par Matthieu Aikins | 4 mai 2015

Les champs de Helmand

La province de Helmand, située dans le sud de l’Af­­gha­­nis­­tan, tire son nom du fleuve qui traverse sa capi­­tale, Lash­­kar Gah. Une ville carac­­té­­ri­­sée par sa ligne d’ho­­ri­­zon basse, ses alen­­tours héris­­sés d’ar­­bustes et son marché aux devan­­tures vitrées. Quand j’ai visité la province en avril 2014, l’am­­biance était à l’ex­­pec­­ta­­tive, comme dans une ville de pêcheurs où les habi­­tants attendent anxieu­­se­­ment le retour des bateaux. Sur les bazars, les marchan­­dises sèches se mêlaient aux machines agri­­coles et aux motos. Des travailleurs migrants, ou nisht­­gar, venus des provinces du sud – voire d’aussi loin que l’Iran et le Pakis­­tan pour certains –, s’en­­tas­­saient dans les maisons de thé, où un homme peut passer la nuit pour le prix de son repas. Les écoles étaient désertes. Dans les quar­­tiers déchi­­rés par la guerre, poli­­ciers et tali­­bans avaient déposé leurs armes. La récolte avait commencé.

ulyces-afghannarco-01
La vallée d’Ar­­ghan­­dab
Crédits

À travers la province, des centaines de milliers de personnes parti­­ci­­paient à la plus grande récolte d’opium de toute l’his­­toire de l’Af­­gha­­nis­­tan. Attei­­gnant un record de 224 000 hectares culti­­vés cette année-là, le pays a produit envi­­ron 6 400 tonnes d’opium, soit près de 90 % de l’offre mondiale. Les plus hautes strates du gouver­­ne­­ment et de l’éco­­no­­mie afghans sont telle­­ment gangre­­nées par la drogue que l’ère d’Es­­co­­bar en Colom­­bie paraît presque ridi­­cule en compa­­rai­­son. À la fin des années 1980, la part du trafic et de la produc­­tion de cocaïne attei­­gnait 6 % du PIB en Colom­­bie. Aujourd’­­hui en Afgha­­nis­­tan, l’in­­dus­­trie de l’opium repré­­sente 15 % de l’éco­­no­­mie du pays (d’après une esti­­ma­­tion des Nations unies). Ce chiffre devrait augmen­­ter avec le retrait de l’Oc­­ci­dent. « S’il existe un narco-État, c’est bien l’Af­­gha­­nis­­tan, quel qu’en soit le sens exact », déclare Vanda Felbab-Brown, cher­­cheur à la Broo­­kings Insti­­tu­­tion, qui étudie les écono­­mies illé­­gales. « C’est un phéno­­mène histo­­rique sans précé­dent. » Fait plus choquant encore : le narco­­tra­­fic afghan a consi­­dé­­ra­­ble­­ment augmenté depuis l’in­­va­­sion menée par les États-Unis. Le pays produit deux fois plus d’opium qu’en 2000. Comment tous ces champs de pavot ont-ils pu éclore au cours de l’une des missions mili­­taires et de déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nales les plus impor­­tantes de notre époque ? Les négo­­cia­­tions d’un profond cynisme conclues par l’an­­cien président Hamid Karzai dans sa tenta­­tive pour conso­­li­­der le pouvoir sont un premier élément de réponse. La façon dont l’ar­­mée améri­­caine a fermé les yeux sur la corrup­­tion de ses alliés lors du renver­­se­­ment des tali­­bans en est un autre. En voulant mener la guerre contre le terro­­risme, les Améri­­cains se sont alliés aux personnes qui ont fait de l’Af­­gha­­nis­­tan le plus gros produc­­teur d’hé­­roïne au monde, et ils ont perdu la guerre contre la drogue. À Helmand plus que nulle part ailleurs. Cette province, la plus meur­­trière de toutes – mille soldats de la coali­­tion y sont morts pendant la guerre –, produit à elle seule près de la moitié de l’opium du pays. Les repré­­sen­­tants de la police et du gouver­­ne­­ment seraient impliqués dans le trafic de drogue, bien que le gouver­­ne­­ment soutienne que le pavot n’est cultivé que dans les zones aux mains des tali­­bans. Le major-géné­­ral Abdul Qayum Baqi­­zoi, qui était chef de la police de la province à l’époque, m’as­­sure qu’ « il n’y a pas d’opium dans les districts envi­­ron­­nants. Les champs d’opium se trouvent dans les zones éloi­­gnées qu’il vaut mieux que vous évitiez. »


ulyces-afghannarco-02
Des champs de pavot près de Marjah
Crédits

Au deuxième jour de ma venue, je rencontre Hekmat, un ensei­­gnant de 28 ans à la voix douce. Il m’an­­nonce qu’il peut m’em­­me­­ner dans une zone de culture de pavot rela­­ti­­ve­­ment sécu­­ri­­sée à Marjah, juste à la sortie de Lash­­kar Gah. Sa famille y travaille, et comme ses étudiants sont partis faire la récolte, il est libre pour m’ac­­com­­pa­­gner. Le lende­­main, Hekmat et moi traver­­sons un large torrent du fleuve Helmand et nous nous diri­­geons vers l’ouest, sur le revê­­te­­ment régu­­lier d’une route en asphalte qui était autre­­fois une piste de terre truf­­fée de bombes. S’il est diffi­­cile de l’ima­­gi­­ner aujourd’­­hui, Marjah a été le théâtre de l’une des batailles les plus féroces de la guerre. En 2010, les Marines améri­­cains ont lancé une attaque aérienne dans cette région contrô­­lée par les tali­­bans, affron­­tant les coups de feu et les engins explo­­sifs impro­­vi­­sés (EEI) dissi­­mu­­lés dans les murs de boue séchée et dans les vergers. Aujourd’­­hui, c’est une région paisible aux terres agri­­coles planes et vertes, où vous pouvez aper­­ce­­voir un arbre déri­­ver lente­­ment à l’ho­­ri­­zon, au volant de votre voiture, ou un amas de nuages noirs au loin. Il fait chaud et l’air est empli du parfum de fleurs que l’on peut sentir au début de l’été. La ville est traver­­sée par des canaux d’ir­­ri­­ga­­tion, et des buis­­sons recouvrent les berges où dépassent les tuyaux des pompes qui retombent vers le sol tels des pailles. Des enfants à moitié nus sautent de la digue en terre et plongent dans l’eau froide et marron. « La région était entiè­­re­­ment contrô­­lée par les tali­­bans jusqu’à l’ar­­ri­­vée des Marines améri­­cains », explique Hekmat. Il sourit large­­ment. « C’était génial quand les Marines étaient là. » Les Améri­­cains dépen­­saient sans comp­­ter, propo­­sant de nombreux projets contre paie­­ment comp­­tant et des contrats de construc­­tion aux gens du coin, équi­­pant une milice locale anti-tali­­bans qui utilise des enfants soldats et impose une taxe sur les récoltes d’opium. Nous passons devant un terrain dégagé où se trou­­vait à l’époque un avant-poste de Marines améri­­cains. « Ils sont tous partis aujourd’­­hui. »

Les capsules sont inci­­sées dans l’après-midi, et la sève laiteuse s’écoule tout au long de la nuit.

