de venir à Bagdad en raison de la guerre. L’une des premières tâches de Qanbar fut de super­­­vi­­ser la construc­­tion d’un haut mur de briques déco­­rées autour des terres du palais. Qanbar est un perfec­­tion­­niste, et comme le mur devait être tout autant déco­­ra­­tif que fonc­­tion­­nel, il prit soin de placer correc­­te­­ment chacune des briques. Un portail sophis­­tiqué avait déjà été construit face à la route prin­­ci­­pale, mais Qanbar n’avait pas encore construit les portions du mur qui devaient le joux­­ter, car les réno­­va­­tions du palais lui-même n’étaient pas encore finies, et de cette manière les engins de chan­­tier pouvaient circu­­ler libre­­ment dans la propriété sans risque d’en­­dom­­ma­­ger le portail. Un après-midi, vers cinq heures envi­­ron, alors qu’il se prépa­­rait à mettre un terme à ses travaux du jour, Qanbar vit s’ar­­rê­­ter sur le chan­­tier une Mercedes noire avec des rideaux aux fenêtres et des marche­­pieds faits sur mesure. Il sut immé­­dia­­te­­ment qui se trou­­vait à bord. Les Irakiens ordi­­naires n’étaient pas auto­­ri­­sés à conduire de telles voitures de luxe. Les voitures de ce style étaient conduites exclu­­si­­ve­­ment par la Himaya, la garde rappro­­chée de Saddam. Les portes s’ou­­vrirent et plusieurs gardes sortirent de la voiture. Ils portaient tous des uniformes vert foncé, des bérets noirs et des bottes de cuir bour­­gogne pour­­vues de ferme­­tures éclair. Ils avaient de grosses mous­­taches pareilles à celle de Saddam et portaient des kala­ch­­ni­­kovs. Qanbar, effrayé, leur trouva un air de robot, sans aucune trace de senti­­ments humains. Les gardes du corps étaient souvent venus visi­­ter le chan­­tier et semer le trouble. Une fois, après qu’une nouvelle dalle de béton eut été coulée et lissée, certains d’entre eux se mirent à sauter dessus, piéti­­nant tout un carré de leurs bottes rouges pour s’as­­su­­rer qu’au­­cune bombe ou aucun engin explo­­sif n’y fût caché. Une autre fois, un ouvrier ouvrit un paquet de ciga­­rettes et un petit morceau d’em­­bal­­lage en alumi­­nium s’en­­vola pour retom­­ber dans du béton qui venait tout juste d’être coulé. Un des gardes aperçut un éclat de métal et réagit comme si quelqu’un venait de lancer une grenade. Plusieurs d’entre eux se préci­­pi­­tèrent dans le béton pour récu­­pé­­rer le petit morceau métal­­lique. Furieux de décou­­vrir ce que c’était, et d’avoir ainsi été ridi­­cu­­li­­sés, ils traî­­nèrent l’ou­­vrier sur le côté et se mirent à le battre avec leurs armes. « J’ai travaillé toute ma vie ! » s’écria-t-il. Ils l’em­­me­­nèrent et personne ne le revit. Aussi, l’ar­­ri­­vée soudaine d’une Mercedes noire n’était pas de bon augure.


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Un palais de Saddam sur les rives de l’Eu­­phrate

« Qui est l’in­­gé­­nieur ici ? » demanda le chef des gardes du corps. Il parlait avec l’ac­cent mal dégrossi des habi­­tants de Tikrit, le même que celui de son chef. Qanbar fit un pas en avant et déclina son iden­­tité. Un des gardes nota son nom. Il n’y a rien de plus terrible que de voir la Himaya écrire le nom de quelqu’un. Dans un pays où règne la peur, le meilleur moyen de survivre est de se faire remarquer le moins possible. D’être invi­­sible. Même le succès peut être dange­­reux, car il vous fait vous distin­­guer des autres. Il rend les gens jaloux et suspi­­cieux. Il vous crée des enne­­mis qui, si l’oc­­ca­­sion se présente, pour­­raient atti­­rer sur vous l’at­­ten­­tion de la police. Le fait que l’État se trouve en posses­­sion de votre nom pour une raison autre que conven­­tion­­nelle (pour l’école, le permis de conduire, le service mili­­taire) est toujours dange­­reux. Les actions de l’État sont abso­­lu­­ment impré­­vi­­sibles, et on peut vous reti­­rer votre carrière, votre liberté, et jusqu’à votre vie. Qanbar sentit son cœur se serrer et sa bouche deve­­nir sèche. « Notre Grand Oncle vient de passer devant le chan­­tier, commença le chef, et il a demandé pourquoi ce portail a été installé alors que les deux murs qui doivent l’en­­tou­­rer ne sont pas encore construits. » Qanbar expliqua nerveu­­se­­ment que les murs étaient spéciaux, orne­­men­­taux, et que son équipe atten­­dait la fin pour les construire à cause des allées et venues des engins lourds. « Nous voulons en faire une construc­­tion impec­­cable », conclut-il. « Notre Grand Oncle va repas­­ser ici ce soir, dit le garde. Et lorsqu’il va passer, il faudra que ce soit terminé. » Qanbar fut abasourdi. « Mais comment puis-je faire cela ? » protesta-t-il. « Je ne sais pas, dit le garde, mais si tu ne le fais pas, tu t’ex­­poses à des ennuis. » Puis il ajouta quelque chose qui en disait long sur la gravité de la situa­­tion : « Et si tu ne le fais pas, c’est nous qui allons avoir des ennuis. Alors que peut-on faire pour aider ? »

