par Matthew Shaer | 11 août 2016

Papo Reto

Les fave­­las du Complexo do Alemão, un des plus grands bidon­­villes du Brésil, occupent plus de 280 hectares à flanc de colline au nord de Rio de Janeiro, non loin de l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal. Bordé sur trois côtés par des auto­­routes encom­­brées et sur le quatrième par une crête boisée, Alemão ne peut plus s’étendre vers l’ex­­té­­rieur. Le bidon­­ville a donc enflé de l’in­­té­­rieur, dans un magma de plus en plus instable de caisses en béton de quatre étages. « Le grand-père a construit le premier étage, le fils le deuxième, le petit-fils le troi­­sième et l’ar­­rière petit-fils le quatrième », ont l’ha­­bi­­tude de dire les habi­­tants. Des barres d’ar­­ma­­ture émergent du toit, atten­­dant que la prochaine géné­­ra­­tion construise le cinquième étage. Une nuit d’avril dernier, Arlindo Bezerra de Assis, une rési­­dente d’Alemão âgée de 72 ans, a quitté la maison fami­­liale pour s’aven­­tu­­rer dans l’en­­che­­vê­­tre­­ment de ruelles du quar­­tier, donnant la main à son petit-fils de 10 ans. Poli­­ciers et trafiquants de drogue s’étaient affron­­tés plusieurs heures durant, mais le calme avait succédé aux coups de feu et De Assis, qu’on appelle  respec­­tueu­­se­­ment Dona Dalva dans le quar­­tier, voulait rame­­ner l’en­­fant à sa mère.

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Crédits : Papo Reto/Face­­book

Quelques instants plus tard, on l’a retrou­­vée gisant sur le trot­­toir, éten­­due sur le dos. Son sang s’écou­­lait abon­­dam­­ment de deux bles­­sures par balle. On l’a conduite à l’hô­­pi­­tal le plus proche où elle est morte de ses bles­­sures. Son petit-fils, protégé par son corps, s’en est sorti indemne. À 400 mètres de là, un fave­­lado de 25 ans nommé Raull a reçu un message de la part d’un ami qui l’in­­for­­mait de l’as­­sas­­si­­nat. (Pour des raisons de sécu­­rité, Raull a demandé à ce que son nom de famille ne soit pas cité.) Il a glissé son télé­­phone dans sa poche et s’est rendu sur les lieux. Plus tard, la police a quali­­fié la mort de De Assis d’ac­­ci­dent. Un comman­­dant a déclaré dans un jour­­nal local qu’elle avait eu la malchance de se trou­­ver au milieu d’une fusillade. Mais tandis que Raull se frayait un chemin au milieu de la foule, il a entendu une autre histoire. Des témoins lui ont confié que les coups de feu avaient été tirés par un agent de police qui avait pris De Assis et son petit-fils pour des crimi­­nels. Lorsque l’agent a pris conscience de son erreur, il serait retourné à sa voiture de patrouille en courant avant de prendre la fuite. Raull a grandi du côté est d’Alemão. Quand il était jeune, le Comando Vermelho est ce qui s’ap­­pa­­ren­­tait le plus à un gouver­­ne­­ment local. Il s’agit d’une orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle alimen­­tée par le trafic de drogue qui exerce un contrôle quasi-total sur les fave­­las. Mais en 2010, le gouver­­ne­­ment a annoncé son inten­­tion de débar­­ras­­ser la zone du crime orga­­nisé. En novembre 2014, plus de 2 000 soldats et poli­­ciers sont entrés dans Alemão. Le Comando Vermelho s’est retran­­ché dans la clan­­des­­ti­­nité et la police l’a remplacé dans les rues.

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Raull devant le Complexo do Alemão
Crédits : Insta­­gram

Dans les fave­­las, les trafiquants de drogue de Rio tuent quoti­­dien­­ne­­ment des civils et des poli­­ciers, mais au moins les fave­­la­­dos connaissent les règles. « Il y avait des endroits où on n’al­­lait pas et des choses qu’on ne faisait pas », explique Raull. « Avec la police, c’est diffé­rent : il n’y a pas de règles. Et les gens meurent aussi. » Selon Amnesty Inter­­na­­tio­­nal, envi­­ron 2 000 personnes sont tuées chaque année par la police brési­­lienne, souvent de la même manière – une balle dans la tempe, une balle dans le dos –, comme une méthode d’exé­­cu­­tion. Les tirs de la police sont si fréquents à Alemão qu’on en parle à peine en dehors des fave­­las. « Si on retrouve quatre, cinq ou six corps, peut-être qu’ils feront l’actu », dit Raull. « Mais un seul mort ? Jamais. Les médias se fichent de ce qu’il se passe ici. Ils préfèrent ne pas y penser. » Raull entend depuis long­­temps des histoires de flics en civil qui exécutent des rési­­dents soupçon­­nés d’être en lien avec les trafiquants de drogue, ou de balles de gros calibre perçant les murs et tuant des enfants dans leur sommeil. « La plupart de nos amis d’en­­fance sont morts », dit-il. « Quand on vit dans les fave­­las, on sait qu’on va connaître une fin violente, d’une façon ou d’une autre. » Raull en a tiré le prin­­cipe qui guide sa vie : « Faire ce qu’on peut, tant qu’on le peut. » Il a passé des années à se deman­­der ce que voulait dire exac­­te­­ment « faire ce qu’on peut ». Il s’est porté volon­­taire dans un centre pour jeunes du quar­­tier et a rejoint la branche locale du mouve­­ment Occupy.

