par Mike Sager | 31 mars 2015

Dans les tréfonds de Laurel Canyon, le gang de Wonder­­land mettait au point son dernier cambrio­­lage. C’était un samedi soir, il n’y avait plus de drogues, plus d’argent, la situa­­tion était déses­­pé­­rée. Ils avaient vendu 500 grammes de bicar­­bo­­nate pour 250 000 dollars et un contrat avait été mis sur leur tête. À présent, ils avaient une nouvelle idée. Ils se sont assis autour de la table en verre du coin cuisine. Devant eux se trou­­vaient deux paires de menottes, un badge de police volé, plusieurs pisto­­lets auto­­ma­­tiques ainsi qu’une feuille de papier cornée : le plan d’une maison. Il leur fallait un coup, et ils l’avaient. Ils étaient sept à s’être réunis dans la maison de Wonder­­land Avenue, une baraque en stuc jaunâtre située sur la route escar­­pée et sinueuse surplom­­bant les collines d’Hol­­ly­­wood. Le bail était au nom de Joy Audrey Miller, 46 ans. C’était une femme mince, blonde, gros­­sière, héroï­­no­­mane, qui avait déjà été arrê­­tée à sept reprises. Elle était maman de deux filles et avait été mariée, il fut un temps, à un avocat de Beverly Hills. Un an aupa­­ra­­vant, elle avait été prise en flagrant délit de trafic de stupé­­fiants dans sa maison de Wonder­­land. Six mois plus tard, elle subis­­sait une mammec­­to­­mie. Son amant, Billy DeVe­­rell, 42 ans, était lui aussi héroï­­no­­mane. De faible corpu­­lence, le visage grêlé, il comp­­tait treize arres­­ta­­tions à son actif. « Il ressem­­blait à un type tout droit sorti d’un bar miteux d’El Paso », selon un voisin. ulyces-johnholmes-01 Ronald Launius, 37 ans, parta­­geait la maison avec Miller et DeVe­­rell. Blond et barbu, Launius avait passé du temps entre les murs d’une prison fédé­­rale pour trafic de stupé­­fiants. Un poli­­cier cali­­for­­nien le décrit comme « une des personnes les plus insen­­sibles que j’aie jamais rencon­­trées ». Le loyer de la maison du 8763 Wonder­­land Avenue s’éle­­vait à 750 dollars par mois. Au rez-de-chaus­­sée, on trou­­vait un garage, et les premier et deuxième étages étaient pour­­vus de balcons donnant sur la rue. Un grillage métal­­lique encer­­clait l’es­­ca­­lier menant du garage à la porte d’en­­trée. Il y avait un inter­­­phone, un verrou élec­­tro­­nique sur le portail et deux pitbulls qui dormaient sur les marches du perron. Bien que sécu­­ri­­sée, la maison n’en était pas moins la verrue de ce quar­­tier bran­­ché : sa pein­­ture s’écaillait et les tâches de rouille ne cessaient de s’étendre. Laurel Canyon était depuis long­­temps une adresse de pres­­tige, un cadre natu­­rel et boisé à quelques minutes seule­­ment des paillettes et de l’ex­­ci­­ta­­tion de la clinquante Holly­­wood. Tom Mix et Harry Houdini y avaient vécu un temps, au milieu des pins, des cailles et des coyotes. Plus tard, dans les années 1960, le canyon atti­­rait des écri­­vains et d’autres artistes, rock stars et gourous. Le numéro 8763 avait sa propre histoire : des membres de Paul Revere & the Raiders y avaient vécu un temps.

Au pays des merveilles

Au début des années 1980, l’an­­cien gouver­­neur de Cali­­for­­nie Jerry Brown vivait sur Wonder­­land Avenue, et Steven Spiel­­berg faisait construire pas loin. La maison du 8763 avait changé de loca­­taires, passant d’un groupe tapa­­geur de jeunes femmes (les voisins se rappellent de femmes nues balan­­cées par le balcon du premier étage) aux membres du gang de Wonder­­land. Il y avait constam­­ment de l’ac­­ti­­vité dans la maison, toujours quelqu’un pour s’y poin­­ter avec une arnaque à monter. Miller, DeVe­­rell et Launius avaient besoin de se shoo­­ter quoti­­dien­­ne­­ment. Ils étaient donc constam­­ment à l’af­­fût. Bijou­­te­­ries, supé­­rettes, proprié­­tés privées : tout était bon à prendre tant qu’il y avait de l’argent ou de la came à la clé. « Il y avait toujours du mouve­­ment, jour et nuit », raconte un voisin. « De la Volks­­wa­­gen à la Rolls-Royce. Ils balançaient des sacs en papier du balcon. On enten­­dait des cris, des rires et du rock, 24 heures sur 24. »

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Une mauvaise année
Crédits

Le soir du 28 juin 1981, le calme régnait sur Wonder­­land Avenue. Cinq hommes et deux femmes étaient rassem­­blés dans le petit coin cuisine, assis sur des chaises pivo­­tantes ou ados­­sés aux murs. Le plan de la maison étalé devant eux repré­­sen­­tait un pavillon quatre pièces haut-de-gamme, situé dans une impasse de vallée de San Fernando. Elle compor­­tait une piscine, un salon encaissé et une façade en pierres blanches. À l’in­­té­­rieur : un Rembrandt, une collec­­tion d’ivoires et de jades, de l’argent massif, des bijoux et mieux encore, des tas d’argent liquide et de drogue. Le proprié­­taire de la maison était Adel Nasral­­lah, plus connu sous le nom d’Eddie Nash. Natu­­ra­­lisé améri­­cain, Nash avait débarqué en Cali­­for­­nie de sa Pales­­tine natale au début des années 1950. En 1960, il avait ouvert un stand de hot-dog sur Holly­­wood Boule­­vard. Au milieu des années 1970, il possé­­dait déjà trente-six débits de bois­­sons, et des biens immo­­bi­­liers et autres d’une valeur de plus de 30 millions de dollars. Nash possé­­dait des clubs de toutes sortes, satis­­fai­­sant les besoins de tout le monde. Le Kit Kat était un club de strip-tease. Le Seven Seas, un bar situé en face du cinéma Mann’s Chinese sur Holly­­wood Boule­­vard, avait des allures tropi­­cales : on y propo­­sait un menu de cock­­tails spéciaux, un spec­­tacle poly­­né­­sien et parfois des danseuses du ventre. Ses clubs gay étaient les premiers à Los Angeles à permettre aux gens du même sexe de danser ensemble. Son club noir revê­­tait les atours d’un Harlem holly­­woo­­dien où se mêlaient jazz, bagues en or et chapeaux de paille à large bord. Sur Santa Monica Boule­­vard, le Star­­wood propo­­sait un rock éclec­­tique. À la fin des années 1970, la police de Los Angeles y faisait en moyenne vingt-cinq saisies de drogue par mois. Lors d’une fouille des locaux, on trou­­vera même un carton conte­­nant quatre mille boîtes de Quaa­­lude contre­­faites. Sur le carton on pouvait lire, inscrit au Marker bleu : « vente au guichet ». En plus de dealer, Nash était un gros consom­­ma­­teur. Ce qu’il préfé­­rait, c’était inha­­ler de la free-base, un cock­­tail maison de crack et de cocaïne, dont il fumait 50 à 100 grammes par jour. Chez lui, on trou­­vait toujours de grandes quan­­ti­­tés de cocaïne, d’hé­­roïne, de Quaa­­lude et d’autres drogues. Gregory DeWitt Diles, son garde du corps, était un expert en karaté, un crimi­­nel endurci de 300 kilos de gras. Selon un témoin oculaire, Diles aurait un jour pour­­suivi un homme hors du Kit Kat et vidé le char­­geur de son calibre .38 sur la voiture de l’in­­di­­vidu. La voiture se trou­­vait de l’autre côté de Santa Monica Boule­­vard, derrière six voies de circu­­la­­tion. Il était 14 h 30. Personne n’avait été blessé. Nash et Diles étaient bien connus sur Sunset Strip. « Eddie Nash esti­­mait qu’on lui devait le respect », déclare un habi­­tué du quar­­tier. « Et si quelqu’un avait le malheur de l’im­­por­­tu­­ner… » Mais reve­­nons plutôt au coin cuisine. Un grand homme émacié aux cheveux bouclés et à la barbe clair­­se­­mée poin­­tait du doigt le plan qu’il avait dessiné : « — Là, c’est la chambre du fond, la chambre de Diles. Il y garde un fusil à canon scié sous une couver­­tu­­re… Ici, c’est la chambre de Nash. Il y a un coffre dans le placard, juste… là. — T’en es sûr, bite de cheval ? a demandé Tracy McCourt, le chauf­­feur du gang. — T’inquiète, c’est bon, a répondu John Holmes, 36 ans et auteur du plan. Je connais Eddie. Nash, il m’adore. Il me prend pour une célé­­brité. » John Holmes en était une, de célé­­brité. Du moins dans certains cercles. Et ce qui l’avait rendu célèbre, c’était son pénis. Au cours d’une carrière qui aura duré vingt ans, Holmes aurait tourné 2 274 films porno­­gra­­phiques et couché avec 14 000 femmes. Au sommet de sa popu­­la­­rité, il rece­­vait 3 000 dollars par jour sur des tour­­nages et presque autant comme gigolo, indif­­fé­­rem­­ment au service d’hommes ou de femmes fortu­­nés, des deux côtés de l’At­­lan­­tique. Depuis la fin des années 1960, Holmes exploi­­tait son don de la nature. Selon la légende, son pénis en érec­­tion mesu­­rait entre 27 et 38 cm en longueur. Toute­­fois, ces derniers temps, son don était plutôt d’at­­ti­­rer les emmerdes. Il prenait sa dose de free-base toutes les dix ou quinze minutes, et avalait quarante à cinquante compri­­més de Valium par jour pour en contre­­ba­­lan­­cer les effets. Les drogues affec­­taient ses perfor­­mances : il ne parve­­nait plus à bander, et ne pouvait ainsi plus travailler dans l’in­­dus­­trie de la porno­­gra­­phie. Il faisait donc des livrai­­sons pour le gang de Wonder­­land. Sa maîtresse, Jeana, qui était avec lui depuis qu’elle avait 15 ans, faisait le trot­­toir pour lui rame­­ner sa dose. Ils vivaient ensemble dans la Chevro­­let Malibu de sa femme, dont il s’était séparé. Il volait aussi des valises sur les carrou­­sels à bagages de l’aé­­ro­­port de Los Angeles, ou ache­­tait divers appa­­reils avec la carte de crédit de sa femme, dont il faisait ensuite le recel.

