par May Jeong | 15 août 2014

Contrôle

Plus que quatre heures avant le match et aucun d’entre nous n’a encore de billet. Cette rencontre amicale oppo­­sant l’Af­­gha­­nis­­tan au Pakis­­tan est une première en 37 ans. La dernière fois que ces deux pays ont joué l’un contre l’autre, l’Af­­gha­­nis­­tan l’a emporté 1–0. Après le match, le président afghan de l’époque, Moham­­med Daoud Khan, a embrassé le capi­­taine de l’équipe qui avait inscrit le but de la victoire. Deux ans plus tard, il était tué lors d’une révolte commu­­niste qui annonçait aussi la mort du sport moderne en Afgha­­nis­­tan. Et deux ans encore après ce coup d’État, l’an­­cien capi­­taine de l’équipe fuyait vers l’Al­­le­­magne, où il exerce encore le métier de chauf­­feur de taxi. Aujourd’­­hui, l’en­­tente est diffi­­cile entre les deux pays : Kaboul accuse Isla­­ma­­bad de soute­­nir les tali­­bans, et Isla­­ma­­bad accuse Kaboul de faire de même. On entend régu­­liè­­re­­ment des tirs de roquettes et d’ar­­tille­­rie de chaque côté de la fron­­tière. Je m’inquiète pour le match. Nous nous apprê­­tons à péné­­trer dans l’en­­ceinte close d’un stade avec des milliers d’Af­­ghans, dont beau­­coup seront armés (les contrôles de sécu­­rité sont effec­­tués n’im­­porte comment) pour assis­­ter à un événe­­ment oppo­­sant l’Af­­gha­­nis­­tan à son ennemi mortel. S’ils gagnent, les célé­­bra­­tions pour­­raient dégé­­né­­rer : le stade, encore en construc­­tion, suppor­­tera-t-il le poids des milliers de suppor­­ters chan­­tant et dansant ? Et s’ils perdent, verra-t-on défer­­ler une vague de violence ? Que se passera-t-il si le doigt trem­­blant d’une jeune recrue de la police glisse sur la détente ? Un service de contrôle de sécu­­rité auquel s’ins­­crivent de nombreux étran­­gers envoie un aver­­tis­­se­­ment : on nous conseille d’évi­­ter le stade jusqu’à nouvel ordre.

La circu­­la­­tion déjà pénible dans les rues de Kaboul atteint son paroxysme en ce jour ; des milliers d’au­­to­­mo­­bi­­listes prennent la route pour aller voir le match.

Je me remé­­more les scènes de hordes déchaî­­nant une violence inouïe décrites dans le livre magis­­tral de Bill Buford, Among the Thugs, sur le hooli­­ga­­nisme dans le foot­­ball en Grande-Bretagne, quand l’ami d’un ami d’un ami nous rejoint enfin avec des billets pour le match. Nous sommes cinq et je suis la seule femme. Nous plai­­san­­tons sur le fait qu’al­­ler voir un match de foot­­ball est peut-être la chose la plus dange­­reuse que nous ayons faite à Kaboul. La circu­­la­­tion déjà pénible dans les rues de Kaboul atteint son paroxysme en ce jour ; des milliers d’au­­to­­mo­­bi­­listes prennent la route pour aller voir le match. Le stade à portée de vue, nous déci­­dons de lais­­ser nos voitures et de conti­­nuer à pied. Nous passons devant des poli­­ciers en uniforme anti-émeute et des soldats envoyés en renforts avec des mitrailleuses montées sur camion. La construc­­tion du stade de la Fédé­­ra­­tion afghane de foot­­ball n’est pas termi­­née – les trot­­toirs ne sont pas encore pavés – mais les orga­­ni­­sa­­teurs ont sans doute choisi cet endroit au détri­­ment du stade Ghazi, doté d’une plus grande capa­­cité (25 000 places contre 8 000) pour éviter de se remé­­mo­­rer ses sombres souve­­nirs : les tali­­bans procé­­daient à des exécu­­tions publiques dans l’en­­ceinte du stade – aucun article sur le match ne manquera de le rappe­­ler. Sur le chemin en gravier remon­­tant vers l’en­­trée, nous passons devant huit toilettes mobiles censées soula­­ger 8 000 spec­­ta­­teurs. Plus tard ce jour-là, en regar­­dant les photos de mon appa­­reil, je m’aperçois qu’une demi-douzaine d’entre elles sont des photos floues du sol, prises pour prou­­ver aux gardes présents à chaque poste de contrôle que j’ai bien un appa­­reil photo avec moi et non un engin explo­­sif impro­­visé inté­­gré dans l’ap­­pa­­reil. Des snipers sont perchés à chaque coin du stade. Trois cents poli­­ciers encerclent le terrain. Leur arme prin­­ci­­pale n’est pas un pisto­­let, à l’ins­­tar des offi­­ciers distin­­gués de ma ville d’ori­­gine au Canada, mais un fusil mitrailleur. Des hommes de sécu­­rité en civil sont aussi armés d’une arme de poing glis­­sée à l’ar­­rière de leur panta­­lon. Quand l’équipe natio­­nale afghane entre sur la pelouse arti­­fi­­cielle, les suppor­­ters se lèvent et applau­­dissent. En revanche, ils ne se lèvent pas pour l’hymne natio­­nal afghan qui reten­­tit avec un son métal­­lique. Le patrio­­tisme demeure un concept occi­­den­­tal, du moins pour l’ins­­tant. De nombreux suppor­­ters ont voyagé pendant des heures en prenant de grands risques ou ont fermé leurs maga­­sins au prix de la perte de leur salaire jour­­na­­lier pour assis­­ter au match d’aujourd’­­hui. Ce sera le premier match à domi­­cile de l’équipe afghane. Un Black Hawk améri­­cain trans­­perce le ciel.