Fina­­le­­ment, un mois avant la mort de De Assis, il a formé avec plusieurs de ses amis un collec­­tif de jour­­na­­listes qu’ils ont appelé Papo Reto, « parler fran­­che­­ment ». Aucun jour­­na­­liste de télé­­vi­­sion ou de presse écrite ne met les pieds à Alemão, c’est pourquoi ils ont décidé de rendre compte eux-mêmes de ce qu’il se passe dans leur favela. Le but était d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion des gens sur les condi­­tions de vie à Alemão – les pannes d’élec­­tri­­cité systé­­ma­­tiques, les couvre-feux, la présence poli­­cière étouf­­fante – et d’aver­­tir les habi­­tants sur les dangers qui les guettent dans certaines zones parti­­cu­­liè­­re­­ment instables. Certains membres de Papo Reto sont occa­­sion­­nel­­le­­ment pigistes pour des jour­­naux de Rio. D’autres, comme Raull, sont des mili­­tants n’ayant pour seule arme que leur smart­­phone ou leur tablette. En l’es­­pace de quelques semaines, Papo Reto est devenu une sorte d’an­­tenne-relais pour toute la commu­­nauté d’Alemão. Les membres du collec­­tif ont reçu des vidéos et des photos des raids de police et des véhi­­cules criblés de balle des habi­­tants via WhatsApp. Ils les ont redif­­fu­­sées sur des groupes de discus­­sion WhatsApp, sur Face­­book et d’autres médias sociaux.

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Crédits : Papo Reto/Face­­book

Ce geste simple a eu d’im­­por­­tantes retom­­bées. Après la mort de De Assis, Raull a posté des témoi­­gnages sur Insta­­gram et Face­­book, des photos de curieux rassem­­blés sous l’éclat aveu­­glant des lampa­­daires, ainsi qu’une vidéo de six secondes montrant la chaus­­sée encore tachée du sang de De Assis. L’après-midi suivant, tout Alemão était en flammes. Des bus ont été renver­­sés et incen­­diés. Des vagues de fave­­la­­dos en colère ont déferlé dans le quar­­tier, exigeant que justice soit faite pour De Assis. Les chaînes de télé­­vi­­sion ont envoyé des jour­­na­­listes à Alemão le lende­­main, mais les foules se sont rapi­­de­­ment clair­­se­­mées, les brasiers se sont éteints et De Assis est retom­­bée dans l’ou­­bli. Papo Reto avait déclen­­ché une émeute, mais la justice restait hors de portée. Raull a exprimé sa frus­­tra­­tion sur ses réseaux. « A favela sangra ! » a-t-il écrit : « La favela saigne ! »

Les témoins

À près de 8 000 kilo­­mètres de là, les publi­­ca­­tions de Raull ont attiré l’at­­ten­­tion de Pris­­cila Neri, une cinéaste new-yorkaise enga­­gée de 35 ans. Neri a quitté São Paulo pour le Queens quand elle était jeune et parle parfai­­te­­ment l’an­­glais et le portu­­gais. Depuis six ans, elle travaille comme direc­­trice de programme chez Witness, un orga­­nisme de défense des droits de l’homme qui soutient et aide à former les jour­­na­­listes amateurs du monde entier. Elle suivait les travaux des photo­­graphes de Papo Reto depuis le mois précé­dent lorsqu’un membre du collec­­tif, Betinho Casa Nova, a posté une vidéo sur laquelle on pouvait voir des poli­­ciers tirer à balles réelles sur la foule, à Alemão. « C’était préci­­sé­­ment le type de personnes avec lesquelles nous voulions travailler : des gens des fave­­las qui docu­­men­­taient la réalité de leur quar­­tier », raconte Neri. « Mais c’était aussi terri­­fiant, car ils courent d’énormes risques. » Elle a dépê­­ché un membre de Witness à Rio pour rencon­­trer Raull et lui propo­­ser de travailler avec eux.

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Numé­­ri­­sa­­tion des images dans les bureaux de Witness
Crédits : Witness

Le programme de Witness est ambi­­tieux. À mesure que les camé­­ras profes­­sion­­nelles deviennent plus abor­­dables et tandis que les jour­­na­­listes étran­­gers sont de plus en plus régu­­liè­­re­­ment pris pour cibles dans les zones de conflits, le travail des « jour­­na­­listes citoyens » repré­­sente une source vitale pour l’in­­for­­ma­­tion inter­­­na­­tio­­nale. (Une grande partie des photos prove­­nant de Syrie sont aujourd’­­hui prises par des amateurs.) Mais Neri et ses collègues avaient sur une vision bien plus auda­­cieuse de ce que pouvait deve­­nir le jour­­na­­lisme citoyen. Ils étaient d’avis que les images tour­­nées par les habi­­tants des endroits les plus dange­­reux de la planète pouvaient être utili­­sées non seule­­ment pour atti­­rer l’at­­ten­­tion sur les violences, mais aussi pour envoyer leurs respon­­sables en prison. Une vision nova­­trice de la justice à l’ère des smart­­phones. Les membres de Papo Reto semblaient être les parte­­naires idéals pour la réali­­ser. Les locaux de Witness sont instal­­lés à Fort Greene, dans Brook­­lyn, au cœur d’un immense bâti­­ment en brique qu’ils partagent avec d’autres orga­­nismes à but non lucra­­tif, dont le Museum of Contem­­po­­rary Afri­­can Dias­po­­ric Art. L’en­­droit est décoré d’images de films sur lesquels Witness a travaillé et de cartes détaillées des lieux où l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est active : Afrique, Asie, Moyen-Orient. Lorsqu’ils ne sont pas sur le terrain, les 32 employés de Witness travaillent depuis leurs bureaux anar­­chiques. Ils guettent l’ap­­pa­­ri­­tion de nouvelles vidéos ou discutent sur Skype avec des mili­­tants du monde entier et des jour­­na­­listes enga­­gés. Ils disposent d’une salle de montage, d’un petit studio et d’un « musée » de vieux appa­­reils, comme des camé­­scopes volu­­mi­­neux et des argen­­tiques en boîtier alu qui rappellent à la fois les débuts de Witness et l’ère pré-smart­­phone. Witness a été fondé conjoin­­te­­ment en 1992 par le musi­­cien Peter Gabriel, Human Rights First et la Reebok Human Rights Foun­­da­­tion. Peter Gabriel voulait depuis long­­temps créer une asso­­cia­­tion consa­­crée aux images tour­­nées par les citoyens, mais l’idée ne susci­­tait pas beau­­coup d’in­­té­­rêt. Jusqu’à la nuit du 3 mars 1991. Un plom­­bier de 31 ans nommé George Holli­­day se trou­­vait sur le balcon de son appar­­te­­ment avec son Sony Handy­­cam lorsqu’il a filmé les images d’un groupe de poli­­ciers de Los Angeles frap­­pant à terre un homme désarmé du nom de Rodney King.