Face au monde

Il n’y avait rien d’autre à faire que d’es­­sayer. Qanbar répar­­tit les hommes de Saddam pour qu’ils l’aident à rassem­­bler tous les membres de son équipe aussi vite que possible, que ce soit ceux qui n’étaient pas censés travailler ce jour-là ou ceux qui étaient déjà rentrés chez eux. Ils rassem­­blèrent rapi­­de­­ment un total de 200 ouvriers. Ils instal­­lèrent des projec­­teurs. Certains des gardes revinrent avec des camions équi­­pés de mitrailleuses sur le toit. Ils se garèrent le long du chan­­tier et sortirent des chaises, d’où ils obser­­vaient et pres­­saient les ouvriers qui mélan­­geaient du mortier et alignaient des briques, rangée après rangée. L’équipe termina à neuf heures et demie. Ils avaient accom­­pli en quatre heures ce qui d’or­­di­­naire aurait pris une semaine. La terreur les avait conduits à travailler plus vite et plus fort qu’ils n’au­­raient jamais cru pouvoir le faire. Qanbar et ses hommes étaient épui­­sés. Une heure plus tard, ils étaient encore en train de nettoyer le chan­­tier lorsque la Mercedes noire réap­­pa­­rut. Le chef des gardes du corps sortit de la voiture. « Notre Oncle vient de passer devant le chan­­tier, et il vous remer­­cie », dit-il. Les murs défi­­nissent le monde du tyran. Ils lui permettent de tenir ses enne­­mis à l’écart, mais ils le séparent aussi du peuple qu’il gouverne. Au bout d’un moment, il ne sait plus ce qu’il se passe à l’ex­­té­­rieur. Il perd la notion de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas – ou, dans le cas de Qanbar et de son mur, de ce qui est à la limite du possible. L’idée qu’il se fait de ce que son pouvoir peut accom­­plir et de sa propre impor­­tance le fait quasi­­ment vivre dans un monde imagi­­naire. ulyces-saddamhussein-05 À chaque fois que Saddam a échappé à la mort – lorsqu’il a survécu, avec une bles­­sure légère à la jambe, à la tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat du président irakien Abd al-Karim Qasim en 1949 ; lorsqu’il a échappé à la peine capi­­tale en 1964 pour sa parti­­ci­­pa­­tion à un soulè­­ve­­ment raté mené par le parti Baas ; lorsqu’il s’est retrouvé coincé derrière les lignes iraniennes pendant la guerre Iran-Irak ; lorsqu’il a survécu à des tenta­­tives de coups d’État ; lorsqu’il a réchappé du lâcher de bombes intel­­li­­gentes sur Bagdad en 1991 ; lorsqu’il a tenu malgré la révolte natio­­nale après la guerre du Golfe –, cela n’a fait que renfor­­cer sa convic­­tion que son chemin est divi­­ne­­ment tracé et que son destin n’est rien d’autre que la gran­­deur. Avec une vision du monde essen­­tiel­­le­­ment tribale et patriar­­cale, qui dit « destin » entend« sang ». Il a donc ordonné aux généa­­lo­­gistes de tracer un arbre de généa­­lo­­gique plau­­sible le reliant à Fatima, la fille du prophète Maho­­met. Saddam voit le prophète moins comme le porteur de la révé­­la­­tion divine que comme un précur­­seur poli­­tique, un grand diri­­geant qui a unifié les peuples et contri­­bué à l’épa­­nouis­­se­­ment du pouvoir et de la culture arabes. Ce lien de sang fabriqué de toutes pièces le liant à Maho­­met se trouve symbo­­lisé dans un exem­­plaire du Coran dont les 600 pages ont été copiées à la main et écrites avec le propre sang de Saddam, qui, pendant trois ans, le donnait demi-litre par demi-litre. Cet exem­­plaire se trouve désor­­mais exposé dans un musée de Bagdad.

Si Saddam a une reli­­gion, c’est une croyance en la supé­­rio­­rité de l’his­­toire et de la culture arabes –une tradi­­tion dont il est persuadé qu’elle va se rele­­ver et ébran­­ler le monde. Il possède une vision impé­­riale de la gran­­deur arabe, roman­­tique et constel­­lée de palais somp­­tueux, de sultans et de califes à la sagesse et la puis­­sance exem­­plaires. Sa vision de l’his­­toire n’a rien à voir avec le progrès, avec l’avan­­cée des connais­­sances, l’évo­­lu­­tion des droits et des liber­­tés indi­­vi­­duels, avec aucune des choses qui importent le plus aux yeux de la civi­­li­­sa­­tion occi­­den­­tale. Elle ne concerne rien d’autre que le pouvoir. Pour Saddam, la domi­­na­­tion mondiale actuelle par l’Oc­­ci­dent, et en parti­­cu­­lier par les États-Unis, est juste tran­­si­­toire. L’Amé­­rique est infi­­dèle et infé­­rieure. Il lui manque le riche héri­­tage antique de l’Irak et des autres nations arabes. Sa place au sommet des puis­­sances mondiales n’est qu’un soubre­­saut de l’his­­toire, une aber­­ra­­tion, une consé­quence de son avan­­ce­­ment tech­­no­­lo­­gique. Cela ne peut perdu­­rer. Dans son discours du 17 janvier 2002, pour célé­­brer le onzième anni­­ver­­saire du début de la guerre du Golfe, Saddam s’est expliqué ainsi : « Les Améri­­cains n’ont pas encore établi de civi­­li­­sa­­tion, au sens profond et exhaus­­tif où nous enten­­dons ce mot. Ce qu’ils ont établi est une métro­­pole de la force (…). Certaines personnes, y compris peut-être des Arabes et de nombreux musul­­mans, et plus encore de personnes dans ce vaste monde (…) ont consi­­déré l’as­­cen­­sion des États-Unis vers le sommet comme le dernier acte de l’his­­toire du monde, qui ne sera suivi d’au­­cun autre sommet, et pensent que plus personne ne tentera de gravir le sommet et de s’y asseoir confor­­ta­­ble­­ment. »

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Un AK-47 ayant appar­­tenu à Saddam Hussein