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Eddie Nash

Holmes devait une petite fortune à Nash. Et à présent, il avait aussi une dette envers le gang de Wonder­­land. Il avait raté une livrai­­son et s’était querellé avec DeVe­­rell et Launius. Ils lui avaient repris la clé de la maison, Launius l’avait mis KO, puis battu avec sa propre canne en prunel­­lier. Ils avaient exigé de lui qu’il se rachète, et il avait réflé­­chi à la ques­­tion. Ses synapses embrouillées avaient alors formé une image dans son esprit : le visage d’Ed­­die Nash. « — Alors tu y vas, a dit Launius à Holmes, en passant le plan en revue. Tu parles à Nash, de n’im­­porte quoi, et puis tu lui dis que tu dois aller pisser. Et ensuite ? — Je débloque la porte coulis­­sante : celle-là, a lancé Holmes en poin­­tant le plan du doigt. Là, dans le fond, la chambre d’amis. Puis je m’en vais. Je reviens à Wonder­­land, je vous dis si la voie est libre, et vous allez vous le faire. » C’était le plan. À minuit, les types de Wonder­­land ont réuni 400 dollars et Holmes s’est rendu chez Nash sous prétexte de lui ache­­ter de la drogue. Pas moins de trois kilo­­mètres sépa­­raient Wonder­­land Avenue de Dona Lola Place, pratique quand on sait que le réser­­voir de la Ford Granada volée conduite par le gang de Wonder­­land était pratique­­ment à sec. Dans la voiture se trou­­vaient DeVe­­rell, Launius, McCourt et un homme du nom de David Lind, un ami de Launius. Lind et sa copine étaient arri­­vés de Sacra­­mento trois semaines aupa­­ra­­vant et s’étaient instal­­lés à Wonder­­land. Ancien détenu condamné pour cambrio­­lage, faux et usage de faux, ainsi qu’une agres­­sion avec tenta­­tive de viol, Lind avait été invité en ville pour, comme il le dira lui-même devant un tribu­­nal, « exer­­cer sa profes­­sion » – c’est-à-dire commettre des crimes. McCourt a remonté Laurel Canyon Boule­­vard et traversé Mulhol­­land Drive, par-delà le sommet des collines de Santa Monica, jusque dans la vallée. Le soleil était déjà chaud, mais sa lumière encore tami­­sée. Les arro­­seurs auto­­ma­­tiques étaient à l’œuvre sur les pelouses et l’heure était aux embou­­teillages. 8 h 30, un lundi matin. Bien que Holmes ait quitté Wonder­­land vers minuit, il était resté six heures chez Nash, à fumer les 400 dollars qu’on lui avait passés, profi­­tant encore un peu plus de Nash et de ses largesses. Nash était très hospi­­ta­­lier. Il appe­­lait tout le temps Holmes « mon frère ». Ils se connais­­saient depuis trois ans. Alors que la nuit faisait place au jour, Holmes a eu une crise de conscience, un soupçon de luci­­dité, se rendant compte que braquer Eddie Nash pour­­rait créer du grabuge. Nash connais­­sait ceux de Wonder­­land. Il ne les avait jamais rencon­­trés, mais par le biais de Holmes, il leur avait fait un prêt de 1 000 dollars. Holmes a bafouillé à Nash quelques mots à leur propos. Il est resté vague, mais cela n’avait aucune impor­­tance de toute manière. Nash n’avait pas fermé l’œil depuis dix jours. Il compre­­nait à peine ce que Holmes lui racon­­tait. Et tandis que son stock de cocaïne dimi­­nuait, sa conscience s’ame­­nui­­sait avec le manque. Holmes s’est excusé, a quitté la pièce et débloqué la porte coulis­­sante. De retour à Wonder­­land peu avant l’aube, Holmes a annoncé que la voie était libre. « Le timing est nickel », a-t-il dit à Lind. Seule ombre au tableau : DeVe­­rell, Launius et McCourt, tous héroï­­no­­manes, étaient raides défon­­cés. ulyces-johnholmes-04 Trois heures plus tard, tout le monde était enfin opéra­­tion­­nel. Holmes est retourné chez Nash s’as­­su­­rer que la porte coulis­­sante était toujours ouverte. Mais cette fois, le gang n’a attendu pas son retour. McCourt a pris à droite, quitté Laurel Canyon pour Dona Pegita, quand il a vu Holmes conduire en sens inverse. Les deux voitures ont ralenti pour s’ar­­rê­­ter au même niveau. Holmes a baissé la vitre côté conduc­­teur, McCourt a fait de même. « C’est le moment », a souf­­flé Holmes. Puis il a souri, levé son poing et crié : « À vous de jouer, les gars ! »

Docteur Holmes et Mister Wadd

John Curtis Holmes avait eu la carrière la plus longue et la plus proli­­fique de toute l’his­­toire de la porno­­gra­­phie. Il a couché à l’écran avec deux géné­­ra­­tions de parte­­naires, de Seka et Mari­­lyn Cham­­bers à Traci Lords et Ginger Lynn, en passant par Ciccio­­lina, plus tard deve­­nue membre du Parle­­ment italien. Premier homme à avoir gagné un prix d’in­­ter­­pré­­ta­­tion pour un film X, Holmes était autant une icône qu’une idole, l’ac­­teur le plus en vue de son époque. C’est vers 1968 que Holmes a débuté dans le milieu, une époque où la porno­­gra­­phie commençait tout juste à s’éman­­ci­­per, passant de la discré­­tion des Peep shows et des frater­­ni­­tés étudiantes, à une accep­­ta­­tion de masse. Les années 1960, la pilule, « l’amour libre », les commu­­nau­­tés, l’échan­­gisme, la créa­­ti­­vité perverse et protéi­­forme d’ar­­tistes repous­­sant sans cesse les limites de ce qui est admis, toutes ces choses offraient à la porno­­gra­­phie l’at­­mo­­sphère idéale pour s’épa­­nouir. Le moment crucial de l’his­­toire du porno restera la sortie en 1972 de Gorge profonde, inter­­­prété par Linda Love­­lace et Harry Reems. Quand le film a commencé à faire le tour des ciné­­mas du pays, il a été consi­­déré comme obscène et retiré de l’af­­fiche presque partout. Ses produc­­teurs ont contesté ces inter­­­dic­­tions devant les tribu­­naux, et gagné le procès. En fin de compte, Gorge profonde aura été un produit de consom­­ma­­tion de masse pour un public enthou­­siaste. Avec les sorties la même année de The Devil in Miss Jones et Derrière la porte verte, la porno­­gra­­phie a investi la culture popu­­laire. Tout d’un coup, des présen­­ta­­teurs télé comme Johnny Carson faisaient des blagues tirées de Gorge profonde dans le Tonight Show.

