par Maxime Gauby | 0 min | 27 juin 2016

Les oligarques

De Kiev, en Ukraine. Il y a une guerre en Ukraine qui n’a pas lieu dans les tran­­chées de l’est du pays. Elle fait rage sur les plateaux de télé­­vi­­sion et dans la tête des télé­s­pec­­ta­­teurs, sur une ligne de front média­­tique où s’af­­frontent oligarques et poli­­ti­­ciens. Sur ce champ de bataille, les médias sont les armes de ceux qui les possèdent. Ils s’en servent pour exer­­cer leur main­­mise poli­­tique, faire du tort à leurs oppo­­sants ou susci­­ter les senti­­ments voulus chez le public.

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Serhiy Lesh­­chenko
Crédits : Twit­­ter

Grâce au contrôle et à l’as­­cen­­dant qu’ils ont sur les médias, les oligarques jouent un rôle clé dans la forma­­tion du discours et la percep­­tion collec­­tive des événe­­ments. Et pour l’an­­cien jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion et actuel membre du parle­­ment Serhiy Lesh­­chenko, c’est un vrai danger pour la démo­­cra­­tie. « Les chaînes de télé­­vi­­sions sont utili­­sées pour servir des inté­­rêts poli­­tiques », explique-t-il. Certains des plus riches oligarques ukrai­­niens – dont le président du pays Petro Poro­­chenko ou encore Ihor Kolo­­moïsky, Dmytro Firtash, Victor Pint­­chouk et Rinat Akhme­­tov – détiennent des groupes médias. Bien que Poro­­chenko soit le seul à faire partie gouver­­ne­­ment, les trois autres soutiennent et font la promo­­tion de diffé­­rents partis poli­­tiques et de leurs idées. En 2015, l’Ukraine était à la 129e sur 180 pays, dans le clas­­se­­ment mondial de la liberté de la presse de Repor­­ters sans Fron­­tière. Elle occupe aujourd’­­hui la 107e place. Alors que le marché média­­tique ukrai­­nien est vaste, les dix chaînes les plus popu­­laires appar­­tiennent toutes à des hommes d’af­­faires dont le premier secteur d’ac­­ti­­vité n’a rien à voir avec les médias. Et bien que le gouver­­ne­­ment soit tenu d’as­­su­­rer la régu­­la­­tion des médias et d’en garan­­tir les pratiques équi­­tables au travers du Conseil natio­­nal pour la télé­­vi­­sion et la radio­­dif­­fu­­sion, ce dernier n’in­­ter­­vient en fait que rare­­ment. « Ils n’ont que faire du gouver­­ne­­ment », assure Roman Golo­­venko, le direc­­teur du service juri­­dique de l’Ins­­ti­­tut pour l’in­­for­­ma­­tion, obser­­va­­toire des médias ukrai­­nien. Golo­­venko pense qu’une des raisons pour lesquelles le gouver­­ne­­ment ne fait rien contre les pratiques média­­tiques déloyales, c’est que Poro­­chenko aurait peur de déclen­­cher une « guerre avec les chaînes de télé­­vi­­sion » qui pour­­rait lui coûter cher.

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Le président ukrai­­nien Petro Poro­­chenko

« Les oligarques dictent ce qu’il faut faire. Ils ne voient pas les médias comme un busi­­ness. Soit ils s’en servent comme bouclier, soit comme arme », explique Zurab Alasa­­nia, le direc­­teur géné­­ral de l’En­­tre­­prise natio­­nale de l’au­­dio­­vi­­suel public, déte­­nue par l’État. « Il n’y a pas une ville en Ukraine où les jour­­na­­listes sont indé­­pen­­dants. Ils sont tous à la botte de quelqu’un. C’est un sérieux problème. En Ukraine, le jour­­na­­lisme n’est pas libre.  »

