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par Nathaniel Rich | 11 août 2014

Après plus de 4 000 ans – presque depuis l’aube de l’his­­toire, quand Uta-Napi­­sh­­tim révéla à Gilga­­mesh que le secret de l’im­­mor­­ta­­lité était contenu dans un corail trouvé au fond de l’océan –, l’homme a fina­­le­­ment décou­­vert la vie éter­­nelle en 1988. Et en effet, il l’a trou­­vée au fond de l’océan. La décou­­verte fut faite invo­­lon­­tai­­re­­ment par Chris­­tian Sommer, un étudiant en biolo­­gie marine alle­­mand âgé d’à peine plus de vingt ans. Il passait l’été à Rapallo, une petite ville de la Riviera italienne, où Nietzsche écri­­vit exac­­te­­ment un siècle plus tôt Ainsi parlait Zara­­thous­­tra : « Tout va, tout revient, la roue de l’exis­­tence tourne éter­­nel­­le­­ment. Tout meurt, tout refleu­­rit, le cycle de l’exis­­tence se pour­­suit éter­­nel­­le­­ment… » Sommer faisait des recherches sur les hydro­­zoaires, de petits inver­­té­­brés qui, suivant l’étape de leur cycle de vie, ressemblent soit à une méduse, soit à un corail mou. Chaque matin, Sommer allait plon­­ger dans l’eau turquoise qui borde les falaises de Porto­­fino. Il scru­­tait le plan­­cher océa­­nique à la recherche d’hy­­dro­­zoaires, les ramas­­sant au moyen de filets à planc­­ton. Parmi les centaines d’or­­ga­­nismes ainsi collec­­tés figu­­rait le repré­­sen­­tant minus­­cule d’une espèce rela­­ti­­ve­­ment obscure pour les biolo­­gistes, bapti­­sée Turri­­top­­sis dohr­­nii. Aujourd’­­hui, elle est plus large­­ment connue sous le nom de méduse immor­­telle. Sommer conser­­vait ses hydro­­zoaires dans des boîtes de Pétri et obser­­vait leurs habi­­tudes de repro­­duc­­tion. Quelques jours plus tard, il remarqua que Turri­­top­­sis dohr­­nii se compor­­tait d’une façon éton­­nante qu’il ne parve­­nait à expliquer en aucune manière. Pour le dire clai­­re­­ment, elle refu­­sait de mourir. Elle semblait inver­­ser son proces­­sus de vieillis­­se­­ment, deve­­nant de plus en plus jeune jusqu’à atteindre son stade de déve­­lop­­pe­­ment le plus primi­­tif, à partir duquel elle recom­­mençait alors un nouveau cycle de vie.

Inver­­ser le cycle de la vie

Sommer fut bien sûr décon­­certé par ce phéno­­mène, mais il ne saisit pas immé­­dia­­te­­ment ce qu’il signi­­fiait. (Cela se dérou­­lait près d’une dizaine d’an­­nées avant que le mot « immor­­telle » ne soit utilisé pour la première fois afin de quali­­fier l’es­­pèce.) Mais plusieurs biolo­­gistes de Gênes, fasci­­nés par la trou­­vaille de Sommer, conti­­nuèrent à étudier l’es­­pèce, et ils publièrent en 1996 un article inti­­tulé « Inver­­ser le cycle de la vie ». Les scien­­ti­­fiques y décri­­vaient comment Turri­­top­­sis dohr­­nii – à n’im­­porte quel stade de son déve­­lop­­pe­­ment – pouvait se trans­­for­­mer à nouveau en polype, sa forme la plus primi­­tive, « échap­­pant ainsi à la mort et accé­­dant poten­­tiel­­le­­ment à l’im­­mor­­ta­­lité ». Cette décou­­verte réfu­­tait la loi la plus fonda­­men­­tale du monde natu­­rel : tout ce qui naît meurt.

Il est possible d’ima­­gi­­ner un futur loin­­tain dans lequel la plupart des autres espèces vivantes seront éteintes, mais où l’océan débor­­dera de méduses immor­­telles, formant une grande conscience géla­­ti­­neuse et éter­­nelle.

L’un des auteurs de l’ar­­ticle, Ferdi­­nando Boero, compa­­rait Turri­­top­­sis à un papillon qui, au lieu de mourir, rede­­vien­­drait chenille. On pour­­rait égale­­ment utili­­ser la méta­­phore d’une poule se trans­­for­­mant en un œuf qui donnera nais­­sance à une autre poule. L’ana­­lo­­gie anthro­­po­­mor­­phique serait celle d’un vieil homme qui rajeu­­ni­­rait jusqu’à rede­­ve­­nir fœtus. Pour cette raison, on surnomme fréquem­­ment Turri­­top­­sis dohr­­nii la méduse Benja­­min Button. Malgré cela, la publi­­ca­­tion d’ « Inver­­ser le cycle de la vie » passa pratique­­ment inaperçue hors du monde univer­­si­­taire. On pour­­rait s’at­­tendre à ce que l’homme, ayant appris l’exis­­tence de la vie éter­­nelle, déploie des moyens colos­­saux pour comprendre comment la méduse immor­­telle exécute son tour. On pour­­rait s’at­­tendre à ce que les multi­­na­­tio­­nales de la biote­ch­­no­­lo­­gie entrent en concur­­rence pour s’ac­­ca­­pa­­rer les droits de son génome ; qu’une vaste coali­­tion de cher­­cheurs s’ac­­tive pour déter­­mi­­ner les méca­­nismes grâce auxquels ses cellules rajeu­­nissent ; que les firmes phar­­ma­­ceu­­tiques tentent d’en tirer des ensei­­gne­­ments pour faire progres­­ser la méde­­cine humaine ; que les gouver­­ne­­ments négo­­cient des accords inter­­­na­­tio­­naux pour s’as­­su­­rer le contrôle de l’usage futur de la tech­­no­­lo­­gie du rajeu­­nis­­se­­ment. Mais rien de tout ceci n’est arrivé. Et nous ne compre­­nons toujours pas comment elle parvient à rajeu­­nir. Il y a plusieurs raisons à notre igno­­rance, toutes extrê­­me­­ment insa­­tis­­fai­­santes. Il y a, pour commen­­cer, très peu de spécia­­listes dans le monde capables de conduire les expé­­riences néces­­saires. « Trou­­ver d’ex­­cel­­lents experts en hydroïdes est très diffi­­cile », explique James Carl­­ton, profes­­seur de sciences marines au Williams College et direc­­teur du Programme d’Études Mari­­times de Williams-Mystic. « Vous aurez de la chance d’en trou­­ver un ou deux par pays. » Il a pris cet exemple pour illus­­trer un phéno­­mène qu’il appelle la Loi du Petit : les petits orga­­nismes sont très peu étudiés en compa­­rai­­son des plus gros. Il y a par exemple bien plus d’ex­­perts en crabes que d’ex­­perts en hydroïdes. Quelques progrès ont été faits, malgré tout, durant le quart de siècle qui s’est écoulé depuis la décou­­verte de Sommer. Nous savons désor­­mais, par exemple, que le rajeu­­nis­­se­­ment de Turri­­top­­sis dohr­­nii et de certains autres repré­­sen­­tants du genre est causé par le stress envi­­ron­­ne­­men­­tal ou l’agres­­sion physique. Nous savons que, durant le rajeu­­nis­­se­­ment, elle subit une trans­­dif­­fé­­ren­­cia­­tion cellu­­laire, un proces­­sus inha­­bi­­tuel au moyen duquel un type de cellule est converti en un autre – une cellule de peau en cellule nerveuse, par exemple. (Le même proces­­sus a lieu avec les cellules souches humaines.) Nous savons égale­­ment que, au cours des récentes décen­­nies, la méduse immor­­telle s’est rapi­­de­­ment répan­­due à travers les océans du monde entier, ce que Maria Pia Miglietta, profes­­seure de biolo­­gie à Notre Dame, appelle « une inva­­sion silen­­cieuse ». La méduse a voyagé à bord de cargos utili­­sant de l’eau de mer pour remplir leurs ballasts. Turri­­top­­sis est désor­­mais présente non seule­­ment en Médi­­ter­­ra­­née mais aussi au large des côtes du Panama, de l’Es­­pagne, de la Floride et du Japon. La méduse semble capable de survivre et de proli­­fé­­rer dans tous les océans du monde. Il est possible d’ima­­gi­­ner un futur loin­­tain dans lequel la plupart des autres espèces vivantes seront éteintes, mais où l’océan débor­­dera de méduses immor­­telles, formant une grande conscience géla­­ti­­neuse et éter­­nelle.

