par Matt Cetti-Roberts | 25 octobre 2014

J’ajuste mon casque et me rue sur le toit avec les combat­­tants kurdes. Nous restons cour­­bés pour éviter de former des silhouettes. Car les silhouettes sont autant des cibles poten­­tielles. Des tireurs embusqués de l’État isla­­mique sont tapis là, quelque part dans la ville irakienne de Rabia, juste de l’autre côté de la fron­­tière syro-irakienne. Un sniper des milices kurdes syriennes YPG s’ins­­talle dans une posi­­tion forti­­fiée armé de son impres­­sion­­nant fusil de préci­­sion, et vise avec soin. Nous nous trou­­vons dans la ville d’Al-Yaru­­biyah, du côté syrien de la fron­­tière, en septembre. Plusieurs mois se sont écou­­lés depuis le début de la contre-offen­­sive kurde contre les combat­­tants de l’État isla­­mique, qui se sont empa­­rés de la majeure partie de l’Est de la Syrie et ont infil­­tré le Nord de l’Irak. Dans des villes telles qu’Al-Yaru­­biyah et Rabia, de part et d’autre de la fron­­tière entre la Syrie et l’Irak, les milices kurdes et les combat­­tants de l’État isla­­mique se livrent une lutte sans merci. Juchés sur les toits des bâti­­ments, tapis derrière des sacs de sable, ils s’af­­frontent avec des fusils de gros calibre. C’est une guerre tendue, terri­­fiante – et j’en suis le témoin direct. Le sniper des YPG presse lente­­ment la détente. Dans un souffle violent, le projec­­tile mortel file en direc­­tion d’une posi­­tion enne­­mie à plusieurs centaines de mètres de là. Puis nous nous mettons à courir.

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Bien­­ve­­nue à Al-Yaru­­biyah
Abords de la fron­­tière syrienne
Crédits : Matt Cetti-Roberts

12,7 mm

Rabia s’étend du côté irakien de la fron­­tière, face à Al-Yaru­­biyah, en Syrie. L’État isla­­mique s’est emparé des deux villes au mois d’août.

Nous courons à l’in­­té­­rieur. Des tireurs de l’État isla­­mique se terrent dans les parages.

La route qui traverse Al-Yaru­­biyah et Rabia aurait pu consti­­tuer une précieuse voie d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment pour les combat­­tants isla­­mistes lors de leur avan­­cée en Irak. Elle contourne le mont Sinjar pour débou­­cher à Mossoul, la prin­­ci­­pale place forte des djiha­­distes dans le Nord irakien. Mais les YPG kurdes – Yekî­­neyên Paras­­tina Gel en kurde, c’est-à-dire les « Unités de protec­­tion du peuple » – ont réussi à reprendre Al-Yaru­­biyah et à défendre la route. Après avoir combattu les djiha­­distes et le régime brutal du président syrien Bachar el-Assad, les milices démo­­cra­­tiques kurdes progressent désor­­mais à travers la zone fron­­ta­­lière, en direc­­tion de Rabia. Les YPG ont réussi une percée de deux kilo­­mètres à l’in­­té­­rieur de la ville. Les combats ont été rudes. B’sher, un jour­­na­­liste local (et mon fixeur), nous conduit de la ville de Derike, au Kurdis­­tan syrien, jusqu’à une base des YPG à proxi­­mité d’Al-Yaru­­biyah. Nous voulons obte­­nir l’au­­to­­ri­­sa­­tion de péné­­trer dans la ville propre­­ment dite. C’est la première fois que j’entre en contact avec les YPG ainsi qu’a­­vec les YPJ, la branche fémi­­nine des milices kurdes. D’em­­blée, je suis frappé par le profes­­sion­­na­­lisme des mili­­ciens kurdes. Leurs armes sont bien nettoyées, et les combat­­tants semblent sur le pied de guerre. En sillon­­nant le camp, j’aperçois furti­­ve­­ment les armes impro­­vi­­sées qui ont fait la répu­­ta­­tion des YPG et de leurs alliés de l’Ar­­mée syrienne libre.

