par Meredith Hoffman | 0 min | 29 mai 2015

En place publique

Qaswah (La cruauté)

« Le déluge a atteint son paroxysme et, après la destruc­­tion, la terreur, les meurtres et les sacri­­lèges commis par l’en­­tité sioniste agres­­sive, terro­­riste et crimi­­nelle, ainsi que par son allié tyran­­nique, les États-Unis, ont surgi contre nos frères et notre peuple fidèle et comba­­tif dans une Pales­­tine mise à sac. Si le Mal atteint ses objec­­tifs là-bas, Allah nous en garde, son appé­­tit vorace ne va faire qu’aug­­men­­ter et il va affli­­ger notre peuple et d’autres parties de notre vaste patrie. » — Saddam Hussein, dans une allo­­cu­­tion télé­­vi­­sée adres­­sée au peuple irakien le 15 décembre 2001.

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La mosquée d’Al-Rahman à Bagdad

Au début des années 1980, un bureau­­crate irakien ordi­­naire qui travaillait au minis­­tère du Loge­­ment à Bagdad vit plusieurs de ses collègues accu­­sés par le régime de Saddam d’avoir accepté des pots-de-vin. Selon lui, les accu­­sa­­tions étaient proba­­ble­­ment fondées. « Il y avait de la corrup­­tion dans notre dépar­­te­­ment. » Les accu­­sés furent tous condam­­nés à la peine capi­­tale. « Tous ceux qui travaillaient dans le bureau ont eu pour ordre d’as­­sis­­ter à la pendai­­son », explique l’an­­cien bureau­­crate, qui habite Londres à présent. « J’ai décidé que je n’al­­lais pas y aller, mais lorsque mes amis ont décou­­vert mes inten­­tions, ils m’ont appelé et m’ont supplié de reve­­nir sur ma déci­­sion, en me préve­­nant que mon refus d’y aller pour­­rait atti­­rer les soupçons sur moi. »  Il s’y rendit donc. Il fut amené avec ses collègues dans une cour de prison, où ils regar­­dèrent leurs colla­­bo­­ra­­teurs et amis – avec qui ils avaient travaillé pendant des années, avec les enfants desquels leurs enfants avaient joué, avec qui ils avaient partagé des fêtes et des pique-niques – être amenés de force avec des sacs sur la tête. Ils regar­­dèrent et écou­­tèrent les accu­­sés supplier, pleu­­rer et crier leur inno­­cence depuis l’in­­té­­rieur des sacs. On les pendit un par un. Le bureau­­crate décida à ce moment précis de quit­­ter l’Irak. « Je ne pouvais pas vivre dans un pays où il se passe de telles choses, explique-t-il. Certes, ce n’est pas correct d’ac­­cep­­ter des pots-de-vin, et ceux qui le font devraient être passibles d’une peine de prison. Mais de là à les pendre ? Et à forcer leurs amis et leurs collègues à venir assis­­ter au spec­­tacle ? Pas une seule personne qui a assisté à cet acte de barba­­rie ne voulait rester et conti­­nuer à travailler dans de telles condi­­tions. » La cruauté est l’art du tyran. Il l’étu­­die et s’y adonne. Son règne est fondé sur la peur, mais la peur ne suffit pas pour arrê­­ter tout le monde. Certains hommes et certaines femmes font preuve de beau­­coup de courage. Ils sont prêts à braver la mort pour le contrer. Mais le tyran a du répon­­dant même face à cela. Parmi ceux qui ne craignent pas la mort, il y a ceux qui craignent la torture, le déshon­­neur ou l’hu­­mi­­lia­­tion. Et même ceux qui ne redoutent pas ces choses pour eux-mêmes peuvent les craindre pour leur père, leur mère, leurs frères, leur sœurs, leurs épouses, leurs enfants. Le tyran utilise toutes les ficelles. Il ne se contente pas d’or­­don­­ner des actes de cruauté, il ordonne des spec­­tacles cruels. C’est ainsi que l’on trouve Saddam faisant pendre les quatorze conspi­­ra­­teurs sionistes présu­­més de 1969 en place publique, lais­­sant leur corps se balan­­cer au bout d’une corde à la vue du public. C’est ainsi que l’on trouve Saddam en train de filmer la purge dans la salle de confé­­rence de Bagdad et d’en­­voyer la cassette aux membres de son orga­­ni­­sa­­tion à travers tout le pays. C’est ainsi que l’on trouve des diri­­geants du parti haut placés forcés d’as­­sis­­ter aux exécu­­tions de leurs collègues, et même d’y prendre part. Lorsque Saddam s’en prend aux ecclé­­sias­­tiques chiites, il ne se contente pas d’exé­­cu­­ter les mollahs, il exécute aussi leur famille. La douleur, l’hu­­mi­­lia­­tion, la mort deviennent récur­­rents sur la scène publique. En fin de compte, la culpa­­bi­­lité ou l’in­­no­­cence n’im­­portent pas, parce qu’il n’y a ni loi ni valeur derrière la volonté du tyran ; s’il veut que quelqu’un soit arrêté, torturé, jugé et exécuté, cela suffit. L’exer­­cice sert non seule­­ment d’aver­­tis­­se­­ment, de puni­­tion ou de purge, mais aussi de moyen d’aver­­tir ses sujets, ses enne­­mis et ses poten­­tiels rivaux qu’il est fort. La compas­­sion, l’im­­par­­tia­­lité, le souci du respect de la procé­­dure ou de la loi sont tous des signes d’in­­dé­­ci­­sion. L’in­­dé­­ci­­sion est syno­­nyme de faiblesse. La cruauté permet d’as­­seoir la force.

