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par Mathilde Obert | 4 novembre 2016

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Mathilde Obert au cours d’un entre­­tien avec Seph Lawless. Les mots qui suivent sont les siens.

Médias sociaux

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Auto­­por­­trait
Crédits : Seph Lawless

J’ai commencé à photo­­gra­­phier des lieux aban­­don­­nés en 2001, mais je n’ai commencé à parta­­ger mon travail qu’en 2005. Je voulais montrer au monde entier une autre facette de l’Amé­­rique. Je voulais la montrer sous un jour plus vulné­­rable. On en parle souvent comme de la « première puis­­sance mondiale », et l’ex­­pres­­sion est renfor­­cée par des torrents d’images qui ne reflètent pas toute sa réalité. Tout le monde aime les skylines de New York et la beauté de nos paysages, mais les gens connaissent moins les parties les plus pauvres du pays. J’ai pensé que ce serait que ce serait rendre justice aux gens qui vivent dans ces zones malades de l’Amé­­rique que de dévoi­­ler ces plaies à ciel ouvert. Les lieux que je photo­­gra­­phie repré­­sentent la part sombre des États-Unis. Ils symbo­­lisent en quelque sorte les effets à long terme de notre capi­­ta­­lisme effréné. Quand j’étais gamin, le skate­­board était un délit aux États-Unis. Il n’y avait pas de skate parks. Si on était pris en train de skater, la police nous disait de déga­­ger. Il arri­­vait aussi qu’ils nous arrêtent et confisquent nos planches. On a alors commencé à inves­­tir des bâti­­ments aban­­don­­nés. On y a construit des trem­­plins et des rampes. Nous étions nombreux, je suis de la même géné­­ra­­tion que Tony Hawk. C’est comme ça que j’ai déve­­loppé ma fasci­­na­­tion pour les lieux aban­­don­­nés. Ils étaient comme un monde paral­­lèle, c’était notre échap­­pa­­toire. On quali­­fie géné­­ra­­le­­ment cette passion d’ur­­bex, l’abré­­via­­tion d’urban explo­­ra­­tion. Mais le mot est apparu long­­temps après que j’ai commencé à faire ce que je fais.

Au début, on appe­­lait ça du ruin porn. L’ex­­pres­­sion avait été popu­­la­­ri­­sée par ceux qui comme moi photo­­gra­­phiaient les ruines de Detroit au début des années 2000. Je ne me suis jamais person­­nel­­le­­ment consi­­déré comme un « explo­­ra­­teur urbain », c’est une étiquette qu’on m’a collé après coup. Ça ne veut pas dire grand-chose en réalité : toute personne qui entre dans un bâti­­ment aban­­donné avec un appa­­reil photo est consi­­déré comme tel. La fasci­­na­­tion qui entoure les lieux aban­­don­­nés n’a cessé de gran­­dir au cours des cinq dernières années. J’ai été témoin du chan­­ge­­ment lorsque Insta­­gram a explosé et que d’autres plate­­formes sociales de partage de photos sont deve­­nues popu­­laires. J’ai eu très tôt le senti­­ment que les réseaux sociaux nous décon­­nec­­taient para­­doxa­­le­­ment de notre entou­­rage, qu’ils creu­­saient un gouffre. Mais j’ai décidé de les utili­­ser à mon avan­­tage et de maxi­­mi­­ser l’usage que j’en fait. Lorsque les appli­­ca­­tions de partage de photos sont sorties, je me trou­­vais au bon endroit au bon moment et j’ai pu commen­­cer à faire connaître mon travail au plus grand nombre. Je me suis inscrit très tôt sur Insta­­gram, cela m’a permis d’ac­qué­­rir une énorme fanbase. Les gens auraient pu se borner à la contem­­pla­­tion du travail des photo­­graphes, mais cela a entraîné une véri­­table émula­­tion. Ils étaient fasci­­nés par l’ex­­plo­­ra­­tion de lieux aban­­don­­nés pour plusieurs raisons : c’est étrange, voire effrayant, et ces endroits ont à la fois une dimen­­sion apoca­­lyp­­tique et la beauté d’an­­ciennes ruines grecques.

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Un centre commer­­cial aban­­donné sous la neige
Crédits : Seph Lawless