Ancienne éten­­due déser­­tique à l’ouest du fleuve Helmand, Marjah a été trans­­for­­mée en terre agri­­cole grâce à un impor­­tant projet d’ir­­ri­­ga­­tion commencé en 1946 et soutenu par l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal dans la lutte d’in­­fluence contre les sovié­­tiques pendant la guerre froide. Les tribus nomades du pays ont été réta­­blies dans cette région et les champs sont deve­­nus fertiles : blé, melons, grenades – et pavot à opium depuis le début des guerres d’Af­­gha­­nis­­tan en 1979. Nous nous garons sur une route en terre, nous faufi­­lons entre les hauts murs de boue qui déli­­mitent chaque enclos fami­­lial et faisons une halte. L’oncle pater­­nel d’Hek­­mat, Mirza Khan, nous accueille chaleu­­reu­­se­­ment en robe, sa barbe soigneu­­se­­ment taillée. Derrière lui s’étend un champ de pavot vert sombre, résul­­tat des petites graines noires qu’il a semées avec sa famille en novembre. « Je cultive le pavot depuis la révo­­lu­­tion commu­­niste », dit-il. Le fils de Mirza Khan se tient au milieu des tiges à hauteur de poitrine. Il tient dans sa main un outil pour inci­­ser, formé d’un morceau de bois incurvé pourvu de quatre petites lames à son extré­­mité. Inci­­ser les capsules de graines est un travail minu­­tieux de longue haleine. Il les éventre une par une, les tenant déli­­ca­­te­­ment dans sa main gauche et tran­­chant la capsule avec les lames qu’il tient dans sa main droite, dans un geste diago­­nal. « Il ne faut pas appuyer trop fort, sinon la capsule s’as­­sèche après une seule inci­­sion », explique-t-il, maniant les têtes de pavot avec dexté­­rité. « Chaque capsule peut être inci­­sée quatre ou cinq fois. » Les capsules sont inci­­sées dans l’après-midi, et la sève laiteuse s’écoule tout au long de la nuit. Celle-ci s’épais­­sit et s’oxyde, prenant une teinte brun foncé. Au matin, les nisht­­gar grattent la résine collante de chaque capsule à l’aide d’une lame plate qu’ils nettoient dans la boîte de conserve qui pend à leur cou. Quinze personnes peuvent récol­­ter l’équi­­valent d’un hectare en une semaine. Dans la province, les champs de pavot couvrent une surface d’au moins 100 000 hectares. On prend ainsi la mesure de la main d’œuvre à mobi­­li­­ser.

ulyces-afghannarco-03
À gauche, un pavot fraî­­che­­ment incisé ; à droite, après une nuit de repos
Crédits

Pendant les deux jours suivants, Hekmat me conduit un peu partout et me fait visi­­ter les champs de pavot. Sur une parcelle de trois acres, nous retrou­­vons une demi-douzaine d’hommes qui travaillent sous la surveillance d’un vieux fermier au dos courbé et à la barbe blanche répon­­dant au nom de Hajji Abdul­­lah Jan. Je lui demande pourquoi il n’a pas peur de se faire arrê­­ter dans une zone sécu­­ri­­sée et contrô­­lée par le gouver­­ne­­ment telle que Marjah. « Le gouver­­ne­­ment a été occupé par les élec­­tions », explique-t-il, faisant réfé­­rence aux élec­­tions prési­­den­­tielles qui se sont dérou­­lées au prin­­temps dernier. « Et de toute façon, ils sont corrom­­pus. » Les fermiers que j’in­­ter­­roge et Hajji Abdul­­lah Jan me racontent qu’ils versaient 40 dollars par acre en pots-de-vin à la police locale. « L’an­­née prochaine, je plan­­te­­rai deux fois plus de pavot », dit-il, regar­­dant le champ avec satis­­fac­­tion.

Les palais de Baram­­cha

Le pavot à opium n’avait plus été cultivé à Marjah depuis l’ar­­ri­­vée des Améri­­cains, qui ont mené des campagnes d’éra­­di­­ca­­tion de plan­­ta­­tions d’opium et injecté beau­­coup d’argent dans l’éco­­no­­mie de la région. Aujourd’­­hui, le taris­­se­­ment de l’aide inter­­­na­­tio­­nale et le désin­­té­­rêt du gouver­­ne­­ment pour les fermiers qui récoltent l’opium ont laissé place à une logique écono­­mique extrê­­me­­ment simple : le prix du blé était trop bas pour que la culture de la céréale soit rentable, aussi les fermiers comme Mirza Khan et Abdul­­lah Jan ont-ils remplacé les plan­­ta­­tions de blé par des plan­­ta­­tions de pavot à Marjah l’an­­née dernière. De retour chez Hekmat, je demande à son oncle Mirza Khan s’il peut me montrer ce qu’il a récolté jusqu’à présent. Il revient avec un sac en poly­u­ré­­thane de la taille d’un ballon de foot­­ball et le pose sur le tapis en le soupe­­sant. Il défait l’épaisse sangle en caou­t­chouc et une odeur désa­­gréable de plantes emplit la pièce. Le sac renferme un amas d’opium brut, dont la texture humide et la couleur brune intense rappellent la pâte de figue. Le tout pèse envi­­ron 4,5 kg, la récolte d’un demi-acre. « Si j’ai de la chance, je pour­­rai en tirer 60 000 kaldar », dit-il, soit envi­­ron 600 dollars. « Tu sais combien ça vaut dans les rues de Londres ? » Il me répond par un haus­­se­­ment d’épaules et je fais un rapide calcul. 4,5 kg d’opium peuvent être raffi­­nés pour fabriquer 450 grammes d’hé­­roïne pure. En la coupant à 30 % et en la reven­­dant au gramme, cela fait 1 500 grammes à 100 dollars le gramme. « Ça vaut plus de 150 000 dollars. »

ulyces-afghannarco-04
Un fermier de Marjah dans son champ de pavot
Crédits : Matthieu Aikins

