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par Mathilde Obert | 4 novembre 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Manuel de l’ex­­plo­­ra­­teur

La plupart du temps, je m’y rends seul. J’aime être seul et complè­­te­­ment silen­­cieux. C’est essen­­tiel pour être à l’écoute de ce qui m’en­­toure. Car bien souvent, je ne suis pas tota­­le­­ment seul dans ces endroits. Il y a beau­­coup d’er­­mites, des sans-abris, parfois des crimi­­nels. Je dois savoir préci­­sé­­ment où ils se trouvent, et si j’en­­tends quoi que ce soit je dois savoir comment réagir, et vite. J’ai vécu de mauvaises expé­­riences, c’est pourquoi le silence et l’écoute sont impé­­ra­­tifs. C’est une ques­­tion de survie. L’en­­vi­­ron­­ne­­ment est souvent toxique : on peut contrac­­ter une infec­­tion des poumons en respi­­rant certaines choses d’ap­­pa­­rence aussi inof­­fen­­sives que les excré­­ments de pigeons et de rats. On peut se bles­­ser, se tuer ou attra­­per des virus.

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De nombreux endroits sont habi­­tés
Crédits : Seph Lawless

Un jour, je me trou­­vais au deuxième étage d’une maison quand mon pied est passé à travers le plan­­cher. Je me suis senti tomber et je suis parvenu à m’agrip­­per au dernier moment. J’ai dû me hisser à la force des bras. J’ai aussi vu le plafond d’une maison s’ef­­fon­­drer sous mes yeux. Si j’avais été en-dessous, je serais sans doute mort. Enfin, il y a les gens qui vivent dans ces endroits. J’en rencontre fréquem­­ment, et la plupart du temps tout se passe bien. Mais d’autres fois, ils n’hé­­sitent pas à vous attaquer. Avec un couteau, un morceau de bois… Certains sont menta­­le­­ment déran­­gés et ils vous voient comme un danger. Ils peuvent imagi­­ner que vous êtes venu les arrê­­ter, qui sait ? Cela sans parler des tueurs que j’ai mention­­nés plus tôt, qui utilisent ces endroits pour commettre leurs atro­­ci­­tés. Les lieux aban­­don­­nés sont donc souvent peuplés d’in­­di­­vi­­dus qui ne sont pas forcé­­ment équi­­li­­brés. C’est quelque chose que les gamins qui m’imitent ne réalisent pas. Ils n’y pensent même pas, car ils ne savent pas où regar­­der. Quand vous entrez dans un lieu aban­­donné et que vous marchez sur du verre brisé en grim­­pant des esca­­liers, il y a une raison à cela : vous n’êtes pas seul. Ils brisent du verre pour vous entendre arri­­ver. Cela les aver­­tit de votre venue et ils peuvent se cacher. S’ils veulent vous attaquer, cela leur donne un avan­­tage certain et vous ne vous en rendrez même pas compte. Je me suis toujours montré extrê­­me­­ment prudent. Je pense que c’est la raison pour laquelle je ne me suis jamais blessé grave­­ment. Je prends ces risques en compte et d’une certaine manière, je respecte les personnes qui vivent dans ces endroits. Je respecte l’en­­vi­­ron­­ne­­ment dans lequel je me trouve. Il arrive que je ne m’y sente pas le bien­­venu et je ne cherche pas à tergi­­ver­­ser : je pars. Je ne suis pas là pour qu’il m’ar­­rive malheur. Il n’y a aucune honte à avoir.

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Bonne ambiance
Crédits : Seph Lawless

Toxiques

Mes images visent aussi à provoquer un dialogue construc­­tif autour des problèmes qui gangrènent l’Amé­­rique. Comment est-ce arrivé ? Pourquoi ? Quel impact cela a sur nous ? Que peut-on faire pour l’em­­pê­­cher ? La ville au centre du docu­­men­­taire que j’ai réalisé pour ma chaîne YouTube s’ap­­pelle Picher. On surnomme ce pate­­lin du Midwest la ville la plus toxique d’Amé­­rique. Elle pros­­pé­­rait aupa­­ra­­vant grâce à ses mines de plomb et de zinc. Ce qui l’a construite a fini par la détruire. Durant la Première Guerre mondiale, elle a produit 50 % des métaux utili­­sés par les États-Unis. Ses mines ont fonc­­tionné jusqu’en 1967, mais les 14 000 mines de la région ont tout conta­­miné : l’eau, les bâti­­ments, les gens. En 1996, 34 % des gamins qui vivaient là étaient intoxiqués au plomb. Le gouver­­ne­­ment a fini par inter­­­ve­­nir et dépla­­cer tout le monde. C’est une ville fantôme aujourd’­­hui, et parler aux gens qui ont survécu m’a beau­­coup affecté. L’État leur a donné un petit pécule pour recom­­men­­cer leur vie dans une autre ville, mais Picher leur manque beau­­coup. Certaines personnes ont même refusé de partir.

