par Matthew Shaer | 6 octobre 2015

Prison Fight

En cet après-midi d’oc­­tobre, avant d’af­­fron­­ter l’Amé­­ri­­cain, Thub Hong-Mo regarde des soaps sur un vieux poste de télé chinois, assis en tailleur sur le sol de sa cellule. C’est pour le tren­­te­­naire l’un des rares moments de répit qu’il s’ac­­corde, lui qui vient de passer deux mois – six heures par jour, sept jours sur sept – à s’en­­traî­­ner sans relâche dans la salle de boxe carcé­­rale. Sa silhouette élan­­cée ne renvoie à l’œil que du muscle sec et des tendons ; ses mollets sont couverts de cica­­trices. Son torse est inté­­gra­­le­­ment tatoué : des écailles de pois­­son étin­­ce­­lantes, deux démons et un dragon au regard incen­­diaire. Il a ajouté le dragon, explique-t-il en s’adres­­sant à un inter­­­prète, tout récem­­ment, en mémoire à ce qu’il appelle son « long périple » dans une des prisons les plus tris­­te­­ment répu­­tées de Thaï­­lande. Quatre ans aupa­­ra­­vant, Hong-Mo était condamné pour avoir poignardé à mort un homme dans une boîte de nuit de Bang­­kok. Il doit à présent purger une peine de 35 ans à la prison de haute sécu­­rité de Klong Prem. La plupart des déte­­nus de l’éta­­blis­­se­­ment sont des crimi­­nels de longue date, condam­­nés à des peines de dix ans mini­­mum, et ce pour des crimes en tous genres – viols, bandi­­tisme, meurtres. « C’est là que vous finis­­sez », résume un détenu condamné à perpé­­tuité, « lorsqu’ils ont décrété qu’ils ne voulaient plus jamais entre parler de vous. »

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Hong-Mo
Crédits : Prison Fight

Hong-Mo n’avait aucune raison de croire qu’il pour­­rait quit­­ter l’éta­­blis­­se­­ment avant la cinquan­­taine bien avan­­cée. Puis en juillet, les admi­­nis­­tra­­teurs péni­­ten­­ciers lui ont fait une propo­­si­­tion : affron­­ter aux arts martiaux un boxeur occi­­den­­tal profes­­sion­­nel dans la cour de Klong Prem, le tout pour 5 000 bahts (envi­­ron 120 euros) qui seraient direc­­te­­ment versés sur son compte péni­­ten­­tiaire. Ils lui ont même offert, à condi­­tion qu’il sorte vainqueur du combat, une remise de peine de quelques années. La disci­­pline : le muay thaï, un sport commer­­cial gracieux mais sanglant qui mêle les fonde­­ments de la boxe – jabs, crochets, upper­­cuts – aux coups de pieds, de genoux, de coude ainsi que des prises au corps. L’évé­­ne­­ment est orga­­nisé et enre­­gis­­tré par un jeune promo­­teur esto­­nien impé­­tueux doté d’un flair à la P.T. Barnum pour tout ce qui relève du spec­­tacle, qui espère faire recette sur le marché inter­­­na­­tio­­nal des DVD de combat, actuel­­le­­ment en plein essor. Vendue comme une « Bataille pour la Liberté », le spec­­tacle consis­­tera en sept combats, oppo­­sant chacun un détenu de Klong Prem à un Occi­­den­­tal. Le fait que lesdits compé­­ti­­teurs viennent d’Eu­­rope et des États-Unis – où le sport doit sa renom­­mée à des poin­­tures de l’UFC et que la plupart des métro­­poles disposent de salles où se pratique le muay thaï – n’ap­­por­­tera que davan­­tage d’am­­pleur au spec­­tacle. Bien qu’il soit prévu que l’as­­sis­­tance soit consti­­tuée unique­­ment de déte­­nus, le promo­­teur espère à long-terme toucher une audience beau­­coup plus large grâce aux ventes de ses DVD. À l’ins­­tar de beau­­coup d’autres déte­­nus, Hong-Mo a grandi dans la culture du muay thaï, qu’il a d’ailleurs exercé profes­­sion­­nel­­le­­ment pendant un temps. C’est pourquoi il a accepté avec enthou­­siasme de parti­­ci­­per, tout comme un de ses codé­­te­­nus, un trafiquant de stupé­­fiants répon­­dant au nom de Wutti­­pon Korsan­­thiet, âgé de 27 ans et surnommé Moo, « le cochon ».  « En prison, on peut perdre une partie de soi si on relâche sa vigi­­lance », confie Hong-Mo. « En ce qui me concerne, ce combat a pour but de me prou­­ver que je suis toujours une personne à part entière. Avec sa fierté. » Hong-Mo prépare son face-à-face avec Mark Sayer, tren­­te­­naire bagar­­reur origi­­naire des banlieues de Hous­­ton (Texas), pour qui ce combat sera une grande première en Thaï­­lande – l’épi­­centre du muay thaï. On a égale­­ment programmé une rencontre entre Moo et Stephen Meleady, un Dubli­­nois non-classé dans les arts-martiaux pouvant néan­­moins se piquer d’un record profes­­sion­­nel de 43 victoires pour 31 défaites.

