par Mike Dash | 6 avril 2015

L’île Bouvet

Il n’existe plus de recoins inac­­ces­­sibles sur Terre.

L’île Bouvet est située aux confins de l’océan Austral, connu pour ses tempêtes inces­­santes, plus au sud encore que les quaran­­tièmes rugis­­sants. C’est un petit îlot glacé au milieu d’une chape de glace : quelques kilo­­mètres carrés de basalte volca­­nique inha­­bité et grinçant. Enfoui sous plusieurs centaines de mètres de glace, balayé par des vents violents, enve­­loppé de congères de brouillard marin, l’îlot est complè­­te­­ment dépourvu d’arbres, d’abris ou même de point d’amarre.

Et pour­­tant, il abrite un mystère.

Les explorateurs du NorvegiaCrédits : Horntvedt
Les explo­­ra­­teurs du Norve­­gia
Crédits : Norsk pola­­rins­­ti­­tutt

Mais commençons notre histoire par le commen­­ce­­ment. Bouvet est une île terri­­ble­­ment isolée : les terres les plus proches sont celles des côtes antar­c­­tiques, situées 1 750 km plus au sud, suivies du Cap et de l’île Tris­­tan da Cunha. En effet, comme l’écri­­vait Rupert Gould, dans son style carac­­té­­ris­­tique : « C’est l’en­­droit le plus isolé de toute la planète, et quiconque dési­­reux de s’in­­té­­res­­ser à la ques­­tion pourra aisé­­ment le véri­­fier en cinq minutes à l’aide d’un compas et d’une mappe­­monde. On peut dessi­­ner un cercle d’en­­vi­­ron 1 600 kilo­­mètres (dont l’aire est de 8 042 477 kilo­­mètres carrés, soit approxi­­ma­­ti­­ve­­ment la surface de l’Eu­­rope) autour de l’île Bouvet sans y trou­­ver la moindre terre. Aucun autre endroit à la surface de la Terre ne peut soute­­nir cette compa­­rai­­son. »

Pour­­tant, malgré son isole­­ment, l’his­­toire de l’île est assez inté­­res­­sante. Elle fut décou­­verte éton­­nam­­ment tôt, le 1er janvier 1739, par le pion­­nier des explo­­ra­­teurs polaires, le Français Jean-Baptiste Bouvet de Lozier, qui lui donna son nom. À la suite de cela, cepen­­dant, l’île resta perdue pendant soixante-neuf ans. Bouvet avait mal rensei­­gné ses coor­­don­­nées à une époque où la navi­­ga­­tion se faisait prin­­ci­­pa­­le­­ment à l’es­­time. Même les efforts du Capi­­taine Cook se soldèrent par un échec quand il tenta de la loca­­li­­ser à son tour.

Ce n’est qu’en 1808 que l’île a refait surface, lorsqu’elle fut relo­­ca­­li­­sée à envi­­ron 1 130 kilo­­mètres de son empla­­ce­­ment origi­­nel. Et pour­­tant, un doute consi­­dé­­rable subsista durant tout le reste du XIXe siècle quant à savoir si les îles de 1739 et de 1808 étaient bien les mêmes. Même le brillant James Ross, en 1843 puis en 1845, faillit à loca­­li­­ser l’île au milieu des terribles intem­­pé­­ries de la région : un épais brouillard quasi-perma­nent et des tempêtes trois cents jours par an. Il fallut attendre 1898 pour que les coor­­don­­nées de l’île appa­­raissent de façon perma­­nente sur les cartes nautiques, grâce au capi­­taine Alda­­bert Krech et son navire alle­­mand, le Valdi­­via.

Les Alle­­mands furent les premiers à réel­­le­­ment navi­­guer autour de l’île. Bouvet pensait qu’il s’agis­­sait simple­­ment du cap nord de la Terra Austra­­lis, le gigan­­tesque conti­nent méri­­dio­­nal imagi­­naire qui nour­­ris­­sait depuis long­­temps les fantasmes des explo­­ra­­teurs de son temps. Celui-ci devait exis­­ter quelque part dans l’hé­­mi­­sphère sud, pensait-on, pour contre­­ba­­lan­­cer la masse du conti­nent eurasien. Selon eux, l’île ne mesu­­rait pas plus de huit kilo­­mètres de long par cinq de large, et neuf dixièmes de sa surface étaient recou­­verts de glace. Elle était presque entiè­­re­­ment entou­­rée de falaises de glace impos­­sibles à esca­­la­­der, qui sortaient de l’océan presque verti­­ca­­le­­ment pour atteindre jusqu’à 480 mètres de haut. Les hommes du Valdi­­via, cepen­­dant, comme la plupart des explo­­ra­­teurs se rendant dans les endroits les plus inhos­­pi­­ta­­liers, ne parvinrent guère à accos­­ter. La mer houleuse, les falaises abruptes et l’ab­­sence de crique ou de bras de mer rendent l’ap­­proche de l’île en bateau trop dange­­reuse à moins d’une météo excep­­tion­­nel­­le­­ment calme.

