par Matt Cetti-Roberts | 24 août 2015

C’est le prin­­temps, et un groupe de soldats bédouins vêtus d’uni­­formes de camou­­flage chantent au milieu d’un vaste terrain verdoyant, dans le nord de l’Irak. Au centre du groupe, trois hommes dansent au rythme de la musique. Les autres les entourent, chan­­tant et tapant dans leurs mains. Leur cadence illustre la péren­­nité des tradi­­tions héri­­tées de la vie nomade des Bédouins à travers les siècles. Ces belles mélo­­dies ances­­trales renvoient à un autre âge, où la vie devait être plus simple, mais non moins brutale.

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Les hommes bédouins dansent après une jour­­née d’en­­traî­­ne­­ment
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Reprendre Mossoul

Le village de Bashika, qui se trouve à sept kilo­­mètres d’ici, est actuel­­le­­ment occupé par l’État isla­­mique. Mais pour l’heure, ces hommes se détendent, après avoir passé la jour­­née à s’en­­traî­­ner pour combattre le groupe extré­­miste. Ils appar­­tiennent à une nouvelle armée connue sous le nom de « force de mobi­­li­­sa­­tion natio­­nale », majo­­ri­­tai­­re­­ment compo­­sée d’Arabes sunnites. Ils se préparent à reprendre Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak, actuel­­le­­ment occu­­pée par l’EI et située à seule­­ment 21 kilo­­mètres de là. Leur patrie s’étend sur Mossoul et la province de Ninive, au contraire des autres forces qui parti­­ci­­pe­­ront peut-être aux combats pour reprendre la ville. Pour eux, cette guerre est une affaire person­­nelle.

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Le V de victoire
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Daesh a envahi Mossoul il y a plus d’un an, en juin 2014, après une offen­­sive éclair lancée à partir de la fron­­tière syrienne. L’ar­­mée irakienne avait l’avan­­tage du nombre et de l’équi­­pe­­ment, mais elle s’est pratique­­ment effon­­drée dans la nuit, lais­­sant derrière elle des armes et des véhi­­cules améri­­cains d’une valeur de plusieurs millions de dollars. Dix mois plus tard, des rumeurs circulent selon lesquelles l’État isla­­mique serait en train de se prépa­­rer à l’at­­taque de la coali­­tion en forti­­fiant Mossoul, dont la popu­­la­­tion s’élève à 1,8 million d’ha­­bi­­tants. 500 hommes, qui ont entre 16 et 60 ans, s’en­­traînent dans un camp près de Basika. Ils s’exercent avec des Kala­ch­­ni­­kov et apprennent à les manier dans diffé­­rentes posi­­tions de tir. Ils apprennent égale­­ment à se battre dans des zones urbaines. Durant l’en­­traî­­ne­­ment, ils n’uti­­lisent pas les rares muni­­tions que possède la force de mobi­­li­­sa­­tion natio­­nale, sinon lors de l’exer­­cice qui précède l’ob­­ten­­tion de leur diplôme.

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Le comman­­dant du camp arbore le drapeau irakien
Crédits : Matt Cetti-Roberts

C’est le troi­­sième groupe que la force de mobi­­li­­sa­­tion natio­­nale entraîne et ces hommes seront mobi­­li­­sés pour récu­­pé­­rer Mossoul. « Leur mission sera de conser­­ver le terrain, une fois qu’il aura été libéré par l’ar­­mée irakienne », m’ex­­plique le géné­­ral chargé de l’en­­traî­­ne­­ment, et  comman­­dant adjoint du camp. Le comman­­de­­ment central améri­­cain – qui contrôle les forces améri­­caines au Moyen-Orient – avait annoncé qu’une offen­­sive pour reprendre la ville pour­­rait avoir lieu au cours du prin­­temps, mais depuis, ils sont reve­­nus sur cet enga­­ge­­ment. Les respon­­sables kurdes et irakiens, ainsi que les mili­­taires de la coali­­tion, ne se sont toujours pas mis d’ac­­cord sur une date – ou du moins ne l’ont-ils pas révélé.

Les parrains

Un combat­­tant kurde porte son regard vers la ligne de front, qui se situe juste derrière la colline la plus proche. « Je me sentais en danger car je suis kurde », dit-il. « Les sbires de Daesh attaquent tous ceux qui sont diffé­­rents d’eux. » Ils s’en­­traînent aux côtés d’Arabes sunnites, de Yézi­­dis et d’autres groupes d’hommes issus des diffé­­rentes mino­­ri­­tés ethniques de Ninive. « Je veux libé­­rer la région où je suis né », conclue-t-il. Au camp, d’autres hommes partagent sa déter­­mi­­na­­tion, mais les connais­­sances mili­­taires de nombre d’entre eux sont rudi­­men­­taires.