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Ponyo sur la falaise, Hayao Miya­­zaki, 2008
Crédits : Studio Ghibli

Mais l’ex­­pli­­ca­­tion la plus frus­­trante de notre défi­­cit de connais­­sances est de nature plus tech­­nique. Il s’avère que ce type d’or­­ga­­nismes est extra­­or­­di­­nai­­re­­ment diffi­­cile à élever en labo­­ra­­toire. Ils requièrent une atten­­tion parti­­cu­­lière et l’exé­­cu­­tion quoti­­dienne d’un grand nombre de tâches répé­­ti­­tives et fasti­­dieuses ; et même ainsi, la repro­­duc­­tion de Turri­­top­­sis dépend de la conjonc­­tion de condi­­tions favo­­rables dont la plupart sont encore incon­­nues des biolo­­gistes. Il n’y a qu’un seul scien­­ti­­fique au monde qui est parvenu à conser­­ver sans inter­­­rup­­tion des polypes Turri­­top­­sis dans son labo­­ra­­toire. Il travaille seul, sans budget consé­quent et sans équipe, dans un bureau exigu de Shira­­hama, une cité balnéaire léthar­­gique de la préfec­­ture de Wakayama, au Japon, à quatre heures au sud de Kyoto. Ce scien­­ti­­fique s’ap­­pelle Shin Kubota, et il est pour le moment notre meilleure chance de comprendre ce cas unique d’im­­mor­­ta­­lité biolo­­gique. De nombreux biolo­­gistes marins hésitent à émettre de telles affir­­ma­­tions quant à ce que promet Turri­­top­­sis pour la méde­­cine humaine. « C’est une ques­­tion pour jour­­na­­listes », a déclaré Boero (à un jour­­na­­liste) en 2009. « Je préfère me foca­­li­­ser sur une forme un peu plus ration­­nelle de science. » Kubota, lui, n’a pas de telle réserve. « Ce que Turri­­top­­sis peut appor­­ter à l’être humain est le plus merveilleux rêve de notre espèce », m’a-t-il confié la première fois que je l’ai appelé. « Une fois que nous aurons déter­­miné comment la méduse procède pour se rajeu­­nir, nous devrions pouvoir accom­­plir de grandes choses. Mon avis est que nous allons évoluer et deve­­nir nous-mêmes immor­­tels. » J’ai alors décidé que je ferais mieux de m’en­­vo­­ler pour le Japon.

Les plages de Shira­­hama

L’une des attrac­­tions prin­­ci­­pales de Shira­­hama est sa plage de sable blanc en forme de crois­­sant ; shira­­hama signi­­fie « plage blanche ». Mais au cours des dernières décen­­nies, la plage a commencé à dispa­­raître. Dans les années 1960, lorsque Shira­­hama était reliée à Osaka par le chemin de fer, la ville est deve­­nue une desti­­na­­tion touris­­tique popu­­laire, et de gros blocs de béton blancs frap­­pés du mot « Hôtel » ont été érigés le long de la route côtière. Le déve­­lop­­pe­­ment urbain a accé­­léré l’éro­­sion, et le célèbre sable a commencé à s’abî­­mer dans la mer. Selon un respon­­sable muni­­ci­­pal, ayant peur que la ville de Plage Blanche ne perde sa plage blanche, la préfec­­ture de Wakayama a entre­­pris en 1989 d’im­­por­­ter du sable de Perth, en Austra­­lie, à plus de 7 500 kilo­­mètres de là. En quinze ans, Shira­­hama a déversé 745 000 mètres cubes de sable austra­­lien sur sa plage, préser­­vant ainsi son éter­­nelle blan­­cheur – du moins pour l’ins­­tant.

L’unique popu­­la­­tion captive de méduses immor­­telles au monde vit dans des boîtes de Pétri dispo­­sées négli­­gem­­ment sur les étagères d’un petit réfri­­gé­­ra­­teur dans le bureau de Kubota.

Shira­­hama regorge de merveilles natu­­relles sans âge qui sont en train de perdre l’épreuve du temps. Visible depuis la côte, l’île Engetsu forme une sublime arche de grès qui ressemble à un donut plongé à moitié dans un verre de lait. Au crépus­­cule, les touristes s’amassent en un endroit de la route côtière où, certains jours, l’arche encadre parfai­­te­­ment le soleil couchant. Les arches sont des phéno­­mènes géolo­­giques éphé­­mères ; elles sont créées par l’éro­­sion, et l’éro­­sion provoque inéluc­­ta­­ble­­ment leur effon­­dre­­ment. Crai­­gnant de voir dispa­­raître Engetsu, le gouver­­ne­­ment local tente d’em­­pê­­cher sa dété­­rio­­ra­­tion progres­­sive en renforçant l’arche au moyen de ciment et de mortier. Un grand écha­­fau­­dage s’étend désor­­mais sous l’arche et, depuis le rivage, on peut voir les ouvriers s’af­­fai­­rer à paver la roche, de petites tâches noires sur la mer étin­­ce­­lante. La beauté d’En­­getsu est presque égalée par Sandan­­beki, une série de falaises striées plus loin sur la côte, qui dominent les vagues agitées à plus de 50 m de hauteur. Sandan­­beki abrite une caverne que les pirates locaux utili­­saient comme cache secrète il y a plus de mille ans. Aujourd’­­hui, les falaises sont l’un des coins à suicide les plus répu­­tés au monde. Sur le bord de la falaise, une pancarte adresse un aver­­tis­­se­­ment aux âmes égarées qui contemplent leur propre morta­­lité : « Atten­­dez un instant. Une fleur fanée ne pourra jamais s’épa­­nouir. » Mais Shira­­hama est plus connue pour ses onsen, des sources chaudes d’eau salée qui, d’après d’an­­ciennes croyances, accroissent la longé­­vité. Il y a de grands bains à l’in­­té­­rieur des complexes hôte­­liers, de petites piscines ouvertes au public et d’an­­ciennes maisons de bains logées dans d’étroites cahutes qui suivent les ondu­­la­­tions de la route côtière. Vous pouvez dire à un pâté de maisons de distance que vous appro­­chez d’un onsen, en vous fiant à l’odeur du souffre. Chaque matin, Shin Kubota, âgé de soixante ans, se rend à Muro­­noyu, un onsen simple et popu­­laire qui figure parmi les plus vieux de la ville et retrace son histoire vieille de 1 350 ans. « Onsen active votre méta­­bo­­lisme et vous nettoie des peaux mortes », dit Kubota. « Cela contri­­bue gran­­de­­ment à la longé­­vité. » À huit heures et demie du matin, il roule quinze minutes vers le haut de la côte, au-delà de la plage blanche, où la terre se réduit à un promon­­toire en forme de doigt pointé, arthri­­tique, sépa­­rant la baie de Kanayama de la grande baie de Tanabe. Au bout du promon­­toire se tient le Labo­­ra­­toire de Biolo­­gie Marine Seto de l’Uni­­ver­­sité de Kyoto, un bloc de béton humide à deux étages. Bien qu’il comporte de nombreuses salles de classe, des dizaines de bureaux et de longs couloirs, le bâti­­ment semble souvent désert. Les quelques scien­­ti­­fiques qui y sont employés passent le plus clair de leur temps sous les eaux de la baie, à collec­­ter des échan­­tillons. Kubota, cepen­­dant, se rend à son bureau tous les jours. Il le doit, sans quoi ses méduses immor­­telles mour­­ront de faim.

