par Michal Huniewicz | 17 septembre 2015

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En atten­­dant le train
Crédits : Michal Hunie­­wicz

Il arrive enfin. Alors que nous grim­­pons au sommet du wagon rempli de fer, épui­­sés mais exta­­tiques, chan­­ce­­lants alors que nos pieds s’en­­foncent dans le tas de mine­­rai, mon ami Ammar et moi nous féli­­ci­­tons, nos visages illu­­mi­­nés par la faible lueur de nos lampes fron­­tales. Il est presque minuit. Après des semaines de plani­­fi­­ca­­tion méti­­cu­­leuse, nous embarquons enfin à bord du plus long train de marchan­­dise du monde – sur cette voie ferrée soli­­taire, les trains peuvent atteindre jusqu’à 2,5 km de long. Depuis le cœur du Sahara jusqu’à la brise fraîche des côtes de l’At­­lan­­tique, le voyage promet d’être fasci­­nant.

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L’océan de sable
Crédits : Michal Hunie­­wicz

Chevau­­cher le ver

Le train est en retard. Nous avons passé des heures au milieu des ténèbres, dans un silence sépul­­cral, après qu’un conduc­­teur nous a dépo­­sés sans un mot au milieu de nulle part, en Mauri­­ta­­nie. On se tenait là bête­­ment avec nos sacs, songeant aux scor­­pions et aux serpents qui devaient grouiller dans le noir. Défi­­ni­­ti­­ve­­ment pas à notre place. Dans la voiture, avant de perdre tout signal, j’ai envoyé un texto à mes amis restés en Angle­­terre : « Un inconnu nous conduit dans le désert, nous filons droit vers l’est. » La situa­­tion semblait raison­­na­­ble­­ment folle. Plus tard, une petite lumière est appa­­rue au bout du tunnel. Alors qu’elle enflait progres­­si­­ve­­ment, nous nous sommes aperçus qu’il s’agis­­sait de notre train, qui roulait douce­­ment vers nous. Puis d’autres voitures ont amené d’autres gens. Tout semblait aller bien, fina­­le­­ment.

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La Mauri­­ta­­nie s’étend du désert du Sahara jusqu’à la côte atlan­­tique
Crédits : Michal Hunie­­wicz

La Mauri­­ta­­nie est un endroit étrange. À la croi­­sée du Magh­­reb et de l’Afrique sub-saha­­rienne, c’était autre­­fois un pays rela­­ti­­ve­­ment animé, où des cara­­vanes sillon­­naient les routes du Maroc à Tombouc­­tou, char­­gées de sel, d’or et d’es­­claves. C’est aussi le berceau de la dynas­­tie des Almo­­ra­­vides, les fonda­­teurs d’un bref empire qui s’éten­­dait de la Mauri­­ta­­nie jusqu’en Espagne musul­­mane, dont le pouvoir émanait de la cité qu’ils avaient construite : Marra­­kech. Plus tard, la Mauri­­ta­­nie est deve­­nue une colo­­nie française, rapi­­de­­ment aban­­don­­née. Aujourd’­­hui indé­­pen­­dant, c’est enfin l’un des pays les plus pauvres du monde et le dernier bastion de l’es­­cla­­vage : la pratique n’y est deve­­nue illé­­gale qu’en 2007, et selon les sources, on estime que 4 à 20 % de sa popu­­la­­tion est encore prison­­nière d’un escla­­vage fondé sur un système de castes. Aupa­­ra­­vant l’une des étapes majeures du Paris-Dakar, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de la course ainsi que les touristes ont fina­­le­­ment préféré éviter la Mauri­­ta­­nie après que plusieurs atten­­tats terro­­ristes ont secoué le pays.

L'or mauritanien Crédits : Michal Huniewicz
L’or mauri­­ta­­nien
Crédits : Michal Hunie­­wicz

Aujourd’­­hui, davan­­tage de gens visitent le parc natio­­nal anglais du Lake District en un jour que la Mauri­­ta­­nie en un an. Ici et là, on voit décré­­pir diverses infra­s­truc­­tures touris­­tiques, les carcasses grises de bâti­­ments oubliés s’éti­­rant sous les deux ardents du soleil, pendant que tout le monde vous assure que le pays est à présent en sécu­­rité et qu’il faut y reve­­nir. Parlez-en autour de vous. Le pays réalise d’in­­croyables efforts. En huit jours, nous sommes passés à travers plus de cinquante postes de contrôle mili­­taires et poli­­ciers, très peu pratiques mais instal­­lés là pour notre sécu­­rité. Les gens se sont partout montrés aimables. À notre passage, des enfants s’ex­­cla­­maient avec joie : « Bonjour monsieur ! » Et une jeune fille m’a dit qu’elle m’ai­­mait, avant de dispa­­raître au milieu de ses amies, tordues de rire. Dans les villes, on propo­­sait systé­­ma­­tique­­ment de nous conduire lorsque nous cher­­chions quelque chose. Et d’un point de vue moins subjec­­tif, il n’y a pas eu d’at­­taques diri­­gées contre les touristes en Mauri­­ta­­nie ces dernières années, contrai­­re­­ment à des desti­­na­­tions popu­­laires comme l’Égypte, la Tuni­­sie ou la Turquie. À une occa­­sion, nous avons dû grais­­ser la patte d’un agent de police pour récu­­pé­­rer nos passe­­ports, mais globa­­le­­ment la mauvaise répu­­ta­­tion du pays est très exagé­­rée.