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L’en­­fant au ballon
Crédits : Defense Imagery

Tirs

En Afgha­­nis­­tan, l’his­­toire du foot­­ball est une histoire de foi : on s’y accroche malgré les circons­­tances. L’une des premières actions de l’État afghan auto­­nome fut la créa­­tion, en 1922 (trois ans à peine après l’in­­dé­­pen­­dance), d’une fédé­­ra­­tion de foot­­ball. Cette même année, le roi Amanul­­lah, grand moder­­ni­­sa­­teur du pays, fit construire le stade Ghazi. Le premier club de foot­­ball fut fondé en 1934 et en 1941, le premier match inter­­­na­­tio­­nal fut orga­­nisé face à l’Iran. L’Af­­gha­­nis­­tan rejoi­­gnit la FIFA en 1948 et parti­­cipa aux Jeux olym­­piques de Londres la même année. La popu­­la­­rité du sport s’ac­­crut au cours des années 1960 et 1970, mais tout tomba en ruines sous l’oc­­cu­­pa­­tion sovié­­tique, parti­­cu­­liè­­re­­ment au cours de la guerre civile qui s’en­­sui­­vit. Les tali­­bans n’ont jamais lancé de fatwa, mais le mollah Omar avait inter­­­dit l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de matchs dans les lieux publics pendant les heures de prière, et l’es­­prit du jeu s’étei­­gnit progres­­si­­ve­­ment. « Sous le régime tali­­ban, nous avons conti­­nué à orga­­ni­­ser des matchs, mais ce n’était qu’illu­­sion. C’était un moyen pour les tali­­bans d’at­­ti­­rer les gens aux exécu­­tions publiques », m’a expliqué Ali Aska Lali, entraî­­neur pour la Fédé­­ra­­tion d’Af­­gha­­nis­­tan de foot­­ball, faisant réfé­­rence à l’exé­­cu­­tion des personnes consi­­dé­­rées comme mora­­le­­ment corrom­­pues pendant la mi-temps. L’une des images les plus marquantes de l’ère des tali­­bans est la vidéo granu­­leuse d’une femme agenouillée sur le point de penalty, exécu­­tée par son bour­­reau. Après le tir, les quelque 30 000 spec­­ta­­teurs se sont levés pour avoir une meilleure vue. Pendant un moment, les exécu­­tions publiques étaient le seul diver­­tis­­se­­ment auto­­risé sous le régime tali­­ban.

