par Mitch Moxley | 0 min | 20 octobre 2015

Un beau matin, Kevin Richard­­son prend un lion dans ses bras avant de se détour­­ner pour regar­­der quelque chose sur son télé­­phone. Le lion, un mâle de 180 kilos avec des pattes de la taille d’une assiette, se laisse tomber contre son épaule et regarde avec inten­­sité autour de lui. À quelques centi­­mètres de là, une lionne se prélasse. Elle bâille et étire son long corps fauve, se pres­­sant pares­­seu­­se­­ment contre la cuisse de Richard­­son. Sans déta­­cher les yeux de son télé­­phone, celui-ci la repousse. Le lion, revenu de son instant de contem­­pla­­tion, entre­­prend de se faire les dents contre la tête de Richard­­son. Si vous aviez assisté à la scène, qui se déroule dans une plaine verdoyante du nord-est de l’Afrique du Sud, c’est à ce moment précis que vous auriez appré­­cié la soli­­dité de la clôture dres­­sée entre vous et cette paire de lions. Et malgré elles, vous n’au­­riez pas pu répri­­mer un pas en arrière lorsque l’un des grands félins aurait détourné son atten­­tion de Richard­­son pour la fixer sur vous. Puis, ayant conscience du côté de la clôture duquel se trou­­vait Richard­­son, vous auriez fina­­le­­ment compris pourquoi tant de gens parient sur le jour où il se fera dévo­­rer.

ulyces-lionwhisperer-01
On parie ?
Crédits : Kevin Richard­­son

Les lion­­ceaux

En 2007, un jour­­nal britan­­nique a surnommé Richard­­son « The Lion Whis­­pe­­rer », l’homme qui murmure à l’oreille des lions. Depuis, ce surnom lui est resté. Il n’existe proba­­ble­­ment aucune autre personne dans le monde qui jouisse d’une rela­­tion aussi célèbre avec des chats sauvages. La vidéo la plus popu­­laire de Richard­­son, qui le montre en train de s’amu­­ser avec ses lions, a été vue plus de 25 millions de fois sur YouTube et compte plus de 11 000 commen­­taires. Les réac­­tions sont diverses et vont de l’ad­­mi­­ra­­tion à la perplexité, en passant par des marques de respect et d’en­­vie : « S’il meurt, il mourra dans son coin de para­­dis, en faisant ce qu’il aime » ; ou bien : « Ce type s’amuse avec des lions comme si c’était des lapins » ; ou encore de nombreuses varia­­tions sur le thème de : « Je voudrais faire la même chose que lui. » La première fois que j’ai vu l’une des vidéos de Richard­­son, j’étais sidé­­rée. Toutes les fibres de notre être ne nous incitent-elles pas à nous tenir éloi­­gnés d’ani­­maux aussi dange­­reux que les lions ? Lorsque quelqu’un défie cet instinct, il acca­­pare votre atten­­tion comme un funam­­bule sans filet. Je me deman­­dais comment Richard­­son parve­­nait à faire ce qu’il faisait tout autant que pourquoi. S’agis­­sait-il d’un casse-cou, moins crain­­tif et plus à l’aise face au danger que la plupart des gens ? S’il était entré dans la tanière d’un lion pour en ressor­­tir aussi sec, comme lorsqu’on tente de voir combien de temps on est capable de lais­­ser sa main au-dessus du feu, cela aurait expliqué beau­­coup de choses. Mais il est clair que les lions de Richard­­son n’ont pas l’in­­ten­­tion de le dévo­­rer, et que ses confron­­ta­­tions avec eux ne se soldent pas par des tenta­­tives déses­­pé­­rées d’échap­­per à leurs griffes. Ils se blot­­tissent contre lui à la manière lascive des chats domes­­tiques. Ils font la sieste tous ensemble, empi­­lés les uns sur les autres. Pour autant, ils ne sont pas appri­­voi­­sés, Richard­­son est le seul être humain qu’ils tolèrent auprès d’eux. Ils semblent juste l’avoir accepté, comme s’il était un étrange lion bipède et sans four­­rure. ulyces-lionwhisperer-03Philo­­sophes, poètes et natu­­ra­­listes s’in­­té­­ressent à la façon dont nous inter­­a­gis­­sons avec les animaux depuis des siècles. Par leurs vies paral­­lèles, inson­­dables, les rela­­tions que nous offrent les animaux s’éta­­blissent dans un royaume de silence et de mystère, très diffé­­rentes de celles que nous entre­­te­­nons avec nos congé­­nères. Si créer une compli­­cité avec des animaux domes­­tiques est un fait anodin pour nous, tisser des liens avec des animaux sauvages nous paraît excep­­tion­­nel, voire un peu fou. Il y a quelques années, j’ai lu un livre de J. Allen Boone, dans lequel il décri­­vait les liens qu’il entre­­te­­nait avec toutes sortes de créa­­tures, y compris une mouf­­fette et Stron­­gheart, le premier chien acteur. Boone était parti­­cu­­liè­­re­­ment fier de l’ami­­tié qu’il avait déve­­lop­­pée avec une mouche domes­­tique nommée Fred­­die. Dès qu’il voulait passer du temps avec elle, il n’avait qu’à lui envoyer un appel mental et Fred­­die appa­­rais­­sait. Les deux amis s’oc­­cu­­paient des tâches ména­­gères et écou­­taient la radio ensemble. À l’ins­­tar des lions de Richard­­son, Fred­­die la mouche n’était pas appri­­voi­­sée, elle avait une rela­­tion exclu­­sive avec Boone. Si bien que lorsqu’une connais­­sance de ce dernier insis­­tait pour voir Fred­­die et faire l’ex­­pé­­rience de cette connexion, la mouche semblait bouder et refu­­ser qu’on la touche. Le fait de se lier d’ami­­tié avec une mouche domes­­tique, aussi fou que cela puisse paraître, pose la ques­­tion de la signi­­fi­­ca­­tion des rapports qui se créent entre espèces. Faut-il y voir quelque chose de plus que le fait incroyable que cela peut être accom­­pli ? S’agit-il d’une bizar­­re­­rie, d’un acte qui ne signi­­fie rien de spécial ou d’im­­por­­tant une fois passé l’at­­trait de la nouveauté ? Cela enfreint-il quelque chose de fonda­­men­­tal – qui veut que les êtres sauvages devraient nous manger, nous piquer ou, tout le moins, nous éviter, mais pas nous faire des câlins – ou bien y a-t-il à cela quelque chose de précieux, un phéno­­mène qui nous rappelle qu’un lien unit tous les êtres vivants, comme nous avons faci­­le­­ment tendance à l’ou­­blier ?

