Le mystère entourant la copie d'un inestimable manuscrit de Galilée mène à la rencontre d'un faussaire de génie.

par Nicholas Schmidle | 21 mars 2014

La nuit du 7 janvier 1610, Gali­­leo Gali­­lei, un citoyen de Padoue, sortit sur son balcon et inclina son téles­­cope en direc­­tion de l’es­­pace. Il repéra trois étoiles près de Jupi­­ter, dont il traça les posi­­tions dans son carnet. Six jours plus tard, il regarda à nouveau à travers son téles­­cope et tomba sur les mêmes étoiles – mais leurs posi­­tions avaient changé. Il réalisa qu’elles étaient en fait des lunes gravi­­tant autour de Jupi­­ter. Gali­­lée était depuis long­­temps persuadé de la théo­­rie de Coper­­nic, qui stipu­­lait que la Terre n’était pas le centre de l’uni­­vers. À présent, il en avait la preuve.

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Portrait de Gali­­lée
Justus Suster­­mans
1636

Deux mois plus tard, un éditeur de Venise imprima les décou­­vertes de Gali­­lée dans un livret de dix pouces de longueur, épais de sept pouces et demi, et long de soixante pages. Comme c’était la coutume, les pages étaient initia­­le­­ment déliées. Gali­­lée avait inti­­tulé son œuvre Side­­reus Nuncius, ou Le Messa­­ger céleste.

En plus d’of­­frir des obser­­va­­tions sur les mouve­­ments stel­­laires, le livre réfu­­tait l’idée d’Aris­­tote, selon laquelle les corps célestes étaient lisses et « parfaits ». Grâce à son téles­­cope, Gali­­lée avait pu obser­­ver longue­­ment la Lune, et il avait vu les montagnes et les cratères bosse­­lant sa surface. Afin d’ap­­puyer ses dires, Gali­­lée avait inclus quatre gravures à l’eau-forte de la Lune, chacune décri­­vant une phase lunaire et mesu­­rant cinq pouces et demi de large et six pouces de long.

Cinq cent cinquante copies du Side­­reus Nuncius ont été impri­­mées lors de la première édition. Il en existe encore envi­­ron cent cinquante. Le Side­­reus Nuncius a lancé la carrière de Gali­­lée. Selon un histo­­rien, le livre conte­­nait « plus de décou­­vertes qui ont changé le monde que n’im­­porte quelle autre œuvre aupa­­ra­­vant ».

Owen Ginge­­rich, profes­­seur émérite d’as­­tro­­no­­mie à Harvard, a dit des notes de Gali­­lée sur les lunes de Jupi­­ter qu’elles repré­­sen­­taient « la page manus­­crite la plus passion­­nante de toute l’his­­toire des sciences ». Ginge­­rich, à 83 ans, compte parmi les plus éminents experts mondiaux de Gali­­lée. En juin 2005, un de ses vieux amis, Richard Lan, lui a rendu visite dans son bureau, non loin du campus prin­­ci­­pal de Harvard. Lan est le proprié­­taire d’une librai­­rie spécia­­li­­sée dans les livres anciens à Manhat­­tan. « Richard est un cran au-dessus des autres libraires, en termes de connais­­sance et d’ex­­pé­­rience », m’a récem­­ment confié à son sujet Howard Rooten­­berg, un négo­­ciant de Los Angeles.

Dans le petit monde des négo­­ciants en livres rares, la répu­­ta­­tion revêt une impor­­tance capi­­tale. « Avec certains négo­­ciants, vous ne songez même pas à mettre en doute l’au­­then­­ti­­cité ou le titre – c’est l’évi­­dence même, m’a expliqué Rooten­­berg. Leur parole est sacrée. Richard compte sans aucun doute parmi ces gens-là. » L’ex­­per­­tise a ses limites, cepen­­dant, et Lan deman­­dait parfois à Ginge­­rich d’éva­­luer certains livres écrits par d’an­­ciens astro­­nomes. (Ginge­­rich avait examiné presque toutes les premières et les secondes éditions exis­­tantes – six cent au total – des Révo­­lu­­tions des sphères célestes de Coper­­nic). « Peu importe ce que vous lui montrez, vous appren­­drez toujours quelque chose », m’a assuré Lan.