La pénin­­sule Arabique, que Saddam perçoit comme la source de la civi­­li­­sa­­tion, repren­­dra un jour posses­­sion de ce sommet. Lorsque ce jour vien­­dra, que ce soit de son vivant ou bien un, voire cinq siècles plus tard, son nom riva­­li­­sera avec ceux des grands noms de l’his­­toire. Saddam se voit comme un membre établi du panthéon des grands hommes : les conqué­­rants, les prophètes, les rois et les prési­­dents, les érudits, les poètes et les scien­­ti­­fiques. Peu importe qu’il comprenne ou non leur contri­­bu­­tion et leurs idées. Tout ce qui compte, c’est que ce sont eux dont l’His­­toire fera mémoire, et ce sont eux qu’elle hono­­rera pour leurs accom­­plis­­se­­ments. Dans un livre inti­­tulé Saddam’s Bomb­­ma­­ker (« Le faiseur de bombe de Saddam »), Khid­­hir Hamza, un scien­­ti­­fique spécia­­liste du nucléaire, se remé­­more sa première rencontre avec Saddam, à l’époque où le futur dicta­­teur était encore offi­­ciel­­le­­ment vice-président. Un nouvel ordi­­na­­teur venait d’être installé dans le labo­­ra­­toire de Hamza, et Saddam vint y jeter un rapide coup d’œil. Il montra peu d’in­­té­­rêt pour ledit ordi­­na­­teur. Son atten­­tion fut atti­­rée à la place par une série d’images que Hamza avait accro­­chées au mur, et qui repré­­sen­­taient des scien­­ti­­fiques célèbres, de Coper­­nic à Einstein. Hamza avait arra­­ché ces images dans des maga­­zines. « — Qu’est-ce que c’est ? demanda Saddam. — Monsieur, ce sont les plus grands scien­­ti­­fiques de l’His­­toire », lui répon­­dit Hamza. Saddam se mit alors en colère, se souvient Hamza. « Quelle insulte à leur mémoire ! Tous ces grands hommes, ces grands scien­­ti­­fiques ! Vous avez si peu de respect pour ces grands hommes que vous ne les avez même pas enca­­drés ? Vous ne pouvez pas les hono­­rer mieux que ça ? » Hamza trouva cette sortie irra­­tion­­nelle : la colère était dispro­­por­­tion­­née. Hamza l’in­­ter­­préta comme une manière pour Saddam de le tester, de le remettre à sa place. Mais Saddam avait l’air de prendre cela pour une offense person­­nelle.

Pour comprendre son accès de colère, il faut comprendre les affi­­ni­­tés qu’il ressent avec les grands hommes de l’His­­toire, et avec l’His­­toire elle-même. Manquer de respect à une image de Coper­­nic peut vouloir dire manquer de respect à Saddam. De quelle manière Saddam se consi­­dère-t-il comme un grand homme ? Saad al-Bazzaz, qui prit la fuite en 1992, a beau­­coup réflé­­chi à cette ques­­tion, à la fois à l’époque où il était rédac­­teur en chef d’un jour­­nal et produc­­teur de télé­­vi­­sion à Bagdad, et pendant les années qui s’en­­sui­­virent, lorsqu’il publiait un jour­­nal arabe à Londres. « J’ai besoin d’une feuille de papier et d’un stylo », m’a-t-il dit récem­­ment dans le hall d’en­­trée de l’hô­­tel Claridge. Sur une table basse, il a bien aplati la feuille, il a testé le stylo, puis a tracé une ligne au milieu du papier. « Il faut que vous compre­­niez, m’a-t-il expliqué, que le compor­­te­­ment quoti­­dien résulte simple­­ment de la menta­­lité. La plupart des gens diront que ce qui divise prin­­ci­­pa­­le­­ment la société irakienne est une querelle sectaire, entre les musul­­mans sunnites et les chiites. Mais la frac­­ture n’a rien à voir avec la reli­­gion : elle se situe dans l’op­­po­­si­­tion entre la menta­­lité des villages et la menta­­lité des villes. Tenez, voici un village. »

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Les armes de Saddam Hussein
Crédits

Sur la moitié droite de la page, al-Bazzaz a tracé un V, et en dessous il a dessiné un ensemble de petits carrés déta­­chés les uns des autres. « Ça, ce sont des maisons ou des tentes. Vous remarquez qu’il y a des espaces entre elles. C’est parce que, dans les villages, chaque famille a sa propre maison, et les maisons sont parfois éloi­­gnées les unes des autres de plusieurs kilo­­mètres. Elles sont auto­­nomes. Les gens se nour­­rissent de ce qu’ils cultivent, et ils fabriquent leurs propres vête­­ments. Ceux qui gran­­dissent dans les villages s’ef­­frayent d’un rien. La loi n’est pas vrai­­ment respec­­tée et il n’y a pas de véri­­table société civile. Chaque famille a peur de l’autre, et elles ont toutes peur des étran­­gers. C’est la menta­­lité tribale. La seule loyauté qu’ils connaissent est celle qu’ils doivent à leur propre famille, à leur propre village. Chacune des familles est diri­­gée par un patriarche, et le village est dirigé par le plus fort d’entre eux. Cette loyauté à la tribu passe avant tout. Rien d’autre que le pouvoir n’a de valeur. On peut mentir, tricher, voler et même tuer sans aucun problème du moment que l’on reste un fils loyal envers son village ou sa tribu. Pour ces gens-là, la poli­­tique est un jeu sanglant, et elle se résume à accé­­der au pouvoir ou à le déte­­nir. » Du côté gauche de la feuille, en haut, al-Bazzaz a écrit le mot « ville ». En-dessous, il a dessiné une ligne de carrés adja­­cents. Et encore en-dessous, il a dessiné une autre ligne, puis une autre. « A la ville, les anciens liens tribaux sont oubliés. Tous les gens vivent à côté les uns des autres. L’État repré­­sente une grande partie de la vie de chacun. Les gens ont un travail, ils achètent leur nour­­ri­­ture et leurs vête­­ments sur des marchés et dans des maga­­sins. Il y a des lois, la police, des tribu­­naux et des écoles. Les gens des villes perdent leur peur de l’étran­­ger, et s’in­­té­­ressent aux choses qui leur sont incon­­nues. La vie en ville dépend de la coopé­­ra­­tion, de réseaux sociaux sophis­­tiqués. La poli­­tique publique repose sur un inté­­rêt person­­nel mutua­­lisé. Vous ne pouvez parve­­nir à rien sans coopé­­rer avec les autres, donc la poli­­tique en ville devient l’art du compro­­mis et du parte­­na­­riat. Le but ultime de la poli­­tique devient la coopé­­ra­­tion, la commu­­nauté, et le main­­tien de la paix. Par défi­­ni­­tion, la poli­­tique en ville devient non violente. Ce n’est pas sur le sang que repose la poli­­tique urbaine, c’est sur la loi. »