~

Compte tenu de son aisance trou­­blante avec la faune, vous pour­­riez vous attendre à ce que Richard­­son ait grandi dans la brousse, mais il n’en est rien. Il est né dans la banlieue de Johan­­nes­­burg, une jungle de trot­­toirs et de lampa­­daires où rien n’évoque la proxi­­mité de la nature sauvage. C’est au cours d’un voyage de classe au zoo de Johan­­nes­­burg, alors qu’il était à l’école primaire, qu’il a posé pour la première fois son regard sur un lion. (Il était impres­­sionné, mais il se souvient égale­­ment avoir pensé qu’il était bizarre que le roi de la jungle pût vivre dans un envi­­ron­­ne­­ment si restreint.) Mais cela ne l’a pas empê­­ché de côtoyer des animaux. Richard­­son était le genre d’en­­fant à garder des grenouilles dans ses poches et des oisillons dans des boîtes à chaus­­sures, et à passer ses nuits à lire des livres comme Memo­­ries of a Game Ranger de Harry Wolhu­­ter, le récit d’un garde qui passa 44 ans dans le Parc natio­­nal Kruger.

ulyces-lionwhisperer-04
Un lion du zoo de Johan­­nes­­burg
Crédits

Dans sa jeunesse, Richard­­son était un peu rebelle, un vrai petit diable. Il est aujourd’­­hui âgé de 40 ans, marié et père de deux enfants, mais il est encore aisé de l’ima­­gi­­ner adoles­cent, faire des virées en voiture et éclu­­ser des bières. À cette époque, les animaux n’oc­­cu­­paient plus une place de premier plan dans sa vie, mais il est revenu vers eux d’une façon éton­­nante. Au lycée, il sortait avec une fille dont les parents l’in­­cluaient aux esca­­pades fami­­liales à travers les parcs natio­­naux et les réserves anima­­lières. Ces voyages ont ravivé sa passion pour la vie sauvage. Le père de sa petite amie était un cham­­pion de karaté sud-afri­­cain qui a encou­­ragé Richard­­son à se main­­te­­nir en forme. Un conseil qu’il a suivi avec un tel enthou­­siasme que, lorsqu’il a été refusé à l’école vété­­ri­­naire, il a entre­­pris de suivre des études de physio­­lo­­gie et d’ana­­to­­mie. Après ses études, Richard­­son a travaillé en tant qu’en­­traî­­neur dans une salle de sport où il s’est lié d’ami­­tié avec l’un de ses clients, Rodney Fuhr, un homme qui avait fait fortune dans le commerce. Comme Richard­­son, Fuhr aimait beau­­coup les animaux. En 1998, il a fait l’ac­qui­­si­­tion d’une attrac­­tion touris­­tique tombée en désué­­tude, Lion Park, et insisté pour que Richard­­son la visite. Richard­­son confie qu’à cette époque, il ne connais­­sait pas grand-chose aux lions et que sa première visite au parc a été pour lui une révé­­la­­tion. « J’ai rencon­­tré deux lion­­ceaux âgés de sept mois, Tau et Napo­­leon », raconte Richard­­son. « J’étais à la fois fasciné et terri­­fié, mais j’ai surtout vécu une expé­­rience très profonde. Au cours des huit mois qui ont suivi, j’ai rendu visite à ces deux petits tous les jours. »

