par Morwari Zafar | 2 septembre 2015

Kaboul, 1989

C’est vrai­­ment arrivé : la Première dame d’Af­­gha­­nis­­tan m’a giflée telle­­ment fort que je me suis pissée dessus. Ma brève rencontre avec le centre de la paume de Mme Ahmad­­zai a eu lieu dans un bus scolaire. Dans un pays commu­­niste, personne n’était trop bien pour prendre les trans­­ports publics. Cepen­­dant, la femme du Président et sa gourde de fille sont arri­­vées au dernier moment et les places libres se faisaient rares – j’étais prête à jouer mon honneur pour conser­­ver la mienne. Elle ne me connais­­sait ni d’Eve, ni d’Adam, et je ne vois pas ce qui l’a pous­­sée à exiger mon siège alors qu’elle se tenait debout dans l’al­­lée étroite, le cani­­veau impro­­visé pour les enfants qui se souillaient de peur, de rire ou de mal des trans­­ports. « Lève-toi », m’a-t-elle ordonné. J’ai obéi. « Et donne ton siège à ma fille », a-t-elle conti­­nué. J’ai refusé presqu’à l’ins­­tant-même où sa main a pris contact avec ma mâchoire, et, plus par surprise que par héroïsme, j’ai déversé mon sens de la justice à ses pieds. Aucun des élèves présents n’a dit mot et je me suis persua­­dée de ne pas verser une seule larme. Nous avons terminé le trajet de retour en silence, moi mon cul posé sur le vinyle souillé, les autres regar­­dant par la fenêtre le monde en train de chan­­ger.

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Kaboul
Crédits

Cette époque, c’était la fin des années 1980 en Afgha­­nis­­tan, et la fin de plusieurs décen­­nies météo­­riques de paix et de pros­­pé­­rité rela­­tives. Plus exac­­te­­ment, c’était en 1989, une période parti­­cu­­lière à Kaboul. J’avais vaincu les oreillons et reçu un paquet de crayons de couleur de mon amou­­reux, dont le jumeau était mon grand rival. L’école primaire anglaise inter­­­na­­tio­­nale de l’am­­bas­­sade d’Inde m’avait donné une note remarquable pour ma disser­­ta­­tion sur la sain­­teté de la vache, et le fait de m’être soula­­gée invo­­lon­­tai­­re­­ment dans un bus m’avait servi de leçon sur les victoires à la Pyrrhus. Mais, plus impor­­tant que tout le reste, cette année déci­­sive a été celle de ma décou­­verte trans­­cen­­dante de Peter Gabriel. Il est bon de rappe­­ler que les Sovié­­tiques, comme le firent d’autres agres­­seurs durant des siècles, avaient cette année-là compris que leur téna­­cité ne servait à rien et s’étaient reti­­rés d’Af­­gha­­nis­­tan pour lais­­ser le pays en ébul­­li­­tion, prêt à implo­­ser. On écou­­tait donc « Sled­­ge­­ham­­mer » de Gabriel pendant la retraite du marteau et de la faucille, et la fréquence crois­­sante des siffle­­ments des bouilloires qui prenaient le pas sur les vols de roquettes. Dans le clip, le montage du visage de Peter Gabriel entiè­­re­­ment composé de fruits était fasci­­nant. L’ani­­ma­­tion en pâte à mode­­ler à son sommet : une distrac­­tion ingé­­nieuse et, avec le recul, un moyen pour nous d’aper­­ce­­voir ce que cachait l’autre côté des pics de l’Hin­­dou Kouch.

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Retrait des troupes sovié­­tiques
1988
Crédits : Mikhail Evsta­­fiev

Quand les fruits de Gabriel explo­­saient sur l’écran, la pure force créa­­tive du clip nous parais­­sait inima­­gi­­nable, à ma sœur et à moi. Ils sont faits en moom, avait tran­­ché ma mère, de la même façon qu’elle annonçait les mauvaises nouvelles. Le moom, cette terre molle que ma sœur avait utili­­sée un jour pour m’ar­­ran­­ger les cheveux, animait à présent avec vie et couleurs tout un tas d’objets incroyables. « Sled­­ge­­ham­­mer » me rappe­­lait la France, où j’avais briè­­ve­­ment vécu, et tout ce qui était possible là-bas. Ce n’est que quelques années plus tard, alors que je compre­­nais mieux l’an­­glais (et comment on faisait les bébés) que j’ai saisi le sens des paroles. La guerre, elle, conti­­nuait malgré tout à semer le trouble. Pire encore, la guerre était mono­­tone : une série prévi­­sible de sons aigus et de percus­­sions. Heureu­­se­­ment, la collec­­tion d’al­­bums de rock et de blues de mon père, accu­­mu­­lée lors de ses années passées à étudier en France, nous assu­­rait une bande-son plus mélo­­dique de la vie dans le Kaboul post-sovié­­tique.

