par Matt Cetti-Roberts | 8 janvier 2016

Un Améri­­cain à Erbil

Les premières lueurs de l’aube filtrent à travers la tente. J’ouvre les yeux et aperçois un drapeau kurde qui flotte dans le vent. La tempé­­ra­­ture a bruta­­le­­ment chuté la nuit dernière, les hommes de garde ont revêtu des vestes chaudes. L’été long et sec est derrière nous. La routine mati­­nale est la même chaque matin. Les combat­­tants qui ne sont pas de service passent leur temps en se lavant, en prépa­­rant leur petit déjeu­­ner et en faisant bouillir des casse­­roles de thé chai.

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Ryan O’Leary et un pesh­­merga
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le vété­­ran de l’ar­­mée améri­­caine Ryan O’Leary et son collègue Shaho – un Kurde iranien qui vit aujourd’­­hui au Dane­­mark – se lèvent tard, car ils ont pris le dernier tour de garde de la nuit. Ils s’as­­seyent pour prendre un petit déjeu­­ner fait de pain sec et de yaourt avec le reste de leur troupe. Shaho n’est pas ici par hasard : il entre­­tient la flamme d’une tradi­­tion fami­­liale. Son père, qui était pesh­­merga avant lui, se battait contre Téhé­­ran avant d’être tué par des agents iraniens dans la capi­­tale du Kurdis­­tan irakien, Erbil. Ses assas­­sins ont tiré 16 fois sur son père. « Au départ, je suis venu au Kurdis­­tan pour aider les pesh­­mer­­gas à combattre l’État isla­­mique », dit O’Leary.

Shaho, un Kurde iranien qui vit au Dane­­mark
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Venu d’Iowa, O’Leary s’est battu sous la bannière améri­­caine en Irak et en Afgha­­nis­­tan. Après avoir quitté l’ar­­mée, il s’est installé au Kurdis­­tan irakien. Il me confie que son plan, à la base, était de mettre à profit ses compé­­tences mili­­taires pour ensei­­gner des tech­­niques de combat et de premiers secours aux pesh­­mer­­gas. Au lieu de quoi il a rencon­­tré les pesh­­mer­­gas du KDP-I, auprès desquels il s’est convaincu que la menace la plus pres­­sante venait d’Iran. « Après plusieurs rencontres, j’ai réalisé que Daech n’était pas voué à être un problème sur le long terme pour le peuple kurde », dit-il. « Ils vont être repous­­sés. » Jour après jour, O’Leary instruit les nouvelles recrues du groupe. Les Kurdes sont d’ex­­cel­­lents combat­­tants de montagne, mais beau­­coup d’entre eux sont étran­­gers aux compé­­tences mili­­taires les plus basiques. « Ce qui manquait le plus aux jeunes, je dirais que c’est la disci­­pline avec les armes : leur façon de les tenir et de les entre­­te­­nir », explique-t-il.

Ryan O’Leary prend la pose
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Se joindre au groupe n’a pas été facile, mais il y a une expli­­ca­­tion à cela : O’Leary est le tout premier Occi­­den­­tal à rejoindre les rangs du KDP-I. Alors natu­­rel­­le­­ment, certains des plus anciens soldats étaient scep­­tiques quant à ses inten­­tions réelles. Il lui a fallu près de deux mois pour gagner leur confiance. « Ils n’avaient jamais rencon­­tré d’Oc­­ci­­den­­tal venu leur dire : “Salut, je veux venir vous aider !” » dit-il. « Ils sont habi­­tués à se démer­­der tout seuls. Comme le dit leur proverbe : “Pas d’amis sauf les montagnes”, même si ça change douce­­ment. » Bien qu’il soit parvenu à nouer des liens avec les pesh­­mer­­gas, sa famille et le gouver­­ne­­ment améri­­cain ont fait part de leurs préoc­­cu­­pa­­tions. Le dépar­­te­­ment d’État et le FBI l’ont tous deux contacté, raconte-t-il. « Ils me disent sans arrêt : “Tu vas te faire kidnap­­per” », dit-il avant de m’ex­­pliquer qu’il se sent plus en sécu­­rité ici que dans d’autres zones de l’Irak. Il est aisé de comprendre leurs inquié­­tudes ; un citoyen améri­­cain à la fron­­tière de l’Iran qui entraîne des combat­­tants anti-Iraniens, c’est déjà un sujet sensible en temps normal. Mais nous sommes dans une période histo­­rique de négo­­cia­­tions sur le nucléaire entre l’Iran et les États-Unis. Ryan raconte qu’a­­près être rentré de sa dernière tour­­née en Afgha­­nis­­tan en 2011, il n’était pas sûr de savoir quoi faire de sa vie. Il a fini par faire un travail qui ne valait pas la peine à ses yeux. « Je dirais que j’étais perdu, comme c’est le cas de beau­­coup de vété­­rans – pas seule­­ment améri­­cains, britan­­niques ou autres c’est pareil. Quand on revient de la guerre, le chan­­ge­­ment est brutal et il est diffi­­cile de trou­­ver à nouveau sa place dans la société », dit-il. « Beau­­coup de gens n’ont pas conscience que le régime iranien commet des atro­­ci­­tés à l’en­­contre des mino­­ri­­tés ethniques. Je crois qu’ac­­tuel­­le­­ment, certaines zones de l’est du Kurdis­­tan sont en ébul­­li­­tion, entre de véri­­tables émeutes et des soutiens moins affi­­chés au régime de la part d’une partie des habi­­tants. » À présent, qu’im­­porte de quoi le futur sera fait, Ryan affirme qu’il est déter­­miné à rester pendant des années plutôt que des mois. « Je ne suis pas venu ici pour tuer des gens, je suis venu pour aider les Kurdes à faire la diffé­­rence », conclut-il.