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Capture d’écran de la vidéo filmée par Holli­­day
Crédits : NBC news

La vidéo de Holli­­day est consi­­dé­­rée par beau­­coup comme la première vidéo virale : elle a servi de toile de fond à la semaine d’émeutes la plus violente à laquelle les Améri­­cains assis­­taient depuis une géné­­ra­­tion. Deux poli­­ciers de Los Angeles ont été recon­­nus coupables pour avoir violé les droits de Rodney King et un juge a accordé à la victime plus de 3 millions d’eu­­ros de dédom­­ma­­ge­­ment lors d’un procès basé en grande partie sur la vidéo de Holli­­day. Avocats et mili­­tants ont compris à l’is­­sue du juge­­ment que la façon dont on docu­­men­­tait les actes crimi­­nels était sur le point de se trans­­for­­mer radi­­ca­­le­­ment. À ses débuts, Witness se foca­­li­­sait prin­­ci­­pa­­le­­ment sur la distri­­bu­­tion de maté­­riel vidéo à l’étran­­ger et appre­­nait aux gens à l’uti­­li­­ser. Sur place, leurs parte­­naires ont commencé à docu­­men­­ter l’es­­cla­­vage sexuel en Europe de l’Est, les expul­­sions forcées du gouver­­ne­­ment cambod­­gien et les violences faites aux femmes au Zimbabwe.

En 2010, les camé­­scopes qui avaient rendu possible le jour­­na­­lisme citoyen sont passés au second plan avec l’ar­­ri­­vée d’un progrès consi­­dé­­rable : l’objec­­tif des télé­­phones portables. Les camé­­scopes étaient utiles mais ils étaient coûteux, fragiles et trop visibles. Les télé­­phones portables, au contraire, étaient bon marché, solides et faciles à dissi­­mu­­ler. Le rendu n’était pas opti­­mal, mais leur faci­­lité d’uti­­li­­sa­­tion et leur ubiquité faisait oublier ce défaut. Les gens n’avaient plus à courir chez eux cher­­cher leur camé­­scope : ils l’avaient à présent dans leur poche. Sans comp­­ter qu’a­­vec l’ex­­plo­­sion des réseaux sociaux, il suffi­­sait de quelques clics pour parta­­ger ses vidéos avec le monde entier. Les images des portables ont été cruciales pour soute­­nir le soulè­­ve­­ment post-élec­­to­­ral iranien (ou mouve­­ment vert) en 2009. Selon le Time, les images de la mort de Neda Agha-Soltan, une femme iranienne tuée par les forces de sécu­­rité de l’État, consti­­tuent proba­­ble­­ment « la mort la plus vue de l’his­­toire de l’hu­­ma­­nité » et l’une des premières vidéos de cette enver­­gure tour­­née avec un télé­­phone. Au cours des mani­­fes­­ta­­tions du Prin­­temps arabe en 2010 et 2011, les citoyens ont capturé des images terri­­fiantes, bien plus frap­­pantes que celles filmées par des profes­­sion­­nels. Pour­­tant, en inter­­­ro­­geant des défen­­seurs des droits de l’homme et des mani­­fes­­tants à ce sujet, Witness s’est heurté à une foule de frus­­tra­­tions. Ils crai­­gnaient qu’au milieu de ce déluge de vidéos amateurs, les plus impor­­tantes soient igno­­rées. En outre, quel était l’in­­té­­rêt de risquer sa vie pour recueillir des preuves indis­­cu­­tables d’actes répré­­hen­­sibles si leurs auteurs pouvaient conti­­nuer à agir en toute impu­­nité ?

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Un poli­­cier vise les fave­­la­­dos d’Alemão
Crédits : Carlos Cout

Guide­­lines

Cette ques­­tion, Kelly Mathe­­son y a beau­­coup réflé­­chi. La direc­­trice du programme « preuve en vidéo » de Witness a grandi dans l’Iowa. C’est de là qu’elle tient cet opti­­misme imper­­tur­­bable qu’on retrouve rare­­ment chez les vété­­rans de la défense des droits de l’homme. Sa voix est pleine d’en­­thou­­siasme. « J’ai mes racines dans l’Iowa, mais mes pieds sont partout ailleurs », se plaît-elle à dire. Mathe­­son a quitté son cabi­­net spécia­­lisé dans le droit envi­­ron­­ne­­men­­tal en 2003 pour faire un master de cinéma docu­­men­­taire. Quand Witness a lancé son programme, il y a deux ans, elle a éplu­­ché les annales judi­­ciaires à la recherche de précé­­dents. Il y en avait quelques-uns.

En 2013, l’avo­­cat de Phila­­del­­phie Larry Kras­­ner a défendu un homme du nom d’As­­kia Sabur, accusé d’avoir agressé un agent de police. Kras­­ner a appuyé sa plai­­doi­­rie sur une vidéo filmée par le télé­­phone portable d’un témoin, montrant que c’était en réalité Askia Sabur qui se faisait agres­­ser. Le juge a reconnu que la vidéo avait valeur de preuve et Sabur a été disculpé. Il y avait égale­­ment un précé­dent inter­­­na­­tio­­nal. Dix ans plus tôt, Witness s’était asso­­cié à un  orga­­nisme congo­­lais, Ajedi-Ka, pour rassem­­bler des entre­­tiens filmés d’en­­fants soldats recru­­tés par une milice locale. La vidéo a été présen­­tée à la Cour pénale inter­­­na­­tio­­nale, qui a suite à cela condamné le chef de la milice Thomas Lubanga pour crimes de guerre et crimes contre l’hu­­ma­­nité. « Ce que montrait les images et le son était indis­­cu­­table », a déclaré plus tard un des juges. Pour Mathe­­son, le cas Lubanga a prouvé que la vidéo pouvait être utili­­sée pour « combler un manque de preuves ».