Lion Park

Lorsque vous rendez visite à Richard­­son dans la réserve de Dino­­keng, un sanc­­tuaire faunique qui porte à présent son nom, n’es­­pé­­rez pas profi­­ter d’une bonne nuit de sommeil. Les lions se lèvent de bonne heure et leurs rugis­­se­­ments se réper­­cutent dans l’air alors qu’il fait encore nuit noire.

Il n’y a pas pénu­­rie de lions, mais pénu­­rie d’es­­pace où ils peuvent vivre à l’état sauvage.

Richard­­son, lui aussi, se lève aux aurores. Cheveux foncés, yeux clairs, il est aussi beau qu’un acteur dans une publi­­cité pour un après-rasage. Il dégage une éner­­gie incroyable. Lorsqu’il ne court pas avec les lions, il aime faire de la moto ou pilo­­ter de petits avions. Il est le premier à recon­­naître aimer l’adré­­na­­line et avoir besoin de faire les choses à fond. Mais il peut égale­­ment faire preuve de tendresse, amadouant ses lions et roucou­­lant à leurs oreilles. Le premier matin de mon séjour à la réserve, Richard­­son me presse pour que je rencontre deux de ses lions préfé­­rés, Meg et Ami, qu’il a rencon­­trés pour la première fois alors qu’ils n’étaient que des lion­­ceaux à Lion Park. « En voilà une belle fifille », murmure-t-il à Ami et, l’es­­pace d’un instant, j’ai l’im­­pres­­sion d’en­­tendre un petit garçon parler à un chaton. En 1996, l’ou­­ver­­ture de Lion Park a été une révo­­lu­­tion. À l’in­­verse des zoos de l’époque et de leurs petits enclos dénués de tout confort, Lion Park offrait aux visi­­teurs la possi­­bi­­lité de traver­­ser un espace où les animaux sauvages déam­­bu­­laient en toute liberté. Par le passé, la multi­­tude d’ani­­maux présents dans les plaines afri­­caines – girafes, rhino­­cé­­ros, éléphants, hippo­­po­­tames, gnous et diffé­­rentes sortes de félins – pros­­pé­­raient dans la région. Mais le parc était situé dans la banlieue de Johan­­nes­­burg, une immense zone urbaine qui, au cours du siècle précé­dent, a vu émer­­ger de nombreux loge­­ments et indus­­tries. Le reste a été divisé entre des exploi­­ta­­tions bovines, tandis que les clôtures des agri­­cul­­teurs ont contraint les animaux à se dépla­­cer. Les lions, en parti­­cu­­lier, étaient partis depuis long­­temps. Si les lions profi­­taient jadis des plus grandes éten­­dues de terres occu­­pées par des mammi­­fères, ils vivent aujourd’­­hui unique­­ment dans l’Afrique subsa­­ha­­rienne (une petite popu­­la­­tion survit égale­­ment en Inde). Au cours des cinquante dernières années, le nombre de lions en Afrique est passé de 100 000 dans les années 1960 (voire 400 000 selon certaines esti­­ma­­tions) à envi­­ron 32 000 aujourd’­­hui. À l’ex­­cep­­tion des tigres de Sibé­­rie, les lions sont les plus gros félins sur Terre et ils chassent des proies de grande taille. Ainsi, l’éco­­sys­­tème dans lequel vit le lion doit inclure des terri­­toires ouverts qui se font hélas de plus en plus rares. Régnant au sommet de la chaîne alimen­­taire, les lions n’ont pas de préda­­teurs. Si leur dispa­­ri­­tion progres­­sive est en partie due au fait qu’ils sont abat­­tus par des agri­­cul­­teurs lorsqu’ils s’aven­­turent sur leurs terres, elle est avant tout l’écho tragique de la dispa­­ri­­tion des grands espaces. Sur la plupart du conti­nent afri­­cain, on compte bien plus de lions vivant en capti­­vité qu’à l’état sauvage. Lion Park accueille ainsi quan­­tité d’ani­­maux, comme les Panthera leo leo qui ont fait sa fierté : des lions de cirque à la retraite qui n’ont proba­­ble­­ment jamais vécu dans leur envi­­ron­­ne­­ment natu­­rel.