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Certi­­fi­­cat d’ap­­par­­te­­nance au parti Baas

Chez les Zoulous, on dit que les tyrans sont « pleins de sang ». Selon des esti­­ma­­tions, pendant la troi­­sième et quatrième année du règne offi­­ciel de Saddam (1981 et 1982), plus de 3 000 Irakiens furent exécu­­tés. Les atro­­ci­­tés commises par Saddam sur les trente années et plus de son règne, offi­­cieux et offi­­ciel, effraie­­ront un jour dans les musées et les archives. Mais certains actes de moindre portée, perdus dans la masse d’atro­­ci­­tés plus scan­­da­­leuses les unes que les autres, apportent un autre éclai­­rage sur sa person­­na­­lité. Tahir Yahya était Premier ministre de l’Irak lorsque le parti Baas s’em­­para du pouvoir en 1968. La rumeur dit qu’en 1964, alors que Saddam était en prison, Yahya avait orga­­nisé une rencontre person­­nelle et avait tenté de le contraindre à se retour­­ner contre les Baasistes et à coopé­­rer avec le régime. Yahya avait servi l’Irak en tant qu’of­­fi­­cier mili­­taire pendant toute sa vie d’adulte et avait même été, pendant un temps, un membre impor­­tant du parti Baas et donc un des supé­­rieurs de Saddam. Mais il s’était attiré le mépris tenace de Saddam. Après s’être emparé du pouvoir, Saddam fit empri­­son­­ner Yahya, un homme éduqué dont il ne suppor­­tait pas la sophis­­ti­­ca­­tion. Sur ses ordres, Yahya eut pour tâche de pous­­ser une brouette de cellule en cellule pour ramas­­ser les seaux d’ai­­sance des prison­­niers. On l’en­­ten­­dait crier : « Ordures ! Ordures ! » L’hu­­mi­­lia­­tion de l’an­­cien Premier ministre fut une source de ravis­­se­­ment pour Saddam jusqu’au jour où Yahya mourut en prison. Il se plaît encore à racon­­ter cette histoire, en glous­­sant dès qu’il lâche les mots : « Ordures ! Ordures ! »

