par Mike Dash | 30 août 2014

Harrods, au cœur de Londres, est excep­­tion­­nel­­le­­ment situé pour un maga­­sin. De même que Macy’s, au beau milieu de Herald Square, qui peut se vanter de servir pas moins de 350 000 new-yorkais pendant les périodes de fêtes. Tandis qu’au Mulka Store, dans les terres les plus reti­­rées du sud de l’Aus­­tra­­lie, George et Mabel Aiston s’es­­ti­­maient heureux s’ils atti­­raient dans leur échoppe un client par semaine.

Outback

Le nom entier de Mulka est Mulkaun­­dra­­coo­­ra­­coo­­ra­­tar­­ra­­ninna, une déno­­mi­­na­­tion bien longue pour un endroit perdu, éloi­­gné de tout. L’échoppe se trouve sur un semblant de route connu sous le nom de Bird­s­ville Track – qui n’était jusqu’à récem­­ment qu’une piste tracée par des pneus – et s’étire, comme se plaisent à le dire les gens du coin, « du milieu de nulle part jusqu’aux confins de rien ». Le sentier prend sa source à Marree, un tout petit village, et court jusqu’à Bird­s­ville, un village plus petit encore, « sept maisons en fer brûlant sous le soleil, entre deux déserts », à des centaines de kilo­­mètres au nord. Le sentier surmonte les impé­­né­­trables dunes de Ooroo­­willa­­nie et traverse Cooper Creek, le lit d’une rivière assé­­chée qui se remplit parfois d’eau et repré­­sente alors un obstacle de taille pour les voya­­geurs, avant de contour­­ner l’en­­trée du désert Sturt Stony, répu­­tée pour crever les pneus des voitures.

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Aride
L’out­­back austra­­lien
Crédits : Lynn Buck­­ler Walsh

Après avoir arpenté un tel chemin, évité tous les obstacles et « trot­­tiné dans une vallée sans arbres », on tombe fina­­le­­ment sur le Mulka Store, abrité par un massif de poivriers. Sur un côté du maga­­sin gît une tombe, comme un rappel silen­­cieux de notre condi­­tion mortelle. Cette tombe soli­­taire est celle d’Edith Scobie, « morte le 31 décembre 1892 à l’âge de 15 ans et 4 mois », proba­­ble­­ment des suites d’une mala­­die qui n’est fatale que lorsqu’on habite à une jour­­née de marche du méde­­cin le plus proche. Derrière le maga­­sin, il n’y a rien d’autre que « les dunes inter­­­mi­­nables qui ont aujourd’­­hui pris une teinte saumon sous le soleil couchant ». Devant, une barrière expo­­sée au vent maté­­ria­­lise l’en­­trée, « une planche en bois à l’écri­­ture effa­­cée annonce simple­­ment : MAGASIN. Juste au cas où le voya­­geur aurait des doutes », comme le note George Farwell dans son Land of Mirage. Mulka se situe approxi­­ma­­ti­­ve­­ment à mi-parcours de Bird­s­ville Track. Il se trouve à 240 kilo­­mètres du hameau le plus proche, au milieu d’une plaine gran­­diose et hostile à la fois, où le paysage, selon le poète Douglas Stewart, « miroite sous l’air ondulé ». S’éloi­­gner du sentier, ce qui peut arri­­ver très vite si le temps n’est pas au beau fixe, peut s’avé­­rer fatal. En 1963, à quelques kilo­­mètres de Mulka, les cinq membres de la famille Page, dont deux d’entre eux n’avaient pas encore 10 ans, quit­­tèrent le sentier prin­­ci­­pal, se perdirent et moururent lente­­ment de soif quelques jours plus tard. La tragé­­die se déroula lors d’un été brûlant, alors que les tempé­­ra­­tures avoi­­si­­naient les 50 degrés et que les tempêtes de sable faisaient rage, balayant des kilo­­mètres à la ronde. Mais Mulka est toujours un envi­­ron­­ne­­ment rude, même les jours les plus cléments. Il n’y a pas d’ali­­men­­ta­­tion natu­­relle en eau, et l’en­­droit est irri­­gué grâce à un plan de l’an­­cien gouver­­ne­­ment austra­­lien qui souhai­­tait exploi­­ter le Grand bassin arté­­sien. Autour de 1900, un plan pour établir une série de puits de forage a été mis en place : il fallait creu­­ser à 1 500 mètres de profon­­deur sous le désert à la recherche d’une réserve souter­­raine. L’idée origi­­nale était de déve­­lop­­per la Bird­s­ville Track pour permettre au bétail de circu­­ler du Queens­­land jusqu’aux gares ferro­­viaires, au nord d’Ade­­laïde. Quand le système fonc­­tion­­nait à plein régime, avant que la corro­­sion des tuyaux ne réduise l’écou­­le­­ment de l’eau, les forages de Mulka permet­­taient d’ex­­traire 800 000 gallons d’eau par jour, douce avec un arrière goût désa­­gréable de métal issu de la pres­­sion et de la vapeur, mais suffi­­sam­­ment bonne pour conten­­ter les 40 000 bestiaux qui passaient par là chaque année.