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La maison sur la falaise
Crédits : Studio Ghibli

L’unique popu­­la­­tion captive de méduses immor­­telles du monde vit dans des boîtes de Pétri dispo­­sées négli­­gem­­ment sur les étagères d’un petit réfri­­gé­­ra­­teur dans le bureau de Kubota. Comme nombre d’hy­­dro­­zoaires, Turri­­top­­sis traverse deux stades vitaux prin­­ci­­paux : polype et méduse. Un polype ressemble à un brin d’aneth, avec une frêle tige qui se sépare en fourche termi­­née par des bour­­geons. Lorsque ces bour­­geons s’épa­­nouissent, ils ne donnent pas nais­­sance à des fleurs mais à des méduses. Une méduse est pour­­vue d’un dôme en forme de cloche et de tenta­­cules pendants. N’im­­porte qui iden­­ti­­fie­­rait Turri­­top­­sis à une méduse, même si ce n’est pas le genre de méduses qu’on peut voir sur les plages. Celle-ci appar­­tient à un groupe taxi­­no­­mique diffé­rent, les scypho­­zoaires, et passent la plus grande partie de leur vie sous forme de méduses ; les hydro­­zoaires restent géné­­ra­­le­­ment moins long­­temps des méduses. Une méduse adulte génère des œufs et du sperme, qui se combinent pour créer une larve qui donnera nais­­sance à de nouveaux polypes. Au sein des autres espèces hydroïdes, les méduses meurent après leur repro­­duc­­tion. Une méduse Turri­­top­­sis, elle, se laisse couler sur le plan­­cher océa­­nique, où son corps se replie sur lui-même – peut-être l’équi­­valent pour les méduses de notre posi­­tion fœtale. La cloche réab­­sorbe les tenta­­cules, puis elle dégé­­nère jusqu’à se trans­­for­­mer en un amas géla­­ti­­neux. Durant plusieurs jours, cet amas forme une coquille externe. Il lui pousse bien­­tôt des stolons, qui ressemblent à des racines. Les stolons s’al­­longent et forment un polype. Ce nouveau polype produit de nouvelles méduses, et le proces­­sus se répète à nouveau. Kubota estime que sa ména­­ge­­rie contient au moins cent spéci­­mens, dont envi­­ron trois par boîte de Pétri. « Elles sont très petites », commente l’heu­­reux papa. « Très mignonnes. » C’est qu’elles sont mignonnes, les méduses immor­­telles. Une méduse adulte fait à peu près la taille d’un ongle de petit doigt. Elles traînent une nuée de tenta­­cules comme une cheve­­lure. Les méduses trou­­vées dans les eaux plus froides ont une cloche écar­­late écla­­tante, mais géné­­ra­­le­­ment elles sont d’un blanc trans­­lu­­cide, et leurs contours sont si fins qu’ils ressemblent à un trait de crayon sous un micro­­scope. Elles passent le plus clair de leur temps à flot­­ter languis­­sam­­ment dans l’eau. Elle ne sont pas pres­­sées. Au cours des quinze dernières années, Kubota a passé au moins trois heures par jour à s’oc­­cu­­per de sa progé­­ni­­ture. En l’ayant observé toute une semaine, je peux confir­­mer que c’est un travail éprou­­vant et fasti­­dieux. Lorsqu’il arrive à son bureau, il retire chaque boîte de Pétri du réfri­­gé­­ra­­teur, l’une après l’autre, et change l’eau. Puis il examine ses spéci­­mens sous un micro­­scope. Il tient à s’as­­su­­rer que ses méduses sont en bonne santé : qu’elles nagent gracieu­­se­­ment ; que leurs cloches ne sont pas obscur­­cies ; et qu’elles digèrent correc­­te­­ment leur nour­­ri­­ture. Il les nour­­rit d’œufs d’ar­­té­­mia – des œufs de crevettes séchés dans la saumure prove­­nant des Grands Lacs Salés de l’Utah. Et si les œufs sont minus­­cules, à peine visibles à l’œil nu, ils sont souvent trop gros pour être digé­­rés par une méduse. Dans ces cas-là Kubota, plis­­sant les yeux pour regar­­der à travers le micro­­scope, doit tailler les œufs en pièces à l’aide de deux aiguilles à pointe fine, à la façon d’un père décou­­pant la viande de son enfant en petits morceaux. Cette tâche minu­­tieuse fait émettre des grogne­­ments à Kubota, et le fait parfois claquer sa langue. « Mange toute seule ! », lance-t-il à une méduse. « Tu n’es pas un bébé ! » Il rit ensuite de bon cœur. C’est un rire conta­­gieux qui arron­­dit plus encore son visage rond, ses rides dessi­­nant des cercles autour de ses yeux et de sa bouche.

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Sōsuke fait la décou­­verte de Ponyo
Crédits : Studio Ghibli

Mais Turri­­top­­sis n’est pas l’unique objet de ses recherches. Kubota est un auteur proli­­fique d’ar­­ticles scien­­ti­­fiques, il en a publié 52 rien que pour l’an­­née 2011, dont beau­­coup sont basés sur des obser­­va­­tions réali­­sées sur une plage privée faisant face au labo­­ra­­toire, et dans un petit port de la route côtière. Tous les après-midi, après avoir fini de s’oc­­cu­­per de ses méduses, Kubota descend sur la plage avec un carnet et prend note de chaque orga­­nisme échoué sur le rivage. C’est une vision remarquable que cette silhouette soli­­taire en tongs, qui parcourt de long en large les 365 m de plage le dos courbé, ses cheveux négli­­gés soule­­vés par le vent alors qu’il scrute atten­­ti­­ve­­ment le sable. Il collecte ses données et les publie dans des études portant des titres comme « Enre­­gis­­tre­­ments d’échouages de pois­­sons sur la plage de Kita­­hama » et « Première occur­­rence de l’es­­pèce Bytho­­tiara dans la baie de Tanabe ». C’est un membre actif d’une douzaine de socié­­tés scien­­ti­­fiques et il tient une rubrique méduse-de-la-semaine dans le jour­­nal local. Kubota dit avoir porté à la connais­­sance de ses lecteurs plus de cent méduses jusqu’ici. S’oc­­cu­­per des méduses immor­­telles est un travail à plein temps. Lorsqu’il voya­­geait à l’étran­­ger pour des congrès acadé­­miques, Kubota devait empor­­ter avec lui les méduses dans un frigi­­daire porta­­tif. (Ces dernières années, il a été invité à donner des confé­­rences à Cape Town, à Xiamen en Chine, à Lawrence dans le Kansas et à Plymouth en Angle­­terre.) Il se rend égale­­ment à Kyoto lorsqu’il est contraint d’as­­sis­­ter à des réunions admi­­nis­­tra­­tives à l’uni­­ver­­sité, mais il rentre le soir-même, soit un aller-retour de huit heures, afin de ne pas manquer un repas. Étant donné l’at­­ten­­tion obses­­sion­­nelle que Kubota porte à son travail, il n’est pas éton­­nant qu’il ait été contraint de négli­­ger d’autres aspects de sa vie. Il ne cuisine jamais et préfère amener des plats tout prêts à son bureau. Au labo­­ra­­toire, il porte des t-shirts – floqués d’images de méduses – et des panta­­lons de survê­­te­­ment. Il aurait bien besoin d’al­­ler chez le coif­­feur et son bureau est en désordre. Il ne semble pas avoir été rangé depuis qu’il a commencé à s’oc­­cu­­per de ses Turri­­top­­sis. La porte s’ouvre juste assez grand pour lais­­ser entrer un homme de la carrure de Kubota. Une haute armoire l’em­­pêche d’être ouverte davan­­tage, encom­­brée de plusieurs centaines d’objets qu’il a récu­­pé­­rés sur les plages – coquillages, plumes d’oi­­seaux, pinces de crabes et coraux dessé­­chés. Son bureau est dissi­­mulé sous une pile de livres ouverts. Cinquante brosses à dents sont entas­­sées dans un réci­­pient sur le rebord d’un évier en alumi­­nium grignoté par la rouille. Des images enca­­drées ornent les murs, la plupart d’entre elles repré­­sen­­tant des méduses, dont un dessin d’as­­pect enfan­­tin fait aux crayons de couleur. J’ai demandé à Kubota, père de deux enfants aujourd’­­hui adultes, si l’un d’eux était l’au­­teur du dessin. Il a ri en secouant la tête. « Je ne suis pas un très bon artiste », dit-il. J’ai suivi son regard jusqu’au bureau, où gisait une boîte de crayons de couleur.