Les héri­­tiers

Dans un autre cas, le lieu­­te­­nant géné­­ral Omar al-Hazzaa fut surpris en train de dire du mal du Grand Oncle en 1990. Il ne fut pas seule­­ment condamné à mort ; Saddam ordonna qu’a­­vant son exécu­­tion on lui coupe la langue. Pour faire bonne mesure, il exécuta aussi le fils d’al-Hazzaa, Farouq. Les maisons d’al-Hazzaa furent rasées, et sa femme et ses autres enfants se retrou­­vèrent à la rue. Saddam est réaliste quant aux brutales repré­­sailles qui se déclen­­che­­raient s’il devait un jour relâ­­cher son étreinte sur le pouvoir. Dans leur livre Out of the Ashes (1999) (« Renaître des cendres »), Andrew et Patrick Cock­­burn parlent d’une famille qui s’était plainte à Saddam qu’un de leurs membres avait été injus­­te­­ment exécuté. Il ne sembla éprou­­ver aucun remords, et leur dit : « Ne croyez pas que vous aurez votre revanche. Si par hasard vous en aviez l’oc­­ca­­sion, le temps que vous mettriez pour parve­­nir à nous, vous ne trou­­ve­­riez plus un seul morceau de chair restant sur nos corps. » En d’autres termes, s’il devient jamais vulné­­rable, ses enne­­mis auront tôt fait de le dévo­­rer. Même si Saddam a raison sur le fait que la gran­­deur est son destin, sa légende restera enta­­chée de cruauté. Selon lui, c’est là quelque chose de regret­­table, peut-être, mais de néces­­saire : c’est un trait qui défi­­nit sa stature. Un homme de moindre impor­­tance n’au­­rait pas le cran de le faire. Son fils Oudaï se vanta un jour auprès d’un cama­­rade d’école que lui et son frère Qous­­saï avaient été faire un tour en prison sous la conduite de leur père pour assis­­ter à des scènes de torture et d’exé­­cu­­tion – afin de les endur­­cir pour « les diffi­­ciles tâches qui les atten­­daient », dit-il. Mais l’homme sans contra­­dic­­tion n’est pas encore né. Saddam lui-même est connu pour s’être attristé de ses propres excès. Ceux qui l’ont vu pleu­­rer derrière le pupitre pendant la purge de 1979 disent qu’il s’agis­­sait d’une mise en scène, mais voir Saddam écla­­ter en sanglots était en vérité une scène fami­­lière. Selon la biogra­­phie de Saïd Aburish, pendant la vague d’exé­­cu­­tions qui suivit sa prise de pouvoir offi­­cielle, il s’en­­ferma dans sa chambre pendant deux jours et en sortit les yeux rouges et gonflés d’avoir tant pleuré. Aburish raconte que Saddam rendit ensuite visite à la famille d’Ad­­nan Hamdani, le fonc­­tion­­naire exécuté qui avait été le plus proche de lui pendant les dix années qui avaient précédé, pour présen­­ter des condo­­léances effron­­tées mais appa­­rem­­ment sincères. Ce ne fut pas des remords qu’il exprima – l’exé­­cu­­tion était abso­­lu­­ment indis­­pen­­sable –mais bien de la tris­­tesse. Pour s’ex­­cu­­ser, il dit à la veuve de Hamdani que les « consi­­dé­­ra­­tions natio­­nales » devaient primer sur les consi­­dé­­ra­­tions person­­nelles. Ainsi donc, à l’oc­­ca­­sion, Saddam l’être humain se lamente sur ce que Saddam le tyran doit accom­­plir. Pendant la guerre de Séces­­sion, Abra­­ham Lincoln déli­­mita très clai­­re­­ment ce qu’il allait accom­­plir à titre person­­nel : abolir l’es­­cla­­vage ; et ce que son mandat le contrai­­gnait à faire : soute­­nir la Cons­­ti­­tu­­tion et l’Union. Saddam ne devrait pas se sentir tiraillé ainsi ; par défi­­ni­­tion, les inté­­rêts de l’État sont les siens. Mais c’est l’in­­verse qui se produit.

