par Neil Steinberg | 17 août 2016

Le 14 avril 2016, un trem­­ble­­ment de terre de magni­­tude 6,2 a frappé Kyushu, l’île la plus au sud du Japon. Des bâti­­ments se sont effon­­drés, obli­­geant les habi­­tants à sortir dans les rues en courant. Des centaines de répliques, dont une de magni­­tude 7, se sont faites sentir pendant des jours. Au total, 49 personnes ont trouvé la mort et 1 500 autres ont été bles­­sées. Des dizaines de milliers de personnes ont dû quit­­ter leur maison. L’in­­for­­ma­­tion s’est propa­­gée sur les réseaux sociaux et a fait écho dans le monde entier. « Un séisme vient de se produire », a posté sur Face­­book une Hong­­kon­­gaise du nom de Margie Tam. « Kuma­­mon, tu vas bien ? » « Kuma­­mon et ses amis sont-ils en sécu­­rité ? » a demandé à son tour Eric Tang, étudiant à l’uni­­ver­­sité.


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Kuma­­mon fait tour­­ner les têtes

« Prions pour Kuma­­moto et Kuma­­mon », a écrit pour sa part le Thaï­­lan­­dais Ming Jang Li. Son message a été liké et partagé des milliers de fois sur la plate­­forme. Kuma­­moto est une ville de 700 000 habi­­tants située dans une province essen­­tiel­­le­­ment agri­­cole du sud-ouest du Japon. Mais qui est donc Kuma­­mon ? Et pourquoi lui a-t-on adressé tant de messages de soutien après le séisme ? L’ex­­pli­­ca­­tion est assez complexe.

Ganbatte Kuma­­mon !

Nous sommes le 12 mars 2016, un mois avant le trem­­ble­­ment de terre. Kuma­­mon fait des bonds sur une scène en plein air : c’est la première acti­­vité orga­­ni­­sée à Kuma­­moto en l’hon­­neur de son anni­­ver­­saire. Près de 150 invi­­tés – surtout des femmes – applau­­dissent, sifflent et l’en­­cou­­ragent. Kuma­­mon leur adresse des signes et des révé­­rences, du haut de son mètre cinquante. Il est couvert d’une four­­rure noire et brillante, ses joues sont rondes et bien rouges et il a de grands yeux au regard fixe. Pour l’oc­­ca­­sion, il porte une veste de smoking noire aux bordures argen­­tées et un nœud de papillon rouge.

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La mascotte de la préfec­­ture est une star
Crédits : Kuma­­mon/Face­­book

Dans la foule, une femme tient dans ses bras une poupée Kuma­­mon enve­­lop­­pée dans une couver­­ture pour bébé. Une autre a vêtu la même poupée d’un ensemble gris assorti au sien. Elle raconte qu’il lui a fallu un mois pour le coudre. Certains fans se sont collés des ronds rouges sur les joues pour mieux lui ressem­­bler. Ceux du premier rang sont arri­­vés à 3 heures du matin pour avoir les meilleures places et réser­­ver un accueil chaleu­­reux à l’objet de leur affec­­tion. Une affec­­tion débor­­dante mais néan­­moins diffi­­cile à expliquer. « À vrai dire, je ne sais pas pourquoi je l’aime tant », confesse Milki­­ni­­kio Mew, qui a fait le trajet depuis Hong Kong avec ses amies Lina Tong et Alsace Choi pour assis­­ter au festi­­val de trois jours, bien qu’une fête d’an­­ni­­ver­­saire pour Kuma­­mon soit aussi orga­­ni­­sée là-bas. Milki­­ni­­kio a dormi à Kuma­­moto et s’est rendue sur place dès 6 heures du matin pour attendre le début des festi­­vi­­tés à 10 heures : elle n’a pu trou­­ver qu’un siège dans la dernière rangée. Kuma­­mon est… comment dire ? Ce n’est pas vrai­­ment person­­nage d’anime, bien qu’il soit la star d’une bande-dessi­­née qui paraît quoti­­dien­­ne­­ment dans le jour­­nal. Ce n’est pas non plus l’icône d’une marque, contrai­­re­­ment à Hello Kitty. Mais comme elle, il ne parle pas, et comme elle, son image fait vendre. Il n’a rien de sexy, mais lorsque l’Im­­pé­­ra­­trice Michiko a rencon­­tré Kuma­­mon – à sa demande – lors d’une visite du couple impé­­rial à Kuma­­moto en 2013, elle lui a demandé s’il était céli­­ba­­taire.