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Mark Sayer
Crédits : Prison Fight

« Demain, je gagne », dit Moo. « J’ai ça dans le sang. » Comme s’il s’agis­­sait de le prou­­ver, il se met en posture de combat, exécute un flori­­lège de coups furtifs, puis tour­­noie et simule enfin un coup de coude au visage de son adver­­saire pour l’ins­­tant imagi­­naire. Toujours assis sur le sol de sa cellule, Hong-Mo remue la tête. « Je lais­­se­­rai la victoire parler en mon nom », dit-il. Vu de l’ex­­té­­rieur, tout cela semble légè­­re­­ment excen­­trique. Mais le système pénal thaï­­lan­­dais a à son actif un long passif d’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’évé­­ne­­ment spor­­tifs, allant des tour­­nois de foot et de basket aux compé­­ti­­tions d’hal­­té­­ro­­phi­­lie, et – par un procédé aussi arbi­­traire qu’o­­paque – de distri­­bu­­tions de remises de peines pour les athlètes dont on dit qu’ils honorent leur patrie. Dans les années 1980, lorsque les auto­­ri­­tés thaï­­lan­­daises, dans le cadre d’un plan destiné à moder­­ni­­ser le système pénal, ont présenté un programme inti­­tulé Sports derrière les barreaux, le muay thaï – la « boxe thaï » – était l’une des premières acti­­vi­­tés propo­­sées. Dès lors, une poignée de prison­­niers est parve­­nue à miser sur son savoir-faire dans l’op­­tique de se voir accor­­der le Saint-Graal de la remise de peine. En 2007, Siri­­porn Tawee­­suk, incar­­cé­­rée pour trafic de stupé­­fiants, a battu une boxeuse japo­­naise, décro­­chant ainsi le titre lors du World Boxing Coun­­cil, au cours d’un combat de caté­­go­­rie poids légers tenu à Klong Prem. Peu après, elle était relâ­­chée, deve­­nant ainsi, selon l’ex­­pres­­sion thaï­­lan­­daise offi­­cielle, « une gloire pour la Thaï­­lande ». Au cours de la même année, Amnat Ruen­­roeng, vété­­ran du muay thaï condamné à une peine de 15 ans à la prison Thon­­buri à Bang­­kok pour vol, se voyait gracier après avoir remporté un titre natio­­nal de boxe. Il s’est fait par la suite une place de choix au sein de l’équipe de boxe natio­­nale thaï­­lan­­daise à l’oc­­ca­­sion des Jeux olym­­piques de Pékin.