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Fusil de sniper 12,7 mm
L’arme des tireurs embusqués kurdes
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Au début, ces armes étaient plutôt rudi­­men­­taires – des véhi­­cules renfor­­cés de plaques d’acier, par exemple. Les médias occi­­den­­taux se sont parfois moqués de ce type de brico­­lage. Mais l’im­­po­­sant mortier que j’ai vu à Al-Yaru­­biyah semble, lui, rude­­ment sophis­­tiqué. L’ar­­me­­ment des YPG s’est amélioré au fil des batailles. B’sher m’ap­­prend que les milices kurdes vont désor­­mais jusqu’à produire leurs propres tanks, dans une usine spécia­­le­­ment dédiée. Notre conduc­­teur nous emmène jusqu’à une tour d’im­­meuble située non loin. Nous empoi­­gnons nos gilets pare-balles et nos casques, et courons à l’in­­té­­rieur. Des tireurs de l’État isla­­mique se terrent dans les parages. Dans le couloir, nous louvoyons entre les boîtes de muni­­tions entas­­sées. En gravis­­sant les esca­­liers qui mènent au poste de tir, nous croi­­sons des combat­­tants des YPG et des YPJ. Là, tout en haut, à côté de la porte qui donne sur le toit, un fusil à lunette de calibre 12,7 mm repose contre un mur.

Sur les toits

Un des combat­­tants de la cage d’es­­ca­­lier me demande d’où je viens, dans un anglais parfait. Il est né dans le Nord de Londres et a rejoint les YPG il y a quatre ans. B’sher et moi mettons nos casques et nous hâtons d’ac­­cé­­der au toit, en prenant soin de rester cour­­bés. Dehors, un jeune sniper des YPG s’abrite derrière un muret renforcé par des sacs de sable. Son fusil a été bricolé. Il tire d’im­­po­­santes muni­­tions de calibre 14,5 milli­­mètres. « Les muni­­tions de 14,5 milli­­mètres sont trop grosses, déplore le combat­­tant de Londres. Nous ne pouvons pas porter suffi­­sam­­ment de muni­­tions. Le 12,7 milli­­mètres est mieux adapté au tir embusqué. Plus pratique. »

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Quatre AK-47
Les armes des YPG
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Quand nous tirons depuis le toit, la défla­­gra­­tion projette de la pous­­sière vers le haut, pour­­suit-il. Nous nous faisons souvent tirer dessus en retour : ils essaient d’éli­­mi­­ner nos snipers. » Les attaques des djiha­­distes sont fréquentes. « Il y a eu une attaque d’ISIS il y a deux jours », se souvient le combat­­tant britan­­nique, en employant l’un des nombreux sigles servant à dési­­gner l’État isla­­mique (Isla­­mic State of Irak and Syria). « Ils ont utilisé deux voitures remplies d’ex­­plo­­sifs mais nous avons pu les arrê­­ter à temps. » « Leur attaque a raté de peu », ajoute-t-il. Il explique que l’État isla­­mique a renforcé ses lignes avec des mines et des pièges. « L’autre jour, un de nos combat­­tants a essayé de ramas­­ser une mine, et une autre était cachée dessous, raconte-t-il. Le dispo­­si­­tif était conçu pour se déclen­­cher du fait de la dimi­­nu­­tion de pres­­sion. » Tandis que le sniper s’ap­­prête à tirer, un détail attire mon atten­­tion sur le mur de briques à sa gauche. Un large impact est visible, percé d’un trou de plus petit diamètre. Visi­­ble­­ment, le camp d’en face dispose aussi d’armes de gros calibre, capables de péné­­trer la brique.