« Le radi­­ca­­lisme est une consé­quence de l’en­­nui des jeunes. Nous devons créer des modèles. Qui sera repré­­senté sur les posters affi­­chés dans leurs chambres ? » — Saad Mohseni

L’équipe d’Af­­gha­­nis­­tan se reforma après la chute des tali­­bans, pour affron­­ter la Corée du Sud en 2002. Mais en 2005, lors de la première visite de l’équipe natio­­nale en Europe, neuf joueurs dispa­­rurent en Italie. L’équipe fut dissoute et ne rejoua pas avant 2007. Le foot­­ball a fait son retour en Afgha­­nis­­tan ces dernières années. Aujourd’­­hui, le pays est divisé en deux : est-on pour le Real Madrid ou le FC Barce­­lone ? Mon profes­­seur de dari me tient au courant des paris qu’il fait avec ses amis. Le perdant rembourse ses dettes en pastèque. L’Af­­gha­­nis­­tan Premier League (APL) a été créée l’an­­née dernière par Roshan, four­­nis­­seur de services de télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions leader sur le marché afghan, et Moby Group, la plus grande société de médias du pays. Pour atti­­rer le public, Moby a lancé une émis­­sion de télé-réalité dans laquelle les télé­s­pec­­ta­­teurs pouvaient parti­­ci­­per en votant pour leurs joueurs préfé­­rés. On forma huit équipes pour repré­­sen­­ter les diffé­­rentes régions du pays, ce qui chan­­geait des sectes, tribus ou ethnies qui divi­­saient habi­­tuel­­le­­ment le pays. Saad Mohseni, président et PDG de Moby, raconte que l’idée de l’APL est venue de cette chose puis­­sante qu’est la nostal­­gie : « Quand j’avais 10 ans, j’al­­lais au stade pour voir le match. Ce souve­­nir ne m’a jamais quitté. » Ces dernières années, il voyait les enfants sortir de l’école sans avoir quelque chose à faire, ce qui l’inquié­­tait. « Le radi­­ca­­lisme est une consé­quence de l’en­­nui des jeunes. Nous devons créer des modèles. Qui sera repré­­senté sur les posters affi­­chés dans leurs chambres ? Ben Laden ou des héros du sport ? » Son ton est sec et déter­­miné quand il me dit : « Le sport est crucial pour toute nation. Surtout le foot­­ball, qui a toujours été popu­­laire ici – nous avons ravivé cet inté­­rêt. Ce n’est pas un sport nouveau dans le pays. »  En outre, « c’est un sport facile à pratiquer. On peut y jouer dans les rues passantes. Pas besoin d’une batte. Il suffit juste d’avoir un ballon. » Retour dans le stade. Vingt minutes après le coup d’en­­voi, l’at­­taquant Sanja Ahmadi inscrit le premier but pour l’Af­­gha­­nis­­tan. Une vague d’ap­­plau­­dis­­se­­ments assour­­dis­­sante enva­­hit l’en­­ceinte. L’ex­­ci­­ta­­tion gagne même la tribune de presse. Une jour­­na­­liste afghane a aban­­donné tout simu­­lacre d’objec­­ti­­vité et a peint les couleurs du drapeau natio­­nal sur son visage. Dix minutes plus tard, le milieu de terrain Ahmad Hati­­fie marque à son tour. Les suppor­­ters s’en­­lacent et s’em­­brassent, incré­­dules. Pendant ce temps, le stade a conti­­nué de se remplir et dépasse désor­­mais sa capa­­cité maxi­­male. Selon les rumeurs, on aurait vendu plus de billets qu’il n’y a de sièges. Des gardes armés ferment la porte en fer, mais les masses indis­­ci­­pli­­nées gros­­sissent et s’écrasent sur le métal. Ils avaient rassem­­blé les poutres mal fixées et les barres d’ar­­ma­­ture en fer qui dépas­­saient du chan­­tier à moitié terminé, et avaient commencé à enfon­­cer la porte.

La tension est à son comble quand l’un des soldats monte sur un meuble servant de guichet et pointe sa Kala­ch­­ni­­kov char­­gée sur les hommes.