En 2005, il a été démon­­tré que les cnidaires ont un génome bien plus complexe que ce que nous imagi­­nions jusqu’a­­lors.

Les étagères qui longent les murs croulent sous les cahiers, les jour­­naux et les livres de science, ainsi que d’un certain nombre de titres en anglais : Dune, de Frank Herbert, The Works of Aris­­totle, The Life and Death of Charles Darwin. Kubota a lu pour la première fois De l’ori­­gine des espèces, de Darwin, lorsqu’il était au lycée. Ce fut l’une des expé­­riences forma­­trices de sa vie ; avant cela, il pensait qu’il devien­­drait archéo­­logue lorsqu’il serait grand. Il était déjà fasciné en ce temps-là par ce qu’il appelle « le mystère de la vie humaine » – d’où venons-nous et pourquoi ? – et il espé­­rait décou­­vrir les réponses qu’il cher­­chait grâce aux civi­­li­­sa­­tions antiques. Mais après avoir lu Darwin, il a réalisé qu’il lui faudrait regar­­der plus loin et plus profond dans le passé pour cela, bien au-delà des premières heures de l’exis­­tence humaine. Kubota a grandi à Matsuyama, sur l’île du sud de Shikoku. Son père avait beau être ensei­­gnant, Kubota n’avait pas d’ex­­cel­­lentes notes au lycée, où il a étudié une géné­­ra­­tion après Kenza­­buro Oe. « Je ne travaillais pas », confie-t-il. « Je ne faisais que lire de la science-fiction. » Mais lorsqu’il a été admis à l’uni­­ver­­sité, son grand-père lui a offert une ency­­clo­­pé­­die de biolo­­gie. Elle repose sur l’une des étagères de son bureau, auprès d’un portrait de son grand-père jauni par le temps. « J’ai beau­­coup appris grâce à ce livre », dit Kubota. « J’en ai lu chaque page. » Il a été parti­­cu­­liè­­re­­ment impres­­sionné par l’arbre phylo­­gé­­né­­tique, le diagramme taxi­­no­­mique que Darwin appelle l’Arbre de la Vie. Darwin a inclus l’un des premiers exemples d’Arbre de la Vie dans De l’ori­­gine des espèces – c’est l’unique illus­­tra­­tion du livre. Aujourd’­­hui, les branches et les bour­­geons ultra­­pé­­ri­­phé­­riques de l’Arbre de la Vie sont occu­­pés par des mammi­­fères et des oiseaux, alors qu’à la base du tronc se trouvent les embran­­che­­ments les plus primi­­tifs – les pori­­fères (éponges), les Plathél­­minthes (vers plats), les cnidaires (méduses). « Le mystère de la vie n’est pas contenu dans les animaux les plus évolués », m’a confié Kubota. « Il est caché à la racine. Et à la racine de l’Arbre de la Vie se trouve la méduse. »

Le secret de l’im­­mor­­ta­­lité

Jusque tout récem­­ment, l’idée que l’être humain puisse apprendre quelque chose d’im­­por­­tant d’une méduse aurait été consi­­dé­­rée comme absurde. Le cnidaire typique ne semble pas, après tout, avoir beau­­coup en commun avec un être humain. Il ne possède pas de cerveau, par exemple, et n’a pas non plus de cœur. Il dispose d’un unique orifice pour se nour­­rir et reje­­ter ses déchets – en d’autres termes, il mange par son anus. Mais le Projet génome humain, achevé en 2003, a suggéré le contraire. Malgré le fait qu’il avait été estimé que notre génome conte­­nait plus de 100 000 gènes codeurs de protéines, il s’est avéré que le nombre réel est plus proche de 21 000. Cela signi­­fie que nous comp­­tons envi­­ron le même nombre de gènes que les poulets, les vers ronds et les mouches droso­­philes. Dans une étude à part publiée en 2005, il a été démon­­tré que les cnidaires ont un génome bien plus complexe que ce que nous imagi­­nions jusqu’a­­lors.

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Après le déluge, dans Ponyo sur la falaise
Crédits : Studio Ghibli

« Il y a un nombre frap­­pant de simi­­la­­ri­­tés géné­­tiques entre les méduses et les êtres humains », m’a dit Kevin J. Peter­­son, un paléo­­bio­­lo­­giste molé­­cu­­laire ayant contri­­bué à cette étude, quand je lui ai rendu visite dans son bureau de Dart­­mouth. Du point de vue géné­­tique, hormis le fait que nous dispo­­sons de deux dupli­­ca­­tions du génome, « nous ressem­­blons à ces sata­­nées méduses ». Cela pour­­rait avoir un impact sur la méde­­cine, parti­­cu­­liè­­re­­ment dans les domaines de la recherche contre le cancer et de la longé­­vité. Peter­­son étudie à présent les micro-ARN (appe­­lés commu­­né­­ment miARN), de courts brins de maté­­riel géné­­tique qui régulent l’ex­­pres­­sion des gènes. Les miARN se comportent comme des inter­­­rup­­teurs pour les gènes. Lorsque l’in­­ter­­rup­­teur est éteint, la cellule reste à son état primi­­tif, indif­­fé­­ren­­cié. Quand l’in­­ter­­rup­­teur est allumé, la cellule accède à sa forme mature : elle peut par exemple deve­­nir une cellule de peau, ou une cellule de tenta­­cule. Les miARN jouent égale­­ment un rôle crucial dans la recherche sur les cellules souches – elles sont le méca­­nisme grâce auquel les cellules souches se diffé­­ren­­cient. La plupart des cancers, a-t-on appris récem­­ment, se distinguent par des alté­­ra­­tions des miARN. Les cher­­cheurs suspectent même que ces alté­­ra­­tions des miARN soient la cause du cancer. Si vous « étei­­gnez » le miARN d’une cellule, elle perd son iden­­tité et commence à agir chao­­tique­­ment – elle devient, en d’autres termes, cancé­­reuse. Les hydro­­zoaires repré­­sentent une oppor­­tu­­nité idéale pour étudier le compor­­te­­ment des miARN, et ce pour deux raisons : ce sont des orga­­nismes extrê­­me­­ment simples et les miARN sont déci­­sifs dans leur déve­­lop­­pe­­ment biolo­­gique. Mais comme il existe trop peu d’ex­­perts en hydro­­zoaires, notre compré­­hen­­sion de ces espèces reste dras­­tique­­ment incom­­plète. « L’im­­mor­­ta­­lité pour­­rait être un phéno­­mène bien plus répandu que nous le pensons », explique Peter­­son. « Il y a des éponges dont nous savons qu’elles sont là depuis des décen­­nies. Les larves d’échi­­no­­dermes sont capables de se régé­­né­­rer et engendrent conti­­nuel­­le­­ment de nouveaux adultes. » Il pour­­suit : « Cela pour­­rait être un trait carac­­té­­ris­­tique de ces animaux. Ils ne meurent jamais vrai­­ment. »

Ces espèces pour­­raient repré­­sen­­ter une oppor­­tu­­nité d’ap­­prendre comment lutter contre le cancer, le vieillis­­se­­ment et la mort.

