par Neal Gabler | 27 mars 2015

Le 4 novembre 1955, William Nelson, petit retraité trapu de 55 ans qui jouait en bourse, quitta sa maison en banlieue de Phoe­­nix. Il dit au revoir à sa femme, se glissa dans son pick-up Ford de 1953 et mit le contact. L’ex­­plo­­sion qui l’éjecta du toit était si puis­­sante qu’elle en arra­­cha la porte et la toiture du garage à proxi­­mité, et fit trem­­bler les fenêtres sur près d’un kilo­­mètre. Avec ses lunettes penta­­go­­nales à montures métal­­liques et ses grosses bajoues, Nelson ressem­­blait à une chiffe molle. Selon les dires de ses voisins, il avait vécu parmi eux sans jamais faire de vagues. Un homme tranquille et effacé. Mais le shérif du comté de Mari­­copa, L.C. Boles, et son adjoint Ralph Edmund­­son, char­­gés de l’enquête, quali­­fièrent toute­­fois le meurtre de « vengeance », et décla­­rèrent avoir collecté des indices les condui­­sant jusqu’à Los Angeles, Chicago et New York.

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Fin d’un gang­s­ter
Crédits : Live Maga­­zine

Pourquoi donc ? Eh bien parce que Nelson était tout sauf un retraité qui jouait en bourse, et qu’il n’avait rien d’une chiffe molle. Il ne s’ap­­pe­­lait même pas William Nelson. Le véri­­table nom de l’homme dont les membres étaient épar­­pillés sur toute la propriété était Willie Bioff (très juste­­ment prononcé « buy off » [« pot-de-vin »]). Dans les années 1930, il avait été le roi incon­­testé d’Hol­­ly­­wood, l’homme qui faisait trem­­bler tout le monde dans l’in­­dus­­trie, du moindre machi­­niste aux plus grandes stars, en passant par les patrons de studios eux-mêmes. Un jour, quand Bioff arriva aux portes du studio MGM (Metro-Goldwyn-Mayer) et qu’un gardien manqua de le recon­­naître, il télé­­phona au vice-président de la MGM, Eddie Mannix, et lui ordonna de descendre dire au malap­­pris qui il était. Mannix s’exé­­cuta sur le champ. Quand Bioff se fit construire une nouvelle maison à la hauteur de sa stature de monarque d’Hol­­ly­­wood, il annonça à un cadre diri­­geant de la Colum­­bia, Leo Spitz, qu’il s’at­­ten­­dait à ce que le studio paie pour l’amé­­na­­ge­­ment inté­­rieur. Ce fut le cas. Et quand il déclara aux respon­­sables des studios qu’il avait décidé d’étendre son pouvoir, il s’amusa de leur réac­­tion : « Ils ont sursauté comme des chats effa­­rou­­chés. Il faut croire que j’étais leur croque-mitaine. » C’est qu’il l’était, et plus encore. Aux yeux des magnats d’Hol­­ly­­wood, pour la plupart immi­­grés juifs d’Eu­­rope de l’Est ayant fait la promo­­tion du rêve améri­­cain avec véhé­­mence dans leurs films, de peur que leur pays d’adop­­tion ne les rejette comme migrants illé­­gaux, ce péque­­naud, lui-même juif d’Eu­­rope de l’Est, repré­­sen­­tait le cauche­­mar améri­­cain. Il était arro­­gant, irré­­vé­­ren­­cieux, osten­­ta­­toire, vantard, fanfa­­ron et fier de reven­­diquer son illet­­trisme. Un excen­­trique tout droit sorti d’un conte de Damon Runyon avec des prolé­­taires en toile de fond, mais dans son cas, avec du sang sur les mains. Beau­­coup de sang. Si Willie Bioff était le roi d’Hol­­ly­­wood, c’est qu’il était l’agent d’Al Capone sur place. Et il était l’agent de Capone sur place car il avait décou­­vert comment siphon­­ner l’argent des studios, des millions de dollars qui fluc­­tuaient des magnats vers la mafia, Bioff préle­­vant sa part à chaque fois. S’il avait eu le temps, déclara-t-il plus tard, il aurait détenu 50 % des parts des studios. Le fait est qu’il ne les diri­­geait pas direc­­te­­ment, pour un temps du moins.

Le menteur

Bioff avait beau­­coup menti. Menti sur son iden­­tité : bien avant de deve­­nir William Nelson, il avait été entre autres Morris Bloff­sky, Morris Bioff, William Berg, Harry ou Henry Martin, ou bien M. Bron­­son. Menti sur son âge. Il était né en 1886. Ou en 1899, ou n’im­­porte quelle année entre les deux. Menti sur son lieu de nais­­sance. Il décla­­rait qu’il était arrivé aux États-Unis à l’âge de cinq ans avec ses parents juifs russes. Ou bien qu’il était né à Chicago, où il avait grandi. Mensonge ou non, il racon­­tait que sa mère était morte quand il avait huit ans. Il quitta l’école après le CE2, et, six ans plus tard, son père le mit à la rue pour qu’il se débrouille. Il serait, selon certains, devenu proxé­­nète juvé­­nile, faisant payer les garçons 10 cents pour cares­­ser des filles qu’il rému­­né­­rait en frian­­dises. Un jour, lorsqu’une fille a refusé, le jeune Willie aurait rétorqué : « Ça devrait te valoir 10 cents d’acide en plein visage. » Entre autres choses, il était devenu un petit délinquant, volant des jambons chez Swift & Co., qu’il mangeait malgré son éduca­­tion kascher (« Ventre vide n’a pas de reli­­gion », dira-t-il à un jour­­na­­liste). L’ado­­les­­cence à peine termi­­née, il gérait une maison close de Chicago où, selon la police, une de ses filles aurait effec­­tué jusqu’à treize passes en une jour­­née pour 29 dollars. De cette époque de sa vie, il commen­­tera discrè­­te­­ment : « J’ai fait du porte-à-porte, des livrai­­sons et d’autres choses. Et rencon­­tré beau­­coup de gens. »

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Browne et Bioff
Crédits : IATSE

