par Mike Dash | 31 décembre 2014

La plupart des affaires de meurtres ne sont pas diffi­­ciles à résoudre. C’est le mari qui a fait le coup. Ou bien la femme. Ou le petit ami. Ou encore l’ex petit ami. Les crimes suivent un schéma précis et les mobiles sont souvent évidents. Bien sûr, il y a toujours des affaires qui sortent des sentiers battus : le tueur n’a parfois aucun lien avec la victime, ou le motif du meurtre est étrange. Mais de nos jours, les auto­­ri­­tés ont la plupart du temps quelque chose à se mettre sous la dent. C’est d’ailleurs en partie grâce à l’évo­­lu­­tion de tech­­niques telles que l’ana­­lyse de l’ADN que la police est de moins en moins désarçon­­née face aux scènes de crime.

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Somer­­ton Beach, 1948
Adélaïde, capi­­tale de l’Aus­­tra­­lie méri­­dio­­nale

Désarçon­­née, elle le fut certai­­ne­­ment ce jour de décembre 1948. L’af­­faire se tient à Adélaïde, capi­­tale de l’Aus­­tra­­lie méri­­dio­­nale. La seule chose qui semble avoir changé depuis, c’est que cette histoire, qui avait commencé simple­­ment – la décou­­verte d’un corps sur la plage au premier jour de l’été austral –, est deve­­nue de plus en plus mysté­­rieuse. Cette affaire (toujours en cours, théo­­rique­­ment) est si opaque qu’à ce jour, on ne connaît pas même l’iden­­tité de la victime. Et on ne saurait affir­­mer s’il s’agis­­sait d’un meurtre ou d’un suicide. Ce qu’on peut dire en revanche, c’est que le mystère de Somer­­ton Beach (ou l’énigme de « l’homme inconnu », comme disent les habi­­tants du coin) consti­­tue l’un des faits divers les plus obscurs au monde. En vérité, c’est peut-être le plus énig­­ma­­tique de tous.

L’homme de la plage

Commençons par résu­­mer ce que l’on sait. Nous étions le mardi 30 novembre 1948 et dix-neuf heures sonnaient. Par une chaude soirée, le bijou­­tier John Bain Lyons et sa femme déci­­dèrent d’al­­ler faire un tour sur la plage de Somer­­ton, une station balnéaire à quelques kilo­­mètres au sud d’Adé­­laïde. Alors qu’ils marchaient vers Glenelg, ils virent un homme en costume allongé dans le sable, la tête contre une digue. Il était étendu là, à une ving­­taine de mètres d’eux, les jambes croi­­sées. Tandis que le couple le regar­­dait, l’homme leva lente­­ment son bras droit avant de le lais­­ser retom­­ber sur le sable. Lyons pensa qu’il était saoul et qu’il essayait de s’al­­lu­­mer une ciga­­rette.

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L’in­­connu de Somer­­ton Beach