1+1 = 1

Youri Maka­­rov, un des présen­­ta­­teurs ukrai­­niens les plus respec­­tés, travaille pour la chaîne 1+1 depuis sa créa­­tion. Il l’a vue débu­­ter comme une petite opéra­­tion indé­­pen­­dante jusqu’à ce qu’elle devienne l’un des groupes les plus impor­­tants d’Ukraine. Maka­­rov raconte que 1+1 a perdu toute son indé­­pen­­dance jour­­na­­lis­­tique, d’abord à cause de la censure gouver­­ne­­men­­tale, puis sous la pres­­sion de son proprié­­taire, Ihor Kolo­­moïsky. Elle est deve­­nue « une chaîne insi­­pide, mais influente ». ulyces-mediasukraine-03 1+1 et ses nombreuses succur­­sales fonc­­tionnent à perte : le groupe n’a pas dégagé le moindre béné­­fice en dix ans, avoue Olek­­sandr Tkachenko, son actuel CEO. Le groupe est « impor­­tant pour Kolo­­moïsky du fait de son influence », dit-il. Kolo­­moïsky est le deuxième homme le plus riche d’Ukraine. Il inves­­tit dans diffé­­rents secteurs d’ac­­ti­­vi­­tés commer­­ciales dont les banques, la finance, les compa­­gnies aériennes, les usines et le pétrole. Il s’est égale­­ment engagé en poli­­tique : entre mars 2014 et mars 2015, il était gouver­­neur de la région de Dnipro­­pe­­trovsk. Même s’il a été ensuite écarté par Poro­­chenko, il a conservé son influence au sein de la classe poli­­tique. D’après Maka­­rov « 1+1 n’est ni plus ni moins qu’un outil » pour Kolo­­moïsky. Un outil qu’il utilise pour diffu­­ser régu­­liè­­re­­ment des programmes qui s’en prennent à ses oppo­­sants, font la promo­­tion des partis avec lesquels il est affi­­lié, ou présentent ses acti­­vi­­tés sous un jour favo­­rable.

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Ihor Kolo­­moïsky
Crédits : Valen­­tyn Ogirenko

Mikheil Saaka­­ch­­vili, l’ac­­tuel gouver­­neur de la région d’Odessa, a été dési­­gné pour rempla­­cer Ihor Palys­­tia, un proche colla­­bo­­ra­­teur de Kolo­­moïsky. Il a accusé ce dernier d’être impliqué dans des affaires de corrup­­tion et de contre­­bande. Natu­­rel­­le­­ment, Kolo­­moïsky a nié les accu­­sa­­tions portées par Saaka­­ch­­vili à son encontre. Et dans le même temps, la chaîne 1+1 a diffusé des émis­­sions et des témoi­­gnages fusti­­geant Saaka­­ch­­vili. À cause du manque de neutra­­lité de ces émis­­sions, la chaîne s’est atti­­rée les foudres des spécia­­listes des médias. 1+1 a égale­­ment fait part de son soutien à Gennady Korban, allié de longue date et ancien chef de cabi­­net de Kolo­­moïsky à Dnipro­­pe­­trovsk, lors de sa campagne pour les élec­­tions parle­­men­­taires. Au même moment, ses programmes conspuaient, entre autres, le Parti radi­­cal d’Oleh Liachko. Pendant un temps, raconte Golo­­venko, la chaîne de Dmytro Firtash, Inter, « était en guerre avec 1+1 ». Les deux hommes s’at­­taquaient l’un l’autre par chaînes inter­­­po­­sées. « Kolo­­moïsky utilise ses propres organes média­­tiques pour servir ses inté­­rêts poli­­tiques », rapporte Roman Shutov, le direc­­teur des programmes de Tele­­kri­­tika, un site de critique des médias qui appar­­tient au groupe de Kolo­­moïsky. Jean Novo­­selt­­sov a quitté son poste de présen­­ta­­teur de l’émis­­sion télé­­vi­­sée Money dans la foulée de la révo­­lu­­tion de Maïdan de 2014. Novo­­selt­­sov, qui travaillait pour la chaîne 1+1, propriété d’Igor Kolo­­moiski, en avait assez de voir son émis­­sion censu­­rée pour qu’elle corres­­ponde à la vision des faits de son proprié­­taire. Il a démis­­sionné avec d’autres employés de la chaîne et a créé une autre chaîne, libre de la corrup­­tion des oligarques. « De puis­­sants oligarques influençaient nos histoires », révèle l’ex-présen­­ta­­teur. « Nous ne voulions pas cour­­ber l’échine, donc nous avons décidé de partir. Nous refu­­sions d’être censu­­rés. » Toutes les semaines, Novo­­selt­­sov était chargé de réali­­ser des courts métrages pour l’émis­­sion et toutes les semaines, selon lui, un grand nombre de ses courts métrages étaient suppri­­més pour conten­­ter ceux qui avaient payé pour défendre leurs propres inté­­rêts. « Il y a un immense marché noir de la suppres­­sion d’his­­toires », raconte-t-il. « D’autres histoires sont conçues et diffu­­sées parce qu’on paie pour leur diffu­­sion. La majo­­rité des médias ukrai­­niens sont payés pour diffu­­ser des histoires. » D’après ce que Novo­­selt­­sov a pu consta­­ter, ces pratiques ont eu pour consé­quence la pola­­ri­­sa­­tion de la société selon les médias suivis par les ukrai­­niens. « Les oligarques puis­­sants se servent des médias pour influen­­cer les gens et alimen­­ter la haine au sein de notre société », regrette l’an­­cien présen­­ta­­teur. Svit­­lana Pave­­letska, direc­­trice des rela­­tions publiques de la chaîne 1+1, a nié les actes qui lui ont été repro­­chés par Novo­­selt­­sov. Pour­­tant, la situa­­tion décrite par ce dernier n’a rien d’iné­­dit en ce qui concerne le paysage média­­tique ukrai­­nien. De plus, ses accu­­sa­­tions corres­­pondent bien aux inten­­tions cachées de la chaîne qui tend à défendre des inté­­rêts parti­­cu­­liers au mépris de l’objec­­ti­­vité. Le CEO de 1+1, Tkachenko, justi­­fie l’uti­­li­­sa­­tion de groupes de médias comme outil de promo­­tion des idées poli­­tiques de leur proprié­­taire en affir­­mant que « les télé­s­pec­­ta­­teurs peuvent entendre des points de vue diffé­­rents sur chaque chaîne ». Le CEO de 1+1, Olek­­sandr Tkachenko, défend l’usage des groupes de médias comme outils promo­­tion­­nels au service des inté­­rêts poli­­tiques de leurs proprié­­taires, car selon lui : « selon les chaînes, les télé­s­pec­­ta­­teurs peuvent accé­­der à diffé­­rents points de vue. »