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John Holmes en action

Un jour de 1970, Holmes a rencon­­tré le produc­­teur hawaïen Bob Chinn. Jusqu’a­­lors, Holmes s’était cantonné à faire des photos, des petits films et des mini-bandes 8 mm. Il a montré à Chinn son port­­fo­­lio, puis il s’est mis à nu. Le soir même, Chinn rédi­­geait un scéna­­rio de trois pages ; un parte­­na­­riat était né. Au milieu des années 1970, il mènera Holmes à son rôle le plus célèbre : Johnny Wadd, le détec­­tive dur à cuir, paro­­die X de Sam Spade. Le person­­nage inter­­­prété par Holmes est décrit par Al Gold­­stein dans la revue porno­­gra­­phique Screw Maga­­zine comme « un privé en imper, maigre, la peau sur les os, outra­­geu­­se­­ment excité, couchant indif­­fé­­rem­­ment avec client et suspect ». D’après Gold­­stein, « c’était une série de films bébêtes, gros­­siè­­re­­ment réali­­sés », mais le succès était large­­ment au rendez-vous. D’une certaine manière, Holmes repré­­sen­­tait le gigolo qui sommeille en chaque homme, un beau parleur en poly­es­­ter, à la mous­­tache fine, au col pelle à tarte et aux boutons défaits. Il n’était pas menaçant. Il mâchait du chewing-gum et surjouait irré­­sis­­ti­­ble­­ment. Son approche du sexe était simi­­laire à celle d’un chan­­teur de bar avec la chan­­son : déli­­bé­­ré­­ment doux, osten­­ta­­toi­­re­­ment mali­­cieux, un type ordi­­naire avec une bague au petit doigt et un gros engin dans le froc, convaincu d’être le rêve de toute femme. Holmes appa­­raî­­tra dans plus de 2 000 films, dont Teenage Cowgirls, Liquid Lips, China Cat, Tapes­­try of Passion, ou encore Erup­­tion – un remake porno­­gra­­phique d’Assu­­rance sur la mort, Dick­­man and Throb­­bin –, une paro­­die de Batman & Robin, Hard Candy, un thril­­ler en 3D, et Exhaus­­ted, un « docu­­men­­taire » porno­­gra­­phique tourné sur sa vie en 1981. Avec le temps, Holmes est devenu le Errol Flynn du porno. Et comme la tête d’af­­fiche de jadis, ce qu’on savait de lui tenait prin­­ci­­pa­­le­­ment du mythe. Selon la légende (en grande partie de son fait) Holmes serait né à New York, où il aurait vécu avec une riche tante qui s’était mariée quinze fois. Sa tante l’au­­rait envoyé faire de l’es­­crime, de la danse, et prendre des cours de savoir-vivre. Ils auraient habité à Londres, à Paris, dans le Michi­­gan et en Floride, où il aurait perdu sa virgi­­nité à six ans, avec Frieda, sa gouver­­nante suisse. Au lycée, d’après ses dires, il avait couché avec toutes les filles de sa classe, sauf trois. Il serait sorti diplômé de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Los Angeles (UCLA) en physio­­thé­­ra­­pie, en pédia­­trie, en méde­­cine géné­­rale et en sciences poli­­tiques. Son premier film porno­­gra­­phique avait été tourné à l’époque de la faculté. Une fille de son dortoir l’avait person­­nel­­le­­ment recom­­mandé. C’est aussi en ce temps-là qu’il aurait pratiqué des « ballets de jazz moderne nu », et conduit une ambu­­lance. Une fois établi comme star du porno, Holmes affir­­mait avoir une demi-douzaine d’agents au travail pour lui. Il tour­­nait non-stop, et rece­­vait quatre-vingt à quatre-vingt-dix coups de fil par jour. Il avait vingt-sept fan clubs : des gens lui deman­­daient même des poils pubiens par cour­­rier. Les hommes lui deman­­daient de signer des auto­­graphes sur les seins de leur femme. Des femmes lui deman­­daient de déflo­­rer leurs filles. Un de ses numé­­ros habi­­tuels était de débou­­ler dans la chambre de la femme pendant qu’elle regar­­dait la télé­­vi­­sion, de l’at­­ta­­cher au lit et de coucher avec elle. Sous les yeux du mari, caché dans un placard. Holmes préten­­dait avoir baisé dans des avions, des héli­­co­­ptères, des trains, des ascen­­seurs, des cuisines, des salles de bain, sur des toits, dans des caves, des abris anti-tempêtes, des bunkers en Europe, sous la table d’un restau­­rant bondé, à quinze mètres sous l’eau avec des bouteilles de plon­­gée. Il aurait couché avec trois gouver­­neurs, deux de leurs femmes et un séna­­teur, qui était « un vrai tordu ». Holmes assu­­rait déte­­nir dix commerces, être un véri­­table cordon bleu, avoir écrit vingt-neuf livres, dont un manuel combi­­nant sexe et cuisine. Son pénis, disait-il, était « plus grand qu’un télé­­phone public, mais plus petit qu’une Cadillac ». ulyces-johnholmes-06-1Sa voix, douce et sédui­­sante, ressem­­blait à celle d’Ed­­die Haskell dans la série Leave It to Beaver, et Holmes lui-même rappe­­lait l’ac­­teur qui l’in­­ter­­pré­­tait. Il adorait par-dessus tout, disait-il, son travail : « Un jardi­­nier heureux a les mains pleines de terre. Un chef cuis­­tot heureux est bien gras­­souillet. Je ne me lasse pas de ce que je fais car je suis un véri­­table obsédé sexuel. Je suis insa­­tiable. » En réalité, John Curtis Holmes est né de l’union de Mary et Edward Holmes, le 8 août 1944, à Picka­­way County, dans l’Ohio. C’était le petit dernier d’une fratrie de deux garçons et d’une fille. Edward, char­­pen­­tier, était alcoo­­lique. Mary était une vraie dévote baptiste. John se souve­­nait des cris, des invec­­tives, de son père vomis­­sant sur ses enfants… Ses parents s’étaient sépa­­rés quand il avait trois ans, et Mary a démé­­nagé la famille dans un HLM de Colum­­bus. Ils parta­­geaient un appar­­te­­ment avec une autre femme divor­­cée et ses deux enfants. À huit ans, Holmes a vu sa mère épou­­ser Harold, un maniaco-dépres­­sif qui travaillait pour une compa­­gnie télé­­pho­­nique. Ils ont alors démé­­nagé dans une maison dotée de 20 000  m² de terrain, dans la région rurale et boisée de Patas­­kala, dans l’Ohio. Harold était un gros buveur. Un jour, il a eu la bonne idée de mettre sa main dans une mois­­son­­neuse. Il y a perdu son pouce et trois autres doigts. À l’hô­­pi­­tal, quand l’anes­­thé­­sie s’est dissi­­pée, il a confié à Mary : « Je n’au­­rai plus jamais à travailler. » Effec­­ti­­ve­­ment. C’est donc Mary qui est partie travailler à l’usine, chez Western Elec­­tric. John était un garçon timide et soli­­taire qui ne cher­­chait pas de compa­­gnie et allait à la messe le dimanche. Il avait perdu sa virgi­­nité à 12 ans avec une amie de sa mère qui en avait 36. À la maison, Harold s’en prenait à John. Il y avait les gifles, les semonces, les crises de rage sous l’em­­prise de l’al­­cool. À la nais­­sance de son demi-frère, John passait déjà la majeure partie de son temps dans les bois à chas­­ser, pêcher, poser des pièges et se tenir à distance d’Ha­­rold. Et puis un jour, Harold a balancé John dans les esca­­liers et s’en est pris à lui. John l’a esquivé et l’a mis KO. Pour son seizième anni­­ver­­saire, Holmes a rejoint les rangs de l’ar­­mée. Il a inté­­gré le corps des trans­­mis­­sions et passé trois ans à Nurem­­berg, en Alle­­magne. Il ne rentre­­rait jamais plus à la maison. À sa sortie de l’ar­­mée, à 19 ans, Holmes a travaillé comme ambu­­lan­­cier, et fait peu après la rencontre de Sharon Gebe­­nini. Elle était infir­­mière à l’hô­­pi­­tal USC, et faisait partie d’une équipe qui repous­­sait les limites des opéra­­tions à cœur ouvert. Elle avait 20 ans, et était enfant de mili­­taire. Ils se sont mariés en août 1965 à Fort Ord, en Cali­­for­­nie. Un jour d’été 1968, Sharon est rentrée un peu plus tôt du travail. Son nouveau chef, un pédiatre, avait fermé le bureau pour l’après-midi. Elle en a profité pour faire les courses, et prépa­­rer un dîner spécial pour son mari. À cette époque-là, Holmes était un grand écha­­las d’1 m 80 pour 68 kg. Il gardait ses cheveux en brosse, comme à l’ar­­mée. Quand ils se sont mariés, Sharon se rappelle qu’il était naïf, à la recherche de la rela­­tion parfaite. « Il était très posses­­sif. Et il ne me lais­­sait jamais rencon­­trer ses collègues. » Plus tard, Holmes papillon­­nera de travail en travail, cher­­chant sa voie. Il a quitté son travail d’am­­bu­­lan­­cier pour aller touiller des cuves de choco­­lat dans une usine Coffee Nips, à Glen­­dale. Puis il a vendu des chaus­­sures, des meubles et même des balayettes en porte-à-porte. Il a piloté un chariot éléva­­teur dans un entre­­pôt d’em­­bal­­lage de viande à Cudahy, jusqu’à ce que ses poumons ne lâchent à force de travailler dans un frigo. Après quoi il a débuté une forma­­tion de vigile en uniforme. Sans que Sharon ne le sache, Holmes s’était aussi lancé dans la porno­­gra­­phie, à la suite d’une rencontre avec un photo­­graphe profes­­sion­­nel nommé Joel dans les toilettes d’un salon de poker à Gardina. Holmes faisait des séances photo nu, et dansait dans des clubs. ulyces-johnholmes-07-3 Ainsi, rentrée plus tôt du travail, Sharon a laissé son sac dans le vesti­­bule, fait grin­­cer le parquet avec ses semelles blanches et s’est diri­­gée vers la salle de bain de leur deux pièces à Glen­­dale. La porte était ouverte, et John, son mari, se trou­­vait à l’in­­té­­rieur. Il tenait un mètre d’une main, son pénis de l’autre. « — Mais qu’est-ce que tu fais ? a-t-elle demandé. — À ton avis ? — Quelque chose ne va pas ? Tu as peur qu’elle se flétrisse et qu’elle meure ? s’est-elle moquée. — Non, je suis juste curieux », a tran­­ché Holmes. Sharon s’est rendue dans la chambre, s’est allon­­gée et a pris un maga­­zine. Vingt minutes plus tard, Holmes est entré dans la pièce. Il avait une érec­­tion prodi­­gieuse. « — C’est incroyable ! — Quoi donc ? — Elle passe de 12 à 25 cm. 25 cm de long ! 10 cm de circon­­fé­­rence ! — Génial, répond Sharon, tour­­nant une page de son maga­­zine. Tu veux que j’ap­­pelle la presse ? » Son mari l’a fixée un long moment, avant de finir par lancer : « Je dois t’avouer que j’ai aussi fait d’autres choses, et je crois que je veux en faire mon métier. » Holmes lui a expliqué qu’il voulait trou­­ver un domaine dans lequel il serait le meilleur, et il pensait que c’était le cas avec la porno­­gra­­phie. Sharon était vierge lorsqu’ils s’étaient rencon­­trés. Cette nouvelle ne la réjouis­­sait guère. « — Ne sois pas coin­­cée sur le sujet, a dit John, un refrain qu’elle appren­­drait à connaître par cœur durant les quinze années à venir. Ça n’a aucune signi­­fi­­ca­­tion pour moi. C’est comme si je faisais de la char­­pente. Voilà mes outils, je les utilise pour gagner ma vie. Et quand je rentre à la maison, les outils restent sur le chan­­tier. — Tu couches avec d’autres femmes, a rétorqué Sharon. C’est comme si j’étais mariée à une pute. » Holmes n’a rien trouvé à répondre. Ainsi a commencé le dérou­­le­­ment de la longue série de bobines qui donne­­raient plus tard nais­­sance à Johnny Wadd. Holmes s’est laissé pous­­ser les cheveux, et s’est mis à porter des costumes trois-pièces. Sharon et lui se sont instal­­lés dans une étrange vie de famille hybride. Elle payait pour la nour­­ri­­ture et les dépenses du foyer, lavait son linge et lui prépa­­rait ses repas, quand il était à la maison. John gardait l’argent de ses films et ne le dépen­­sait que pour lui-même. En 1973, John et Sharon vivaient sous le même toit, dormaient dans le même lit, mais n’avaient plus de rela­­tions sexuelles. Sharon avait même coupé court à tout contact physique, mais elle ne pouvait se résoudre à le mettre à la porte. « Il faut se rendre à l’évi­­dence, dit-elle, j’aimais cet imbé­­cile. Mais je n’ai­­mais pas son métier. » John s’est acheté un pick-up El Camino et un soli­­taire en diamant qui devien­­drait son signe distinc­­tif dans ses films. Il a ensuite fait monter une bague en or sertie de diamants en forme de libel­­lule, et une boucle de cein­­ture en or de 20 cm par 12. La boucle repré­­sen­­tait une baleine nageant dans l’océan, son balei­­neau s’ali­­men­­tant en dessous. John s’in­­té­­res­­sait à la protec­­tion des baleines. Il portait cette boucle quand Sharon et lui vendaient des auto­­col­­lants pour pare-chocs en porte-à-porte. ulyces-johnholmes-08En 1974, Sharon est deve­­nue concierge d’une rési­­dence de dix appar­­te­­ments à Glen­­dale qui était la propriété du pédiatre avec lequel elle travaillait. Holmes et elle vivaient dans un appar­­te­­ment de fonc­­tion adja­cent. John y travaillait parfois comme homme à tout faire ou jardi­­nier. Il réno­­vait aussi leur maison, se surpas­­sant en parti­­cu­­lier pour la salle de bain prin­­ci­­pale, où il a recréé une sorte de cabane au fond du jardin, avec sa coupe en quart-de-lune, son toit en bardeaux au-dessus de la baignoire et son coffret taillé gros­­siè­­re­­ment, près de la chaise percée. Holmes était un collec­­tion­­neur invé­­téré de toutes sortes de choses. Il ramas­­sait du fil de fer dans des décharges, reven­­dait du cuivre. Il visi­­tait les vide-greniers et ache­­tait de vieux meubles. Il pouvait répa­­rer tout et n’im­­porte quoi, aimait faire des esquisses et travailler l’ar­­gile. Holmes collec­­tion­­nait aussi les crânes d’ani­­maux. Sharon raconte qu’il avait un jour ramené un crâne humain des labos de l’UCLA. Il l’a fait bouillir dans une des marmites de Sharon, et le couple l’avait surnommé Louise. À Noël, ils déco­­raient Louise avec des bougies colo­­rées. À la même époque, Sharon ajoute que John a commencé à faire des livrai­­sons pour la mafia. « Il rentrait d’une première pour un de ses films, reti­­rait ses bottes, ôtait ses chaus­­settes et en ressor­­tait une liasse de billets. Il me disait : “Vas-y, compte.” Il y en avait pour 56 000 dollars, four­­rés dans ses bottes. »

Le cauche­­mar de Jeana

Jeana Sellers (c’est un pseu­­do­­nyme) est entrée dans la vie de John en 1976. Elle était adoles­­cente et ses parents venaient tout juste de divor­­cer. Elle était partie de Miami en voiture avec son père et sa plus jeune sœur. Sur la route, dans le Colo­­rado, M. Sellers a accepté de prendre un auto-stop­­peur qui allait à Glen­­dale voir sa copine. Sellers n’avait pas de plan précis : Glen­­dale, ça lui conve­­nait. Lorsqu’ils sont arri­­vés devant la rési­­dence gérée par Sharon Holmes, il pris une déci­­sion : les Sellers s’ins­­tal­­le­­raient là. La rési­­dence était consti­­tuée de dix caba­­nons amovibles bâtis autour d’une cour inté­­rieure. Le demi-frère de Holmes et sa femme y vivaient. Cette petite commu­­nauté était le fief person­­nel de John Holmes. Un jour, alors que Jeana rendait visite à un voisin, Holmes est venu lui livrer un sachet d’herbe. Holmes a parlé un moment, et scruté Jeana de la tête aux pieds. « Dommage que tu sois si jeune », avait-t-il conclu avant de partir. Peu de temps après, il a commencé à lui faire la cour. À chaque fois qu’il reve­­nait après plusieurs jours ou semaines d’ab­­sence, Holmes lui rame­­nait des cadeaux : animaux empaillés, roses, bague. Pour sa sœur Terry, qui avait 14 ans et des kilos en trop, il rame­­nait ce qu’il appe­­lait la « Terry food », soit des kilos de bonbons. Holmes a embau­­ché les deux sœurs pour faire des travaux de jardi­­nage dans la rési­­dence. Après leurs tâches, il leur appor­­tait des sand­­wiches. Il avait enfin son propre van, et il orga­­ni­­sait des séjours en camping avec Jeana, Terry et le copain de Terry, José. « J’étais vrai­­ment sous le charme, raconte Jeana. Je ne touchais plus terre, j’avais un trai­­te­­ment de faveur. » John avait 31 ans, elle 15. Un soir, Holmes a demandé à Jeana de le rejoindre au van. Ils sont allés à la plage. Elle explique : « Je ne savais pas ce qui allait se passer, mais j’avais mon idée. Nous nous sommes assis sur les rochers au clair de lune. Nous sommes restés ainsi un long moment, et il restait très silen­­cieux. Il se conten­­tait de regar­­der. Je suis allée me baigner. En reve­­nant, il m’a dit : “On y va”, et nous avons repris le chemin de la maison. Et soudain, alors que nous arri­­vions à une inter­­­sec­­tion, il a écrasé les freins. Il m’a demandé : “Veux-tu faire l’amour avec moi ?” J’ai répondu oui de tout mon corps. Je l’ai dit. Oui. Je l’ai­­mais. On l’a fait dans le van. Après ça, j’étais à lui. »

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En rouge, Dawn Schil­­ler, alias Jeana
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Avec le temps, le père de Jeana est rentré à Miami, en gardant Terry avec lui. Jeana s’est alors instal­­lée chez le demi-frère de John et sa femme, David et Karen. Elle a quitté le lycée de Glen­­dale. Le jour, elle travaillait dans une crèche. La nuit, elle faisait du baby-sitting pour David et Karen. En 1978, Holmes prenait son cock­­tail de free-base sans arrêt. Il avait été initié aux drogues lors d’un tour­­nage à Las Vegas et ne s’était plus arrêté depuis. Il n’al­­lait nulle part sans sa valise marron Samso­­nite, dans laquelle se trou­­vaient : ses drogues, sa pipe à crack, du bicar­­bo­­nate de soude, une boîte de Petri qu’il utili­­sait pour trans­­for­­mer la poudre de cocaïne en cris­­taux, une bouteille de rhum 151, et des petites boules de coton pour allu­­mer la pipe. Jeana prenait de la free-base elle aussi, presque chaque soir. « Quand il prenait de la coke, décrit Jeana, il en prenait jusqu’à ce qu’il n’en reste plus du tout, puis il raclait la pipe, fumait toute la résine qu’il trou­­vait, et se finis­­sait au Valium. Il me faisait lui prépa­­rer des cookies au beurre de caca­­huète, pépites de choco­­lat et sucre roux. Le sucre l’ai­­dait à redes­­cendre. Il buvait un grand verre de lait, et on regar­­dait des dessins animés. Après, il allait dormir dans la chambre avec Sharon. Je m’en­­dor­­mais en règle géné­­rale sur le canapé. » À cette époque, Sharon était deve­­nue amie avec Jeana. « Cette pauvre fille était déchar­­née », se rappelle Sharon. Elle a commencé par la sortir de chez David et Karen, et l’ins­­tal­­ler dans un appar­­te­­ment-garage de la rési­­dence. Quelques mois plus tard, Jeana est venue habi­­ter dans leur chambre d’amis. « Je voyais bien le tableau », dit Sharon. « Il avait choisi une gamine qui ne connais­­sait rien à rien. Il a fallu que je lui fasse décou­­vrir le monde exté­­rieur, que je lui montre que John n’était pas Dieu tout puis­­sant. John était terri­­fié à l’idée que je m’op­­pose à elle. Mais je n’avais aucune raison de le faire. Pourquoi l’au­­rais-je fait ? Il n’avait aucune impor­­tance à mes yeux de ce côté-là. » Holmes s’ab­­sen­­tait de plus en plus souvent, à tour­­ner des films en Europe, à San Fran­­cisco et à Hawaï, à faire le gigolo pour des clients privés, ou à assis­­ter à des premières de ses films à travers les États-Unis. En même temps, il servait d’in­­for­­ma­­teur au lieu­­te­­nant Tom Blake de la brigade des mœurs de L.A., concer­­nant le milieu de la porno­­gra­­phie et de la pros­­ti­­tu­­tion. Il a commencé à tout balan­­cer en 1973, après son arres­­ta­­tion sur un plateau de tour­­nage. Reste à savoir si Holmes lui a jamais dit quelque chose d’ex­­ploi­­table.