À la place des gravures figu­­raient cinq superbes aqua­­relles de la Lune, proba­­ble­­ment peintes par Gali­­lée.

Ce jour-là, Lan s’est présenté accom­­pa­­gné de deux jeunes Italiens, Marino Massimo De Caro et Filippo Rotundo. Les Italiens se propo­­saient de vendre à Lan une copie remarquable du Side­­reus Nuncius. De Caro avait fourni à Lan des docu­­ments indiquant que le dernier proprié­­taire du livre faisait partie d’une orga­­ni­­sa­­tion maçon­­nique présente en Italie, à Malte et en Argen­­tine.

Au fil des ans, Lan avait vu de nombreuses copies du Side­­reus Nuncius. Même si certaines d’entre elles étaient en meilleur état, aucune ne présen­­tait les orne­­ments person­­na­­li­­sés de celle-ci : la page de titre arbo­­rait la signa­­ture de Gali­­lée. Un cachet repré­­sen­­tant un lynx indiquait que le livre prove­­nait de la biblio­­thèque person­­nelle de Fede­­rico Cesi, le fonda­­teur de l’Ac­­ca­­de­­mia dei Lincei – la confré­­rie scien­­ti­­fique de Rome, à laquelle appar­­te­­nait Gali­­lée. À la place des gravures figu­­raient cinq superbes aqua­­relles de la Lune, proba­­ble­­ment peintes par Gali­­lée. Lan imagi­­nait que le livre pour­­rait se vendre plusieurs millions de dollars, une fois qu’il aurait établi sa prove­­nance et son authen­­ti­­cité.

Io Gali­­leo Gali­­lei f.

Lan s’est assis à côté de Ginge­­rich et a débar­­rassé le livre de sa protec­­tion en vélin. Ginge­­rich a ouvert le livre à la page de titre, qui portait l’ins­­crip­­tion : « Io Gali­­leo Gali­­lei f. » En italien, io signi­­fie « je ». Les Italiens ont suggéré que le f pouvait être une abré­­via­­tion de fare – « faire » – ce qui signi­­fiait que l’ins­­crip­­tion était voulait en réalité dire : « Moi, Gali­­leo Gali­­lei, ai fait cela. » Gali­­lée avait pour habi­­tude de signer ses livres « L’Au­­teur », ou « Gali­­leo Gali­­lei Lincei » – en réfé­­rence à l’Ac­­ca­­de­­mia dei Lincei –, puis il ajou­­tait le nom du desti­­na­­taire. Mais Ginge­­rich se rappelle s’être dit que la signa­­ture du livre « avait l’air OK ».

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Le messa­­ger céleste
Obser­­va­­tions et gravure tirées du Side­­reus Nuncius
Gali­­lée, 1610

La quin­­zième page – B4 recto, dans la termi­­no­­lo­­gie biblio­­gra­­phique – présen­­tait une aqua­­relle couleur de rouille d’une lune à son premier quar­­tier. À cette vue, Ginge­­rich a été parcouru d’un fris­­son. Il a confié à Lan que cette image, ainsi que les quatre aqua­­relles suivantes, ressem­­blaient forte­­ment aux illus­­tra­­tions au lavis de la lune réali­­sées par Gali­­lée.

Peu après la rencontre, Ginge­­rich a écrit à Lan qu’il y avait « une forte liai­­son avec Gali­­lée ». « Les dessins sont soit l’œuvre de Gali­­lée lui-même, soit ils ont été réali­­sés sous sa super­­­vi­­sion », ajou­­tait-il. Lan, devenu confiant grâce au soutien de Ginge­­rich, a acheté le livre pour un demi-million de dollars. Lan avait hâte de mettre le Side­­reus Nuncius sur le marché, mais il a décidé de quêter l’avis d’autres experts.