Le patriarche

Aux yeux d’al-Bazzaz, Saddam incarne la menta­­lité tribale. « C’est l’es­­sence même du patriarche irakien, du chef de village qui s’est emparé d’une nation, explique-t-il. Du fait d’être arrivé si loin, il se sent consa­­cré par le destin. Chaque chose qu’il fait est, par défi­­ni­­tion même, la chose à faire. Le Ciel l’a choisi pour diri­­ger. Dans sa vie, il a été maintes fois sauvé par Dieu, et chacune de ces occa­­sions l’a conforté dans la certi­­tude de sa desti­­née. Ces dernières années, il a commencé à utili­­ser des passages et des cita­­tions du Coran dans ses discours, prononçant les mots comme s’ils étaient les siens. Dans le Coran, Allah dit : “Si tu Me remer­­cies, je Te donne­­rai plus.” Dans les années 1990, Saddam passait à la télé­­vi­­sion alors qu’il décer­­nait des récom­­penses à des offi­­ciers mili­­taires, et on l’en­­ten­­dit dire : “Si tu me remer­­cies, je te donne­­rai plus.” Il ne croit plus être une personne ordi­­naire. À cause de cela, le dialogue avec lui est impos­­sible. Il n’ar­­rive pas à comprendre pourquoi on auto­­ri­­se­­rait des jour­­na­­listes à le critiquer. Comment peuvent-ils critiquer le père de la tribu ? Dans son esprit, il s’agit là de quelque chose d’inac­­cep­­table. Pour lui, tout est dans la force. Auto­­ri­­ser la critique ou les opinions diver­­gentes, négo­­cier, faire des compro­­mis, se plier à la loi ou à des procé­­dures offi­­cielles – tout cela n’est qu’un signe de faiblesse. » Bien sûr, Saddam n’est pas le seul à admi­­rer la saga des films du Parrain. Il ne peut qu’ai­­mer ce genre de films (ils figurent aussi parmi les préfé­­rés du Colom­­bien Pablo Esco­­bar, le magnat de la cocaïne).

À première vue, c’est un conte patriar­­cal clas­­sique. Don Vito Corleone construit son empire crimi­­nel à partir de rien, avec pour moti­­va­­tion première l’amour de sa famille. Il voit que le monde autour de lui est vicieux et corrompu, aussi le prend-t-il au jeu de sa propre cruauté et se nour­­rit de ses vices en créant ce qui semble être un refuge pour lui et pour ses proches, leur procu­­rant argent et sécu­­rité. On est attiré par sa déter­­mi­­na­­tion, son intel­­li­­gence subtile et sa loyauté sans faille à un ancien code d’hon­­neur dans un monde qui change – tout aussi impi­­toyable que ce code puisse paraître avec un regard moderne. Le Parrain souffre énor­­mé­­ment, mais meurt sans conteste en homme accom­­pli, alors qu’il est en train de jouer gaie­­ment dans son jardin avec son petit-fils. Le sens plus profond de ces films semble toute­­fois échap­­per à Saddam. La saga du Parrain raconte en réalité davan­­tage l’his­­toire de Michael Corleone que celle de son père, et le message que trans­­met le film n’est pas un message heureux. La loyauté obses­­sion­­nelle de Michael à son père et à sa famille, à un code d’hon­­neur d’une autre époque le mène à détruire même les choses qu’il est censé proté­­ger. À la fin, la famille de Michael est déchi­­rée par la tragé­­die et la haine. Il fait assas­­si­­ner son propre frère, faisant primer la loyauté au code sur la loyauté à la famille. Michael devient une figure tragique, isolée et détes­­tée, prise au piège de son propre pouvoir. Il ressemble beau­­coup en cela à Saddam. ulyces-saddamhussein-18

Dans l’autre film favori de Saddam, Le Vieil homme et la mer, le vieil homme, incarné par Spen­­cer Tracy, attrape un gros pois­­son et se bat seul dans son esquif pour le récu­­pé­­rer dans son bateau. Il est aisé de comprendre pourquoi Saddam n’a pu qu’être inspiré par la vision de ce pêcheur soli­­taire, perdu au milieu de l’im­­men­­sité de l’océan et se battant pour rame­­ner ce pois­­son incroyable. « Je vais lui montrer ce qu’un homme peut faire et ce qu’un homme peut endu­­rer », dit le vieil homme. Il finit par réus­­sir, mais le pois­­son est trop gros pour la chaloupe, et il se fait dévo­­rer par des requins avant que l’homme ne puisse exhi­­ber son trophée. Le vieil homme retourne à sa cabane avec les mains qui saignent, pleines de coupures, épuisé mais content de savoir qu’il est celui qui l’a emporté. Il serait facile pour Saddam de s’iden­­ti­­fier à ce vieil homme. À moins qu’il ne soit le pois­­son ? Dans le film, il exécute des sauts miri­­fiques dans l’eau, créa­­ture splen­­dide, sauvage et dange­­reuse, à la taille et à la force inéga­­lées. Il a beau être pris à l’ha­­meçon, il refuse d’ac­­cep­­ter son destin. « Jamais de ma vie je n’ai attrapé un pois­­son aussi fort, ou un pois­­son qui se comporte de manière aussi étrange », s’ex­­clame le vieil homme. Plus tard, il affirme : « La panique n’a pas sa place dans cette bataille. » Saddam pense qu’il est un grand diri­­geant, natu­­rel­­le­­ment, du genre de ceux que le monde n’a pas connu depuis treize siècles. Il perdra peut-être la bataille de son vivant, mais il est convaincu que son courage et sa vision vont inspi­­rer une légende qui brillera de mille feux dans un monde à venir dont le noyau dur sera les Arabes. Même lorsque Saddam s’ex­­ta­­sie sur la riche histoire de la pénin­­sule Arabique, il recon­­naît la nette supé­­rio­­rité de l’Oc­­ci­dent dans deux domaines. Le premier est la tech­­no­­lo­­gie de l’ar­­me­­ment, d’où ses efforts pour impor­­ter de l’ar­­me­­ment mili­­taire avancé et pour déve­­lop­­per des armes de destruc­­tion massive. Le second est l’art d’ac­­cé­­der au pouvoir et de le conser­­ver. Il est devenu le disciple d’un des diri­­geants les plus tyran­­niques de l’his­­toire : Joseph Staline.