Parmi les personnes qu’il avait rencon­­trées, il y avait Jerry Leahy, l’agent du syndi­­cat des camion­­neurs à Chicago, pour qui Bioff servait de conduc­­teur tandis que Leahy faisait des arrêts et « collec­­tait » – le terme utilisé pour effec­­tuer les tour­­nées de pots-de-vin versés afin d’évi­­ter les conflits avec le syndi­­cat. C’était bien­­tôt Bioff lui-même qui collec­­tait, forçant les marchands de poulet kascher à faire entrer leurs employés dans les rangs. C’est à cette époque, en 1932, qu’il rencon­­tra un syndi­­ca­­liste du nom de George E. Browne, qui s’oc­­cu­­pait de recru­­ter les marchands de poulet non-juifs. De cette rencontre naquit l’as­­so­­cia­­tion qui allait faire trem­­bler Holly­­wood. Les deux nouveaux parte­­naires ne pouvaient pas être plus diffé­­rents l’un de l’autre. Bioff était haut en couleur, Browne était quel­­conque. Sa carac­­té­­ris­­tique la plus iden­­ti­­fiable était de commen­­cer à boire de la bière au saut du lit, pour ne s’ar­­rê­­ter qu’une fois de retour au lit la nuit venue (quand on lui demanda de confir­­mer si Browne buvait bien jusqu’à cent bouteilles de bière par jour, Bioff lança mali­­cieu­­se­­ment : « Atten­­dez, ce n’était peut-être pas cent, mais cent-un. Ou bien peut-être soixante-dix »). Mais si Browne avançait dans la vie en titu­­bant, il n’en était pas moins un homme d’une impor­­tance rela­­tive à Chicago, à l’époque où il croisa le chemin de Bioff. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion du marché du poulet était un à-côté de sa profes­­sion d’agent pour l’an­­tenne locale de l’IATSE, l’Al­­liance inter­­­na­­tio­­nale des employés de la scène, le syndi­­cat qui repré­­sen­­tait tous les tech­­ni­­ciens du théâtre et du cinéma, des machi­­nistes aux projec­­tion­­nistes. Browne affirma toujours avoir travaillé dans la plus stricte léga­­lité avant de rencon­­trer Bioff. Selon lui, c’était Bioff qui avait écha­­faudé le plan qui allait les lier au gang de Capone.

Le club était géré par Nick Circella, alias Nick Dean, alias Nicke­­lo­­deon, l’un des fantas­­sins de Capone.

Comme Bioff le confia plus tard, il commença à travailler comme repré­­sen­­tant person­­nel de Browne pour le syndi­­cat en 1932 ou 1933. À l’époque, 250 des 400 membres étaient au chômage. L’an­­tenne initia alors une soupe popu­­laire. Peut-être s’agis­­sait-il d’un geste désin­­té­­ressé pour Browne, mais Bioff y vit une oppor­­tu­­nité philan­­thro­­pique dégui­­sée. Il avait fait une décou­­verte majeure : qui contrô­­lait les projec­­tion­­nistes contrô­­lait Holly­­wood. Et l’IATSE contrô­­lait les projec­­tion­­nistes. Il fit donc venir Barney Bala­­ban, le magnat des salles de cinéma de Chicago, à la chambre d’hô­­pi­­tal où Browne se remet­­tait d’une mala­­die, et lui demanda une contri­­bu­­tion à la soupe popu­­laire au lieu de réta­­blir les coupes sala­­riales des projec­­tion­­nistes. En réalité, Bioff le menaça d’ob­­tem­­pé­­rer. En cas de refus, il subi­­rait une grève du person­­nel qui lui coûte­­rait ses salles. Bala­­ban leur versa 20 000 dollars – dont 300 atter­­rirent le soir même dans les poches de Bioff et Browne, qui célé­­brèrent l’évé­­ne­­ment en se saou­­lant et en jouant de l’argent au Club 100. Bioff admit plus tard avoir acheté quelques boîtes de conserve pour la soupe popu­­laire avec les 20 000 dollars. Le club était géré par Nick Circella, alias Nick Dean, alias Nicke­­lo­­deon, l’un des fantas­­sins de Capone. Circella en vint à se deman­­der comment ces deux petits joueurs avaient pu réunir tant d’argent. Bioff et Browne, inca­­pables de rester muets, se vantèrent à Circella de la façon dont ils avaient extorqué le magot à Bala­­ban. Le lende­­main, Frank Rio, l’un des lieu­­te­­nants de Capone, orga­­nisa une rencontre avec Browne. Il le força à monter dans sa voiture, puis insista pour rece­­voir 50 % de tout ce que lui et Bioff tire­­raient de Bala­­ban. Ainsi débuta leur premier plan d’ex­­tor­­sion. Bioff rencon­­tra très vite un des diri­­geants de la chaîne de ciné­­mas Bala­­ban & Katz, et insista pour qu’ils ajoutent un deuxième projec­­tion­­niste dans chaque cabine. Son inter­­­lo­­cu­­teur hurla qu’une telle mesure serait hors de prix, et signi­­fie­­rait la banque­­route de la société. Ce à quoi Bioff rétorqua : « Deux hommes, sinon… Si grand-mère doit en mourir, elle en mourra. » Mais il y avait une alter­­na­­tive, ajouta-t-il. Elle s’ap­­pe­­lait « dessous-de-table ». Bala­­ban choi­­sit l’al­­ter­­na­­tive. Très vite, Bioff et Browne ratis­­saient plus de 100 000 dollars aux exploi­­tants de Chicago, ce qui incita Frank Rio et Frank Nitti, succes­­seurs de Capone après que ce dernier fût envoyé en prison pour fraude fiscale, à orga­­ni­­ser un nouveau rendez-vous, cette fois dans un hôtel du centre-ville. La mafia exigeait désor­­mais de Bioff et Browne les deux tiers de la recette. Sinon… Pince-sans-rire, Browne déclara plus tard ne pas avoir voulu savoir ce que « sinon » pouvait signi­­fier. La cupi­­dité de la mafia n’était toute­­fois pas rassa­­siée. En 1932, Browne s’était présenté comme candi­­dat à la prési­­dence de l’IATSE et avait perdu. Main­­te­­nant que Nitti savait combien il pouvait engran­­ger grâce à l’in­­dus­­trie du cinéma juste en inti­­mi­­dant les exploi­­tants d’une seule ville, il décida de ne pas tenir compte du verdict. Nitti orga­­nisa une rencontre chez Harry Hoch­­stein, un homme de main de la mafia, à River­­side, Illi­­nois, et déve­­loppa sa stra­­té­­gie. Nitti voulait connaître quelles antennes s’étaient oppo­­sées à Browne en 1932. Browne mentionna celle de New York, du New Jersey, de Cleve­­land et de Saint-Louis. Nitti lui répon­­dit qu’il n’y aurait pas de problème. Il ferait en sorte que ces antennes le suivent, grâce à ses « contacts ».