Peter­­son suit de près le travail de Daniel Martí­­nez, biolo­­giste de l’Uni­­ver­­sité de Pomona et l’un des acteurs de la recherche sur les hydro­­zoaires les plus brillants au monde. L’Ins­­ti­­tut Natio­­nal de la Santé a accordé à Martí­­nez une bourse de recherche d’1,26 millions de dollars sur cinq ans pour étudier les hydres – une espèce qui ressemble à un polype mais ne se change jamais en méduse. Son corps est presque entiè­­re­­ment composé de cellules souches qui lui permettent de se régé­­né­­rer conti­­nuel­­le­­ment. Lorsqu’il était candi­­dat au docto­­rat, Martí­­nez a tenté de prou­­ver que les hydres étaient mortels. Mais ses recherches des quinze dernières années l’ont convaincu que les hydres peuvent, en fait, survivre pour toujours et sont « vrai­­ment immor­­telles ». « Il est impor­­tant de garder à l’es­­prit que nous n’avons pas affaire à une chose complè­­te­­ment diffé­­rente de nous », m’a dit Martí­­nez. « Géné­­tique­­ment, les hydres sont semblables aux êtres humains. Nous sommes les varia­­tions d’un même thème. » Comme me l’a dit Peter­­son : « Si j’étu­­diais le cancer, la dernière chose que j’étu­­die­­rais est le cancer, si vous voulez mon avis. Je ne travaille­­rais pas sur les tumeurs thyroï­­diennes des souris. Je travaille­­rais sur les hydres. » D’après lui, les hydro­­zoaires pour­­raient avoir fait un pacte avec le diable. En l’échange de la simpli­­cité – pas de tête ou de queue, pas de vision, se nour­­rit par l’anus –, ils ont gagné l’im­­mor­­ta­­lité. Ces espèces pour­­raient bien repré­­sen­­ter une oppor­­tu­­nité d’ap­­prendre comment lutter contre le cancer, le vieillis­­se­­ment et la mort. Mais pour la plupart des experts en hydro­­zoaires, il est presque impos­­sible d’ob­­te­­nir le finan­­ce­­ment néces­­saire à leurs recherches. « Qui va donner sa chance à un scien­­ti­­fique qui ne travaille pas sur les mammi­­fères, sans même parler de méduses ? », soupire Peter­­son. « Les orga­­nismes subven­­tion­­naires parlent toujours de faire preuve d’ima­­gi­­na­­tion et de se réin­­ven­­ter, mais nous sommes aux prises avec une montagne de bureau­­cra­­tie… L’am­­pleur de la tâche est trop grande. » Même certains des pairs de Kubota prennent des précau­­tions lorsqu’ils parlent des poten­­tielles appli­­ca­­tions médi­­cales de la recherche sur Turri­­top­­sis. « Il est diffi­­cile de prédire combien et comment Turri­­top­­sis dohr­­nii peut être utile pour combattre les mala­­dies », a répondu Stefano Piraino, un collègue de Ferdi­­nando Boero, à mon cour­­riel. « Augmen­­ter la longé­­vité humaine n’a pas de sens, c’est une absur­­dité écolo­­gique. Ce que nous pouvons espé­­rer en revanche et ce sur quoi nous devons travailler, c’est l’amé­­lio­­ra­­tion de la qualité des dernières années de la vie humaine. » Martí­­nez dit que l’hydre, l’es­­pèce qu’il étudie, est plus promet­­teuse. « Turri­­top­­sis est cool », m’a-t-il dit. « Ne vous mépre­­nez pas. Ce truc bizarre qu’elle fait est inté­­res­­sant et je soutiens l’ap­­pro­­fon­­dis­­se­­ment de la recherche, mais je ne pense pas que cela nous appren­­dra grand chose dont les êtres humains béné­­fi­­cie­­ront. » Kubota voit les choses diffé­­rem­­ment. « La méduse immor­­telle est la plus mira­­cu­­leuse espèce du royaume animal tout entier », dit-il. « Je crois qu’il sera facile de résoudre le mystère de l’im­­mor­­ta­­lité et de l’ap­­pliquer à la vie des êtres humains. »

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La déesse de la mer
Crédits : Studio Ghibli

Kubota peut s’ap­­puyer sur le fait que nombre des plus grandes avan­­cées de la méde­­cine humaine ont été rendues possibles grâce aux obser­­va­­tions réali­­sées sur des animaux qui, à l’époque, semblaient n’avoir que peu ou pas de ressem­­blances avec l’homme. Dans l’An­­gle­­terre du XVIIIe siècle, les vachères ayant contracté la vaccine ont permis d’éta­­blir que la mala­­die les avait immu­­ni­­sées contre la variole ; le bacté­­rio­­lo­­giste Alexan­­der Fleming a décou­­vert acci­­den­­tel­­le­­ment la péni­­cil­­line lorsqu’une moisis­­sure s’est déve­­lop­­pée dans l’une de ses boîtes de Pétri ; et, plus récem­­ment, des scien­­ti­­fiques du Wyoming étudiant les vers néma­­todes ont trouvé des gènes simi­­laires à ceux des humains inac­­ti­­vés par le cancer, les condui­­sant à penser qu’ils pour­­raient être une cible pour de nouveaux médi­­ca­­ments contre le cancer. L’un des cher­­cheurs du Wyoming a déclaré dans un commu­­niqué qu’ils espé­­raient pouvoir « contri­­buer à l’ar­­se­­nal divers d’ap­­proches théra­­peu­­tiques utili­­sées pour trai­­ter et soigner de nombreux types de cancers ». Ainsi, Kubota conti­­nue à accu­­mu­­ler des données sur cet orga­­nisme simple, chaque jour de sa vie. Il y avait une deuxième photo­­gra­­phie sur l’éta­­gère du bureau de Shin Kubota, à côté du portrait de son grand-père. Il s’agis­­sait d’une classe de jeunes étudiants prenant la pose sur le campus de l’Uni­­ver­­sité d’Ehime, à Matsuyama. La photo­­gra­­phie est vieille de quarante ans, mais le jeune Kubota de vingt ans y est immé­­dia­­te­­ment recon­­nais­­sable – le visage rond, les yeux rieurs, ses cheveux noirs négli­­gés. Il a soupiré lorsque je l’ai ques­­tionné à son propos. « Si jeune à l’époque », a-t-il dit. « Si vieux désor­­mais. » Je lui ai dit qu’il ne semblait pas très diffé­rent du garçon sur la photo. Il s’est peut-être alourdi de quelques kilos, et s’il n’a plus l’al­­lure d’un jeune homme, il conserve l’exu­­bé­­rante éner­­gie d’un collé­­gien, et ses cheveux sont natu­­rel­­le­­ment d’un noir profond. Oui, a-t-il répondu, mais ses cheveux n’ont pas toujours été si noirs. Il m’a expliqué que cinq ans plus tôt, lorsqu’il a eu 55 ans, il a subi ce qu’il appelle « un effroi ». C’était une période stres­­sante pour Kubota. Il venait de se sépa­­rer de sa femme, ses enfants avaient quitté la maison, sa vue bais­­sait et il commençait à perdre ses cheveux. C’était parti­­cu­­liè­­re­­ment visible autour de ses tempes. Il accuse ses lunettes, qu’il portait sur un bandeau autour de sa tête. Il en avait besoin pour écrire mais pas pour l’étude au micro­­scope, ainsi chaque fois qu’il rele­­vait ou bais­­sait ses lunettes, le bandeau arra­­chait les cheveux à ses tempes. Lorsqu’ils ont repoussé, ils étaient blancs. Il a eu l’im­­pres­­sion de vieillir de toute une vie en un an. « Cela m’a beau­­coup frappé. J’étais devenu vieux. » Je lui ai dit qu’il avait l’air d’al­­ler bien mieux main­­te­­nant – il fait bien plus jeune que son âge. « Trop vieux », a-t-il répondu avec un rictus. « Je veux être jeune à nouveau. Je veux mira­­cu­­leu­­se­­ment deve­­nir l’homme immor­­tel. » Comme pour se détour­­ner de cette pensée, il a retiré une boîte de Pétri de son compar­­ti­­ment du réfri­­gé­­ra­­teur. Il l’a tenue sous la lumière pour que je voie la Turri­­top­­sis fanto­­ma­­tique en suspen­­sion à l’in­­té­­rieur. Elle était immo­­bile. Patiente. « Regarde », a-t-il dit. « Je vais faire rajeu­­nir cette méduse. »