Antarctica,_Bouvet_Island,_discovery_map_1754
Perdue sur la carte
Bouvet ne savait pas si la terre
qu’il voyait était une île ou un cap

Crédits : BNF

Les premiers explo­­ra­­teurs à poser le pied sur l’île furent les Norvé­­giens du navire d’ex­­plo­­ra­­tion Norve­­gia, en 1927. À leur tête était un digne succes­­seur du Kapi­­tan Krech, le tout aussi alli­­té­­ra­­tif Harald Hornt­­vedt. Ils furent égale­­ment les premiers à s’aven­­tu­­rer sur le plateau central de Bouvet, qui s’élève à envi­­ron 780 mètres au-dessus du niveau de la mer et se compose de deux glaciers recou­­vrant les restes d’un volcan toujours en acti­­vité. Hornt­­vedt s’em­­para de l’île au nom du roi Haakon VII, et la renomma Bouvetøya (« île de Bouvet » en norvé­­gien). Il en fit une brève carto­­gra­­phie et laissa une cache de provi­­sions sur la côte pour les éven­­tuels marins échoués. Les Norvé­­giens revinrent en 1929, puis quelques années plus tard lorsqu’ils apprirent la destruc­­tion de leurs deux caches de provi­­sions par les tempêtes locales inces­­santes.

Après cela, l’île n’ac­­cueillit plus de visi­­teurs jusqu’en 1955, époque à laquelle le gouver­­ne­­ment sud-afri­­cain fit part de son inté­­rêt pour elle. Il y voyait en effet l’op­­por­­tu­­nité d’éta­­blir une station météo­­ro­­lo­­gique. Afin d’en mesu­­rer le poten­­tiel, la frégate Trans­­vaal partit vers le sud en direc­­tion de Bouvet, qu’elle attei­­gnit le 30 janvier.

C’est ici que notre énigme commence à se dessi­­ner.

L’énigme

Les Sud-afri­­cains navi­­guèrent tout autour de l’île à la recherche d’un empla­­ce­­ment suffi­­sam­­ment grand et plat, pouvant faire office de plate­­forme pour la station météo­­ro­­lo­­gique. Sans succès. Pour­­tant, trois ans plus tard, le brise-glace améri­­cain West­­wind jeta l’ancre près de Bouvet le 1er janvier 1958 et décou­­vrit qu’une petite érup­­tion volca­­nique devait avoir eu lieu au cours de ces trois dernières années. La coulée de lave s’était jetée dans la mer et avait formé un plateau de lave à basse alti­­tude, mesu­­rant envi­­ron 350 mètres de long et 180 de large.

L’île Bouvet s’était agran­­die. Avec un manque d’ins­­pi­­ra­­tion certain, les Norvé­­giens nommèrent le plateau Nyrøysa – « nouveaux gravats » – et pour cela se conten­­tèrent d’ins­­crire le nom sur leurs cartes sans se donner la peine de se rendre sur place pour l’étu­­dier.

Nous avons briè­­ve­­ment examiné les alen­­tours, pensant qu’il s’agis­­sait peut-être de naufra­­gés, mais nous n’avons trouvé aucun restes humains.

Six années passèrent qui nous amènent en 1964. Les Sud-afri­­cains, qui s’étaient enfin déci­­dés à envoyer une expé­­di­­tion pour étudier Nyrøysa, envoyèrent deux navires qui devaient se retrou­­ver à Bouvet pour le dimanche de Pâques : le RSA, navire de ravi­­taille­­ment sud-afri­­cain et le HMS Protec­­tor, brise-glace de la Royal Navy. Les membres de l’ex­­pé­­di­­tion durent attendre trois longs jours que les vents glacés qui souf­­flaient sur Nyrøysa descendent en dessous de leurs 50 nœuds habi­­tuels (90km/h). Le 2 avril, les condi­­tions furent jugées suffi­­sam­­ment clémentes pour tenter un atter­­ris­­sage en héli­­co­­ptère.

Deux des West­­land Whirl­­winds, qui station­­naient à bord du Protec­­tor, décol­­lèrent et dépo­­sèrent une équipe de recherche sur Nyrøysa. Celle-ci était diri­­gée par le capi­­taine de corvette Allan Craw­­ford, vété­­ran britan­­nique du Paci­­fique-Sud qui, peu de temps après avoir touché terre, fit une décou­­verte tout à fait inat­­ten­­due : au milieu d’un petit lagon, gardé par un ours de mer soli­­taire, barbo­­tait un bateau aban­­donné, à moitié englouti, les plats-bords submer­­gés, mais toujours en état de navi­­guer.