En juillet 2005, il a envoyé un e-mail à Horst Brede­­kamp, un érudit berli­­nois spécia­­lisé dans l’exa­­mi­­na­­tion d’œuvres d’art réali­­sées par des figures impor­­tantes de l’his­­toire intel­­lec­­tuelle euro­­péenne. « Les idées viennent par les dessins », avait dit un jour Brede­­kamp. Il avait publié des livres sur les jardins baroques de Leib­­niz et les diagrammes de Darwin, et il était en train d’en écrire un qui s’in­­té­­res­­sait aux dessins de Gali­­lée.

En 2009, Art Bulle­­tin a déclaré que Brede­­kamp avait fait « plus que n’im­­porte qui d’autre pour le réexa­­men de la rela­­tion entre l’art et la science à travers l’his­­toire ». Lan avait atta­­ché à l’e-mail un scan de l’aqua­­relle du B4 recto. Lorsque Brede­­kamp l’a vu, a-t-il écrit plus tard, il s’est senti « simul­­ta­­né­­ment élec­­trisé et scep­­tique ». Lan lui deman­­dait s’il souhai­­tait mener une étude appro­­fon­­die, et Brede­­kamp avait répondu par l’af­­fir­­ma­­tive. Il avait commencé par compa­­rer le Io Gali­­leo Gali­­lei f avec des dizaines de lettres écrites par Gali­­lée, conser­­vées à la biblio­­thèque natio­­nale de Florence. Il en a conclu que l’ins­­crip­­tion était « assu­­ré­­ment authen­­tique ».

En novembre, Lan a emmené son Side­­reus Nuncius à Berlin et l’y a laissé pour un mois. Comme l’a écrit Brede­­kamp plus tard, il lui a suffi d’ « un simple coup d’œil » pour conclure que ces aqua­­relles marbrées, avec leur « mélange de fébri­­lité et de préci­­sion », étaient des dessins authen­­tiques de Gali­­lée. C’était une affir­­ma­­tion capi­­tale, puisqu’elle réfu­­tait le carac­­tère unique d’un célèbre ensemble de dessins de Gali­­lée, connu comme la « feuille de Florence ». Le grande majo­­rité des spécia­­listes de Gali­­lée s’ac­­cor­­daient sur le fait que l’as­­tro­­nome avait dessiné ses premières obser­­va­­tions de la lune faites à l’aide de son téles­­cope direc­­te­­ment sur la feuille, au lavis.

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La feuille de Florence
Dessins de la Lune par Gali­­lée
Novembre-décembre 1609

Pour Rick Watson, un libraire améri­­cain basé à Londres, la feuille de Florence équi­­va­­lait « à la Décla­­ra­­tion d’In­­dé­­pen­­dance en matière d’his­­toire des décou­­vertes scien­­ti­­fiques ». La feuille est tenue pour être une repré­­sen­­ta­­tion directe de ce que Gali­­lée avait vu à travers son téles­­cope. En revanche, les gravures à l’eau forte qui appa­­rais­­saient dans la première édition du Side­­reus Nuncius, qui étaient l’œuvre d’un arti­­san Véni­­tien, présentent des cratères exagé­­rés pour l’ef­­fet, ainsi que d’autres distor­­sions.

Brede­­kamp a émis l’hy­­po­­thèse que le Side­­reus Nuncius de Lan était une épreuve embel­­lie. On savait que l’im­­pri­­meur véni­­tien avait envoyé à Gali­­lée trente copies avec des empla­­ce­­ments vierges desti­­nés à accueillir les eaux-fortes. De l’avis de Brede­­kamp, Gali­­lée avait dû remplir les espaces vides avec les aqua­­relles en obser­­vant la lune les semaines suivantes ; l’ar­­ti­­san des eaux-fortes avait ensuite tracé les motifs des aqua­­relles couleur de rouille sur des plaques de cuivre. « C’était une sacrée révé­­la­­tion », a dit Watson.