Une demi-heure plus tard, un autre couple remarqua ce même homme, toujours étendu dans la même posi­­tion. Une femme se pencha au-dessus de lui. Elle constata que son costume était impec­­cable et qu’il portait des chaus­­sures neuves si brillantes qu’on pouvait se voir dedans – une bien étrange tenue pour aller à la plage. Il était immo­­bile. Le couple se dit alors qu’il était endormi. Des dizaines de mous­­tiques vole­­taient au-dessus de sa tête. « Il doit être vrai­­ment mort de fatigue pour ne pas les remarquer », plai­­santa le petit ami de la jeune femme. Il fallut attendre le lende­­main matin pour se rendre compte qu’il ne croyait pas si bien dire. L’homme n’était pas seule­­ment mort de fatigue, il était mort. Après avoir nagé quelques longueurs, John Lyons vit plusieurs personnes attrou­­pées près de la digue où il avait aperçu « le soûlard » la veille au soir. Il se diri­­gea vers elles et vit une silhouette allon­­gée dans la même posi­­tion, tête appuyée contre la digue et jambes croi­­sées. Mais à présent, le corps était froid. Il n’y avait pas la moindre trace de violence. Une ciga­­rette a moitié consu­­mée était posée sur son col, comme si elle était tombée de sa bouche. Le corps arriva au Royal Hospi­­tal d’Adé­­laïde trois heures plus tard. Là, le docteur John Bark­­ley Bennett évalua l’heure de la mort à deux heures du matin. Selon lui, la cause du décès était sans doute une insuf­­fi­­sance cardiaque, mais il soupçon­­nait un empoi­­son­­ne­­ment. Le contenu de ses poches fut disposé sur la table : des tickets pour rallier Adélaïde à la plage, un paquet de chewing-gum, quelques allu­­mettes, deux peignes et un paquet de ciga­­rettes Army Club en conte­­nant sept d’une autre marque plus chère, des Kensi­­tas. Il n’y avait ni porte­­feuille, ni argent liquide, ni carte d’iden­­tité. Aucun des vête­­ments de la victime ne portait d’étiquette avec son nom inscrit dessus. En vérité, toutes les étiquettes avaient été soigneu­­se­­ment reti­­rées. Toutes sauf une. Une des poches de son panta­­lon avait été recou­­sue avec un fil orange peu commun. Une autop­­sie fut pratiquée le jour suivant. La police avait déjà exploité ses meilleures pistes concer­­nant l’iden­­tité de la victime et les résul­­tats des analyses post-mortem n’ai­­dèrent pas les enquê­­teurs à y voir plus clair. L’au­­top­­sie révéla que ses pupilles étaient plus « petites » et que la normale et d’as­­pect « inha­­bi­­tuel », et qu’une goutte de salive avait ruis­­selé le long de la bouche de l’homme alors qu’il était allongé. Il n’avait sans doute « pas pu l’ava­­ler ». Contrai­­re­­ment à ses pupilles, sa rate était « anor­­ma­­le­­ment grosse et dure, et faisait trois fois la taille d’une rate normale ». Quant au foie, il était gonflé et plein de sang.

Un éminent profes­­seur suggéra qu’il n’y avait qu’une seule solu­­tion au problème : un poison rare avait dû être utilisé.

Le patho­­lo­­giste John Dwyer trouva dans l’es­­to­­mac de la victime les restes de son dernier repas – une tourte à la viande et aux légumes –, ainsi que du sang. Ce détail venait corro­­bo­­rer la thèse de l’em­­poi­­son­­ne­­ment, même si rien ne prou­­vait que le poison avait été mis dans la nour­­ri­­ture. À présent, l’étrange compor­­te­­ment qu’a­­vait eu la victime sur la plage – s’écrou­­ler dans le sable vêtu d’un costume, lever puis lais­­ser tomber son bras droit – ne semblait plus être lié à l’al­­cool. Cela ressem­­blait plus à l’at­­ti­­tude de quelqu’un ayant reçu une dose mortelle d’un produit à effet lent. De nombreux tests sanguins ainsi que des analyses sur les organes de la victime furent effec­­tués, mais d’après les rapports de l’ex­­pert, les résul­­tats n’ont révélé aucune trace de poison. « J’ai été très surpris que l’ex­­pert ne trouve rien », confiait Dwyer lors de l’enquête. À dire vrai, la cause de la mort ne put être déter­­mi­­née. Le corps révéla d’autres bizar­­re­­ries. Les muscles de ses mollets étaient très déve­­lop­­pés : même s’il appro­­chait la cinquan­­taine, l’homme avait toujours des jambes d’ath­­lète. Ses orteils, en revanche, avaient une forme très étrange. Un expert laissa une note dans le dossier de l’enquête : « Je n’ai jamais vu de toute ma carrière des muscles aussi déve­­lop­­pés… Et la forme de ses pieds était frap­­pante, on aurait dit – et c’est ma théo­­rie – qu’il avait pris l’ha­­bi­­tude de marcher avec des talons hauts à bout pointu. » Un autre expert suggéra que la victime avait été un danseur clas­­sique. Quoi qu’il en soit, un rebon­­dis­­se­­ment vint rendre l’af­­faire encore plus étrange.