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Des combat­­tants de Prison Fight
Crédits : Prison Fight

L’Amé­­ri­­cain

En 2012, Kirill Sokur, un émigré esto­­nien de 35 ans orga­­ni­­sa­­teur de combats, a contri­­bué à conce­­voir un nouveau genre d’évé­­ne­­ment carcé­­ral : il ferait se rencon­­trer, pour la première fois, des déte­­nus thaï­­lan­­dais et des profes­­sion­­nels venus du monde entier. Il a donné à son concept le nom de Prison Fight et l’a affu­­blé d’un slogan accro­­cheur : « Battle For Free­­dom ». Sokur a ensuite fait une offre à la direc­­tion de la prison : il four­­ni­­rait le ring et les combat­­tants étran­­gers, atti­­rant ainsi l’at­­ten­­tion des jour­­naux et des télé­­vi­­sions de la région. Les combats serait dési­­gnés comme des « événe­­ments de bien­­fai­­sance » – un clin d’œil au fait que les prison­­niers peuvent gagner leur liberté en y parti­­ci­­pant –, ce qui contri­­bue­­rait à redo­­rer le blason des déte­­nus bagar­­reurs. En retour, Sokur filme­­rait les combats en vue de vendre les films en DVD, voire peut-être même d’en faire un genre de télé-réalité. Financé par une source confi­­den­­tielle, Sokur a investi des milliers de dollars dans cette entre­­prise avec l’es­­poir d’y trou­­ver une audience récep­­tive. Soutenu par le succès plané­­taire de l’UFC, le marché inter­­­na­­tio­­nal des vidéos de combat a grimpé en flèche ces dernières années pour se hisser au rang d’in­­dus­­trie multi­­mil­­lion­­naire.

Le muay thaï est dési­­gné comme la « science des dix membres », en réfé­­rence aux points de contact auto­­ri­­sés : les pieds, les genoux, les coudes et les poings.

« Je me suis dit : “Il pour­­rait y avoir un meur­­trier d’un côté et un profes­­sion­­nel de l’autre” », explique Sokur. « Je savais que les gens trou­­ve­­raient ça palpi­­tant. Si un homme est un vrai tueur hors du ring – litté­­ra­­le­­ment –, imagi­­nez ce qui peut se produire dessus ! » Les trois premières éditions du programme Prison Fight ont eu lieu début 2013 à la prison Klong Pai, un complexe de moyenne sécu­­rité dans la province de Nakhon Ratcha­­sima, à un peu plus de 160 km au nord de Bang­­kok. Bien que le double cham­­pion de boxe Oh Sing­­wa­­cha a remporté sa liberté à l’oc­­ca­­sion d’un combat de muay thaï dans le cadre d’un combat de Prison Fight, la couver­­ture média­­tique de l’évé­­ne­­ment n’a pas été à la hauteur des espé­­rances de Sokur. C’est pourquoi il a décidé de viser plus gros : un combat à Klong Prem, dans la capi­­tale du pays, avec plusieurs équipes pour filmer, ainsi qu’un groupe de punk rock sur place et au moins une person­­na­­lité thaï assis­­tant à l’évé­­ne­­ment. « C’est notre billet pour la gloire », m’as­­sure Sokur la veille du combat. « Au plus grand spec­­tacle, la plus grande scène. »

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Pour Mark Sayer, l’Amé­­ri­­cain devant rencon­­trer Hong-Mo, le voyage à Klong Prem a commencé il y a presque vingt ans de cela, dans la chambre de sa maison texane. C’est là que Sayer est tombé, au dos d’un numéro du maga­­zine Black Belt (« cein­­ture noire »), sur une publi­­cité pour un livre inti­­tulé Thai Boxing Dyna­­mite: the explo­­sive art of muay thai. Sayer, alors en première année au lycée, s’est procuré l’ou­­vrage et l’a dévoré dans la jour­­née. Il s’était essayé à la boxe anglaise et au taek­­wondo, mais il avait décidé de vouer son avenir au muay thaï. « C’est la spon­­ta­­néité de ce sport qui m’a séduit », dit Sayer, crâne rasé et regard droit, digne d’un soldat. « Le contact physique. Et le fait que ce sport soit ancré dans la culture du pays toute entière. » Le muay thaï est dési­­gné comme la « science des dix membres », en réfé­­rence aux points de contact auto­­ri­­sés : les pieds, les genoux, les coudes et les poings. À l’ins­­tar de la boxe tradi­­tion­­nelle, l’ac­­tion se déroule dans un ring carré déli­­mité par des cordes ultra-résis­­tantes, que les plus farouches combat­­tants utilisent à leur avan­­tage, en y proje­­tant leur adver­­saire comme dans une toile d’arai­­gnée, ou encore en se lais­­sant rebon­­dir dessus pour contre-attaquer. Mises à part les attaques aux yeux et les coups de tête et à l’en­­trejambe, tous les coups sont permis.