Si Brede­­kamp avait raison, la feuille de Florence était en passe de deve­­nir une réflexion après coup histo­­rique. En 2007, Brede­­kamp a présenté ces argu­­ments dans un livre, Gali­­lei der Künst­­ler (Gali­­lée l’Ar­­tiste). Une céré­­mo­­nie a été donnée à Padoue pour accom­­pa­­gner sa publi­­ca­­tion. L’un des inter­­­ve­­nants, William Shea, auteur de cinq livres sur Gali­­lée et basé à Zurich, a déclaré alors : « Gali­­lée a peint ces aqua­­relles, j’en suis convaincu. » Lan consi­­dé­­rait le Side­­reus Nuncius comme « l’ac­qui­­si­­tion d’une vie », et il avait confié au Time qu’il comp­­tait deman­­der au moins dix millions pour sa vente.

Au prin­­temps 2008, Lan a envoyé le livre en Alle­­magne pour un autre examen. Brede­­kamp avait invité des experts venus de quatorze insti­­tu­­tions diffé­­rentes à Berlin. Les savants ont passé deux mois à analy­­ser le livre de Lan, usant de tech­­niques telles que les ondes ultra­­vio­­lettes longues (pour iden­­ti­­fier les encres) et la fluo­­res­­cence aux rayons X (afin de déter­­mi­­ner la compo­­si­­tion du papier). Un commis­­saire de l’Ac­­ca­­de­­mia dei Lincei a authen­­ti­­fié le cachet au lynx, et un conser­­va­­teur de la Staat­­liche Akade­­mie der Bilden­­den Künste de Stutt­­gart, a certi­­fié le papier et la reliure. Leur enquête a relevé quelques idio­­syn­­cra­­sies – le papier de la copie de Lan était légè­­re­­ment plus foncé que ne l’était celui des autres copies, par exemple.

Mais de telles anoma­­lies n’ont fait que renfor­­cer l’hy­­po­­thèse de Brede­­kamp selon laquelle le livrait avait le « carac­­tère unique » d’une épreuve. Brede­­kamp a assuré que lui et les autres experts avaient fait preuve d’un degré d’ex­­per­­tise « qui n’avait été atteint avant cela que pour la Bible de Guten­­berg ».

Soupçons

Brede­­kamp a compilé les recherches effec­­tuées à Berlin dans un double-volume inti­­tulé « Gali­­leo’s O ». Sa publi­­ca­­tion en anglais était prévue pour octobre 2011. Cet été-là, Nick Wilding, histo­­rien de la Renais­­sance à l’Uni­­ver­­sité d’État de Géor­­gie, a commencé à travailler sur une critique du livre pour le Renais­­sance Quar­­terly. Même si l’ou­­vrage compre­­nait de nombreuses réfé­­rences à des tests complexes – et des dizaines de photo­­gra­­phies brillantes de tâches sur du papier et de lignes tracées à l’encre, agran­­dies dans des propor­­tions dignes d’une clinique derma­­to­­lo­­gique – Wilding trou­­vait ses conclu­­sions nébu­­leuses. L’une des lunes à l’aqua­­relle de la copie de Lan était présen­­tée comme « appa­­ren­­tée à l’am­­biance » des dessins de la feuille de Florence, bien que l’aqua­­relle « ne corres­­pon­­dait en détails à aucun d’entre eux ».

J’ai récem­­ment rencon­­tré Wilding dans un restau­­rant de Char­­lot­­tes­­ville, en Virgi­­nie, où il se trou­­vait pour une semaine de recherche à la Rare Book School, sur le campus de l’Uni­­ver­­sité de Virgi­­nie. Wilding est un Anglais impas­­sible et maigre, la petite quaran­­taine, le front dégarni. Il m’a confié qu’a­­près avoir rendu sa critique, il a entendu des rumeurs concer­­nant certains tampons de biblio­­thèque douteux qui avaient refait surface en 2005 et 2006. Les tampons, qui arbo­­raient un lynx, corres­­pon­­daient à celui du Side­­reus Nuncius de Lan.