La famille Aiston

On n’est guère surpris en appre­­nant que George Aiston (1879–1943), l’in­­domp­­table proprié­­taire du Mulka Store, était un homme hors du commun, de la trempe de ceux que l’on trouve dans l’ar­­rière-pays austra­­lien. De retour au bercail après avoir servi dans l’ar­­mée aux cours de la guerre des Boers jusqu’en 1902, Aiston, que ses amis surnom­­maient « Poddy », s’en­­ga­­gea en tant qu’agent de police et se retrouva en poste à Munge­­ran­­nie, à envi­­ron 40 kilo­­mètres de Mulka.

Même s’il était cher­­cheur dans l’âme, la néces­­sité avait fait de Poddy Aiston un homme de terrain.

Là-bas, il assura son rôle d’agent de police, en surveillant à dos de chameau la Bird­s­ville Track tout en accep­­tant les fonc­­tions de Protec­­teur des Abori­­gènes. Même s’il n’avait quasi­­ment reçu aucune forma­­tion, Aiston était d’une intel­­li­­gence vive et s’in­­té­­res­­sait à tout : il donnait parfois des cours d’eth­­no­­gra­­phie à l’Uni­­ver­­sité de Melbourne et corres­­pon­­dait avec des univer­­si­­taires et des cher­­cheurs aux quatre coins du globe. Pendant plusieurs années, le Mulka Store abrita une vaste collec­­tion d’ar­­mures médié­­vales et pouvait se vanter de possé­­der la plus grande collec­­tion de pisto­­lets de duels hors d’Eu­­rope. Fasciné par leur culture et natu­­rel­­le­­ment bien­­veillant à leur égard, Poddy était égale­­ment devenu un sympa­­thi­­sant de la cause abori­­gène. Au cours de ces années, il se lia d’ami­­tié avec plusieurs d’entre eux, il apprit leur langue, et il devint rapi­­de­­ment l’un des experts de leur culture les plus répu­­tés au monde. Il fit ainsi l’ac­qui­­si­­tion de bon nombre d’objets abori­­gène, des lances aux boome­­rangs, en passant par des os poin­­tus (utili­­sés pour pratiquer la magie et maudire ses enne­­mis) ou des œuvres d’art. Et l’on peut être heureux qu’il ait préservé ce patri­­moine, car les années de service d’Ais­­ton en tant que Protec­­teur coïn­­ci­­daient avec l’ef­­fon­­dre­­ment tragique de la culture abori­­gène, et c’est majo­­ri­­tai­­re­­ment grâce à son initia­­tive et aux photo­­gra­­phies qu’il prit d’eux que nous en savons aujourd’­­hui tant sur le folk­­lore austra­­lien, sur les céré­­mo­­nies de la pluie, sur les Corro­­bo­­rees et sur tous les autres aspects de la vie nomade tradi­­tion­­nelle. Poddy prit le temps de consi­­gner ces infor­­ma­­tions par écrit jusqu’en 1924, dans un ouvrage co-édité avec le docteur George Horne, encore imprimé de nos jours et qui vaut la peine d’être lu, Savage, Life in Central Austra­­lia. Même s’il était un cher­­cheur dans l’âme, la néces­­sité avait fait d’Ais­­ton un homme de terrain. Informé en 1923 qu’il serait bien­­tôt trans­­féré hors du district qu’il avait appris à aimer, il démis­­sionna des forces de l’ordre, et sa femme et lui ache­­tèrent le terrain autour du forage de Mulka. Là, il construi­­sit son maga­­sin lui-même au fil des années, jusqu’à ce que les murs forment une habi­­ta­­tion confor­­table. « Cette maison », écri­­vit-il à l’un de ses amis en mai 1925, « est un joyeux amas de pièces qui n’ont pas la même hauteur de plafond et qui donnent toutes sur des direc­­tions diffé­­rentes. Je suis en train d’agran­­dir la cuisine et la salle à manger, je pense les mettre au même niveau que le maga­­sin et la cham­­bre… Je souhaite aussi construire deux chambres de l’autre côté de la maison, puis rassem­­bler les trois pièces pour agran­­dir la salle à manger et en faire un salon. L’en­­droit sera confor­­table, une fois le travail terminé. »