La biogra­­phie de Saïd Aburish, Saddam Hussein: The Poli­­tics of Revenge (Le vrai Saddam Hussein, paru en 2004 aux éditions Saint-Simon), raconte la rencontre en 1979 entre Saddam et l’homme poli­­tique kurde Mahmoud Othman. C’était une entre­­vue mati­­nale, et Saddam avait reçu Othman dans un petit bureau de l’un de ses palais. Othman eut l’im­­pres­­sion que Saddam avait dormi dans son bureau la nuit précé­­dente. Il y avait un petit lit de camp dans un coin, et le président le reçut en peignoir. « À côté du lit, se souvient Othman, il y avait plus de douze paires de chaus­­sures très coûteuses. Et le reste du bureau n’était consti­­tué que d’une petite biblio­­thèque de livres portant sur un seul homme, Staline. On aurait pu dire qu’il dormait avec le dicta­­teur russe. » Dans les villages d’Irak, le patriarche n’a qu’un seul but : étendre le pouvoir de sa famille et le défendre. C’est la seule chose qui importe dans ce vaste monde plein de traî­­trises. Lorsque Saddam reçut les pleins pouvoirs, il restait encore des intel­­lec­­tuels irakiens qui plaçaient leurs espoirs en lui. Au départ, ils acce­­ptèrent sa tyran­­nie, la jugeant inévi­­table, la consi­­dé­­rant peut-être même comme un relais néces­­saire vers un gouver­­ne­­ment plus inclu­­sif et ils crurent, comme beau­­coup en Occi­dent, que sa pers­­pec­­tive se voulait avant tout moderne. Ils furent progres­­si­­ve­­ment déçus sur ce point.

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Le tyran durant la guerre Iran-Irak

En septembre 1979, Saddam assista à une confé­­rence des pays non-alignés à Cuba, où il se lia d’ami­­tié avec Fidel Castro, qui le four­­nit d’ailleurs toujours en cigares. Saddam se rendit au rassem­­ble­­ment en compa­­gnie de Salah Omar al-Ali, qui était à l’époque l’am­­bas­­sa­­deur irakien aux Nations Unies, poste qu’il avait accepté après avoir vécu long­­temps à l’étran­­ger en tant qu’am­­bas­­sa­­deur. Saddam et lui rencon­­trèrent ensemble le nouveau ministre des affaires étran­­gères de l’Iran. Quatre ans plus tôt, Saddam avait fait une conces­­sion surprise au Chah d’Iran, qui devait bien­­tôt être renversé, en parve­­nant à un accord sur la navi­­ga­­tion dans le Chatt-el-Arab, un détroit d’une centaine de kilo­­mètres formé par la confluence du Tigre et de l’Eu­­phrate lorsqu’ils se jettent dans le golfe Persique. Depuis long­­temps les deux pays se dispu­­taient le détroit. En 1979, alors que le Chah parcou­­rait le monde à la recherche d’un trai­­te­­ment contre son cancer, et que le pouvoir repo­­sait dans les mains de l’Aya­­tol­­lah Khomeini (que Saddam avait banni d’Irak l’an­­née précé­­dente sans autre forme de procès), les rela­­tions entre les deux pays étaient de nouveau tendues, et les eaux du Chatt-el-Arab étaient un point conflic­­tuel poten­­tiel. Les deux pays reven­­diquaient encore la propriété de deux petites îles dans le détroit, qui étaient alors contrô­­lées par l’Iran. Mais al-Ali fut surpris du ton des discus­­sions à Cuba. Les repré­­sen­­tants iraniens étaient tout parti­­cu­­liè­­re­­ment agréables, et Saddam semblait d’ex­­cel­­lente humeur. Après la rencontre, al-Ali alla se prome­­ner avec Saddam dans un jardin à l’ex­­té­­rieur de la salle de confé­­rence. Ils s’as­­sirent sur un banc tandis que Saddam s’al­­lu­­mait un gros cigare. « — Eh bien, Salah, je vois que tu es en train de penser à quelque chose, dit Saddam. À quoi donc penses-tu ? — Je pense à la réunion que nous venons d’avoir, monsieur le président. Je suis très content. Je suis très content de voir que ces petits problèmes vont se résoudre. Je suis telle­­ment content qu’ils aient profité de cette occa­­sion de vous rencon­­trer, vous, et non pas un de vos ministres, car, du fait de votre présence, nous pouvons éviter d’autres problèmes avec eux. Nous sommes voisins. Nous sommes pauvres. Nous n’avons pas besoin d’une autre guerre. Nous avons besoin de recons­­truire nos pays, et non de les démo­­lir. »

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Hussein bran­­dit une cara­­bine Ruger M77

Saddam resta silen­­cieux pendant un moment, tirant sur son cigare de manière pensive. « — Salah, depuis combien de temps à présent es-tu diplo­­mate ? demanda-t-il. — Envi­­ron dix ans. — Est-ce que tu réalises, Salah, à quel point tu as changé ? — Comment cela, monsieur le président ? — Comment devrions-nous résoudre nos problèmes avec l’Iran ? L’Iran nous a pris nos terres. Ils contrôlent le Chatt-al-Arab, notre grand fleuve. Comment des réunions et des discus­­sions peuvent-elles résoudre un problème de cette ampleur ? — Sais-tu pourquoi ils ont décidé de nous rencon­­trer ici, Salah ? Ils sont en posi­­tion de faiblesse, voilà pourquoi ils discutent avec nous. S’ils étaient en posi­­tion de force, il n’y aurait pas besoin de discu­­ter. Cela nous donne une véri­­table occa­­sion, une occa­­sion qui ne se présente qu’une fois par siècle. Nous avons là une occa­­sion de reconqué­­rir nos terri­­toires et de reprendre le contrôle de notre fleuve. » C’est à ce moment-là qu’al-Ali réalisa que Saddam avait dupé les Iraniens, et que l’Irak allait entrer en guerre. Saddam n’était abso­­lu­­ment pas inté­­ressé par la diplo­­ma­­tie. Pour lui, gouver­­ner un pays n’était qu’un jeu dont le but était de déjouer les plans enne­­mis. Une personne comme al-Ali était là pour faire bonne figure, pour aider à évaluer la situa­­tion, pour cher­­cher des ouver­­tures et pour berner les enne­­mis en leur procu­­rant une sensa­­tion de sécu­­rité tota­­le­­ment truquée. Moins d’un an plus tard, la guerre Iran-Irak avait commencé. Elle devait se solder de manière épou­­van­­table, huit ans plus tard, par la mort de centaines de milliers d’Ira­­niens et d’Ira­­kiens. Quiconque visi­­tait Bagdad l’an­­née après la fin de la guerre consta­­tait qu’il manquait un membre à un homme sur deux rencon­­tré dans la rue. Le pays avait été dévasté. La guerre avait coûté des milliards à l’Irak. Saddam se vantait d’avoir repris le contrôle du Chatt-al-Arab. Malgré les pertes colos­­sales, la victoire lui tour­­nait la tête. L’an­­née 1987 vit son armée, gonflée par le service mili­­taire obli­­ga­­toire et les arme­­ments occi­­den­­taux modernes, deve­­nir la quatrième plus impor­­tante du monde. Il possé­­dait un arse­­nal de missiles Scud, un programme d’ar­­me­­ment nucléaire sophis­­tiqué en plein essor, et des armes biolo­­giques et chimiques en déve­­lop­­pe­­ment. Il se mit immé­­dia­­te­­ment à rêver d’autres conquêtes.