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Le lynx emblé­­ma­­tique
« Issu de la biblio­­thèque de Fede­­rico Cesi »
Acca­­de­­mia nazio­­nale dei Lincei

Wilding a obtenu des échan­­tillons numé­­riques de cachets certi­­fiés, indu­­bi­­ta­­ble­­ment issus de la collec­­tion de livres de Fede­­rico Cesi, le fonda­­teur de l’Ac­­ca­­de­­mia dei Lincei, et les a compa­­rés dans le détail, en haute-réso­­lu­­tion. Sur chaque cachet, un lynx appa­­rais­­sait au centre, enca­­dré de deux bordures ovales, encer­­clées d’une inscrip­­tion en latin (« Issu de la biblio­­thèque de Fede­­rico Cesi, Prince et Marquis de Monti­­celli »), puis d’une troi­­sième lisière ovale. Wilding a ensuite examiné le Side­­reus Nuncius de Lan. Sur les cachets authen­­tiques, il y avait un espace dans la lisière ovale inté­­rieure, à gauche de la bouche du lynx.

Sur la copie de Lan, le bord était inin­­ter­­rompu. Wilding a égale­­ment véri­­fié l’in­­ven­­taire de la biblio­­thèque de Cesi, et n’y a trouvé aucune trace d’un Side­­reus Nuncius. Il a donc demandé au Renais­­sance Quar­­terly de patien­­ter avant de publier son article. Wilding a cher­­ché dans la litté­­ra­­ture consa­­crée à Gali­­lée une quel­­conque allu­­sion à une copie du Side­­reus Nuncius illus­­trée par des aqua­­relles – sans succès. Durant ses recherches, il est tombé sur un article de 2009, écrit par Owen Ginge­­rich, dans le Jour­­nal of Gali­­lean Studies. Avec le temps, il avait revu son opinion sur le Side­­reus Nuncius de Lan, et reje­­tait main­­te­­nant l’hy­­po­­thèse de « la copie d’épreuve » avan­­cée par Brede­­kamp. D’après l’his­­toire, Gali­­lée avait reçu les pages de l’épreuve en février 1610.

Selon le point de vue de Brede­­kamp, les aqua­­relles de Gali­­lée étaient basées sur des obser­­va­­tions directes de la lune, mais l’une des phases lunaires dépeintes dans le livre de Lan ne devait pas adve­­nir avant le 28 février. Le Side­­reus Nuncius parut le 13 mars – un laps de temps bien trop court pour conver­­tir une aqua­­relle en gravure avant la publi­­ca­­tion. Ginge­­rich avait aussi noté que les lunes à l’aqua­­relle du livre de Lan avaient chacune un diamètre de 81 milli­­mètres. Quatre des gravures à l’eau-forte dans la première édition avaient la même taille, mais la cinquième était plus petite de quatre milli­­mètres. Si, comme le suggé­­rait Brede­­kamp, les eaux-fortes se baisaient sur des calques des aqua­­relles, alors chaque gravure aurait dû avoir exac­­te­­ment les mêmes dimen­­sions que son équi­­valent à l’aqua­­relle.

Cette preuve, concluait Ginge­­rich, suggé­­rait « forte­­ment » que les aqua­­relles de la copie de Lan étaient des faux. Le Jour­­nal of Gali­­lean Studies s’adresse à un public restreint, et Ginge­­rich voulait vrai­­ment aider Wilding à défendre son idée dans le Renais­­sance Quar­­terly, qui est beau­­coup plus lu. Ginge­­rich l’a mis sur la piste de trois copies suspectes du Le Opera­­zioni del Compasso Geome­­trico e Mili­­tare de Gali­­lée, une étude sur le compas, qui avaient fait leur appa­­ri­­tion sur le marché à l’époque où les deux Italiens avaient vendu à Lan l’exem­­plaire du Side­­reus Nuncius. Le Compasso avait été publié en 1606. Seules soixante copies avaient été impri­­mées, et il en exis­­tait encore peut-être vingt-cinq. En 2008, Chris­­tie’s en avait vendu une pour un demi-million de dollars.