~

Contrai­­re­­ment aux idées reçues sur les Afghans et les acti­­vi­­tés profanes, mon père ne nous a jamais battues (ni ma mère) pour nos tendances occi­­den­­tales ou non-isla­­miques. Papa ne bran­­dis­­sait pas un poing de fer, il choi­­sis­­sait au contraire un état de patience et de raison proche du zen pour gérer les trois femmes de la maison. N’ayant pas été béni par la venue d’un fils (ou carré­­ment maudit, diraient les Afghans les plus conser­­va­­teurs), mon père n’a jamais fléchi dans son affec­­tion ou sa maîtrise des armes psycho­­lo­­giques, quand il devait faire face à nos caprices. S’il était rare qu’il nous refuse caté­­go­­rique­­ment quelque chose, en revanche, il aimait dégui­­ser les refus en ques­­tions qui mettaient en doute l’in­­té­­grité de notre socle moral : « Tu peux porter cette robe, mais crois-tu vrai­­ment qu’elle reflète au mieux la personne que tu es ? » En fin de compte, il nous culpa­­bi­­li­­sait à mort et cela marchait presque à chaque fois. Mais il a changé ma vie avec la musique. Mon père nous racon­­tait le festi­­val de Wood­­stock en 1969, qui avait été diffusé sur les postes de télé­­vi­­sion à Toulouse. Lui et un groupe d’étu­­diants afghans en échange là-bas s’étaient assis pour regar­­der Jimi Hendrix trans­­for­­mer une Fender Stra­­to­­cas­­ter en une sirène hypno­­tique. C’était magni­­fique. Mon père énumé­­rait des noms comme Baez, Santana et Joplin, et moi, je les clas­­sais dans mes archives mentales. Les archives physiques étaient gardées à la maison : nous avions plus d’une centaine de CD étroi­­te­­ment alignés au bas de l’éta­­gère qui s’éten­­dait d’un mur à l’autre, l’équi­­valent musi­­cal des mémoires de mon père. Tout au long de ma vie, il m’a expliqué plusieurs curio­­si­­tés à propos de chan­­sons qui avaient occupé l’es­­pace de notre maison, même quand on ne les enten­­dait pas. Il utili­­sait aussi la musique pour nous inci­­ter, ma sœur et moi, à conti­­nuer le français, en nous faisant écou­­ter et en tradui­­sant Jacques Brel, Georges Bras­­sens, Léo Ferré et Charles Azna­­vour.

J’es­­pé­­rais que nous irions à Londres ou en France, où vrai­­sem­­bla­­ble­­ment, les Corn Flakes tombaient du ciel.

Et puis il y avait les clips. Les vidéos faisaient la démons­­tra­­tion précise de ce que la barrière du langage ne pouvait expliquer. Pink Floyd réson­­nait en moi pour deux raisons : ils portaient le nom de ma couleur préfé­­rée, et sur la pochette de l’un de leurs albums figu­­rait un prisme. Ils semblaient aussi avan­­cer des argu­­ments plutôt convain­­cants : « Teacher, leave those kids alone » [Profes­­seur, laisse ces enfants tranquilles !] et « If you don’t eat your meat, you can’t have any pudding. How can you have any pudding if you don’t eat your meat? » [Si tu ne manges pas ta viande, tu n’au­­ras pas de gâteau. Comment veux-tu avoir du gâteau si tu ne manges pas ta viande ?] Cette ques­­tion me parlait, car la satis­­fac­­tion retar­­dée était une sensa­­tion savam­­ment culti­­vée chez tout jeune Afghan. La menace du feu de l’en­­fer immi­nent et son équi­­valent social (les commé­­rages) assu­­raient un compor­­te­­ment exem­­plaire en classe comme à la maison. En consé­quence, on passait une grande partie de sa vie à attendre, tout simple­­ment. Dans notre famille comme dans beau­­coup d’autres, nous atten­­dions des « papiers », en parti­­cu­­lier l’au­­to­­ri­­sa­­tion de trans­­fert de mon père du minis­­tère des Affaires étran­­gères, qui lui permet­­trait d’as­­su­­rer la fonc­­tion de Consul géné­­ral à Londres – une sortie en sécu­­rité d’Af­­gha­­nis­­tan pour sa famille. Alors que les gens priaient pour la paix, j’es­­pé­­rais des Corn Flakes. Ils étaient diffi­­ciles à trou­­ver et chers à Kaboul, mais mes parents parve­­naient toujours à nous en dégo­­ter une boite et, du coup, je me sentais mal. J’es­­pé­­rais donc que nous irions à Genève ou à Londres ou en France, où vrai­­sem­­bla­­ble­­ment, les Corn Flakes tombaient du ciel. Et où, enfin rassa­­siée de céréales, je pour­­rais aller jouer dehors.

Les garçons

Un après-midi, alors que le ciel parais­­sait débar­­rassé de tout risque de bombar­­de­­ment, ma mère nous a emme­­nées dehors, ma sœur et moi, avec nos vélos (un plai­­sir rare). J’ai un flash de cette scène collée sur la chan­­son « Eye of the Tiger ». Alors que nous nous appro­­chions de la petite rose­­raie en bas de l’im­­meuble dans lequel nous vivions, j’ai mis mon viseur sur mon rival : le fils du patron de mon père. Encou­­ra­­gée par l’an­xiété avec laquelle ma mère surveillait ma sœur, qui explo­­rait le moindre rebord traître avec une curio­­sité pleine d’as­­su­­rance, je me suis mise en chasse du dos courbé du minus­­cule bonhomme. Telle une tueuse au regard d’acier sur mon vélo Barbie, je l’ai pour­­suivi et lui ai fait sacré­­ment peur. Il s’est mis à péda­­ler plus vite, tandis que je me rappro­­chais. Puis nous nous sommes arrê­­tés tous deux soudai­­ne­­ment. Un bruit sourd, comme une balle lourde lâchée dans le sable, a retenti au loin. Ma mère m’a appe­­lée et, hési­­tante, je me suis retour­­née, juste assez penchée pour la voir arri­­ver à grandes enjam­­bées vers moi, belle comme une statue dans sa robe corail à manches courtes. Ses longues jambes dépas­­saient en pas rapides sur le béton. « On rentre à la maison. Ça devient dange­­reux. Viens, attrape ta sœur. » C’était toute l’éten­­due du jeu dehors.