Un jeune pesh­­merga fait une pause
Crédits : Matt Cetti-Roberts

La piste des contre­­ban­­diers

Nous descen­­dons péni­­ble­­ment jusqu’au bas de la colline pous­­sié­­reuse avec O’Leary et Shaho, pour aller à la rencontre du géné­­ral Khalid et d’un groupe d’hommes qui s’ap­­prêtent à rejoindre un avant-poste. Il est situé le long d’une route de contre­­ban­­diers qui serpente à travers les montagnes. Nous grim­­pons dans le même 4×4 qui nous a conduit ici, deux nuits plus tôt. Khalid parle alors que le 4×4 rebon­­dit sur les routes goudron­­nées et les pistes ensa­­blées. Dans deux mois, cela fera 36 ans qu’il a rejoint le KDP-I. « Je suis inti­­me­­ment convaincu que si vous vous ne battez pas pour votre vie, alors vous ne méri­­tez pas de vivre », dit-il. « Il faut vous battre pour vos droits. »

Un contre­­ban­­dier fait de grands signes aux pesh­­mer­­gas de notre véhi­­cule.

Khalid explique que le proces­­sus de recru­­te­­ment très minu­­tieux du groupe – qui vise à écar­­ter les agents iraniens – est justi­­fié. Le KDP-I a mis la main sur de nombreux espions, qui compa­­raissent devant un tribu­­nal et sont parfois exécu­­tés, à l’en croire. Les pesh­­mer­­gas sont plus cléments vis-à-vis des soldats lambda de l’ar­­mée iranienne, dont bon nombre sont appe­­lés à servir depuis des régions recu­­lées de l’Iran. Il ajoute que ces soldats sont souvent persua­­dés qu’ils se battent pour reprendre Kerbala, une ville irakienne d’im­­por­­tance pour les musul­­mans chiites car elle est le berceau de l’imam Hussein, petit-fils du prophète Maho­­met. Les hommes venus des zones recu­­lées de l’Iran croient ce qu’on leur a dit et ne réalisent pas qu’ils devront se battre en réalité contre d’autres Iraniens à la fron­­tière de l’Irak. Khalid donne l’exemple d’un soldat baloutche capturé par le KDP-I. Les Baloutches sont un peuple iranien vivant le long de la fron­­tière entre l’Iran et le Pakis­­tan. Beau­­coup d’entre eux vivent aussi en Afgha­­nis­­tan. L’ar­­mée avait dit au soldat que les pesh­­mer­­gas le tueraient si jamais il avait le malheur de se rendre.

Le géné­­ral Khalid
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les pesh­­mer­­gas l’ont capturé en trois occa­­sions. Au lieu de le tuer, les soldats kurdes l’ont relâ­­ché, aussi a-t-il plus tard encou­­ragé d’autres conscrits à se rendre plutôt que de se battre, raconte Khalid. Khalid souligne qu’il n’en va pas de même avec l’élite du corps des Gardiens de la révo­­lu­­tion isla­­mique. Ses soldats préfèrent souvent se battre jusqu’à la mort plutôt que d’être captu­­rés.