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Jeana à 15 ans
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À cette période, Holmes passait le plus clair de son temps avec son meilleur et seul véri­­table ami, Bill Amer­­son, qui vivait à Sher­­man Oaks. Amer­­son, du haut de son menaçant mètre quatre-vingt-quinze, et de ses 130 kilos, raconte ses propres histoires dans le milieu du trafic de stupé­­fiants et du crime orga­­nisé. Il affirme avoir joué profes­­sion­­nel­­le­­ment au foot­­ball améri­­cain et exercé comme casca­­deur spécia­­lisé dans les acci­­dents de moto. Il était désor­­mais dans la porno­­gra­­phie, comme scéna­­riste, réali­­sa­­teur et produc­­teur. Amer­­son et Holmes s’étaient rencon­­trés lors d’un tour­­nage à San Fran­­cisco en 1970. Ils ont reconnu en l’autre un alter ego. « John était comme un petit frère pour moi », confie Amer­­son. Amer­­son a demandé à John d’être le parrain de ses enfants et lui a offert une chambre dans sa propre maison. Holmes et Amer­­son allaient chas­­ser, pêcher en pleine mer, ou camper. Géné­­ra­­le­­ment, ajoute Amer­­son, Holmes et lui excluaient les femmes : « Les femmes lui impor­­taient fina­­le­­ment peu. Parfois, je me disais même qu’il ne les aimait pas. Il préfé­­rait aller se bala­­der en forêt. Il était resté un enfant aux envies simples. Il adorait aller à Disney­­land, il aimait toutes les attrac­­tions. Il était très sensible, mais ne voulait pas que les gens le sachent. Un chiot renversé par une voiture, un oiseau mort… des choses étranges le faisaient pleu­­rer. On a passé des heures à parler de réin­­car­­na­­tion, de la vie, de Dieu ou plutôt de son absence. »

~

C’est autour de 1978 que Holmes a commencé à deve­­nir impré­­vi­­sible. Sur les plateaux, il était de plus en plus diffi­­cile de travailler avec lui. Il s’en­­fer­­mait dans les salles de bain, dans les placards. Ses collègues plai­­san­­taient en disant qu’il fallait lui lais­­ser une piste de free-base de la salle de bain au lit pour l’ame­­ner à travailler. Amer­­son rece­­vait des appels de réali­­sa­­teurs. Il arri­­vait sur les plateaux, souvent des maisons louées pour l’oc­­ca­­sion dans la vallée de San Fernando, et y retrou­­vait Holmes fouillant chaque tiroir, cher­­chant quelque chose à voler. Il était devenu un vulgaire cambrio­­leur. « John est devenu bizarre », affirme Amer­­son. « Il avait des yeux de fou. Ses paroles n’avaient aucun sens. » Très vite, l’homme qui se targuait de gagner près de 500 000 dollars par an en vendant ses charmes, s’est mis à travailler comme livreur de stupé­­fiants pour le gang de hors-la-loi et de camés qui vivait sur Wonder­­land Avenue. Il volait des bagages, des voitures, rendait visite à des vieilles conquêtes et les arnaquait, dépen­­sait pour 30 000 dollars en appa­­reils divers avec les cartes de crédit de Sharon… Pendant un temps, son demi-frère David et lui ont tenté l’aven­­ture d’ou­­vrir un commerce d’an­­tiqui­­tés et de serru­­re­­rie. Jeana gérait le maga­­sin, le Just Looking Empo­­rium. Une aven­­ture bien éphé­­mère. Selon Jeana, le soir de la ferme­­ture du maga­­sin, John était shooté et complè­­te­­ment parano. « C’est cette nuit-là qu’il m’a donné un coup pour la première fois. » Par la suite, les raclées sont deve­­nues régu­­lières. Début 1980, Holmes et Jeana ont défi­­ni­­ti­­ve­­ment quitté la rési­­dence. Ils restaient parfois dans des motels, mais le plus souvent, ils vivaient dans la Chevro­­let Malibu de Sharon. Du moins, Jeana y vivait. « J’étais connue pour attendre dans cette voiture », dit-elle. « On allait quelque part pour un deal. Il sortait de la voiture et j’at­­ten­­dais. Parfois pendant deux jours. J’avais un six-pack de Pepsi et un pot de café pour uriner. Et mon chien, Thor. Un petit chihua­­hua. John et Sharon me l’avaient offert. »

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Survivre à Holmes
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La situa­­tion a duré jusqu’à leur arres­­ta­­tion en janvier 1981. À l’époque, John obli­­geait Jeana, désor­­mais âgée de 20 ans, à faire le trot­­toir. Elle habi­­tait un appar­­te­­ment dans la Vallée, avec une actrice porno et une pros­­ti­­tuée de luxe nommée Michelle. Tôt le matin du 14 janvier, Jeana et Michelle visi­­taient un appar­­te­­ment dans Marina Del Rey. John les atten­­dait sur le parking, mais il était allé voler un ordi­­na­­teur dans une voiture. Jusqu’a­­lors, Holmes avait eu de la chance. Son statut d’in­­for­­ma­­teur pour la police de Los Angeles lui avait évité bon nombre d’ar­­res­­ta­­tions, mais Holmes commet­­tait désor­­mais des délits jour après jour. La chance avait fini par tour­­ner. Les poli­­ciers les ont arrêté sur le parking. Le lende­­main, Eddie Nash a payé leur caution. Jeana ne voulait pas retour­­ner chez Michelle. John a insisté. Elle a refusé. Il lui a donné un coup dans le ventre et l’a traî­­née à l’in­­té­­rieur. « Repose-toi », lui a-t-il lancé. « Tu travailles ce soir. » John prépa­­rait un bain. Jeana l’a entendu fermer le robi­­net et entrer dans la baignoire. Elle n’al­­lait pas revivre ça. Elle en avait assez. « Chérie ! » a-t-il appelé de la baignoire. « Apporte-moi un café, tu veux bien ? » Elle était sur le pas de la porte quand elle a entendu sa voix. Elle s’est figée un instant, puis a reculé à l’in­­té­­rieur. Elle a pris une grande inspi­­ra­­tion. Puis la voilà partie. Jeana a couru, avec Thor dans les bras, jusqu’à un restau­­rant de la chaîne Denny’s. Un petit vieux lui a donné une pièce. Elle a appelé sa mère dans l’Ore­­gon et lui a demandé un billet de bus. Sa mère a accepté, mais ça devait attendre le lende­­main. Jeana s’est assise et a pleuré. Le petit vieux lui a payé un bol de chili, puis l’a faite entrer en douce dans sa maison de retraite. Jeana dormi­­rait sur le sol, au pied du lit. Pour les autres rési­­dents, c’était le scan­­dale du siècle. Au petit matin, nombreux sont ceux qui lui ont offert une tartine à la café­­té­­ria. Jeana a pris congé, puis appelé la gare routière de Glen­­dale. Elle a avoué à l’agent de service que John Holmes, la star du porno, la cher­­chait pour la tuer. Elle l’a supplié de ne rien lui dire. L’homme a accepté de l’ai­­der et lui a alors demandé comment elle comp­­tait se rendre à la station. Lui et son fils vien­­draient la cher­­cher. Comme Jeana s’y atten­­dait, Holmes s’est montré à la gare routière. L’agent l’a embrouillé, et Holmes a suivi le mauvais bus tout du long, jusqu’à San Fran­­cisco.

Au fond, tout au fond

Tracy McCourt a pris à droite sur Dona Lola Place, avancé sur cent mètres dans une impasse, s’est garé et a coupé le moteur. DeVe­­rell, Lind et Launius ont poussé le portail grillagé ouvrant sur la voie de garage chez Nash et se sont faufi­­lés sur leur droite, derrière la maison. La porte coulis­­sante était toujours ouverte, comme Holmes l’avait annoncé. Une fois à l’in­­té­­rieur, ils ont ouvert la porte de la chambre d’amis et y ont jeté un coup d’œil. Lind ouvrait la marche et fonçait dans le couloir, un magnum .357 à canon court dans une main et un badge volé de la police de San Fran­­cisco dans l’autre. Diles et Nash étaient dans le salon, l’un en survê­­te­­ment, portant un plateau avec le petit déjeu­­ner, l’autre en maillot de bain bleu. « Plus un geste ! » a hurlé Lind. « Vous êtes en état d’ar­­res­­ta­­tion ! Police ! » ulyces-johnholmes-12 DeVe­­rell et Launius se sont occu­­pés de Nash. Lind s’est dirigé dans le dos du garde du corps gras­­souillet au torse nu. Il a placé le badge dans l’autre main, la gauche, et sorti des menottes de la droite. Alors qu’il luttait avec son équi­­pe­­ment et les poignets épais de Diles, Launius s’est avancé pour lui prêter main forte, trébu­­chant et lui heur­­tant le bras. Le coup est parti. Diles aveu­­glé par la déto­­na­­tion, le côté droit de son dos, au-dessus du rein, s’est mis à saigner. Nash est tombé à genoux. Il les a supplié de lui lais­­ser le temps d’une prière pour ses enfants. « On s’en fout de tes gosses ! » a crié Launius. « Montre-nous la dope. » Lind a tourné Diles sur le ventre, l’a menotté et lui a jeté un tapis perse sur la tête. Puis il a rejoint les autres dans la chambre de Nash. Tout était là où Holmes l’avait dit. Lind pres­­sait le canon du .357 contre la tempe de Nash en lui deman­­dant la combi­­nai­­son du coffre encas­­tré dans le sol. Nash a refusé de lui donner. Launius lui a alors mis le canon en métal dans la bouche. Dans le coffre : deux gros sachets refer­­mables pleins de cocaïne. Dans une valise grise, ils ont ramassé du liquide et des bijoux. Dans une tire­­lire : plusieurs milliers de Quaa­­ludes, et davan­­tage de cocaïne. Sur une commode, ils ont trouvé une fiole de labo­­ra­­toire au trois quarts pleine d’hé­­roïne. Lind a scot­­ché les mains de Nash dans le dos et lui a mis un drap sur la tête. Il a trouvé un Brow­­ning 9 mm sous son lit, puis il est allé dans la chambre de Diles, où il a trouvé d’autres armes. Pendant ce temps, Launius a demandé à Lind son couteau de chasse. Il s’est dirigé vers Diles, a retiré le tapis posé sur sa tête, et porté la lame à son cou. « — Où est le reste de l’hé­­roïne ? lui a-t-il demandé. — Je ne sais pas », a répondu Diles. Launius lui pres­­sait lente­­ment la lame en travers de la gorge. Le sang a commencé à couler. Soudain, à l’ex­­té­­rieur, Tracy McCourt a klaxonné dans la voiture qu’ils devaient prendre pour s’en­­fuir. « Oublie ça ! » l’a inter­­­rompu Lind. « On y va. » À 10 heures du matin, Lind, McCourt, Launius et DeVe­­rell passaient la porte de la maison de Wonder­­land. Holmes s’est levé du canapé : « — Alors ? Comment ça s’est passé ? — Ne lui dit rien », a sèche­­ment lâché Lind. Launius, DeVe­­rell et Lind sont entrés dans la chambre de Launius. Avant de quit­­ter la maison de Nash, ils avaient décidé de trom­­per Holmes et McCourt sur leur part du butin. Agis­­sant promp­­te­­ment, Launius a retiré quelques 100 000 dollars de la valise et les a cachés dans sa chambre. ulyces-johnholmes-13Pendant ce temps, Joy Miller et Barbara Richard­­son, la copine de Lind, ont quitté la maison et roulé jusqu’au maga­­sin de Laurel Canyon pour faire le plein de la voiture et ache­­ter des cartouches de ciga­­rettes. Quand elles sont rentrées, les hommes étaient assis autour de la table en verre dans le coin cuisine. Tout le monde était occupé. Holmes et Lind pesaient la cocaïne. Launius comp­­tait les Quaa­­lude. DeVe­­rell comp­­tait l’argent. Sur la table, on trou­­vait : 3,5 kg de cocaïne, 5 000 Quaa­­lude, un kilo d’hé­­roïne China White de haute qualité, et 10 000 dollars en liquide. Les bijoux seraiont plus tard reven­­dus pour 150 000 dollars. Lind, Launius et DeVe­­rell, les trois à avoir accom­­pli le cambrio­­lage, rece­­vaient 25 % du butin chacun. Holmes et McCourt devaient se divi­­ser la dernière part. Dès qu’il a terminé la pesée, Holmes est allé dans la cuisine prépa­­rer de la poudre de cocaïne pour en faire de la free-base, qu’il est allé fumer dans la salle de bain. Le petit monde de Wonder­­land s’est servi tour à tour en cocaïne et en héroïne. Après un bon moment, Holmes est revenu dans le salon. Il s’est plaint de sa part, qui n’était que de 3 000 dollars. Il savait perti­­nem­­ment que Nash cachait bien plus que ça chez lui. Une dispute a éclaté. Launius a étalé Holmes d’un coup de poing dans le ventre. « Main­­te­­nant, casse-toi ! » lui a-t-il hurlé.