Dans un rapport confi­­den­­tiel au collec­­tion­­neur de la Côte Est, il avait écrit : « Ces copies sont des faux. »

Entre la fin de 2005 et le début de l’an­­née 2006, Ginge­­rich avait examiné les trois copies du Compasso, l’une d’elle ayant été acquise par Lan, et avait remarqué plusieurs bizar­­re­­ries. Le texte « mordait » trop profon­­dé­­ment dans le papier, suggé­­rant par là une méthode d’im­­pres­­sion anachro­­nique, et les fili­­granes ne corres­­pon­­daient pas à ceux des autres copies authen­­ti­­fiées. Il a partagé ses doutes avec Lan, mais à la demande de ce dernier, il n’a pas publié ses obser­­va­­tions. Plus tard en 2006, Frank Mowery, le conser­­va­­teur en chef de la Folger Shakes­­peare Library, à Washing­­ton D.C., a inspecté deux des copies suspectes du Compasso pour le compte d’un collec­­tion­­neur de la Côte Est. Mowery s’était rendu à la Biblio­­thèque du Congrès et avait placé les livres à côté d’un origi­­nal du Compasso.

Sur les copies suspectes, les carac­­tères n’était pas « aussi mordants et inci­­sifs », avait-il dit ; et les empreintes lais­­sées par les mailles de la toile sur lesquelles la pulpe avait séché n’étaient « pas aussi lisses et régu­­lières ». Mowery avait aussi remarqué une étrange erreur d’im­­pres­­sion qui divi­­sait hori­­zon­­ta­­le­­ment deux mots – dal mio – et faisait que la moitié supé­­rieure des lettres repo­­sait bizar­­re­­ment sur la moitié basse, comme des plaques tecto­­niques en fric­­tion. « C’est impos­­sible avec la typo­­gra­­phie », m’a assuré Mowery. Il s’est alors demandé si quelqu’un avait pu compo­­ser les pages à l’aide de plaques de poly­­mère – une sorte de film néga­­tif qui durcit lorsqu’il est exposé à la lumière ultra­­vio­­lette.

Dans un rapport confi­­den­­tiel au collec­­tion­­neur de la Côte Est, il avait écrit : « Ces copies sont des faux. » Le collec­­tion­­neur, comme Lan, n’avait pas désiré rendre l’an­­nonce publique. Wilding songeait que les simi­­li­­tudes entre les copies du Compasso et l’exem­­plaire du Side­­reus Nuncius de Lan pour­­raient avoir des consé­quences « poten­­tiel­­le­­ment dévas­­ta­­trices », et ses soupçons ont grandi encore davan­­tage lorsqu’il a décou­­vert que les livres remon­­taient tous jusqu’à Marino Massimo De Caro – l’un des Italiens qui avait rendu visite à Ginge­­rich en compa­­gnie de Lan. Wilding a appris que De Caro s’était immiscé dans le monde des livres rares de manière fortuite, s’était étroi­­te­­ment lié à Lan, et parve­­nait à obte­­nir des livres que personne d’autre n’ar­­ri­­vait à trou­­ver. De Caro se vantait d’avoir eu accès à d’obs­­cures collec­­tions en Afrique du Sud. Wilding a tenté de le loca­­li­­ser, mais il a décou­­vert que De Caro avait quitté les affaires.