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Chicago, 1930
Crédits : CTA

En juin 1934, l’IATSE se réunit à Louis­­ville pour sa conven­­tion natio­­nale. Le très amène George E. Browne y présenta de nouveau sa candi­­da­­ture. Pour l’as­­sis­­ter, une délé­­ga­­tion de truands arriva de Chicago et ordonna de tenir les jour­­naux à l’écart. Juste avant le vote, une demi-douzaine d’hommes munis de cannes blanches péné­­trèrent dans la grande salle, l’ac­­ces­­soire des personnes aveugles servant évidem­­ment d’aver­­tis­­se­­ment à tous ceux qui s’op­­po­­se­­raient à la nomi­­na­­tion de Browne. Il remporta l’élec­­tion. Quand des membres d’une des antennes se plai­­gnirent du truquage, Bioff, qui, à la suite de l’élec­­tion de Browne, avait immé­­dia­­te­­ment été nommé repré­­sen­­tant person­­nel du président, fit en sorte qu’une bande de dockers leur mettent une raclée. Mais tout le monde n’était pas disposé à accep­­ter l’as­­cen­­sion de Browne. Ainsi débuta l’ère des longs couteaux. Quand Tommy Maloy, chef de l’an­­tenne 110 du syndi­­cat des ciné­­ma­­to­­graphes à Chicago, montra sa réti­­cence à céder du pouvoir aux nouveaux venus, il fut mitraillé au volant de sa voiture sur la route longeant le lac Michi­­gan (en racon­­tant l’in­­ci­dent à un agent du FBI, Capone insi­­nua avec un clin d’œil entendu que Maloy avait eu un acci­dent de voiture). Quand un homme du nom de Clyde Osten­­berg menaça de créer un syndi­­cat rival pour donner du poids aux projec­­tion­­nistes, Bioff, aux dires du garde du corps d’Os­­ten­­berg, l’as­­sura de lais­­ser tomber. Osten­­berg fut plus tard abattu. Tout comme le leader syndi­­ca­­liste Louie Alte­­rie. Quand Bioff suspecta de double-jeu un homme de main du syndi­­cat, Fred « Bugs » Blacker (surnommé ainsi parce qu’il disper­­sait des punaises de lit dans les salles de cinéma récal­­ci­­trantes), il le fit assas­­si­­ner. Une preuve du carac­­tère incor­­ri­­gible de Bioff : quand un syndi­­cat rival fit circu­­ler des pros­­pec­­tus dénonçant ses crimes, il enga­­gea leur respon­­sable de la commu­­ni­­ca­­tion. À la fin de l’an­­née 1935, débar­­ras­­sés de leurs rivaux, Browne et Bioff contrô­­laient plei­­ne­­ment l’IATSE. Ce n’était désor­­mais plus qu’une ques­­tion de temps avant que l’IATSE ne contrôle Holly­­wood.

Le pouvoir

Bioff se décri­­rait plus tard comme le simple assis­­tant de Browne, touchant un salaire de 22 000 dollars par an. « Moi ? Je ne suis pas quelqu’un d’im­­por­­tant. Je travaille seule­­ment pour notre président, George E. Browne », dira-t-il à un jour­­na­­liste. « Je fais ce qu’on me demande, je vais où l’on m’en­­voie. » Mais comme sur tant d’autres choses, Bioff mentait, et en privé se gaus­­sait même d’être la véri­­table force motrice, et Browne un homme de paille. Bioff le vani­­teux exigea par ailleurs des réduc­­tions sala­­riales des membres du syndi­­cat, puis força les studios à lui verser leurs écono­­mies, qu’il redis­­tri­­buait ensuite entre la mafia et lui-même. Il instaura même un nouveau prélè­­ve­­ment de 2 % sur les coti­­sa­­tions des syndiqués. Le tout accu­­mulé s’éle­­vait à 1,5 million de dollars pour lui, Browne et leurs parte­­naires mafieux. Dans un premier temps, l’idée avait été d’uti­­li­­ser les projec­­tion­­nistes qu’ils repré­­sen­­taient à travers le pays afin de lancer une version natio­­nale de l’es­­croque­­rie que Bioff avait si bien mis en place à Chicago. La mafia était satis­­faite des rentrées d’argent. Mais Bioff avait vite réalisé qu’ils pouvaient amas­­ser encore plus s’ils repré­­sen­­taient non seule­­ment les projec­­tion­­nistes, mais virtuel­­le­­ment tous les employés d’Hol­­ly­­wood. Malheu­­reu­­se­­ment pour lui, l’IATSE avait orches­­tré une grève désas­­treuse en 1933, durant laquelle l’ac­­cord qui la liait aux studios avait été rompu. En résulta une chute dras­­tique des adhé­­sions, qui passèrent de 6 000 à seule­­ment 150. La première chose à faire pour l’IATSE était d’aug­­men­­ter le nombre de ses adhé­­rents.

Bioff voulait remon­­ter à la source du pactole, où des millions de dollars n’at­­ten­­daient que d’être arra­­chés à des studios trop timo­­rés pour réagir.

À cette fin, Bioff devait obte­­nir la coopé­­ra­­tion des studios. Fin 1934 ou début 1935, lui et Browne, rencon­­trèrent Patrick Casey, l’in­­ter­­mé­­diaire du syndi­­cat pour les produc­­teurs d’Hol­­ly­­wood, avec une idée en tête. Il fut suggéré que les projec­­tion­­nistes de Chicago se mettent en grève pour un prétexte bidon. Les produc­­teurs rencon­­tre­­raient alors Bioff et Browne lors d’une réunion de crise afin de mettre fin à cette grève. Ce faisant, ils recon­­naî­­traient de nouveau l’IATSE. Et, cerise sur le gâteau : les produc­­teurs garan­­ti­­raient égale­­ment un « atelier fermé », signi­­fiant que l’IATSE devien­­drait l’unique agent négo­­cia­­teur pour la plupart des employés d’Hol­­ly­­wood. Les autres syndi­­cats furent tout natu­­rel­­le­­ment furieux de cet accord, mais ils l’ac­­ce­­ptèrent à contrecœur, d’une part parce que Bioff les avait soudoyés, et d’autre part par peur du fameux « sinon ». Ce fut, selon les dires de Bioff, un moment d’illu­­mi­­na­­tion. Il réalisa que le plan qu’ils avaient conçu après Louis­­ville pour faire de l’IATSE l’agent négo­­cia­­teur prin­­ci­­pal avait fonc­­tionné bien au-delà de leurs espé­­rances. Il avait un moyen de pres­­sion sur les studios grâce aux projec­­tion­­nistes, et désor­­mais il en avait un autre sur leur propre force syndi­­cale. Mais Bioff avait des ambi­­tions autre­­ment plus élevées qu’un racket sur les coti­­sa­­tions, ou des pots-de-vin touchés grâce aux écono­­mies faites par les studios. Il voulait remon­­ter à la source du pactole, jusqu’à Holly­­wood elle-même, où des millions de dollars supplé­­men­­taires n’at­­ten­­daient qu’à être arra­­chés à des studios trop timo­­rés pour réagir. Bioff savait comment s’y prendre. Il mit le cap sur la côte Ouest. Après les événe­­ments de 1935 (les meurtres, les extor­­sions, la conso­­li­­da­­tion de son pouvoir au sein des syndi­­cats, l’ac­­cord avec les studios qui lui offrait l’oc­­ca­­sion d’éprou­­ver ce pouvoir), Willie Bioff le gras­­souillet, qui disait à une époque pouvoir soule­­ver n’im­­porte qui d’une seule main, rencon­­tra Nicho­­las Schenck, proba­­ble­­ment la personne la plus puis­­sante de l’in­­dus­­trie ciné­­ma­­to­­gra­­phique de l’époque. Il le rencon­­tra armé d’un nouveau plan, la simpli­­cité incar­­née. Schenck, comme Bioff, était un immi­­gré juif russe qui, avec son frère Joseph, avait ouvert une phar­­ma­­cie à New York avant de se lancer dans les parcs d’at­­trac­­tions. Il avait suscité l’in­­té­­rêt de Marcus Loew, diri­­geant de la Loew’s, maison-mère de la MGM. Quand Loew mourut en 1927, Nick Schenck prit sa suite à la tête de son empire. Schenck était bourru, fruste et brutal. Mais selon Bioff, quand ils se rencon­­trèrent dans le bureau new-yorkais de Schenck en avril 1936, les deux hommes échan­­gèrent quelques plai­­san­­te­­ries pendant deux minutes, avant que Bioff ne finît par formu­­ler sa requête : il voulait deux millions de dollars, sans quoi il reti­­re­­rait les projec­­tion­­nistes de chaque cinéma sur le sol améri­­cain. Schenck répé­­tera plus tard les mots de Bioff : « Il faut que vous sachiez que j’ai fait élire Browne président, et que c’est moi qui suis en charge. Il fait tout ce que je lui demande. Votre indus­­trie est pros­­père, et je dois bien pouvoir en tirer 2 millions. » Il ajouta : « Si je décide de reti­­rer les projec­­tion­­nistes, dans deux ou trois semaines, l’in­­dus­­trie ciné­­ma­­to­­gra­­phique n’existe plus. Elle sera ruinée. » Schenck protesta que même avec les pratiques comp­­tables douteuses d’Hol­­ly­­wood, il aurait les plus grandes diffi­­cul­­tés à réunir 2 millions de dollars en une seule fois. Bioff rédui­­sit donc sa demande de moitié, et accepta des verse­­ments régu­­liers en paie­­ments de 50 000 et 100 000 dollars. C’est ainsi que Bioff, et par son biais les tenants du gang de Capone, trans­­forma Holly­­wood en banque privée.