« “Quelle est donc l’his­­toire de cette étrange décou­­verte ?” nous sommes-nous deman­­dés. Aucun signe ne permet­­tait d’iden­­ti­­fier son origine ou sa natio­­na­­lité. À une centaine de mètres, sur les rochers, repo­­saient un fût de deux cents litres, une paire de rames ainsi que des morceaux de bois et un cais­­son de flot­­tai­­son en cuivre éven­­tré et étalé sur le sol à dessein… Nous avons briè­­ve­­ment examiné les alen­­tours, pensant qu’il s’agis­­sait peut-être de naufra­­gés, mais nous n’avons trouvé aucun restes humains. »

C’était un mystère digne des aven­­tures de Sher­­lock Holmes. Le bateau, décrit par Craw­­ford comme étant « une balei­­nière ou un canot de sauve­­tage », devait prove­­nir d’un plus gros bateau. Pour­­tant, aucune route commer­­ciale ne passait à moins de 1 600 kilo­­mètres de Bouvet. S’il s’agis­­sait réel­­le­­ment d’un canot de sauve­­tage, alors de quel bateau prove­­nait-il ? Quel exploit de navi­­ga­­tion avait pu lui permettre de parcou­­rir une si grande distance ? Comment avait-il pu survivre à la traver­­sée de l’océan Austral ? Rien n’in­­diquait qu’il avait un jour possédé un mât et une voile, ni même un moteur, et la paire de rames décou­­verte par Craw­­ford parais­­sait inapte à la manœuvre du lourd bateau de six mètres. Plus trou­­blant encore : qu’é­­tait-il arrivé à l’équi­­page ?

MystèreLe mystérieux canot de sauvetage n'intrigue pas que les habitants de l'île
Mystère
Le mysté­­rieux canot de sauve­­tage
n’in­­trigue pas que les habi­­tants de l’île

Malheu­­reu­­se­­ment, les membres de l’équipe n’eurent pas beau­­coup de temps pour enquê­­ter sur leur étrange décou­­verte. Ils ne restèrent que peu de temps sur l’île – envi­­ron 45 minutes d’après Craw­­ford –, et ils devaient étudier la plate­­forme, collec­­ter des échan­­tillons de roches et repous­­ser les éléphants de mer mâles agres­­sifs qui n’ap­­pré­­ciaient guère leur intru­­sion. Ils n’eurent pas le temps d’ex­­plo­­rer Nyrøysa en profon­­deur, ni de cher­­cher d’autres signes de vie. Au vu de ces contraintes, la « recherche » menée par Craw­­ford consista proba­­ble­­ment en une ronde de quelques mètres autour du lagon à la recherche des traces de passage ou d’ha­­bi­­ta­­tion les plus évidentes. Par la suite, aucun autre visi­­teur ne semble s’être inté­­ressé à la ques­­tion et il n’existe, en réalité, aucune autre mention du mysté­­rieux bateau.

Pour­­tant, deux ans plus tard, en 1966, Bouvet reçut la visite d’une équipe de biolo­­gistes qui s’était forte­­ment inté­­res­­sée au lagon. Ils établirent que le lagon alca­­lin (du fait des excré­­ments de phoque) était peu profond, chargé en algues, et qu’il était alimenté par les eaux de fonte des falaises envi­­ron­­nantes. Si le canot de survie était toujours présent, ils n’en firent pas mention.

Fausses routes

En réalité, personne à part Allan Craw­­ford ne semble s’être inté­­ressé à ce mystère. Je n’ai trouvé aucun article de presse récent à propos de cette histoire et aucune infor­­ma­­tion supplé­­men­­taire sur le bateau lui-même ou sur les objets retrou­­vés sur le rivage. Il exis­­te­­rait, en revanche, un ou deux récits contem­­po­­rains rela­­tant l’at­­ter­­ris­­sage, dans un ouvrage telle­­ment obscur que je n’ai pas encore pu m’en procu­­rer de copie. En bref, personne ne semble s’être demandé comment le bateau avait pu échouer là-bas, personne n’a recher­­ché les membres de son équi­­page et personne n’a tenté d’ex­­pliquer la stupé­­fiante décou­­verte de Craw­­ford.