Tamám Shud

Thomas Cleland, le méde­­cin légiste d’Adé­­laïde, était face à une énigme. Un éminent profes­­seur, Cedric Stan­­ton Hicks, lui suggéra qu’il n’y avait qu’une seule solu­­tion au problème : un poison rare avait dû être utilisé. Pour lui, il ne pouvait s’agir que d’un poison « qui se décom­­pose très peu de temps après avoir provoqué la mort », sans lais­­ser de trace. Les seuls poisons capables d’un tel exploit étaient si dange­­reux et mortels que Hicks ne voulut pas pronon­­cer leurs noms à haute voix au tribu­­nal. Il écri­­vit alors les noms de deux d’entre eux sur une feuille de papier et la fit passer à Cleland. Il s’agis­­sait du digi­­ta­­lis et du stro­­phan­­thin. Pour Hicks, la deuxième sugges­­tion était sans doute la bonne. Le stro­­phan­­thin est un glyco­­cide rare issu des racines d’une plante afri­­caine. À l’ori­­gine, il était utilisé par une tribu peu connue de Soma­­lie dont les membres se servaient pour empoi­­son­­ner les pointes de leurs flèches.

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Une mort énig­­ma­­tique

La police pour­­sui­­vit néan­­moins l’enquête, plus perplexe que jamais. De nombreuses empreintes digi­­tales furent collec­­tées à travers tout le pays, puis dans tout le monde anglo­­phone. Personne ne put les iden­­ti­­fier. Des habi­­tants d’Adé­­laïde furent escor­­tés à la morgue dans l’es­­poir qu’ils puissent donner un nom à cet inconnu. Certains pensaient recon­­naître la victime grâce à des photos publiées dans les jour­­naux, d’autres étaient des proches déses­­pé­­rés à la recherche d’un membre de leur famille disparu, mais aucun ne recon­­nut le corps. Le 11 janvier 1949, la police d’Aus­­tra­­lie méri­­dio­­nale avait suivi pratique­­ment toutes les pistes dont elle dispo­­sait et aban­­donné chacune d’elle. L’enquête fut alors élar­­gie dans l’es­­poir de retrou­­ver des objets oubliés ayant appar­­tenu au défunt. Des bagages aban­­don­­nés pour­­raient par exemple donner la preuve que l’in­­connu venait de l’étran­­ger. Il fallait donc véri­­fier les hôtels, les tein­­tu­­riers, le bureau des objets trou­­vés et les gares des envi­­rons. Rien. Mais le 12 janvier, les enquê­­teurs envoyés à la gare d’Adé­­laïde trou­­vèrent une valise marron qui avait été dépo­­sée dans le vestiaire le 30 novembre. Les employés n’avaient aucun souve­­nir du proprié­­taire de la valise et son contenu n’était pas d’une grande aide. Elle renfer­­mait une bobine de fil orange semblable à celui utilisé pour recoudre la poche du panta­­lon de la victime. À part cela, quelqu’un avait pris soin d’ef­­fa­­cer toute trace de l’iden­­tité de l’in­­connu. La valise ne portait ni auto­­col­­lant ni marque distinc­­tive, et une étiquette avait été arra­­chée sur l’un des côtés. Elles avaient été égale­­ment reti­­rées sur tous les vête­­ments, sauf trois. Ils portaient les noms de « Kean » ou « T. Kean », mais on ne trouva personne portant ce nom. D’après un jour­­nal d’Adé­­laïde, la police conclut que quelqu’un les « avait lais­­sés volon­­tai­­re­­ment, sachant perti­­nem­­ment que le nom de la victime n’était pas “Kean” ou “Keane” ».