Cela repré­­sente une augmen­­ta­­tion de 25 000 %. Nous échan­­geons un long regard et Mirza Khan éclate d’un rire étouffé. Il secoue la tête de stupé­­fac­­tion. 1 000 dollars se trou­­vaient là, dans la maison d’un homme qui n’avait ni l’eau courante, ni l’élec­­tri­­cité, et très peu de meubles. Entre lui et le junkie londo­­nien, quelqu’un se faisait une belle marge. L’opium afghan commence son voyage dans les champs des fermiers au moment de la récolte et couvre un vaste réseau mondial de trafiquants, de hauts fonc­­tion­­naires et de puis­­sants groupes mili­­tants corrom­­pus. De retour dans la capi­­tale Lash­­kar Gah, j’or­­ga­­nise une inter­­­view avec un trafiquant de drogue qui insiste pour que nous nous retrou­­vions dans un endroit neutre : la ville est calme, mais les menaces liées aux conflits internes de la mafia de la drogue et aux tali­­bans sont latentes. Dans une rue déserte, on me conduit jusqu’à une pièce exiguë au fond d’une petite maison de thé, dont les murs et les tapis riva­­lisent de crasse. On me présente à un homme trapu d’âge mûr qui porte une chéchia et une barbe. Je l’ap­­pel­­le­­rai Sami. Il dit venir du district de Garm­­sir, près de la fron­­tière pakis­­ta­­naise. Quand la guerre contre les Sovié­­tiques a éclaté, il a fui le pays avec des millions d’autres réfu­­giés afghans. Il a grandi dans un camp près du district de Chagai voisin, au Pakis­­tan. À 16 ans, il a trouvé un travail comme chauf­­feur et a commencé à faire la navette entre Garm­­sir et Chagai, faisant passer de l’opium en traver­­sant le désert. Il m’ex­­plique qu’ « il existe plus d’une centaine de routes pour traver­­ser le désert. Les postes de contrôle de la police sont situés sur l’une d’entre elles, et les trafiquants peuvent emprun­­ter les autres en toute liberté. » L’Af­­gha­­nis­­tan est un pays enclavé, et l’opium passe très faci­­le­­ment ses fron­­tières pour rejoindre ses cinq pays fron­­ta­­liers. Au cours de ces dernières années, l’iti­­né­­raire nord en direc­­tion de la Russie et de l’Eu­­rope via le Tadji­­kis­­tan a pris de l’im­­por­­tance, mais l’iti­­né­­raire sud qui passe par le Balout­­chis­­tan est encore le plus fréquenté. On y fait passer l’opium en Iran, puis vers les Balkans, le golfe Persique et l’Afrique. La plupart de cet opium a pour desti­­na­­tion finale l’Eu­­rope occi­­den­­tale. La zone fron­­ta­­lière du Balout­­chis­­tan entre l’Af­­gha­­nis­­tan, le Pakis­­tan et l’Iran est une zone de non-droit et l’un des endroits les plus recu­­lés de la Terre. Seules quelques érup­­tions grani­­tiques éparses surgissent au milieu des 320 000 kilo­­mètres carrés d’éten­­dues déser­­tiques et de mers de dunes. Les tribus ethniques baloutches et pach­­tounes qui contrôlent la région sont lour­­de­­ment armées et sont impliquées dans toutes sortes de trafics depuis des siècles. Certaines coopèrent avec l’État de façon symbo­­lique, et d’autres sont enga­­gées auprès de groupes d’in­­sur­­gés aussi divers que surpre­­nants : des rebelles baloutches laïcs qui reven­­diquent l’in­­dé­­pen­­dance du Balout­­chis­­tan, des groupes sunnites anti-Iraniens et un grand nombre de mili­­tants isla­­mistes, dont les tali­­bans. C’est le para­­dis des acti­­vi­­tés illé­­gales.

ulyces-afghannarco-07
La police des fron­­tières afghane effec­­tue une énorme saisie
Crédits

Au centre de ce monde se trouve Baram­­cha, plaque tour­­nante du trafic de drogue du côté afghan de la fron­­tière, dans les collines de Chagai, à 250 km au sud, et libre de tout contrôle du gouver­­ne­­ment depuis 2001. La région est une sorte de point de passage pour la plupart du trafic d’opium. Le fruit de la récolte des fermiers comme Mirza Khan consti­­tue la base de plus grands char­­ge­­ments conso­­li­­dés par les trafiquants locaux – de quelques centaines de grammes à plusieurs tonnes. Ces char­­ge­­ments sont alors envoyés à Baram­­cha, où ils sont rache­­tés par des trafiquants pakis­­ta­­nais et iraniens qui les trans­­portent à l’étran­­ger. Les tran­­sac­­tions impor­­tantes sont effec­­tuées par des personnes de confiance. L’argent est trans­­féré via un système de paie­­ment infor­­mel qu’on appelle hawala, élément central des circuits de blan­­chi­­ment d’argent à l’échelle mondiale. Une personne paie le hawa­­la­­dar, qui vous commu­­nique alors un numéro de télé­­phone et un code permet­­tant au desti­­na­­taire de récla­­mer son argent auprès d’un autre hawa­­la­­dar dans un autre pays ou conti­nent. Les comptes sont réglés plus tard. Baram­­cha est contrô­­lée par les tali­­bans et quelques puis­­santes familles de trafiquants, parmi lesquelles la famille de Hajji Juma Khan, baron de la drogue arrêté par la DEA à Jakarta en 2008. Aujourd’­­hui, c’est un membre de sa famille, Hajji Shara­­fud­­din, qui est le chef des trafiquants de la ville, et les tali­­bans assurent la sécu­­rité de l’en­­droit. « Les tali­­bans ont instauré un tribu­­nal pour résoudre les problèmes des habi­­tants », explique Sami. « Ici, les gens vivent dans de bonnes condi­­tions de sécu­­rité. » Autre­­fois, Baram­­cha n’était qu’un ensemble de maisons avec des murs de boue, mais aujourd’­­hui, on peut voir les derniers modèles de Land Crui­­ser passer devant de belles demeures en béton, et ce malgré les raids spora­­diques et les frappes aériennes des forces améri­­caines et afghanes. La région est si recu­­lée que les groupes d’in­­ter­­ven­­tion devaient ravi­­tailler leurs héli­­co­­ptères améri­­cains dans le désert à l’aide de réser­­voirs de carbu­­rants para­­chu­­tés à l’ar­­rière d’un avion cargo. « Il y a une zone de la ville qu’on surnom­­mait Hajji JMK Village », raconte un membre de l’unité commando d’élite d’Af­­gha­­nis­­tan qui a frappé la région à plusieurs reprises aux côté des Marines améri­­cains et des forces spéciales britan­­niques. « Ça ressem­­blait à Sher­­pur, mais dans le désert », ajoute-t-il, faisant réfé­­rence au quar­­tier de Kaboul connu pour ses « palais de pavot » colo­­rés, construits par les seigneurs de guerre du pays. « Ils avaient tout là-bas : géné­­ra­­teurs, élec­­tro­­mé­­na­­ger, voitures de luxe… On prenait des glaces dans leurs congé­­la­­teurs. »

L’al­­liance des États-Unis avec les trafiquants d’opium en Afgha­­nis­­tan remonte aux années 1980.