Après avoir décou­­vert mon travail et celui d’une poignée d’autres photo­­graphes, les gens ont commencé à s’y mettre eux-mêmes. Le phéno­­mène a pris de l’am­­pleur en 2012, lorsque Insta­­gram est devenu très popu­­laire. Aujourd’­­hui, tout le monde possède un télé­­phone équipé d’un appa­­reil photo. Il est devenu extrê­­me­­ment simple d’al­­ler s’aven­­tu­­rer dans les endroits que je parta­­geais sur mon Insta­­gram. L’ur­­bex est devenu un hobby à la fois acces­­sible, atti­­rant et cool. Malheu­­reu­­se­­ment, cette émula­­tion m’a causé beau­­coup de tort, j’ai même fini par être arrêté. Après que mes photos d’un mall aban­­donné sont deve­­nues virales, j’ai été contacté pour passer dans une émis­­sion de télé­­vi­­sion popu­­laire en Amérique. Après mon passage télé, mon avocat m’a appelé et m’a dit : « La police sait qui tu es, ils connaissent ton vrai nom, il faut que tu te rendes. » Je me suis donc « rendu » et ils ont tenté de me faire condam­­ner pour effrac­­tion, ce que je n’ai jamais fait. Je me suis contenté d’en­­trer dans ces endroits… J’au­­rais pu simple­­ment écoper d’une amende pour viola­­tion de propriété privée, mais ils voulaient alour­­dir les charges pour faire un exemple et dissua­­der les gamins d’en­­trer à leur tour dans ces lieux aban­­don­­nés. Par chance, nous sommes parve­­nus à faire allé­­ger les charges et en défi­­ni­­tive elles ont été aban­­don­­nées. Mais ça a tout de même pris des propor­­tions incroyables.

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Aujourd’­­hui, pour trou­­ver de nouveaux endroits à explo­­rer, je consulte beau­­coup les réseaux sociaux. J’ai plus de 200 000 abon­­nés sur Insta­­gram, et beau­­coup d’entre eux m’en­­voient des tuyaux sur des lieux qu’ils connaissent.

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Cette ancienne usine a des airs de temple maudit
Crédits : Seph Lawless

J’uti­­lise aussi énor­­mé­­ment Google Earth : je scanne atten­­ti­­ve­­ment les toits des bâti­­ments qui semblent aban­­don­­nés, dans les zones qui m’in­­té­­ressent. Je trouve pas mal d’en­­droits comme ça. Les gens me demandent souvent pourquoi je ne me contente pas de faire des recherches Google. Mais si je faisais ça, je risque­­rais de tomber sur tous les endroits que j’ai déjà visi­­tés, ou sur des lieux qui ont déjà été beau­­coup photo­­gra­­phiés. Ce n’est pas néces­­sai­­re­­ment une mauvaise chose, on peut toujours s’ap­­pro­­prier un endroit grâce à sa créa­­ti­­vité. Mais j’ai pris l’ha­­bi­­tude de faire autre­­ment, parce que lorsque j’ai commencé à explo­­rer des lieux aban­­don­­nés, si vous cher­­chiez en ligne, rien ne sortait. Sans comp­­ter qu’à l’époque, je shoo­­tais en argen­­tique, pas au reflex numé­­rique. Je prenais des photos mais je ne pouvais pas les parta­­ger, c’était une époque complè­­te­­ment diffé­­rente. J’ai conservé ce côté hasar­­deux de l’aven­­ture. J’y vais à tâtons en scan­­nant la map et je vois ce sur quoi je tombe. À l’an­­cienne, avec des outils récents. Je fais aussi beau­­coup de vidéos YouTube désor­­mais, de tous les formats. J’aime énor­­mé­­ment les vidéos 360°. Elles vous donnent l’im­­pres­­sion d’être avec moi. Enre­­gis­­trer un 360° me prend quelques minutes et lorsque vous vision­­nez la séquence sur votre smart­­phone, la fonc­­tion gyro­s­co­­pique vous immerge dans l’es­­pace. Vous pouvez voir les choses en temps réel, comme la pluie ou la neige tomber, ou bien un oiseau passer dans le champ. C’est une nouvelle façon de faire de la vidéo qui me plaît énor­­mé­­ment.

Certaines fois, il plane une aura effrayante sur les lieux, comme s’ils étaient hantés.

C’est une pratique assez diffé­­rente de la photo­­gra­­phie. On assiste en ce moment à une migra­­tion des apps de partage de photos aux apps partage de vidéos. Les smart­­phones sont capables de réali­­ser des vidéos de meilleure qualité, davan­­tage de gens se lancent sur YouTube. Sur Insta­­gram, on peut main­­te­­nant parta­­ger des vidéos de plus d’une minute, Face­­book Live fait d’ex­­cel­­lents débuts. Pour rester perti­nent, il faut s’adap­­ter à son envi­­ron­­ne­­ment. Je ne suis pas le seul à migrer vers la vidéo. Espé­­rons qu’elles offri­­ront des émotions simi­­laires à celles provoquées par mes photos. Ce sera malgré tout diffé­rent, car le vrai avan­­tage de la vidéo, c’est le son, qui manque parfois cruel­­le­­ment aux photos. Les sons inquié­­tants qu’on entend lorsqu’on visite des lieux aban­­don­­nés rendent leur atmo­­sphère unique. Lorsque je montre un parc d’at­­trac­­tions désert en vidéo, entendre les grin­­ce­­ments de la grande roue dans le vent, le bruis­­se­­ment des arbres et les déchets qui s’en­­volent ajoute du relief à l’en­­semble. Les choses prennent une autre pers­­pec­­tive, qui manque aux photo­­gra­­phies. J’ai réalisé un court docu­­men­­taire posté ma chaîne YouTube à propos de la ville la plus toxique d’Amé­­rique. Je l’ai uploadé il y a un mois et il compte déjà plus de 140 000 vues. Je l’ai simple­­ment tourné avec un drone et mon iPhone. On visite toute la ville vue du ciel, et les images sont très correctes pour un si petit budget. Cela invite à l’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion.