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La valise marron retrou­­vée à la gare d’Adé­­laïde

Le reste des affaires était tout aussi vague. Il y avait un kit de pochoirs du style de ceux qu’u­­ti­­li­­se­­rait « l’of­­fi­­cier de la marine marchande en charge de peindre les noms des cargos », un couteau de table dont le manche était coupé, ainsi qu’un manteau recousu en point de plume, inconnu en Austra­­lie. Un tailleur a iden­­ti­­fié ce point de couture comme étant améri­­cain, ce qui suggé­­rait que le manteau, et sans doute son proprié­­taire, avaient voyagé durant la guerre. Mais aucun navire n’était venu de l’étran­­ger et les dossiers de l’im­­mi­­gra­­tion n’avaient là encore rien donné. La police fit venir un nouvel expert, John Cleland, profes­­seur émérite en patho­­lo­­gie à l’Uni­­ver­­sité d’Adé­­laïde, afin qu’il réexa­­mine le corps et les objets person­­nels de la victime. En avril, soit quatre mois après la décou­­verte de l’in­­connu sur la plage, les recherches de Cleland abou­­tirent à la décou­­verte d’un dernier indice – qui se révé­­lera être le plus dérou­­tant de tous. Cleland décou­­vrit une petite poche cousue à l’in­­té­­rieur de la cein­­ture du panta­­lon de la victime. Les précé­­dentes analyses l’avait manquée, et plusieurs rapports d’enquête la quali­­fièrent de « poche secrète ». Une fois ouverte, on y décou­­vrit deux mots, tapés dans une police élabo­­rée. On pouvait lire : « Tamám Shud ». Frank Kennedy, jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion pour l’Adelaide Adver­­ti­­ser, recon­­nut la langue comme étant du perse. Il contacta la police et leur suggéra qu’ils se procurent une copie d’un livre de poésie : le Rubaiyat, d’Omar Khayyam. Son œuvre, rédi­­gée au XIIe siècle, était deve­­nue popu­­laire en Austra­­lie durant la guerre grâce à la traduc­­tion d’Ed­­ward Fitz­­ge­­rald. Ce livre exis­­tait dans plusieurs éditions, mais les recherches de la police auprès des biblio­­thèques, éditeurs et autres librai­­ries n’abou­­tirent à aucune corres­­pon­­dance typo­­gra­­phique. Cepen­­dant, on pouvait dire que les mots « Tamám shud » (ou « Taman shud », comme l’écri­­virent plusieurs jour­­naux à l’époque) prove­­naient de réflexions roman­­tiques de Khayyam sur la vie et la mort. Il s’agis­­sait en fait des derniers mots de la plupart des traduc­­tions anglaises, et qui signi­­fiaient : « Tout est fini. » Si ces mots étaient pris au pied de la lettre, la cause de la mort pouvait bien être le suicide. Et en réalité, la police ne fit jamais de cette affaire de « disparu » une affaire d’ho­­mi­­cide. Cette décou­­verte ne les aida pas à iden­­ti­­fier l’in­­connu, et le corps commençait à se décom­­po­­ser.

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« Tout est fini »

Des dispo­­si­­tions furent prises pour les obsèques mais, consciente qu’elle se débar­­ras­­sait de l’une des seules preuves dont elle dispo­­sait, la police demanda au préa­­lable à ce que le corps fût embaumé et qu’on fît un moule de la tête et du torse du défunt. Après quoi le corps fut enterré, scellé sous du béton dans un endroit sec – le lieu avait été spéci­­fique­­ment choisi au cas où il faudrait l’ex­­hu­­mer. En 1978, on pouvait parfois y voir des fleurs, mais personne ne savait qui les y avait lais­­sées ni pourquoi.

Le code secret

En juillet, soit huit mois après le début de l’enquête, les recherches de la bonne édition de Rubaiyat commen­­cèrent à porter leurs fruits. Le 23, un habi­­tant de Glenelg entra dans le bureau de l’ins­­pec­­teur avec une copie du livre et une histoire éton­­nante. En décembre, juste après la décou­­verte du corps, il était parti faire un tour en voiture avec son beau-frère ; il avait garé sa voiture à quelques centaines de mètres de Somer­­ton Beach. Le beau-frère avait trouvé une copie du livre Rubaiyat sur la banquette arrière. Chacun d’eux avait alors pensé que le livre appar­­te­­nait à l’autre et il était depuis resté prendre la pous­­sière dans la boîte à gants.

