par Meredith Hoffman | 6 mars 2015

Agenouillé sur le sol du salon de son appar­­te­­ment de Brook­­lyn, les pieds glis­­sés sous ses cuisses, un jeune homme aux cheveux bouclés noués en une queue de cheval se penche précau­­tion­­neu­­se­­ment au-dessus d’une nappe d’au­­tel. Il se saisit d’un pot rempli d’un liquide brun, d’ap­­pa­­rence vinai­­gré, dont les origines remontent à l’Ama­­zo­­nie. Sous un éclai­­rage tamisé, il penche la bouteille et verse de son contenu dans une petite coupe, sur lequel sont inscrits des carac­­tères hébreux. Cette potion hallu­­ci­­no­­gène tribale prépa­­rée à base de lianes est appe­­lée l’aya­­huasca. « L’ex­­pres­­sion L’Chaim signi­­fie “à la vie”. C’est un message qui corres­­pond bien à l’es­­prit de la céré­­mo­­nie de l’aya­­huasca », m’ex­­plique l’homme à la queue de cheval, nommé Turey Tekina, d’après la formule inscrite en hébreux. Il a hérité cette coupe de sa famille juive ortho­­doxe. C’était son père qui l’uti­­li­­sait, et ce dernier est mort depuis main­­te­­nant vingt ans.

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Prépa­­ra­­tion de la céré­­mo­­nie
Crédits : Mere­­dith Hoff­­man

Tekina a aban­­donné le judaïsme à la mort de son père, mais il utilise encore la relique à chaque fois qu’il mène la céré­­mo­­nie tribale, dans cet endroit impro­­bable – un appar­­te­­ment confor­­table et bien tenu où l’on doit reti­­rer ses chaus­­sures avant d’en­­trer. Le sol est en parquet, les murs sont blancs et les rideaux bordeaux. L’ap­­par­­te­­ment se situe entre les usines de Bush­­wick, un quar­­tier de Brook­­lyn bien connu pour ses ateliers d’ar­­tistes et ses bars hips­­ters.

L’aya­­huasquero

Tekina est un ayahuasquero bien établi. Son rôle est proche de celui d’un chaman : il sert l’aya­­huasca pendant les céré­­mo­­nies et s’oc­­cupe de la musique, des chants et de l’en­­cens. Il a commencé à orga­­ni­­ser ces rituels dans son appar­­te­­ment du jour au lende­­main, trois ans avant notre rencontre, après que la bois­­son – ainsi que de longues heures d’hal­­lu­­ci­­na­­tions, de vomis­­se­­ments et de réali­­sa­­tion du soi – lui a permis de s’épa­­nouir spiri­­tuel­­le­­ment comme il n’avait jamais pu le faire à travers le judaïsme. « En gran­­dis­­sant, j’ai entendu parler maintes fois de son carac­­tère sacré et sain, mais je ne l’ai jamais ressenti », me confie Tekina, aujourd’­­hui âgé de 33 ans. « Mais lors de ma première céré­­mo­­nie de l’aya­­huasca, j’ai eu une inter­­ac­­tion directe avec le sacré. J’ai été enve­­loppé d’un puis­­sant senti­­ment d’amour pur. » Nous sommes assis en tailleur et entou­­rés d’oreillers, d’un xylo­­phone, d’un piano, d’une immense étagère de livres New Age et de bâtons de bois sculp­­tés, que Tekina se plaît à tailler pour passer le temps.

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« À la vie »
La coupe de Tekina
Crédits : Mere­­dith Hoff­­man