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Un exem­­plaire contre­­fait
Le génie du faus­­saire
Crédits : Richard Lan

Wilding a partagé quelques-unes de ses décou­­vertes avec Brede­­kamp, qui était furieux d’être remis en ques­­tion. « Je me demande combien de fois vous avez eu l’oc­­ca­­sion de voir le livre dans la boutique de Richard Lan ? » lui avait écrit Brede­­kamp. « Écrire sur l’au­­then­­ti­­cité d’un ouvrage sans avoir scru­­pu­­leu­­se­­ment étudié l’ori­­gi­­nal est un suicide métho­­do­­lo­­gique. » Il affir­­mait que « douter de l’au­­then­­ti­­cité » de la copie de Lan était « stupide ». Si le livre était un faux, alors « l’his­­toire des sciences pouvait refer­­mer ses portes ».

En mars 2012, Wilding a envoyé une critique revue et corri­­gée au Renais­­sance Quar­­terly. Il y écri­­vait que « Gali­­leo’s O » donnait parfois l’im­­pres­­sion d’être le « rapport médico-légal d’une scène de crime », et que l’un des contri­­bu­­teurs, un docu­­men­­ta­­liste de Prin­­ce­­ton appelé Paul Need­­ham, « nous rappelle genti­­ment que de nombreuses personnes étaient impliquées dans la confec­­tion d’un livre du début de l’époque moderne ». Certains d’entre eux, ajou­­tait Wilding, « pour­­raient bien être toujours en acti­­vité ».

L’homme de Vérone

Un matin de septembre, je remon­­tais le long d’un chemin de gravier qui traver­­sait un verger d’oli­­viers et de pêchers, aux abords de Vérone. Je suis arrivé à hauteur d’un portail en acier auprès duquel un inter­­­phone indiquait : « De Caro ». De Caro m’at­­ten­­dait. Nous avions échangé des lettres durant l’été, et il m’avait écrit que « pour la première fois » il serait « ravi de lever le voile » sur certains détails de sa vie « à une personne réel­­le­­ment inté­­res­­sée par le fait d’étu­­dier ma person­­na­­lité en profon­­deur ».

J’ai pressé la sonnette, et deux bergers alle­­mands ont bondi hors de la villa de trois étages, aboyant et déra­­pant sur le gravier en s’ap­­puyant sur la grille. De Caro est sorti et il a calmé les chiens, Paco et Ria. « Je les consi­­dère comme mes enfants », m’a-t-il confié. Il portait des panta­­lons kaki et une chemise bleu ciel à mono­­gramme, ouverte sur son cou et lâche sur ses panta­­lons, dont il avait remonté les manches par-dessus les coudes. De Caro est  un homme grand et costaud, et il paraît plus que ses quarante ans : ses cheveux sont gris, ses lobes d’oreille sont larges, et ses yeux bleus sont cerclés de grandes cernes.

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La Piazza Bra
L’été en Véné­­tie
Crédits : David Schiers­­ner

Nous nous sommes serrés les mains et il m’a emmené à sa suite à l’in­­té­­rieur de la villa, qu’il partage avec sa femme, Rossella, une ancienne profes­­seure de tango qui travaille pour le gouver­­ne­­ment italien. Nous sommes passés par une cave à vin et à fromage, puis nous sommes montés au troi­­sième étage, où nous avons pris place sur des chaises en toile de lin. Paco et Ria se sont couchés à nos pieds. L’es­­pace était frais et lumi­­neux, surmonté par un plafond voûté, des poutres nues et de grandes fenêtres ouvertes. La vue donnait sur les clochers et les toits en tuiles rouges de Vérone. Un vieux téles­­cope repo­­sait dans un coin de la pièce, et sur les murs se trou­­vait un petit portrait de Gali­­lée et une énorme toile à la pein­­ture à l’huile du pape Urbain VIII, qui avait super­­­visé le procès de Gali­­lée pour héré­­sie.