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Ruines
Les décombres du maga­­sin
Crédits : Lynn Buck­­ler Walsh

Gérer le seul maga­­sin à 200 kilo­­mètres à la ronde impo­­sait à Aiston et à sa femme de main­­te­­nir le stock le plus varié possible en rayon, tout en faisant en sorte de subve­­nir aux besoins des éleveurs et des exploi­­tants de bétail qui arpen­­taient le sentier. « Souvent, mon maga­­sin m’amuse », écri­­vit Poddy peu de temps après l’ou­­ver­­ture. « J’ai de tout, des rubans aux fers à cheval. Au-dessus de ma tête, je stocke trois paires d’épe­­rons mexi­­cains… J’ai assez de médi­­ca­­ments pour four­­nir une phar­­ma­­cie. » Pendant quelques années, il fit office de forge­­ron et de maré­­chal ferrant : il ferrait les chevaux des bergers qui passaient par là et ce ne fut qu’en 1927 qu’il estima fina­­le­­ment néces­­saire d’ou­­vrir une station à essence pour les véhi­­cules à moteur qui avaient remplacé les chameaux et les chevaux comme moyen de trans­­port prin­­ci­­pal sur la piste. Fin 1948, peu de temps après la mort de Poddy, lorsque l’écri­­vain George Farwell rendit visite à Mme Aiston au Mulka Store, le stock du maga­­sin était toujours la source d’un éton­­ne­­ment silen­­cieux, même si les clients étaient aussi peu nombreux qu’à l’ha­­bi­­tude. Pour­­tant, les rares personnes qui passaient la porte d’en­­trée pouvaient dépen­­ser de 25 à 60 dollars, à une époque où 25 dollars repré­­sen­­taient déjà une impor­­tante somme d’argent. « C’était un maga­­sin typique du bush austra­­lien, où étaient propo­­sés des produits très variés : à côté des sacs de farine et de sucre étaient entre­­po­­sés des brides, des couver­­tures, des pots d’un litre, des réchauds bédouins, des fromages ronds, des bouillottes en caou­t­chouc et quelques boîtes remplies de phono­­graphes, fabriqués lorsque les marches de Sousa commençaient à émou­­voir le monde », raconte Farwell. Trou­­ver des fromages ronds dans l’in­­ven­­taire n’était pas aussi surpre­­nant qu’on pour­­rait le croire de prime abord. Lorsqu’ils appa­­rurent sur le marché pour la première fois, ils eurent sensi­­ble­­ment le même effet que le fast-food de nos jours : c’était une alimen­­ta­­tion pratique pour les bergers qui arpen­­taient le sentier à cheval. Ces fromages révèlent cepen­­dant que l’ex­­cen­­tri­­cité des Aiston était exacer­­bée par l’iso­­le­­ment et la chaleur qui sévis­­sait à Mulka.

Tom Kruse

Tom Kruse, le célèbre facteur de la Bird­s­ville Track, qui voya­­geait de Marree aux rives du Queens­­land en deux semaines à bord d’un camion rempli de biens et de lettres, se souve­­nait que « pendant des années, le vieux Poddy comman­­dait toujours du lait concen­­tré et des necta­­rines. Il pouvait en comman­­der un tout petit peu, ou bien une demie tonne », ainsi que le rappelle Kris­­tin Weiden­­bach dans sa biogra­­phie de Kruse. Le facteur, qui était lui-même un person­­nage plein de ressources, avait un profond respect pour Aiston. « C’était un homme remarquable qui aurait pu deve­­nir une légende à n’im­­porte quel endroit de la terre », affirma-t-il. « La Bird­s­ville Track était l’en­­droit le plus impro­­bable pour croi­­ser une person­­na­­lité aussi extra­­or­­di­­naire. »

Pendant toutes ces années, Mabel Aiston souhai­­tait tenir bon et ne pas quit­­ter le Mulka Store.