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Le gant ensan­­glanté d’un parti­­ci­­pant
Crédits : Prison Fight

Avec l’aide de son père, un ancien marine et boxeur amateur, Sayer a trouvé une salle d’en­­traî­­ne­­ment proche de chez lui, tenue par un émigré français qui ensei­­gnait juste­­ment le muay thaï. Sayer était un des plus jeunes membres de la salle. La plupart des autres, se souvient-il, était des « bagar­­reurs du dimanche » ; l’un d’eux s’est présenté un jour avec un brace­­let de surveillance élec­­tro­­nique à le cheville. Son premier combat a eu lieu dans un temple thaï à Hous­­ton. Son adver­­saire avait dix ans de plus que lui, mais il a été battu à plate couture. Une fois le combat terminé, c’est à un Sayer couvert de bleus et ensan­­glanté, mais eupho­­rique, que l’ar­­bitre s’est adressé, à part. « Un jour », lui a dit l’ar­­bitre, tenan­­cier d’un restau­­rant thaï des envi­­rons, « lorsque tu auras 18 ans, tu vien­­dras en Thaï­­lande et tu te battras pour de bon. » Mais les choses ont pris un peu plus de temps. Après le lycée, Sayer a passé cinq ans à l’Aca­­dé­­mie de marine marchande améri­­caine à New York. Il a obtenu son diplôme en 2006 et a consa­­cré les sept années suivantes au service de diverses entre­­prises qui sillon­­naient le globe : Brésil, Kuala Lumpur, Singa­­pour, Ghana. Pendant ses semaines de congé, il s’en­­traî­­nait en salle de sport. Il prenait de l’âge, mais conser­­vait sa force et ses réflexes. Sur la route, il parti­­ci­­pait à des combats amateurs de muay thaï dont il a remporté la plupart. En 2013, après avoir été offi­­ciel­­le­­ment reconnu à même de super­­­vi­­ser le mouillage d’un navire commer­­cial, Sayer a décidé qu’il était temps de faire une pause dans sa carrière et de pour­­suivre son rêve. En juin, il a sauté dans un vol à desti­­na­­tion de Bang­­kok, la capi­­tale mondiale du muay thaï, afin de se lancer dans le combat profes­­sion­­nel. « J’avais 32 ans », dit-il. « J’ai pensé que ma carrière pouvait attendre un moment. J’avais encore une petite chance de pouvoir faire du muay thaï. Je voulais me prou­­ver quelque chose. »

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Sayer dans la salle mythique de Sitsong­­pee­­nong
Crédits : Mark Sayer

La Thaï­­lande est remplie de salles de sport qui satis­­font les voya­­geurs du monde entier, mais Sayer avait déjà en tête la salle répu­­tée de Sitsong­­pee­­nong, dans la banlieue est de Bang­­kok. La plupart de ceux qui la fréquentent sont thaïs, mais on y trouve aussi des Occi­­den­­taux – ceux qui sont déter­­mi­­nés à se faire un nom dans ce sport. À la mi-septembre, son entraî­­neur lui a appris la bonne nouvelle : on avait retenu Sayer pour un combat – le premier depuis son arri­­vée en Thaï­­lande. Le gros lot s’éle­­vait à 5 000 bahts, la même somme que pour les déte­­nus. Ce n’est que lorsque Sayer s’est présenté à la prison à l’oc­­ca­­sion d’une confé­­rence de presse, une semaine avant le combat, qu’il a pris conscience qu’il ne s’agi­­rait pas d’un combat ordi­­naire. « Je me revois en train de suivre ces gardiens jusque dans la cour en essayant de rester stoïque », se souvient Sayer. Jusqu’à sa rencontre avec Hong-Mo, Sayer avait décidé qu’aussi insensé que soit ce scéna­­rio, il était trop tard pour faire marche arrière. Sayer n’a pas posé de ques­­tion à propos du crime commis par son adver­­saire. « Lorsqu’on combat, même si on ne connaît pas vrai­­ment l’ad­­ver­­saire, il y a une sorte de limite à ne pas fran­­chir », dit-il. « Tout ce que je sais, c’est que c’est peut-être un violeur. Il pour­­rait profi­­ter de ce combat pour rega­­gner sa liberté. Peut-être est-ce un chef de gang. Peut-être tire-t-il les ficelles de l’in­­té­­rieur… Mieux vaut ne pas savoir. » Cette nuit-là, Sayer a démarré son ordi­­na­­teur portable et posté un message sur son mur Face­­book. « On a tous notre propre défi­­ni­­tion du succès », a-t-il écrit. « Mes amis, au pays, ont des enfants et gagnent de l’argent. Moi, je parti­­cipe à un sport sanglant dans une prison de Bang­­kok. »