La police pensait en avoir enfin terminé avec cette affaire. Boxall était sans doute l’in­­connu.

Aler­­tés par un article trai­­tant de l’enquête, les deux hommes avaient alors décidé de reje­­ter un coup d’œil au livre. Ils décou­­vrirent que l’ul­­time page avait été déchi­­rée, ainsi que les derniers mots de Khayyam. Ils se mirent donc en route vers le commis­­sa­­riat le plus proche. Le sergent Lionel Leane examina le livre avec minu­­tie. Il décou­­vrit presque instan­­ta­­né­­ment qu’un numéro de télé­­phone était inscrit sur la quatrième de couver­­ture. Même à l’aide d’une loupe, il parve­­nait diffi­­ci­­le­­ment à déchif­­frer certains carac­­tères. La police avait enfin une preuve solide à exploi­­ter. Le numéro de télé­­phone était sur liste rouge mais la police apprit qu’il appar­­te­­nait à une jeune infir­­mière vivant près de Somer­­ton Beach. Comme pour les deux hommes de Glenelg, son iden­­tité ne fut jamais révé­­lée au grand public – on ne la connaît que sous son surnom, « Jestyn ». La police austra­­lienne de 1949 essayait tant bien que mal de proté­­ger les témoins qui étaient embar­­ras­­sés d’être liés à l’enquête. Peut-être était-ce parce qu’elle vivait avec l’homme qui allait deve­­nir son époux, mais l’in­­fir­­mière admit à contrecœur qu’elle avait un jour offert une copie de Rubaiyat à un homme qu’elle avait connu pendant la guerre. Elle donna son nom à la police : Alfred Boxall. La police pensait en avoir enfin terminé avec cette affaire. Boxall était sans doute l’in­­connu. Il suffit de quelques jours aux enquê­­teurs pour retrou­­ver l’en­­droit où il vivait : Marouba, en Nouvelle-Galles du Sud. L’en­­nui, c’est que Boxall était toujours en vie et qu’il possé­­dait toujours la copie du Rubaiyat que lui avait offerte Jestyn. La dédi­­cace de l’in­­fir­­mière était toujours là, intacte. Le bout de papier retrouvé dans la poche secrète de la victime devait ainsi prove­­nir d’ailleurs.

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L’en­­ter­­re­­ment de l’homme inconnu

Il aurait été utile que la police d’Aus­­tra­­lie méri­­dio­­nale posât plus de ques­­tions à Jestyn, mais de toute évidence, elle ne le fit pas. L’in­­ter­­ro­­ga­­toire gentillet qu’elle avait subi soule­­vait quelques ques­­tions. Enten­­due à nouveau, elle se rappela que l’an­­née passée – elle ne se souve­­nait plus quand exac­­te­­ment –, alors qu’elle rentrait chez elle un soir, ses voisins l’avaient infor­­mée qu’un inconnu avait appelé et cher­­chait à la voir. Lorsqu’elle vit le moulage du visage de la victime, Jestyn sembla, selon Leane, « complè­­te­­ment stupé­­faite et comme sur le point de s’éva­­nouir ». Elle semblait recon­­naître l’homme mais malgré tout, elle démen­­tit formel­­le­­ment. Le sergent Leane avait cepen­­dant remarqué un détail dans la copie du Rubaiyat qu’a­­vaient appor­­tée les deux hommes de Glenelg. Exami­­née sous ultra­­vio­­lets, on pouvait voir cinq lignes dont les lettres étaient mélan­­gées, la deuxième ligne ayant été ratu­­rée. Les trois premières lignes étaient sépa­­rées des deux dernières par deux lignes hori­­zon­­tales. Un « x » avait été écrit sur ces dernières. Cela ressem­­blait à un code. Craquer un code d’après un petit frag­­ment de texte est une tâche quasi­­ment impos­­sible, mais la police fit de son mieux. Le message crypté fut envoyé à la Naval Intel­­li­­gence, terre promise de l’élite des cryp­­to­­graphes austra­­liens, et la police auto­­risa sa publi­­ca­­tion dans la presse. Il y eut alors une fréné­­sie des cryp­­to­­logues amateurs, mais leurs solu­­tions n’avaient aucune valeur. La Navy en vint à la conclu­­sion que le code était impé­­né­­trable.