Sami me raconte que pendant les raids, les habi­­tants de Baram­­cha traver­­saient la fron­­tière pakis­­ta­­naise, où les forces armées s’ali­­gnaient et montaient la garde jusqu’au départ des Améri­­cains. « Les trafiquants de drogue et l’ISI travaillent ensemble », affirme-t-il en parlant du service de rensei­­gne­­ments du Pakis­­tan. Sami dénonce égale­­ment les diri­­geants de Baram­­cha. « Ils ont des maisons du côté pakis­­ta­­nais », affirme-t-il. (L’ISI dément toute connexion avec les trafiquants et les tali­­bans.)

L’ombre de Karzai

D’après une esti­­ma­­tion des Nations unies, les tali­­bans gagnent des centaines de millions de dollars grâce aux taxes sur l’opium et d’autres acti­­vi­­tés illé­­gales. Mais cela ne repré­­sente qu’une frac­­tion des 3 milliards de dollars que rapporte le trafic de drogue à l’Af­­gha­­nis­­tan. Et pour trou­­ver les plus gros béné­­fi­­ciaires du trafic d’opium, il faut quit­­ter les palais de pavot de Baram­­cha pour ceux de Kaboul. L’al­­liance des États-Unis avec les trafiquants d’opium en Afgha­­nis­­tan remonte aux années 1980, lorsque la CIA menait une guerre sale pour mettre fin à l’oc­­cu­­pa­­tion du pays par les Sovié­­tiques. Depuis des siècles, l’opium était cultivé dans les régions monta­­gneuses d’Af­­gha­­nis­­tan. Mais la culture du pavot à grande échelle a été intro­­duite dans la province de Helmand par le comman­­dant moudja­­hi­­din Mullah Nasim Akhund-zada, alors soutenu par l’ISI et la CIA. Les terres culti­­vées irri­­guées de l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal (USAID) étaient idéales pour la culture de rente, et quand Akhund­­zada a repris le contrôle du terri­­toire des mains du gouver­­ne­­ment commu­­niste, il a intro­­duit des quotas de produc­­tion et offert des avances en espèces aux fermiers qui culti­­vaient du pavot à opium. Quand l’Af­­gha­­nis­­tan a sombré dans la guerre civile dans les années 1990, les Akhund­­za­­das se sont établis comme les seigneurs de la guerre domi­­nants de la province de Helmand. Ce n’est qu’en 1995 qu’ils ont été renver­­sés par les tali­­bans, mouve­­ment fonda­­men­­ta­­liste qui inter­­­di­­sait stric­­te­­ment la consom­­ma­­tion de drogue – mais qui doit son rapide succès au soutien de riches trafiquants d’opium.

ulyces-afghannarco-06
Des tonnes de sacs de graines de pavot
Crédits

Au cours de l’été 2000, les diri­­geants fonda­­men­­ta­­listes ont décrété l’in­­ter­­dic­­tion totale de la culture du pavot à opium, « une déci­­sion des tali­­bans que nous accueillons favo­­ra­­ble­­ment », avait alors déclaré le Secré­­taire d’État Colin Powell. Pourquoi une telle déci­­sion de la part du chef reclus des tali­­bans le mollah Moham­­mad Omar ? Cela reste un mystère. Quoi qu’il en soit, les tali­­bans ont fait respec­­ter cette déci­­sion avec leur dureté habi­­tuelle. Dans la province de Helmand, les personnes arrê­­tées pour culture de pavot étaient battues et forcées de « para­­der » dans tout le village, le visage recou­­vert d’huile de moteur. Au prin­­temps suivant, la seule récolte abon­­dante d’opium a eu lieu dans le coin nord-est, qui était encore contrôlé par l’Al­­liance du Nord, en lutte contre les tali­­bans. La produc­­tion d’opium a chuté de 3 276 tonnes en 2000 à 185 tonnes en 2001. Puis l’His­­toire est inter­­­ve­­nue.

Après les atten­­tats du 11 septembre 2001, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Bush a adopté une poli­­tique mili­­taire de light foot­­print (« empreinte légère ») et s’est asso­­ciée avec des seigneurs de guerre anti-tali­­bans – dont l’Al­­liance du Nord – pour prendre le contrôle du pays. Dans sa quête de vengeance, les États-Unis ont permis à des person­­na­­li­­tés accu­­sées d’être impliquées dans de graves viola­­tions des droits de l’homme commises pendant la guerre civile d’ac­­cé­­der au pouvoir. Parmi elles, Moham­­mad Qasim Fahim et Abdul Rab Rassoul Sayyaf, dont les factions moudja­­hi­­din rivales ont réduit Kaboul en cendres. Par la suite, ils sont deve­­nus respec­­ti­­ve­­ment vice-président d’Af­­gha­­nis­­tan et membre éminent du Parle­­ment. Cela a initié toute une série de déci­­sions ayant permis de relan­­cer l’éco­­no­­mie afghane de l’opium à une échelle bien plus grande. Dans les six mois qui ont suivi l’in­­va­­sion améri­­caine, les seigneurs de guerre que soute­­nus par les États-Unis diri­­geaient le trafic d’opium, et la récolte du prin­­temps 2002 a été excep­­tion­­nelle avec une produc­­tion de 3 400 tonnes. Paral­­lè­­le­­ment, la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale et le gouver­­ne­­ment afghan feignaient de mobi­­li­­ser les services de lutte anti-drogue, ces derniers adop­­tant même une stra­­té­­gie offi­­cielle (utopique) annonçant une réduc­­tion de 75 % de la produc­­tion d’opium d’ici à cinq ans, et sa fin d’ici à dix ans. Hamid Karzai, tiré de l’obs­­cu­­rité pour être élu président, était occupé à conso­­li­­der, avec l’ac­­cord des États-Unis, un ordre poli­­tique étroi­­te­­ment lié au trafic d’opium. Dans le nord du pays, il cour­­ti­­sait les comman­­dants de l’Al­­liance du Nord pour qu’ils deviennent ses parte­­naires ; dans sa région natale du sud, il nommait Sher Moham­­mad Akhund­­zada gouver­­neur de Helmand (celui-ci était le neveu de mollah Nasim – décédé depuis – qui avait intro­­duit la culture du pavot à opium à grande échelle en Afgha­­nis­­tan). « Le trafic de drogue a corrompu les plus hautes sphères du gouver­­ne­­ment afghan », a écrit Thomas Schweich, haut fonc­­tion­­naire dans les services de lutte anti-drogue améri­­cains en Afgha­­nis­­tan de 2006 à 2008. « Évidem­­ment, le trafic de drogue a rapporté de l’argent à certains enne­­mis tali­­bans de Karzai, mais il en a aussi rapporté à beau­­coup de ses sympa­­thi­­sants. » (Le porte-parole d’Ha­­mid Karzai et de l’ac­­tuel président Ashraf Ghani a refusé de commen­­ter ces propos.)