Le grand jour

Thub Hong-Mo a grandi à envi­­ron 15 000 kilo­­mètres de Mark Sayer, dans une des banlieues les plus petites et les plus pauvres de Bang­­kok. À l’ins­­tar de beau­­coup de garçons misé­­reux de Thaï­­lande, il a trouvé du récon­­fort dans le muay thaï. C’était un combat­­tant explo­­sif, avec des mains fortes et une capa­­cité de frappe encore plus impres­­sion­­nante, et il a cultivé un regard unique, qu’il adop­­tait même sous les coups qu’il encais­­sait sur le ring. Une tactique qu’il s’ap­­pliquait à mettre en œuvre pour désarçon­­ner ses adver­­saires. Jusqu’à ses 18 ans, il a obtenu des résul­­tats tout à fait corrects. Il envi­­sa­­geait de pour­­suivre une carrière profes­­sion­­nelle, mais il a fina­­le­­ment accepté une offre de travail en tant que collec­­teur de dettes à la solde d’un gang du quar­­tier Nana Plaza à Bang­­kok. Nana Plaza, un nid de bordels et de clubs de strip-tease pouvant se piquer de recen­­ser la plus dense concen­­tra­­tion au monde de profes­­sion­­nels du sexe. Un soir de 2009, Hong-Mo est sorti avec des amis dans une boîte de nuit de Bang­­kok. Une rixe a tourné à la bagarre, et Hong-Mo a sorti de sa poche un couteau doté d’une lame de quinze centi­­mètres. « Il s’agis­­sait de légi­­time défense », dit-il en passant la main dans ses cheveux coif­­fés en banane. « Je savais que si je ne le faisais pas, c’est lui qui me plan­­te­­rait. »

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Dans la prison de Klong Prem
Crédits : Sommart Srisu­­wan

Mais cet argu­­ment n’a eu que peu de valeur aux yeux du juge et quelques semaines après l’agres­­sion, Hong-Mo était envoyé à Klong Prem, où il a passé ses premiers mois à s’ha­­bi­­tuer aux humi­­lia­­tions récur­­rentes du milieu carcé­­ral. Il coha­­bite avec quatre autres déte­­nus dans une cellule d’1,50 m sur 3, sans lits. Ils dorment à même le sol, avec pour seul confort des mate­­las de mousse bleus. L’es­­pace y est si réduit que Hong-Mo sent le souffle de ses congé­­nères contre son cou lorsqu’il est éveillé la nuit, à écou­­ter les cafards grouiller sur les murs. La porte de la cellule s’ouvre chaque matin à six heures pour se refer­­mer chaque après-midi à dix-sept. C’est pourquoi l’offre de Prison Fight avait le son du récon­­fort. « Ça m’a donné l’oc­­ca­­sion d’at­­tendre quelque chose, une chose sur laquelle me foca­­li­­ser », dit Hong-Mo. Sous la tutelle de Nikon Jang­­thin­­pha, un ancien gang­s­ter condamné pour un triple homi­­cide, Hong-Mo a passé six heures par jour dans la salle de sport de fortune de la prison, dans laquelle a été impro­­visé un vieux ring à cordes et instal­­lés deux lourds sacs de frappe en cuir. Le matin, il sautait à la corde, faisait de l’en­­du­­rance et boxait dans le vide ; l’après-midi, il frap­­pait les sacs et s’en­­traî­­nait avec d’autres déte­­nus. « J’ai pu appré­­cier sa trans­­for­­ma­­tion de mes propres yeux », raconte Jang­­thin­­pha. « Certes, au début, il perdait son souffle et avait un peu de rondeurs au niveau du ventre. Mais à présent, il est prêt, il est concen­­tré, il est fort. » Hong-Mo hésite lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de la possi­­bi­­lité d’être gracié : « J’es­­saie de ne pas y penser. De ne penser qu’au combat. » Il hausse les épaules et regarde en l’air, comme si cela repo­­sait à présent entre les mains d’une puis­­sance supé­­rieure.