Tekina a essayé pour la première fois cette décoc­­tion ances­­trale huit ans plus tôt à William­s­burg, à l’époque où les céré­­mo­­nies de l’aya­­huasca étaient en grande partie limi­­tées à l’Amé­­rique latine. On retrace les premières céré­­mo­­nies à la préhis­­toire, dans le bassin amazo­­nien. Elles sont toujours répan­­dues au Brésil et au Pérou. Aujourd’­­hui, de plus en plus d’étran­­gers se rendent dans la jungle pour vivre cette expé­­rience mystique. Mais ces deux dernières années, la consom­­ma­­tion du liquide conte­­nant du DMT (ou dimé­­thyl­­tryp­­ta­­mine, une substance psycho­­trope que l’on trouve dans des dizaines d’es­­pèces végé­­tales et en faible quan­­tité dans le corps humain) – réputé pour offrir « dix ans de théra­­pie en une nuit » –, a explosé aux États-Unis. Marie Claire l’a quali­­fié de « jus détoxi­­fiant dernier cri ». Le New York Times en a parlé dans sa rubrique « style » comme étant d’un niveau supé­­rieur au yoga. Et à Bush­­wick, centres de guéri­­son et « chamans » en tous genres inondent les boîtes mails de publi­­ci­­tés propo­­sant de vivre l’ex­­pé­­rience d’une céré­­mo­­nie de l’aya­­huasca. Cette drogue n’est pas légale aux États-Unis, et pour cette raison Tekina m’a demandé de ne pas publier son vrai nom : il ne veut pas d’en­­nuis avec la justice. Il existe pour­­tant une excep­­tion : l’église União do Vege­­tal (litté­­ra­­le­­ment « union du végé­­tal »), fondée au Brésil, qui utilise les plantes lors de ses rituels, est auto­­ri­­sée à propo­­ser l’aya­­huasca. Ce n’est donc pas le cas de Tekina, qui se sert de cette bois­­son pour répondre aux besoins critiques des centres urbains. « C’est la jungle qui doit venir au peuple », dit Tekina de l’aya­­huasca qu’il a litté­­ra­­le­­ment reçu du Pérou. « C’est une façon de rappe­­ler aux gens que nous sommes dans la nature, que chaque endroit de l’uni­­vers se trouve dans la nature. J’aime en distri­­buer aux New-Yorkais pour qu’ils l’in­­tègrent à leurs vies, au lieu d’y faire réfé­­rence comme à un “séjour au Pérou”. »

Chan­­teur du ciel

Tekina explique que l’aya­­huasca lui a permis de surmon­­ter plusieurs trau­­ma­­tismes, en commençant par le décès de son père, mort d’un cancer. « J’ai toujours eu des ques­­tions sur la reli­­gion et quand il est mort, je n’ai pas eu beau­­coup de personnes vers qui me tour­­ner. J’ai beau­­coup souf­­fert à cette époque. J’étais au plus bas », se souvient Tekina en repen­­sant à son adoles­­cence. À l’âge de 13 ans, on l’a mis à l’in­­ter­­nat, où il consom­­mait et vendait de la drogue. Il l’a quitté à 15 ans pour se rendre en Israël. Là-bas, il vendait de l’herbe et n’a cessé de deve­­nir de plus en plus dépen­­dant aux drogues. Il a fini par faire une over­­dose après s’être injecté de la kéta­­mine en intra­­vei­­neuse. Il dit qu’il a bien failli mourir.

On agite le chacapa pour que son crépi­­te­­ment rythme les céré­­mo­­nies d’aya­­huasca et fasse circu­­ler les éner­­gies.