ulyces-afghannarco-08
Jeunes filles dans les champs de Helmand
Crédits

Ces années ont été une période de pros­­pé­­rité pour les trafiquants de drogue de la province de Helmand. À Lash­­kar Gah, je rencontre un homme que j’ap­­pel­­le­­rai Saleem. C’est un ancien trafiquant qui a mis sur pied son premier labo­­ra­­toire d’hé­­roïne en 2002 pour progres­­ser dans la chaîne de valeur et augmen­­ter ses marges. Avec son ventre bedon­­nant, son visage angé­­lique et ses joues roses, il ressemble au petit frère du Père Noël version trafiquant de drogue. « L’opium néces­­site beau­­coup de place, et c’est moins rentable », dit-il pour justi­­fier sa déci­­sion de passer du côté de la fabri­­ca­­tion. Lui et d’autres personnes liées au trafic d’opium semblent vivre dans un autre monde, où seul compte l’argent. « J’ai travaillé dans les zones contrô­­lées par le gouver­­ne­­ment et dans celles contrô­­lées par les tali­­bans », pour­­suit-il en riant. « À certains endroits, on pouvait voir les postes de contrôle tali­­bans du labo­­ra­­toire. Quand on était dans les régions contrô­­lées par le gouver­­ne­­ment, on payait les auto­­ri­­tés locales. » Saleem vendait son héroïne aux trafiquants iraniens de Nimroz, vaste province consti­­tuée en grande partie de désert, et dont l’éco­­no­­mie dépend presque entiè­­re­­ment de l’opium. À l’ins­­tar des autres sources chez les trafiquants ou les forces afghanes d’ap­­pli­­ca­­tion de la loi auxquelles j’ai parlé, il décrit un système où la police et les repré­­sen­­tants du gouver­­ne­­ment local étaient un maillon de la chaîne. Des poli­­ciers allaient même jusqu’à trans­­por­­ter la drogue pour lui, notam­­ment aux derniers points de passage les plus dange­­reux, où les forces fron­­ta­­lières iraniennes menaient une guerre achar­­née contre les trafiquants de drogue. « On s’adres­­sait à quelqu’un dans le gouver­­ne­­ment, et cette personne trans­­por­­tait la drogue jusqu’à la fron­­tière, où une autre personne au service des trafiquants iraniens atten­­dait », raconte Saleem. Pendant les cinq premières années, le risque était minime et les affaires marchaient bien. Mais l’em­­bar­­ras inter­­­na­­tio­­nal gran­­dis­­sait face à la produc­­tion d’opium afghan en plein essor. Les orga­­nismes char­­gés de l’ap­­pli­­ca­­tion de la loi sur les stupé­­fiants comme la DEA ont commencé à déve­­lop­­per leurs acti­­vi­­tés à Kaboul. En 2005, les Britan­­niques, qui devaient reprendre le contrôle de la province de Helmand dans le cadre d’une mission de déve­­lop­­pe­­ment de l’OTAN, ont insisté pour que le gouver­­neur choisi par H. Karzai, Sher Moham­­mad Akhund­­zada, soit limogé suite à la décou­­verte de neuf tonnes d’opium et d’hé­­roïne chez lui lors d’un de leur raid. (M. Akhund­­zada affir­­mait à l’époque avoir saisi la drogue aux trafiquants et qu’il s’ap­­prê­­tait à la détruire.) Un affron­­te­­ment était sur le point d’écla­­ter entre la commu­­nauté anti-drogue, M. Karzai et le gouver­­ne­­ment afghan. C’était sans comp­­ter l’ar­­ri­­vée d’une troi­­sième force : les géné­­raux du Penta­­gone, qui refu­­saient que les préoc­­cu­­pa­­tions concer­­nant le trafic de drogue viennent faire capo­­ter le renfor­­ce­­ment des troupes dans le pays.

ulyces-afghannarco-09
Ahmed Wali Karzai
Crédits

L’une des carac­­té­­ris­­tiques révé­­la­­trice du narco-État afghan – et des narco-États en géné­­ral – est que le poulailler est souvent gardé par le renard. Un jour, un passeur de drogue a été arrêté en posses­­sion d’une lettre l’au­­to­­ri­­sant à circu­­ler en toute sécu­­rité, signée de la main du chef de la police anti-drogue, le lieu­­te­­nant-géné­­ral Moham­­mad Daud Daud. Un trafiquant d’hé­­roïne condamné, Izza­­tul­­lah Wasifi, a été nommé à la tête d’un orga­­nisme chargé de la lutte contre la corrup­­tion par M. Karzai. « Karzai nous mani­­pu­­lait », a écrit T. Schweich, haut fonc­­tion­­naire de l’or­­ga­­nisme de lutte anti-drogue améri­­cain. Dans le sud du pays, où l’opium proli­­fère, le président Karzai pouvait égale­­ment comp­­ter sur son demi-frère Ahmed Wali Karzai pour contrô­­ler l’im­­por­­tante province de Kanda­­har. Wali, accusé pendant des années de jouer un rôle central dans le trafic de drogue du sud de l’Af­­gha­­nis­­tan (il a été assas­­siné en 2011), a clamé son inno­­cence. Les respon­­sables améri­­cains ont affirmé – du moins publique­­ment – qu’il n’y avait aucune preuve solide contre lui. Mais lorsque je me rends dans les provinces de Helmand et de Kanda­­har, mes sources améri­­caines et afghanes, ainsi que des personnes impliquées dans le trafic de drogue, m’as­­surent que Wali était à la tête d’un système où des fonc­­tion­­naires corrom­­pus étaient nommés à des postes clés en échange de paie­­ments de protec­­tion. « C’est comme ça que le crime orga­­nisé fonc­­tionne », explique un ancien fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment de la Justice améri­­cain qui connaît bien l’Af­­gha­­nis­­tan. « Je ne veux rien savoir tant que je reçois ma part. » « Les prin­­ci­­paux postes de contrôle situés au sud de l’au­­to­­route 1 étaient contrô­­lés par Ahmed Wali », me raconte un fonc­­tion­­naire de police afghan, à propos de la route qui relie les provinces du pays. « Imagi­­nons que vingt parte­­naires s’as­­so­­cient pour ache­­ter une tonne d’opium à Jala­­la­­bad. Ils ont tous des liens avec les chefs de la police et les gouver­­neurs de chaque district. Ils envoient un agent au poste de contrôle pour payer le comman­­dant et lui dire quel camion lais­­ser passer. »

Les voies du trafic

Même si le narco-État afghan deve­­nait de plus en plus visible et puis­­sant, le renfor­­ce­­ment des troupes orga­­nisé par Barack Obama en 2010 a défini une nouvelle donne. L’ar­­ri­­vée de dizaines de milliers de soldats et de plusieurs milliards de dollars aurait pu être l’oc­­ca­­sion rêvée pour régler le problème de l’opium. Mais c’est l’in­­verse qui s’est produit. L’iro­­nie de ce renfor­­ce­­ment : les forces armées se sont alliées avec les seigneurs de guerre, comme sous l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Bush et la doctrine du light foot­­print. Avant, c’était parce qu’il n’y avait pas assez de troupes. Désor­­mais, il y en avait trop…

La DEA, le FBI et les dépar­­te­­ments de la Justice et du Trésor ne pour­­sui­­vraient pas les alliés afghans haut placés impliqués dans le trafic de drogue.