Soudain, la porte cède et la foule en colère entre dans le stade. Les hommes poussent la porte désor­­mais mobile, ultime barrière entre le chaos orga­­nisé au sein du stade et la folie incon­­trô­­lable derrière cette porte. Les poli­­ciers poussent, tout comme les suppor­­ters déses­­pé­­rés. À présent, les deux factions se déplacent à l’unis­­son, créant une sorte de flux et reflux de marée humaine. La tension est à son comble quand l’un des soldats monte sur un meuble servant de guichet et pointe sa Kala­ch­­ni­­kov char­­gée sur les hommes. Il désen­­gage le cran de sûreté et main­­tient sa posi­­tion. Les hommes reculent. La tension retombe. Une senti­­nelle se déplace rapi­­de­­ment, pousse le meuble devant la porte et enfonce une hampe en bois pour la sécu­­ri­­ser. Cela n’a pas l’air très solide, et comme on pouvait s’y attendre, les suppor­­ters l’em­­portent une nouvelle fois et ouvrent grand la porte après quelques minutes d’ef­­fort. Il y a des hommes en blazer, des hommes avec une canne, des hommes avec une prothèse. Et le stade conti­­nue de se remplir tandis que le match se pour­­suit. À la mi-temps, je me fraye un chemin au milieu de la foule indis­­ci­­pli­­née en direc­­tion de la partie réser­­vée aux femmes. De cet endroit beau­­coup plus calme et raison­­nable, le reste du stade semble n’être qu’un flot humain : une masse rouge, verte et noire – les couleurs du drapeau afghan. Loin de mon esprit l’idée de renfor­­cer quelque stéréo­­type, mais les 200 femmes suppor­­ters présentes ne s’in­­té­­ressent mani­­fes­­te­­ment pas au match. Beau­­coup consi­­dèrent cela comme un pique-nique géant, une occa­­sion de parta­­ger le pain en plein air, de se racon­­ter les dernières nouvelles, loin des exigences quoti­­diennes des hommes. Un grand nombre d’entre elles ont consommé une quan­­tité honteuse de Chee­­tos. Elles me demandent si j’en veux, des miettes orange fluo entou­­rant leurs lèvres.

 Mi-temps

Retour sur la pelouse. Le milieu de terrain afghan Marouf Mahmoudi inscrit un dernier but dans les dernières minutes et le score final est de 3 à 0. L’Af­­gha­­nis­­tan vient de battre le Pakis­­tan. C’est une victoire incroyable, surtout pour une équipe de joueurs non rému­­né­­rés formée quelques jours avant. Nous quit­­tons immé­­dia­­te­­ment le stade pour éviter d’être piéti­­nés par la foule eupho­­rique. Ceux qui n’ont pas réussi à entrer dans l’en­­ceinte ont esca­­ladé les murs exté­­rieurs et sont assis à cali­­four­­chon sur les remparts pour regar­­der le match. Un poli­­cier prête main-forte à un écolier, qui n’a pas assez de force pour se hisser, et le soulève. Tandis que nous déam­­bu­­lons, des bouteilles d’eau sont lancés par-dessus les murs – des projec­­tiles de mortier imper­­cep­­tibles et inof­­fen­­sifs. Une tempête de pous­­sière les ramasse. Plus tard, j’ap­­pren­­drai que le match, retrans­­mis en direct sur Tolo TV (chaîne appar­­te­­nant à Moby), avait été le programme le plus regardé dans l’his­­toire de la télé­­vi­­sion afghane, avec 12,2 millions de télé­s­pec­­ta­­teurs. J’ap­­pren­­drai aussi que cette rencontre avait cata­­pulté l’Af­­gha­­nis­­tan de la 186e à la 139e place au clas­­se­­ment mondial de la FIFA.La ville s’em­­bra­­sera pendant plusieurs heures après le match, ses habi­­tants éprou­­vant un bonheur intense, une joie si rare qu’ils crie­­ront et siffle­­ront très tard dans la nuit.