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Kaboul pendant la guerre civile
Crédits : RAWA

Quand j’avais onze ans, mon père a donné sa démis­­sion au minis­­tère des Affaires étran­­gères à cause de l’his­­toire d’amour toujours plus forte entre l’Af­­gha­­nis­­tan et la radi­­ca­­li­­sa­­tion, ce qui a fait de nous des vaga­­bonds à Londres. Nous avons été placés dans un motel qui ressem­­blait à un camp de réfu­­giés, dans l’un des quar­­tiers les plus chics de la ville, afin que nous puis­­sions appré­­cier plei­­ne­­ment l’iro­­nie de notre situa­­tion : le diplo­­mate afghan et sa femme, un méde­­cin en congé, et leurs deux filles qui squat­­taient au milieu des réfu­­giés et d’une armée de cafards. La « chambre » de mes parents était équi­­pée d’un lecteur CD et cassette, et lors d’une excur­­sion sur un marché aux puces du dimanche, nous avons acheté un tas d’al­­bums de rythm ‘n’ blues et de rock ‘n’ roll. Avec le recul, notre situa­­tion à cette époque était plutôt mauvaise, et je ne me rappelle pas si les autres écou­­taient de la musique. Moi oui. Un casque énorme enfoncé sur la tête, je chan­­tais à tue-tête Fontella Bass, Queen, Ray Charles (beau­­coup de Ray Charles) et Chuck Berry quand personne n’écou­­tait, et je dansais à contre­­temps sur The Dixie Cups. Et puis, je pensais aux garçons. Le gouver­­ne­­ment britan­­nique a fini par nous placer dans un appar­­te­­ment de Chel­­sea. Nous vivions au-dessus d’un travesti (qui lais­­sait une paire de Stiletto à talons rouge pailleté à la fenêtre) et d’un couple qui se dispu­­tait tout le temps. Ils étaient tout à fait polis, mais on les voyait rare­­ment. Ma sœur et moi aper­­ce­­vions parfois le travesti à sa fenêtre et nous lui faisions coucou sur le chemin de l’école. Quant au couple, ils claquaient la porte en entrant et sortant deux, trois fois par semaine, ou alors nous regar­­dions en cachette la femme bouder à la fenêtre. Paula. Elle était bâtie comme une armoire à glace. Les deux voisins semblaient se trou­­ver en marge de la société anglaise, et peut-être que, ayant l’im­­pres­­sion d’être au même endroit, je sentais une tris­­tesse collec­­tive pour notre posi­­tion. Je ne leur refu­­sais pas ma curio­­sité, et alors que mon imagi­­na­­tion regar­­dait au-delà de leur porte d’en­­trée, ils sont rapi­­de­­ment deve­­nus des déco­­ra­­tions colo­­rées se déta­­chant du paysage autre­­ment maus­­sade d’Edith Grove.

Pendant cette période, mes parents, à court d’argent et de patience, ont sérieu­­se­­ment pensé à émigrer aux États-Unis. Ma sœur et moi, rompues aux démé­­na­­ge­­ments de longue distance, nous inquié­­tions surtout de notre vie sociale. Notre famille s’était inté­­grée dans la commu­­nauté afghane de Londres et nous passions presque tous nos weekends invi­­tés à des fêtes, à écou­­ter de la musique afghane et à danser – jusqu’à l’in­­fâme venue de la « Maca­­rena » de Los Del Rio. C’est grâce à cette chan­­son que notre amitié avec les filles des amis de nos parents, qui s’étaient instal­­lés là plus de dix ans avant nous, a commencé à se conso­­li­­der. Notre sextuor pétri de fréné­­sie hormo­­nale se rassem­­blait dans une chambre à l’abri du regard des adultes, où nous rago­­tions sur nos amou­­reux et sur combien nous aurions voulues être blanches, car la vie était si facile pour ces filles-là. Au sommet de notre inca­­pa­­cité physique (on ne pouvait pas donner rendez-vous à des garçons, encore moins les embras­­ser), nous nous alignions et dansions la Maca­­rena pour la 500e fois, évoquant le moment où nos amou­­reux se rendraient compte d’une manière ou d’une autre de notre maîtrise de la danse, et tombe­­raient folle­­ment épris de nous.