Kubota, dans ce qui parais­­sait être un acte de pur sadisme, ne s’est pas arrêté là. Il l’a poignar­­dée cinquante fois en tout.

La façon la plus effi­­cace de faire rajeu­­nir la méduse immor­­telle, comme me l’a expliqué Kubota, c’est de la muti­­ler. Armé de deux fines pointes de métal, il a commencé à perfo­­rer la méso­­glée de la méduse, le tissu géla­­ti­­neux qui compose sa cloche. Après que Kubota l’a trans­­per­­cée six fois, la méduse s’est compor­­tée comme n’im­­porte quelle victime poignar­­dée – elle s’est éten­­due sur le flanc et a commencé à s’agi­­ter spas­­mo­­dique­­ment. Ses tenta­­cules ont cessé d’on­­du­­ler et sa cloche s’est légè­­re­­ment plis­­sée. Mais Kubota, dans ce qui parais­­sait être un acte de pur sadisme, ne s’est pas arrêté là. Il l’a poignar­­dée cinquante fois en tout. La méduse avait depuis long­­temps cessé de remuer. Elle gisait, molle, para­­ly­­sée, sa méso­­glée déchi­­rée, la cloche dégon­­flée. Kubota avait l’air satis­­fait. « Rajeu­­nis ! », a-t-il ordonné à la méduse. Puis il a commencé à rire. Nous avons jeté un œil à la victime poignar­­dée chaque jour de la semaine pour obser­­ver sa trans­­for­­ma­­tion. Le deuxième jour, le pauvre tas géla­­ti­­neux s’était collé au fond de la boîte de Pétri, ses tenta­­cules repliés sur eux-mêmes. « Elle procède à sa trans­­dif­­fé­­ren­­cia­­tion », a expliqué Kubota. « Des chan­­ge­­ments dyna­­miques ont lieu. » Au quatrième jour, les tenta­­cules avaient disparu et l’or­­ga­­nisme avait cessé de ressem­­bler complè­­te­­ment à une méduse ; il avait plutôt l’air d’une amibe, que Kubota appe­­lait « boulette ». Avant la fin de la semaine, des stolons avaient commencé à sortir de la boulette. D’une certaine manière, cette méthode revient à tricher, puisque la souf­­france physique provoque inva­­ria­­ble­­ment le rajeu­­nis­­se­­ment. Mais le proces­­sus advient aussi natu­­rel­­le­­ment lorsque la méduse vieillit ou tombe malade. Dans le plus récent article de Kubota à propos de Turri­­top­­sis, il a docu­­menté le rajeu­­nis­­se­­ment natu­­rel d’une seule colo­­nie de son labo­­ra­­toire entre 2009 et 2011. L’idée était de voir à quelle vitesse l’es­­pèce se régé­­né­­re­­rait lorsqu’on la laisse vivre selon ses propres moyens. Sur la période de deux ans, la colo­­nie a connu dix renais­­sances, dans de brefs inter­­­valles d’un mois. Dans la conclu­­sion de son article, paru dans le Jour­­nal of Biogeo­­gra­­phy, Kubota écrit que « les Turri­­top­­sis seront conser­­vées pour toujours grâce à la présente méthode et  qu’elles pour­­ront contri­­buer à n’im­­porte quelle étude dans le futur. » Il a fait d’autres décou­­vertes impor­­tantes au cours de ces dernières années. Il a appris par exemple que certaines condi­­tions empêchent le rajeu­­nis­­se­­ment : la famine, une cloche trop large et l’eau dont la tempé­­ra­­ture est infé­­rieure à –72 degrés. Et il a accom­­pli des progrès en résol­­vant le plus grand mystère de tous. Le secret de l’im­­mor­­ta­­lité de l’es­­pèce, pense Kubota, est caché dans les tenta­­cules. Mais il aura besoin de plus de finan­­ce­­ments pour ses expé­­riences, ainsi que de l’as­­sis­­tance d’un géné­­ti­­cien ou d’un biolo­­giste molé­­cu­­laire, pour comprendre comment la méduse immor­­telle y parvient. Même ainsi, il pense que nous sommes près de percer le mystère de l’es­­pèce – que c’est une ques­­tion d’an­­nées, peut-être dix ou vingt ans. « Les êtres humains sont si intel­­li­­gents », m’a-t-il dit, comme pour me rassu­­rer. Mais il a ensuite émis une réserve. « Avant d’ac­­cé­­der à l’im­­mor­­ta­­lité », dit-il, « nous devons d’abord évoluer. Notre cœur n’est pas bon. »

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Les fonds marins foison­­nants de Ponyo
Crédits : Studio Ghibli

J’ai supposé qu’il avançait un argu­­ment biolo­­gique – que l’or­­gane n’est pas biolo­­gique­­ment capable de vivre infi­­ni­­ment, que nous avons besoin de créer de nouveaux cœurs, arti­­fi­­ciels, pour vivre des vies plus longues, arti­­fi­­cielles. Mais j’ai ensuite réalisé qu’il parlait litté­­ra­­le­­ment. Par cœur, il entend l’es­­prit humain. « Les êtres humains doivent apprendre à aimer la nature. Aujourd’­­hui, la campagne est obso­­lète. Au Japon, elle a disparu. De grandes métro­­poles sont appa­­rues de tous côtés. Nous vivons dans les ordures. Si cela conti­­nue, la nature mourra. » L’homme, a-t-il expliqué, est assez intel­­li­gent pour accé­­der à l’im­­mor­­ta­­lité biolo­­gique. Mais nous ne la méri­­tons pas. Ce senti­­ment m’a surpris, venant d’un homme qui a dédié sa vie à la quête de l’im­­mor­­ta­­lité. « Se maîtri­­ser est très diffi­­cile pour l’homme », a-t-il pour­­suivi. « Et pour résoudre ce problème, nous néces­­si­­tons un chan­­ge­­ment spiri­­tuel. »