Mais alors c’est quoi, Kuma­­mon ? Eh bien, c’est une sorte de… Avant de répondre à cette ques­­tion, place à la fête. Un gros gâteau d’an­­ni­­ver­­saire appa­­raît et toute la foule chante « Joyeux anni­­ver­­saire » en chœur. Puis c’est l’heure des cadeaux. Un repré­­sen­­tant de Honda venu de l’usine de motos toute proche, lui offre un scoo­­ter Kuma­­mon. Un fabri­­cant de vélos italien dévoile à son tour un vélo de course Kuma­­mon. Et il reçoit enfin un tout nouveau DVD de trai­­ning, dans lequel Kuma­­mon est le coach. Le vélo italien n’est pas encore mis en vente, mais les deux autres articles le sont. Ils font partie de plus de 100 000 autres objets à l’image de Kuma­­mon, qui vont des stickers aux cahiers en passant par les voitures et les avions (une compa­­gnie low-cost japo­­naise fait voler un Kuma­­mon 737). Quand le fabri­­cant de jouets alle­­mand Steiff a mis en vente une édition limi­­tée de peluches Kuma­­mon à 270 euros, leur stock de 1 500 unités a été épuisé en cinq secondes. L’an­­née dernière, Leica a lancé un appa­­reil photo Kuma­­mon d’une valeur de 2 970 euros, une somme modique compa­­rée à la statue de Kuma­­mon en or massif sculp­­tée par un artiste tokyoïte et vendue pour près d’un million d’eu­­ros. vjfM0ok

De quoi s’agit-il, alors ? Kuma­­mon est un yuru-kyara, une de ces créa­­tures câlines qu’on retrouve partout au Japon. Elles repré­­sentent un tas de choses, les petites comme les grandes villes, les aéro­­ports et même les prisons. Le terme est parfois traduit par « mascotte » mais les yuru-kyara sont très diffé­­rents des mascottes telles qu’on les connaît en Europe et aux États-Unis, où elles sont asso­­ciées aux équipes de sport profes­­sion­­nelles. Des person­­nages facé­­tieux qui quittent rare­­ment l’étroit couloir des lignes de touche. Le champ d’ac­­tion de Kuma­­mon est bien plus vaste. Il est le yuru-kyara atti­­tré de la préfec­­ture de Kuma­­moto. Pour cette région, il est devenu plus qu’un symbole et bien plus qu’une stra­­té­­gie visant à déve­­lop­­per le tourisme et la vente de produits fermiers. À vrai dire, Kuma­­mon est pratique­­ment consi­­déré comme un être vivant, une sorte de divi­­nité du foyer en forme d’our­­son rigolo (le premier objet à avoir été estam­­pillé Kuma­­mon était un temple boud­d­histe à son effi­­gie). Il évolue dans un monde fantas­­tique à la manière d’un person­­nage de litté­­ra­­ture pour enfants, à la croi­­sée du Lorax et d’un ours en peluche. Et Kuma­­mon a une person­­na­­lité. « Il est à la fois mignon et espiègle », explique Tam lorsque je lui demande pourquoi elle s’est immé­­dia­­te­­ment préoc­­cu­­pée du sort de Kuma­­mon, après le séisme. Elle n’était pas la seule. Après le désastre survenu au mois d’avril, le compte Twit­­ter de Kuma­­mon, qui compte aujourd’­­hui 512 000 abon­­nés et poste au moins trois fois dans la jour­­née, a cessé de twee­­ter. Avec plus de mille bâti­­ments endom­­ma­­gés, l’eau coupée dans la ville, un hôpi­­tal dont les fonda­­tions s’étaient écrou­­lées et 44 000 personnes à la rue, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de la préfec­­ture, qui s’oc­­cupe des opéra­­tions commer­­ciales et des appa­­ri­­tions de Kuma­­mon, avait des choses plus impor­­tantes à faire que de s’oc­­cu­­per de son ours fictif. Mais Kuma­­mon manquait aux gens. ulyces-kumamon-02 « Les gens se demandent pourquoi le compte Twit­­ter de Kuma­­mon est tout à coup silen­­cieux alors que la préfec­­ture a plus que jamais besoin de sa mascotte », a posté le Japan Times sur sa page Face­­book le 19 avril. Du vide ont émergé des centaines, puis des milliers de dessins venus de toute l’Asie, postés par des enfants aussi bien que par des dessi­­na­­teurs de mangas profes­­sion­­nels. Leur engoue­­ment a donné lieu à une campagne de soutien impro­­vi­­sée qui utili­­sait l’image de l’our­­son pour venir en aide à la ville et à ses habi­­tants. Kuma­­mon était repré­­senté à la tête des équipes de sauve­­tage, un bandage autour de la tête. Il portait des pierres pour recons­­truire les murs ébou­­lés du château de Kuma­­moto, soute­­nait des fonda­­tions chan­­ce­­lantes et serrait des enfants dans ses bras. « Ganbatte Kuma­­mon ! » écri­­vaient les gens, utili­­sant un mot signi­­fiant à la fois « n’aban­­donne pas » et « fais de ton mieux ».