~

Pendant les premiers mois qu’elle a passé dans l’Ore­­gon chez sa mère, Jeana a refusé de prendre les appels de John. Elle avait trouvé un travail dans une crèche, payait un loyer à sa mère, essayait de recons­­truire sa vie. Mais Holmes conti­­nuait d’ap­­pe­­ler. Il lui envoyait des fleurs, des cadeaux, des photos d’eux avec le chien. En mai, Jeana a accepté de lui parler. En juin, elle se disait : Bon, je n’ai rien à faire par ici. Le 27 juin, deux jours avant le cambrio­­lage chez Nash, elle a pris un vol pour Los Angeles. John trans­­por­­tait deux valises quand il est allé l’ac­­cueillir. Oh, merde, a-t-elle pensé, sans rien dire. « Je ne voulais pas croire que j’étais retom­­bée dans son petit jeu », explique Jeana. « Il était gentil. Il n’y a eu aucun problème. Nous sommes allés dans un motel, nous avons célé­­bré nos retrou­­vailles. Sans drogues. C’était vrai­­ment sympa. Je retrou­­vais l’an­­cien John. Et puis il est parti. » Le jour du cambrio­­lage, Holmes n’était toujours pas revenu. La récep­­tion a demandé à Jeana de partir. Holmes n’avait pas payé la chambre. ulyces-johnholmes-14 Jeana a fait sa valise et pris son chihua­­hua. Sans argent, elle ne savait pas quoi faire. Elle ne pouvait décem­­ment pas appe­­ler Sharon, elles ne s’étaient pas parlé depuis deux ans. Jeana traî­­nait quelque part dans le centre-ville. Elle ne savait pas bien où. Elle errait dans les rues, en essayant de penser. Un mac a tenté de la prendre avec lui. Puis un autre. Elle est enfin tombé sur une femme déli­­vrant des prêches sulfu­­reux à un coin de rue. La femme l’a emme­­née chez elle, l’a faite repeindre un mur. Pendant ce temps, Jeana a laissé un message sur la messa­­ge­­rie de John, lui donnant le numéro où la joindre. Holmes l’ap­­pel­­le­­rait fina­­le­­ment dans l’après-midi du 29, après que le gang de Wonder­­land l’eut mis à la porte. Il s’est montré assez tôt le soir même. « Il avait la plus grande montagne de cocaïne que j’aie jamais vue de toute ma vie, déclare Jeana. Il a investi la cuisine. Il a préparé la coke toute la nuit. Il a même fait fumer la sœur de l’évan­­gé­­liste. » Au petit matin, ils sont sortis cher­­cher à manger. « Quand nous sommes reve­­nus, la porte était fermée à clé, dit Jeana. L’évan­­gé­­liste était sur le balcon, agitant un drapeau chré­­tien, priant et braillant, chan­­tant “Nous Triom­­phe­­rons. Elle disait que John avait coupé de la cocaïne avec une vieille carte de tarot, ce qu’elle prenait pour un signe du démon. Je lui ai dit : “S’il vous plait, lais­­sez-moi seule­­ment récu­­pé­­rer mes vête­­ments et mon chien, après on s’en ira.” »

La vengeance d’Ed­­die Nash

Gregory DeWitt Diles, 1 m 95, 130 kg, a déboulé par la porte d’en­­trée dans la maison donnant sur Dona Lola, traî­­nant John Holmes avec lui par la peau du coup. « Par ici », a dit Nash. Diles a bous­­culé Holmes qui a dérapé sur le tapis. Nash a fermé derrière lui la porte de la chambre. C’était un mercredi après-midi, le 1er juillet, soit deux jours après le cambrio­­lage. Jeana était cachée dans un autre hôtel de la Vallée. Une heure aupa­­ra­­vant, Holmes avait croisé Diles. Holmes portait une des bagues volées à son patron.

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Eddie Nash des années plus tard

Eddie Nash, 52 ans, 1 mètre 90, les cheveux gris, fort et nerveux. Sa famille était proprié­­taire de plusieurs hôtels avant la créa­­tion d’Is­­raël en 1948. Nash a raconté à un ami que la lueur de la lune et les oliviers de son pays natal lui manquaient, qu’il avait passé un moment dans un camp de réfu­­giés, et que son beau-frère avait été tué par des soldats israé­­liens. Plus jeune fils de la famille, Nash était arrivé en Amérique avec 7 dollars en poche. Il avait travaillé quelques temps pour d’autres, puis ouvert le Beef’s Chuck, un stand de hot-dog sur Holly­­wood Boule­­vard. Nash trimait nuit et jour, portant sa toque blanche de chef, et faisait lui-même le service. Profes­­seur des écoles à Santa Barbara, June M. Schuy­­ler se rappelle avoir rencon­­tré ce « bel étran­­ger à la peau claire » au Beef’s Chuck. Elle habi­­tait Holly­­wood tandis que son fils autiste était à l’école Belle Dubnoff pour les enfants atteints de lésions céré­­brales. L’école se trou­­vait à un pâté de maison du stand de Nash. Elle y emme­­nait souvent déjeu­­ner son fils. Des années plus tard, Schuy­­ler écrira dans une lettre à l’at­­ten­­tion d’un juge : « Dès lors, Ed Nasral­­lah se lança dans une parade de séduc­­tion aussi vieux jeu que possible. Des mois durant, il m’in­­vi­­tait à dîner, me présen­­tait sa mère et le reste de sa famille. Il n’y avait jamais rien eu de sexuel entre nous. Je lui avais dit “non” et je m’y tenais. » L’an­­née suivante, Nasral­­lah lui a apporté des feuilles de vigne, du houmous et du café turc. Schuy­­ler raconte qu’Ed aimait son fils extrê­­me­­ment fort, et qu’il lui avait offert « d’ar­­ran­­ger un rendez-vous avec l’un des meilleurs neuro­­chi­­rur­­gien qui soient… sans contre­­par­­tie ». Au milieu des années 1970, Ed Nasral­­lah était devenu Eddie Nash et avait amassé une fortune. Lui aussi était dealer de drogue, et gros consom­­ma­­teur. Sa drogue de prédi­­lec­­tion était la free-base ; parfois, il mélan­­geait du crack à de l’hé­­roïne. Il lui manquait une partie de la cavité nasale, on lui avait retiré un poumon, et il avait une plaque de métal sous le crâne. Durant les années qui ont suivi, Nash n’a quitté que rare­­ment sa maison de style ranch en pierres blanches, à Studio City. Chez lui, il se bala­­dait en robe de chambre en soie marron, ou parfois en slip, son corps couvert d’une fine pelli­­cule de sueur. Sa voix avait une douce sono­­rité arabe. « Vous voulez jouer au base­­ball ? » deman­­dait-il à ses invi­­tés, présents en perma­­nence, en allu­­mant la flamme à gaz, offrant une bouf­­fée de sa pipe. « La consom­­ma­­tion d’al­­cool et de drogues était perpé­­tuelle, une chose du quoti­­dien » déclare un avocat, connais­­sance de longue date de Nash. « Le défilé allait de deux à trois personnes, jusqu’à dix et parfois plus. C’était incroyable, cette façon noncha­­lante qu’a­­vaient les gens d’al­­ler et venir. En rentrant chez Nash, on voyait des femmes très diverses, plus ou moins vêtues. Certaines étaient vrai­­ment belles. D’autres semblaient avoir tiré un peu trop long­­temps sur la pipe à crack. Quand on rencon­­trait Eddie, c’était chez lui, selon ses règles. Je crois que la para­­noïa induite par la cocaïne a créé en lui le désir de rester maître de cet envi­­ron­­ne­­ment dont il avait le contrôle. Plus que tout, une des lignes direc­­trices dans la vie d’Ed­­die aura été la notion de contrôle. Il voulait être respon­­sable. Il voulait être le bédouin dans sa tente, le maître, celui qui accorde l’hos­­pi­­ta­­lité. Tous ses avocats – je crois qu’il en employait six ou sept sur diffé­­rentes affaires –, ainsi que des agents, des employés, des clients… tout le monde venait le voir ! Et il y avait Jimmie, le cuis­­tot, qui lui prépa­­rait des festins. On pouvait entrer chez lui, murmu­­rer quelque chose à son oreille, et il faisait en sorte que cela se réalise. Quoi que ce soit. Vous n’aviez qu’à deman­­der, il vous l’of­­frait. »

L'entrée du Kit Kat en 1982 L'un des nombreux clubs de Nash
L’en­­trée du Kit Kat en 1982
L’un des nombreux clubs de Nash