En 2015, un seul homme y vivait encore. Je devais le rencon­­trer, nous avons parlé au télé­­phone plusieurs fois avant que je ne lui rende visite. Mais il est mort d’une mysté­­rieuse mala­­die juste avant mon arri­­vée. Personne n’a expli­­ci­­te­­ment reconnu que c’était à cause de la toxi­­cité de l’en­­droit, mais j’en suis persuadé. Ce type était en pleine forme, il avait à peine la cinquan­­taine et semblait aller bien lorsque nous avons parlé. Et puis il est tombé subi­­te­­ment malade et il est mort. Cette histoire aussi m’a beau­­coup affecté. Une ville a été détruite. Des vies. Des enfants ont été empoi­­son­­nés. Sans parler des dégâts irré­­ver­­sibles causés à la planète. Aujourd’­­hui, l’en­­droit est offi­­ciel­­le­­ment inha­­bi­­table. https://www.youtube.com/watch?v=f-5Q022Bxm0   Ce n’est pas le seul désastre envi­­ron­­ne­­men­­tal que mes images ont mis en lumière. En avril dernier, j’ai photo­­gra­­phié la partie aban­­don­­née d’un parc Disney World en Floride. Ils m’ont banni à vie de leurs parcs et ont menacé de me pour­­suivre si je ne reti­­rais pas les images. C’est une entre­­prise qui pèse des milliards et ils ont débar­­rassé le plan­­cher en lais­­sant leurs ordures pour­­rir en pleine nature. Ils auraient pu choi­­sir d’en faire une réserve natu­­relle, ou de déman­­te­­ler le parc propre­­ment. Mais non. Le plus terrible, c’est qu’a­­près que mes images sont deve­­nues virales et que Disney a tenté d’étouf­­fer l’af­­faire, des tragé­­dies sont arri­­vées. Un enfant est mort, attaqué par un alli­­ga­­tor. Je les avais vus rôder dans les parages. La zone étant lais­­sée à l’aban­­don et sans surveillance, les alli­­ga­­tors y ont proli­­féré. À deux pas des hôtels. Et le mois dernier, le virus Zika a commencé à se répandre dans certaines parties de Miami. Sur mes images, on peut voir un gigan­­tesque bassin rempli d’eau stag­­nante et pois­­seuse. Peu après l’an­­nonce des premiers cas du virus, Disney a envoyé une équipe sur place pour vider le bassin et l’as­­sé­­cher. Je pense que si mes images n’avaient pas tourné autant sur les réseaux sociaux, Disney n’au­­rait rien fait pour arran­­ger la situa­­tion.

Mais j’ai publié les images sur Insta­­gram et les gens et les médias les ont contac­­tés. Un jour­­na­­liste de BBC News m’a confié qu’il n’avait jamais contacté une grande entre­­prise avec tant d’obs­­ti­­na­­tion sans rece­­voir la moindre réponse, ni au sujet du parc aban­­donné, ni sur le fait qu’ils m’aient banni à vie. Ils ne savent pas quoi dire. Peut-être vont-ils faire en sorte de répa­­rer leurs méfaits d’ici les prochains mois, espé­­rons. Quoi qu’il en soit, c’est moti­­vant de savoir que mon travail peut avoir ce genre d’im­­pact. Si grâce aux réseaux sociaux, mes images ont un véri­­table impact social, c’est un grand truc.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’en­­tre­­tien de Mathilde Obert. Couver­­ture : Seph Lawless dans une maison aban­­don­­née. (Seph Lawless)


COMMENT J’AI INSPIRÉ TONY STARK

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John Under­­kof­­fler n’a pas seule­­ment imaginé les ordi­­na­­teurs de Mino­­rity Report et Iron Man, il les a créés. Il entend bien révo­­lu­­tion­­ner notre utili­­sa­­tion de l’in­­for­­ma­­tique.

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Clémence Postis au cours d’un entre­­tien avec John Under­­kof­­fler. Les mots qui suivent sont les siens. L’in­­for­­ma­­tique m’a fasciné très jeune. Quand j’étais au collège, mon profes­­seur de mathé­­ma­­tiques a apporté en classe quelques modèles du TRS-80 de Radio Shack. J’ai passé toute une partie de mon été avec lui, à expé­­ri­­men­­ter leurs atouts péda­­go­­giques et à cher­­cher ce qu’ils pouvaient appor­­ter de plus dans l’en­­sei­­gne­­ment. À la même époque, mon oncle avait un ami, un excen­­trique complè­­te­­ment fou de radio. C’était un amateur, mais son toit était recou­­vert d’an­­tennes gigan­­tesques et il avait chez lui une pièce entière remplie de radios et d’or­­di­­na­­teurs. C’était assez impres­­sion­­nant et ce fut une grande source d’ins­­pi­­ra­­tion. Et puis, à la toute fin des années 1970, ma famille a acheté un Apple II Plus, une machine extra­­or­­di­­naire. Elle était si simple, faite d’un seul bloc, vous pouviez tout apprendre, tout comprendre de son fonc­­tion­­ne­­ment, interne comme externe. Tout comprendre de son langage, de son élec­­tro­­nique… C’était une invi­­ta­­tion à la décou­­verte. Il n’y avait aucun logi­­ciel préins­­tallé contrai­­re­­ment aux ordi­­na­­teurs actuels, tout était à faire et à expé­­ri­­men­­ter. Je débu­­tais complè­­te­­ment, mais j’ai installé toutes sortes de programmes, des jeux, des logi­­ciels musi­­caux… J’ai vrai­­ment assisté à la nais­­sance d’un nouveau média.

John Underkoffler présente son interface utilisateurCrédits : TED
John Under­­kof­­fler présente son inter­­­face utili­­sa­­teur
Crédits : TED

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