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Al Capone
Crédits : FBI

Quand il s’ins­­talla fina­­le­­ment à Holly­­wood plus tard cette même année, son affaire d’ex­­tor­­sion lui prenait tout son temps, elle était d’une tout autre ampleur. Il navi­­guait de patron de studio en patron de studio, exigeant des sommes d’argent en échange de sa promesse que l’IATSE ne se mettrait pas en grève. Très vite, il n’al­­lait plus les trou­­ver chez eux. C’était eux qui venaient à lui, direc­­te­­ment dans sa chambre d’hô­­tel. Les autres magnats suivirent l’exemple de Nick Schenck, remet­­tant à Bioff des liasses de billets, toujours du liquide, dans de simples enve­­loppes en kraft, qu’il rangeait dans la poche inté­­rieure de sa veste. Avec le temps, l’in­­ter­­mé­­diaire prin­­ci­­pal chargé de l’es­­croque­­rie devint Joe Schenck, le frère de Nick, de loin le plus avenant des frères Schenck, et acces­­soi­­re­­ment président de la 20th Century Fox. Comme Bioff le relata, il s’ins­­tal­­lait dans le bureau de Joe, croquait dans une pomme et le regar­­dait distri­­buer l’argent qui était désor­­mais, pour des raisons pratiques, souvent géré par lui pour le compte des autres studios. Noncha­­lant à ce sujet, il expliqua à Harry Warner fin 1937 : « Les gars à Chicago espé­­raient un cadeau de Noël. » Ce qu’ils reçurent, sous la forme de liasses de billets que Bioff étalait sur son lit pour les comp­­ter. Il avait une autre arnaque dans son chapeau. C’est d’ailleurs Nick Schenck lui-même qui suggéra que Bioff devienne le respon­­sable commer­­cial pour DuPont, fabri­­cant de pelli­­cule, prenant au passage une commis­­sion sur les ventes de 7 %. Schenck ordonna alors à Louis B. Mayer d’ache­­ter à Bioff la moitié des stocks de pelli­­cule néces­­saire à la MGM, bien que Kodak ait depuis des années fourni les studios, qui en étaient parfai­­te­­ment satis­­faits. Bioff accepta l’of­­fre… tant que DuPont ne préve­­nait pas le respon­­sable local du gang de Capone, Johnny Rosselli. Enfin, il lança un ulti­­ma­­tum aux autres patrons de studios, et tous se mirent à ache­­ter de la pelli­­cule DuPont, géné­­rant ainsi plus de 150 000 dollars de « commis­­sions » pour Bioff. Ils décla­­rèrent unani­­me­­ment ne pas avoir eu le choix. Ils raquaient pour apai­­ser le syndi­­cat, et ils raquaient car ils avaient peur de ce que Bioff et ses amis pour­­raient leur faire en cas de refus. Schenck raconta qu’a­­près s’être demandé s’il allait ou non accep­­ter le racket de Bioff, il prit sa déci­­sion quand une bombe fut trou­­vée dans la toiture d’une salle de cinéma Loew, et se remé­­mora la menace faite à Louis B. Mayer, le précé­dent roi d’Hol­­ly­­wood : « Il n’y a pas assez de place pour nous deux dans ce monde. » Harry Warner confia que tandis qu’il hési­­tait à accep­­ter une nouvelle exigence finan­­cière de Bioff, il avait engagé deux gardes du corps – avant de céder fina­­le­­ment à sa demande. L’ac­­teur George Raft se rappelle que Bioff arriva un jour sur le plateau d’À chaque aube je meurs, dans les studios de la Warner, alors que le bonhomme cher­­chait à faire plier le studio. Comme Raft le raconte, Bioff voyait « d’un mauvais œil » Jimmy Cagney, qui parta­­geait l’af­­fiche avec Raft. Il fixa les projec­­teurs situés au-dessus de Cagney, puis échan­­gea un regard entendu avec les petites frappes qui accom­­pa­­gnaient le leader syndi­­cal. Raft expliqua que Bioff lui avait raconté plus tard qu’ils avaient eu l’in­­ten­­tion de faire tomber un projec­­teur sur Cagney, mais qu’ils s’étaient ravi­­sés par égard pour Raft. Ce dernier ne sut jamais pour quelle raison Bioff en voulait à Cagney. Bioff était à la fois direct et cava­­lier dans son rapport de force avec ces magnats. Il décri­­vait ainsi ses méthodes de négo­­cia­­tion : « Vous entrez dans une pièce avec eux et ils commencent à brailler, criant qu’ils se font dépouiller. C’est sans fin. Mais moi, je suis quelqu’un d’oc­­cupé, et je ne dors pas beau­­coup. Alors je m’en­­dors, quand commence ce vacarme. Après un moment, ça se tasse et c’est le calme qui me réveille. Je leur dis alors : “Très bien messieurs, peut-on avoir l’argent ?” » Et il l’ob­­te­­nait toujours.