Mais même Poddy Aiston ne pouvait contrô­­ler le climat, et même si son maga­­sin engran­­geait au départ des profits, notam­­ment grâce aux centimes qu’il deman­­dait aux bergers pour qu’ils puissent faire boire leur bétail à ses puits, sa femme et lui se retrou­­vèrent pratique­­ment ruinés le lende­­main de la séche­­resse excep­­tion­­nelle qui détrui­­sit la vie de tous les habi­­tants de l’out­­back austra­­lien entre 1927 et 1934. Avant cette longue période sans pluie, il y avait des gares pour le bétail le long de la Bird­s­ville Track et la plus proche de Mulka se trou­­vait à seule­­ment 14 kilo­­mètres. Progres­­si­­ve­­ment, la séche­­resse fit fermer ces stations et les proprié­­taires furent contraints de vendre ou d’aban­­don­­ner leurs proprié­­tés. Dès 1929, la famille Aiston avait pratique­­ment perdu toute sa clien­­tèle, comme le confessa Poddy dans une de ses lettres datant de l’été 1929 : « Cette séche­­resse a été la pire de toutes… Il ne reste plus personne sur les routes entre Mulka et Marree, tous les habi­­tants ont remballé leurs affaires et sont partis. Le mont Crom­­bie a été déserté, et il n’y a plus qu’une seule maison encore occu­­pée avant Bird­s­ville. » Aiston et sa femme restèrent et se battirent pour gagner leur vie, mais ils durent aban­­don­­ner tout espoir de se construire une retraite confor­­table lorsque ces sept années de séche­­resse s’abat­­tirent sur eux. Le couple n’eut d’autre option que de garder le maga­­sin jusqu’à la mort de Poddy, en 1943. Après cet événe­­ment, Mabel Aiston conti­­nua à faire tour­­ner la boutique pendant huit ans, avant de prendre enfin sa retraite à l’âge de 75 ans, en 1951. Pendant toutes ces années, elle souhai­­tait tenir bon et ne pas quit­­ter le Mulka Store, confiant à George Farwell qu’elle était trop atta­­chée à cette terre pour la quit­­ter. Selon Farwell, elle fut une parfaite commerçante : « Les années semblaient avoir préservé Madame Aiston. À l’âge de 73 ans, elle parais­­sait aussi pleine de vie et aimable que la première fois que je l’avais rencon­­trée, malgré son récent veuvage et la chaleur acca­­blante de l’été. Elle m’a accueillie avec autant de chaleur que si je l’avais quit­­tée la veille. Nous avons repris notre conver­­sa­­tion là où nous l’avions lais­­sée il y a un an de cela… Avec ses cheveux gris, ses lunettes, son tablier et ses mains déli­­ca­­te­­ment posées sur le comp­­toir de son maga­­sin, une bien­­veillance discrète émanait d’elle. Elle me faisait penser à ces commerçantes des banlieues, chez qui les enfants vont pour ache­­ter des bonbons ou une glace à un penny. Et puis elle m’a parlé de son pays qu’elle aimait tant. »

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Vestige
Aux abords du maga­­sin
Crédits : Lynn Buck­­ler Walsh

Elle n’était pas isolée, loin de là, et dès que la séche­­resse eut cessé, elle fut de nouveau très occu­­pée. Après des années de calme plat, les affaires du maga­­sin semblaient repar­­ties de plus belle. « Beau­­coup de gens viennent ici. Tom Kruse passe toutes les deux semaines et la plupart du temps, il amène quelqu’un de nouveau avec lui. De plus, Oori­­wi­­lan­­nie ne se trouve qu’à 14 kilo­­mètres seule­­ment au nord du sentier. Vous savez que la famille Wilson habite là désor­­mais ? Ils viennent très souvent me voir pour savoir comment je vais. Ils doivent venir deux ou trois fois par semaine pour s’ap­­pro­­vi­­sion­­ner en eau que l’on trouve dans nos puits. » Parfois, elle ajou­­tait : « Je sens que je devrais aller plus au sud main­­te­­nant. M’en­­fon­­cer plus loin dans les terres. Mais qu’est-ce qu’il y a là-bas pour une vieille femme comme moi ? Je serais perdue. Je pense alors souvent que je ferais mieux de mourir en paix et de me faire enter­­rer ici. » Et elle ne serait pas seule dans l’au-delà, après tout. Elle aurait toujours Edith Scobie, et la famille Page, qui n’était pas encore arri­­vée.


Traduit de l’an­­glais par Delphine Sicot d’après l’ar­­ticle « The Lone­­liest Shop in the World ». Couver­­ture : Les ruines du Mulka Store, par Lynn Buck­­ler Walsh. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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