ulyces-lionwhisperer-05
L’une des attrac­­tions du parc
Crédits : Lion Park

L’une des attrac­­tions les plus popu­­laires de Lion Park n’est pas le safari mais Cub World (« le monde des lion­­ceaux »), où les visi­­teurs peuvent tenir et cares­­ser des petits. Personne ne peut résis­­ter. Contrai­­re­­ment à bon nombre d’ani­­maux qui pour­­raient faci­­le­­ment nous tuer, comme les alli­­ga­­tors ou des serpents veni­­meux, les lions sont une espèce magni­­fique, avec leur visage doux, leur museau retroussé et leurs petites oreilles rondes. Lorsqu’ils sont bébés, ils sont suffi­­sam­­ment dociles pour être cares­­sés. Une fois qu’ils atteignent l’âge de six mois, ils sont trop grands et trop forts pour être portés. Ils sont alors promus à un autre type d’at­­trac­­tion, le « lion walk », qui permet aux visi­­teurs, moyen­­nant un coût supplé­­men­­taire, de se prome­­ner avec eux dans les espaces ouverts. Toute­­fois, à l’âge de deux ans, ils deviennent trop dange­­reux pour que les visi­­teurs puissent inter­­a­gir avec eux. Quelques-uns peuvent être intro­­duits dans un parc « sauvage », mais le problème est mathé­­ma­­tique : il y a rapi­­de­­ment plus de lions adultes que d’es­­pace dispo­­nible dans le parc. Richard­­son est devenu obsédé par les jeunes lions et passait autant de temps que possible à Cub World. Il s’est vite rendu compte qu’il parve­­nait à établir une rela­­tion avec eux dont les autres visi­­teurs et employés étaient inca­­pables. Les lions semblaient répondre à son assu­­rance et à sa volonté de rugir et de mugir à sa façon. Il s’agit des félins les plus sociables qui existent, ils vivent en groupe, chassent ensemble, et sont très réac­­tifs au toucher et à l’at­­ten­­tion qui leur est portée. Richard­­son jouait avec les lion­­ceaux comme s’il était lui-même un lion, tombant, luttant avec eux, se frot­­tant contre eux. Il s’est fait mordre, grif­­fer et renver­­ser plus d’une fois, mais il avait la sensa­­tion que les animaux l’ac­­cep­­taient. Cette rela­­tion lui faisait du bien. « Je sais ce qu’est que de se sentir seul et d’être plus heureux avec des animaux », explique-t-il. Il s’est en parti­­cu­­lier rappro­­ché de Tau, Napo­­leon, Meg et Ami. Il passait telle­­ment de temps au parc que Rodney Fuhr a fini par lui donner un travail. Au départ, Richard­­son ne se deman­­dait pas ce qu’il adve­­nait des lions deve­­nus trop âgés pour être cares­­sés ou accom­­pa­­gnés en sortie. Il se rappelle qu’il était fait mention d’une ferme quelque part, où vivaient les lions en trop. Il admet volon­­tiers avoir laissé la naïveté et le déni prendre le pas sur sa réflexion. Une chose est sûre : aucun des animaux de Cub World, ou de tout autre élevage simi­­laire ayant émergé en Afrique du Sud, n’a inté­­gré son milieu natu­­rel avec succès. Pris en charge dès la nais­­sance, ils ne sont abso­­lu­­ment pas prêts à vivre de manière indé­­pen­­dante. Et même si c’était le cas, il n’y aurait aucun espace où les libé­­rer. Les lions d’Afrique du Sud sont confi­­nés dans des parcs natio­­naux, où ils sont surveillés afin de s’as­­su­­rer qu’ils disposent de proies variées. Chaque parc accueille autant de lions qu’il peut en accueillir. Il n’y a de place nulle part, ce qui nous met face à une conclu­­sion contre-intui­­tive : la préser­­va­­tion des lions n’exige pas qu’on augmente leur popu­­la­­tion, mais qu’on recon­­naisse qu’ils sont déjà trop nombreux par rapport au milieu où ils pour­­raient vivre dura­­ble­­ment. Il n’y a pas pénu­­rie de lions, mais pénu­­rie d’es­­pace où ils peuvent vivre à l’état sauvage. Certains des animaux qui proviennent de ce type d’éta­­blis­­se­­ments se retrouvent dans des zoos ou des cirques, d’autres sont envoyés en Asie où leurs os sont utili­­sés dans la méde­­cine popu­­laire. Beau­­coup d’entre eux sont vendus à l’un des 180 éleveurs de lions enre­­gis­­trés en Afrique du Sud à des fins de repro­­duc­­tion. La ména­­ge­­rie de lion­­ceaux est une affaire rentable, mais les besoins de nouveaux petits sont constants car ils ne peuvent être utili­­sés que pendant quelques mois. Selon les oppo­­sants à cette pratique, les éleveurs retirent les nouveau-nés à leur mère dès la nais­­sance, afin que les femelles puissent être fécon­­dées immé­­dia­­te­­ment après, au lieu de les lais­­ser allai­­ter puis sevrer leurs bébés. Sur les 6 000 lionnes qui vivent en capti­­vité en Afrique du Sud, la plupart d’entre elles vivent dans des fermes de repro­­duc­­tion où elles enchaînent les cycles de gros­­sesse.