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Qu’est-ce que tout cela peut-il bien signi­­fier ? Kuma­­mon est kawaii – un mot qu’on traduit géné­­ra­­le­­ment par « mignon » mais qui recouvre un sens bien plus vaste et complexe. Il englobe toute une image­­rie mignonne et attrayante, aussi bien que des compor­­te­­ments. Le terme kawaii ne se rapporte pas seule­­ment à l’ar­­mée des mascottes japo­­naises, mais à toute une mode vesti­­men­­taire au sein de laquelle des femmes adultes s’ha­­billent en écolières et les écolières s’ha­­billent en héroïnes gothiques ou en loli­­tas séduc­­trices – ce qui a donné nais­­sance à l’ero-kawaii, un mélange d’éro­­tisme et de mignon­­ne­­rie. Nous dépen­­sons une fortune dans ces adorables avatars – Kuma­­mon a généré un milliard de dollars de béné­­fices en 2015 et Hello Kitty quatre ou cinq fois ce montant – sans jamais nous deman­­der : qu’est-ce qui fait qu’une chose est mignonne ? Et qu’y a-t-il là-dedans qui nous fait ouvrir nos porte-monnaies et nos cœurs ? Est-ce un penchant inhé­rent à l’être humain ? Qu’est-ce que cela dit de notre société ? Est-ce une chose posi­­tive ou le mignon a-t-il un côté obscur ? Toutes ces ques­­tions sont au cœur des cute studies, un champ d’études acadé­­miques poten­­tiel­­le­­ment fertile.

Avoir des visages mignons dans son champ de vision accroît la concen­­tra­­tion et aiguise les capa­­ci­­tés motrices.

D’où vient notre concep­­tion du mignon ? La réponse à cette ques­­tion est assez simple. La source origi­­nelle de toute chose mignonne se retrouve dans les pays, dans les villes, petites et grandes, dans les quar­­tiers et derrière les portes du monde entier. L’ar­­ché­­type de la mignon­­ne­­rie se trouve peut-être en ce moment même à côté de vous sans que vous en ayez conscien­­ce… Les yeux sombres de Soma Fugaki étin­­cellent tandis qu’il scrute la foule présente à la soirée d’ou­­ver­­ture du Blos­­som Blast, une expo­­si­­tion fémi­­niste orga­­ni­­sée à la UltraSu­­perNew Gallery du quar­­tier bran­­ché de Hara­­kuju, à Tokyo. Les verres se vident et se remplissent au rythme des pulsa­­tions de la musique. Mais Soma ne danse pas. Il ne se tient même pas debout. C’est un bébé.  Il n’a que cinq mois et il se tord dans les bras de son père, Keigo, qui regarde le visage de son fils avec amour. « C’est mon portrait craché », se féli­­cite Keigo. « On dirait moi en person­­nage de dessin animé… Il est telle­­ment mignon. Je passe mon temps à le regar­­der, c’est dingue ce qu’il me ressemble. Il a mes traits, mais en plus exagé­­rés : de plus grosses joues, de plus grands yeux. » Les bébés sont l’ar­­ché­­type du mignon. Ces deux carac­­té­­ris­­tiques – les joues rondes et les grands yeux – viennent tout droit du Kind­­chen­­schema (le « schéma du bébé ») de Konrad Lorenz.