« Je suis allé en en cure de désin­­toxi­­ca­­tion, le sevrage était une ques­­tion de vie ou de mort », explique grave­­ment Tekina, ses yeux bruns grands ouverts. Il s’est sevré, puis a commencé à prendre des cours de musique et à faire du yoga. C’est à l’âge de 25 ans qu’il a pris pour la première fois de l’aya­­huasca dans un studio photo de William­s­burg, sur la recom­­man­­da­­tion de son profes­­seur de yoga. Il raconte avoir été envahi par tant de sensa­­tions mystiques et sacrées qu’il s’est senti contraint de conti­­nuer. De nombreuses personnes consi­­dèrent l’aya­­huasca comme une drogue, mais pour lui, il s’agit pure­­ment de méde­­cine. Tekina pense que le vomis­­se­­ment provoqué par les plantes est une façon de se purger psycho­­lo­­gique­­ment des troubles du passé. Il s’est mis à voya­­ger dans des retraites d’aya­­huasca à travers les jungles du Brésil, du Pérou et d’autres pays de l’Amé­­rique latine. Il est tombé amou­­reux d’une femme, elle aussi très liée au rituel, et l’a épousé. Mais après quelques années de mariage, leur rela­­tion n’a pas tenu. Dans l’in­­ten­­tion de guérir de son divorce, il s’est aven­­turé sur une île des Caraïbes pour une autre céré­­mo­­nie. Un icaro, chant mystique tradi­­tion­­nel­­le­­ment récité lors des rituels, lui est « spon­­ta­­né­­ment arrivé » en tête juste avant qu’il ne s’en­­vole pour l’île. Le soir de son arri­­vée, dans une forêt tropi­­cale humide sans la moindre maison en vue, il a chanté des icaros après que la potion a libéré en lui ses effets. Il ne s’est arrêté qu’au moment où le groupe entier est tombé d’épui­­se­­ment. Le lende­­main matin, l’aya­­huasquero lui a fait nettoyer et arran­­ger un amas de feuilles chacapa séchées en bouquet, avant de confier l’objet à Tekina. Ce dernier m’ex­­plique qu’on agite le chacapa pour que son crépi­­te­­ment rythme les céré­­mo­­nies d’aya­­huasca et fasse circu­­ler les éner­­gies. « Personne n’est digne de ces feuilles, sauf toi », lui a dit l’aya­­huasquero du rite symbo­­lique. « J’ai­­me­­rais que tu travailles avec l’aya­­huasca à New York, et je vais t’y aider. Es-tu d’ac­­cord ? » « Oui », a simple­­ment répondu Tekina.

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Le camp où Tekina a plané pendant sept jours
Crédits : Turey Tekina

Le lende­­main débu­­tait son initia­­tion. Le visage peint de bandes noires et blanches, il a esca­­ladé un bloc de roche – l’unique pierre en vue – au milieu des collines et des arbres d’une forêt tropi­­cale luxu­­riante. L’aya­­huasquero lui a fait ingé­­rer du cohoba, une plante bien plus hallu­­ci­­no­­gène que l’aya­­huasca. « Elle m’a exté­­nuée. Au début, mon esto­­mac a été purgé. Puis une mousse blanche s’est échap­­pée de ma bouche et m’a trans­­porté à un autre niveau. Un niveau de puri­­fi­­ca­­tion », se remé­­more-t-il. « Des couleurs et des formes flot­­taient autour de moi. » Une fois que tous les soucis et les mauvaises éner­­gies ont quitté son corps, l’aya­­huasquero lui a décerné son propre titre spiri­­tuel : Turey Tekina, ce qui signi­­fie « chan­­teur du ciel » en quechua. Tekina est ensuite retourné à Brook­­lyn, où il a trans­­formé son appar­­te­­ment en temple pour mener des céré­­mo­­nies. Habi­­tués et nouveaux clients affluent constam­­ment, qui l’ont tous trouvé grâce au bouche à oreille.

L’Chaim

J’ai moi-même entendu parler de Tekina au cours de l’au­­tomne 2013, grâce à un de mes amis qui essayait de me persua­­der d’es­­sayer l’aya­­huasca. Mais quand j’ai télé­­phoné à Tekina pour lui poser des ques­­tions, nous avons eu un diffé­­rend. Il insis­­tait sur le fait que le vomis­­se­­ment (ce qui m’an­­gois­­sait le plus) était pure­­ment psycho­­lo­­gique et non physique. « Ce sont des conne­­ries ! » ai-je répondu, sans faire preuve de beau­­coup de diplo­­ma­­tie, ce à quoi il a calme­­ment répondu : « Vous n’êtes pas encore prête à faire la céré­­mo­­nie. »

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Prépa­­ra­­tion de l’aya­­huasca
Des bananes pour seule nour­­ri­­ture
Crédits : Turey Tekina