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La voiture accé­­lère et file sur la piste qui nous mène au poste de contrôle, dépas­­sant des champs de fermiers et des rangées de tour­­ne­­sols. De loin en loin, on aperçoit des tentes de l’Agence des Nations Unies pour les réfu­­giés, qui n’abritent pas de réfu­­giés mais que les fermiers utilisent pour faire pous­­ser leurs plan­­ta­­tions durant les mois ardents de l’été.

Un badge repré­­sen­­tant le grand Kurdis­­tan sur une Kala­ch­­ni­­kov
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Nous faisons halte à un avant-poste du KDP-I situé à une inter­­­sec­­tion pous­­sié­­reuse, pour nous repo­­ser quelques heures. Les pesh­­mer­­gas aban­­donnent le véhi­­cule pour saluer leurs amis. D’autres prennent le temps d’al­­ler aux toilettes, qui se trouvent 20 mètres plus loin en bordure d’un champ de mines marqué d’un effrayant panneau trian­­gu­­laire. De nouveau sur la route, le moteur peine à certains endroits et les pneus manquent de trac­­tion, obli­­geant le chauf­­feur à recu­­ler pour reten­­ter son coup. Alors que le véhi­­cule gagne en vitesse, nous dépas­­sons une posi­­tion du PKK. Elle est bien établie, creu­­sée à flanc de colline et elle comprend même un jardin soigneu­­se­­ment entre­­tenu. La piste s’étire le long d’une vallée encer­­clée de hautes montagnes. La brise fraîche qui s’en­­gouffre par les fenêtres ouvertes me fait lever les yeux vers le ciel, gris et encom­­bré de nuages, comme nous n’en avions pas vu depuis des mois au Kurdis­­tan irakien. La piste sur laquelle nous nous trou­­vons – une route de contre­­bande – mène jusqu’en Iran, et dans le loin­­tain un haut sommet semble marquer la fin de la vallée et la fron­­tière du pays.

Les chevaux des contre­­ban­­diers
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Des deux côtés de la route s’étendent à présent des parcelles culti­­vées. L’air est saturé de l’odeur du fumier de cheval. Un contre­­ban­­dier fait de grands signes aux pesh­­mer­­gas de notre véhi­­cule, qui ralen­­tit. les chevaux des contre­­ban­­diers se nour­­rissent dans leurs musettes-mangeoires, ou s’ap­­prêtent à rece­­voir des denrées à trans­­por­­ter sur leur dos. Nous nous arrê­­tons auprès d’un large groupe de contre­­ban­­diers qui s’af­­fairent à prépa­­rer leurs marchan­­dises, et Khalid s’adresse à l’un d’eux, juché sur son cheval. D’autres sont accrou­­pis sur des rochers à boire le thé, ou assis dans des abris de fortune dont les murs sont faits de boîtes, au-dessus desquelles sont tendues des bâches de plas­­tique en guise de toit. La fron­­tière n’est qu’à 1,5 kilo­­mètre d’ici, tout près. Quelques contre­­ban­­diers sellent leurs chevaux et placent leur marchan­­dise dans des sacs en plas­­tique robustes, prêts à repar­­tir.

Un contre­­ban­­dier kurde iranien
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le retour

Les pesh­­mer­­gas disent qu’à cet endroit, il y a géné­­ra­­le­­ment plus de contre­­ban­­diers et de chevaux, mais les doua­­niers iraniens sont très actifs en ce moment. Il y a peu, un groupe de contre­­ban­­diers étaient à deux doigts de se faire attra­­per et de le payer de leur vie. Les gardes ont capturé et abattu 13 de leurs chevaux. Un bon cheval peut coûter aux alen­­tours de 2 800 euros. Un contre­­ban­­dier me tire par la manche et me conduit auprès de deux chevaux en train de manger dans leurs musettes-mangeoires. Il s’ac­­crou­­pit et désigne l’un d’eux du doigt. L’ani­­mal a une large bles­­sure lais­­sée par une balle, là où le poitrail rencontre un des bras. Partout, je vois des caisses qui portent des noms de marques bien connues. Du whisky, du vin, de la bière et de la vodka. La Répu­­blique isla­­mique d’Iran inter­­­dit l’al­­cool, mais les Iraniens boivent malgré tout. Dans d’autres zones fron­­ta­­lières, les contre­­ban­­diers font passer des télé­­vi­­seurs et des appa­­reils ména­­gers, mais aujourd’­­hui ceux-là trans­­portent des spiri­­tueux.