La débâcle

L’in­­va­­sion du Koweït par Saddam, en août 1990, fut l’une des plus gros­­sières erreurs de stra­­té­­gie mili­­taire de l’his­­toire moderne. Elle n’était que le pur produit de sa méga­­lo­­ma­­nie. Enhardi par sa « victoire » sur l’Iran, Saddam avait commencé à plani­­fier d’autres projets irréa­­listes. Il annonça qu’il allait faire construire un métro d’en­­ver­­gure inter­­­na­­tio­­nale à Bagdad, projet de plusieurs milliards de dollars, puis proclama qu’il allait faire construire en même temps un système ferro­­viaire à la pointe du progrès censé couvrir tout le pays. Aucun de ces deux projets ne sortit de terre. Saddam n’avait pas l’argent pour. Ce qu’il avait, en revanche, c’était une armée de plus d’un million de soldats désœu­­vrés – c’est-à-dire qu’il avait large­­ment assez d’hommes pour enva­­hir son voisin le Koweït, qui possé­­dait de riches gise­­ments de pétrole. Il fit le pari que le monde ne s’en soucie­­rait guère, et c’est là qu’il fit erreur. Trois jours après que Saddam se fût emparé du minus­­cule royaume, le président améri­­cain George Bush annonçait : « Cela ne passera pas », et commençait à rassem­­bler l’une des plus grandes forces mili­­taires jamais réunies dans la région. ulyces-saddamhussein-07 Vers la fin de l’an­­née 1990 et le début de l’an­­née 1991, Ismail Hussain était en train d’at­­tendre la contre-attaque améri­­caine dans le désert koweïti. C’est un homme petit et trapu, un chan­­teur, un musi­­cien et un compo­­si­­teur. Pendant toute la période où on le força à porter un uniforme, il savait qu’il n’était pas à sa place. Bien que certains des hommes de son unité fussent de bons soldats, aucun d’entre eux ne pensait être à sa place au Koweït. Ils espé­­raient ne pas avoir à se battre. Ils savaient tous que les États-Unis avaient plus de soldats, plus de provi­­sions et de meilleures armes. Saddam allait sûre­­ment parve­­nir à un accord pour sauver la face, et ses troupes pour­­raient se reti­­rer paci­­fique­­ment. Ils atten­­dirent – long­­temps – que cela se produise, et lorsque le bruit qu’ils allaient devoir se battre se répan­­dit, Hussain se vit déjà mort. C’était sans espoir : il anti­­ci­­pait la mort partout. Si vous vous diri­­giez vers les lignes améri­­caines, vous vous faisiez abattre. Si vous restiez à décou­­vert, ils vous faisaient sauter. Si vous creu­­siez un trou et vous y enter­­riez, les bombes anti-bunker améri­­caines mélan­­geaient vos restes à du sable. Si vous couriez, vos propres comman­­dants vous tuaient – parce qu’ils étaient eux-mêmes exécu­­tés si leurs hommes s’en­­fuyaient. Si un homme était tué alors qu’il était en train de s’échap­­per, on marquait son cercueil du mot jaban (« lâche »). On salis­­sait sa mémoire, on fuyait sa famille. Celle-ci ne rece­­vait aucune pension de l’État, ne béné­­fi­­ciait d’au­­cune école secon­­daire pour ses enfants. « Jaban » était une marque qui enta­­chait la famille pour des géné­­ra­­tions et des géné­­ra­­tions. Il n’y avait aucun moyen d’y échap­­per. Certaines choses sont pires que de rester avec ses amis et d’at­­tendre la mort. L’unité de Hussain manœu­­vrait un canon anti­aé­­rien. Il ne vit même pas l’avion de combat à réac­­tion qui lui valut d’être amputé d’une jambe.

Pour quiconque dans l’ar­­mée irakienne, depuis les conscrits comme Hussain jusqu’aux géné­­raux-en-chef de Saddam, il était évident qu’ils ne pouvaient résis­­ter face à une telle force. Saddam, lui, ne voyait pas les choses ainsi. Al-Bazzaz se souvient d’avoir été choqué par ceci : « Nous avons eu la plus horrible des réunions le 14 janvier 1991, tout juste deux jours avant l’of­­fen­­sive alliée, me dit-il. Saddam venait de rencon­­trer le secré­­taire géné­­ral des Nations Unies, qui était venu à la dernière minute pour essayer de négo­­cier une réso­­lu­­tion paci­­fique. Cela faisait plus de deux heures et demie qu’ils étaient en réunion, les gens avaient donc grand espoir qu’ils soient parve­­nus à une réso­­lu­­tion. Au lieu de quoi Saddam est sorti pour s’adres­­ser à nous, et il était clair qu’il allait passer à côté de cette dernière occa­­sion. Il nous a dit : “N’ayez pas peur. Je vois les portes de Jéru­­sa­­lem s’ou­­vrir devant moi.” Là, j’ai pensé : mais c’est quoi ces conne­­ries ? Bagdad est sur le point d’être détruite par cet épou­­van­­table cata­­clysme, et il est là à nous parler de son ambi­­tion de libé­­rer la Pales­­tine ? » Wafic Sama­­rai se trou­­vait dans une posi­­tion parti­­cu­­liè­­re­­ment déli­­cate. Comment peut-on être respon­­sable des services secrets pour un tyran qui ne souhaite pas entendre la vérité ? D’un côté, si vous lui dites la vérité et qu’elle vient contre­­dire son senti­­ment d’in­­failli­­bi­­lité, vous vous expo­­sez à des problèmes. D’un autre, si vous ne lui dites que ce qu’il veut entendre, le temps va impa­­ra­­ble­­ment finir par dévoi­­ler vos mensonges, et vous allez avoir des problèmes. Sama­­rai était offi­­cier mili­­taire de carrière. Il avait conseillé Saddam tout au long de la longue guerre avec l’Iran, et il avait pu le voir affi­­ner et sophis­­tiquer sa compré­­hen­­sion de la termi­­no­­lo­­gie mili­­taire, de l’ar­­me­­ment, de la stra­­té­­gie et de la tactique. Mais la vision de Saddam était obscur­­cie par une très grande propen­­sion à prendre ses rêves pour des réali­­tés – un travers fort répandu chez les géné­­raux amateurs. Si Saddam voulait que quelque chose se produise, il croyait qu’il lui suffi­­sait de vouloir que cela se produise. Sama­­rai amas­­sait un flux régu­­lier de rapports secrets sur les États-Unis et leurs alliés qui rassem­­blaient une armée de près d’un million de soldats au Koweït, une flotte aérienne bien au-delà de ce que les Irakiens pouvaient rassem­­bler, ainsi que de l’ar­­tille­­rie, des missiles, des tanks et d’autres véhi­­cules blin­­dés qui possé­­daient des décen­­nies d’avance sur l’ar­­se­­nal irakien. Les Améri­­cains ne dissi­­mu­­lèrent pas ces armes. Ils voulaient que Saddam comprenne exac­­te­­ment ce à quoi il était confronté.