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La prison vue du ciel

Le jour du combat arrive. Un jour gris et humide, un nuage bas flot­­tant juste au-dessus de Klong Prem, favo­­ri­­sant l’hu­­mi­­dité à l’in­­té­­rieur du complexe. Mark Sayer a un plan, qui n’a rien à voir avec de l’in­­sou­­ciance ou du zèle. « Bien sûr », admet-il, « si je vois l’oc­­ca­­sion, je la saisi­­rai. » Lorsque Hong-Mo pénètre sur le ring, ses yeux restent fixés sur Sayer. Il a l’air gonflé à bloc. Comme possédé. Le premier round est remporté non sans diffi­­culté par Sayer. Hong-Mo parvient à l’en­­fer­­mer dans une clé de bras. Utili­­sant la force de sa hanche, le Thaï envoie d’un coup Sayer dans les cordes. Et alors qu’ils s’y trouvent tous les deux, il frappe de son genou le plexus solaire de Sayer. Le coup-bas clas­­sique – mais les juges, assis à leur table, ne sont pas les plus à même d’ar­­ri­­ver à ce genre de conclu­­sion. Après deux minutes, Hong-Mo envoie un coup de pied sur le côté gauche de Sayer. L’hé­­ma­­tome causé gros­­sit vite et prend la forme d’une auber­­gine trop mûre. La cloche sonne, et Sayer retourne en titu­­bant dans son coin pour boire et appliquer une compresse glacée sur sa bles­­sure. Il sait qu’il est en train de perdre la main du combat. « Je dois trou­­ver un moyen de gagner », dit-il. « C’est tout. » Dès le début du second round, Hong-Mo semble perce­­voir que quelque chose a changé chez Sayer. Au lieu de l’as­­saillir de coups de poings et de pieds, Hong-Mo fait de petits pas en arrière. Le premier vrai coup de Sayer est un petit coup sec, qui atteint Hong-Mo sur le côté de la tête. Ensuite, un crochet qui lui frappe le menton. Du sang ruis­­selle le long du visage de Hong-Mo jusqu’à son cou. Le regain de confiance de Sayer est palpable – dans le nombre de coups qu’il assigne, dans la manière dont il tire profit de son poids. Au troi­­sième round, à une minute de la fin du combat, Hong-Mo baisse sa garde – il ne s’agit nulle­­ment cette fois de narguer Sayer mais d’un signe de fatigue évident. Sayer saute sur l’oc­­ca­­sion. Sa main droite s’en­­fonce dans la joue de Hong-Mo, le choquant sur le coup. Celui-ci a suffi­­sam­­ment d’ins­­tinct pour se recroque­­vil­ler. Sayer le renvoie dans les cordes et, serrant son adver­­saire d’une main, lui frappe le visage de l’autre.