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Le tyran entouré de ses fils

Le conflit entre ses prio­­ri­­tés person­­nelles et ses prio­­ri­­tés prési­­den­­tielles a laissé des traces dans sa propre famille. Deux de ses gendres, les frères Saddam et Hussein Kamel, se sont enfuis en Jorda­­nie et ont révélé des secrets d’État – à propos de programmes d’ar­­me­­ment biolo­­gique, chimique et nucléaire – avant de reve­­nir en Irak, de manière inex­­pli­­cable, et d’y trou­­ver la mort. Oudaï Hussein, le fils aîné de Saddam, est, si l’on en croit tout ce qui se dit sur lui, un crimi­­nel que l’on peut quali­­fier de sadique, voire de complè­­te­­ment dérangé. De grande taille, c’est un homme bien char­­penté de 37 ans à la peau foncée, dont le narcis­­sisme et l’obs­­ti­­na­­tion en font presque une cari­­ca­­ture de son père. Oudaï possède tous les instincts brutaux de son père mais, semble­­rait-il, pas un gramme de sa disci­­pline. C’est un alcoo­­lique notoire, connu pour créer lui-même sa garde-robe excen­­trique. Sur des photo­­gra­­phies, on le voit affu­­blé de nœuds papillons gigan­­tesques et de costumes dont la couleur est assor­­tie à ses voitures de luxe : par exemple, un costume rouge vif rayé de bandes blanches, ou un autre moitié rouge, moitié blanc. Certaines de ses vestes de costumes ont un revers d’un côté, mais pas de l’autre. Ismail Hussain, le malheu­­reux soldat irakien qui perdit sa jambe dans le désert du Koweït, attira l’at­­ten­­tion d’Ou­­daï après la guerre par ses talents de chan­­teur. Il devint l’ar­­tiste favori du Premier Fils, et fut invité à chan­­ter lors des gigan­­tesques fêtes qu’Ou­­daï orga­­ni­­sait tous les lundi et jeudi soirs. Ces fêtes se dérou­­laient souvent dans un palais (édifié par Saddam) qui se trou­­vait sur une île du Tigre près de Bagdad. L’opu­­lence qu’on y trou­­vait était démente. Toutes les poignées de portes, toutes les déco­­ra­­tions inté­­rieures étaient en or. « Pendant les fêtes », raconte Ismail, qui habite désor­­mais à Toronto, « alors que j’étais en pleine repré­­sen­­ta­­tion, Oudaï grim­­pait sur scène avec une mitrailleuse et se mettait à tirer au plafond. Tous les gens se jetaient à terre, terri­­fiés. J’avais l’ha­­bi­­tude d’être entou­­rés d’armes, et d’armes plus grosses que la kala­ch­­ni­­kov d’Ou­­daï, donc je conti­­nuais à chan­­ter, tout simple­­ment. Parfois, il y avait à ces fêtes des dizaines de femmes pour seule­­ment cinq ou six hommes. Oudaï insis­­tait pour que tout le monde s’en­ivre avec lui. Il inter­­­rom­­pait ma repré­­sen­­ta­­tion, montait sur scène avec un grand verre de cognac pour lui, et un pour moi. Il me forçait à en vider tout le contenu avec lui. Lorsqu’il est vrai­­ment soûl, il sort les armes. Ses amis ont extrê­­me­­ment peur de lui, parce qu’il peut les faire empri­­son­­ner ou assas­­si­­ner. Je l’ai vu un jour se mettre en colère contre un de ses amis. Il lui a flanqué un coup de pied au derrière si violent qu’il en a perdu sa botte. L’homme a couru cher­­cher la botte et a ensuite essayé de la remettre sur le pied d’Ou­­daï, tout cela sous le flot des insultes de ce dernier. »

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Oudaï aimait les armes en or