Enduring Freedom
Tête
Crédits : Defense Imagery

Au cours des six semaines qui ont suivi le match, j’ai vu le foot­­ball passer d’un loisir pour enfants à une obses­­sion natio­­nale. Ce sport, souvent pratiqué mais rare­­ment vénéré, provoquait désor­­mais une vive émotion chez les hommes rabou­­gris qui ont vécu trois décen­­nies de destruc­­tion natio­­nale. J’ai égale­­ment entrevu la nais­­sance d’une iden­­tité natio­­nale née en une nuit de réjouis­­sances. Une semaine après l’écla­­tante victoire de l’Af­­gha­­nis­­tan, je rencon­­trais Moham­­mad Mash­­riqi, un Afghano-améri­­cain de 26 ans qui joue milieu de terrain dans l’équipe natio­­nale. Nous sommes dans le bureau de l’en­­traî­­neur Moham­­mad Kargar, où un chai bacha (un garçon qui apporte le thé) qui ne doit pas avoir plus de sept ans me sert un plat de kabuli palaw et de kofta (du riz pilaf afghan et des boulettes de viande). Ce profes­­seur de sport remplaçant origi­­naire du Queens, devenu héros natio­­nal, a été très occupé ces derniers temps. Lui et la sélec­­tion natio­­nale ont été invi­­tés à dîner avec le président, des ministres, des parle­­men­­taires, des banquiers et des hommes d’af­­faires. Les cadeaux abondent –argent, vête­­ments, bons d’achat. « Les célé­­bra­­tions ont duré toute la jour­­née, toute la nuit, le lende­­main, et ont conti­­nué jusqu’à aujourd’­­hui », raconte Mash­­riqi. « C’est un rêve qui se réalise. » Mash­­riqi vient d’une famille passion­­née de foot­­ball. Son père a joué pour l’équipe natio­­nale et son grand-père, qui était un chef local impor­­tant, a spon­­so­­risé ce sport. Aujourd’­­hui encore, des tour­­nois portant son nom sont orga­­ni­­sés à Kanda­­har. À l’ins­­tar de nombreux anciens du système tribal, il fut arrêté par le régime commu­­niste et sa famille n’a jamais su ce qui lui était arrivé. Elle quitta le pays peu après, s’ins­­talla à Flushing, dans le Queens, et le père de Mash­­riqi y fonda un club en l’hon­­neur du grand-père. Les membres actuels du club sont tous des cousins, des frères et des oncles de Moham­­mad. Le jour suivant, l’équipe allait s’en­­vo­­ler pour le Népal pour parti­­ci­­per au Cham­­pion­­nat d’Asie du Sud de foot­­ball, la plus grande compé­­ti­­tion de la région. Est-il nerveux ? Pas vrai­­ment. « J’al­­lais dire au coach que je ne souhai­­tais pas venir à l’en­­traî­­ne­­ment demain, j’ai des choses à faire avant de partir. Je dois faire des courses. » Nous sommes au mois d’août 2013. Toutes les personnes avec qui j’ai discuté – Mohseni, Kargar, et les joueurs – pensent que l’équipe se sépa­­rera après la compé­­ti­­tion au Népal. Personne ne pouvait imagi­­ner ce qui allait se passer.

Accé­­lé­­ra­­tion

Le lende­­main, la sélec­­tion natio­­nale s’en­­vole pour Katman­­dou. Le 2 septembre 2013, l’Af­­gha­­nis­­tan bat le Bhou­­tan 3–0. Ils éliminent ensuite le Sri Lanka sur un score de 3–1. Le 6 septembre, ils font match nul contre les Maldives mais sont quali­­fiés pour les demi-finales, où l’Af­­gha­­nis­­tan l’em­­porte 1–0 face au Népal. Le jour du douzième anni­­ver­­saire du 11 septembre, l’équipe écrase la super­­­puis­­sance régio­­nale indienne avec un score de 2–0.  L’Af­­gha­­nis­­tan s’em­­pare du titre de cham­­pion d’Asie du Sud et le pays n’est plus que joie. Le soir du match du couron­­ne­­ment, l’Af­­gha­­nis­­tan tout entier semble rassem­­blé devant les écrans de TV : petits et grands, avec des images granu­­leuses ou en haute défi­­ni­­tion, dans les restau­­rants, les maga­­sins, sur les stands dans la rue, dans les loges de gardien ou dans les salons. Un écran a été installé en plein air, dans un parc de mon quar­­tier, et les hommes se rassemblent pour suivre le match.

L’air sent la poudre et les balles traçantes illu­­minent le ciel nocturne.