Même les acti­­vistes les plus scru­­pu­­leux tournent des vidéos dans le but de susci­­ter l’émo­­tion.

Mais les cas comme ceux-là étaient rares. Les vidéos amateurs sont souvent confuses au point de deve­­nir ambi­­guës ou manquent de méta­­don­­nées qui pour­­raient permettre de confir­­mer leur véra­­cité. En 2012, quatre poli­­ciers de São Paulo ont été accu­­sés du meurtre d’un homme de 25 ans, soupçonné d’être un voleur de voitures. Un témoin de la scène a filmé l’un des agents avec son télé­­phone portable, mais les avocats de la défense ont main­­tenu que sa mort avait été causée par une balle perdue et que les autres bles­­sures de la victime prove­­naient d’une précé­­dente fusillade. Les agents ont été acquit­­tés. L’at­­trait des mili­­tants pour les camé­­ras se retourne égale­­ment souvent contre eux. Les jour­­na­­listes citoyens « font un travail remarquable », recon­­naît le direc­­teur des situa­­tions urgentes de Human Rights Watch Peter Bouckaert, « mais il y a souvent une inten­­tion poli­­tique derrière et nous devons nous assu­­rer que cela ne trans­­pa­­raît pas ». Il y a deux ans, je me suis rendu à Reyhanli, une ville turque située à la fron­­tière ouest de la Syrie, pour rencon­­trer des rebelles syriens qui m’ont montré des photos et des vidéos censées prou­­ver les atro­­ci­­tés commises par le gouver­­ne­­ment de Bachar el-Assad, ou commises en son nom. Il y avait notam­­ment une vidéo de deux hommes déca­­pi­­tés à la tronçon­­neuse, qui avait été clai­­re­­ment détour­­née. Il s’agis­­sait en réalité d’une vidéo d’un cartel de la drogue mexi­­cain doublée en arabe. Même les acti­­vistes les plus scru­­pu­­leux tournent des vidéos dans le but de susci­­ter l’émo­­tion. Ils veulent provoquer l’in­­di­­gna­­tion des spec­­ta­­teurs. Récol­­ter des preuves exige un œil plus déta­­ché. « Il est instinc­­tif de filmer une flaque de sang ou un corps gisant par terre », explique Mathe­­son. « Mais ça ne l’est pas de se retour­­ner pour enre­­gis­­trer un numéro de badge ou d’iden­­ti­­fier l’em­­pla­­ce­­ment d’une tour de commu­­ni­­ca­­tions. Pourquoi montrer au monde une tour de commu­­ni­­ca­­tions ? Aucune chance que ça fasse l’actu. Ça ne mobi­­li­­sera personne. Pour­­tant, d’un point de vue juri­­dique, ce sont des éléments capi­­taux. »

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« See it, Film it, Change it » (vois les choses, filme les, change les), le slogan de Witness
Crédits : Twit­­ter

Mathe­­son s’est mise à rédi­­ger un ensemble de règles qui pour­­rait être utilisé dans des sémi­­naires de forma­­tion ou distri­­bué aux mili­­tants sur le terrain. Les gros plans sont impor­­tants, écrit-elle, mais les pano­­ra­­miques à 360° sont aussi néces­­saires : vous devez présen­­ter votre envi­­ron­­ne­­ment dans sa globa­­lité. Elle suggère de trou­­ver des repères géogra­­phiques qui ne peuvent être truqués : des montagnes, des bâti­­ments fami­­liers, des panneaux de signa­­li­­sa­­tion, des tours d’hor­­loge. Il faut aussi s’as­­su­­rer que la date, l’heure et les données GPS de l’ap­­pa­­reil photo ou du télé­­phone sont corrects. Au cas où les méta­­don­­nées sont endom­­ma­­gées, il faut préci­­ser les infor­­ma­­tions à voix haute au début de la vidéo. Et si la vidéo est filmée dans l’ano­­ny­­mat ou en cachette, il faut écrire le lieu et la date sur un morceau de papier, puis le filmer pendant au moins dix secondes. De retour chez soi, il faut s’em­­pres­­ser d’uploa­­der la vidéo sur un service de stockage chif­­fré dans le cloud. Mathe­­son souligne aussi l’im­­por­­tance des preuves aidant à faire le lien : numé­­ros des plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion, modèles des uniformes mili­­taires, gros plans sur les docu­­ments offi­­ciels…  Elles pour­­ront être utili­­sées pour iden­­ti­­fier les coupables et les situer hiérar­­chique­­ment. Sans ces preuves, il s’agit d’un cas indi­­vi­­duel : un flic ou un soldat corrompu qui pour­­rait aussi bien agir de la sorte en civil. Mais armé de ces images, on peut poten­­tiel­­le­­ment tenir respon­­sable une unité de police toute entière ou un bataillon des forces armées. Le premier sémi­­naire du programme de Witness a eu lieu au Moyen-Orient à la fin de l’an­­née 2013. Son but était d’in­­for­­mer sur les crimes de guerre et les répres­­sions gouver­­ne­­men­­tales qui se multi­­pliaient depuis les soulè­­ve­­ments du Prin­­temps arabe. Un an plus tard, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion a décidé d’étendre son programme au Brésil en se foca­­li­­sant sur l’épi­­dé­­mie de violences poli­­cières qui se propa­­geait dans tout le pays.