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Londres, 1994
Crédits

George, le prota­­go­­niste de mes fantasmes, était trop cool pour aller à l’école, et trop cool pour moi. À Holland Park, le collège d’en­­fants d’im­­mi­­grants en colère et de Britan­­niques de bas-éche­­lon, George était un mauvais garçon colom­­bien renfro­­gné qui ne suppor­­tait pas les imbé­­ciles. Quand il ne ronchon­­nait pas, il jouait au foot ou séchait les cours. S’il ne jouait pas trop mal au foot, ses rumi­­na­­tions étaient de première classe. Il obser­­vait la proces­­sion juvé­­nile de Holland Park en silence, ses yeux sombres regar­­dant de travers sous les somp­­tueuses boucles noires qui dépas­­saient de sa tête. Il gardait les lèvres serrées au cas où un sourire lui échap­­pe­­rait, et n’a jamais auto­­risé quiconque à l’ap­­pe­­ler « Jorge ». Je lui ai rare­­ment adressé la parole, de peur qu’il ne m’écrase d’in­­dif­­fé­­rence. Puis j’ai changé pour Selim, un Souda­­nais grand et maigre qui, contrai­­re­­ment à George, se déplaçait avec la gravité touchante d’un moine. À peu près au moment où George et Selim sont appa­­rus dans ma vie, j’ai commencé à lire les sagas roman­­tiques osées de V.C. Andrews (deux par semaine) et à écou­­ter « You Send Me » de Sam Cooke – les longs « wou-houu » qui ponc­­tuaient ses histoires d’amour faisant écho à mes chagrins. Pour que mes parents acceptent la notion d’un tel badi­­nage, il aurait d’abord fallu deux choses : 1) que l’en­­fer existe, et 2) qu’il gèle entiè­­re­­ment. J’ai passé la majeure partie de ma préado­­les­­cence enfer­­mée dans ma propre tête, à créer des fictions et à les repas­­ser dans mes pensées la nuit, en espé­­rant qu’un jour, je pour­­rais les vivre vrai­­ment. Puis je me mettais à penser que j’étais condam­­née à l’en­­fer pour avoir seule­­ment pu penser à de telles choses, et je priais pieu­­se­­ment Allah pour qu’il me protège. Mes amies afghanes vivaient la même expé­­rience, mis à part que leurs avan­­cées en matière de beauté physique atti­­raient une atten­­tion mascu­­line que, pour ma part, je repous­­sais avec mon brushing en laine de verre sur la tête, mon acné, mes lunettes et mon appa­­reil dentaire au casque éblouis­­sant. Plus les garçons s’éloi­­gnaient de nous, plus notre obses­­sion d’en obte­­nir un gran­­dis­­sait. Concrè­­te­­ment, j’ai consi­­déré mon destin scellé quand un Afghan un peu plus âgé, qui m’avait trou­­vée jolie à la piscine (avec des cheveux domp­­tés au H2O et sans lunettes), m’a vu complè­­te­­ment séchée une semaine plus tard et m’a fait remarquer avec bruta­­lité que j’étais, en réalité, horri­­ble­­ment moche. Instan­­ta­­né­­ment, j’ex­­pri­­mais mon accord. Ce n’était pas tant pour dédra­­ma­­ti­­ser l’hu­­mi­­lia­­tion cinglante, mais plutôt dans l’es­­poir de sauver cette rela­­tion en chute libre avec un point d’ac­­cord mutuel, même si c’était parce que j’étais « telle­­ment moche ».

Des années plus tard, il a sombré dans l’hé­­roïne et s’est envolé pour le Pakis­­tan. Je me trou­­vais un peu mieux lorsque je m’en tenais à mes attri­­buts moins physiques, et lorsque je ne pouvais pas parta­­ger d’his­­toire remarquable au sujet de mes rela­­tions avec la gente mascu­­line, j’in­­ven­­tais des histoires pour adoles­­centes qui clôtu­­raient nos soirées. ulyces-afghanstuns-06« — Bon. Ferme les yeux et imagine une plage de sable fin. Tu es avec le mec de tes rêves. — Oh mon Dieu, ça peut être Shane de Boyzone? — Ben ouais, ça peut ! Ça peut être qui tu veux. À part Ronan, il est pour moi. Bref, pour­­sui­­vais-je, ce mec touche ton bras… — Si Shane touche mon bras, je meurs. Putain, ouais, je meurs ! — Mais tu ne meurs pas. Il se rapproche et te serre contre son torse. Il sent le sel de mer et… CK One. Vous vous tenez la main et regar­­dez la mer ensemble. Une étoile filante traverse le ciel, et, au moment où tu lèves la tête pour la montrer du doigt, il t’em­­brasse. Tu fermes les yeux et sens son souffle sur ton visage, et quand tu les ouvres… TON PÈRE EST LÀ ET IL EST FURAX, HAHAHA ! » C’était un dénoue­­ment terrible, mais il renforçait notre réalité et plus parti­­cu­­liè­­re­­ment notre culture. Au milieu des rires et des gros mots en dari et en anglais, nous raccro­­chions nos pour­­suites roman­­tiques futiles à ce que nous perce­­vions comme un sort pire qu’être une ado qui n’a jamais embrassé un garçon : être afghane.

Pourquoi, parce que

Défier mes parents n’était pas forcé­­ment une ques­­tion de peur, mais plutôt de respect. Il est arrivé qu’on me regarde avec un air impres­­sionné lorsque j’ex­­plique que oui, mes parents voulaient que leurs filles fassent des études, et que non, nous ne risquions pas d’être tuées pour laver notre famille du déshon­­neur (évidem­­ment). Il est fasci­­nant d’ob­­ser­­ver à quelle vitesse le respect se trans­­forme en décep­­tion ; c’est l’af­­faire de quelques secondes. Bref, je ne sortais pas seule­­ment le « coup » d’al­­ler au lycée, un jour, j’avais décidé que mes parents avaient une réti­­cence illo­­gique envers le maquillage, et je m’em­­bau­­mais alors d’un masque malsain de fond de teint pour aller à l’école. Ce jour-là, papa m’at­­ten­­dait juste derrière la grille de l’école, pour confir­­mer que j’avais sous-estimé sa pers­­pi­­ca­­cité pater­­nelle. « Mimi, pour commen­­cer, cette teinte ne te convient pas du tout. » Attra­­pée la main dans le sac et la poudre au visage. Je regar­­dais dans le vide sans dire mot. « Sans décon­­ner… », mourais-je d’en­­vie de lui dire, j’avais bien vu que j’avais l’air d’une Geisha, mais je pensais qu’il ne s’en rendrait pas compte.

Pour ma mère, l’Amé­­rique (et les Améri­­cains, par exten­­sion) était l’épi­­tomé de la perfec­­tion.