Quelques minutes après le coup d’en­­voi, le milieu de terrain Mustafa Azad­­zai inscrit le premier but pour l’Af­­gha­­nis­­tan. Sanjar Ahmadi confirme cette domi­­na­­tion en marquant un deuxième but durant la deuxième mi-temps, menant son pays à une victoire sensa­­tion­­nelle contre l’Inde, double tenante du titre. C’est la toute première fois que le pays remporte un cham­­pion­­nat inter­­­na­­tio­­nal. Le match est presque terminé quand j’en­­tends une sirène de police suivie de coups de feu. Je sursaute et envoie un SMS à mon copain qui fait des recherches dans les provinces. Il me répond de faire atten­­tion au bruit « popcorn ». Le cris­­se­­ment des pneus et les coups de klaxon reprennent, mais ensui­­te… des crépi­­te­­ments . Ils sont diffi­­ci­­le­­ment percep­­tibles de l’in­­té­­rieur de la maison, mais très vite, je comprends que c’est le bruit de Kaboul en fête. Les hommes affluent dans les rues. En temps normal à Kaboul, les foules sont syno­­nymes de danger, mais cette fois, cette mani­­fes­­ta­­tion publique semble curieu­­se­­ment évidente. On fait passer le drapeau afghan bordé de franges dorées d’un camion à un taxi à une berline, et les passa­­gers entonnent un nouvel hymne foot­­bal­­lis­­tique qui a été enre­­gis­­tré par des pop stars afghanes, autre signe d’un pays en pleine évolu­­tion. Sur Twit­­ter, quelqu’un écrit qu’il a vu un vieil homme englou­­tir de la vodka dans le centre de Kaboul. Une scène inso­­lite, c’est sûr. Après que le minis­­tère de l’In­­té­­rieur a donné son feu vert pour les tirs de célé­­bra­­tion, Kaboul s’en­­flamme. L’air sent la poudre et les balles traçantes illu­­minent le ciel nocturne. Quelqu’un remarque sur Twit­­ter que les plus lourdes volées de projec­­tiles traçants proviennent des postes de police de la ville. La ferveur s’élève à chaque tir, mais pas la peur. Ma chatte âgée de dix ans, qui a sûre­­ment connu son lot de coups de feu, ne distingue pas les tirs de célé­­bra­­tion des tirs de combat. Elle se met en boule et fait durer un grogne­­ment guttu­­ral de terreur totale. Je la fais entrer dans un placard de la cuisine et elle y reste toute la soirée. Comme de nombreuses choses dans ce pays, les célé­­bra­­tions sont un spec­­tacle stric­­te­­ment mascu­­lin. Il y a quelques groupes de femmes disper­­sés dans les rues. J’au­­rais été auto­­ri­­sée à sortir ce soir, mais je ne me serais pas sentie en sécu­­rité.

Une grande quan­­tité de muni­­tions part en fumée, faisant proba­­ble­­ment de cet événe­­ment la campagne de désar­­me­­ment la plus impor­­tante de l’his­­toire de l’Af­­gha­­nis­­tan.

Je suis assise dans mon salon et je lis des tweets étran­­ge­­ment émou­­vants, comme celui de Javid Faisal, porte-parole du gouver­­neur de Kanda­­har : « Je ne publie­­rai aucun rapport sur le nombre de victimes pendant 24 heures car je fais la fête. » Ce soir, j’ap­­prends que tous mes voisins ont des AK-47. Une grande quan­­tité de muni­­tions part en fumée, faisant proba­­ble­­ment de cet événe­­ment la campagne de désar­­me­­ment la plus impor­­tante de l’his­­toire de l’Af­­gha­­nis­­tan. Je suis éton­­née d’ap­­prendre que cinq personnes seule­­ment ont été hospi­­ta­­li­­sées à la suite des chutes de balle. Je m’en­­dors au cri des hommes qui chantent Allahu Akbar, Dieu est grand. La ville respire la bien­­veillance.