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La police et l’ar­­mée inves­­tissent les fave­­las
Crédits : Papo Reto

Le Brésil était le terrain parfait. Les Brési­­liens entre­­tiennent des rela­­tions tendues avec les auto­­ri­­tés, à cause de la dicta­­ture mili­­taire qui diri­­geait le pays jusque dans les années 1980. Au sein de certaines strates de la société brési­­lienne, la police est véné­­rée. Tropa da Elite, le film de José Padilha sorti 2007, relate les exploits d’une unité de la police anti-gang de Rio. Il s’agit d’un des films les plus popu­­laires de l’his­­toire de l’Amé­­rique du Sud. Mais dans d’autres, on les regarde avec crainte et méfiance. La grande majo­­rité des milliers de personnes tuées par la police au Brésil chaque année sont de jeunes Noirs, mais on n’en­­tend pratique­­ment jamais parler de condam­­na­­tion des poli­­ciers.

Contrai­­re­­ment à la Syrie pour­­tant, le Brésil est une démo­­cra­­tie fonc­­tion­­nelle dotée d’un système judi­­ciaire au sein duquel ces affaires peuvent théo­­rique­­ment être jugées. Witness voulait faire de Rio de Janeiro le fer de lance de son combat pour dénon­­cer les viola­­tions des droits de l’homme grâce à des preuves vidéos.

L’émeute

Par un après-midi de janvier, j’ai accom­­pa­­gné le vidéaste de 33 ans Victor Ribeiro, l’homme de Witness au Brésil, et le média-acti­­viste local Patrick Granja, que j’avais engagé comme fixeur, à une mani­­fes­­ta­­tion. Les citoyens brési­­liens protes­­taient contre l’aug­­men­­ta­­tion du prix des tickets de bus à l’échelle natio­­nale, la deuxième en deux ans. Après la première, en 2013, des centaines de milliers de jeunes Brési­­liens étaient descen­­dus dans les rues de plusieurs villes du pays pour expri­­mer leur mécon­­ten­­te­­ment. La grogne prenant de l’am­­pleur, les mani­­fes­­tants ont fini par y ajou­­ter une foule d’autres indi­­gna­­tions : la corrup­­tion au sein du gouver­­ne­­ment, l’en­­vo­­lée du coût de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de la Coupe du monde 2014 et le senti­­ment gran­­dis­­sant qu’elle ne profi­­te­­rait pas aux citoyens.

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La police s’en­­traîne aux tirs lacry­­mo­­gènes
Crédits : Papo Reto

La police, qui n’était pas habi­­tuée à gérer de si grands attrou­­pe­­ments, a répondu par un usage dispro­­por­­tionné de la force. Un mani­­fes­­tant est mort. Ribeiro a été arrêté et a passé dix nuits en prison pour avoir mis le feu à un kiosque de la police. Il raconte qu’il a été disculpé après avoir montré une vidéo qui donnait la preuve qu’il ne s’était jamais trouvé à l’en­­droit en ques­­tion.

Ribeiro a prédit que la police fini­­rait par se retour­­ner contre la foule. Il voulait être là quand ça arri­­ve­­rait. « Cette nuit, la mani­­fes­­ta­­tion sera dans les médias, mais je doute qu’au­­cune grande chaîne de télé montre la police en train de faire quelque chose de mal », dit Ribeiro. C’est la raison pour laquelle il a pris sa caméra avec lui. Nous étions sur une place dans le centre-ville de Rio, face à l’hô­­tel de ville, entou­­rés d’un millier de mani­­fes­­tants agités autour de nous : des anar­­chistes enca­­gou­­lés et des étudiants vêtus de jeans déla­­vés et de débar­­deurs fluo. « Ils ne tien­­dront pas quand la police lancera les gaz lacry­­mo­­gènes », a prédit Granja en parlant des étudiants. Il avait apporté un gilet pare-balles, un masque à gaz et un casque de vélo. La mani­­fes­­ta­­tion devait nous conduire de l’hô­­tel de ville jusqu’à la gare centrale, Central do Brasil, avant de rebrous­­ser chemin. Un aller-retour de plusieurs kilo­­mètres. Des héli­­co­­ptères de la police et des médias locaux décri­­vaient de grands cercles au-dessus de nos têtes. Mani­­fes­­tants et poli­­ciers étaient de plus en plus nombreux. Certains portait leur atti­­rail anti-émeute : armure, fusils à pompe et fusils d’as­­saut.

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Mani­­fes­­ta­­tion à Rio
Crédits : CTV news

Tandis que le soleil dispa­­rais­­sait derrière les montagnes, je regar­­dais les premiers protes­­ta­­taires se frayer un chemin dans la gare. La police les atten­­dait dans le hall. Les mani­­fes­­tants lançaient des bouteilles en verre contre le mur. Dehors sur une avenue, j’ai vu un homme enrou­­ler un drapeau brési­­lien autour de sa main par la fenêtre d’une voiture. Il a disparu sous une pluie de matraques. C’est alors que j’ai senti une main me tirer en arrière : c’était Ribeiro. Un instant plus tard, une bombe lacry­­mo­­gène s’écra­­sait sur le trot­­toir à l’en­­droit où je me trou­­vais. Un poli­­cier a plaqué  contre un mur un gamin avec un t-shirt Malcolm X. Les gérants des maga­­sins fermaient leurs portes et descen­­daient de lourdes grilles en métal devant leurs vitrines. La foule était plus dense près de l’hô­­tel de ville, où la mani­­fes­­ta­­tion avait commencé. Quelqu’un a mis le feu à un tas d’or­­dures. Un anar­­chiste a lancé une ampoule fluo­­res­­cente qui s’est brisée contre le store d’un restau­­rant. La police a surgi de nulle part. L’air était telle­­ment saturé de gaz lacry­­mo­­gène qu’on pouvait à peine respi­­rer. J’ai vu Ribeiro s’ac­­crou­­pir dans une allée, caméra au poing.