« — Pourquoi tu penses que tu as besoin de te maquiller, ma chérie ? — Parce que j’ai des boutons et je ne veux pas que les autres les voient. — Ils se moquent de toi ? — Non… Je veux juste paraître plus jolie. — Tu es jeune. La nature te donne toute la beauté dont tu as besoin à ton âge. Tu ne devrais pas te soucier du maquillage et des autres, car ce sont des distrac­­tions de ton unique prio­­rité en ce moment : l’école. Si tu te concentres sur l’école, je te promets que tu auras la beauté sous des formes que tu n’ima­­gines même pas. — J’es­­père. — Je le sais. Main­­te­­nant, va te laver le visage. » Je n’ai pas eu besoin de me laver le visage, car j’ai pleuré comme un bébé sur tout le chemin de mon cours de litté­­ra­­ture. Je me suis effec­­ti­­ve­­ment concen­­trée sur l’éco­­le… pendant plus de dix-neuf ans.

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C’était l’an­­ni­­ver­­saire de ma mère quand nous avons atterri à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de San Fran­­cisco. Elle était née à Evans­­ton, dans l’Il­­li­­nois, alors que mes grands-parents étaient à l’uni­­ver­­sité, et elle avait été rapa­­triée à un l’âge de un an. Mais le cordon ombi­­li­­cal de 11 000 kilo­­mètres n’avait jamais été coupé, et pour ma mère, l’Amé­­rique (et les Améri­­cains, par exten­­sion) était l’épi­­tomé de la perfec­­tion. Mon lien avec l’Amé­­rique était beau­­coup plus acadé­­mique, et me venait des histoires de Judy Blume, de filles bien améri­­caines gran­­dis­­sant dans le Connec­­ti­­cut. « Waspy », un terme que j’ai appris plus tard, était ce qui décri­­vait mieux cette commu­­nauté sur laquelle j’avais lue. Mais loin de la préva­­lence des clôtures en piquets blancs et des gens qui y sont asso­­ciés, l’East Bay était un mélange tumul­­tueux de groupes ethniques, de langues et de couleurs qui frémis­­saient sous le soleil légen­­daire de la Cali­­for­­nie.

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Le pont du Golden Gate au crépus­­cule
Crédits : Morwari Zafar/Face­­book

Il s’agis­­sait en majo­­rité d’im­­mi­­grants de première et seconde géné­­ra­­tion dont les ressources écono­­miques et le capi­­tal social étaient faibles. L’as­­si­­mi­­la­­tion était un échange déli­­cat d’hé­­ri­­tage et de valeurs cultu­­relles, un glis­­se­­ment des iden­­ti­­tés toujours plus grand, de Jagdeep à « Jack » et de Majeed à « Mike ». Mais les prénoms détrom­­paient l’adhé­­sion à des tradi­­tions et des coutumes plus fermées. Pour beau­­coup de parents d’im­­mi­­grants, malgré les diffé­­rences de vie passée et de trajec­­toires migra­­toires, une ques­­tion menaçait leur survie en Amérique : comment élever son enfant pour qu’il puisse faire la tran­­si­­tion en douceur entre deux cultures, mais aussi pour qu’il ne veuille jamais aban­­don­­ner la leur ? Pour les enfants, les curio­­si­­tés et tenta­­tions du monde de l’autre côté sont presque toujours accom­­pa­­gnées d’un senti­­ment de culpa­­bi­­lité para­­ly­­sant, inten­­si­­fiées par les mères et les pères qui, comme le mien, ont accepté des emplois infé­­rieurs pour rendre possible un semblant de vie meilleure. Le lycée était le test ultime pour l’as­­si­­mi­­la­­tion et les dyna­­miques géné­­ra­­tion­­nelles. Un flot infini de « pourquoi » frus­­trés auxquels répon­­daient des « parce que c’est notre culture ». Alors que la limite entre ce qui était cultu­­rel­­le­­ment accep­­table et ce qui ne l’était pas semblait défi­­nie de manière plus claire dans la plupart des foyers afghans, chez nous, la ligne était ténue : parfois souple, parfois rigide, de telle sorte qu’on ne sentait jamais toute l’éten­­due des liber­­tés dont les autres jouis­­saient. À la fin de ma scola­­rité, l’en­­vie de voya­­ger me déman­­geait, et j’avais un ticket de sortie : les études. À cette époque, Pearl Jam venait de sortir Yield, le premier album dont j’étais l’unique et fière proprié­­taire. Le chant d’Ed­­die Vedder faisait écho à la voie créa­­tive que j’avais le senti­­ment d’avoir encou­­ra­­gée toute ma vie. Pouvoir s’y soumettre, j’en étais convain­­cue, et faire de ma vie ce que j’avais toujours espéré (étudier l’an­­glais et écrire), allait exiger une immer­­sion dans le même envi­­ron­­ne­­ment qui avait permis à Pearl Jam, à Jimi Hendrix et à Stone Temple Pilots de lais­­ser libre cours à leur imagi­­na­­tion. J’ai fait un peu moins bien, mais avec la béné­­dic­­tion de mes parents (celle de mon père avec bien du mal), j’ai envoyé mes regrets à l’uni­­ver­­sité de Berke­­ley et j’ai tenté ma chance dans une petite univer­­sité de lettres et sciences humaines et sociales à Washing­­ton.

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Pearl JamYield, 1998

L’uni­­ver­­sité était un terrain vague rempli de rock grunge, d’Ame­­ri­­ca­­nas et de gosses de riches blancs qui se faisaient passer pour des artistes qui mouraient de faim. C’était un mélange de mal du pays et d’adap­­ta­­tion. C’était le moment de l’ex­­plo­­ra­­tion, mais je n’avais ni patience ni ressources pour des états d’âme ou des drames, parce que mes parents avaient fait d’énormes sacri­­fices pour rendre mes études possibles. Au lieu de ça, la musique, la litté­­ra­­ture et le voyage ouvraient des pistes d’aven­­tures bien plus inté­­res­­santes. Du fait d’avoir grandi afghane et musul­­mane, toute incur­­sion dans la sexua­­lité, même concep­­tuelle, était passible d’un regard insis­­tant fleu­­rant la damna­­tion de la part l’ange censé être assis sur mon épaule gauche à prendre note de mes péchés. Je n’étais pas très sûre de la présence de cet ange, et vu que je ne priais pas et n’avais jeûné aucun jour de ma vie, j’ai pensé qu’il m’avait aban­­don­­née et s’était envolé pour authen­­ti­­fier les péchés de quelqu’un d’autre. Le conflit d’iden­­tité qui plon­­geait certaines de mes paires dans des états d’an­xiété terrible semblait moins exigeant avec moi. Je me consi­­dé­­rais musul­­mane et vivais comme une liber­­tine.