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Mazloum se met à couvert
Le long du mur pare-souffle
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les combat­­tants nous demandent de nous abri­­ter dans la cage d’es­­ca­­lier quand le sniper ouvrira le feu. Les tireurs embusqués attirent souvent le feu de l’en­­nemi. En visant soigneu­­se­­ment à travers sa lunette, le tireur d’élite presse lente­­ment la détente. Une forte déto­­na­­tion reten­­tit, et le fusil recule en proje­­tant un nuage de pous­­sière. Nous nous replions dans l’abri tout rela­­tif formé par l’em­­bra­­sure de la porte. Mais cette fois-ci, il n’y a pas de riposte. À l’in­­té­­rieur, un combat­­tant du nom d’Azad me salue. Il me montre le muret qui fait face à la porte du toit. « Parfois ils tirent à travers la porte », dit-il en anglais, en dési­­gnant deux impacts de balle dans la maçon­­ne­­rie. Tandis que l’écho d’un second coup de feu reten­­tit dans l’es­­ca­­lier, je demande à Azad quelle est la cible du sniper. Il me répond qu’ils essaient d’éli­­mi­­ner les posi­­tions de tir de l’État isla­­mique. Azad, lui aussi, précise qu’il préfère le 12,7 milli­­mètres au 14,5 milli­­mètres. Nous sortons et courons jusqu’à un bâti­­ment situé à proxi­­mité. À l’étage, plusieurs combat­­tants des YPG et des YPJ font relâche. Des armes sont posées contre le mur. À la télé­­vi­­sion, une chaîne d’in­­for­­ma­­tion kurde montre des images des combats à Kobané, cette ville à la fron­­tière turque récem­­ment encer­­clée par l’État isla­­mique.

Le profes­­seur

B’sher s’en va pour parle­­men­­ter avec un comman­­dant local et deman­­der une auto­­ri­­sa­­tion qui nous permet­­tra de nous rappro­­cher du front. Je m’as­­sois sur un divan. Azad s’as­­soit à côté de moi. De sa voix douce, il me raconte qu’a­­vant de rejoindre les YPG, il était profes­­seur d’an­­glais. Pendant que nous discu­­tons, les coups de feu du sniper résonnent dans le bâti­­ment. « Les combat­­tants de l’EI ne sont pas très nombreux à Rabia, m’in­­dique Azad. Ils ont essuyé beau­­coup d’at­­taques aériennes et sont occu­­pés à combattre ailleurs. Ils sont ici pour s’as­­su­­rer que nous restons où nous sommes. » Il ajoute qu’il a fallu envi­­ron douze jours pour reprendre une petite partie de Rabia aux mili­­tants. Les combats n’ont jamais cessé depuis. « Quand ils nous ont attaqués l’autre jour, les balles arri­­vaient de partout, raconte-t-il. Nous avions encore peu de combat­­tants ici, un effec­­tif réduit. Mais nous avons réussi à les conte­­nir jusqu’à l’ar­­ri­­vée des renforts. »

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Le profes­­seur d’an­­glais
Azad se repose quelques heures
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Il explique que les djiha­­distes tirent dès qu’ils pensent avoir repéré des combat­­tants des YPG. « Pendant l’at­­taque, j’ai ouvert le feu sur jusqu’à cinq cibles en même temps, avec mon fusil 14,5 milli­­mètres, se remé­­more-il. La plupart des cibles étaient à envi­­ron deux kilo­­mètres. Pas besoin de viser dans ces condi­­tions, mais on ne peut pas savoir si on a touché ou pas. » Il rapporte que les balles de 14,5 milli­­mètres traversent faci­­le­­ment les murs, parfois même plusieurs à la fois, pour venir fuser à travers les bâti­­ments. Les posi­­tions des djiha­­distes sont bien proté­­gées. Et ils disposent d’une grande quan­­tité de maté­­riel. Y compris des tanks. « Les combat­­tants de l’État isla­­mique ont un seul tank dans la ville en ce moment, mais ils ont beau­­coup de postes de tir diffé­­rents, explique Azad. Ils tirent une fois puis déplacent le tank. »

Face à nous, une pancarte de bien­­ve­­nue : « La Syrie remer­­cie votre visite. »