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Le train de la SNIM
Crédits : Michal Hunie­­wicz

Vers Nouadhi­­bou

Mais ces consi­­dé­­ra­­tions sont sans impor­­tance, alors que le train se met en marche après un violent soubre­­saut. Nous voya­­geons perchés sur les wagons de marchan­­dise, ce qui signi­­fie qu’il n’y aura pas de contrô­­leurs pour nous deman­­der nos billets. On se met à creu­­ser fréné­­tique­­ment des trous à mains nues dans le mine­­rai de fer, pour ne pas être éjec­­tés par le vent. « Mets ton écharpe ! » me crie Amman. Une tempête de pous­­sière suffo­­cante se lève. Tous­­sant et jurant de concert, nous conti­­nuons à creu­­ser, avant de nous lais­­ser tomber d’épui­­se­­ment dans les petites fosses. L’obs­­cu­­rité est totale. Le ciel n’a jamais été aussi magni­­fique, et je n’ai jamais été aussi sale de ma vie. Mais c’est une couche éton­­nam­­ment fraîche et confor­­table, et le balan­­ce­­ment régu­­lier du train me berce jusqu’à ce que le sommeil me prenne. Je me réveille quelques instants plus tard, sous les bour­­rasques impi­­toyables du vent. Il fait soudain terri­­ble­­ment froid, et je fourre nerveu­­se­­ment dans mon pull et dans ma capuche des sous-vête­­ments sales, avant de me couvrir les mains de chaus­­settes en guise de gants. Ammar me dira le lende­­main que lui aussi avait froid, mais qu’il avait bien­­tôt cessé de ressen­­tir quoi que ce soit – il pensait qu’il était mort. À mon réveil, je panique un instant en voyant qu’il n’est plus de son côté du wagon. Mais je réalise qu’il a seule­­ment glissé un peu plus bas, à moitié recou­­vert de sable et de fer, où je n’ar­­rive plus à le distin­­guer de tous les sacs que nous trans­­por­­tons.

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Ammar, à l’aube
Crédits : Michal Hunie­­wicz

Même dans la lueur de l’aube, le train est si long que je ne parviens pas à en voir la fin. D’un coup de pied amical, j’ai la confir­­ma­­tion qu’Am­­mar a survécu à la nuit glaciale, ce qui me rend heureux, consi­­dé­­rant le fait que c’est mon ami, sans parler des diffi­­cul­­tés auxquelles je devrais faire face s’il était mort de froid. Le vent fait rouler les sacs autour de nous, ils donnent l’im­­pres­­sion d’être  vivants. Bien­­tôt, nous voyons des gens s’ex­­tir­­per de sous des couver­­tures, nous jetant des regards embués alors qu’ils bâillent et s’étirent. Ils sont surpris de nous voir, tout autant que nous. Le fer est ce qui permet à la Mauri­­ta­­nie d’al­­ler de l’avant. Le pays est le second plus gros produc­­teur de mine­­rai de fer du conti­nent. Mais le train est égale­­ment un moyen de trans­­port gratuit pour les gens et leurs cargai­­sons, à en juger par les cartons de pâtes, de riz, de bouteilles d’eau et les chèvres bêlantes qui truffent les autres wagons. Autour de nous, le désert sans fin laisse diffi­­ci­­le­­ment imagi­­ner qu’il fut autre­­fois un océan, pour­­tant on trouve encore des sque­­lettes de baleines dans le Sahara. Surnommé le « tombeau de l’homme blanc », le désert m’amuse de moins en moins à mesure que les heures passent. Nous n’avons aucune idée d’où nous sommes, mais j’es­­time que nous devons être à six heures de voyage de notre desti­­na­­tion finale, Nouadhi­­bou, la ville côtière célèbre pour son cime­­tière de bateaux, sa petite colo­­nie de phoques et… pas grand-chose d’autre.

Tempête de poussière Crédits : Michal Huniewicz
Tempête de pous­­sière
Crédits : Michal Hunie­­wicz

Alors qu’ap­­pa­­raît à l’ho­­ri­­zon l’étroit lise­­rai bleu de l’océan Atlan­­tique, le senti­­ment d’avoir accom­­pli un exploit est immense dans nos yeux. Si l’ins­­tant n’a pas la beauté d’une arri­­vée à Mombasa à bord du Luna­­tic Express (surnom ironique donné aux trains ougan­­dais, ndt), c’est tout de même superbe. Alors que nous appro­­chons de la pénin­­sule du Cap Blanc, les gens commencent à se prépa­­rer au débarque­­ment. Le mine­­rai, lui, voya­­gera sur quelques kilo­­mètres de plus avant de prendre la mer pour être puri­­fié du phos­­phore et du souffre dont il est imbibé, pour fina­­le­­ment être changé en acier.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Riding the Sand­­worm », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Le train de la SNIM, par Michal Hunie­­wicz.

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