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En grève
L’IATSE mani­­feste contre la Colum­­bia
Crédits : Bison Archives

Mais même quand Bioff les menaçait et leur extorquait de l’argent, les magnats étaient étran­­ge­­ment en symbiose avec leur Némé­­sis, car au bout du compte, il les proté­­geait. En 1939, un groupe d’ou­­vriers mécon­­tents tenta de détrô­­ner l’IATSE comme syndi­­cat. Quand le Natio­­nal Labor Rela­­tions Board accorda aux travailleurs le droit de tenir une élec­­tion afin de déter­­mi­­ner qui les repré­­sen­­te­­rait, les produc­­teurs et Bioff se retrou­­vèrent à une table, la panique gagnant visi­­ble­­ment les deux côtés. « Il vaut mieux que l’IATSE gagne », aurait annoncé Bioff au reste du groupe. « Tu as abso­­lu­­ment raison. Il faut que tu gagnes », suren­­ché­­rit Joe Schenck. Bien entendu, Bioff remporta la bataille. En partie grâce à des inti­­mi­­da­­tions, en partie en faisant en sorte que les membres du comité fussent bien trai­­tés pendant un temps. Il l’em­­porta avec 4 460 voix contre 1 967 sur John L. Lewis, le légen­­daire patron aux sour­­cils épais du Syndi­­cat des travailleurs miniers d’Amé­­rique, qui avait soutenu et financé le syndi­­cat d’op­­po­­si­­tion, la United Studio Tech­­ni­­cians Guild. Dans les faits, Willie Bioff n’était pas seule­­ment devenu le nouveau roi d’Hol­­ly­­wood. Il était devenu leur Huey Long, un véri­­table dicta­­teur popu­­liste.

Le retour de flamme

Il s’avéra que Bioff aimait autant le pouvoir que l’argent, ce qui contri­­bua à sa perte. Il inter­­­rom­­pait des réunions d’an­­tennes syndi­­cales, accom­­pa­­gné de deux gâchettes de la mafia, et annonçait que les respon­­sables natio­­naux prenaient la relève. Ou bien encore, il s’ins­­tal­­lait dans les bureaux des patrons de studios, et faisait des sugges­­tions de casting les pieds posés sur leurs bureaux, avant de deman­­der ses liasses de billets. Tous les diri­­geants étaient « menés à la baguette », comme il aimait le fanfa­­ron­­ner en les voyant frémir. Et puis, il aimait le style d’Hol­­ly­­wood. Il déve­­loppa un goût pour les costumes m’as-tu-vu sur-mesure de la côte Ouest, qu’il pensait être à la mode. Et il gardait dans son porte­­feuille une carte du syndi­­cat, plaquée or et sertie de diamants, le symbole de ce qui avait tout rendu possible pour lui. Mais alors qu’il était au faîte de son pouvoir, le roi d’Hol­­ly­­wood commit deux impairs. Le premier fut de vouloir construire une maison sur un terrain de plus de 320 000 mètres carrés dans la vallée de San Fernando. Grâce à ses magouilles à Holly­­wood, Bioff dispo­­sait déjà de l’argent néces­­saire pour le ranch (100 000 dollars), mais il crai­­gnait qu’en ache­­tant la propriété avec ses propres deniers, le fisc ne commençât à se deman­­der d’où il tirait les ressources suffi­­santes, puisqu’il était admis que Bioff ne gagnait pas assez avec son salaire pour ache­­ter le terrain et faire construire. En tout cas pas léga­­le­­ment, les livres de compte ouverts. Ainsi, Bioff demanda à Joe Schenck un prêt de 100 000 dollars pour couvrir ses traces, prêt qu’il lui rembour­­se­­rait immé­­dia­­te­­ment. Schenck se déroba, non parce qu’il ne voulait pas accé­­der à une énième requête de Bioff, mais parce qu’il esti­­mait qu’un trans­­fert d’argent d’un patron de studio à desti­­na­­tion d’un leader syndi­­cal à Holly­­wood éveille­­rait les soupçons. Bioff resta indif­­fé­rent à son argu­­men­­taire. Il voulait cette maison. Schenck et Bioff écha­­fau­­dèrent alors un tout autre plan.

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Joseph Schenck et Darryl Zanuck
Crédits : Life Maga­­zine