Les desaxés

La photo­­gra­­phie, malgré tout, reste pour l’heure le médium idéal et mon outil de prédi­­lec­­tion. J’aime photo­­gra­­phier des lieux qui ont attiré beau­­coup de gens autre­­fois, comme les centres commer­­ciaux ou les parcs d’at­­trac­­tions. Lorsque je partage ces images, elles ont beau­­coup de succès car des millions de personnes ont visité ces endroits avec les années. J’adore obser­­ver ces réac­­tions, c’est le genre d’émo­­tions que j’ai envie de provoquer avec mon travail. Je veux que les gens se sentent connec­­tés émotion­­nel­­le­­ment aux images, qu’ils ressentent quelque chose, peu importe quoi.

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Cette maison n’a pas l’air hantée du tout
Crédits : Seph Lawless

L’at­­mo­­sphère varie beau­­coup d’un endroit à l’autre. Certaines fois, il plane une aura effrayante sur les lieux, comme s’ils étaient hantés. Cela dépend d’où on met les pieds. C’est comme de quit­­ter la réalité pour péné­­trer dans un autre monde. Ce senti­­ment est parti­­cu­­liè­­re­­ment fort dans des décors vastes et apoca­­lyp­­tiques. J’ai alors le senti­­ment d’avoir atterri sur une autre planète. Parfois, il n’y a personne aux envi­­rons sur des kilo­­mètres et des kilo­­mètres, j’ai l’im­­pres­­sion d’être seul au monde. Ça a quelque chose de terri­­fiant, mais c’est aussi un senti­­ment paisible. Je suis tombé amou­­reux de cette sensa­­tion, j’y suis complè­­te­­ment accro. J’adore aban­­don­­ner ma réalité pour me plon­­ger dans ces univers paral­­lèles. Les gens le disent d’ailleurs fréquem­­ment en voyant mes photos : « Ça ressemble à une autre planète ! » C’est exac­­te­­ment l’im­­pres­­sion que ces lieux me font. Ce n’est pas pour rien que tant d’entre eux ont servi de décors pour des films ou des séries. Il m’ar­­rive parfois d’avoir peur, lorsque je visite d’an­­ciens hôpi­­taux ou des asiles aban­­don­­nés. Certaines maisons désertes ont l’air hanté. En voyant ces lits défaits, ces chambres vides, j’ai le  senti­­ment que des vies planent encore ici. Dans les asiles, ce sont des fauteuils roulants, des produits chimiques, des cellules capi­­ton­­nées, des docu­­ments épar­­pillés. C’est fasci­­nant. Surtout lorsqu’on sait que dans nombre d’entre eux, les patients ont subi des abus terribles. Certains ont été les cobayes d’ex­­pé­­riences atroces. J’ai la sensa­­tion que la peur et la violence qui y régnaient imprègnent encore l’air. C’est en ce sens que d’une certaine façon, ces lieux sont hantés. J’ai visité plusieurs maisons suppo­­sé­­ment hantées, mais je suis un scep­­tique. Des choses me sont arri­­vées que je ne peux pas expliquer, mais je ne me suis jamais dit pour autant que c’était parce que ces maisons étaient habi­­tées par des fantômes. La vérité, c’est que je n’en sais rien. J’ai visité des maisons où des événe­­ments horribles avaient eu lieu. Des demeures aban­­don­­nées où des serial killers avaient traîné leurs victimes pour les tuer. Des endroits à l’his­­toire vrai­­ment sordide. Le seul fait de savoir que des meurtres y ont eu lieu leur donne une aura terri­­fiante. Quand je m’y trouve, je suis parcouru de fris­­sons, c’est toujours un senti­­ment étrange.

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L’in­­té­­rieur d’une maison aban­­don­­née
Crédits : Seph Lawless

Il est arrivé que les choses soient encore plus bizarres. J’ai photo­­gra­­phié une maison aban­­don­­née d’East Cleve­­land, pas très loin de là où je vis, et quelques jours après mon passage, elle a été utili­­sée par un tueur en série du nom de Michael Madi­­son pour démem­­brer ses victimes. J’au­­rais très bien pu entrer dans cette maison aban­­don­­née et tomber sur le tueur, qui est aujourd’­­hui dans le couloir de la mort. Il y a torturé et assas­­siné sauva­­ge­­ment trois jeunes femmes. Cette histoire m’a profon­­dé­­ment affecté, j’en ai fait des cauche­­mars. J’ai encore des fris­­sons rien que d’y songer. C’était une expé­­rience terri­­fiante à poste­­riori. Depuis, il y a certains endroits où je suis trop effrayé pour m’aven­­tu­­rer.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT SURVIVRE EN TERRITOIRE ABANDONNÉ

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Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’en­­tre­­tien de Mathilde Obert. Couver­­ture : Seph Lawless dans une maison aban­­don­­née. (Seph Lawless)


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