Le fait de béné­­fi­­cier de la protec­­tion d’Ou­­daï permit à un chan­­teur comme Ismail de se produire régu­­liè­­re­­ment à la télé­­vi­­sion irakienne. En échange de ce service, Oudaï exige un pot-de-vin, et il peut défaire une star aussi vite qu’il peut la créer. C’est la même chose pour le sport. Raed Ahmed était un halté­­ro­­phile olym­­pique qui avait porté le drapeau irakien pendant les céré­­mo­­nies d’ou­­ver­­ture des JO d’At­­lanta en 1996. « Oudaï était à la tête du Comité Olym­­pique, et de manière géné­­rale de tous les sports en Irak », m’a confié Ahmed dans sa maison située dans la banlieue de Détroit. « Pendant les entraî­­ne­­ments, il surveillait tous les athlètes de très près, restant en contact avec les entraî­­neurs, faisant pres­­sion sur eux pour qu’ils poussent les athlètes encore plus loin. S’il n’est pas content des résul­­tats, il va jeter les entraî­­neurs et même les athlètes en prison, dans des cellules conçues exprès dans le bâti­­ment du Comité Olym­­pique. Si vous promet­­tez un certain résul­­tat mais que vous ne parve­­nez pas à l’ob­­te­­nir lors des compé­­ti­­tions, votre puni­­tion sera de vous retrou­­ver dans une prison spéciale où on pratique la torture. Certains des athlètes, dont une grande propor­­tion était consti­­tuée des meilleurs de leur disci­­pline, ont décidé d’aban­­don­­ner lorsqu’Ou­­daï a pris les rênes. Ils ont décidé que le jeu n’en valait tout simple­­ment pas la chan­­delle. D’autres, comme moi, adoraient leur sport, et en Irak, le succès peut servir de marche­­pied pour accé­­der à une meilleure vie : avoir une belle voiture, une belle maison, ou une carrière. J’ai toujours réussi à ne pas me faire punir. Je faisais bien atten­­tion à ne rien promettre que je n’au­­rais pu réali­­ser. Je disais toujours qu’il y avait de fortes chances que je me fasse battre. Et puis je gagnais, et Oudaï était content. » Ahmed, les épaules presque aussi larges que le dossier de son canapé, fait figure de géant assis dans son salon étriqué. Le monde de Saddam et d’Ou­­daï lui appa­­raît main­­te­­nant comme un univers bizarre et fantas­­tique, dans lequel une nation toute entière est prise en otage des caprices d’un tyran et de son fils fou. « Lorsque j’ai fui le pays, Oudaï est entré dans une colère noire, raconte-t-il. Il a rendu visite à ma famille et les a inter­­­ro­­gés. “Pourquoi Ahmed ferait-il une chose pareille ? Je lui attri­­buais toujours toutes sortes de récom­­penses.” Mais Oudaï est méprisé. » Saddam tolé­­rait les excès d’Ou­­daï : ses beuve­­ries, sa prison privée au sein des quar­­tiers géné­­raux du Comité Olym­­pique… jusqu’à ce que ce dernier assas­­sine un des prin­­ci­­paux hommes de main du Grand Oncle lors d’une fête en 1988. Oudaï tenta aussi­­tôt de mettre fin à ses jours en avalant des somni­­fères. Les Cock­­burn racontent l’épi­­sode suivant : « Alors qu’on était en train de lui faire un lave­­ment d’es­­to­­mac, Saddam est arrivé aux urgences, il a écarté les méde­­cins et il a frappé Oudaï au visage en criant : “Ton sang coulera tout autant que celui de mes amis !” » Puis son père s’adou­­cit, et on trans­­forma le meurtre en acci­dent. Oudaï passa quatre mois en garde à vue, puis quatre mois avec un oncle à Genève avant de se faire arrê­­ter par la police suisse pour port d’arme illé­­gal et d’être sommé de quit­­ter le pays. De retour à Bagdad en 1996, il fut la cible d’une tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat. Il reçut huit balles dans le corps, et il est main­­te­­nant para­­lysé de la taille jusqu’aux pieds. Son compor­­te­­ment lui a vrai­­sem­­bla­­ble­­ment fait perdre ses chances de succé­­der à son père. Depuis quelques années, Saddam ne se cache pas de prépa­­rer Qous­­saï à sa succes­­sion ; c’est un héri­­tier plus disci­­pliné et plus obéis­­sant.