Il nous reste à présent peu de choses pour éclair­­cir ce mystère : de maigres lignes écrites par Craw­­ford, une connais­­sance sommaire de l’his­­toire de Bouvet et quelques déduc­­tions de bon sens quant au compor­­te­­ment probable de marins naufra­­gés. On peut néan­­moins, avec ces infor­­ma­­tions, construire au moins trois hypo­­thèses qui pour­­raient expliquer la présence de la balei­­nière sur l’île.

Commençons par expo­­ser les éléments dont nous dispo­­sons. Premiè­­re­­ment, il paraît évident que le bateau a dû arri­­ver sur Bouvet durant les neuf années comprises entre janvier 1955, avant l’ap­­pa­­ri­­tion des Nouveaux Gravats, et avril 1964, soit après l’érup­­tion. La four­­chette de temps est raison­­nable, donc si la balei­­nière était bel et bien un canot de sauve­­tage, il devrait être possible de déter­­mi­­ner de quel navire celui-ci provient. Deuxiè­­me­­ment, l’équipe de recherche du Protec­­tor n’a vu aucun signe de campe­­ment, d’abri, de feu ou de nour­­ri­­ture. Troi­­siè­­me­­ment, il convient de noter la présence du lourd bateau dans un lagon situé à au moins vingt-cinq mètres du rivage. Celle-ci suggère que le bateau a atteint l’île avec un équi­­page au complet, suffi­­sam­­ment impor­­tant pour le traî­­ner au milieu du terrain acci­­denté ; ou alors, qu’il est arrivé avec un équi­­page réduit qui ne pensait pas quit­­ter l’île avant long­­temps. Au-delà de ces pistes, on ne peut que spécu­­ler, et le plus étrange à propos de ce singu­­lier inci­dent est que le peu d’élé­­ments dont nous dispo­­sons ne parvient pas entiè­­re­­ment à étayer les théo­­ries les plus évidentes.

Allan CrawfordLe capitaine est au premier plan
Allan Craw­­ford
Le capi­­taine est au premier plan

Penchons-nous sur la première hypo­­thèse : celle du canot de sauve­­tage rescapé d’un naufrage. Ce serait sûre­­ment l’ex­­pli­­ca­­tion la plus drama­­tique et la plus roman­­tique, et elle explique­­rait certaines des notes de Craw­­ford : la présence de la balei­­nière dans le lagon (elle y aurait été trans­­por­­tée par des hommes qui ne pouvaient l’at­­ta­­cher soli­­de­­ment sur le rivage et qui ne pouvaient savoir s’ils en auraient encore besoin), et la petite pile d’équi­­pe­­ment décou­­verte sur le rivage. Qui sait à quoi pouvait servir le « cais­­son de flot­­tai­­son en cuivre », éven­­tré et déplié sur le sol, que décrit Craw­­ford ? Cela ressemble au genre de chose que pour­­rait faire un groupe d’hommes déses­­pé­­rés, aux ressources limi­­tées. La théo­­rie du canot de sauve­­tage offre égale­­ment la meilleure expli­­ca­­tion quant à la présence d’une unique paire de rames sur le rivage : celles initia­­le­­ment présentes sont passées par-dessus bord au cours d’une terrible traver­­sée.

Il y a cepen­­dant plusieurs choses qui ne collent pas à l’hy­­po­­thèse du canot de sauve­­tage, la plus évidente étant le manque flagrant d’équi­­pe­­ment et l’ab­­sence de corps et de campe­­ment. Aucune raison valable ne justi­­fie­­rait qu’un groupe de survi­­vants s’éloigne de Nyrøysa : la zone n’est pas ennei­­gée, du moins pendant l’été austral, et c’est la seule portion de l’île qui soit véri­­ta­­ble­­ment plate. Si un groupe de survi­­vants s’était cantonné à cette petite éten­­due, même une brève recherche aurait révélé des traces d’un campe­­ment, sans parler des corps.

Est-ce qu’un petit groupe aurait pu pour­­suivre sa route et mourir autre part ? Peu probable. Les impo­­santes falaises de glace de Bouvet sont parti­­cu­­liè­­re­­ment sujettes aux avalanches, et il serait très risqué de s’aven­­tu­­rer dans les terres ou de camper trop près des parois verti­­gi­­neuses qui abondent sur l’île. De plus, les phoques et les éléphants de mer, sources de nour­­ri­­ture les plus évidentes, se concentrent sur les Nouveaux Gravats. Les survi­­vants n’au­­raient pas eu besoin d’al­­ler chas­­ser ailleurs, à moins qu’ils ne soient restés sur l’île suffi­­sam­­ment long­­temps pour déci­­mer la faune locale, et dans ce cas, les traces d’un campe­­ment auraient été d’au­­tant plus visibles. Les naufra­­gés auraient laissé des vestiges de feux de camps et des restes de repas à base de phoque.