Schenck fit en sorte que son neveu, J. Arthur Steb­­bins, prêtât les 100 000 dollars à Bioff, Schenck lui garan­­tis­­sant le prêt. Dans le même temps, Bioff accep­­tait de rembour­­ser les 100 000 dollars à Steb­­bins, ce qu’il fit en secret tout en omet­­tant les rele­­vés en vigueur afin que le gouver­­ne­­ment ne sût pas que l’argent prove­­nait en réalité de son compte. Bioff construi­­sit ensuite son ranch, qu’il baptisa Laurie A., d’après sa tendre épouse, la fille d’un marchand de meubles de Chicago. Une énorme biblio­­thèque remplie de premières éditions hors de prix formait la pièce maîtresse de la demeure, ce qui ne manquait pas de piquant pour quelqu’un qui avait arrêté l’école au CE2. Assis dans sa biblio­­thèque au sein de son manoir, engoncé dans ses costumes sur-mesure, Willie Bioff, comme les magnats dont il pompait l’argent, devait se dire qu’il était parvenu à son but. Mais e résul­­tat de la tran­­sac­­tion qui permit à Bioff de finan­­cer son palace fut que Joe Schenck, en garan­­tis­­sant les 100 000 dollars, semblait dispo­­ser de 100 000 dollars sur lesquels il n’avait pas payé d’im­­pôts. Ce fut la première erreur de Schenck (et de Bioff). Quand un coura­­geux dissi­dent de l’IATSE eut vent du « prêt », Bioff se sentit obligé d’an­­non­­cer sa démis­­sion du syndi­­cat. Ce ne fut toute­­fois qu’une annonce, non une réalité. La deuxième erreur de Bioff fut de vouloir prendre le contrôle d’un des rares syndi­­cats d’Hol­­ly­­wood qui lui échap­­pait : la Screen Actors Guild. Bioff, petit et trapu, aimait le glamour dont béné­­fi­­ciait la SAG autant que celui dont se parait son ranch. Quant à elle, la SAG n’ai­­mait pas Bioff. Pas que ça l’ait arrêté. Au contraire, Bioff se présenta sans y être invité à une négo­­cia­­tion entre la SAG et le diri­­geant de la MGM, Louis B. Mayer, à la maison de plage de ce dernier à Santa Monica. Il effraya tant Mayer et les autres diri­­geants qu’ils accé­­dèrent sans discu­­ter aux demandes de la SAG. Bioff pensait peut-être que ce faisant, il joui­­rait d’une aura auprès des acteurs, qui se réfu­­gie­­raient dans son giron. Il avait tort. Quand il annonça que l’IATSE allait prendre le contrôle de la SAG, les syndi­­cats des scéna­­ristes et des réali­­sa­­teurs en firent au contraire la cible de davan­­tage d’op­­probre à Holly­­wood, en parti­­cu­­lier lorsqu’il accorda un statut à un groupe dissi­dent de la SAG pour tenter de corrompre le syndi­­cat. En novembre 1939, après la victoire de Bioff sur John L. Lewis, le rédac­­teur du Daily Variety, Arthur Ungar, se mit à rédi­­ger des articles aver­­tis­­sant de l’in­­fluence perni­­cieuse de Bioff sur l’in­­dus­­trie (Ungar devrait bien­­tôt deman­­der une protec­­tion rappro­­chée de la police de Los Angeles, qui lui serait accor­­dée). D’au­­tant plus que, au cours du même mois, le jour­­na­­liste syndiqué West­­brook Pegler, véri­­table fauteur de troubles, se lança dans une série d’ar­­ticles sur l’in­­fil­­tra­­tion des syndi­­cats par la mafia, et il iden­­ti­­fia Willie Bioff comme un exemple type, appuyant sur son passé peu hono­­rable et ses liens avec la mafia. Au même moment, un groupe dissi­dent de syndi­­ca­­listes radi­­caux qui trou­­vait la rela­­tion entre Bioff et les patrons de studios trop privi­­lé­­giée, et crai­­gnait ses rela­­tions avec le milieu du crime, lança sa propre contre-attaque. Ils formèrent un groupe, les White Rats, pour mettre à l’amende Bioff et son pouvoir. Pour la première fois depuis son arri­­vée à Holly­­wood en 1935, près de cinq ans aupa­­ra­­vant, Willie Bioff était en état de siège. Toute­­fois, le prin­­ci­­pal auteur de cette riposte était l’ac­­teur Robert Mont­­go­­mery, le robuste leader répu­­bli­­cain de la SAG. Horri­­fié à l’idée que Bioff et ses amis puissent effec­­ti­­ve­­ment prendre le contrôle de son syndi­­cat, Mont­­go­­mery avait été alerté par un infor­­ma­­teur, certai­­ne­­ment un comp­­table, que quelque chose clochait proba­­ble­­ment concer­­nant ce prêt entre Bioff et J. Arthur Steb­­bins. Colla­­bo­­rant avec les White Rats, Mont­­go­­mery obtint d’une manière ou d’une autre le chèque de Steb­­bins pour Bioff et alerta le procu­­reur Frank Murphy, que les articles de Pegler pous­­saient de plus en plus à agir contre Bioff. Appre­­nant qu’il était sous le coup d’une enquête, Schenck télé­­phona à Bioff de son bureau et lui recom­­manda de partir pour un moment. Bioff déclina son offre. 1280px-Poster_-_No_More_Ladies_04 Entre-temps, Pegler avait déni­­ché une vieille condam­­na­­tion de Bioff pour proxé­­né­­tisme à l’époque où il vivait à Chicago, et décou­­vert qu’il n’avait effec­­tué que quelques jours en prison sur sa peine de six mois de condam­­na­­tion, avant d’être libéré sous caution. Bioff fut arrêté pour cette infrac­­tion le jour même où il devait se réunir avec les produc­­teurs et discu­­ter de comment éviter une autre grève des projec­­tion­­nistes. Il insista sur le fait d’être la victime de plou­­to­­crates. « J’en ai peut-être trop fait pour les travailleurs », dira-t-il aux jour­­na­­listes avant d’être expé­­dié à Chicago pour compa­­raître devant le tribu­­nal dans cette affaire de proxé­­né­­tisme. Il sera fina­­le­­ment contraint d’ef­­fec­­tuer le restant de sa peine de prison. Au milieu de toute cette agita­­tion, le procu­­reur pour­­sui­­vit son enquête sur le prêt de Schenck. Retra­­cer la piste de l’argent s’avéra être un proces­­sus long et pénible, néces­­si­­tant plus d’un an d’éplu­­chage de comptes et de registres. Murphy finit par envoyer Charles Carr, assis­­tant parti­­cu­­lier, à Holly­­wood afin de déter­­mi­­ner si les 100 000 dollars non décla­­rés étaient un pot-de-vin à Bioff. Carr consti­­tua un grand jury à cette occa­­sion, qui n’in­­culpa pas Bioff mais Joe Schenck pour fraude fiscale. Schenck fut jugé par le tribu­­nal fédé­­ral de New York durant l’été 1941, six mois après que Bioff fût relâ­­ché de la prison de Chicago. Son procès fut constellé d’ap­­pa­­ri­­tions de vedettes. Parmi ses témoins de mora­­lité, Schenck présenta Chico et Harpo Marx, ainsi que Char­­lie Chaplin. Il fut néan­­moins déclaré coupable et condamné à trois ans de prison ferme. Dans l’es­­poir de réduire sa peine, il décida de coopé­­rer avec les auto­­ri­­tés qui tentaient de pincer Bioff en avouant que ce dernier avait extorqué de l’argent à l’in­­dus­­trie pendant des années (il confia aussi à Murphy que Bioff valait chaque dollar investi et plus encore). Pour son aide, sa peine fut réduite à treize mois, sur lesquels il n’en purge­­rait que quatre en prison. C’était désor­­mais au tour de Bioff.

Les procès

Cinq semaines après la condam­­na­­tion de Schenck, Bioff fut inculpé pour extor­­sion, tout comme George Browne et Nick Circella, qui partit rapi­­de­­ment en cavale. « Je n’ai jamais soutiré un centime à qui que ce soit », grogna Bioff. Le jour même de son incul­­pa­­tion, Bioff était tout à ses combines à Holly­­wood. Un syndi­­cat rival, le Confe­­rence of Studio Unions, mené par Herbert Sorrell, un ancien docker presque aussi obstiné que Bioff, tentait de monter un syndi­­cat au studio Walt Disney, connu pour son aver­­sion des syndi­­cats. Sorrell avait auto­­risé une grève. Bioff, tentant de s’im­­mis­­cer dans l’af­­faire, conclut un accord avec Disney, par lequel il accep­­tait de régler la situa­­tion, bien que son propre syndi­­cat ne fût pas impliqué.

Bioff leur dit que si les grévistes signaient avec l’IATSE, ils seraient de retour au travail dès le lundi matin, avec une augmen­­ta­­tion.