D’après un témoi­­gnage au tribu­­nal, Nash aurait eu un penchant pour les jeunes filles, les fouets, et ce jeu impliquant un pisto­­let, qu’on appelle la roulette russe. Une femme ayant eu des rela­­tions sexuelles avec Nash se remé­­more « beau­­coup de tenta­­tions. Il y avait des montagnes de cocaïne devant vous. Des bijoux, des liasses de billets. On vous lais­­sait dans une pièce pendant des heures, puis c’était à votre tour d’être appe­­lée. Il y avait un miroir sans tain dans la chambre, et tout ce que vous aviez jamais désiré vous était apporté. D’une certaine manière, Eddie vous évaluait en fonc­­tion de ce que vous preniez, ou non. » Début 1981, la seconde femme de Nash, la mère de ses deux fils, âgés de huit et cinq ans à l’époque, a fait une demande d’or­­don­­nance restric­­tive contre lui. Selon les affi­­da­­vits du juge­­ment, elle aurait dit après l’avoir quitté : « J’ai emmené mes enfants dans l’Ok­­la­­homa, à la ferme de ma tante et de mon oncle, avec mes parents. Mon mari a engagé une fille pour nous suivre. Elle est venue à la ferme pour savoir si j’étais avec un homme. Après son départ, mon mari m’a appe­­lée à la ferme et m’a ordon­­née de reve­­nir immé­­dia­­te­­ment à la maison. » « Quand j’ai refusé, il a dit : “Ne remets plus les pieds en Cali­­for­­nie, ou j’en­­ver­­rai deux hommes t’at­­tendre à l’aé­­ro­­port pour te tuer, et je ferai tuer tes parents.” » On raconte que Nash avait des appuis dans les milieux de la poli­­tique, de la police et du crime orga­­nisé. Selon un agent des forces de l’ordre de Los Angeles, « Ed Nash était une figure bien connue de la police dans le Holly­­wood des années 1960, mais cette rela­­tion n’a jamais été conflic­­tuelle. » Un des amis et invi­­tés régu­­liers de Nash était, selon les dires d’un autre agent, un Israé­­lien au passé de mili­­taire, « le soi-disant parrain réputé de la mafia israé­­lienne ». Un docu­­ment du dépar­­te­­ment de la Justice de Cali­­for­­nie révèle que la mafia israé­­lienne était active en Cali­­for­­nie à la fin des années 1970 et au début des années 1980, et qu’elle était impliquée dans le trafic de stupé­­fiants, les incen­­dies crimi­­nels, le racket, le trafic d’armes, ainsi qu’un certain nombre de meurtres, dont ceux de deux ressor­­tis­­sants israé­­liens tués et démem­­brés dans une chambre du luxueux hôtel Bona­­ven­­ture, dans le centre-ville de Los Angeles. Durant ses six ou sept ans de consom­­ma­­tion, déclare l’avo­­cat, « Nash a perdu plus d’un million en drogues. Son empire s’est tota­­le­­ment atro­­phié à cause de la cocaïne. Ce qui me fait rire, c’est qu’on le consi­­dère comme un trafiquant de drogues. C’est n’im­­porte quoi. La drogue, il la consom­­mait. À un rythme alar­­mant. » L’après-midi du 1er juillet 1981, Eddie Nash consom­­mait encore des drogues à un rythme alar­­mant. Il avait été dépouillé de 3,5 kg de cocaïne, mais le gang de Wonder­­land n’avait pas trouvé son stock person­­nel, et il tirait furieu­­se­­ment sur sa pipe. Il avait envoyé deux hommes de main le réap­­pro­­vi­­sion­­ner, mais ils n’étaient pas encore reve­­nus. Deux clients atten­­daient. Ils prenaient des bouf­­fées de sa pipe, tout en scru­­tant la porte. Un de ceux-ci s’ap­­pe­­lait Scott Thor­­son. Il était venu en voiture de Lake Tahoe pour ache­­ter sa dose à Nash. Ou peut-être bien qu’il était venu d’avion de Las Vegas. Dans son témoi­­gnage devant le tribu­­nal, des années plus tard, il décla­­rera en réponse à plusieurs ques­­tions : « Je ne m’en souviens plus. Vrai­­ment, je ne m’en souviens plus. » Thor­­son était l’amant qui vivait au domi­­cile de l’ar­­tiste Libe­­race. Il faisait égale­­ment partie de son numéro sur scène à Las Vegas. Vêtu d’une tenue ornée de bijoux, il condui­­sait Libe­­race sur scène dans une mini Rolls-Royce scin­­tillante, lui ouvrait la porte et ôtait le manteau de four­­rure de son maître. Libe­­race faisait alors une blague, comme quoi il possé­­dait le seul manteau en four­­rure qui dispo­­sait de son propre service de limou­­sine. Pendant une tour­­née, Thor­­son avait dansé avec les Rockettes. Libe­­race le surnom­­mait Booper (« chiot », ou « toutou » ou toute autre expres­­sion hypo­­co­­ris­­tique, ndt), et le trai­­tait à la fois comme un fils, un amant et un animal de compa­­gnie. Thor­­son était cocaï­­no­­mane depuis plusieurs années. Selon les dires de Thor­­son dans son livre Ma Vie avec Libe­­race, cela a commencé quand Libe­­race lui a imposé une chirur­­gie esthé­­tique. Dans un premier temps, il lui fallait perdre 15 kilos, et un méde­­cin peu recom­­man­­dable lui avait pres­­crit une mixture de drogues variées pour l’ai­­der à perdre du poids. La cocaïne phar­­ma­­ceu­­tique en était un des ingré­­dients.

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Libe­­race et son protégé Scott Thor­­son

Un peu plus tard, une fois l’opé­­ra­­tion termi­­née, Thor­­son a été façonné à la manière d’une version plus jeune de Libe­­race. Mais il est resté dépen­­dant à la cocaïne. Au moment où Diles a déboulé par la porte d’en­­trée en traî­­nant Holmes, Thor­­son était avec Eddie dans sa chambre, à s’en­­voyer des doses. Nash était vrai­­ment en colère. « Je les mettrai à genoux ! » répé­­tait-il à Thor­­son. « Je leur donne­­rai une bonne leçon ! Ils ne risquent plus de voler qui que ce soit ! » Thor­­son a été prié de sortir, puis Nash a fermé la porte. Diles a giflé Holmes, l’a lancé à travers la pièce et poussé contre un mur. « Comment as-tu pu faire une chose pareille ?! » a grondé Eddie Nash. Diles l’a frappé une fois de plus. « Je te faisais confiance. Je t’ai tout donné ! » Nash et Holmes s’étaient rencon­­trés trois ans aupa­­ra­­vant au Seven Seas. Nash raffo­­lait de porno­­gra­­phie. Il avait investi dans des films, et louait des espaces de bureaux à plusieurs socié­­tés en lien avec le milieu. Holmes en était un des grands noms et Nash aimait l’avoir à ses côtés. Il le montrait à tous ses invi­­tés : « J’ai­­me­­rais vous présen­­ter M. John Holmes. » De son côté, Holmes faisait tout ce qui était en son pouvoir pour Nash. Il lui rame­­nait souvent des filles. Le jour de Noël 1980, il lui avait même présenté Jeana. Nash lui rendrait la pareille avec 10 g de cocaïne. Holmes voyait en Nash l’être le plus démo­­niaque qu’il ait jamais rencon­­tré, mais puisqu’il n’ar­­ri­­vait pas à le cerner, il le respec­­tait. Désor­­mais, rien n’al­­lait plus aussi bien entre eux. Holmes était écrasé contre le sol. Diles poin­­tait un pisto­­let sur sa tête. Nash feuille­­tait un petit livre noir trouvé par Diles dans les poches de John. « C’est qui là, dans l’Ohio ? » a hurlé Nash. « Qui est cette Mary ? Ta mère ? Qui c’est là, dans le Montana ? Ton frère ? Je vais buter toute ta famille. Je les tuerai tous ! Retourne dans cette baraque ! Récu­­père ce qui est à moi ! Apporte-moi leurs yeux ! Je les veux dans un sac, et j’ou­­blie­­rai alors ce que tu m’as fait ! Vas-y ! »

En sursis

Jeudi 2 juillet, 3 h 30 du matin. Sharon Holmes a allumé la lumière du porche et regardé par l’œil de bœuf. Mon Dieu, a-t-elle pensé, John. Elle ne l’avait pas vu depuis trois mois. Ses vête­­ments étaient déchi­­rés et il était couvert de sang. Il fixait droit devant lui, sans ciller. Elle a ouvert la porte et croisé les bras contre sa poitrine. « — Eh bien ? — Acci­­dent… voitu­­re… hum… a-t-il balbu­­tié. Je… peux entrer ? »

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John et Sharon Holmes en des jours plus heureux

Ils sont allés dans la salle de bain. Sharon, infir­­mière diplô­­mée, a fouillé une armoire à phar­­ma­­cie bien remplie, en a sorti du mercu­­ro­­chrome et des boules de coton. Elle s’est appro­­chée et, le tenant par le menton, a fait pivo­­ter sa tête de droite à gauche. Étrange, s’est-elle dit, pas de coupures, pas de zones abra­­sées. Juste du sang. « Tu as eu un acci­dent avec la Malibu ? » John a baissé le regard. Il clignait rapi­­de­­ment des yeux. Ils étaient mariés depuis seize ans, et Sharon savait toujours quand il mentait. C’est proba­­ble­­ment la raison pour laquelle il reve­­nait toujours. « Fais-moi couler un bain, veux-tu ? » John s’est glissé dans la baignoire. Sharon s’est assise sur la commode en contre­­plaqué. Et main­­te­­nant ? pensait-elle. Il a plongé la tête sous l’eau, puis s’est couvert le visage avec un gant fumant de vapeur. Enfin, il s’est rassis. « — Les meurtres, a-t-il dit. J’y étais. — Qu’est-ce que tu veux dire ? — C’était de ma faute, reprend John, les yeux remplis de larmes. Je suis resté là, je les ai vus tuer ces gens. — De quoi parles-tu, John ? — Je suis impliqué dans un cambrio­­lage », a-t-il commencé. Il lui a alors raconté toute l’his­­toire. Le plan, le cambrio­­lage, les menaces de Nash sur sa famille – y compris Sharon. « — Alors je lui ai tout dit, a pour­­suivi John. Je lui ai dit où vivaient les cambrio­­leurs, et comment il pouvait s’y rendre. J’étais forcé de les y conduire. — Qui ça ? — Trois hommes, et moi-même. — D’ac­­cord, tu les y as conduits… — Oui. La maison avait un système de sécu­­rité. J’ai sonné, et dit que j’avais des choses à remettre à quelqu’un à l’in­­té­­rieur, qu’ils devaient me lais­­ser monter. Ils ont ouvert le portail de sécu­­rité, et on a gravi les marches à quatre. Quand la porte s’est ouverte, ils ont forcé le passage. J’avais un pisto­­let sur la tempe. Je suis resté là, contre le mur. Je les ai regar­­dés les battre à mort. — Tu es resté là ? — Je ne pouvais rien faire. — John, comment as-tu pu ? — C’était eux ou moi. Ils ont été stupides, ils l’ont fait supplier de ne pas le tuer. Ils ont eu ce qu’ils méri­­taient. »