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La rage de vaincre
Crédits : Mark Sayer

L’ar­­bitre s’in­­ter­­pose entre les combat­­tants, les sépare et annonce la fin du combat. À la grande surprise de Sayer, la déci­­sion est unanime : les trois juges accordent la victoire à Hong-Mo. Sur le côté du ring, Sayer estime que l’ar­­bitre s’est contenté d’évi­­ter à Hong-Mo une défaite humi­­liante : en règle géné­­rale, les combat­­tants ne sont sépa­­rés que lorsque tous les mouve­­ments ont pris fin. « J’étais en train de le frap­­per », dit Sayer. « Sauf erreur de ma part, c’est un mouve­­ment. » Malgré sa défaite, qu’il attri­­bue à « l’avan­­tage du domi­­cile », Sayer est joyeux. Il estime avoir donné plus de coups qu’il n’en a reçus, et au plus profond de son cœur, cela suffit à faire de lui un cham­­pion. Hong-Mo se tient à côté de l’ar­­bitre, le nez enflé couleur cerise, un éclat de sang près des dents. Il bouge avec diffi­­culté. « C’était un défi de taille », admet-il. « Mais je me suis battu comme un guer­­rier. » Un gardien arrive pour rame­­ner Hong-Mo à sa cellule, où ses cama­­rades déte­­nus l’at­­tendent en jubi­­lant – il est dans la prison ce qui se rapproche le plus d’une célé­­brité. Mais la fête est de courte durée. Cette nuit encore, il est affalé sur le sol carrelé de sa minus­­cule cellule. Dans les Prison Fight précé­­dents, la nouvelle des remises de peine est arri­­vée rapi­­de­­ment – Chalern­­pol Sawang­­suk, un détenu parti­­ci­­pant à la troi­­sième édition, s’est vu relâ­­ché peu après sa victoire en juillet contre le profes­­sion­­nel britan­­nique du muay thaï Arran Burton. Cette fois, la démarche est plus longue, notam­­ment à cause de la vague de violentes protes­­ta­­tions anti-gouver­­ne­­men­­tales qui a commencé à balayer la Thaï­­lande en novembre. La rééva­­lua­­tion des sentences de Hong-Mo et de Moo est repor­­tée au mois d’avril. D’ici là, les deux déte­­nus sont condam­­nés à attendre.

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Les deux combat­­tants s’étreignent après le combat
Crédits : Prison Fight

Quelques jours après le combat, Mark Sayer est assis dans la chambre aux murs nus qu’il loue à la salle de Sitsong­­pee­­none. Contre un mur est posé son équi­­pe­­ment de boxe – sa menton­­nière, son casque – et sur sa table de chevet, un livre de Bill Bryson. À côté se trouve un bloc de Post-It sur lesquels sont grif­­fon­­nées diverses phrases toutes faites en anglais – « Voulez-vous fermer la porte, s’il vous plaît ? » et « Parlez plus lente­­ment, je vous prie » – avec au dos leur traduc­­tion en thaï. En dépit de sa joie initiale, il est à présent trou­­blé par son expé­­rience à Klong Prem. « J’ai adoré l’ad­­mi­­ra­­tion de la foule », dit Sayer. « Mais je me trou­­vais au cœur d’une marée de déte­­nus qui me soute­­naient en disant “beau boulot” derrière moi. Je combat­­tais quelqu’un qui lui se battait pour sa dernière once de dignité. En tant que compé­­ti­­teur, on a tendance à refou­­ler ce genre de choses. Mais en tant qu’homme, on est empa­­thique. » Fin décembre, Sayer est arrivé au terme de son second combat en Thaï­­lande, dans un stade de Pattaya, qu’il a remporté par K.O. – « crochet du droit à la mâchoire, coup par-dessus la tête à l’ar­­rière du crâne », m’a-t-il écrit dans un mail. « Je repense au moment où j’ai réussi mes examens de capi­­taine. Je me disais : “D’ac­­cord, tu as réussi ça ; il est temps à présent de rempor­­ter un combat avant de deve­­nir trop vieux…” J’ai quitté un travail au salaire à six chiffres, aban­­donné un appar­­te­­ment génial, et j’ai fait exac­­te­­ment ce que j’avais dit. Ça fait du bien. » À présent, il est temps de rentrer.


Traduit de l’an­­glais par Marc-Antoine Castillo d’après l’ar­­ticle « How Thai­­land’s Most Noto­­rious Prison Became a Fight Club », paru dans Men’s Jour­­nal. Couver­­ture : Un combat­­tant de muay thaï s’en­­traîne en prison.

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