par Matt Cetti-Roberts | 2 mars 2015

Taha, le respon­­sable kurde de la sécu­­rité dans la ville de Jalula, se faufile à travers une trouée dans le mur pour grim­­per sur les gravats de ce qui fut sa maison. Autour de lui, la tempête de sable fait rage, voilant le ciel d’une étrange lueur jaune. Il contemple les décombres, d’où n’émergent que des arma­­tures en métal et des murs à moitié effon­­drés. « L’État isla­­mique avait des infor­­ma­­teurs locaux, ils savaient où était ma maison et lorsqu’ils ont pris la ville, ils l’ont fait sauter », explique-t-il, chas­­sant le sable de ses yeux. « C’est dur de reve­­nir ici. » L’État isla­­mique s’est emparé de Jalula l’été dernier, lors de sa percée dans la zone de conflits au nord de l’Irak. La cité a été libé­­rée en novembre, au terme d’une longue bataille achar­­née, par les pesh­­mer­­gas kurdes et une milice chiite.

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Taha, comman­­dant de l’Asayesh à Jalula
Au milieu des décombres de sa maison
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Mais Jalula reste une dange­­reuse ville fantôme. Les rues sont jonchées de bâti­­ments en ruine, et les boutiques du bazar portent encore les stig­­mates des obus de mortier. Sur certains bâti­­ments, des graf­­fi­­tis témoignent de l’oc­­cu­­pa­­tion récente par l’État isla­­mique. Les bombes non explo­­sées et les pièges explo­­sifs sont une menace bien réelle. Les troupes kurdes et les mili­­ciens chiites assurent ensemble la sécu­­rité de la ville. Mais ces alliés de circons­­tance ont des visions et des projets radi­­ca­­le­­ment diffé­­rents : les heurts ne sont pas rares.


Daesh attend son heure

Jalula et la ville voisine de Sadia font désor­­mais partie d’une zone mili­­taire. Les proprié­­taires doivent obte­­nir une auto­­ri­­sa­­tion de la part de l’Asayesh, les services de sécu­­rité kurdes, pour pouvoir retour­­ner dans leurs maisons. Même dans ces condi­­tions, les habi­­tants ne peuvent rester que le temps de récu­­pé­­rer leurs biens. L’Asayesh rechigne à lais­­ser les gens réin­­té­­grer leurs foyers de manière perma­­nente. D’après leurs infor­­ma­­tions, l’État isla­­mique prévoi­­rait un nouvel assaut.

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Gouver­­no­­rat de Diyala
Irak
Crédits

Jalula est située sur l’axe qui relie Bagdad au Kurdis­­tan, dans le nord du pays. Du fait de cette situa­­tion et de sa proxi­­mité avec la fron­­tière iranienne, la ville est d’une grande impor­­tance stra­­té­­gique. « D’après nos rensei­­gne­­ments, Daesh veut attaquer à nouveau », explique Taha aux rési­­dents pour les sensi­­bi­­li­­ser au risque. « Leurs hommes conti­­nuent à venir pendant la nuit pour poser des bombes. » Au début du mois de février, une bombe djiha­­diste a tué huit pesh­­mer­­gas sur une route voisine. Le village le plus proche abrite des soutiens de l’État isla­­mique, membres de la tribu locale des Karawe. Les Karawe sont la prin­­ci­­pale tribu arabe sunnite des envi­­rons. Le clan fait montre de loyau­­tés parta­­gées. Certains de ses membres soutiennent l’État isla­­mique, quand d’autres ont tourné le dos aux djiha­­distes. Ceux qui ont refusé d’ai­­der l’État isla­­mique vivent dans des camps de réfu­­giés près des villes kurdes de Kalar et Khânaqîn, au Nord. Le chef de la tribu des Karawe, Cheikh Hwandi, est de ceux-là : il a perdu ses deux jambes dans une tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat de l’État isla­­mique.

Truf­­fée de pièges

L’État isla­­mique s’est retiré de la ville. À l’in­­ten­­tion des libé­­ra­­teurs peu méfiants, les djiha­­distes ont dissi­­mulé des engins explo­­sifs dans les réfri­­gé­­ra­­teurs ou les cages d’es­­ca­­lier. « Nous décou­­vrons tout le temps de nouvelles bombes », révèle Taha. Mais l’Asayesh ne dispose pas de l’équi­­pe­­ment capable de les détec­­ter. À ce jour, les pièges explo­­sifs ont coûté la vie à envi­­ron quarante personnes. Taha entre dans une maison située dans la péri­­phé­­rie de Jalula. Cette partie de la ville corres­­pond à l’an­­cienne ligne de front entre les djiha­­distes et les pesh­­mer­­gas. Elle est remarqua­­ble­­ment intacte. Çà et là subsistent quelques signes d’oc­­cu­­pa­­tion mili­­taire : des uniformes de djiha­­distes aban­­don­­nés, des fossés remplis de douilles entre les habi­­ta­­tions.