Obama avait donné quatre ans à l’ar­­mée pour envoyer 100 000 soldats en Afgha­­nis­­tan puis orga­­ni­­ser leur retrait, renver­­ser les tali­­bans et mettre sur pied une armée et une police afghanes pérennes. Au sol, les impé­­ra­­tifs à court terme des comman­­dants améri­­cains liés aux opéra­­tions de combat et à la logis­­tique étaient systé­­ma­­tique­­ment prio­­ri­­taires par rapport aux préoc­­cu­­pa­­tions à long terme des conseillers concer­­nant la corrup­­tion, la drogue et les viola­­tions des droits de l’homme. Des figures notoires comme Ahmed Wali étaient consi­­dé­­rées comme trop essen­­tielles à l’ef­­fort de guerre pour être tenues respon­­sables ou rempla­­cées. « La lutte contre la drogue n’était pas une prio­­rité », déclare Jean-Luc Lema­­hieu, chef de l’Of­­fice des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) en Afgha­­nis­­tan de 2009 à 2013. « La prio­­rité était de limi­­ter les pertes, et si pour cela il fallait conclure des alliances peu ortho­­doxes avec des acteurs d’ho­­ri­­zons divers, personne n’hé­­si­­tait. » Selon les respon­­sables améri­­cains, une sorte de marché infor­­mel a été conclu entre les diffé­­rents orga­­nismes : la DEA, le FBI et les dépar­­te­­ments de la Justice et du Trésor ne pour­­sui­­vraient pas les alliés afghans haut placés impliqués dans le trafic de drogue. Ils se concen­­tre­­raient plutôt sur les trafiquants en lien avec les tali­­bans. Les enquêtes et les pour­­suites devaient être lais­­sées de côté pour l’ins­­tant. « Ces sont des agents de la DEA, ils veulent passer à l’ac­­tion et arrê­­ter des gens », explique l’an­­cien fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment de la Justice. « Les personnes qui ont reçu ce message l’ont bien pris. Il reste encore du temps, vous pouvez attendre. Les preuves ne vont pas dispa­­raître. » En atten­­dant, la DEA et le FBI ont essayé d’étu­­dier le système afghan en créant plusieurs unités spécia­­li­­sées au sein de la police anti-drogue ratta­­chée au minis­­tère de l’In­­té­­rieur. Les employés afghans étaient sélec­­tion­­nés par leurs mentors améri­­cains. Ils étaient sous les ordres directs du remplaçant de Daud, le géné­­ral Baz Moham­­mad Ahmadi, fin mani­­pu­­la­­teur poli­­tique surnommé « le camé­­léon en Teflon » pour sa capa­­cité à sentir jusqu’où son équipe pouvait remon­­ter dans la chaîne de comman­­de­­ment. « J’ap­­pelle ça le phéno­­mène Icare : ils savent qu’ils peuvent voler très haut avant de se brûler les ailes », conclue l’an­­cien fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment de la Justice.

ulyces-afghannarco-10
Les soldats améri­­cains s’adressent aux paysans afghans
Crédits

Au départ, cela s’est traduit par des descentes chez des respon­­sables de rang inter­­­mé­­diaire qui avaient énervé leur patron poli­­tique. Mais en 2013, M. Ahmadi et ses conseillers améri­­cains ont annoncé l’ar­­res­­ta­­tion de Hajji Lal Jan, décrit comme l’un des plus grands trafiquants de drogue du sud du pays. Origi­­naire de la province de Helmand, Lal Jan aurait versé de l’argent à des respon­­sables afghans et à des comman­­dants tali­­bans alors qu’il trans­­por­­tait d’im­­por­­tants char­­ge­­ments d’opium hors du pays. « C’était un homme d’af­­faires respecté, proche de familles de renom en Afgha­­nis­­tan, mais il était aussi en contact avec les tali­­bans et leur versait de grosses sommes d’argent », affirme un haut fonc­­tion­­naire du service anti-drogue de l’ouest. « Il y a beau­­coup de gens comme Hajji Lal Jans, ici. » La noto­­riété de Lal Jan était telle qu’il a été sanc­­tionné selon le Foreign Narco­­tics King­­pin Desi­­gna­­tion Act par Barack Obama en juin 2011. Il vivait pour­­tant en toute tranquillité dans la ville de Kanda­­har, sous la protec­­tion, dit-on, du frère d’Ha­­mid Karzai. « La mort de Wali a permis de le faire tomber », explique le haut fonc­­tion­­naire. D’après des respon­­sables améri­­cains et afghans ainsi que des docu­­ments de la Cour obte­­nus par le maga­­zine Rolling Stone, plusieurs trafiquants de drogue auraient iden­­ti­­fié Lal Jan comme leur patron à l’au­­tomne 2012. Le 26 décembre 2012, une unité commando de la police afghane a orga­­nisé un raid contre sa maison, mais Lal Jan a réussi à s’échap­­per. Pendant sa fuite, il aurait télé­­phoné au gouver­­neur de Kanda­­har, Toorya­­lai Wesa. « Wesa a dit qu’il appel­­le­­rait Karzai pour savoir ce qui se passait, et lui a conseillé d’at­­tendre », raconte un fonc­­tion­­naire afghan qui a parti­­cipé à l’enquête. « L’équipe de surveillance a pu le loca­­li­­ser grâce à son télé­­phone et l’ar­­rê­­ter. » Lal Jan a été renvoyé par avion à Kaboul, où son sort a fait l’objet d’une lutte en coulisse. « Il a fallu discu­­ter longue­­ment avec Karzai pour le convaincre d’en­­ga­­ger les pour­­suites », se rappelle le haut fonc­­tion­­naire du service anti-drogue de l’ouest. « Le gouver­­neur de Kanda­­har, Wesa, et de nombreux doyens ont plaidé l’af­­faire Lal Jan. » (Wesa déclare que l’af­­faire Lal Jan a été saisie par les tribu­­naux unique­­ment et refuse tout commen­­taire.)