~

« Du sang ! Du sang ! Telle­­ment de sang ! » Holmes faisait un cauche­­mar, gesti­­cu­­lant et gémis­­sant, lançant pieds et poings en l’air. « Telle­­ment de sang ! » gémis­­sait-il sans arrêt. Jeana était morte de trouille. Elle ne savait que faire. Le réveiller ? Le lais­­ser hurler ? C’était un jeudi, le 2 juillet 1981. Après avoir pris son bain chez Sharon, Holmes était revenu au motel de la Vallée. Il avait passé le seuil de la porte, était tombé sur le lit et avait perdu connais­­sance. Jeana restait calme­­ment assise sur le bord du lit, à regar­­der la télé­­vi­­sion fixée sur le mur. Après un moment, le JT a commencé. L’in­­for­­ma­­tion prin­­ci­­pale montrait une série de multiples homi­­cides. ulyces-johnholmes-19Quatre cadavres. Une héca­­tombe. Une maison sur Wonder­­land Avenue. Jeana s’est levée pour s’ap­­pro­­cher un peu plus de l’écran. Cette maison, s’est-elle dit. Tout commençait à s’ex­­pliquer. J’ai attendu devant cette maison. N’était-ce pas là où John allait cher­­cher ses doses ? Les heures ont passé, et John s’est enfin réveillé. Jeana demeu­­rait silen­­cieuse. Ils sont allés au McDo­­nald’s cher­­cher des hambur­­gers, puis sont rentrés regar­­der la télé­­vi­­sion. Est arrivé le JT du soir. Les flics dési­­gnaient les meurtres sous le nom de « Quatre au tapis ». Les victimes étaient Joy Miller, Billy DeVe­­rell, Ron Launius et Barbara Richard­­son. Le gang de Wonder­­land. L’arme du crime était un tuyau en métal entouré de ficelle à son extré­­mité. Des rési­­dus de ficelle avaient été décou­­verts sur les murs, sur les crânes, sur la peau. La maison avait été vanda­­li­­sée par les assaillants. Du sang et de la cervelle étalés partout, même au plafond. Les corps avaient été décou­­verts par des ouvriers travaillant dans la maison mitoyenne ; ils avaient entendu des râles à l’ar­­rière de la maison : « À l’aide, à l’aide ! » Une cinquième victime avait été trans­­por­­tée vivante. Susan Launius, 25 ans, la femme de Ron. Elle était en soins inten­­sifs, avec de sévères lésions céré­­brales et digi­­tales. Les meurtres avaient été si brutaux que la police les compa­­rait à ceux du cas Tate-LaBianca, commis par la famille Manson. Holmes et Jeana regar­­daient toujours la télé­­vi­­sion, au lit. Jeana avait peur de poser son regard sur John. Elle a lente­­ment tourné les yeux et aperçu son profil. Il était transi. Son visage avait perdu ses couleurs. Elle perce­­vait le chan­­ge­­ment, d’abord sur son front, puis sur ses joues, et enfin sur son cou. Il était devenu parfai­­te­­ment livide. Jeana n’a dit rien. Après un moment, le JT a cédé la place au bulle­­tin météo. Elle s’est éclairci la voix : « — John ? — Quoi ? — Tu as fait ce rêve, tu sais, dans ton sommeil. Tu disais quelque chose par rapport au sang. » John avait les yeux écarquillés. Il semblait vrai­­ment effrayé. Elle ne l’avait jamais vu avoir peur. « Ouais, euh… a-t-il commencé. J’ai… hier, en ouvrant le coffre de la voiture, je me le suis pris dans le nez et ça a saigné. Ne t’en fais pas. » Le 10 juillet, la police a frappé à la porte de leur chambre, et arrêté Jeana et John. Les trois jours suivants, Holmes, Jeana et Sharon ont été gardés en déten­­tion préven­­tive dans un hôtel de luxe du centre-ville de Los Angeles : gardes armés à l’ac­­cueil, dans le hall, et service de chambre. Holmes tentait de conclure un marché avec les poli­­ciers. Il deman­­dait un programme de protec­­tion des témoins, une nouvelle iden­­tité, de l’argent et une maison. Il deman­­dait aussi de nouveaux noms pour Sharon et Jeana. Il offrait de révé­­ler une foule de secrets à la police. Des noms de mafieux, de dealers, de pros­­ti­­tuées et de soute­­neurs. La police, elle, voulait connaître l’iden­­tité des meur­­triers du gang de Wonder­­land. Holmes l’a bouclée. « Holmes, il se compor­­tait toujours comme s’il était sur un plateau de cinéma, au premier plan, lumières et caméra braquées sur lui », déclare un détec­­tive présent à l’époque. « C’est comme s’il tour­­nait un film. Il était là, avec deux femmes autour de lui. Tous les trois dormaient dans le même lit. Il nous cares­­sait dans le sens du poil, puis nous menait en bateau. Il nous a confié certaines choses. Que nous étions dans la bonne direc­­tion, que ça s’était bien passé de telle manière, que le mobile était ceci ou cela, que ça avait été conçu comme ci ou comme ça… Il a tiré sur la corde autant que possible, puis nous a dit qu’il ne témoi­­gne­­rait pas devant un tribu­­nal. On l’a alors laissé tomber. » ulyces-johnholmes-20 Tous trois sont retour­­nés chez Sharon, qui a préparé un dîner. Holmes était allé cher­­cher Thor et les deux chiens de Sharon au chenil. Plus tard, les deux femmes lui ont teint les cheveux en noir. Holmes et Jeana ont peint la Malibu en gris, avec un toit rouge. Ils ont utilisé de la pein­­ture en spray. Ça gout­­tait, il y avait des striures partout, mais qu’im­­porte. Ils allaient vivre inco­­gnito. Minuit, sur le parking d’une supé­­rette Safe­­way, à Glen­­dale. La Malibu était au repos. Jeana était assise sur le siège passa­­ger, Thor blotti dans ses bras. Holmes était appuyé contre le pare-chocs arrière, à fumer une ciga­­rette. Sharon restait debout, les bras croi­­sés. « — Change d’avis. Viens avec nous, Sharon. — Aucune chance, John. — On peut être tous les trois Sharon, comme au bon vieux temps. — T’es pas sérieux, j’es­­père. — Tu ne peux pas me faire ça, a-t-il dit. — Et pourquoi pas ? Pourquoi ne le pour­­rais-je pas ? — Parce que je t’aime. » Sharon l’a fixé du regard. À leur premier rendez-vous, il avait apporté une bouteille de rosé et un bouquet de fleurs. Sharon l’avait vu par la fenêtre cueillir les fleurs sur la pelouse du voisin. Désor­­mais, elle faisait non de la tête. Elle a contourné la voiture jusqu’au siège passa­­ger. Jeana a sorti la tête par la fenêtre, et elles se sont enla­­cées. Avec les années, elles étaient deve­­nues comme une mère et sa fille. « Prends soin de lui », lui a demandé Sharon.

Le démon de John Holmes

« — Salut Jeana. — Chris ? C’est bien toi ? — Comment tu vas, sœurette ? — Ça va. Tu appelles d’où ? Tu sembles proche. — Je suis ici. — À Miami ? — Ouais. — Qu’est-ce que tu fais là ? — Ben, je… je suis venu… avec un ami. Écoute, dis-moi où tu te trouves, je vien­­drai te cher­­cher. » Jeana a raccro­­ché le combiné. Son frère Chris, 16 ans, vivait dans l’Ore­­gon. Elle n’avait pas eu de ses nouvelles depuis, quoi, six mois ? Pas depuis qu’elle avait quitté la maison. Nous étions désor­­mais le 4 décembre 1981. Après avoir quitté la Cali­­for­­nie, Jeana et Holmes étaient passés par Vegas, puis par le Montana, pour ensuite filer vers le sud, voir le Grand Canyon et le Pain­­ted Desert. Holmes avait forcé quelques voitures au passage. Le couple avait terminé sa course à Miami, dans un petit hôtel déla­­bré de Collins Avenue. Tout le monde là-bas partait à la dérive. Big Rosie, la gérante, avait accepté que Jeana s’oc­­cupe du stan­­dard, et de faire les chambres en échange d’un loyer. Holmes travaillait dans le bâti­­ment, peignant la façade d’un hôtel plus loin sur l’ave­­nue. Pour se faire un peu plus d’argent, Jeana faisait quelques passes sur la plage. « À l’hô­­tel, tout le monde a fini par nous connaître », se souvient Jeana. « Nous nous enten­­dions très bien. John dessi­­nait beau­­coup. Il faisait des dessins du chien, de moi. Nous dînions avec d’autres clients de l’hô­­tel, nous allions au cinéma. Nous étions comme un couple normal. Après un certain temps, j’ai dit que je ne voulais plus aller sur la plage. Nous nous sommes dispu­­tés. J’ai quitté la chambre, filé vers la piscine et il m’a couru après, l’idiot. Tout le monde était là. Il m’a foutu une raclée, puis il est remonté à la chambre. Les gens étaient sous le choc. » ulyces-johnholmes-21 Le jour suivant, pendant que Holmes était au travail, une délé­­ga­­tion de rési­­dents est venue trou­­ver Jeana. Une mère et sa fille lui ont offert de l’ai­­der. La fille avait un enfant et du travail. Elle s’ins­­tal­­lait dans une nouvelle maison. Accep­­te­­rait-elle d’être sa fille au pair ? Jeana a ramassé son sac, récu­­péré Thor et mis le pisto­­let de John dans son sac à main. C’était le 4 décembre, et elle n’avait pas vu John depuis déjà deux semaines. Son frère était en ville ; quelque chose clochait. Chris n’avait pas de permis de conduire. Comment pouvait-il bien louer une voiture ? Ils ont acheté des bois­­sons, sont allés au parc et se sont assis près d’une mare. « — Jeana, il faut que je te dise. Tu vois cette voiture ? Ce sont des flics. — Espèce de… » Jeana s’est levée pour partir, mais Chris l’a rattra­­pée. — Écoute, lui a-t-il dit en la tenant par le coude, des gens sont à la recherche de John, et ils pensent que tu es avec lui. Il va t’ar­­ri­­ver un malheur. Dis aux flics ce qu’ils veulent savoir, sinon John sera mort d’ici quelques jours. Tu peux sans doute lui sauver la vie. » Quand la police est arri­­vée à son hôtel, John était là. « Je vous atten­­dais », a-t-il dit. Après quoi il leur a proposé du café.

~

« Comment vas-tu John ? » a demandé l’homme au costume gris, se penchant contre la barrière du lit. « John ? Tu te souviens de moi ? » Février 1988, sept ans après les meurtres. Une chambre enso­­leillée de l’hô­­pi­­tal des vété­­rans de Sepul­­veda, en Cali­­for­­nie. L’homme au costume gris était l’ins­­pec­­teur de la police de Los Angeles, Tom Lange. Derrière lui se trou­­vait son coéqui­­pier, Mac McClain. Le dossier Wonder­­land était toujours en instruc­­tion. Ils avaient quelques ques­­tions à poser à John Holmes. « Nous voulons te parler d’Ed­­die Nash », a conti­­nué McClain. « John ?… Tu te souviens d’Ed­­die ?… John ? Tu es réveillé ? » Ses paupières ont cligné. Il ne pesait plus que quarante kilos, ses ongles mesu­­raient cinq centi­­mètres de long. John Holmes était en train de mourir. Suite à son arres­­ta­­tion à Miami, Holmes avait été jugé pour le meurtre du gang de Wonder­­land. Sa défense était simple : il était la « sixième victime » dans les meurtres de Wonder­­land, et Eddie Nash était « l’in­­car­­na­­tion du Diable ».

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« L’ac­­teur porno John Holmes arrêté pour une affaire de meurtre »

« Mesdames et messieurs », avait déclaré son avocat au jury en ouver­­ture du procès, « contrai­­re­­ment à bien des mystères, il ne s’agit pas de savoir ici qui est le coupable. Il s’agit de savoir pourquoi les respon­­sables ne sont pas présents devant vous. » En fin de compte, la preuve la plus acca­­blante que l’ac­­cu­­sa­­tion avait pu produire se résu­­mait à une empreinte digi­­tale retrou­­vée sur une tête de lit, au-dessus d’une des victimes. Holmes avait refusé de témoi­­gner. Le jury l’avait déclaré non coupable. Holmes est toute­­fois resté en prison, concer­­nant l’af­­faire non réso­­lue du cambrio­­lage. En atten­­dant le juge­­ment, il avait été sommé par un juge de racon­­ter devant le grand jury ce qu’il savait des meurtres de Wonder­­land. Parce qu’il avait déjà été jugé, Holmes ne pouvait plus invoquer le cinquième amen­­de­­ment de la Cons­­ti­­tu­­tion. Selon la loi, il devait parler. Mais il avait refusé. Il avait sous-estimé Nash une fois, et ne comp­­tait pas recom­­men­­cer. Nash le tuerait, lui et sa famille, s’il parlait. Il en était certain. Il était ainsi resté en prison pour outrage à la cour. Derrière les barreaux, Holmes avait fait une grève de la faim. Deux semaines plus tard, il n’avait perdu que trois kilos. Les gardiens affir­­maient que d’autres prison­­niers lui donnaient des barres choco­­la­­tées. Plus tard, on a affirmé que Holmes avait inter­­­rompu son jeun, avalé un repas, puis l’avait repris. Fina­­le­­ment, l’après-midi du 22 novembre 1982, Holmes a cédé et témoi­­gné. Il avait déjà fait onze mois de prison, dont 110 jours pour outrage. Son avocat a expliqué son revi­­re­­ment aux jour­­na­­listes par « certains arran­­ge­­ments », faits sous « certaines circons­­tances » qui avaient surgies. Il se peut qu’il ait fait réfé­­rence à l’em­­pri­­son­­ne­­ment, le matin du même jour, d’Ed­­die Nash, pour trafic de stupé­­fiants. Immé­­dia­­te­­ment après les meurtres, Nash et Diles s’étaient retrou­­vés dans de sales draps. Il y avait eu trois descentes de police à la maison de Nash. Chaque fois, des drogues, de l’argent et des armes avaient été saisis. Chaque fois, Nash avait été libéré sous caution. Nash a alors été arrêté avec trois autres personnes pour racket, incen­­die crimi­­nel, fraude postale et arnaque aux assu­­rances. Les trois co-conspi­­ra­­teurs de Nash ont été décla­­rés coupables, et Nash acquitté. Fina­­le­­ment, Diles et Nash ont terminé en prison. Diles a pris sept ans suite à des accu­­sa­­tions liées aux descentes de la police et à la drogue trou­­vée. Nash a été déclaré coupable de posses­­sion d’un kilo de cocaïne desti­­née à la vente. Au tribu­­nal, son avocat a tenté d’ex­­pliquer que cette cocaïne, d’une valeur de plus d’un million de dollars, n’était pas desti­­née à la vente, mais stric­­te­­ment pour son usage person­­nel. Pendant les suspen­­sions d’au­­dience, Nash courait à sa voiture prendre de la free-base. Il avalait alors quelques Quaa­­ludes et reve­­nait. Son avocat avait engagé un jeune asso­­cié pour piquer Nash avec une épingle à chaque fois qu’il s’en­­dor­­mait au tribu­­nal. Le juge de cette affaire était Everett E. Ricks, Jr. Si l’on s’en réfère à ses commen­­taires, il était évident que Ricks, un jusqu’au-boutiste, consi­­dé­­rait Nash comme un véri­­table poison. Ricks a même quitté le lit alors qu’il était malade pour déli­­vrer sa condam­­na­­tion à Nash. Tous­­sant dans son micro, Ricks trai­­tait Nash de « danger public » et lui a donné la peine maxi­­male, soit huit ans de prison ferme et une amende de 120 350 dollars. Deux ans plus tard, Ricks a réduit la condam­­na­­tion, et Nash s’est vu libé­­rer. Ricks a évoqué à cette occa­­sion le besoin de Nash de subir une déli­­cate opéra­­tion de chirur­­gie pour l’abla­­tion d’une tumeur sinu­­soï­­dale. « Je ne voudrais vrai­­ment pas être opéré dans la prison de San Quen­­tin », a ajouté Ricks avec empa­­thie.