Le conte du tyran

Mais la fusillade contre Oudaï servit d’aver­­tis­­se­­ment à Saddam. On raconte qu’elle était le fait d’un petit groupe de dissi­­dents irakiens éduqués, dont aucun n’a jamais été appré­­hendé, malgré des milliers d’ar­­res­­ta­­tions et d’in­­ter­­ro­­ga­­toires. D’après les rumeurs, les assas­­sins présu­­més seraient liés à la famille du géné­­ral Omar al-Hazzaa, l’of­­fi­­cier dont la langue fut coupée avant que lui et son fils ne soient exécu­­tés. Peut-être est-ce vrai, mais les groupes de mécon­­tents ne manquent pas en Irak. ulyces-saddamhussein-06 Saddam approche de ses 66 ans, ses enne­­mis sont nombreux, forts et déter­­mi­­nés. En 1992, il célé­­bra la défaite élec­­to­­rale de George Bush par un tir de canon depuis un balcon de son palais. Dix ans plus tard, un nouveau président Bush est à la Maison-Blanche, avec une nouvelle mission natio­­nale : desti­­tuer Saddam. Alors les murs qui protègent le tyran ne cessent de s’éle­­ver. Son rêve de panara­­bisme et sa contri­­bu­­tion histo­­rique s’éloignent de plus en plus de la réalité. Dans ses moments de luci­­dité, Saddam doit bien savoir que s’il parvient à s’ac­­cro­­cher au pouvoir pour le restant de ses jours, les chances qu’il engendre une dynas­­tie sont toute­­fois bien minces. Alors qu’il se retire vers sa couche secrète tous les soirs, en s’as­­seyant pour regar­­der son film préféré à la télé­­vi­­sion ou pour lire un de ses livres d’His­­toire, il doit bien savoir que tout cela se termi­­nera mal pour lui. N’im­­porte quel homme qui lit autant que lui, et qui étudie les dicta­­teurs de l’his­­toire moderne, sait qu’ils finissent par être renver­­sés et trai­­tés avec mépris. « Son but est de diri­­ger l’Irak éter­­nel­­le­­ment, aussi long­­temps qu’il vivra, explique Sama­­rai. C’est une tâche diffi­­cile, même sans être pris pour cible par les États-Unis. Les Irakiens sont divi­­sés et ce sont des gens impi­­toyables. C’est un des peuples les plus diffi­­ciles à gouver­­ner du monde. Pour établir son propre règne, Saddam a fait couler tant de sang ! Si son objec­­tif est de trans­­fé­­rer son pouvoir à sa famille après sa mort, je crois qu’il prend vrai­­ment ses désirs pour des réali­­tés. Mais je crois qu’il a perdu tout sens des réali­­tés depuis fort long­­temps. » ulyces-saddamhussein-29C’est pourquoi, au bout du compte, Saddam finira par échouer. Sa cruauté a suscité des vagues de haine et de crainte, et elle l’a aussi isolé de tous. Il est en complet déca­­lage. Ses discours aujourd’­­hui résonnent comme un disque rayé. Ils ne trouvent plus d’écho, même dans le monde arabe, où il est méprisé par les progres­­sistes laïques tout autant que par les conser­­va­­teurs musul­­mans. En Irak même, il est partout détesté. Il accuse les sanc­­tions des Nations Unies et l’hos­­ti­­lité améri­­caine d’être respon­­sables de la décré­­pi­­tude du pays, mais les Irakiens savent bien qu’il en est la cause. « Dès qu’il se mettait à reje­­ter la faute sur les Améri­­cains pour ceci, pour cela, pour tout, on se regar­­dait et on levait les yeux au ciel », se souvient Sabah Khalifa Khodada, l’an­­cien major irakien qui fut désha­­billé et décon­­ta­­miné avant de rencon­­trer le Grand Oncle. Les forces armées qui le protègent le savent aussi : ils ne passent pas tout leur temps derrière les murs. Ce qui entre­­tient leur loyauté, c’est la peur et l’in­­té­­rêt person­­nel, et cela aura tendance à dispa­­raître si une alter­­na­­tive se présente, et aussi­­tôt qu’elle se sera présen­­tée. Cela ne sera pas facile. Saddam n’aban­­don­­nera jamais. Le renver­­ser voudra très certai­­ne­­ment dire l’as­­sas­­si­­ner. Il main­­tient son étreinte sur l’État comme il main­­tient le cap de sa propre vie. Il n’y a pas de place pour la panique dans son combat. Mais malgré toutes les menaces qui l’en­­tourent, Saddam se voit comme une figure immor­­telle. Rien n’illustre cela mieux que l’in­­trigue de son premier roman, Zabi­­bah et le roi. Situé dans un passé arabe mythique, c’est une simple fable qui parle d’un roi soli­­taire, piégé derrière les hautes murailles de son palais. Il se sent coupé de ses sujets, alors il sort de temps à autre pour se mêler à eux. Lors d’une de ces sorties, dans un village rural, le roi est frappé par la beauté de la jeune Zabi­­bah. Elle est mariée à une brute, mais le roi la fait venir au palais, où ses manières rustiques commencent par atti­­rer sur elle le dédain de ses cour­­ti­­sans sophis­­tiqués. Avec le temps, la cour tombe sous le charme de la douce simpli­­cité de Zabi­­bah et de sa vertu, et le roi est conquis, même si leur rela­­tion reste chaste. Remet­­tant en cause ses propres méthodes, qui sont sévères, le roi est rassuré par Zabi­­bah, qui lui dit : « Les gens ont besoin de mesures strictes afin de se sentir proté­­gés par cette sévé­­rité. » Mais des forces obscures enva­­hissent le royaume. Des étran­­gers infi­­dèles pillent et détruisent le village, avec l’aide du mari jaloux et humi­­lié de Zabi­­bah, qui la viole. (Cet affront a lieu le 17 janvier, jour anni­­ver­­saire du début des frappes aériennes sur l’Irak par les États-Unis et les puis­­sances alliées en 1991.) Zabi­­bah est tuée par la suite ; le roi vainc son ennemi et tue le mari de Zabi­­bah. Il fait alors l’es­­sai d’ac­­cor­­der plus de liber­­tés à son peuple, mais ils se mettent à se battre entre eux. La mort du roi vient inter­­­rompre leurs querelles et leur faire prendre conscience de la gran­­deur et de l’im­­por­­tance du monarque. Le sage conseil de Zabi­­bah la martyre résonne à leurs oreilles : le peuple a besoin de mesures strictes. Saddam se fait le défen­­seur des vertus simples d’un passé arabe glorieux, et rêve que son royaume, bien qu’u­­ni­­ver­­sel­­le­­ment méprisé et souillé, se relè­­vera un jour et triom­­phera. Comme le bon roi, il est indis­­pen­­sable d’une manière qui ne sera véri­­ta­­ble­­ment comprise que lorsqu’il ne sera plus. C’est seule­­ment à ce moment-là que nous étudie­­rons tous les paroles et les actions de cette âme remarqua­­ble­­ment rebelle. Il attend son heure de gloire dans un futur loin­­tain et triom­­phant qui n’est que le reflet d’un passé loin­­tain et triom­­phant.