Il me montre du doigt une tour visible de la fenêtre, qui servait autre­­fois de poste d’ob­­ser­­va­­tion pour les YPG. « Quand l’État Isla­­mique avait plus de tanks en ville, cette tour a été prise sept fois pour cible. » Il pense que l’at­­taque était une démons­­tra­­tion de force de la part de l’État isla­­mique, et que les mili­­tants veulent rete­­nir les YPG à Al-Yaru­­biyah. « Cet endroit a été tenu par l’ar­­mée syrienne, puis par l’EI et enfin par les YPG », précise-t-il à propos de la pièce dans laquelle nous nous trou­­vons. Il désigne les autres combat­­tants qui se reposent autour de nous : « Tous ces gars sont des snipers. » Nous buvons le thé et parlons poli­­tique, puis B’sher réap­­pa­­raît. Nous disons au revoir. B’sher me demande de le suivre. Nous courons d’im­­meuble en immeuble jusqu’à atteindre le côté syrien de la fron­­tière. Face à nous, une pancarte de bien­­ve­­nue : « La Syrie remer­­cie votre visite. »

Dans la tempête

Nous sommes à présent à Rabia. Une tempête de sable arrive, recou­­vrant les bâti­­ments déla­­brés des deux villes et limi­­tant parfois notre visi­­bi­­lité à moins de deux cents mètres. En émer­­geant de l’ar­­rière d’un édifice, nous nous retrou­­vons derrière une large section de mur pare-souffle. Deux camion­­nettes surmon­­tées de mitrailleuses lourdes pointent en direc­­tion des lignes de l’État isla­­mique. Des combat­­tants des YPG attendent à proxi­­mité, prêts à rejoindre leurs posi­­tions à la moindre alerte.

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Le mur pare-souffle
Un combat­­tant kurde prêt à prendre son poste
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le sol est jonché de boites de muni­­tion vides et de douilles usagées. Nous sommes sur une des lignes d’ap­­pui desti­­nées à couvrir les troupes au front. La mission de l’équipe de soutien consiste à opérer un tir de suppres­­sion juste au-dessus des hommes au contact direct des djiha­­distes, à quelques centaines de mètres de nous. Nous nous abri­­tons derrière le mur pare-souffle, au son des mitrailleuses lourdes qui tirent spora­­dique­­ment. Les balles sifflent au-dessus de nos têtes. Le comman­­de­­ment des YPG nous fait savoir que nous dispo­­sons de deux heures dans la ville – mais nous devons attendre la permis­­sion pour avan­­cer jusqu’à la ligne de front. Dans tous les cas, il faudra nous y rendre avant la fin de l’après-midi, car c’est géné­­ra­­le­­ment à ce moment de la jour­­née que les insur­­gés ouvrent le feu sur les posi­­tions des YPG. L’at­­taque précé­­dente – l’at­­ten­­tat-suicide avec les véhi­­cules piégés – s’est dérou­­lée un peu plus loin sur la route où nous patien­­tons. Un large cratère, invi­­sible de là où nous sommes, témoigne du sort d’un des deux véhi­­cules. Les combat­­tants des YPG nous montrent la photo d’un véhi­­cule blindé qui a égale­­ment pris part à l’of­­fen­­sive. Ils sont parve­­nus à l’abattre avant qu’il ne s’ap­­proche trop. Le vent se lève, faisant tour­­billon­­ner la pous­­sière autour de nous. En plis­­sant des yeux, nous progres­­sons vers un bâti­­ment pour aller prendre le thé. C’est là que nous rencon­­trons Mazloum, un ami de notre inter­­­prète. Mazloum est photo­­graphe de guerre aux YPG. Il prend des photos et tourne des vidéos desti­­nées à leurs commu­­niqués de presse. Nous parlons appa­­reils photo et plai­­san­­tons en buvant le thé.