ulyces-lionwhisperer-02
L’une des lionnes de Richard­­son
Crédits : Kevin Richard­­son

Le restant des lions servent de trophées dans des chasses commer­­ciales, au cours desquelles ils sont enfer­­més dans un enclos d’où il leur est impos­­sible de s’en­­fuir. Ils sont parfois sous séda­­tion pour en faire des cibles encore plus faciles. Cette pratique rapporte gros à l’Afrique du Sud – près de cent millions de dollars par an –, alors que près de 1 000 lions sont tués chaque année de cette façon. Ces chasses « en bouteille » coûtent en effet 40 000 dollars pour un mâle et 8 000 dollars pour une femelle. Les chas­­seurs viennent du monde entier, mais parti­­cu­­liè­­re­­ment des États-Unis. Dans un cour­­rier élec­­tro­­nique qu’il m’a adressé, Rodney Fuhr recon­­naît que des lion­­ceaux élevés à Lion Park par le passé sont deve­­nus des trophées de chasses commer­­ciales. Il exprime de profonds regrets et explique avoir instauré de nouvelles poli­­tiques strictes afin de « faire tout ce qui est possible pour qu’au­­cun lion ne soit plus l’objet d’une chasse ».

Le dilemme

Un jour, Richard­­son est arrivé à Lion Park et a décou­­vert que Meg et Ami n’étaient plus là. Le respon­­sable du parc l’a informé qu’elles avaient été vendues à une ferme de repro­­duc­­tion. Face aux protes­­ta­­tions de Richard­­son, Rodney Fuhr a fait le néces­­saire pour permettre leur retour. Richard­­son s’est empressé d’al­­ler les cher­­cher à la ferme, et ce qu’il a vu là-bas l’a esto­­maqué : un océan de lionnes dans des enclos surpeu­­plés. Cet instant a été une autre révé­­la­­tion pour Richard­­son. Il a pris conscience qu’il ne contrô­­lait pas le destin des animaux auxquels il était atta­­ché. Le succès des ména­­ge­­ries de lion­­ceaux inci­­tait finan­­ciè­­re­­ment à accou­­pler des lions en capti­­vité, dont les lion­­ceaux sont partiel­­le­­ment appri­­voi­­sés et n’ont d’ave­­nir nulle part ailleurs. Richard­­son faisait partie d’une machine condam­­nant à une mort certaine un nombre incal­­cu­­lable d’ani­­maux. Mais, « égoïs­­te­­ment, je voulais conser­­ver la rela­­tion que j’avais avec mes lions », admet-il. Grâce à une émis­­sion télé­­vi­­sée dans laquelle on le voit en train de cares­­ser l’un de ses lions, Richard­­son a commencé à atti­­rer l’at­­ten­­tion du reste du monde. Il se trou­­vait à présent dans une posi­­tion inte­­nable : il célé­­brait la splen­­deur des lions en faisant montre d’une incroyable aisance avec eux, semblant ainsi confir­­mer la possi­­bi­­lité de les appri­­voi­­ser. Et cela au sein d’un complexe qui contri­­buait de manière signi­­fi­­ca­­tive à leur marchan­­di­­sa­­tion. Mais en même temps, il se sentait direc­­te­­ment respon­­sable des 32 lions, 15 hyènes et quatre léopards noirs auxquels il n’avait pas d’es­­pace à propo­­ser. « J’ai commencé à me deman­­der comment je pouvais proté­­ger ces animaux », explique-t-il.