Les cerfs-volants

Le matin du 11 septembre, en deuxième année de fac, un appel éton­­nam­­ment mati­­nal de ma meilleure amie en Cali­­for­­nie a fait sonner mon télé­­phone. Je me suis dit : elle doit être enceinte. Mes pensées ont défilé à toute vitesse, j’ai imaginé un énorme séisme avalant ma famille du Fremont. Pour quelle autre raison appel­­le­­rait-elle si tôt ? Elle m’a dit d’al­­lu­­mer la télé­­vi­­sion. Je me suis écrou­­lée dans le canapé en regar­­dant deux tours de New York tomber en miettes. L’Af­­gha­­nis­­tan et les Afghans ont alors été placés en contraste sur l’ar­­rière-plan de la Guerre contre la terreur. Le pays et ses habi­­tants étaient « autres » : un espace obscur de confu­­sion qui appe­­lait toutes sortes de ques­­tion­­ne­­ments. Ceux qui avaient fui vers le monde occi­­den­­tal prenaient de l’im­­por­­tance en racon­­tant les récits atten­­dus de guerre, de souf­­france et de trau­­ma­­tisme. L’ex­­pé­­rience afghane a été défi­­nie par la litté­­ra­­ture. La crédi­­bi­­lité a été étayée par l’ex­­pé­­rience, et l’ex­­pé­­rience était subjec­­tive dans un pays dont les archives n’étaient que pous­­sière. Qui aurait pu contes­­ter un récit boule­­ver­­sant situé à plus de 10 000 kilo­­mètres ? Le public améri­­cain a commencé à asso­­cier les femmes afghanes avec la burqa, les hommes afghans avec les bâtons et les pierres, et tout le reste avec une menta­­lité oppres­­sive contre laquelle la plus grande démo­­cra­­tie du monde se devait de prendre les armes. Leur premier devoir était la libé­­ra­­tion des femmes afghanes. Mais cela se basait sur le prin­­cipe que toutes les femmes afghanes, qu’im­­porte leur milieu, étaient enfer­­mées de manière homo­­gène.

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Inter­­ven­­tion améri­­caine en Afgha­­nis­­tan
Crédits

Après l’uni­­ver­­sité, de retour dans le Fremont, j’ai pu comprendre pourquoi l’idée avait pris racine. Mes pairs afghans, dont bon nombre étaient nés à l’étran­­ger ou avaient quitté l’Af­­gha­­nis­­tan avant même de pronon­­cer leur premier mot, s’ex­­cu­­saient de leur maigre dari ou pachto pour s’unir pour la préser­­va­­tion de l’iden­­tité musul­­mane et de la culture afghane en anglais. Ils ressus­­ci­­taient et main­­te­­naient des pratiques que leurs parents et grands-parents avaient aban­­don­­nées au souve­­nir de « leurs origines », un souve­­nir social rappelé par les précé­­dentes géné­­ra­­tions. Les ONG, les médias inter­­­na­­tio­­naux et des livres tels que Mille soleils splen­­dides de Khaled Hosseini renvoyaient l’image des « femmes afghanes » comme des madones modestes et vertueuses, qui portaient des cica­­trices et la torche de la liberté. Elles versaient des larmes que je ne pouvais pas verser, pour des sœurs que je ne recon­­nais­­sais pas, des femmes dont la détresse était censée être reflé­­tée dans chacune des femmes afghanes. Peut-être pas la mienne, pensais-je, alors que j’étais allon­­gée sur la chaise du dentiste, assom­­mée par l’odeur du fluor et des dents fraî­­che­­ment rabo­­tées. « — Qu’en pensent les tiens, du fait que tu ne te couvres pas la tête ? m’a-t-il demandé. — Personne ne porte le voile, dans ma famille. Ils panique­­raient si je commençais à me voiler. » La ques­­tion me parais­­sait aussi bête que s’il m’avait demandé si mes parents me soute­­naient dans ma déci­­sion de porter des sous-vête­­ments. Mais il a réagi comme si je venais de racon­­ter le plus gros­­sier mensonge qu’on puisse imagi­­ner. J’ai haussé les épaules et j’ai écouté le cres­­cendo qui arri­­vait dans « In the Air » de Phil Collins. « — C’est le meilleur moment, écou­­tez ! — Alors c’est quoi l’his­­toire avec les Afgha­­nais ? C’est vrai, Les Cerfs-volants de Kaboul ? – D’doum d’doum DOUM DOUM ! Trop fort. » Je montrais que c’était trop fort en jouant la batte­­rie dans les airs. Mais ça ne l’im­­pres­­sion­­nait pas.

La musique a animé les histoires dont je me souviens et atté­­nué celles que je préfé­­re­­rais oublier.