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Une vigie des YPJ et Mazloum
Quelques heures après cette photo­­gra­­phie, Mazloum sera abattu par un tireur djiha­­diste
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Ici, les bâti­­ments sont couverts de graf­­fi­­tis. Blagues de combat­­tants, slogans des YPG, hommages aux dispa­­rus. Contre les murs, des fusils. En-dehors de leurs armes, les combat­­tants ont peu d’af­­faires avec eux. Il faut pouvoir se dépla­­cer vite. Plusieurs longues rafales de mitrailleuse se font entendre. Nous sortons et courons jusqu’au mur pare-souffle. Un obus de mortier vient siffler à nos oreilles. Tout le monde s’épar­­pille dans la pous­­sière. Mais l’obus explose ailleurs sur la ligne et nous nous rele­­vons en souriant, épous­­se­­tant la pous­­sière d’Irak qui macule nos vête­­ments. Nous voulions conti­­nuer notre progres­­sion vers une posi­­tion avan­­cée des YPG, mais on nous fait savoir qu’il est trop dange­­reux de pour­­suivre.

Son visage ne montre aucune émotion. Aucun plai­­sir. Elle ne fait que son travail.

L’échange de tirs s’in­­ten­­si­­fie. Nous grim­­pons sur le toit du bâti­­ment où nous avons pris le thé. Deux combat­­tantes des YPJ nous offrent une place sur leur divan. Face au divan, il y a deux vieilles tables basses couvertes d’équi­­pe­­ment mili­­taire et de muni­­tions. Contre le mur, une mitrailleuse PKM côtoie un fusil de préci­­sion Dragu­­nov et un fusil d’as­­saut Kala­ch­­ni­­kov. Il y a un lance-roquettes dans un coin, et aussi des roquettes et des ogives soigneu­­se­­ment entre­­po­­sées dans un sac suspendu au toit. Les deux femmes montent une garde atten­­tive. À tout moment, au moins une d’entre elles guette les envi­­rons à travers les ouver­­tures pratiquées dans le mur. Elles nous montrent les drapeaux noirs de l’État isla­­mique qui flottent au sommet de deux bâti­­ments distants. Je jette un œil à travers l’ou­­ver­­ture et aperçois des bâti­­ments détruits. Une mosquée en ruine et une maison au toit et aux murs éven­­trés. Azad me révè­­lera plus tard que cette maison abrite un sniper de l’État isla­­mique. Une des combat­­tantes des YPJ se saisit du Dragu­­nov. Elle a vu quelque chose.

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Une tireuse embusquée des YPJ
Fusil de préci­­sion Dragu­­nov
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Ce « quelque chose » pour­­rait être un sniper de l’État isla­­mique en train de chan­­ger de posi­­tion. Nous obser­­vons à la déro­­bée. La tireuse d’élite, accrou­­pie, prend garde à rester à couvert derrière les sacs de sable. Elle pose un genou à terre, le canon de son arme intro­­duit dans l’ori­­fice du mur. Elle ajuste à travers son viseur – posé­­ment, pour ne pas perdre sa cible de vue – et déplace avec précau­­tion sa main vers le cran de sûreté. Un mouve­­ment lent, un clic métal­­lique : le fusil est prêt à tirer. Son doigt repose légè­­re­­ment sur la détente. Lente­­ment, elle réduit le jeu jusqu’à ce que l’arme fasse feu. En conti­­nuant d’ob­­ser­­ver à travers son viseur, elle réen­­clenche le cran de sûreté. L’autre combat­­tante des YPJ la rejoint et contrôle la zone avec ses jumelles. La forme aperçue par la sniper, quelle qu’elle soit, ne bouge plus. Son visage ne montre aucune émotion. Aucun plai­­sir. Elle ne fait que son travail. Nous avons dépassé les deux heures qui nous étaient allouées, il est temps de rentrer. Mais plusieurs longues rafales de mitrailleuse se font entendre à proxi­­mité. À nouveau, nous nous réfu­­gions derrière le mur pare-souffle. Les artilleurs grimpent sur les deux camions, arment les mitrailleuses et cherchent des cibles à portée. Ils commu­­niquent avec leurs supé­­rieurs via une radio qu’ils s’échangent régu­­liè­­re­­ment.