Quoi qu’il en soit, quelle est la proba­­bi­­lité qu’un groupe de marins perdus en mer parvienne jusqu’à Bouvet ? Non seule­­ment l’île est incroya­­ble­­ment diffi­­cile à loca­­li­­ser, même dans les condi­­tions les plus favo­­rables, mais elle est aussi extrê­­me­­ment éloi­­gnée des routes commer­­ciales conven­­tion­­nelles. Si l’on y ajoute son envi­­ron­­ne­­ment stérile notoire, il est diffi­­cile de s’ima­­gi­­ner qu’un groupe d’homme choi­­sisse cette alter­­na­­tive parmi d’autres, à moins qu’il ne soit confronté à la plus déses­­pé­­rée des situa­­tions.

Seul un navire ayant coulé à quelques centaines de kilo­­mètres à l’ouest de Bouvet (là où les courants domi­­nants auraient emporté les canots de sauve­­tage vers l’île) pour­­rait corres­­pondre à notre hypo­­thèse. De plus, même dans le cas d’un tel naufrage, il aurait fallu qu’un navi­­ga­­teur quali­­fié, dispo­­sant de cartes, d’ins­­tru­­ments et d’une chance inouïe, se trouve parmi les malheu­­reux survi­­vants. Cepen­­dant, si les hommes présents dans le canot de sauve­­tage avaient eu le temps de rassem­­bler leurs cartes et leurs sextants, ils auraient dû avoir le temps de rassem­­bler beau­­coup plus d’équi­­pe­­ment que celui décou­­vert sur l’île par Craw­­ford. Après tout, quel genre de naufragé réus­­sit à accos­­ter, muni seule­­ment d’un baril d’eau, d’une paire de rames et d’un flot­­teur en cuivre ?

Enfin, et c’est selon moi le plus impor­­tant, pourquoi est-ce qu’un groupe de survi­­vants, aussi bien équipé soit-il, lais­­se­­rait son bateau à l’aban­­don sur le lagon ? Il repré­­sen­­tait le seul abri à leur dispo­­si­­tion, sur une île où, même en été, les tempé­­ra­­tures tournent autour de zéro. Si l’on se souvient des hommes d’Er­­nest Shack­­le­­ton qui s’étaient retrou­­vés bloqués sur l’île de l’Élé­­phant quelques années aupa­­ra­­vant (ils avaient retourné leurs bateaux pour en faire leurs quar­­tiers), force est d’ad­­mettre que la décou­­verte du bateau dans le lagon est la preuve la plus flagrante que la balei­­nière, quelle qu’en soit la prove­­nance, n’était pas l’unique resca­­pée d’un atroce naufrage.

RefugeIl faudra attendre 1929pour qu'un refuge soit construit sur l'îleCrédits :
Refuge
Il faudra attendre 1929
pour qu’un refuge soit construit sur l’île

Crédits : Norsk pola­­rins­­ti­­tutt

Qu’en est-il alors des autres expli­­ca­­tions ? Une deuxième suppo­­si­­tion, moins probable mais pas impos­­sible, voudrait que le bateau ait atteint Bouvet sans homme à son bord. Celui-ci se serait perdu lors d’un naufrage, se serait retourné et aurait expulsé son équi­­page par-dessus bord ; ou alors il aurait été éjecté d’un navire par une vague lors d’une tempête et aurait ensuite dérivé sur l’océan Austral, pendant des années peut-être, avant d’être rejeté sur l’île par la mer. Cette théo­­rie a le mérite d’être simple et explique certai­­ne­­ment pourquoi le bateau semblait si usé – souve­­nez-vous, « aucun signe ne permet­­tait d’iden­­ti­­fier son origine ou sa natio­­na­­lité » – ainsi que l’ab­­sence de signes de vie sur le rivage.

À part cela, cepen­­dant, l’hy­­po­­thèse du « bateau inha­­bité » n’est pas très convain­­cante. Elle est très loin d’ex­­pliquer pourquoi Craw­­ford a décou­­vert de l’équi­­pe­­ment aban­­donné sur le rivage et il est très peu plau­­sible que l’épave détrem­­pée, après des centaines, voire des milliers de kilo­­mètres de traver­­sée, s’échoue sur le rivage (vrai­­sem­­bla­­ble­­ment pendant une tempête) en évitant soigneu­­se­­ment les falaises de Bouvet, qui l’au­­raient sinon réduite en pièces. L’em­­bar­­ca­­tion serait alors arri­­vée intacte dans le seul endroit où elle ne serait pas à nouveau empor­­tée vers le large, sur une île minus­­cule et on ne peut plus isolée. Ce n’est pas comme si cette partie de l’île crou­­lait sous les débris marins. L’équipe de biolo­­giste de 1966 a d’ailleurs noté « l’ab­­sence quasi-complète de vie marine échouée sur cette partie expo­­sée de la côte occi­­den­­tale de l’île ».