Une nuit à Kiba­­ra­­shi

C’est la raison pour laquelle, dans les années qui ont suivi son « effroi », Kubota a entamé une seconde carrière. En plus d’être cher­­cheur, profes­­seur et confé­­ren­­cier, il écrit main­­te­­nant des chan­­sons. Les chan­­sons de Kubota ont été diffu­­sées à la télé­­vi­­sion natio­­nale, elles sont dispo­­nibles sur des machines à karaoké à travers tout le Japon et elles ont fait de lui une petite célé­­brité – l’équi­­valent japo­­nais de Bill Nye the Science Guy. Le fait qu’au Japon, le pays dont la popu­­la­­tion est la plus âgée du monde, la méduse immor­­telle connaît un grand succès dans la culture popu­­laire l’a un peu aidé. Sa répu­­ta­­tion a fait un bond en 2003 grâce à un télé­­film, 14 mois, dans lequel l’hé­­roïne avale une potion confec­­tion­­née à partir d’ex­­traits de méduses immor­­telles qui inverse le cours de son vieillis­­se­­ment. Depuis lors, Kubota appa­­raît régu­­liè­­re­­ment à la télé­­vi­­sion et à la radio. Il m’a montré des extraits récents de ses passages télé et me les a traduits. En mars, « Matin N° 1 », une émis­­sion japo­­naise du matin, a consa­­cré un épisode à Shira­­hama. Après une partie sur les onsen, les anima­­teurs rendaient visite à Kubota à l’aqua­­rium de Seto, où il parlait de Turri­­top­­sis. « Je veux rede­­ve­­nir jeune moi aussi ! », hurlait l’un des anima­­teurs. Dans « Le Labo­­ra­­toire de l’Amour », une émis­­sion de science, Kubota parlait de ses récentes expé­­riences tout en collec­­tant des échan­­tillons sur les quais de Shirayama. « Je suis jalouse de la méduse immor­­telle ! », gémis­­sait l’ani­­ma­­trice. Dans « Nour­­rir Nos Corps », un programme simi­­laire, Kubota s’adres­­sait à la caméra : « De tous les animaux, la méduse immor­­telle est le plus merveilleux. » Il s’en­­sui­­vait une inter­­­view avec des jumeaux cente­­naires.

Pour ses perfor­­mances, il se trans­­forme de Dr. Shin Kubota, biolo­­giste marin érudit en chemise et cravate, en M. Méduse Immor­­telle.

Mais aucune appa­­ri­­tion télé­­vi­­sée ne serait complète sans une chan­­son. Pour ses perfor­­mances, il se trans­­forme de docteur Shin Kubota, biolo­­giste marin érudit en chemise et cravate, en M. Méduse Immor­­telle. Son alter ego super-héroïque a son propre costume : une blouse blanche de labo­­ra­­toire, des gants rouge écar­­late, des lunettes de soleil rouges et un chapeau mou rouge conçu pour ressem­­bler à une méduse, auquel pend des tenta­­cules en caou­t­chouc. Avec l’aide d’un de ses fils, aspi­­rant musi­­cien, Kubota a écrit des dizaines de chan­­sons au cours des cinq dernières années et a sorti six albums. Beau­­coup de ses chan­­sons sont des odes aux Turri­­top­­sis. Elles incluent Je suis la méduse écar­­late, Vivre pour toujours, Méduse écar­­late – un témoin éter­­nel, Die-Hard Medusa et sa plus connue, Le refrain de la méduse écar­­late. Mon nom est méduse écar­­late, Je suis une toute petite méduse Mais j’ai un secret bien spécial Que personne d’autre ne possède Je peux – oui, je peux ! – rajeu­­nir D’autres chan­­sons glori­­fient diffé­­rentes formes de vie marine : Nous sommes les éponges – la chan­­son des pori­­fères, Vive les cnidaires ! et Poking Diving Horse­­hair Worm Mambo. Sans oublier Je suis Shin Kubota. Mon nom est Shin Kubota Profes­­seur asso­­cié à l’Uni­­ver­­sité de Kyoto À Shira­­hama, dans la préfec­­ture de Wakayama Je vis près d’un aqua­­rium Car j’aime la recherche en biolo­­gie marine Chaque jour, je marche sur la plage Et remonte mon filet à planc­­ton À la recherche de merveilleuses créa­­tures À la recherche de méduses incon­­nues Je consacre ma vie à de petites créa­­tures Patrouillant tous les jours sur les plages Des sandales d’été toujours aux pieds Acces­­soire néces­­saire pour aller dans la mer La méduse écar­­late rajeu­­nit La méduse écar­­late est immor­­telle « C’est impor­­tant pour l’aqua­­rium », affirme Akira Asakura, le direc­­teur du labo­­ra­­toire Seto. « Les gens viennent parce qu’ils le voient à la télé­­vi­­sion et ils s’in­­té­­ressent alors à la méduse immor­­telle et à la vie sous-marine en géné­­ral. C’est un excellent orateur, avec un panel de connais­­sances très vaste. » Les classes de science orga­­nisent régu­­liè­­re­­ment des visites de terrain pour rencon­­trer M. Méduse Immor­­telle. Durant ma semaine à Shira­­hama, un groupe de 150 enfants âgés de 10 et 11 ans lui ont rendu visite, ils avaient préparé des expo­­sés et des diapo­­si­­tives sur Turri­­top­­sis. Le groupe était trop nombreux pour entrer au labo­­ra­­toire, ils se sont donc assis sur le sol de la salle de bal d’un hôtel local. Après que les enfants ont fini leurs présen­­ta­­tions (« J’ai la méduse-mania ! », s’est excla­­mée une petite fille), Kubota est monté sur scène. Il parlait fort, avec anima­­tion, s’adres­­sant aux enfants en leur posant une multi­­tude de ques­­tions. Combien d’es­­pèces animales vivent-elles sur la Terre ? Combien y a-t-il de groupes d’or­­ga­­nismes marins ? La vidéo karaoké du Refrain de la méduse écar­­late a été proje­­tée sur grand écran, et les enfants riaient en chan­­tant tout le long. Kubota ne parti­­cipe pas à ces événe­­ments simple­­ment pour son plai­­sir – même s’il est évident qu’il s’amuse énor­­mé­­ment. Non plus qu’il consi­­dère que son travail éduca­­tif est secon­­daire par rapport à ses travaux de recherche. D’après lui, c’est même le cœur de son travail. « Nous devons aimer les plantes – sans plantes, nous ne pouvons pas vivre. Nous devons aimer les bacté­­ries – sans décom­­po­­si­­tion, nos corps ne peuvent pas retour­­ner à la terre. Si chacun d’entre nous apprend à aimer les orga­­nismes vivants, il n’y aura plus de crime. Plus de meurtre. Plus de suicide. Le besoin d’un chan­­ge­­ment spiri­­tuel se fait sentir. Et le moyen le plus simple d’y parve­­nir est de chan­­ter des chan­­sons. » « La biolo­­gie est une affaire de spécia­­listes », a-t-il dit en appro­­chant ses paumes à quelques centi­­mètres l’une de l’autre. « Mais les chan­­sons ? » Il a soudai­­ne­­ment écarté large­­ment les mains, comme pour indiquer la taille du monde. Chaque nuit, une fois son travail achevé, Kubota mange un morceau et se rend dans un bar à karaoké. Il pratique le karaoké au moins deux heures par jour. Il possède un livre de karaoké de 1 611 pages, plus gros qu’un annuaire et écrit dans une police plus petite encore. Son but est de chan­­ter au moins une chan­­son de chaque page. Chaque fois qu’il chante une chan­­son, il la souligne dans le livre. En feuille­­tant les pages du gros volume, j’ai constaté qu’il avait aisé­­ment dépassé son objec­­tif. « Lorsque je pratique le karaoké », dit-il encore, « une autre partie du cerveau est mise à profit. Il est bon de se relaxer, de chan­­ter une chan­­son avec le cœur. Cela fait du bien de chan­­ter à pleine voix. »