Un contre­­ban­­dier selle son cheval
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« La marchan­­dise va à Maha­­bad, Ispa­­han et Téhé­­ran, où se trouvent les popu­­la­­tions perses pour la plupart », m’ex­­plique l’un des contre­­ban­­diers. Si les gardes-fron­­tières les attrapent – et ne les tuent pas –, les contre­­ban­­diers encourent jusqu’à 15 ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion. Être contre­­ban­­dier présente peu d’avan­­tages. C’est le déses­­poir qui conduit la plupart d’entre eux à exer­­cer ce métier. Le contre­­ban­­dier me confie qu’il fait un maxi­­mum de cinq voyages par mois. L’argent qu’il se fait ne va pas que dans ses poches. Certains chevaux sont loués, ou ache­­tés à crédit. Il doit payer pour la nour­­ri­­ture et l’eau, et il faut qu’il lui reste assez pour arro­­ser ses contacts à l’in­­té­­rieur du pays.

Des caisses de vodka, inter­­­dite en Iran
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Un autre contre­­ban­­dier, accom­­pa­­gné d’un de ses fils, est dans la partie depuis une quin­­zaine d’an­­nées. Il dit qu’ils gagne­­ront près de 350 000 tomans pour le voyage – soit envi­­ron 107 euros. « Nous patau­­geons dans la merde et la crasse », dit-il. « Vous voyez bien qu’il est déso­­lant que nous soyons contraints de faire ce genre de boulot. » Ici, si vous n’êtes pas fermier ou que vous ne possé­­dez pas de commerce, il n’y a pas d’argent. D’après lui, ils sont envi­­ron 3 000 contre­­ban­­diers à opérer sur cette route. Un troi­­sième homme raconte qu’il était étudiant avant ça, mais qu’il a commencé à travailler dans la contre­­bande car il n’avait plus les moyens de subve­­nir à ses besoins. Il y a peu d’argent à se faire, mais au Kurdis­­tan iranien, où le rial est à un taux terri­­ble­­ment bas, une centaine d’eu­­ros repré­­sente beau­­coup. Il ajoute que si le moment était oppor­­tun, il pren­­drait les armes contre le régime. « On doit être 95 % à avoir atteint le point de non-retour. »

Les contre­­ban­­diers préparent leurs marchan­­dises
Crédits : Matt Cetti-Roberts

L’un des contre­­ban­­diers fait un commen­­taire alors que nous prenons congé d’eux. Il dit qu’il est le servi­­teur de Khalid. C’est un rappel du triba­­lisme qui met le géné­­ral hors de lui. Khalid dit au contre­­ban­­dier qu’il ne sera jamais son servi­­teur, ajou­­tant que lui, Khalid, pour­­rait tout aussi bien se trou­­ver dans la même posi­­tion. Un autre demande au géné­­ral un conseil à propos d’une dette que quelqu’un lui doit. Le repas est servi dans un campe­­ment du KDP-I tout proche, situé au bord de la route des contre­­ban­­diers. Une haute pile de caisses lais­­sées par les contre­­ban­­diers qui n’ont pas pu faire le voyage attend que les pesh­­mer­­gas les prennent en charge. Nous repar­­tons dans le même  4×4 qui roule sur la piste sinueuse jusqu’à la ville la plus proche. Par bien des côtés, il me semble étrange que le KDP-I et d’autres groupes se battent avec tant d’ar­­deur contre le régime iranien quand, au même moment, l’État isla­­mique menace toujours la région. Mais comme répond Khalid à un contre­­ban­­dier qui reproche à son groupe d’avoir aban­­donné les montagnes : « Nous sommes de retour à présent. »

Khalid parle à un contre­­ban­­dier
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Traduit par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Smug­­glers Risk Death in the Shadow of Iran », paru dans War Is Boring. Couver­­ture : Pesh­­mer­­gas et contre­­ban­­diers sous la tente, par Jawdat Ahmed Moham­­med.


LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE D’IRAN EN SEPT HISTOIRESvol-teheran

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