Il existe une troi­­sième hypo­­thèse qui prétend que l’em­­bar­­ca­­tion aurait été aban­­don­­née, pour une raison que j’ignore, par un bateau inconnu ayant fait escale à Bouvet entre 1955 et 1964. Cette théo­­rie est la plus convain­­cante si l’on cherche à expliquer la présence de la balei­­nière. C’est exac­­te­­ment le type d’em­­bar­­ca­­tion aux usages variés qu’on utilise pour accos­­ter, et il se trouve que l’équi­­page du Trans­­vaal, quand il s’est arrêté à Bouvet en 1955, a utilisé un bateau très simi­­laire lors de leur bref séjour sur l’île.

Si le bateau aban­­donné a appro­­ché l’île à bord d’un autre navire, alors il n’y a plus besoin de crédi­­ter son équi­­page d’un invrai­­sem­­blable exploit de navi­­ga­­tion – et soyez-en sûrs, un voyage prolongé à bord d’un bateau ouvert à travers l’océan Austral n’a rien de vrai­­sem­­blable, étant données les condi­­tions météo­­ro­­lo­­giques de la région. Après tout, le voyage de 1 300 kilo­­mètres d’Er­­nest Shack­­le­­ton entre l’île de l’Élé­­phant et la Géor­­gie du Sud, à travers ce même océan, est régu­­liè­­re­­ment encensé comme l’un des plus grands exploits mari­­times de tous les temps, mais il a été accom­­pli par des hommes aux provi­­sions suffi­­santes, dispo­­sant de tout le maté­­riel néces­­saire et dotés d’un bateau fermé avec un pont empê­­chant les vagues de passer par-dessus bord.

On peut suppo­­ser, par exemple, qu’un groupe d’hommes ait accosté avec deux bateaux, mais qu’il soit reparti avec un seul d’entre eux.

La théo­­rie du bateau aban­­donné par une équipe d’ex­­plo­­ra­­tion dispose d’un autre avan­­tage : elle explique l’ab­­sence de corps, de campe­­ment et de quan­­ti­­tés impor­­tantes de maté­­riel. On peut suppo­­ser, par exemple, qu’un groupe d’hommes ait accosté avec deux bateaux, mais qu’il soit reparti avec un seul d’entre eux, empor­­tant avec lui l’équi­­pe­­ment – ainsi que les corps des défunts, j’ima­­gine. Ou peut-être ont-ils accosté avec un seul bateau et se sont-ils fait évacuer par la suite en héli­­co­­ptère. De plus, si l’équipe a débarqué dans les années 1950, il n’est pas si invrai­­sem­­blable d’ima­­gi­­ner que cinq ou six des rigou­­reux hivers de l’île aient suffit à effa­­cer le nom et les diffé­­rentes marques que le bateau possé­­dait autre­­fois.

Toute­­fois, même cette expli­­ca­­tion, aussi intel­­lec­­tuel­­le­­ment satis­­fai­­sante soit-elle, n’est pas sans failles. Quel genre d’ex­­pé­­di­­tion de longue durée prévoit que ses hommes aient à trans­­por­­ter un large bateau dans le lagon ? Les hommes de Craw­­ford ont, après tout, fait ce qu’ils avaient à faire en moins d’une heure. Quel genre d’ex­­pé­­di­­tion débarque sur une île trans­­por­­tant un cais­­son de flot­­tai­­son en cuivre ? Et quel genre d’ex­­pé­­di­­tion se verrait forcée, par manque d’équi­­pe­­ment, d’im­­pro­­vi­­ser en apla­­tis­­sant au marteau ce même cais­­son ?

Effec­­ti­­ve­­ment, plus on étudie cette piste en profon­­deur, sédui­­sante de prime abord, plus on soulève de ques­­tions. La plus impor­­tante de toutes étant : pourquoi une équipe d’ex­­plo­­ra­­tion aban­­don­­ne­­rait-elle sur place un bateau d’une telle valeur ? Il faut savoir que les balei­­nières sont des embar­­ca­­tions qui coûtent cher et dont l’aban­­don doit être justi­­fié. On pour­­rait bien sûr suppo­­ser que le bateau a dû être aban­­donné dans l’ur­­gence, mais si la météo était trop mauvaise pour le remettre à flot, l’équipe d’ex­­plo­­ra­­tion n’au­­rait pas évacué l’île à bord d’un second bateau ou même d’un héli­­co­­ptère. On peut aussi imagi­­ner le cas d’un acci­dent deman­­dant l’éva­­cua­­tion immé­­diate d’un blessé par héli­­co­­ptère et lais­­sant sur l’île trop peu d’hommes pour manœu­­vrer le bateau, mais pourquoi alors l’équipe aurait-elle embarqué l’en­­semble de l’équi­­pe­­ment et laissé une seule paire de rames ? Pourquoi ne serait-elle pas reve­­nue plus tard pour récu­­pé­­rer les rames et la balei­­nière ?