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La police anti-émeute est suréqui­­pée
Crédits : DR

Un offi­­cier de la police anti-émeute tenait une fille par le cou. Elle donnait des coups de pieds dans le vide et son visage était déformé par la panique. Elle ne devait pas avoir plus de 18 ans. Alors qu’il la tirait hors de la foule, il a perdu l’équi­­libre et s’est écroulé en arrière, la fille tombant sur lui. Les mani­­fes­­tants se sont préci­­pi­­tés mais la police les a repous­­sés. Ribeiro a appro­­ché son objec­­tif de la bous­­cu­­lade. Un poli­­cier protégé par un casque anti-émeute en plas­­tique a braqué son fusil à pompe sur la poitrine d’un mani­­fes­­tant. « Courez ! » a crié quelqu’un, alors que des grenades étour­­dis­­santes pleu­­vaient autour de nous. Granja grimaçait : il avait la cuisse tachée de sang. Nous nous sommes retrou­­vés 20 minutes plus tard dans un restau­­rant de la place. Les poli­­ciers avaient brisé l’objec­­tif de la caméra de Ribeiro, mais la carte mémoire semblait intacte. Granja avait été touché par les éclats d’une grenade. Ribeiro a décidé de s’ar­­rê­­ter là. Il se faisait tard et il voulait mettre sa vidéo en ligne dès le lende­­main matin.

Pris pour cible

Il est assez facile pour Witness de docu­­men­­ter ces affron­­te­­ments de rue, lorsqu’ils ont lieu dans des endroits publics fréquen­­tés et qu’ils impliquent des mani­­fes­­tants rela­­ti­­ve­­ment jeunes et culti­­vés. Il est beau­­coup plus déli­­cat de rassem­­bler des preuves vidéos de la violence qui règne dans les fave­­las. Là-bas, la police agit presque en toute impu­­nité, les étran­­gers ne sont pas les bien­­ve­­nus et le fait de sortir son télé­­phone suffit à faire de vous une cible. « Il est compliqué pour un étran­­ger de se prome­­ner dans une favela et de se mettre à tout prendre en photos », explique Ribeiro. « En fait, c’est impos­­sible. » C’est là toute l’im­­por­­tance d’un groupe comme Papo Reto.

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La police est omni­­pré­­sente dans les rues d’Alemão
Crédits : Carlos Cout/Papo Reto

Les négo­­cia­­tions entre Witness et le collec­­tif ont été longues et compliquées. « Dans les fave­­las, on se méfie globa­­le­­ment des ONG », dit Pris­­cila Neri, « car on voit souvent des groupes débarquer, s’at­­tri­­buer tout le mérite et dispa­­raître aussi vite qu’ils sont arri­­vés. » En fin d’an­­née dernière, Ribeiro a orga­­nisé une réunion au centre commu­­nau­­taire du Complexo do Alemão. Neri et Mathe­­son étaient là, ainsi que Ribeiro et quatre membres de Papo Reto. Pendant près de deux heures, les repré­­sen­­tants de Witness ont posé des ques­­tions aux membres du collec­­tif sur la plate­­forme numé­­rique qu’ils utili­­saient, leurs précau­­tions de sécu­­rité et le genre d’équi­­pe­­ment dont ils dispo­­saient. La prin­­ci­­pale préoc­­cu­­pa­­tion de Neri et Mathe­­son était le stockage sécu­­risé des données. La plupart des images récol­­tées par Papo Reto n’étaient ni chif­­frées ni archi­­vées, mais simple­­ment postées sur Face­­book et WhatsApp, où elles pouvaient être acci­­den­­tel­­le­­ment suppri­­mées ou perdues. Le groupe était doué pour collec­­ter des vidéos sur les tirs et leurs consé­quences, mais ils n’avaient pas fait grand-chose pour orga­­ni­­ser ces données. « Une des premières choses que nous avons propo­­sées a été de créer une base de données », raconte Neri. « Nous aurions ainsi une vision plus globale des violences poli­­cières. Il y avait beau­­coup d’étoiles dans le ciel mais il manquait des constel­­la­­tions. » Un mois après la première réunion, j’ai été invité par Ribeiro à parti­­ci­­per à une session de forma­­tion vidéo avec Papo Reto. Elle a été annu­­lée quelques heures avant le rendez-vous : un membre haut placé du Comando Vermelho avait été tué dans une fusillade dans une autre favela et l’or­­ga­­ni­­sa­­tion avait imposé deux jours de deuil. Pendant 48 h, aucun étran­­ger ne pouvait aller et venir à Alemão. Nous avons retenté le coup deux jours plus tard. Granja était au volant de sa Chevro­­let aux portières cabos­­sées. Son tuyau d’échap­­pe­­ment touchait presque le sol. Il fonçait à travers la péri­­phé­­rie de Rio, dépas­­sant des terrains vagues qui consti­­tuaient les seuls vestiges d’une favela détruite par le gouver­­ne­­ment pour prépa­­rer la Coupe du monde. Les lueurs du centre-ville s’éloi­­gnaient derrière nous.

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Vue du télé­­phé­­rique d’Alemão
Crédits : Papo Reto/Insta­­gram

Nous sommes arri­­vés à Alemão vers 22 heures. Les plages de Rio sont cares­­sées par la brise, mais plus on s’en­­fonce dans les terres, plus l’air devient étouf­­fant. À tel point qu’il était impos­­sible de ne pas dégou­­li­­ner de sueur. Au loin, des nacelles se balançaient comme les wagons d’un train-fantôme, sans personne à l’in­­té­­rieur. Le conseil muni­­ci­­pal a fait construire cinq gares dans les fave­­las il y a plusieurs années, dans l’es­­poir d’y atti­­rer des touristes. Mais la violence a tenu les visi­­teurs à l’écart et les habi­­tants préfèrent prendre les moto-taxis, plus abor­­dables. Granja a garé sa voiture et nous a entraî­­nés au bas d’une petite pente. Comme toujours à Alemão, les poli­­ciers étaient nombreux, leurs fusils semi-auto­­ma­­tiques poin­­tés sur les passants. On s’est assis autour d’une table dans un bar, sur des tabou­­rets en plas­­tique. J’ai reconnu l’en­­droit : je l’avais vu dans une vidéo de Papo Reto, dans laquelle une rangée de poli­­ciers tirent avec leurs armes sur une foule de fave­­la­­dos.