ulyces-lionwhisperer-06
De vieux copains
Crédits : Kevin Richard­­son

En 2005, Rodney Fuhr a commencé à travailler sur un film inti­­tulé White Lion, l’his­­toire d’un lion banni et isolé dans les plaines afri­­caines. Richard­­son, qui copro­­dui­­sait le film et s’oc­­cu­­pait des animaux acteurs, a échangé ses gains contre la moitié des parts de la ména­­ge­­rie. Avec l’ac­­cord de Fuhr, il a déplacé les animaux de Lion Park jusqu’à une ferme située non loin. Mais sa rela­­tion avec lui a fini par se dété­­rio­­rer, et Richard­­son a quitté son poste à Lion Park. Bien qu’il soit devenu célèbre du fait de son extra­­or­­di­­naire capa­­cité à appri­­voi­­ser les lions, Richard­­son voulait travailler dans leur inté­­rêt. Un numéro d’équi­­li­­briste dont certains pour­­raient dire qu’il joue à faites-ce-que-je-dis-mais-pas-ce-que-je-fais – Richard­­son est bien conscient de cette contra­­dic­­tion. Son expli­­ca­­tion est que ses lions sont excep­­tion­­nels, du fait des circons­­tances excep­­tion­­nelles dans lesquelles ils ont grandi. Ils ne doivent pas être un exemple encou­­ra­­geant de futures inter­­ac­­tions entre les hommes et les lions. « Si je ne mettais pas à profit ma rela­­tion avec les lions pour amélio­­rer la situa­­tion de tous leurs congé­­nères, il ne s’agi­­rait que de mon propre plai­­sir », dit Richard­­son. « Mais, ma “célé­­brité”, ma capa­­cité à inter­­a­gir avec les lions me permet de peser davan­­tage dans leur conser­­va­­tion. » Il estime qu’ai­­der les gens à aimer ces animaux – même si cela les pousse à rêver de les cares­­ser – les encou­­ra­­gera à terme à s’op­­po­­ser à leur chasse et à soute­­nir leur protec­­tion. Il y a quelques années, Richard­­son a rencon­­tré Gerald Howell, un homme possé­­dant une ferme avec sa famille, non loin de la réserve de Dino­­keng – la plus grande réserve anima­­lière de la région de Johan­­nes­­burg. La famille Howell et plusieurs de leurs voisins s’étaient débar­­ras­­sés des clôtures entre leurs proprié­­tés et le parc, élar­­gis­­sant ainsi la super­­­fi­­cie de la réserve de 18 000 hectares. Désor­­mais, les Howell s’oc­­cupent d’un camp de safari pour les visi­­teurs de Dino­­keng. Howell a même offert une partie de sa ferme pour accueillir les animaux de Richard­­son. Après avoir construit des abris et des enclos sur la ferme des Howell pour ses lions, ses hyènes et ses léopards, Richard­­son les a dépla­­cés dans ce qu’il espère deve­­nir leur rési­­dence perma­­nente.

ulyces-lionwhisperer-07
La réserve de Dino­­keng n’abrite pas que des lions
Crédits : The Dino­­keng Game Reserve

Un long chemin

Les prévi­­sions annonçaient de la pluie durant la semaine de ma visite, et chaque matin les nuages s’amon­­ce­­laient, épais et gris, mais la météo était suffi­­sam­­ment stable pour que nous puis­­sions partir en prome­­nade avec les lions. Les lions de Richard­­son vivent dans des enclos simples mais spacieux. S’ils ne peuvent pas vaga­­bon­­der quand bon leur semble, car ils ne peuvent pas se mélan­­ger avec les autres lions de la réserve de Dino­­keng, Richard­­son essaie de compen­­ser en les sortant dans le parc aussi souvent que possible, les lais­­sant errer sous sa super­­­vi­­sion. « Je suis en quelque sorte un geôlier porté aux nues », dit-il. « Mais j’es­­saie de leur offrir la meilleure qualité de vie possible. » Après avoir été réveillés par le rugis­­se­­ment des lions, Richard­­son et moi quit­­tons le camp du safari pour tracer notre chemin à travers les plaines d’herbe jaune, au milieu des acacias et des monti­­cules noirs des termites. Les saules, déra­­ci­­nés par des éléphants, sont empi­­lés sur le bas-côté de la route comme du petit bois. Au loin flotte la tête d’une girafe, à hauteur de la cime des arbres. Ce jour-là, c’est au tour de Gabby et Bobcat d’al­­ler se prome­­ner. Dès qu’ils aperçoivent le camion de Richard­­son s’ar­­rê­­ter devant eux, ils se collent à la clôture en faisant les cent pas, hale­­tants. Ils semblent irra­­dier de chaleur, impré­­gnant l’air de l’odeur aigre de leur trans­­pi­­ra­­tion. « Salut mon grand », dit Richard­­son en ébou­­rif­­fant la crinière de Bobcat. Bobcat l’ignore, cligne lente­­ment des yeux et se déplace suffi­­sam­­ment pour que Richard­­son puisse s’as­­seoir. Gabby, exci­­tée et joueuse, se jette sur lui, posant ses pattes avant sur ses épaules. « Waouh ! » souffle Richard­­son en trou­­vant son équi­­libre. « Oui, c’est ça, salut ma fille. » Il joue quelques instants avec elle avant de la repous­­ser. Puis il consulte une appli­­ca­­tion sur son télé­­phone, afin de véri­­fier où sont rassem­­blés les huit autres lions de Dino­­keng. Chacun d’eux porte un collier émet­­teur qui trans­­met la posi­­tion de l’ani­­mal, les lions appa­­raissent ainsi comme des points rouges sur la carte. Malgré leur nature sociable, les lions sont des animaux très terri­­to­­riaux et les combats entre adver­­saires sont chez eux l’une des prin­­ci­­pales causes de décès. « On n’a aucune envie de se retrou­­ver face aux autres lions en sortant ces deux-là. Si c’était le cas, ce serait la fin. Un bain de sang », affirme Richard­­son.