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La maison de Sōsuke
Crédits : Studio Ghibli

Son bar à karaoké favori s’ap­­pelle Kiba­­ra­­shi, qui peut se traduire par « récréa­­tion » mais signi­­fie litté­­ra­­le­­ment « air frais ». Kiba­­ra­­shi se situe au bout d’une rue rési­­den­­tielle, loin de la route côtière et des autres avenues commer­­ciales de la ville. Il m’avait donné des indi­­ca­­tions claires, mais j’ai eu beau­­coup de mal à le trou­­ver. La rue était silen­­cieuse et sombre. Je m’ap­­prê­­tais à faire demi-tour, pensant m’être trompé, quand j’ai aperçu une petite enseigne déco­­rée d’un micro illu­­miné. Lorsque j’ai ouvert la porte, je me suis retrouvé dans ce qui ressem­­blait à un salon – avec des cana­­pés, des tables basses, des pots remplis de fleurs en plas­­tique et des pois­­sons rouges dans de petits aqua­­riums. Un bar étroit et bas courait le long du mur. La vidéo karaoké d’une tendre ballade japo­­naise était diffu­­sée sur deux télé­­vi­­sions qui pendaient du plafond. Kubota se tenait debout devant l’une d’elles, le micro à la main, se balançant d’un côté et de l’autre en chan­­tant à pleine voix dans son élégant mezzo-bary­­ton. La proprié­­taire des lieux, une dame septua­­gé­­naire, était assise derrière le bar, penchée sur son iPhone. Il n’y avait personne d’autre. Nous avons chanté durant les deux heures qui ont suivi – Elvis Pres­­ley, les Beatles, les Beas­­tie Boys ainsi qu’un nombre incal­­cu­­lable de ballades japo­­naises et de chan­­sons pour enfants. À ma demande, Kubota a chanté ses propres chan­­sons, dont sept d’entre elles figurent dans son livre de karaoké. La machine à karaoké de Kiba­­ra­­shi fait partie d’un réseau inter­­­na­­tio­­nal de machines à karaoké, et l’or­­di­­na­­teur propose des statis­­tiques pour chaque chan­­son, incluant le nombre de gens au Japon qui l’ont sélec­­tion­­née durant le mois. Personne n’avait choisi les chan­­sons de Kubota. « Hélas, elles ne sont pas chan­­tées par beau­­coup de gens », m’a-t-il confié. « Elles ne sont pas popu­­laires, car il est très diffi­­cile d’ai­­mer la nature, d’ai­­mer les animaux. » À mon dernier jour à Shira­­hama, Kubota a appelé pour annu­­ler notre dernier rendez-vous. Il avait une infec­­tion bacté­­rienne à l’œil et ne pouvait pas voir assez bien pour regar­­der à travers un micro­­scope. Il allait voir un spécia­­liste. Il s’ex­­cu­­sait sans cesse. « Les êtres humains sont très faibles », a-t-il dit. « Les bacté­­ries sont trop fortes. Je veux être immor­­tel ! » Puis il a ri de tout son cœur. Il s’avère que Turri­­top­­sis est elle aussi très faible. Malgré le fait qu’elle soit immor­­telle, elle peut être tuée faci­­le­­ment. Les polypes Turri­­top­­sis sont globa­­le­­ment sans défense contre leurs préda­­teurs, les limaces de mer étant leurs pires enne­­mis. Elles peuvent aisé­­ment être étouf­­fées par de la matière orga­­nique. « Ce sont des miracles de la nature, mais elles ne sont pas parfaites », a reconnu Kubota. « Elles restent des orga­­nismes. Elles ne sont pas sacrées. Elles ne sont pas divines. » Et leur immor­­ta­­lité, dans une certaine mesure, est une ques­­tion de séman­­tique. « Le mot “immor­­telle” est gênant », remarque James Carl­­ton, profes­­seur de sciences marines à l’Uni­­ver­­sité de Williams. « Si par “immor­­telle” vous enten­­dez “trans­­mettre ses gènes”, alors oui, elle est immor­­telle. Mais il ne s’agit plus des mêmes cellules. Les cellules sont immor­­telles, mais pas néces­­sai­­re­­ment l’or­­ga­­nisme lui-même. » Pour reprendre l’ana­­lo­­gie avec Benja­­min Button, on peut imagi­­ner qu’a­­près être retourné à l’état de fœtus, l’homme connaî­­trait une nouvelle nais­­sance. Les cellules seraient recy­­clées, mais le vieux Benja­­min aurait disparu ; à sa place vivrait un homme diffé­rent doté d’un nouveau cerveau, d’un nouveau cœur, d’un nouveau corps. Un clone.

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La route côtière du village de Ponyo sur la falaise
Crédits : Studio Ghibli

Mais nous ne pour­­rons pas savoir avec certi­­tude ce que cela signi­­fie pour les êtres humains avant que davan­­tage de recherches ne soient effec­­tuées. C’est la méthode scien­­ti­­fique, après tout : perdu dans le laby­­rinthe, on doit emprun­­ter chaque chemin, qu’im­­porte leur impro­­ba­­bi­­lité, et risquer d’être dévoré par le Mino­­taure. Kubota, de son côté, craint que les leçons de la méduse immor­­telle ne soient apprises trop tôt, avant que l’homme ne soit prêt à exploi­­ter la science de l’im­­mor­­ta­­lité d’une manière éthique. « Nous sommes des animaux très étranges », dit-il. « Nous sommes très intel­­li­­gents et civi­­li­­sés, mais nos cœurs sont tout à fait primi­­tifs. S’ils n’étaient pas si primi­­tifs, il n’y aurait pas de guerres, et j’ai peur que nous n’em­­ployions ce savoir trop tôt, comme nous l’avons fait avec la bombe atomique. » Je me suis rappelé une chose qu’il avait dite plus tôt dans la semaine, alors que nous regar­­dions le clip de sa chan­­son Planète vivante – les connexions entre la forêt, la mer et les zones rurales. Il a quali­­fié la chan­­son d’ode à la beauté de la nature. Le clip a été tourné par son voisin âgé de 88 ans, un employé retraité de la Compa­­gnie du Gaz d’Osaka. Les paroles de Kubota appa­­rais­­saient en surim­­pres­­sion sur une séquence d’images. Parmi elles, il y avait Engetsu, son arche couverte de mousse et héris­­sée de chênes et de pins ; les hauteurs déchique­­tées du mont Seppiko et le doux paysage du mont Takane ; les falaises striées de Sandan­­beki ; la plage privée du labo­­ra­­toire Seto ; une chute d’eau ; un ruis­­seau ; un étang ; et les forêts à flanc de falaise qui bordent la ville, si denses et noires que les arbres semblent secré­­ter des ténèbres. « La nature est si belle », a dit Kubota en souriant tris­­te­­ment. « Si les êtres humains dispa­­rais­­saient, comme elle serait paisible. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Can a Jelly­­fish Unlock the Secret of Immor­­ta­­lity? », paru dans le New York Times Maga­­zine. Couver­­ture et icono­­gra­­phie : Ponyo sur la falaise, Hayao Miya­­zaki, 2008

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