Quelques minutes plus tard, Lana et Raull sont arri­­vés. Ils se cram­­pon­­naient à leurs appa­­reils élec­­tro­­niques – une tablette pour Lana, une tablette et un smart­­phone pour Raull – comme s’ils pouvaient les proté­­ger. Ces derniers jours ont été désas­­treux d’après Raull. La police a arrêté un membre de Papo Reto et déchiré sa carte de presse. Un autre a retrouvé son appar­­te­­ment sens dessus dessous. Raull est un jeune homme trapu, aux cheveux noirs et laqués, le bouc parfai­­te­­ment entre­­tenu. Il fait preuve d’une gran­­di­­lo­quence qui le rend plus impres­­sion­­nant qu’il ne l’est en réalité. Sur son cou est tatoué aloha et sur l’in­­té­­rieur de son avant-bras droit, acre­­dite, qui signi­­fie croire. Il portait une casquette de base­­ball avec une feuille de marijuana sur le dessus – ses amis le décri­­vaient plus comme un gang­sta-rappeur que comme un repor­­ter. J’ai demandé à Raull s’il n’avait pas peur d’être trop exposé. Il utilise en effet son vrai nom sur Insta­­gram et Face­­book, et partage souvent des vidéos d’autres habi­­tants des fave­­las sur son compte, pour garan­­tir la sécu­­rité des membres de son réseau. Il a secoué la tête. « La visi­­bi­­lité, le fait d’être un person­­nage public, c’est un autre moyen d’être en sécu­­rité. » Il m’a néan­­moins confié que ce qu’il avait le plus hâte d’ap­­prendre de Witness étaient les « proto­­coles de sécu­­rité les mieux adap­­tés ». Car pendant les mani­­fes­­ta­­tions, les poli­­ciers pointent souvent leurs armes sur lui en premier. Il ne peut pas s’em­­pê­­cher de penser qu’il est devenu une cible.

Tout va s’ar­­ran­­ger

D’autres mili­­tants des droits de l’homme avec qui j’ai parlé s’inquié­­taient du fait que des jour­­na­­listes citoyens comme Raull ne soient pas conscients des risques qu’ils couraient. « Si leur travail est inter­­­cepté », dit Bouckaert, « il y a un risque qu’ils soient empri­­son­­nés ou tués. Je pense que les groupes de défense des droits de l’homme sous-estiment souvent la sophis­­ti­­ca­­tion des équi­­pe­­ments de surveillance du gouver­­ne­­ment dans certaines de ces zones. » Il se souvient avoir visité le bureau d’Ab­­dal­­lah Senoussi, le redou­­table chef du rensei­­gne­­ment libyen, peu après la chute de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Kadhafi. Il a été effaré de voir l’équi­­pe­­ment qu’il avait à sa dispo­­si­­tion et les nombreux dossiers tenus sur les mili­­tants, qui conte­­naient des captures d’écran des réseaux sociaux sociaux et leurs adresses emails.

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Raull et le reste du collec­­tif
Crédits : Papo Reto/Face­­book

Certains groupes ont essayé de résoudre les problèmes de surveillance au niveau tech­­no­­lo­­gique. Bouckaert est en train de construire un « coffre-fort numé­­rique » pour conser­­ver les données vidéos. Deux ingé­­nieurs du Medi­­cal College du Wiscon­­sin, Brian Laning et Bonnie Freu­­din­­ger, ont récem­­ment reçu une subven­­tion de l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal afin de travailler sur Inter­­na­­tio­­nal Evidence Locker, une appli­­ca­­tion pour smart­­phone gratuite. Le lieu, la date et l’heure des photos sont auto­­ma­­tique­­ment enre­­gis­­trés sur l’ap­­pli. Les photos sont chif­­frées et envoyées en toute sécu­­rité à deux serveurs sécu­­ri­­sés diffé­­rents. Elles peuvent aussi être envoyées anony­­me­­ment. Witness est égale­­ment en train de déve­­lop­­per son propre logi­­ciel. Sur les conseils de Witness, Raull et ses asso­­ciés ont commencé à prendre davan­­tage de précau­­tions dans leur travail. Ils ont arrêté de poster des vidéos sur lesquelles on voit clai­­re­­ment d’où elles ont été tour­­nées. Ceci pour empê­­cher la police d’iden­­ti­­fier le lieu où vit la personne qui filmait, par exemple. Ils ont égale­­ment commencé à travailler en groupe. La prochaine étape est d’ap­­prendre à chif­­frer des fichiers. La forma­­tion prend du temps, mais cela valait le coup selon Raull. « Les effets sont de plus en plus nombreux », dit-il. « Plus il y a de gens qui savent ce qu’on fait, plus on nous envoie de vidéos et plus on sera capable de montrer la vérité. » Il m’a parlé d’un plan qu’il était en train de mettre au point avec Ribeiro pour toucher les conduc­­teurs de taxi-motos d’Alemão. Ces derniers couvrent une large partie des fave­­las tous les jours, et ils possèdent tous des smart­­phones.