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Le fil rouge
L’unique indice de la présence d’un explo­­sif
Crédits : Matt Cetti-Roberts

À l’ex­­cep­­tion de quelques meubles, la maison est pratique­­ment vide. Tout est recou­­vert d’une fine couche de pous­­sière. Sur une table de chevet se trouvent deux copies du Coran, peut-être lais­­sées là par les anciens proprié­­taires pour montrer aux combat­­tants isla­­mistes qu’ils étaient de bons musul­­mans sunnites. Un témoi­­gnage de dévo­­tion qui n’a pas eu l’ef­­fet escompté. « [Le proprié­­taire] était un homme pieux, et pour­­tant ils ont placé une bombe dans sa maison », explique Taha. Un engin explo­­sif impro­­visé de bonne taille trône dans l’es­­ca­­lier, sur un palier inter­­­mé­­diaire. La bombe a été conçue à partir d’un bidon d’huile de moteur en plas­­tique. Seuls deux câbles élec­­trique reliés au mur, cachés à la vue, trahissent la vraie fonc­­tion du dispo­­si­­tif. Taha me montre du doigt une partie d’un troi­­sième fil élec­­trique, de diamètre minus­­cule, qui dispa­­raît sous un tapis replié au sol. La bombe est assez grosse pour tuer quiconque aurait la malchance de l’ac­­tion­­ner. Mais en-dehors des bombes de l’État isla­­mique, un autre obstacle complique le retour des habi­­tants de Jalula.

« Je ne revien­­drai dans cette ville que lorsqu’elle sera sous le contrôle des pesh­­mer­­gas. » — Hassan

En juin, le gouver­­ne­­ment irakien a appelé à la mobi­­li­­sa­­tion de volon­­taires pour lutter contre l’État isla­­mique. Les Forces de mobi­­li­­sa­­tion popu­­laires ainsi recru­­tées, compo­­sées de mili­­ciens chiites, comptent aussi bien des nouvelles recrues que des groupes de combat aguer­­ris, tous fidèles à l’ex-Premier ministre Nouri Al-Maliki. [Al-Maliki a été remplacé dans ses fonc­­tions en septembre 2014 par Haïder al-Abadi, égale­­ment membre du parti chiite Dawa, ndt.] Ces milices se sont parfois heur­­tées aux forces kurdes dans les terri­­toires en conflit. En novembre, une milice chiite est entrée dans Jalula, compo­­sée de combat­­tants issus de Saraya Tali’a Al Khura­­sani, ou STK. Il existe peu d’in­­for­­ma­­tions sur le groupe STK, en-dehors du fait qu’il a émergé en Syrie en 2013 et diffusé des vidéos de ses opéra­­tions autour de Damas.

Destruc­­tion

Après avoir pris part à la reconquête de la ville, les membres de la milice chiite sont restés à Jalula. Puis ils ont incen­­dié des commerces et des habi­­ta­­tions. « Les Chiites ont brûlé des maisons parce qu’ils ont consi­­déré que Jalula était une ville à 99 % sunnite », explique un offi­­cier de l’Asayesh. « Ils sont venus pour se venger. Ils se fichaient de savoir à qui les maisons appar­­te­­naient. » Ali Sarhad, fonc­­tion­­naire à Jalula, charge sa voiture avec les posses­­sions fami­­liales au milieu d’une artère déserte et pous­­sié­­reuse du bazar de la ville. « Quand les pesh­­mer­­gas sont venus, tout s’est bien passé », raconte-t-il. « Quand les Chiites sont venus, ils ont pris jusqu’au moindre objet de valeur. »