ulyces-afghannarco-11
Éradi­­ca­­tion d’un champ par la police afghane
Crédits

Lal Jan a été amené à la Crimi­­nal Justice Task Force, unité finan­­cée par les États-Unis et la coali­­tion, compo­­sée d’une équipe de l’ac­­cu­­sa­­tion, de juges, d’un tribu­­nal et d’une prison. Située dans une vaste zone forti­­fiée près de l’aé­­ro­­port de Kaboul, l’unité est censée être isolée de toute pres­­sion poli­­tique et des menaces à la sécu­­rité, mais l’in­­fluence de Lal Jan s’est tout de même fait sentir. D’après des personnes bien infor­­mées sur l’in­­ci­dent, un groupe d’hommes aurait réussi à s’in­­tro­­duire dans l’en­­ceinte et menacé un procu­­reur de le mettre en équi­­libre sur une échelle avec une pile de billets de 100 dollars équi­­va­­lente à son poids. Le procu­­reur les aurait fait jeter dehors. Les procu­­reurs, qui doivent souvent faire face à des repré­­sailles de la part des puis­­sants hommes qu’ils arrêtent, étaient ébran­­lés. « Je ne sais jamais si je vais rentrer chez moi vivant le soir », me confie l’un d’entre eux. Après le procès, Lal Jan a été condamné à vingt ans de prison pour trafic de stupé­­fiants. Son arres­­ta­­tion a été érigée en exemple de l’ef­­fi­­ca­­cité du programme améri­­cain de lutte contre la drogue et en preuve de la volonté du gouver­­ne­­ment afghan de contrô­­ler le trafic de drogue. « Cette affaire a été présen­­tée à la Maison Blanche lors de la visite de Karzai en janvier 2013 comme l’une des réali­­sa­­tions marquantes de l’ef­­fort de lutte contre la drogue », affirme l’an­­cien haut fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment de la Justice. Leur opti­­misme préma­­turé le fait sourire. « On se dit que s’il doit y avoir de la corrup­­tion, il y en aura immé­­dia­­te­­ment. Mais ils sont patients. » Ce qui est arrivé par la suite, toujours selon les dires de fonc­­tion­­naires afghans et améri­­cains, montre à quel point l’argent de la drogue a gangrené les plus hautes strates des pouvoirs exécu­­tif et légis­­la­­tif du gouver­­ne­­ment afghan. Après un recours en appel à la Cour suprême, la peine de Lal Jan a été réduite à quinze ans. Suite à un ordre du Palais prési­­den­­tiel, Lal Jan a été trans­­féré à Kanda­­har, où un tribu­­nal local a demandé sa libé­­ra­­tion en s’ap­­puyant sur une clause de l’an­­cien Code crimi­­nel afghan qui prévoit une remise en liberté pour bonne conduite pour les peines infé­­rieures à quinze ans. Lal Jan s’est aussi­­tôt enfui au Pakis­­tan. « Le président a déli­­vré un mandat d’ar­­res­­ta­­tion », raconte l’an­­cien fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment de la Justice. Il secoue la tête. « C’était assez cynique. »

ulyces-afghannarco-12
Des paysans en route pour la récolte
Crédits

Si l’on consi­­dère le gouver­­ne­­ment afghan comme un narco-État, on comprend mieux l’aug­­men­­ta­­tion de la produc­­tion d’opium malgré les milliards de dollars dépen­­sés par les États-Unis dans leur effort de lutte contre la drogue et le renfor­­ce­­ment des troupes. Un « État failli » – l’Af­­gha­­nis­­tan en 2001 – ne peut pas réel­­le­­ment pros­­pé­­rer dans le trafic de drogue. Les trafiquants n’ont aucune raison de payer un gouver­­ne­­ment inof­­fen­­sif ou des forces de police inexis­­tantes. En revanche, ce sont les travailleurs indé­­pen­­dants comme Saleem, le prépa­­ra­­teur d’hé­­roïne, qui pros­­pèrent dans ce para­­dis liber­­taire. Mais comme le gouver­­ne­­ment renforce les capa­­ci­­tés, les fonc­­tion­­naires peuvent commen­­cer à exiger leur part. Ce n’est pas qu’un vaste complot se fomente au centre du gouver­­ne­­ment, mais plutôt qu’en l’ab­­sence de respon­­sa­­bi­­lité et d’état de droit, les fonc­­tion­­naires commencent à s’orien­­ter vers une puis­­sante écono­­mie poli­­tique. Les grands barons de la drogue entre­­te­­nant des liens avec le gouver­­ne­­ment reprennent les rennes du trafic de drogue. Les personnes qui ne payent pas ou qui se disputent avec des agents du gouver­­ne­­ment peuvent être arrê­­tés ou tués. Dans ce contexte, les programmes améri­­cains de lutte contre la drogue, qui ont coûté près de 8 milliards de dollars jusqu’à présent, et le projet de recons­­truc­­tion de l’État afghan en géné­­ral, expliquent en partie, para­­doxa­­le­­ment, l’im­­pli­­ca­­tion crois­­sante du gouver­­ne­­ment dans le trafic de drogue. Même la nouvelle force aérienne afghane a fait l’objet d’une enquête par l’ar­­mée améri­­caine pour trafic de drogue présumé. Dans de nombreuses régions, le renfor­­ce­­ment des troupes améri­­caines a eu pour effet de prendre les reve­­nus de l’opium des mains des tali­­bans et de les donner aux fonc­­tion­­naires du gouver­­ne­­ment. Par exemple, dans le district de Garm­­sir (province de Helmand), situé au niveau des prin­­ci­­pales voies du trafic de drogue reliant le reste de la province et Baram­­cha, une impor­­tante offen­­sive des marines améri­­cains en 2011 a permis de repous­­ser les tali­­bans, et le gouver­­ne­­ment afghan a repris le contrôle du district. Résul­­tat ? La police a commencé a prendre sa part sur les voies du trafic de drogue. « Comme dans la mafia, des familles se sont empa­­rées du trafic de drogue, et quand quelqu’un de l’ex­­té­­rieur tente d’en faire partie, elles l’ac­­cueillent comme il se doit, pour montrer le succès de la lutte contre la drogue », m’ex­­plique un fonc­­tion­­naire du service anti-drogue de l’ouest qui a travaillé à Garm­­sir.

L’en­­vers du décor

Les citoyens afghans ordi­­naires souffrent évidem­­ment du fait que leur pays soit le plus gros produc­­teur d’opium au monde. Le taux d’ad­­dic­­tion à l’hé­­roïne a plus que doublé au cours de ces dernières années alors qu’il avait toujours été bas. À Lash­­kar Gah, vous pouvez ache­­ter une dose d’hé­­roïne pour l’équi­­valent d’un dollar. D’après une esti­­ma­­tion des Nations unies, près d’un million d’Af­­ghans sont toxi­­co­­manes. Cela repré­­sente 8 % de la popu­­la­­tion, soit le double de la moyenne mondiale.