Quand je l’ai de nouveau appro­­ché pour qu’il me livre son histoire, j’ai pris soin de lais­­ser mon juge­­ment à la porte. Il m’a donc invi­­tée à parti­­ci­­per à la céré­­mo­­nie. Mais quand j’ai refusé de prendre l’aya­­huasca, il n’a refusé que j’as­­siste au rituel. (Je me demande encore si je dois accep­­ter son offre.) Il a en revanche accepté de me le décrire. Tekina commence par brûler de la sauge ou du bois sacré, le palo santo, pour détendre ses hôtes et puri­­fier l’air. Chaque personne avale son premier verre du liquide brun – Tekina égale­­ment –, puis il chante des icaros pendant toute la nuit, entre­­coupé de quelques pauses pour les instants de silence. Fina­­le­­ment, en fin de soirée, il souffle de la fumée de tabac au sommet du crâne de chacun des convives pour « scel­­ler la méde­­cine à leurs corps et puri­­fier leurs auras ». Sean, un des nouveaux adeptes de l’aya­­huasca, a fait la connais­­sance de Tekina au parc pour chiens Maria Hernan­­dez de Bush­­wick. Ils avaient l’ha­­bi­­tude de discu­­ter simple­­ment de leurs inté­­rêts. Sean (qui n’a pas souhaité divul­­guer son nom de famille) avait toujours voulu tenter l’aya­­huasca, et il appré­­ciait l’hu­­mi­­lité de Tekina. « Il ne se montre pas dogma­­tique à ce sujet. Pour lui, c’est une expé­­rience et cela part d’une bonne inten­­tion. Il n’es­­saye de conver­­tir personne à l’ “église de l’aya­­huasca” », m’ex­­plique-t-il. « Il est égale­­ment musi­­cien, donc sensible au genre de musique qu’il faut jouer aux moments oppor­­tuns, des morceaux sombres ou plus légers. » Sean est photo­­graphe free­­lance et étudie la philo­­so­­phie pour décro­­cher son master. Il a commencé les séances en juin et prévoit de conti­­nuer indé­­fi­­ni­­ment, aux côtés de Tekina. « C’est une expé­­rience qui porte sur nous-mêmes… une expé­­rience mystique », commente Sean. Tekina « est là pour nous guider dans cette expé­­rience et pour nous aider à donner nais­­sance à une nouvelle révé­­la­­tion ». Tekina conseille de ne pas en faire une croyance conven­­tion­­nelle, car il ne le fait pas lui-même. « Ce qui se passe est mystique, mais j’es­­saye de ne pas forger trop de croyances. Le mystère ne me pose aucun souci », déclare Tekina. Au fil des ans, il admet avoir évolué et appris, grâce aux trips provoqués par l’aya­­huasca, à mieux se connaître, s’ac­­cep­­ter, s’ai­­mer, aimer sans condi­­tions et être heureux. « Ce n’est pas facile pour moi de faire cela, c’est beau­­coup de respon­­sa­­bi­­li­­tés, mais cette acti­­vité a eu un tel impact sur ma vie, je suis devenu quelqu’un de meilleur en travaillant avec l’aya­­huasca », confesse-t-il. « Je dis aux gens que nous pratiquons cette céré­­mo­­nie pour rendre nos vies meilleures dans ce monde tridi­­men­­sion­­nel. » Ces dernières années, Tekina a repris contact avec sa famille ortho­­doxe dans le quar­­tier de Flat­­bush, à Brook­­lyn. Certains savent qu’il admi­­nistre de l’aya­­huasca, mais le tolèrent en silence – tout comme il a appris à être plus ouvert envers ses racines juives. « Je n’ai jamais vrai­­ment cru aux préceptes du judaïsme, mais comme j’ai grandi dans cette culture, j’y suis indu­­bi­­ta­­ble­­ment lié », m’ex­­plique-t-il en obser­­vant sa tasse L’Chaim. « J’aime boire dans cette tasse et prendre le temps de ressen­­tir tout ce qu’elle signi­­fie. »

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Tekina s’est fait des amis dans la jungle
Crédits : Turey Tekina

Traduit de l’an­­glais par Estelle Sohier d’après l’ar­­ticle « Brook­­lyn’s Ayahuasca Guru », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Les acces­­soires de céré­­mo­­nie, par Mere­­dith Hoff­­man. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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