« Euh… Les Afghans ? Ben, les Sovié­­tiques nous ont enva­­his, tout le monde a pensé que c’était une bonne idée d’uti­­li­­ser l’Is­­lam pour rassem­­bler le soutien et mobi­­li­­ser les guer­­riers isla­­miques. Puis les Sovié­­tiques sont partis, et les guer­­riers isla­­miques étaient plus ou moins au pouvoir. Ils ont évincé le régime laïc pro-sovié­­tique et ont lancé une guerre civile qui a préparé l’ar­­ri­­vée au pouvoir des Tali­­bans. Mais avant ça, les femmes avaient plein de droits et elles étaient très actives au sein du gouver­­ne­­ment. » Je venais de donner à l’Is­­lam l’image du méchant de l’his­­toire, ce qui n’était pas du tout mon inten­­tion, j’ai donc essayé de me rattra­­per. « En gros, l’Is­­lam a été mani­­pulé pour justi­­fier la violence et l’op­­pres­­sion. En ce qui concerne Les Cerfs-volants de Kaboul, je ne l’ai pas encore lu. Je suis étudiante en anglais, j’ai des tonnes de livres à lire pour mon cours de litté­­ra­­ture améri­­caine. » Il me regar­­dait bouche bée. « Tu devrais. C’est un super livre. Je suis étonné que tu ne l’aies pas lu. » Je l’ai lu l’an­­née suivante, une fois que la plupart des gens en avaient fait l’en­­cy­­clo­­pé­­die ultime de toutes les choses afghanes, et c’est un livre fantas­­tique. Mais j’ai alors pensé – et je le pense encore – que les ques­­tions qu’il semblait accep­­table de me poser sur l’Af­­gha­­nis­­tan paraî­­traient ridi­­cules dans un autre contexte. Et si je deman­­dais : « C’est quoi l’his­­toire avec les Fran­­ciens ? C’est vrai, Madame Bovary ? » Mais ce sont des ques­­tions face auxquelles je me suis endur­­cie. C’était comme si la litté­­ra­­ture et l’ex­­per­­tise collec­­tive sur l’Af­­gha­­nis­­tan m’avaient assuré une caté­­go­­rie desti­­née au purga­­toire qui fichait les gens comme moi comme « insuf­­fi­­sam­­ment affec­­tés » pour être une vraie femme afghane. À l’époque, je me sentais plus chez moi à l’uni­­ver­­sité qu’au­­près de la commu­­nauté afghane dans laquelle nous vivions. Ni ma sœur, ni moi n’avons été ébran­­lées par l’épi­­pha­­nie cata­­clys­­mique censée récla­­mer notre héri­­tage. C’était toujours présent, mais bon, il y avait aussi l’hu­­ma­­nité vile des hormones et des garçons.

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Le mois qui a suivi les attaques, les États-Unis ont lancé une guerre à grande échelle en Afgha­­nis­­tan pour évin­­cer les Tali­­bans. Alors que le président Bush invoquait une sorte de croi­­sade, j’ai été prise de panique à l’idée que ma natu­­ra­­li­­sa­­tion ne se maté­­ria­­lise jamais. Mais la lettre qui m’ac­­cor­­dait l’iden­­tité améri­­caine est arri­­vée en octobre, et mes colo­­ca­­taires et moi avons fêté ça sous la forme d’une fête d’Hal­­lo­­ween bien améri­­caine.

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Le lac Eliza­­beth, dans le Fremont
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Dégui­­sée de manière horri­­ble­­ment indé­­cente en guer­­rière amazo­­nienne, je me tortillais au rythme de « Ride Wit Me » de Nelly, en espé­­rant contre l’es­­poir que les deux pattes en tissu imprimé léopard épin­­glés autour de ma poitrine et de mes hanches ne déclarent pas forfait. Mais le costume déclen­­chait des curio­­si­­tés inat­­ten­­dues, mises en pers­­pec­­tive par le running back de notre équipe de foot­­ball débu­­tante. « T’as vu Alad­­din ? Tu pour­­rais trop être prin­­cesse Jasmine ou – non, je sais ! Tu aurais dû être une prin­­cesse guer­­rière afghane ! » Ta mère aurait dû t’avor­­ter, ai-je pensé. « — Ouais, ‘fin bon, il m’au­­rait fallu beau­­coup plus de tissu. — Je veux juste te dire », a-t-il lancé alors qu’il se penchait pour parta­­ger un souffle alcoo­­lisé, « je suis vrai­­ment désolé pour ton pays. J’es­­père que l’Amé­­rique va pouvoir le libé­­rer. — Kevin, sérieu­­se­­ment ? C’est ici mon pays. — Non, je sais. Je veux juste dire, genre ton vrai pays, là où tu as tes racines. Si c’était moi, je serais énervé si un autre pays enva­­his­­sait l’Amé­­rique. T’es super en colère avec ce qu’il se passe ? — En colère ? Comment ça ? – Genre les États-Unis qui lâchent des bombes sur l’Af­­gha­­nis­­tan pour virer les méchants. Je pense juste qu’à la fin, les gens vont comprendre ce que c’est la liberté, tu vois ? Les gens là-bas ont vécu sous telle­­ment d’op­­pres­­sion, ils comprennent pas pourquoi la démo­­cra­­tie c’est mieux. Une fois qu’on leur montre ce que c’est la liberté et la démo­­cra­­tie, ils vont vouloir chan­­ger leur façon de vivre, genre ils vont pas vouloir soute­­nir Al-Qaïda et les Tali­­bans. Tu vois ce que je veux dire ? — Ça, c’est si tu pars du prin­­cipe que… » ai-je commencé à répliquer, puis, après avoir évalué la futi­­lité de la discus­­sion, j’ai eu recours à un mensonge éhonté. « Mec, ils viennent de finir un autre fut d’une traite ! » Avec ça, je venais de disper­­ser la première illus­­tra­­tion d’une conver­­sa­­tion qui allait hanter le reste de ma vie d’adulte.