En 1943, le scien­­ti­­fique a reçu le prix Nobel pour son étude sur les « méca­­nismes innés de déclen­­che­­ment » qui provoquent l’af­­fec­­tion et l’en­­vie de prendre soin d’une chose : les joues rondes, de grands yeux placés bas sur le visage, un grand front, un petit nez et une petite mâchoire, des bras et des jambes pote­­lés qui bougent maladroi­­te­­ment. Cela ne fonc­­tionne pas que chez l’hu­­main : les chiots, les cane­­tons et d’autres jeunes animaux provoquent des réac­­tions simi­­laires. L’ar­­ticle de Lorenz consti­­tue la clé de voûte des cute studies, mais il n’a pas suscité immé­­dia­­te­­ment l’at­­ten­­tion de la commu­­nauté scien­­ti­­fique. Lorenz était en effet un psycho­­logue nazi qui a longue­­ment exploré dans ses travaux les théo­­ries eugé­­nistes les plus répu­­gnantes – ce qui montre bien, au passage, la part sombre qu’oc­­culte le vernis du mignon. a48070dc6daf5d0406ea88c18a301617Pendant des décen­­nies, les scien­­ti­­fiques se sont concen­­trés sur les percep­­tions et les pensées des bébés.

Mais au XXIe siècle, l’at­­ten­­tion s’est portée sur la façon dont les bébés eux-mêmes sont perçus, à mesure que le mignon a fait ses premiers pas hési­­tants en tant que champ de recherche à part entière. Des expé­­riences ont démon­­tré qu’a­­voir des visages mignons dans son champ de vision accroît la concen­­tra­­tion et aiguise les capa­­ci­­tés motrices – des modi­­fi­­ca­­tions utiles pour qui prend un petit dans ses bras. Deux études de l’uni­­ver­­sité de Yale avancent que lorsque les gens disent qu’ils veulent « manger » les bébés, ils sont pous­­sés par une affec­­tion débor­­dante. Un des cher­­cheurs émet l’hy­­po­­thèse que cela procède de la frus­­tra­­tion qu’on ressent de ne pas être capable de prendre soin de la chose qui provoque l’af­­fec­­tion, laquelle est évacuée par l’agres­­si­­vité. Ces émotions sont déclen­­chées chimique­­ment dans les profon­­deurs de notre cerveau. On a réalisé des expé­­riences lors desquelles des volon­­taires étaient expo­­sés à des images mignonnes. Leurs réac­­tions, au prisme de l’IRM, ont montré qu’ob­­ser­­ver des créa­­tures mignonnes stimu­­lait la zone centrale du plai­­sir, le noyau accum­­bens, libé­­rant de la dopa­­mine comme lorsqu’on mange du choco­­lat ou durant l’acte sexuel. Il semble­­rait que cette réac­­tion soit plus forte chez les femmes. Si cela s’ex­­plique au stade biolo­­gique par un désir de prendre soin des nour­­ris­­sons, l’at­­trait du mignon à l’échelle de la société a conduit des cher­­cheurs spécia­­li­­sés dans les gender studies à se deman­­der si la culture du mignon n’était pas l’en­­ro­­bage d’un sexisme latent visant à infan­­ti­­li­­ser les femmes. Ou si au contraire, cela ne permet­­tait pas aux jeunes femmes de prendre le contrôle de leur sexua­­lité. Des expé­­riences plus récentes ont tenté de sépa­­rer le mignon de ses racines biolo­­giques pour voir s’il existe des stan­­dards esthé­­tiques qui font que nous trou­­vons mignon un objet inanimé. ulyces-kumamon-03 Dans une étude réali­­sée en 2012 à l’uni­­ver­­sité du Michi­­gan, l’ex­­perte en infor­­ma­­tion visuelle Sookyung Cho a demandé à des volon­­taires de « dessi­­ner un rectangle mignon, en ajus­­tant la taille, la propor­­tion, la rondeur, la rota­­tion et la couleur de la figure ». Les résul­­tats de son expé­­rience viennent confir­­mer l’hy­­po­­thèse selon laquelle « nous trou­­vons mignons les objets déco­­ra­­tifs de petite taille, arron­­dis, incli­­nés et de couleur claire ». Elle a égale­­ment démon­­tré que l’ori­­gine du sujet impor­­tait, qu’il vienne des États-Unis ou de Corée du Sud. Le mignon serait donc affaire de culture et cette pers­­pec­­tive est deve­­nue en soi un objet d’enquête très riche.

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COMMENT LE CONCEPT DU MIGNON EST-IL NÉ ?

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Traduit de l’an­­glais par Lucile Marti­­nez et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « What’s Behind Japan’s Obses­­sion With Cute­­ness? », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Deux écolières japo­­naises avec des cartables Kuma­­mon. (Wien­­nat Mong­­kul­­mann)


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