Ses hommes de main appro­­chèrent les leaders syndi­­ca­­listes durant un rassem­­ble­­ment, les aidant à monter en voiture, une manière comme une autre de dire qu’ils avaient été kidnap­­pés, et conduits au ranch de Bioff dans la vallée de San Fernando, où Roy Disney, le frère de Walt, ainsi que plusieurs respon­­sables de chez Disney les atten­­daient. Bioff leur dit que si les grévistes signaient avec l’IATSE, ils seraient de retour au travail dès le lundi matin, avec une augmen­­ta­­tion. Et il offrit aux respon­­sables un bonus de 50 dollars, ainsi que des RTT à leur conve­­nance. Ils refu­­sèrent, horri­­fiés par la pers­­pec­­tive que Walt pût deman­­der à ce racket­­teur notoire de s’im­­mis­­cer dans leurs affaires. Les procès de Bioff et de Browne commen­­cèrent en octobre 1941, les frères Schenck servant de prin­­ci­­paux témoins contre eux. Bioff prit la parole à la barre, joyeux, noncha­­lant et toujours aussi provo­­ca­­teur. Alors qu’il effec­­tuait sa peine de prison pour proxé­­né­­tisme, il avait élaboré une expli­­ca­­tion quant aux sommes d’argent perçues de la part des magnats. Il insis­­tait sur le fait de n’avoir jamais extorqué d’argent, et déclara au contraire avoir aidé les Schenck. Ces derniers lui avaient dit être étouf­­fés par plusieurs légis­­la­­tures d’État qui votaient des lois hostiles aux inté­­rêts de l’in­­dus­­trie ciné­­ma­­to­­gra­­phique. Afin de lutter contre ces forces, ils avaient besoin de lourdes sommes d’argent qu’ils auraient deman­­dées à Bioff de collec­­ter auprès d’autres respon­­sables, puis de convoyer d’un bout à l’autre du pays, puisqu’elles ne pouvaient pas appa­­raître dans leurs livres de comptes. Bioff étant un bon gars serviable, il leur avait en réalité rendu service. C’est ainsi, expliqua-t-il, qu’il s’était retrouvé en posses­­sion de ces liasses de billets. Le jury préféra croire l’amer Joe Schenck à l’éva­­sif Willie Bioff, qui, comme son « patron » George Browne, fut condamné. Le jury mit moins de deux heures pour déli­­bé­­rer. Les yeux de Browne étaient emplis de larmes à la lecture du verdict, mais Bioff resta assis calme­­ment, cares­­sant la cica­­trice ornant son menton. En clôture, le juge déclara au jury : « Si ces racket­­teurs, cette racaille de Chicago peut parve­­nir à jeter leur ombre sur les vies de 125 000 travailleurs améri­­cains [le nombre total d’adhé­­rents de l’IATSE] et leurs familles, cela consti­­tue selon moi, messieurs, un scan­­dale natio­­nal. » Browne et Bioff furent condam­­nés à payer une amende de 30 000 dollars, ainsi qu’à des peines de prison ferme dans des prisons d’État, de huit et dix ans respec­­ti­­ve­­ment. Cela aurait pu marquer la fin de la saga Willie Bioff, s’il n’avait pas vécu, peu après l’at­­taque de Pearl Harbor et alors qu’il purgeait sa peine, ce qu’il appe­­lait lui-même une conver­­sion, l’in­­ci­­tant à plai­­der sa cause devant un tribu­­nal afin d’al­­ler combattre. À défaut, il déclara à la justice être prêt à colla­­bo­­rer avec les auto­­ri­­tés fédé­­rales afin de condam­­ner les gang­s­ters de Chicago auxquels Bioff avait envoyé – du moins était-il censé le faire – les deux tiers de ses recettes. En vérité, comme Bioff le présenta à un autre témoin poten­­tiel, les fédé­­raux avaient déjà toutes les infor­­ma­­tions dont ils avaient besoin sur les plans d’ex­­tor­­sion du gang de Capone, et puis : « Il ne faut aller en prison pour personne. »

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Louis le Boucher
Crédits : Library of Congress

Terri­­fiée, la mafia fit trans­­fé­­rer Louis « le boucher » Buchal­­ter dans le bloc péni­­ten­­tiaire de Bioff pour l’éli­­mi­­ner avant qu’il n’ait le temps de témoi­­gner. Mais Bioff en fut averti et alerta le procu­­reur. Décon­­fite, la mafia exigea de Frank Nitti lui-même qu’il s’en occu­­pât, puisqu’il était respon­­sable de son inté­­gra­­tion dans l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Nitti n’en aura jamais l’op­­por­­tu­­nité. Le 19 mars 1943, le procu­­reur de l’État de New York, Matthias Correa, mit en examen huit membres du gang de Capone, dont Johnny Rosselli, le contact de Bioff à Los Angeles, et Frank Nitti, pour détour­­ne­­ment de fonds et extor­­sion de 2,5 millions de dollars en prove­­nance d’Hol­­ly­­wood. Nitti évita le juge­­ment en portant un pisto­­let à sa tête, pres­­sant la gâchette le long d’une voie ferrée située près de chez lui à River­­side, dans l’Il­­li­­nois, devant un train plein de passa­­gers. Au tribu­­nal, Bioff était le témoin clé. Son témoi­­gnage dura neuf jours et demi, et il raconta comment la mafia, inquiète des incri­­mi­­na­­tions de Pegler au sujet de Nick Circella, avait ordonné à ce dernier de couper tout lien avec l’IATSE de peur que le syndi­­cat ne fut connecté à la mafia. Bioff leur aurait dit qu’il quit­­te­­rait lui aussi l’IATSE si Circella était contraint de démis­­sion­­ner. Ce à quoi on lui fit comprendre qu’a­­vec la mafia, le seul moyen de quit­­ter le busi­­ness, c’était les « pieds devant ». Il confia avoir « menti, menti, menti », et se déclara désor­­mais prêt à révé­­ler toute la vérité, bien qu’il ne semblait pas y avoir de grand examen de conscience dans son témoi­­gnage. Il se dépei­­gnit lui-même comme « sans pitié » dans sa quête d’argent, disant être une « personne ignoble et vile… un homme mépri­­sable. » Il raconta la façon dont il avait exigé l’em­­ploi de deux projec­­tion­­nistes dans chaque cabine, et, lorsque le procu­­reur lui demanda si deux hommes étaient bien néces­­saires, il rétorqua : « Pour être franc, je ne suis jamais rentré dans une cabine de projec­­tion. Je n’en sais rien. » Il décri­­vit comment il avait demandé à un leader syndi­­cal local d’aug­­men­­ter ses exigences envers ses employeurs et de faire pres­­sion, puis comment il avait ensuite conclu un marché avec ces mêmes employeurs terro­­ri­­sés afin d’ob­­te­­nir un pot-de-vin de 150 000 dollars. Il se vanta d’avoir pu obte­­nir une augmen­­ta­­tion de salaire quand cela lui chan­­tait, « sans même avoir à la deman­­der à Browne. » Et puis il plai­­santa à propos de la mafia de Chicago, qui pensait rece­­voir deux tiers de ses parts et qu’il menait en bateau. « Sur ce coup, je les ai bien eus. Mais j’ai cru comprendre qu’ils allaient porter plainte », plai­­santa-t-il. Pour une fois, Bioff s’était montré convain­­cant. Le 22 décembre 1943, après 81 témoi­­gnages et 750 000 mots retrans­­crits, les sept accu­­sés furent jugés coupables d’ex­­tor­­sion. Comme Bioff, ils furent condam­­nés à des peines de dix ans de réclu­­sion crimi­­nelle. Les compte-rendus citaient Bioff comme moteur prin­­ci­­pal de ce verdict. Et c’est ainsi que le gang de Capone fut éjecté d’Hol­­ly­­wood.