La présence humaine s’étend même aux confins des brousses les plus recu­­lées.

Après avoir établi notre parcours, Richard­­son charge Gabby et Bobcat dans la remorque et nous nous enfonçons dans le parc, le camion chahuté dans les ornières. Des pintades, dont on voit danser la tête bleue, se pavanent en cercle devant nous de manière fréné­­tique. Une famille de phaco­­chères gambade plus loin, ruant et grognant. Nous faisons halte dans une clai­­rière, et Richard­­son descend pour ouvrir la remorque. Les lions sautent à terre sans produire le moindre son, puis s’éloignent rapi­­de­­ment. Un trou­­peau d’an­­ti­­lopes brou­­tant dans un pâtu­­rage attire leur atten­­tion, une collec­­tion appé­­tis­­sante de posté­­rieurs blancs. Les lions s’im­­mo­­bi­­lisent, concen­­trés, vigi­­lants. Il arrive qu’ils attrapent des proies au cours de leur prome­­nade, mais en règle géné­­rale, ils les traquent un moment puis s’en désin­­té­­ressent et reviennent vers Richard­­son. Le plus souvent, ils s’en prennent aux pneus du camion – ce qui est appa­­rem­­ment amusant si vous cher­­chez à vous faire les dents sur quelque chose de caou­t­chou­­teux. Je demande à Richard­­son pourquoi les lions ne s’en­­fuient pas une fois libé­­rés. « Proba­­ble­­ment parce qu’ils sont habi­­tués et qu’ils savent qui leur donne à manger », répond-il. « J’aime à penser que c’est aussi parce qu’ils m’aiment », ajoute-t-il en souriant. Nous regar­­dons Gabby avan­­cer lente­­ment vers une anti­­lope, avant de se mettre à courir. Le trou­­peau s’épar­­pille, Gabby tourne autour puis revient bien­­tôt vers Richard­­son. Dans son élan, elle vient appuyer ses 150 kilos sur lui. Bien que je l’ai vu faire cela de nombreuses fois, visionné de nombreuses vidéos et l’ai entendu m’ex­­pliquer à quel point il fait confiance aux lions et à quel point les lions ont confiance en lui, mon cœur s’em­­balle et l’es­­pace d’une seconde, le carac­­tère aber­­rant d’un homme et d’un lion unis dans une embras­­sade me traverse l’es­­prit. Richard­­son berce Gabby quelques instants : « C’est ma fifille, ça, c’est ma fifille. » Puis il la pousse par terre et tente de détour­­ner son atten­­tion sur Bobcat, occupé à frot­­ter son dos contre un acacia tout proche. « Gabby, va, ma fifille, va ! », dit-il pour l’en­­cou­­ra­­ger. Elle retrouve Bobcat, et tous deux s’éloignent de nous, faisant s’en­­vo­­ler de petits oiseaux des brous­­sailles. Ils se déplacent rapi­­de­­ment, avec assu­­rance, et pendant un bref instant, ils donnent l’im­­pres­­sion d’être seuls, domi­­nant le paysage. C’est une belle illu­­sion, car même s’ils renonçaient à leur rela­­tion avec Richard­­son et prenaient la fuite, ils attein­­draient rapi­­de­­ment les clôtures du parc, qui signe­­raient la fin de leur périple. Ces contraintes ne sont pas seule­­ment présentes à Dino­­keng, elles s’étendent à toutes les zones sauvages d’Afrique du Sud. Comme à travers toute l’Afrique, ces zones sont clôtu­­rées et tous les animaux vivant en leur sein sont, d’une certaine manière, contrô­­lés dans leurs dépla­­ce­­ments et leur nombre. La présence humaine s’étend même aux confins des brousses les plus recu­­lées. Nous avons fini par placer sous notre coupe la plupart des aspects du monde natu­­rel, brouillant la signi­­fi­­ca­­tion de ce qu’est réel­­le­­ment un être sauvage.