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Le code secret

« À la façon dont les lignes sont repré­­sen­­tées, comme étant incor­­po­­rées à l’ori­­gi­­nal, il est évident que la fin de chacune d’elle indique un chan­­ge­­ment de sens. Il y a un nombre insuf­­fi­­sant de lettres pour abou­­tir à une conclu­­sion, mais ces ruptures de sens indiquent, pour le moment, que les lettres ne consti­­tuent pas un code simple. La fréquence des occur­­rences des lettres, bien que peu concluante, corres­­pond sans doute au tableau des fréquences de mots anglais ; l’ex­­pli­­ca­­tion sensée serait que ces lignes repré­­sentent les initiales de mots employés dans des vers de poésie ou de docu­­ments simi­­laires. » Malgré toutes les tenta­­tives, le mystère restait entier. La police austra­­lienne ne parvint pas à craquer le code ou à iden­­ti­­fier l’in­­connu. Jestyn est décé­­dée il y a quelques années sans révé­­ler pourquoi elle avait failli perdre connais­­sance lorsqu’elle avait vu le visage de la victime. Et lorsque le méde­­cin légiste publia son ultime rapport en 1958, il admit : « Je suis inca­­pable de dire qui était le défunt, je suis inca­­pable de dire comment il est mort et quelles en furent les causes. »

Aux dernières nouvelles

Ces dernières années, l’af­­faire du Tamám Shud a commencé à refaire parler d’elle. Des détec­­tives amateurs ont enquêté sur des pistes que la police avait aban­­don­­nées. Ils ont élucidé un ou deux mystères mais en ont souvent créé de nouveaux. Deux d’entre eux se sont montrés parti­­cu­­liè­­re­­ment tenaces. Il s’agis­­sait de Gerry Feltus, poli­­cier austra­­lien à la retraite et auteur du seul livre publié sur l’af­­faire, et de Derek Abbott, profes­­seur à l’uni­­ver­­sité d’Adé­­laïde. Les deux hommes ont fait avan­­cer l’enquête de manière signi­­fi­­ca­­tive. Ils ont avoué ne pas avoir résolu le mystère. Mais regar­­dons de plus près les dernières pièces du puzzle.

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Les enquê­­teurs passent en revue les affaires du mort