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Holmes en 1986

Deux ans plus tard, Ricks était lui-même forcé à contrecœur de subir un examen psychia­­trique. L’an­­cien juriste de 52 ans avait été arrêté après avoir suppo­­sé­­ment frappé sa mère de 82 ans, et menacé de tuer une personne si elle ne lui donnait pas ses clés de voitu­­re… À sa sortie, Nash a déclaré à un ami que la prison lui avait sauvé la vie. Il s’est installé dans un modeste appar­­te­­ment de Tarzana et s’est recons­­truit, en suivant des cours de commerce du soir à la fac. Les drogues, l’inat­­ten­­tion, les arrié­­rés fiscaux et le salaire des avocats avaient sérieu­­se­­ment réduit sa fortune. Pendant ce temps, Holmes avait recom­­mencé à tour­­ner des films. À sa sortie de prison, Holmes était exta­­tique. Il avait accueilli les jour­­na­­listes, dîné avec son avocat, puis appelé Sharon. Elle lui a hurlé de « sortir de sa vie ». Il ne pouvait pas appe­­ler Jeana. Personne ne savait où elle était. Holmes n’avait rien à faire, nulle part où aller. Son avocat lui a prêté une Volks­­wa­­gen Beetle et 100 dollars, et Holmes est allé chez son ami Amer­­son. Alors que John était en prison, Amer­­son avait monté une société bapti­­sée John Holmes Produc­­tions. Il distri­­buait les vieux films de Holmes en vidéo. Comme tous les acteurs porno, John avait été payé au cachet, et avait renoncé aux droits de ses propres films. Son vieil ami n’était que trop content de les rache­­ter. « Voyons les choses en face », dit Amer­­son, « John était un produit. Je l’ai vendu. Il n’est ques­­tion que de ça. C’est le busi­­ness. » Avec toute la publi­­cité faite autour des meurtres, John Holmes était presque devenu un sujet de société. Le marché de la vidéo venait tout juste d’éclore, et John était un peu le Marlon Brando du porno. Il n’était plus la vedette, mais l’in­­vité de luxe. Dans Cali­­for­­nia Valley Girls, par exemple, il n’avait qu’une seule scène : il entre dans le champ, s’as­­sied sur un canapé. Une fille entre par la droite. Puis une autre, et encore une. À la fin, elles sont six à s’oc­­cu­­per de lui. Début 1983, Holmes tour­­nait Flesh­­pond dans un studio de San Fran­­cisco. Une des actrices sélec­­tion­­nées était Laurie Rose. Elle avait 19 ans et venait d’une petite ville en dehors de Vegas. Dans le milieu, elle était connue comme Misty Dawn, la reine de l’anal. « La première fois, nous n’avons pas eu de scène ensemble », explique Laurie, « mais nous avons senti une atti­­rance. Ça peut paraître idiot, mais vous voyez ce que ça fait, quand vous rencon­­trez quelqu’un pour la première fois et que vous avez l’im­­pres­­sion de le connaître depuis toujours ? » Après le film, John et Laurie, qui ressem­­blait à Jeana, ont débuté une rela­­tion. En gros, ils fumaient de la free-base et couchaient ensemble. Puis, raconte Laurie, « la troi­­sième fois, il est venu me voir avec un miroir et m’a dit : “Tu veux une ligne ?” Je me suis tour­­née vers lui et lui ai répondu que non. Il était surpris. Il m’a demandé pourquoi et je lui ai répondu : “Parce que ça me rend bizarre et que je ne peux plus parler.” Il s’est alors enfermé seul dans la salle de bain. Il y est resté quelque chose comme trois heures. J’étais là, à me tour­­ner les pouces. Il en est fina­­le­­ment sorti et m’a dit : “Tu sais quoi ? Ce truc me rend bizarre, moi aussi. Je vais arrê­­ter.” » Avec le temps, John et Laurie se sont instal­­lés chez Amer­­son. Quand ce dernier a augmenté le loyer à 400 dollars, ils ont pris leur propre appar­­te­­ment à Encino. John a conti­­nué de tour­­ner, mais il a demandé à Laurie d’ar­­rê­­ter. « Il trou­­vait qu’une personne de la famille dans le porno, c’était assez, dit-elle. Il y avait aussi le sida qui commençait à faire parler. Personne n’avait encore été conta­­miné, mais tout le monde y pensait. Il se disait : “Si je dois prendre le risque, c’est suffi­­sant.” » Appa­­rem­­ment, Holmes avait tenu sa promesse et cessé de se droguer. John et Laurie restaient souvent à la maison à regar­­der des vidéos. Durant les weekends, ils se rendaient à des brocantes et des vide-greniers. « Personne ne venait à la maison », dit Laurie. « Personne ne savait où nous habi­­tions. D’après John : “Un ami, ça peut être fatal.” Nous prenions nos précau­­tions. Et puis, Eddie Nash est sorti de prison, et John était vrai­­ment inquiet. On faisait des rondes de vingt-quatre heures. Pendant trois semaines, l’un de nous a dû rester éveillé. On se serait cru dans un film. » Fin 1984, John travaillait comme cadre chez VCX films, une société appar­­te­­nant à Amer­­son. Il était supposé gérer les ventes, la pré-produc­­tion, l’écri­­ture et le montage des films, en plus de jouer dedans. Amer­­son raconte que Holmes passait le plus clair de son temps à jouer aux cartes ou aux fléchettes. Quand VCX a réduit son salaire, Amer­­son a investi dans une nouvelle société : Penguin Produc­­tions. Holmes devait la diri­­ger, et Laurie en être la secré­­taire. « John en avait assez de ce milieu, confie-t-elle. Il voulait se faire un million de dollars, puis partir et en finir. » Mais à l’été 1985, John a été testé posi­­tif. Il avait contracté le virus du sida. « Il a pété les plombs, raconte Amer­­son. Il a paniqué, tourné en rond dans le bureau du docteur, jetant sa mallette par terre. Il a crié : “Je vais mourir !” puis il est monté en voiture et s’en est allé. » « Quand il est revenu, pour­­suit Laurie, il en riait. Nous avons fermé le bureau, et nous sommes allés à la plage. Nous avons joué nos chan­­sons préfé­­rées, marché et parlé. John disait qu’il avait été “choisi” pour contrac­­ter le sida, à cause de la personne qu’il était, de son mode de vie. Il pensait être un exemple. »

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John et Laurie

Mais John a conti­­nué à tour­­ner quelques temps. Son dernier film serait The Rise and Fall of the Roman Empress, avec Ilona « Ciccio­­lina » Stal­­ler, qui devien­­drait plus tard membre du Parle­­ment italien. À l’époque de sa sortie en 1987, la santé de Holmes avait commencé à décli­­ner. Dans le milieu, on disait qu’il avait un cancer du côlon. Holmes racon­­tait que les méde­­cins lui avaient retiré cinq mètres d’in­­tes­­tin. La réalité était que Holmes avait été opéré des hémor­­roïdes. À cette époque, il déve­­lop­­pait aussi des compli­­ca­­tions dues au sida. Quant à Amer­­son, il a accusé son ami d’avoir escroqué la société de 200 000 dollars. Il a viré Holmes et annulé sa mutuelle. « John était vrai­­ment malade à ce moment-là, dit Laurie. On démé­­na­­geait souvent car les loyers augmen­­taient tout le temps. Je travaillais comme program­­meuse infor­­ma­­tique. John restait juste à la maison. Il souf­­frait tant qu’on ne pouvait même pas le toucher. Il ne pouvait plus marcher. Ses jambes et ses pieds étaient enflés, ses oreilles saignaient, il avait une infec­­tion pulmo­­naire. Son opéra­­tion chirur­­gi­­cale ne voulait pas non plus cica­­tri­­ser. Il était en colère contre le milieu. Il avait produit des million­­naires, et nous étions sans le sou. Il appe­­lait certaines personnes qui lui répon­­daient : “Bien sûr, on va vous aider.” Mais il n’a jamais eu l’argent qu’on lui promet­­tait. » Le 24 janvier 1988, John et Laurie se sont mariés à la Petite Chapelle des Fleurs, à Las Vegas. C’était une céré­­mo­­nie toute simple. La mariée était en blanc. « C’était un véri­­table calvaire pour lui, explique Laurie. Il savait qu’il allait mourir. Il savait que nous n’au­­rions pas de vie à deux. » En février, Holmes a été admis à l’hô­­pi­­tal des vété­­rans de Sepul­­veda. Peu après, les inspec­­teurs Lange et McClain ont appelé l’hô­­pi­­tal. Ils voulaient voir Holmes. Après sept années, le procu­­reur rouvrait l’af­­faire Wonder­­land, en partie à cause du témoi­­gnage que venait de donner Scott Thor­­son, l’ex-amant de Libe­­race. Thor­­son, qui atten­­dait son juge­­ment dans une affaire de drogues et de braquage à main armée, avait conclu un marché avec la police. Il était prêt à dévoi­­ler qu’Ed­­die Nash avait envoyé Holmes et Diles à Wonder­­land Avenue, et que Nash se sentait respon­­sable du « carnage » qui en avait résulté. La police voulait désor­­mais le témoi­­gnage de Holmes. Laurie atten­­dait à la porte quand Lange et McClain sont appa­­rus dans le couloir. « John, ils arrivent », a-t-elle chuchoté. Holmes a hoché la tête, éteint sa ciga­­rette et fermé les yeux. « Il était inco­­hé­rent », assure Lange. John Holmes est mort le 13 mars 1988. « Ses yeux étaient ouverts, raconte Laurie. On aurait pu croire qu’il regar­­dait la Mort en face et lui disait : “Me voilà.” Il s’agit du regard le plus paisible que j’aie jamais vu. J’ai tenté de fermer ses paupières, comme dans les films, mais elles ne voulaient pas rester closes. » Holmes ne voulait pas de céré­­mo­­nie funé­­raire, mais il avait un dernier vœu. « Il voulait que je voie son corps, et que je m’as­­sure que tout était bien là, affirme Laurie. Il ne voulait pas qu’on mette un certain morceau de lui dans du formol quelque part. J’ai vu son corps nu, puis je les ai vus mettre le couvercle sur le cercueil, et celui-ci au four. Nous avons dispersé ses cendres dans l’océan. » Six mois plus tard, le 8 septembre 1988, Diles et Nash ont été incul­­pés des meurtres de Wonder­­land Avenue. Après une audience préli­­mi­­naire en janvier 1989, à laquelle Thor­­son et d’autres ont témoi­­gné, Nash et Diles devaient compa­­raître le même été ; ils sont actuel­­le­­ment déte­­nus sans possi­­bi­­lité de libé­­ra­­tion sous caution à la prison de Los Angeles. Leurs avocats main­­tiennent que leurs clients sont inno­­cents et ques­­tionnent la crédi­­bi­­lité des témoins présen­­tés par l’ac­­cu­­sa­­tion. « Vous savez, dit l’ins­­pec­­teur Lange, il n’y a aucun mystère dans cette affaire. Chaque fois que vous lisez quelque chose, on en fait un grand mystère. Pareil à la télé. Ou bien dans cette émis­­sion à New York, A Current Affair. Un bon gros mystère. Comme avec les extra-terrestres. Mais il n’y a aucun mystère. John Holmes ne nous a quit­­tés qu’à cause du sida, et rien d’autre. Il nous avait déjà tout raconté à l’époque des faits. » « C’est une chose que de racon­­ter des faits à quelqu’un, reprend Lange. Mais c’en est une autre de témoi­­gner devant un tribu­­nal. » ulyces-johnholmes-25


Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « The Devil and John Holmes », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : John Holmes et L.A., dans les années 1980. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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