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Les rues des fave­­las sont très dange­­reuses
Crédits : Papo Reto

La mère de Lana a dit à sa fille qu’elle était « folle » de s’être asso­­ciée à Papo Reto. Elle lui a répondu qu’elle était fière de ce qu’elle faisait. « De plus en plus de vidéos sortent chaque jour », dit-elle. « C’est un long proces­­sus mais c’est une bonne chose. Plus on produit de preuves, plus on fait prendre conscience au monde exté­­rieur de ce qu’il se passe ici et tout ce qu’il est possible d’amé­­lio­­rer. On peut rêver. » Car ce rêve n’a rien d’inac­­ces­­sible. L’an­­née dernière, Clau­­dia da Silva Ferreira, une habi­­tante des fave­­las de 38 ans, s’est faite tirer dessus au torse et dans le cou. Elle se trou­­vait dans la favela de Complexo da Congon­­has quand une fusillade a éclaté entre la police mili­­taire et les gangs. Elle a été mise dans le coffre d’une voiture de police, incons­­ciente. Sur la route, le coffre s’est ouvert et Ferreira est tombée ; elle a été traî­­née sur plus de 300 mètres et décla­­rée morte quelques jours plus tard à l’hô­­pi­­tal. Un conduc­­teur a filmé l’in­­ci­dent avec son télé­­phone et a envoyé la vidéo au tabloïd carioca Extra. Le gouver­­ne­­ment a été contraint de condam­­ner les actions de la police, et les trois agents impliqués ont été écroués. Ils attendent actuel­­le­­ment leur procès. Pendant ce temps, la Cour pénale inter­­­na­­tio­­nale mène l’enquête dans plusieurs régions où l’uti­­li­­sa­­tion de vidéos amateurs comme preuves pour­­rait se révé­­ler cruciale. Au Nige­­ria, les juges ont dû exami­­ner des heures d’en­­re­­gis­­tre­­ments vidéos impliquant le groupe Boko Haram avant de les accu­­ser de crimes contre l’hu­­ma­­nité.

En juillet 2014, la cour a main­­tenu la déci­­sion de juger Abdal­­lah Senoussi en Libye, qui était accusé de meurtre lors de la répres­­sion des mani­­fes­­ta­­tions anti-Kadhafi. Selon Bouckaert les vidéos des mili­­tants de la mani­­fes­­ta­­tion ont servi de preuves pour l’ac­­cu­­sa­­tion. De même, si Assad venait à être renversé en Syrie et traduit en justice, la cour aurait des centaines d’heures d’en­­re­­gis­­tre­­ments sur lesquels travailler. Deux semaines après mon retour aux États-Unis, j’ai reçu un e-mail de Ribeiro. Poli­­ciers et trafiquants se battaient conti­­nuel­­le­­ment dans les ruelles d’Alemão et les habi­­tants des fave­­las passaient la majeure partie de leur temps chez eux. Sur Face­­book, on peut voir certaines vidéos  postées par Papo Reto. Sur certaines d’entre elles, des balles traçantes illu­­minent la nuit noire et des bataillons de poli­­ciers défilent dans les rues. Une photo montre un garçon couché dans un lit d’hô­­pi­­tal, le torse bandé. La légende explique qu’il a été pris dans une fusillade. Il s’est pris une balle, mais il a survécu. « Il se remet », dit la publi­­ca­­tion. « Tout va s’ar­­ran­­ger ! »


Traduit de l’an­­glais par Mathilde Obert et Valen­­tine Leboeuf d’après l’ar­­ticle « The Media Doesn’t Care What Happens Here », paru dans le New York Times Maga­­zine. Couver­­ture : lidia­­ne­­mall­­mann.blog­s­pot.com


RIO, 450 ANS DE COLÈRE ET DE JOIE

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La Cidade Mara­­vil­­hosa fêtait il y a un an ses 450 années d’exis­­tence. Récit de célé­­bra­­tions assom­­bries par l’état désas­­treux du pays et par le poids de l’his­­toire.

Un dimanche matin de début mars, les sans-abris de Carioca Square ont connu un réveil brutal. À 9 h 30, une fanfare s’est mise à jouer des hymnes de céré­­mo­­nie à la corne­­muse, pour célé­­brer les 450 ans de la Cité Merveilleuse. Un gâteau d’an­­ni­­ver­­saire sans pareil avait été commandé spécia­­le­­ment pour l’oc­­ca­­sion. « J’ai travaillé dessus soixante-deux heures ! » grognait Bruno, le pâtis­­sier au regard las, tandis qu’il évidait un seau de crème avant d’en recou­­vrir géné­­reu­­se­­ment le plus gros gâteau de toute l’his­­toire de Rio : 450 mètres de pâte moel­­leuse, labo­­rieu­­se­­ment prépa­­rée par une équipe de trente personnes qui manquaient de temps et de glaçage. À 10 h 03, il n’était toujours pas prêt. « Le gâteau ! Le gâteau ! Un bout de gâteau ! » criait un vieux monsieur, plein de rage. Des photo­­graphes en nage commençaient à se plaindre, sous ce soleil de plomb qui gâchait leurs clichés pour l’édi­­tion du lundi. Mais le gâteau du gouver­­ne­­ment ne daignait pas se montrer. Les gens, entas­­sés derrière les barrières de sécu­­rité qui proté­­geaient la confec­­tion géante, lorgnaient dessus tandis que la police surveillait la foule avec le regard perçant de l’au­­to­­rité. À 10 h 14, les festi­­vi­­tés ont enfin commencé.

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Le maire s’ap­­prête à couper le gâteau d’an­­ni­­ver­­saire
Crédits : Frede­­rick Bernas

Le maire de Rio se donnait en spec­­tacle devant les camé­­ras. Décoré d’une écharpe d’un bleu festif, Eduardo Paes a coupé le gâteau, présen­­tant la première part au gouver­­neur de l’État, Luiz Fernando Pezão, d’un geste théâ­­tral. Les offi­­ciels l’ont englou­­tie avec gour­­man­­dise, suivis par des hôtes de marque : un arche­­vêque, un homme arbo­­rant une large couronne d’an­­ni­­ver­­saire et un chan­­teur pop des années 1970 lessivé, qui se dessé­­chait au soleil. Un groupe a entamé « Joyeux anni­­ver­­saire » sur des airs de samba, tandis que le person­­nel en sous-effec­­tif chargé de distri­­buer le gâteau peinait à répondre à la demande. Les coups de coudes valsaient avec envie derrière les barrières, dans l’at­­tente d’une part de ce délice gouver­­ne­­men­­tal. Aux envi­­rons de 11 h du matin, les barrières ont été enle­­vées.

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