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Des tanks améri­­cains en mission lors de l’opé­­ra­­tion Tempête du désert
Crédits : US Navy

Toute­­fois, Saddam refusa de se lais­­ser inti­­mi­­der. Il avait un plan, qu’il exposa à Sama­­rai et à ses autres géné­­raux lors d’une réunion à Basra des semaines avant le début de l’of­­fen­­sive améri­­caine. Il proposa de captu­­rer des soldats améri­­cains et de les atta­­cher sur les tanks irakiens, afin d’en faire des boucliers humains. « Les Améri­­cains n’ou­­vri­­ront jamais le feu sur leurs propres soldats », triom­­pha-t-il, comme si une telle sensi­­ble­­rie était leur talon d’Achille. Il fallait comprendre par là qu’il n’au­­rait, lui, aucun scru­­pule à le faire. Pendant les combats, jura-t-il, des milliers de prison­­niers enne­­mis seraient captu­­rés unique­­ment dans ce but. Puis ses troupes roule­­raient, sans rencon­­trer d’op­­po­­si­­tion, vers l’est de l’Ara­­bie Saou­­dite, forçant les Alliés à battre en retraite. En tout cas, tel était son plan. Sama­­rai savait qu’il s’agis­­sait tout bonne­­ment d’une vision déli­­rante. Comment les Irakiens étaient-ils censés captu­­rer des milliers de soldats améri­­cains ? Personne ne pouvait s’ap­­pro­­cher des posi­­tions améri­­caines, surtout en nombre, sans être décou­­vert et abattu. Dans le cas extrême où cela aurait été possible, l’idée même d’uti­­li­­ser des soldats comme boucliers humains était répu­­gnante, et allait à l’en­­contre de toutes les lois et de tous les accords inter­­­na­­tio­­naux. Qui savait comment les Améri­­cains réagi­­raient à une telle exac­­tion ? Iraient-ils jusqu’à bombar­­der Bagdad avec une arme nucléaire ? Le plan de Saddam était grotesque. Mais aucun des géné­­raux, y compris Sama­­rai, ne pipa mot. Tous opinèrent conscien­­cieu­­se­­ment du chef et prirent des notes. Remettre en cause la gran­­diose stra­­té­­gie du Grand Oncle aurait signi­­fié faire place au doute, à la crainte et à la lâcheté. Cela aurait aussi pu signi­­fier la rétro­­gra­­da­­tion ou la mort. Malgré tout, en tant que respon­­sable des services secrets, Sama­­rai se sentit obligé de dire la vérité à Saddam.

Tard dans l’après-midi du 14 janvier, le géné­­ral se présenta au rapport pour une réunion dans le bureau de Saddam au palais répu­­bli­­cain. Vêtu d’un costume noir bien taillé, le président était assis derrière son bureau. Sama­­rai déglu­­tit avec peine et livra son triste bilan : il allait être très diffi­­cile de résis­­ter face à l’as­­saut qui les atten­­dait ; aucun soldat ennemi n’avait été capturé, et il était fort peu probable que cela se produise. Il n’y avait aucun moyen de défense contre le nombre et la variété des armes déployées contre les troupes irakiennes. Saddam avait refusé tous les conseils mili­­taires précé­­dents lui disant de reti­­rer le gros de ses forces du Koweït et de les repla­­cer à la fron­­tière irakienne, où elles auraient pu être plus effi­­caces. Désor­­mais, elles étaient dissé­­mi­­nées de manière telle­­ment éparse dans le désert qu’il en restait très peu pour empê­­cher les Améri­­cains de marcher direc­­te­­ment sur Bagdad même. Sama­­rai avait des preuves détaillées à l’ap­­pui : des clichés, des repor­­tages, des chiffres. Les Irakiens ne pouvaient s’at­­tendre à rien d’autre qu’à une défaite rapide, et au risque que l’Iran ne tire profit de leur faiblesse en enva­­his­­sant le pays par le nord. Saddam écouta patiem­­ment cette lita­­nie annonçant un désastre immi­nent. « S’agit-il là de vos opinions person­­nelles ou bien est-ce que ce sont les faits ? » demanda-t-il. Sama­­rai avait présenté de nombreux faits dans son rapport, mais il concéda qu’une partie de ce qu’il rappor­­tait n’était que des hypo­­thèses qu’il avançait.