ulyces-afghannarco-13
Au pied du mur
Crédits

De son côté, le gouver­­ne­­ment améri­­cain a reconnu qu’il ne dispo­­sait d’au­­cune solu­­tion à court terme. « L’unité inter-orga­­nismes améri­­caine est en train d’éla­­bo­­rer une nouvelle stra­­té­­gie de lutte contre la drogue pour l’Af­­gha­­nis­­tan », affirme Jen Psaki, porte-parole du dépar­­te­­ment d’État. « Il s’agit d’un effort à long terme qui pose les fonda­­tions d’une possible dimi­­nu­­tion de la récolte d’opium. » Mme Felbab-Brown, de la Broo­­kings Insti­­tu­­tion, qui a étudié l’éco­­no­­mie de l’opium en Afgha­­nis­­tan, explique qu’il faudra plusieurs décen­­nies pour réduire la culture du pavot à opium, à moins de mettre en place des campagnes d’éra­­di­­ca­­tion draco­­niennes qui ne feraient qu’ac­­croître la misère des popu­­la­­tions rurales. « C’est physique­­ment impos­­sible et mora­­le­­ment condam­­nable », dit-elle. « La sécu­­rité humaine de larges segments de la popu­­la­­tion afghane dépend du pavot. » Sans comp­­ter que les écono­­mies illé­­gales sont souvent pérennes. Au Myan­­mar, la culture de l’opium a été réduite dans le Triangle d’or (en partie grâce à la concur­­rence crois­­sante de l’Af­­gha­­nis­­tan), mais la région est deve­­nue depuis une plaque tour­­nante de la produc­­tion de métham­­phé­­ta­­mine. La produc­­tion et la consom­­ma­­tion de meth, bien implan­­tées en Iran et au Pakis­­tan, arrivent en Afgha­­nis­­tan. « La crys­­tal meth est la dernière chose dont ce pays a besoin », déplore un fonc­­tion­­naire du service anti-drogue de l’ouest.

Derrière chaque pilier insti­­tu­­tion­­nel se cache l’argent de la drogue.

« L’éco­­no­­mie illé­­gale est plus dange­­reuse pour l’Af­­gha­­nis­­tan que les tali­­bans », affirme Jean-Luc Lema­­hieu. Mais au final, l’opium est un problème mondial. Les fermiers afghans gagnent moins d’1 % de la valeur de l’éco­­no­­mie de l’opium à l’échelle inter­­­na­­tio­­nale. La consom­­ma­­tion d’opia­­cés augmente dans le monde, surtout aux États-Unis. Près d’un demi-million d’Amé­­ri­­cains seraient dépen­­dants à l’hé­­roïne, et même si elle provient en grande partie du Mexique, on craint que l’opium afghan n’ali­­mente la demande crois­­sante. « Ce n’est pas encore très visible en Amérique », dit l’an­­cien fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment de la Justice. « Mais il ne faudra pas long­­temps pour que les Mexi­­cains soient en contact avec eux. Ces gens sont des entre­­pre­­neurs. » À l’ins­­tar des villes de produc­­tion de char­­bon et de coton à la fron­­tière améri­­caine, la capi­­tale de la province de Helmand, Lash­­kar Gah, repose entiè­­re­­ment sur la culture du pavot à opium. Aujourd’­­hui, les barons de l’opium qui ont fait fortune au cours de ces dernières décen­­nies tentent de conso­­li­­der leur place dans la société en inves­­tis­­sant dans des projets plus légi­­times tout en passant la main à des membres plus jeunes de leur famille pour gérer leurs acti­­vi­­tés liées au trafic de drogue. Derrière chaque pilier insti­­tu­­tion­­nel se cache l’argent de la drogue. Deux récents projets de construc­­tion – une univer­­sité et une usine de produc­­tion d’huile de graine de coton – seraient en lien avec des barons de la drogue. Pendant mon séjour ici, j’ai eu l’im­­pres­­sion que Helmand n’était pas tant une province avec un problème d’opium qu’un problème d’opium avec une province. « Cette année, ils voulaient éradiquer 10 000 hectares dans la province de Helmand », déclare le lieu­­te­­nant-colo­­nel Moham­­mad Abdali, chef de la police anti-drogue de la province. « Vous savez combien on en a éradiqué ? 697. C’est une blague. »

~

Pour mon dernier jour dans la province, je décide de me rendre dans le désert (dasht en dari) qui s’étend des zones fertiles de la province jusqu’au Pakis­­tan et en Iran. En volant au-dessus de ces zones, vous pouvez voir d’im­­menses bandes de terre autre­­fois arides et désor­­mais recou­­vertes de champs de pavot verts. Aujourd’­­hui, elles sont contrô­­lées et taxées par les tali­­bans, qui n’hé­­sitent plus à affron­­ter l’ar­­mée afghane depuis le départ des Marines améri­­cains.

ulyces-afghannarco-14
L’au­­teur, à gauche, dans un champ de pavot en avril 2014
Crédits : Matthieu Aikins

Escor­­tés par la police, nous quit­­tons la ville de Gere­­shk et roulons jusqu’aux champs de pavot et aux maisons qui ont poussé ces dernières années. Au loin, vers le nord, les montagnes se dessinent dans la brume ; un terrain acci­­denté remonte vers les loin­­tains districts contrô­­lés par les tali­­bans depuis ces dernières décen­­nies. Si le gouver­­ne­­ment afghan commence à perdre le contrôle, Helmand sera l’une des premières provinces à tomber. « C’est la région des tali­­bans, ils peuvent culti­­ver autant de pavot à opium qu’ils le souhaitent », déclare un jeune lieu­­te­­nant aux cheveux blond-roux du nom de Lalai, qui nous salue au loin. Un vieux fermier émerge de la maison la plus proche. Il marche en tenant la main d’un petit garçon, comme si la présence de l’en­­fant pouvait apai­­ser les étran­­gers armés qui se trouvent dans son champ. Son visage allongé et sa peau tannée par le soleil contrastent avec sa barbe blanche. Il me faut une minute pour m’aper­­ce­­voir qu’il lui manque un œil. Pourquoi est-il venu travailler dans le désert ? Ils étaient pauvres et n’avaient pas de terres avant, me confie-t-il. Il a emprunté quelques milliers de dollars à une person­­na­­lité locale, le proprié­­taire de la station essence située plus bas, pour ache­­ter du carbu­­rant et de l’en­­grais. Mais il m’ex­­plique qu’il aura bien de la chance s’il atteint le seuil de renta­­bi­­lité et rembourse son emprunt. Sa voix laisse trans­­pa­­raître un indi­­cible appel à l’aide, mais nous ne sommes pas venus détruire sa récolte. « Je ne culti­­ve­­rai sûre­­ment pas de pavot l’an­­née prochaine », affirme le vieil homme, nous dévi­­sa­­geant avec inquié­­tude. « J’ai bien retenu la leçon. » Le pauvre fermier et le junkie déses­­péré sont reliés par une chaîne complexe de crimi­­nels, d’hommes poli­­tiques et de combat­­tants de la drogue, produit d’un monde plein de toxi­­co­­manes où la drogue est illé­­gale. Et avec toute la corrup­­tion et la cupi­­dité engen­­drées par le narco-État afghan, il est diffi­­cile d’ima­­gi­­ner le pays autre­­ment.


Traduit de l’an­­glais par Laura Orsal d’après l’ar­­ticle « Afgha­­nis­­tan : The Making of a Narco State », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Les champs de pavot de la province de Helmand, par Mark Stroud.

Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Premium WordP­ress Themes Down­load
free online course
Free Download WordPress Themes
Download Nulled WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Download Best WordPress Themes Free Download
free download udemy paid course

Plus de monde