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Un habi­­tant de Jalula
Cons­­truire sur des ruines
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le frère d’Ali, Hassan, inspecte une boutique d’in­­for­­ma­­tique vanda­­li­­sée dans le bazar. Les débris sont tout ce qui reste de son gagne-pain. Sur l’éta­­gère, à l’em­­pla­­ce­­ment d’une grande et coûteuse baie de serveurs infor­­ma­­tiques, se trouve désor­­mais un trou béant. « C’est la première fois que nous retour­­nons à Jalula depuis la libé­­ra­­tion », raconte Hassan. « Les Chiites ont tout pris. Tout ce qu’ils ont laissé, c’est un clavier et une souris. » Il fait le tour du maga­­sin détruit tandis que son frère fouille les détri­­tus qui jonchent le sol. Les mili­­ciens chiites se sont même filmés en train de vanda­­li­­ser la boutique de Hassan, avant de parta­­ger la vidéo sur Face­­book. « Je ne revien­­drai dans cette ville que lorsqu’elle sera sous le contrôle des pesh­­mer­­gas, et pas des Chiites », confie Hassan. Les habi­­tants de Jalula qui vivent dans le camp de réfu­­giés de la ville voisine de Khânaqîn partagent le senti­­ment de Hassan.

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Un offi­­cier de l’Asayesh
Poste de garde de Jalula
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Quand nous avons fui, certains sont restés en arrière », explique un homme origi­­naire de Sadia, une ville voisine égale­­ment sous le contrôle de la milice chiite. « Nous avons dû lais­­ser les personnes âgées et malades à Sadia – parmi eux, il y avait un membre de ma famille atteint de troubles mentaux du nom de Walid », pour­­suit-il. « Les Chiites n’ont eu aucune pitié. On les a vus se faire tuer à la TV et sur les réseaux sociaux. La dernière fois que la famille a vu Walid, c’était dans une vidéo sur Inter­­net. Il avait été déca­­pité, et ses pieds tran­­chés repo­­saient sur sa tête. Les réfu­­giés du camp sont du même avis qu’Ali et Hassan. Ils ne veulent pas rentrer chez eux tant que la milice chiite contrôle la zone. Ils ne mentionnent pas les engins explo­­sifs impro­­vi­­sés. Au contraire, beau­­coup d’entre eux sont réfu­­giés du fait de l’ar­­mée irakienne, qui a bombardé leurs maisons. Ils ne font pas confiance au gouver­­ne­­ment central du pays, et préfè­­re­­raient vivre dans une zone admi­­nis­­trée par les Kurdes. « Après s’être débar­­ras­­sée de Saddam, la coali­­tion nous a confiés à un fou », déplore un autre réfu­­gié, qui parle du Premier ministre Al-Maliki. « Ils ne pour­­raient pas reve­­nir ? »

Les signes d’un accord

Les combat­­tants kurdes se méfient eux aussi des milices chiites. Un accord conclu en janvier dernier limite leur présence dans Jalula à seule­­ment quatre-vingt combat­­tants, répar­­tis dans deux endroits. Il y a désor­­mais des réunions mensuelles entre les pesh­­mer­­gas kurdes, les membres de l’Asayesh, l’ar­­mée irakienne et la milice chiite, afin de coor­­don­­ner la sécu­­rité à Jalula et d’évi­­ter de nouveaux conflits. Le pillage est encore monnaie courante, mais les forces de sécu­­rité kurdes font de leur mieux pour l’éra­­diquer.

Il faudra attendre la fin du conflit pour que les habi­­tants puissent rentrer chez eux.

À un poste de contrôle en péri­­phé­­rie de la ville, Taha inspecte avec soin un tas d’ar­­ticles ména­­gers, avec un réfri­­gé­­ra­­teur et des clima­­ti­­seurs. « Les mili­­ciens chiites ont commencé par dire que ces objets appar­­te­­naient à l’État isla­­mique », explique Taha. « Les pesh­­mer­­gas leur ont confisqué et on a retrouvé leur prove­­nance. On s’est arrangé pour les rendre à leurs proprié­­taires. » Si la coali­­tion finit par l’em­­por­­ter sur l’État isla­­mique, les respon­­sables locaux prévoient de colla­­bo­­rer avec les commu­­nau­­tés kurde et arabe sunnite de la zone. Jalula aura sa propre force de sécu­­rité, avec un comman­­de­­ment partagé entre les Kurdes et les Arabes sunnites. Une pers­­pec­­tive qui semble loin­­taine, à l’heure où la ville est encore zone mili­­taire. Il faudra attendre la fin du conflit pour que les habi­­tants puissent rentrer chez eux, et commen­­cer le long proces­­sus de guéri­­son des plaies toujours à vif de la guerre.


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « Once an Isla­­mic State Stron­­ghold, Jalawla Is Now a Ghost Town », paru dans War Is Boring. Couver­­ture : Une rue de Jalula, par Matt Cetti-Roberts.

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