Et pourquoi accos­­ter en bateau si un héli­­co­­ptère était à dispo­­si­­tion depuis le départ ?

HMS ProtectorCrédits : HMS Protector Association
Le HMS Protec­­tor
Crédits : HMS Protec­­tor Asso­­cia­­tion

Mystère

De toute évidence, des recherches supplé­­men­­taires sont néces­­saires si l’on veut se diri­­ger dans la bonne direc­­tion. La plupart de la docu­­men­­ta­­tion existe bien, mais elle requiert un travail labo­­rieux : il y a par exemple des réper­­toires recen­­sant l’en­­semble des naufrages et des catas­­trophes nautiques connus entre 1955 et 1964. Ces ouvrages, cepen­­dant, lorsqu’on les consulte, se trouvent être orga­­ni­­sés de la pire des manières : alpha­­bé­­tique­­ment, suivant le nom des bateaux et sans système de réfé­­ren­­ce­­ment croisé, par date ou par lieu. Cela signi­­fie que la seule façon de loca­­li­­ser un naufrage qui pour­­rait être le bon candi­­dat pour notre énigme est de lire l’en­­semble des trois énormes volumes, couvrant l’al­­pha­­bet de A à Z.

À cause de cette limi­­ta­­tion (et de ma réti­­cence invé­­té­­rée à consa­­crer deux jours à éplu­­cher 800 pages de minus­­cules carac­­tères à la recherche d’une infor­­ma­­tion que je ne trou­­ve­­rai proba­­ble­­ment pas), la seule chose que je puisse affir­­mer, après avoir parcouru les pages perti­­nentes d’un seul des trois volumes, est la suivante : les seuls naufrages suscep­­tibles d’avoir laissé un groupe d’hommes à bord d’un canot de survie en proie à l’océan Austral ont dû avoir lieu avant la fin de l’an­­née 1962. Aucun des naufrages ayant eu lieu entre janvier 1963 et mars 1964 ne corres­­pond, même de loin, à notre situa­­tion.

Cet ouvrage n’est illus­­tré que d’une unique photo « de phoque, qui aurait pu être prise dans n’im­­porte quel zoo »

Il reste un autre point évident sur lequel nous pouvons avan­­cer dans notre enquête : celui de savoir qui d’autre aurait bien pu se rendre sur Bouvet entre 1955 et 1964. À première vue, il paraît impro­­bable qu’une telle expé­­di­­tion incon­­nue ait jamais eu lieu. L’île, après tout, a souvent connu de longues périodes sans visi­­teurs humains. Il existe en vérité des traces liées à au moins deux expé­­di­­tions qui auraient pu, théo­­rique­­ment du moins, aban­­don­­ner une balei­­nière dans le lagon.

La première, et de très loin la moins probable, est aussi la plus mysté­­rieuse. Alors qu’Al­­lan Craw­­ford travaillait au Cap en mai 1959, il reçut la visite d’un Italien qui se faisait appe­­ler Comte  Lieu­­te­­nant Gior­­gio Costanzo Becca­­ria. Celui-ci lui demanda des conseils sur l’af­­frè­­te­­ment d’un navire à desti­­na­­tion de Bouvet et lui expliqua qu’il cher­­chait à aider le Profes­­seur Silvio Zavatti, qui voulait se rendre sur l’île pour y diri­­ger une étude scien­­ti­­fique.

Craw­­ford fit ce qu’il put pour aider l’Ita­­lien à obte­­nir un navire appro­­prié, mais sans succès. Le Comte rentra alors en Italie. Pour­­tant, en juin 1960, Craw­­ford reçut une lettre étrange de la part du Profes­­seur Zavatti lui-même, dans laquelle il préten­­dait s’être rendu au large de Bouvet, mais égale­­ment y avoir mis les pieds en 1959.