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Dans le calme et la disci­­pline
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Nous accep­­tons tout le monde, avec ou sans expé­­rien­­ce… Ces hommes sont tous origi­­naires de Ninive », m’ex­­plique un de leurs comman­­dants. « Kurdes, Yézi­­dis, chiites, sunnites, chré­­tiens. Ninive est un micro­­cosme précieux de l’Irak. » Pour sa part, le comman­­dant est un chré­­tien de Hamda­­niyah, mais la majo­­rité des combat­­tants sont des Bédouins arabes sunnites venus de la région de Rabia, située près de la fron­­tière irako-syrienne. Tous les soldats – ainsi que certains instruc­­teurs – portent des cagoules pour préser­­ver leur iden­­tité. Beau­­coup d’entre eux ont encore des proches et des membres de leur famille piégés dans des zones occu­­pées par l’EI. Un autre comman­­dant m’ex­­plique que l’at­­taque de l’été menée par l’État isla­­mique a déplacé de nombreuses recrues qui vivent à présent dans des camps basés au Kurdis­­tan irakien.

Les fusils semblent usés. La surface métal­­lique est trouée et la poignée de bois pleine de cica­­trices.

Certains d’entre eux, tout de même, sont des combat­­tants aguer­­ris. De nombreux offi­­ciers sont des vété­­rans de l’ar­­mée irakienne, dont certains ont combattu les troupes de l’ar­­mée améri­­caine pendant l’in­­va­­sion de 2003. Un volon­­taire portant une Kala­ch­­ni­­kov chinoise défon­­cée est allongé par terre sur le ventre. Son instruc­­teur le surveille, remarque que quelque chose ne va pas et ajuste sa jambe. De cette façon, il tirera mieux. Le marché noir des fusils a connu des jours meilleurs. Ils semblent usés. La surface métal­­lique est trouée et la poignée de bois pleine de cica­­trices. Un petit bout de métal, qui conte­­nait les réserves, dépasse même à l’ar­­rière. Ces armes sont unique­­ment utili­­sées durant l’en­­traî­­ne­­ment, car il y en a peu et qu’elles sont toutes de mauvaise qualité. En vérité, il n’y en a pas assez pour permettre aux combat­­tants de tenir leur posi­­tion ou de vaincre les forces de l’État isla­­mique en combat réel. Atheel Al Noujaifi, le gouver­­neur exilé de la province de Ninive, m’a confié qu’ils ache­­taient les armes sur le marché noir local, car le gouver­­ne­­ment central irakien n’avait pas assez d’armes à four­­nir à ses soldats. Mais ils ont tout de même trouvé d’autres parrai­­neurs.

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Un volon­­taire portant le drapeau kurde
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Nous avons main­­te­­nant le soutien du gouver­­ne­­ment turc », me dit-il. « Ils nous donne­­ront des armes et de l’équi­­pe­­ment. »

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Pour Al Noujaifi, le groupe qu’il entraîne appar­­tien­­dra à la garde natio­­nale irakienne – appa­­ren­­tée aux unités de protec­­tion de la plaine de Ninive, une force de combat assy­­rienne et chré­­tienne du pays. « Nous prépa­­rons ces groupes à former le cœur de la garde natio­­nale », déclare-t-il. Les forces locales fini­­ront par former la garde natio­­nale qui sera aux ordres des gouver­­ne­­ments provin­­ciaux. Mais le parle­­ment irakien tarde à adop­­ter la loi permet­­tant la créa­­tion de ces unités. « Nous atten­­dons toujours l’ap­­pro­­ba­­tion de Bagdad », explique un ancien géné­­ral du parti Baas.