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Dans la tempête
Les YPG en posi­­tion de tir
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Au bout de quelques minutes, les tirs se calment – on n’en­­tend plus que de rares coups de feu. L’air se charge en pous­­sière. Un combat­­tant ramène des pommes. Nous sommes en train de manger quand les djiha­­distes nous envoient un autre obus de mortier – c’est la bouche encore pleine que nous nous jetons au sol. L’obus atter­­rit ailleurs, plus loin. Aucun ordre de tir ne parvient aux artilleurs, qui laissent tomber. Nous reve­­nons sur nos pas à travers la tempête de sable. Nous n’in­­ter­­rom­­pons notre course que lorsque des unités de rensei­­gne­­ment d’Asayesh (les forces de sécu­­rité kurdes irakiennes, ndt), postées dans un abri du côté syrien de la fron­­tière, nous demandent avec insis­­tance de prendre une photo avec eux. Quand nous arri­­vons à la tour, notre point de départ, nous sommes trem­­pés de sueur. Dans la salle de repos, mon gilet pare-balles amuse. Les combat­­tants des YPG n’en portent pas – pas vrai­­ment par choix, mais parce que les milices kurdes n’ont pas les moyens de s’en procu­­rer. Pour autant, les Kurdes pensent que je suis fou de trim­­ba­­ler un tel poids.

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À l’abri
Le tonnerre gronde au-dessus du front
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Azad me raconte la façon dont son équipe opère. Les snipers des YPG agissent en binômes – une vigie et un tireur –, comme dans les armées occi­­den­­tales. La diffé­­rence prin­­ci­­pale, ajoute-t-il, c’est que les tireurs d’élite occi­­den­­taux possèdent des instru­­ments qui leur permettent de calcu­­ler l’in­­fluence du vent et des diffé­­rentes condi­­tions de tir. Azad me regarde en se tapo­­tant la tête : ces infor­­ma­­tions, lui les garde « là-dedans ». Il regarde par-dessus mon épaule tandis que je fais défi­­ler mes photos. Je m’ar­­rête sur l’image d’une maison. « — Ils nous visent souvent de là, me dit-il. J’ai tiré sur cette maison à plusieurs reprises. — Ils tirent depuis l’in­­té­­rieur ? — La plupart du temps, non. Ils tirent de derrière la maison, pour s’as­­su­­rer que quelque chose s’in­­ter­­pose entre eux et nous. Ils tirent à travers un obstacle, de dessous ou encore entre deux obstacles, pour cacher la défla­­gra­­tion lumi­­neuse et le nuage de pous­­sière de leurs armes. Comme nous. » La foudre crépite dans la tempête de sable tandis que je me dirige vers mon lit. Les coups de feu claquent et les mortiers tonnent tandis que je somnole.

~

Tôt le lende­­main matin, B’sher me prévient que nous devons partir. Une attaque se prépare. Nous faisons nos adieux aux snipers. Ce n’est qu’une fois en sécu­­rité rela­­tive à Derike que B’sher se confie à moi. « La nuit dernière, Mazloum était sur le toit de notre bâti­­ment, m’ex­­plique-t-il. Il s’est fait tuer par un sniper. » Après notre départ, l’État isla­­mique a lancé une grande offen­­sive contre les posi­­tions des YPG à Rabia. Les djiha­­distes ont aussi exécuté plusieurs villa­­geois arabes dans la zone, après avoir appris que ceux-ci aidaient les Kurdes à iden­­ti­­fier leurs posi­­tions. Deux jours plus tard, les médias kurdes ont annoncé que les forces kurdes avaient pris Rabia et mis l’État isla­­mique en déroute. L’ac­­tion combi­­née des forces Pesh­­merga (les combat­­tants kurdes irakiens, ndt), de l’ar­­mée irakienne et des frappes aériennes améri­­caines et britan­­niques avaient permis d’éloi­­gner les djiha­­distes de la ville.

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Un combat­­tant des YPG
Patrouille à Rabia
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « On the Lonely Iraq-Syria Border, Snipers Battle for a Stra­­te­­gic Road », paru dans War is Boring. Couver­­ture : Un poste de tir kurde, par Matt-Cetti Roberts.

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