 Prolon­­ga­­tions

Quand l’équipe rentre à Kaboul le lende­­main matin, le président reclus Hamid Karzai quitte son palais pour aller accueillir les joueurs à l’aé­­ro­­port, honneur qu’il n’a pas étendu aux autres chefs d’État. Toutes les personnes influentes en Afgha­­nis­­tan exigent de rece­­voir l’équipe natio­­nale. Des classes entières d’élèves aban­­donnent les cours et accourent dans le stade où les joueurs célèbrent leur victoire. Le président Karzai vire 20 000 dollars au gardien de but qui a arrêté de nombreux penal­­tys en demi-finale et en finale. Il offre égale­­ment 1 750 dollars et un nouvel appar­­te­­ment à chaque joueur. Les cadeaux abondent. Des hommes d’af­­faires d’Hé­­rat rassemblent 100 000 dollars pour l’équipe et le maire de la ville promet 20 000 dollars. Tout cela est plus que bien­­venu pour les joueurs de la sélec­­tion natio­­nale qui attendent encore une rému­­né­­ra­­tion ou un salaire fixe de la part de la Fédé­­ra­­tion afghane de foot­­ball qui, comme toute autre asso­­cia­­tion dans le monde, n’a pas d’argent. « Aucun gouver­­ne­­ment, aucune fédé­­ra­­tion, aucune person­­na­­lité ne subven­­tionne l’équipe afghane », faisait remarquer l’en­­traî­­neur Kargar. À titre de compa­­rai­­son, sur la saison 2010–2011, le capi­­taine de l’équipe améri­­caine Carlos Boca­­ne­­gra a gagné 350 000 dollars et un bonus de 347 583 dollars.

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Balançoire
Crédits : Defense Imagery

Quelques jours après la victoire, alors que j’at­­tends à la banque pour payer mes factures, je tombe sur un clip vidéo sur la chaîne Tolo TV. C’est une série de clips courts. Dans le premier, une femme est fouet­­tée dans la rue par un tali­­ban ; on voit ensuite l’ef­­fon­­dre­­ment des Tours Jumelles, le bombar­­de­­ment de l’OTAN en Afgha­­nis­­tan, Hamid Karzai dans son habi­­tuel caftan, les Afghans aux urnes, et pour finir, une longue séquence montrant la victoire de l’équipe afghane quelques jours plus tôt. En 48 heures à peine, le foot­­ball était entré dans l’his­­toire du pays. Être Afghan ne signi­­fiait plus seule­­ment avoir subi le soulè­­ve­­ment commu­­niste, l’in­­va­­sion sovié­­tique, la prise de pouvoir par les tali­­bans, une série de guerres de civiles et l’in­­ter­­ven­­tion de l’OTAN, c’était aussi être le maître suprême du beau jeu. J’ai toujours pensé que le foot­­ball était le sport le plus démo­­cra­­tique. Les enfants les plus pauvres peuvent deve­­nir des stars. On peut jouer au foot­­ball dans les condi­­tions les plus modestes, sur toutes les surfaces, ou presque. Mais je n’avais jamais vrai­­ment compris ce que cela voulait dire jusqu’à mon arri­­vée ici. Dans un pays où le PIB par habi­­tant était de 528 $ en 2010 et où un ouvrier gagne entre un et deux dollars par jour, un sport qui ne néces­­site aucun équi­­pe­­ment – rien d’autre qu’un ballon et des parti­­ci­­pants moti­­vés – est une béné­­dic­­tion. Un exemple : l’autre jour, j’ai vu que le terrain de basket de notre quar­­tier, financé par l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal, avait été trans­­formé en terrain de foot­­ball par les citoyens. Il y a quelques jours, je suis retour­­née au stade pour voir, cette fois-ci, un match du cham­­pion­­nat natio­­nal oppo­­sant l’équipe de Kaboul à l’équipe d’Hé­­rat. J’avais un billet VIP, ce qui veut dire que j’étais assise sur un siège qui ressem­­blait à un trône et on m’a servi du thé vert dans des tasses déco­­rées avec un assor­­ti­­ment de pâtis­­se­­ries dispo­­sées sur de la porce­­laine chinoise. Il va sans dire que personne ne boit de la bière lors d’un match de foot­­ball afghan. Aucun joueur ne porte d’or­­ne­­ment spec­­ta­­cu­­laire ; ils n’ont pas de tatouages ni de crête sur la tête. Il n’y a pas encore de riva­­lité ni de geste fétiche. N’existe pas non plus la corrup­­tion ou la violence qui est désor­­mais asso­­ciée au foot­­ball dans certaines régions du monde. Le sport n’a pas encore été pris d’as­­saut par les ultra-natio­­na­­listes pour exer­­cer une forme de patrio­­tisme destruc­­trice et violente. Il n’ali­­mente pas non plus une orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle qui truque les paris à Singa­­pour. C’est un sport à l’état brut, rafraî­­chis­­sant. Les joueurs font souvent des passes à leur adver­­saire ou tentent des feintes et les ratent. Mais cela a un certain charme. Tout semble être fait avec sincé­­rité. Vous n’avez donc pas le cœur à rappe­­ler la défaite de l’équipe natio­­nale face à la Pales­­tine lors des quali­­fi­­ca­­tions pour la Coupe du Monde en 2011 à vos amis afghans. Ni que l’équipe natio­­nale pakis­­ta­­naise qu’ils ont battue n’in­­cluait aucun des joueurs qui vivent et jouent à l’étran­­ger. Ni qu’en-dehors des pays d’Asie du Sud, à peu près personne ne s’in­­té­­resse au cham­­pion­­nat d’Asie du Sud. Quand je rencontre une nouvelle fois Mash­­riqi, le joueur origi­­naire du Queens, il revient à peine d’une entre­­vue avec le président Karzai. Je prépare rapi­­de­­ment des en-cas nocturnes (camem­­bert et crackers, mûres séchées et amandes), j’ap­­pelle quelques amis et j’in­­vite les joueurs chez moi.