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Portrait d’un combat­­tant
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Depuis Bagdad, le gouver­­ne­­ment à court d’argent four­­nit toujours des fonds à l’unité. En février, il a versé un salaire aux combat­­tants, et un autre paie­­ment était prévu en mars – près de 700 dollars chacun. « Nous sommes arri­­vés ici et nous n’avons rien demandé, mais il y a vingt jours, le gouver­­ne­­ment a versé des salaires à des combat­­tants et à des poli­­ciers », m’as­­sure le géné­­ral, faisant réfé­­rence à un autre camp où est formée la future police de Mossoul. Évidem­­ment, certains des géné­­raux ont combattu contre les États-Unis en 2003, mais ils cherchent toujours de l’aide venue de l’ex­­té­­rieur… y compris de la part des Améri­­cains. « Les Améri­­cains sont très lents et ne répondent pas à nos demandes », ajoute-t-il. « Nous aime­­rions que les forces étasu­­niennes nous soutiennent autant que possible. » Les hommes me racontent que la nuit dernière, ils ont senti les réver­­bé­­ra­­tions des frappes aériennes, lorsque des avions de chasse ont frappé les posi­­tions de l’EI à Bashika. Il ne fait aucun doute que l’État isla­­mique est une menace gran­­dis­­sante. Néan­­moins, des rumeurs circulent dans Mossoul, selon lesquelles les mili­­ciens font face à de sérieux problèmes quant à l’éco­­no­­mie et les infra­s­truc­­tures. « Daesh ne peut rien donner aux habi­­tants de Mossoul », déclare Al Noujaifi. « Les salaires, l’éco­­no­­mie, tout est gelé. Pas d’es­­sence, pas d’élec­­tri­­cité, pas de système de santé. » Al Noujaifi est persuadé que la coali­­tion va réus­­sir à expul­­ser l’EI de Mossoul. Mais pour cela, les habi­­tants devront combattre à leur côté. « Je suis sûr que combattre Daesh à Mossoul est facile, mais seule­­ment si nous luttons contre les terro­­ristes et non pas contre les habi­­tants de la ville », explique Al Noujaifi. « Si nous perdons des civils, nous aurons un problème. »

« Je pleure pour l’Irak »

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L’échauf­­fe­­ment
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Un groupe d’une ving­­taine de combat­­tants commence à s’échauf­­fer. Un élève fait une erreur et son instruc­­teur réplique en aboyant un ordre. Le combat­­tant se met alors à terre et entre­­prend une série de pompes. Ces hommes appar­­tiennent à une force spéciale. Ils doivent donc s’en­­traî­­ner davan­­tage, faire de multiples exer­­cices et du combat au corps à corps. Ils donnent des coups de pied et des coups de poing, puis se divisent en deux groupes et se jettent sur le sol. Ce n’est que leur deuxième jour d’en­­traî­­ne­­ment au combat à mains nues, et certains de leurs mouve­­ments sont encore maladroits. Il leur reste beau­­coup à apprendre avant de deve­­nir de redou­­tables guer­­riers. Le géné­­ral en charge de l’en­­traî­­ne­­ment se rend sur la plate­­forme en béton située au centre du terrain. Il prend un micro et s’adresse à ses troupes à travers les haut-parleurs. Les combat­­tants s’in­­ter­­rompent, reforment le groupe et l’écoutent. Il donne un ordre, et ils se préci­­pitent tous en avant, se rassem­­blant autour de lui. Ils tendent leur bras et forment avec leurs doigts le « V » de victoire.

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Au contact
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Longue vie à l’Irak ! » crient-ils à l’unis­­son. Le géné­­ral passe le micro à un volon­­taire qui commence à chan­­ter. Certaines chan­­sons sont en arabe, d’autres en kurde. Lorsqu’ils connaissent les paroles, les combat­­tants se joignent à lui. Chaque jour, le chant et les danses marquent la fin des entraî­­ne­­ments. Certains hommes enlèvent leur masque et tout le monde sourit. Le moral est au beau fixe. Un peu plus tard, les hommes se détendent, vêtus de vête­­ments tribaux, et dansent avec des bâtons. Ils affichent des sourires ravis. Le jour qui suit ma visite est un vendredi, leur jour de repos. Alors que les volon­­taires chantent, un combat­­tant origi­­naire de Rabia s’as­­soit en retrait, lais­­sant couler des larmes sur ses joues. Il me confie qu’il combat pour les Yézi­­dis, puis me raconte les abus que l’EI a commis sur les femmes des villages dont il est origi­­naire.

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Les combat­­tants bédouins dansent et chantent
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Je me bats pour les Yézi­­dis, pour ma terre, pour mon pays », dit-il. Ce combat­­tant – qui a trop peur pour donner son nom – était sergent pendant neuf ans au sein de l’ar­­mée irakienne à Mossoul, avant la chute de la ville. Ses yeux sont injec­­tés de sang et sa voix tremble alors qu’il me parle. « Je ne suis pas parti lorsque Daesh est arrivé », dit-il, dési­­gnant l’État isla­­mique sous son acro­­nyme arabe. « J’ai combattu pendant deux jours dans la banlieue avant que Mossoul ne tombe. J’ai vu mes amis tués par Daesh. Nous sommes restés et j’ai combattu. » « Je pleure pour l’Irak », ajoute-t-il. « Je prie pour ma ville. Je regrette que cette terre vierge ait été souillée par Daesh. »


Traduit de l’an­­glais par Maya Majzoub d’après l’ar­­ticle « We Went Inside an Iraqi Camp as Bedouins Trai­­ned for Battle », paru dans War Is Boring. Couver­­ture : Entraî­­ne­­ment au tir, par Matt Cetti-Roberts.

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