ulyces-lionwhisperer-08
Nour­­rir les lions
Crédits : Susan Orlean

La pluie commence à tomber du ciel devenu sombre, et un léger vent se soulève, disper­­sant les feuilles aux alen­­tours. Richard­­son regarde sa montre puis rappelle les lions. Ils reviennent en dessi­­nant des cercles, grigno­­tant un morceau de pneu avant de grim­­per dans la remorque pour rentrer à la maison. Après les avoir enfer­­més, Richard­­son me tend une frian­­dise pour Gabby. Je garde ma main à plat contre les barreaux, et elle s’em­­pare de la viande avec sa langue. Après l’avoir avalée, elle fixe ses yeux dorés sur moi, prend ma mesure et se détourne lente­­ment. Richard­­son aime­­rait deve­­nir inutile. Il imagine un monde dans lequel nous n’in­­ter­­fé­­re­­rions pas avec les animaux, dans lequel nous ne crée­­rions plus d’ani­­maux ni appri­­voi­­sés ni sauvages, inca­­pables de vivre nulle part. Dans un tel monde, les lions auraient suffi­­sam­­ment d’es­­pace pour être libres et des endroits comme son refuge ne seraient pas néces­­saires. Richard­­son affirme que si les ména­­ge­­ries et les chasses commer­­ciales cessaient immé­­dia­­te­­ment, il renon­­ce­­rait même à ses lions. Il dit cela pour souli­­gner son enga­­ge­­ment et sa volonté d’abo­­lir ces pratiques plutôt qu’a­­nimé par un réel espoir de les voir dispa­­raître, car elles ont peu de chance en vérité d’être stop­­pées dans un futur proche. Et ses lions seront dépen­­dants de lui pour le restant de leurs jours. Ils le connaissent depuis leur nais­­sance et la plupart d’entre eux ont atteint l’âge adulte ou sont plus âgés. Ils ont entre cinq et 17 ans, et certains, comme Napo­­leon, le premier lion l’ayant envoûté à Cub World, sont décé­­dés aujourd’­­hui. Comme il ne prévoit pas de faire l’ac­qui­­si­­tion d’autres jeunes lions, vien­­dra un jour où ils auront tous dispa­­rus.

~

Quelque­­fois, malgré vos inten­­tions les plus fermes, vous chan­­gez vos plans. Il y a quelques mois, Richard­­son a été contacté par une orga­­ni­­sa­­tion de sauve­­tage des lions qui a recueilli deux lion­­ceaux mal nour­­ris venus d’un parc d’at­­trac­­tions en Espagne, espé­­rant qu’il les accueille­­rait. Richard­­son a d’abord refusé avant de céder, en partie parce qu’il savait que les petits ne seraient jamais en bonne santé et qu’il serait diffi­­cile de leur trou­­ver un autre endroit où aller. Il est fier de voir à quel point ils se portent bien depuis qu’ils sont arri­­vés à Dino­­keng, et lorsque nous nous arrê­­tons à la garde­­rie ce jour-là, il est évident qu’il aime être proche d’eux. Le regar­­der évoluer au contact des lions a quelque chose d’étrange et de magique. Vous n’en croyez pas vos yeux, et il est diffi­­cile d’être bien sûr de ce que vous voyez, mais ce spec­­tacle vous trans­­porte simple­­ment par ce qu’il implique. Les lion­­ceaux, George et Yame, s’écroulent par terre, grif­­fant les chaus­­sures de Richard­­son et mâchouillant ses lacets. « Après eux, c’est terminé », dit-il en secouant la tête. « Dans vingt ans, les autres lions seront partis et George et Yame seront vieux. Moi, j’au­­rai 60 ans. Je ne veux pas que des lions me sautent dessus à 60 ans », plai­­sante-t-il. Il s’ac­­crou­­pit et gratte le ventre de George, puis conclut : « J’ai fait du chemin, je n’ai pas besoin de câli­­ner tous les lions que je vois. »

ulyces-lionwhisperer-09
Les lions de Richard­­son ne peuvent vivre sans lui
Crédits : The Lion Whis­­pe­­rer

Traduit de l’an­­glais par Vincente Morlet et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « What Makes the « Lion Whis­­pe­­rer » Roar? », paru dans le Smith­­so­­nian Maga­­zine. Couver­­ture : Kevin Richard­­son en compa­­gnie d’un lion.
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load WordP­ress Themes
free down­load udemy paid course
Download WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
Download Nulled WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
udemy course download free

PLUS DE SCIENCE