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Les décombres d’une caserne améri­­caine
Après un bombar­­de­­ment des forces irakiennes
Crédits : US Army

« Main­­te­­nant, je vais vous donner mon opinion », énonça Saddam calme­­ment et avec beau­­coup d’as­­su­­rance. « L’Iran n’in­­ter­­vien­­dra jamais. Nos forces livre­­ront plus de batailles que vous ne le croyez. Elles peuvent creu­­ser des bunkers et résis­­ter aux attaques aériennes de l’Amé­­rique. Elles vont se battre pendant long­­temps, et il y aura des victimes des deux côtés. La seule diffé­­rence, c’est que nous sommes prêts à accep­­ter les victimes, ce qui n’est pas le cas des Améri­­cains. Les Améri­­cains sont faibles. Ils n’ac­­cep­­te­­ront pas de perdre un grand nombre de leurs soldats. » Sama­­rai fut sidéré. Mais il pensa avoir fait son devoir. Saddam ne pour­­rait pas se plaindre plus tard que son respon­­sable des services secrets l’avait induit en erreur. Les deux hommes restèrent assis, silen­­cieux, pendant quelques instants. Sama­­rai sentait la menace améri­­caine peser lour­­de­­ment sur ses épaules. Il n’y avait rien à faire. À la surprise de Sama­­rai, Saddam n’eut pas l’air d’être en colère contre lui parce qu’il lui avait annoncé une si mauvaise nouvelle. En fait, il se montra recon­­nais­­sant à Sama­­rai de la lui avoir annoncé de but en blanc. « Je vous fais confiance, et c’est votre opinion, dit-il. Vous êtes une personne de confiance, une personne hono­­rable. » Les attaques aériennes massives commen­­cèrent trois jours plus tard.

Cinq semaines après cela, le 24 février, l’of­­fen­­sive terrestre débuta et les troupes de Saddam eurent tôt fait de se rendre ou de s’en­­fuir. Des milliers de soldats se retrou­­vèrent bloqués dans un endroit appelé la crête de Mutla alors qu’ils tentaient de retra­­ver­­ser la fron­­tière vers l’Irak ; la plupart moururent carbo­­ni­­sés dans leur véhi­­cule. Il n’y eut pas d’in­­va­­sion de l’Iran, mais à part cela la guerre se déroula exac­­te­­ment comme Sama­­rai l’avait prédit. Dans les jours qui suivirent cette déroute, Sama­­rai fut de nouveau convoqué pour rencon­­trer Saddam. Le Président travaillait depuis un bureau secret. Il démé­­na­­geait de maison en maison dans les banlieues de Bagdad, réqui­­si­­tion­­nant des demeures au hasard afin d’évi­­ter de dormir là où des bombes intel­­li­­gentes améri­­caines pouvaient tomber. Toute­­fois, Sama­­rai lui trouva un air non seule­­ment impas­­sible mais surtout remonté par toute cette exci­­ta­­tion. « — Quelle est votre évalua­­tion, géné­­ral ? lui demanda Saddam. — Je crois que c’est la plus grande défaite de l’his­­toire mili­­taire, lui répon­­dit Sama­­rai. — Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? — C’est pire que la défaite de Khor­­ram­­shahr [une des pires pertes irakiennes pendant la guerre contre l’Iran, dont les victimes irakiennes se comp­­taient par dizaines de milliers]. » Saddam commença par ne rien dire. Sama­­rai savait que le président n’était pas stupide. Il avait sûre­­ment vu ce que tous les autres avaient vu : ses troupes qui se rendaient en masse, le massacre de la crête de Mutla, l’état de dévas­­ta­­tion du pays après la campagne de bombar­­de­­ments améri­­cai­­ne… Mais même si Saddam était d’ac­­cord avec le bilan du géné­­ral, il ne put se résoudre à l’avouer. Autre­­fois, comme à Khor­­ram­­shahr, il pouvait toujours impu­­ter la respon­­sa­­bi­­lité de la défaite aux géné­­raux. Les mili­­taires étaient accu­­sés de sabo­­tage, de trahi­­son, d’in­­com­­pé­­tence ou de lâcheté. Il y avait des arres­­ta­­tions et des exécu­­tions, après quoi Saddam pouvait confor­­ta­­ble­­ment se bercer d’illu­­sions et penser qu’il avait éliminé la cause de son échec. Mais cette fois, la défaite était direc­­te­­ment de son fait et c’était là quelque chose qu’il ne pour­­rait jamais admettre. « C’est ce que vous pensez », lâcha-t-il abrup­­te­­ment, et il en resta là. ulyces-saddamhussein-23-1 Battu sur le terrain mili­­taire, Saddam a contre-attaqué depuis avec des plans et des rêves encore plus démen­­tiels, énon­­cés avec son habi­­tuelle rhéto­­rique confuse, jargon­­nante et quasi-messia­­nique. « Sur cette base, et selon les mêmes concepts centraux et leurs constantes authen­­tiques, s’ap­­puyant sur la néces­­saire compa­­ti­­bi­­lité révo­­lu­­tion­­naire et le renou­­veau continu des styles, des moyens, des concepts, des poten­­tiels et des méthodes de trai­­te­­ment et de compor­­te­­ment, le peuple d’Irak, fier et loyal, ainsi que leurs vaillantes forces armées, va rempor­­ter la victoire lors du résul­­tat final de la Mère immor­­telle de Toutes les Batailles », a-t-il déclaré au peuple irakien en août 2001 dans une allo­­cu­­tion télé­­vi­­sée. « Avec eux et par eux, les bons Arabes vont rempor­­ter la victoire. Leur victoire sera splen­­dide, immor­­telle, imma­­cu­­lée, d’un éclat tel qu’au­­cune inter­­­fé­­rence ne pourra venir l’éclip­­ser. Dans nos cœurs et dans nos âmes, de même que dans les cœurs et dans les âmes des glorieuses femmes irakiennes et des hommes irakiens pleins de fougue, la victoire, si Allah le veut, est une convic­­tion abso­­lue. La récolte de son ultime fruit, en accord avec la descrip­­tion à laquelle le monde entier fera réfé­­rence, n’est qu’une ques­­tion de temps, ques­­tion dont le dérou­­le­­ment et la toute dernière heure seront déter­­mi­­nées par Allah le Misé­­ri­­cor­­dieux. Et Allah est le plus grand ! » Afin de soula­­ger la tâche d’Al­­lah, Saddam avait déjà commencé à mettre en place des programmes secrets pour déve­­lop­­per des armes nucléaires, chimiques et biolo­­giques. Retrou­­vez l’épi­­sode 1 de La maison Hussein, « La famille du tyran ». Retrou­­vez l’épi­­sode 2 de La maison Hussein, « Régner par la terreur ». Lire l’épi­­sode 4 de La maison Hussein, « Arma­­ged­­don ».


Traduit de l’an­­glais par Amélie Josse­­lin-Leray d’après l’ar­­ticle « Tales of the Tyrant », paru dans The Atlan­­tic Monthly. Couver­­ture : Des chas­­seurs de l’US Air Force survolent le Koweït. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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