La retraite

Un an jour pour jour après le verdict, Willie Bioff et George E. Browne, qui s’était effon­­dré durant son témoi­­gnage contre le gang de Capone, furent libé­­rés de la prison fédé­­rale de Sand­s­tone, dans le Minne­­sota. L’an­­nonce tomba deux jours après que la cour d’ap­­pel main­­tint les condam­­na­­tions contre les sept gang­s­ters de Chicago, dont le témoi­­gnage de Bioff avait signé la perte. En émet­­tant leur ordre de liberté condi­­tion­­nelle, le juge Knox dit à Bioff et Browne qu’il leur serait « permis de vivre tranquille­­ment, anony­­me­­ment, et sans crainte de repré­­sailles de leurs anciens asso­­ciés. » Mais tranquillité et anony­­mat n’avaient jamais rimé avec Willie Bioff, et cela n’était pas prêt de commen­­cer. Il retourna à Holly­­wood, où il fut accueilli à bras ouverts par les patrons des studios. On l’au­­rait vu flâner dans les lieux de perdi­­tion alcoo­­li­­sés favo­­ris des gens de l’in­­dus­­trie, une star­­lette à chaque bras, bien qu’elles aient peut-être seule­­ment servi de déco­­ra­­tion, Bioff étant vrai­­sem­­bla­­ble­­ment toujours resté fidèle à sa femme, qui lui était tota­­le­­ment dévouée. Selon d’autres dires, il aurait recom­­mencé à verser dans le syndi­­ca­­lisme, bien que l’IATSE, depuis sa conven­­tion de 1948, eût complè­­te­­ment coupé les ponts avec lui, l’ex­­cluant formel­­le­­ment de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion.

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La tranquillité ?
Crédits

C’est du moins ce à quoi il s’adon­­nait lorsque quatre des accu­­sés du gang de Capone furent libé­­rés de prison en 1947, à la suite de l’in­­ter­­ven­­tion soudaine et suspecte de plusieurs offi­­ciels du minis­­tère de la Justice en lien avec la pègre du Missouri, sous l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Truman. Bioff ne semblait toute­­fois pas s’en préoc­­cu­­per. Ses enne­­mis en liberté, lui et sa femme Laurie se reti­­rèrent en Arizona, où il prit l’iden­­tité de William Nelson, d’après le nom de jeune fille de sa femme. Même à cette époque, Bioff avait du mal à se faire petit. Il démé­­na­­gea un moment à Las Vegas, travaillant sous la super­­­vi­­sion de Gus Green­­baum comme direc­­teur des loisirs du casino Riviera, détenu par la mafia. Pas vrai­­ment le meilleur endroit pour passer inaperçu. Quand il retourna en Arizona, lui qui avait été à une époque la terreur d’Hol­­ly­­wood et se faisait désor­­mais passer pour un homme d’af­­faires à la retraite, il s’im­­pliqua dans la sphère poli­­tique, pour le Parti répu­­bli­­cain. Il s’acoquina avec le conser­­va­­teur Barry Gold­­wa­­ter, candi­­dat du Parti répu­­bli­­cain au poste de séna­­teur en 1952, lequel préten­­dit n’avoir eu aucune idée de la véri­­table iden­­tité de William Nelson. Bioff leva des fonds pour Gold­­wa­­ter, fit campagne avec lui, voya­­gea dans son avion, et fit même briè­­ve­­ment des affaires avec le neveu de Gold­­wa­­ter. William Nelson faisait alors partie des cols blancs de l’ins­­ti­­tu­­tion répu­­bli­­caine. Malgré la frêle couver­­ture appor­­tée par « William Nelson », Bioff dut se dire qu’il y avait pres­­crip­­tion, que son témoi­­gnage était de l’his­­toire ancienne, et que tout avait été pardonné. Ce qui n’était évidem­­ment pas le cas. Bien que son meurtre ne fût jamais élucidé (« Il nous reste encore beau­­coup de choses à décou­­vrir sur Bioff », déclara à l’époque le poli­­cier du comté de Mari­­copa, Ralph Edmund­­son), quelqu’un devait nour­­rir un noir dessein, suffi­­sam­­ment en tout cas pour l’en­­voyer valdin­­guer dans les airs à travers le toit de sa camion­­nette. Ainsi dispa­­rut Willie Bioff. Ses biens furent esti­­més à 60 000 dollars, ce qui repré­­sen­­tait moins que ce qu’il collec­­tait annuel­­le­­ment d’un seul studio à l’apo­­gée de son règne. La vente aux enchères de ses pein­­tures et sculp­­tures, si fière­­ment acquises, ne rapporta presque rien. Mais les auto­­ri­­tés trou­­vèrent fina­­le­­ment un vestige de l’époque glorieuse de la vie Bioff : au moment de l’ex­­plo­­sion, il portait une bague sertie d’un diamant de sept carats. Elle quitta son doigt et ne fut retrou­­vée que plus tard. C’était le genre de bijou criard dont raffo­­lait Bioff. Mais c’était aussi ce dont raffo­­laient ses pairs, les magnats d’Hol­­ly­­wood. Peut-être est-ce là qu’on ira trou­­ver le véri­­table inté­­rêt de son esca­­pade à la Mecque du cinéma. À Holly­­wood, les rêves et les cauche­­mars, la romance d’une Amérique pétrie d’illu­­sions et de pouvoir, son idéa­­lisme naïf et ses dures réali­­tés, tout se mêlait jusqu’à ce qu’on ne puisse plus faire la diffé­­rence. Si Willie Bioff est sans doute apparu comme l’ombre qui ternis­­sait l’image vernie d’Hol­­ly­­wood, il n’était en fin de compte qu’un de ces ambi­­tieux immi­­grants en quête du rêve améri­­cain. ulyces-hollywood-mafia-end


Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « When the Mob Ruled Holly­­wood », paru dans Play­­boy. Couver­­ture : Le Petit César, 1931 Créa­­tion graphique par Ulyces.

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