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Après l’in­­va­­sion mili­­taire de Bagdad par les forces de la Coali­­tion améri­­cano-britan­­nique, le régime de Saddam Hussein tombe le 12 avril 2003. Le tyran est capturé dans la nuit du 13 au 14 décembre 2003 près de Tikrit, où des paysans le cachaient dans une cave. Jugé par le Tribu­­nal spécial irakien, Saddam Hussein est pendu le 30 décembre 2006. En mars 2015, la tombe du dicta­­teur est détruite au cours de violents affron­­te­­ments entre l’Ar­­mée irakienne et les forces de l’État isla­­mique, dans son village natal d’Al-Ouja, près de Tikrit.

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Les décombres d’un palais du tyran
Crédits : Brian Hille­­gas

Retrou­­vez l’épi­­sode 1 de La maison Hussein, « La famille du tyran ». Retrou­­vez l’épi­­sode 2 de La maison Hussein, « Régner par la terreur ». Retrou­­vez l’épi­­sode 3 de La maison Hussein, « Par la colère et par le sang ».


  Traduit de l’an­­glais par Amélie Josse­­lin-Leray d’après l’ar­­ticle « Tales of the Tyrant », paru dans The Atlan­­tic Monthly. Couver­­ture : Feux de pétrole au Koweït. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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