La lettre prit Craw­­ford par surprise, dans la mesure où il ne connais­­sait aucun bateau sud-afri­­cain que les Italiens auraient pu affré­­ter. Il écri­­vit alors à Costanzo et reçut une lettre qui démen­­tait qu’une telle expé­­di­­tion avait jamais eu lieu. Pour­­tant, Zavatti four­­nit des détails supplé­­men­­taires et publia même un livre, Viaggo All « Isola Bouvet », dans lequel il décri­­vait ses aven­­tures. Cet ouvrage, comme le faisait sèche­­ment remarquer Craw­­ford, fut écrit à desti­­na­­tion des enfants et n’est illus­­tré que d’une unique photo « de phoque, qui aurait pu être prise dans n’im­­porte quel zoo ». Il conclut en disant que toute cette histoire n’était qu’un canu­­lar. Enfin, si l’ex­­pé­­di­­tion de Zavetti avait réel­­le­­ment eu lieu, rien parmi les preuves que possé­­dait Craw­­ford, n’in­­dique qu’une balei­­nière aurait été aban­­don­­née sur l’île.

Le brise-glace Ob'
Le brise-glace Ob’

J’ai toute­­fois déni­­ché une piste autre­­ment plus promet­­teuse dans une biblio­­gra­­phie sur les recherches scien­­ti­­fiques sur l’île Bouvet. Une courte réfé­­rence suggère qu’en 1959, cinq ans avant l’ar­­ri­­vée des Sud-afri­­cains (et cela concorde effec­­ti­­ve­­ment avec les obser­­va­­tions de Craw­­ford quant à la présence d’une balei­­nière usée et érodée, sans signe d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion), une expé­­di­­tion sovié­­tique, dont faisait partie un certain G. A. Solya­­nik, effec­­tua des obser­­va­­tions orni­­tho­­lo­­giques sur l’île Bouvet. C’est ce qu’in­­dique en tout cas le titre de l’ar­­ticle de Solya­­nik (que je n’ai pas encore pu exami­­ner) : « Obser­­va­­tions d’oi­­seaux sur l’île Bouvet ». Il fut publié en 1964 dans un jour­­nal parti­­cu­­liè­­re­­ment diffi­­cile à se procu­­rer, le Bulle­­tin d’in­­for­­ma­­tion des expé­­di­­tions antar­c­­tiques sovié­­tiques.

Un rapide coup d’œil sur le web confirme que Solya­­nik a au moins existé. Il était cher­­cheur à la station de recherche biolo­­gique d’Odessa et il parti­­cipa à la première Expé­­di­­tion antar­c­­tique sovié­­tique (1955–1958), orga­­ni­­sée pour coïn­­ci­­der avec l’An­­née géophy­­sique inter­­­na­­tio­­nale, en 1957. L’ex­­pé­­di­­tion navi­­gua à bord du brise-glace Ob’, suffi­­sam­­ment grand pour trans­­por­­ter des balei­­nières, et retrouva deux balei­­niers russes, le Slava et l’Ivan Nosenko, pour établir deux stations litto­­rales en Antar­c­­tique. Comme pour l’hy­­po­­thé­­tique expé­­di­­tion italienne, le calen­­drier semble corres­­pondre et justi­­fie­­rait la présence de la balei­­nière aban­­don­­née et érodée, retrou­­vée six ou huit ans plus tard.

De plus, étant donné le secret qui entou­­rait les agis­­se­­ments des Sovié­­tiques à l’apo­­gée de la guerre froide, il ne serait pas surpre­­nant de décou­­vrir qu’ils furent parti­­cu­­liè­­re­­ment produc­­tifs en Antar­c­­tique, sans que les Britan­­niques et les Sud-afri­­cains ne fussent au courant.

Mais tout cela demeure extrê­­me­­ment incer­­tain et une recherche appro­­fon­­die est encore néces­­saire. La théo­­rie sovié­­tique ne répond clai­­re­­ment pas à toutes les ques­­tions posées précé­­dem­­ment dans cet article, et je ne suis moi-même pas sûr que les Russes aient réel­­le­­ment posé le pied sur l’île Bouvet – et si c’est le cas, si un inci­dent les a pous­­sés à aban­­don­­ner leur équi­­pe­­ment.

Si je devais abso­­lu­­ment choi­­sir une réponse, je dirais que l’ex­­pli­­ca­­tion la plus probable de la mysté­­rieuse décou­­verte d’Al­­lan Craw­­ford du 2 avril 1964 se trouve dans les souve­­nirs d’un orni­­tho­­logue russe vieillis­­sant, ou dans un audit de l’in­­ven­­taire du brise-glace Ob’, depuis long­­temps oublié dans les obscures archives sovié­­tiques…

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Voilée de mystères
Crédits : François Guer­­raz

Traduit de l’an­­glais par Florent Bahuaud d’après l’ar­­ticle « An Aban­­do­­ned Life­­boat at World’s End ». Couver­­ture : Falaise escar­­pée de l’île Bouvet. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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