Premiè­­re­­ment, l’iden­­tité de l’homme reste incon­­nue. On suppose que Jestyn le connais­­sait, et il est égale­­ment probable que ce soit lui qui ait appelé chez elle. Mais même dans le cas contraire, la réac­­tion de l’in­­fir­­mière face au moulage du corps parle d’elle-même. La réponse est-elle à cher­­cher du côté de son acti­­vité pendant la Seconde Guerre mondiale ? Avait-elle l’ha­­bi­­tude de donner des copies du Rubaiyat à ses amis de la gente mascu­­line ? Si tel était le cas, la victime pour­­rait-elle être un ancien petit ami ? Ou plutôt un ancien petit ami auquel elle ne souhai­­tait pas être asso­­ciée ? Les recherches d’Ab­­bott abon­­dèrent dans ce sens. Il avait trouvé la véri­­table iden­­tité de Jestyn et décou­­vert qu’elle avait eu un fils. Un rapide coup d’œil entre une photo du fils de Jestyn et l’in­­connu présen­­tait d’étranges simi­­la­­ri­­tés. La victime était-elle le père de l’en­­fant ? S’était-il donné la mort lorsqu’il avait appris qu’il ne pouvait pas le voir ? Les réfrac­­taires à cette théo­­rie pointent du doigts les causes de la mort. Quelles sont les chances qu’un homme se soit suicidé en ingé­­rant un poison rare ? Le digi­­ta­­lis, et même le stro­­phan­­thin, peuvent s’ache­­ter en phar­­ma­­cie mais jamais en vente libre – ces deux poisons sont des décon­­trac­­tants muscu­­laires utili­­sés pour le trai­­te­­ment des mala­­dies cardiaques. L’ap­­pa­rent exotisme de la mort suggère, toujours selon ces réfrac­­taires, que l’in­­connu était sans doute un espion. Alfred Boxall avait travaillé pour le rensei­­gne­­ment pendant la guerre. L’in­­connu avait trouvé la mort aux prémices de la guerre froide, à une époque où les fusées britan­­niques étaient testées à Woomera, l’une des bases les plus secrètes au monde située à seule­­ment quelques centaines de kilo­­mètres d’Adé­­laïde. L’idée que le poison avait pu lui être admi­­nis­­tré via son tabac fut même évoquée. Est-ce que cela explique­­rait pourquoi son paquet d’Army Club conte­­nait sept ciga­­rettes Kensi­­tas ? Même si cela semble tiré par les cheveux, deux autres pistes écartent la thèse du suicide. La première est l’im­­pos­­si­­bi­­lité de trou­­ver la copie exacte du Rubaiyat remis à la police en 1949. Des recherches exhaus­­tives de Gerry Feltus ont fini par abou­­tir à une copie presque iden­­tique – il s’agit de la même couver­­ture, publiée par une chaîne de librai­­ries néo-zélan­­daise, Whit­­combe & Tombs. Mais le format était plus carré que l’ori­­gi­­nal. Si on ajoute à cela les recherches d’Ab­­bott, le mystère s’épais­­sit encore davan­­tage. Ce dernier a décou­­vert qu’au moins un autre homme était mort en Austra­­lie après la guerre, une copie du poème de Khayyam repo­­sant près de lui. Son nom était George Marshall, un immi­­gré juif venu de Singa­­pour. Sa copie du Rubaiyat avait été publiée à Londres chez Methuen : c’était une septième édition.

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« Ci-gît l’homme inconnu qui fut trouvé à Somer­­ton Beach le 1er déc. 1948. »

Jusqu’ici, rien de bien étrange. Mais des enquêtes auprès des éditeurs et des biblio­­thèques du monde entier ont montré qu’il n’y a jamais eu plus de cinq éditions du Rubaiyat chez Methuen. Ce qui veut dire que l’édi­­tion de Marshall n’exis­­tait pas plus que celle de la Whit­­combe & Tombs de l’in­­connu de la plage. Et si ces livres n’étaient pas vrai­­ment des livres mais des gadgets d’agent secret, une sorte de carnet de codes secret ? Cela nous conduit au dernier mystère. Après avoir parcouru les fichiers de la police, Gerry Feltus est tombé sur une pièce à convic­­tion qui avait été mise de côté. C’était une décla­­ra­­tion datant de 1959 : un homme affir­­mait s’être trouvé sur Somer­­ton Beach. Le soir de la mort de l’in­­connu, alors qu’il marchait vers l’en­­droit où le corps avait été trouvé, le témoin aurait « vu un homme en porter un autre sur ses épaules au bord de l’eau. Il n’a pas pu décrire cet homme ». À l’époque, cela n’avait rien de mysté­­rieux. Le témoin conclut qu’il avait vu un homme porter son ami ivre. Mais à présent, cela soule­­vait quelques ques­­tions. Après tout, aucune des personnes qui avaient vu un homme allongé près de l’eau ce soir-là n’avaient vu son visage. Peut-être n’était-il pas l’in­­connu ? Peut-être que le corps retrouvé le lende­­main matin était celui que l’homme avait porté sur ses épaules ? Et dans ce cas, cela ne suggère-t-il pas que l’af­­faire est une affaire d’es­­pion­­nage et de meurtre ? Le mystère reste entier.


Traduit de l’an­­glais par Maureen Cala­­ber d’après l’ar­­ticle « “Tamám Shud” ». Couver­­ture : Un corps à la morgue, par Cree­­py­­pasta. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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