« Jamais je n’au­­rais pu imagi­­ner que nous appor­­te­­rions autant de joie au peuple qui a tant souf­­fert. » — Hati­­fie

Au cours de la soirée, je discute avec Ahmad Hati­­fie, le milieu de terrain de 27 ans origi­­naire d’Ala­­meda en Cali­­for­­nie, qui a inscrit le deuxième but lors du match amical Afgha­­nis­­tan-Pakis­­tan. Je lui demande comment se sont passées ses dernières semaines. « C’était une expé­­rience incroyable. Porter le maillot de ton pays et jouer à domi­­cile dans un stade bondé… » Il semble inca­­pable de pour­­suivre, alors je change de sujet. La conver­­sa­­tion revient aux sujets habi­­tuels à Kaboul : l’édu­­ca­­tion des jeunes filles, le dernier atten­­tat suicide. Quelque temps après, Hati­­fie, qui travaille égale­­ment comme gestion­­naire de porte­­feuille, m’en­­voie un e-mail. « Il m’est diffi­­cile d’ex­­pri­­mer les senti­­ments ou les émotions liées à toute cette recon­­nais­­sance. Je comprends la diffi­­culté de votre travail qui consiste à mettre des mots dessus. » Il pour­­suit par une descrip­­tion du jour où l’équipe natio­­nale est rentrée à Kaboul, victo­­rieuse. Après l’ac­­cueil prési­­den­­tiel à l’aé­­ro­­port, l’équipe a été conduite au stade Ghazi dans des 4×4 blin­­dés, où toute la ville les atten­­dait pour les féli­­ci­­ter. Le trajet, qui aurait dû prendre 20 minutes, dura plus de trois heures en raison « des gens qui dansaient, chan­­taient et pleu­­raient de joie dans les rues ». Les fans montaient sur le toit, le capot et le marche­­pied des voitures et commençaient à frap­­per contre les vitres. Ils cognaient si fort que les vitres pare-balles se brisèrent. Il compta 30 personnes sur le toit d’un autre 4×4. On voit des images du stade à leur arri­­vée dans une vidéo sur son compte Insta­­gram : une foule immense. Chaque centi­­mètre carré du terrain était occupé. Au moins une douzaine de personnes étaient montées sur les lampa­­daires pour mieux aper­­ce­­voir leurs héros natio­­naux. « Le senti­­ment derrière tout ça est surréa­­liste. Il est indes­­crip­­tible. Je n’ar­­rive toujours pas à croire que nous avons fait partie d’une chose d’une telle ampleur », a écrit Hati­­fie. « Jamais je n’au­­rais pu imagi­­ner que nous appor­­te­­rions autant de joie au peuple qui a tant souf­­fert. »


Traduit de l’an­­glais par Laura Orsal d’après l’ar­­ticle « Afgha­­nis­­tan United », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Kris­­tina Truluck.

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