À Mariou­­pol

Dans certains endroits, les chaînes privées subissent un tel mono­­pole que chan­­ger de chaîne ne suffit plus pour se confron­­ter à d’autres points de vue poli­­tiques.

Médias et poli­­ti­­ciens subissent l’in­­fluence écra­­sante de Rinat Akhme­­tov, l’homme le plus riche d’Ukraine.

À Mariou­­pol, une ville située à moins de 25 km de la ligne de front, la plupart des médias sont loin d’être pro-ukrai­­niens. Après avoir été aux mains des sépa­­ra­­tistes pro-russes pendant une courte période au début de la guerre en 2014, la ville a ensuite été reprise par les forces ukrai­­niennes. Mais l’in­­fluence de l’idéo­­lo­­gie russe n’a jamais disparu. Ici, médias et poli­­ti­­ciens sont la preuve de l’in­­fluence écra­­sante de l’oli­­garque de la région, Rinat Akhme­­tov – l’homme le plus riche d’Ukraine. Dans un coin silen­­cieux du bar dans lequel il a contri­­bué à fomen­­ter la révo­­lu­­tion orange de 2004, Dmytro Pote­­khin, cher­­cheur et conseiller poli­­tique, me fait part de son expé­­rience au sein de l’équipe de campagne de Sergey Zakha­­rov, qui briguait la muni­­ci­­pa­­lité. Avant une appa­­ri­­tion sur la chaîne d’Akh­­me­­tov, Mariu­­pol TV, ses confrères et lui ont été priés par un employé de la chaîne de « ne pas dire du mal de la Russie ». « Ici, la censure n’est pas pro-ukrai­­nienne », souligne Pote­­khin. Maxim Boro­­din, candi­­dat de l’op­­po­­si­­tion lors des récentes élec­­tions muni­­ci­­pales, affirme lui aussi avoir ressenti l’im­­pact des médias dans sa défaite. « Nous n’avions quasi­­ment aucune couver­­ture média­­tique », dit-il. « La plupart des jour­­naux et des chaînes de télé­­vi­­sion de la région sont déte­­nus par Akhme­­tov. Ils reçoivent des ordres directs quant à ce qu’ils doivent publier et se font dicter la ligne à suivre. »

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Une usine Metin­­vest
Crédits : DR

Vadim Boychenko, qui a remporté les élec­­tions muni­­ci­­pales, est l’an­­cien direc­­teur d’une entre­­prise d’ex­­ploi­­ta­­tion minière et de sidé­­rur­­gie appe­­lée Metin­­vest. Elle appar­­tient à Akhme­­tov. Certaines personnes de l’en­­tou­­rage du candi­­dat vont jusqu’à affir­­mer qu’il a été contraint de se présen­­ter aux élec­­tions. Pendant la course à l’in­­ves­­ti­­ture, Boychenko travaillait dans un bureau installé au siège de Mariu­­pol TV. Les autres médias locaux sous contrôle d’Akh­­me­­tov – de la radio des sidé­­rur­­gistes à la chaîne de télé­­vi­­sion – l’ont clai­­re­­ment mis en avant au détri­­ment des autres candi­­dats. « La couver­­ture média­­tique des élec­­tions était fran­­che­­ment parti­­sane », conclut Boro­­din.

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COMMENT L’OLIGARCHIE UKRAINIENNE A FAIT MAIN BASSE SUR LES MÉDIAS

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Traduit de l’an­­glais par Adélie Floch et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Who owns Ukrai­­ne’s media? », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : Le président ukrai­­nien s’adresse à ses conci­­toyens. (Créa­­tion graphique par Ulyces)
 
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