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Le lac Qargha, près de Kaboul
Crédits

La guerre en Afgha­­nis­­tan avait fait appa­­raître deux distinc­­tions nettes : les gentils et les méchants, les terro­­ristes et les victimes. Le récit des victimes iden­­ti­­fiait les Afghans et l’Af­­gha­­nis­­tan, et en paral­­lèle justi­­fiait de nouvelles ambi­­tions néo-colo­­nia­­listes qui, comme une voiture qui accé­­lère dans de la boue épaisse, conti­­nuait à enli­­ser la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale dans une guerre inga­­gnable. La commu­­nauté afghano-améri­­caine aux États-Unis deve­­nait manda­­taire des « victimes » d’Af­­gha­­nis­­tan. En tant qu’Af­­ghan, il était diffi­­cile d’être à la hauteur de ses origines si on ne s’iden­­ti­­fiait pas comme victime. Les hommes poli­­tiques, les intel­­lec­­tuels, les médias et les groupes de pensée avaient en réalité repo­­si­­tionné l’afgha­­ni­­tude. Pour expri­­mer des senti­­ments et des souve­­nirs cohé­­rents avec « l’Af­­gha­­nis­­tan », il fallait abri­­ter un trauma d’une manière ou d’une autre, que ce soit celui de ses propres parents ou grands-parents. Dans la diaspora, les Afghano-Améri­­cains qui avaient quitté l’Af­­gha­­nis­­tan avant leur troi­­sième anni­­ver­­saire brillaient sur les chaînes d’info natio­­nales en tant que victimes de l’in­­va­­sion sovié­­tique. Parmi les récits de viols et de pillages sovié­­tiques et le rejet souvent bien pratique de la suite toute aussi destruc­­trice des moudja­­hi­­din, les histoires de l’ex­­tra­or­­di­­nai­­re­­ment banal étaient des fac-simi­­lés inac­­cep­­tables de l’ex­­pé­­rience légi­­time. Toute l’ex­­pé­­rience de migra­­tion est deve­­nue poli­­ti­­sée : le moment où on était parti, la manière et le moyen de trans­­port deve­­naient tous des indi­­ca­­teurs de notre authen­­ti­­cité. Si vous étiez parti après le début des années 1980, votre famille était soupçon­­née d’avoir des sympa­­thies commu­­nistes ; si vous étiez parti avec un passe­­port en avion, vous faisiez alors sûre­­ment partie de la strate d’élite de la société urbaine.

Nous établis­­sons pour un court instant cette belle et élusive dyna­­mique : une sereine harmo­­nie.

On aurait dit que la seule façon pour les gens de comprendre les Afghans était ironique­­ment de les rendre si exotiques et bles­­sés qu’ils deve­­naient des sortes de curio­­si­­tés archéo­­lo­­giques. Une fois, lors d’un débat sur les droits des femmes à l’uni­­ver­­sité de Geor­­ge­­town, Hillary Clin­­ton et Melanne Verveer ont parlé longue­­ment du besoin de donner une voix aux femmes afghanes. Elles ont ensuite cédé la scène pendant les cinq dernières minutes pour lais­­ser au public l’oc­­ca­­sion de s’émer­­veiller devant une jeune femme d’Af­­gha­­nis­­tan, qui remer­­ciait ses spon­­sors dans un anglais très clair et insis­­tait sur leur message de bien­­veillance envers les femmes afghanes. Comme diraient les Monthy Python, « il y eut de grandes réjouis­­sances ». De telles images ont créé un nouveau souve­­nir social sensa­­tion­­nel de l’Af­­gha­­nis­­tan et des Afghans, qui promou­­vait la croyance en leur co-dépen­­dance et leur compré­­hen­­sion incom­­plète des four­­chettes et des couteaux. Les souve­­nirs défilent sur des bandes-sons distinctes. Peut-être est-ce ce qui les rend suppor­­tables. La musique a animé les histoires dont je me souviens et atté­­nué celles que je préfé­­re­­rais oublier. La musique était un voyage tempo­­raire vers un endroit diffé­rent du présent, mais c’était aussi le rappel d’un monde diffé­rent en dehors de l’Af­­gha­­nis­­tan, un monde auquel nous sommes arri­­vés en épou­­sant deux clichés avec une fervente convic­­tion : mieux vaut tard que jamais, et l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Aujourd’­­hui, j’étu­­die avec une sincère curio­­sité les mouve­­ments des Afghans et la nature trans­­for­­ma­­trice des voyages. Je parle à des émigrés, jeunes et vieux, qui me racontent la trajec­­toire qui les a amenés en Virgi­­nie du Nord ou à San Fran­­cisco. Les plus âgés parlent des années dorées des jupes droites et des coif­­fures ruche, et d’un Islam qui n’a pas fait boum. Les plus jeunes crachent sur les Sovié­­tiques qu’ils n’ont jamais vus et vili­­pendent la terre qui les a portés. Nombre d’entre eux se rappellent des films indiens qui passaient le jeudi soir (moi aussi), mais personne ne parle de Peter Gabriel, et je ne l’évoque jamais. Nous parta­­geons des histoires et nous nous serrons la main, et nous établis­­sons ainsi pour un court instant, au moins, cette belle et élusive dyna­­mique : une sereine harmo­­nie.

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Morwari Zafar
Crédits : Face­­book/Morwari Zafar

Traduit de l’an­­glais par Mathieu Barrois d’après « A Thou­­sand Splen­­did Stuns », paru dans la revue Granta. Couver­­ture : Un paysage d’Af­­gha­­nis­­tan. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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