« J’adore Gali­­lée, sa façon de penser », a dit De Caro. Sa fasci­­na­­tion pour le scien­­ti­­fique avait débuté durant sa jeunesse, à Orvieto. Comme la plupart des adoles­­cents, De Caro chéris­­sait la rébel­­lion, et idolâ­­trait ainsi Gali­­lée, une intel­­li­­gence indomp­­table qui trai­­tait ses critiques de « pygmées mentaux ». Avant ses 20 ans, De Caro avait lu les quatre mille deux cent lettres conser­­vées de l’as­­tro­­nome. (La mère de De Caro, Lucia Motti, m’a confié que : « Massimo a toujours eu une grande admi­­ra­­tion pour Gali­­lée, pas seule­­ment comme scien­­ti­­fique, mais aussi comme personne »). Les parents de De Caro étaient enga­­gés à gauche, et il est entré très jeune en poli­­tique, rempor­­tant un siège à la muni­­ci­­pa­­lité d’Or­­vieto à l’âge de 22 ans.

« Si vous n’en­­ten­­diez que sa voix, vous pouviez croire que c’était un maire de 60 ans », se rappelle Stefano Tala­­moni, le président du conseil à cette époque. De Caro avait étudié le droit à l’Uni­­ver­­sité de Sienne, mais il avait aban­­donné avant d’avoir obtenu son diplôme. En décembre 1998, il a démé­­nagé à Vérone, où il travaillait comme direc­­teur des commu­­ni­­ca­­tions à l’of­­fice des pensions de la ville. Pendant son temps libre, il traî­­nait dans les boutiques de livres anciens, comme le faisait aussi un jeune collec­­tion­­neur du nom d’An­­to­­nello Privi­­tera, qui a ensei­­gné à De Caro certaines ficelles du métier.

De Caro, disait Privi­­tera, avait une « grande aisance sociale » et il avait un don pour gagner la confiance d’au­­trui. (Il y a quelques années, il a pour­­suivi De Caro en justice, en plai­­dant qu’il lui devait de l’argent pour des livres. De Caro n’a remboursé qu’une partie de ses dettes.)

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Massimo Marino De Caro
Dans la cour de sa villa de Vérone
Crédits : L’Arena

En 1999, De Caro a commencé à se rendre dans des foires du livre partout en Europe, ache­­tant des ouvrages, de vieux téles­­copes et d’autres instru­­ments d’as­­tro­­no­­mie. Lors d’une foire à Milan, il a fait la connais­­sance de Daniel Pastore, un marchand de livres argen­­tin. Pastore a encou­­ragé De Caro à venir lui rendre visite dans sa boutique, Imago Mundi, à Buenos Aires. Très vite, De Caro passait une semaine par mois en Argen­­tine. Imago Mundi était un lieu de rencontre pour collec­­tion­­neurs.

Selon De Caro, il y aurait aperçu un jour le cardi­­nal Jorge Mejía, passant entre les étagères. Mejía, un Argen­­tin vivant en Italie, était le respon­­sable de la Biblio­­thèque du Vati­­can et de ses archives secrètes. De Caro s’est lié d’ami­­tié avec lui, et les deux hommes ont commencé à avoir de longues discus­­sions sur la foi. Et fina­­le­­ment, Mejía lui a donné accès au cata­­logue de la Biblio­­thèque du Vati­­can – un rare privi­­lège.

Le 12 février 2003, De Caro et Mejía ont procédé à un échange inha­­bi­­tuel. De Caro a fourni à la biblio­­thèque seize incu­­nables – des livres impri­­més avant 1501 – et trois manus­­crits du XVe siècle, d’une valeur approxi­­ma­­tive de cent mille dollars. En retour, De Caro a reçu six livres esti­­més à plus d’un million de dollars, parmi lesquels trois ouvrages de Gali­­lée qui avaient appar­­tenu à des proches du pape Urbain VIII. Le Vati­­can avait d’autres copies des textes de Gali­­lée, et cher­­chait à étof­­fer sa collec­­tion d’in­­cu­­nables. (De Caro a justi­­fié cet échange appa­­rem­­ment inéqui­­table de la manière suivante : « Si vous êtes à Vérone, quelle est la valeur de l’eau ? Un centime. Mais dans le désert, vous pour­­riez payer un million de dollars »). Le secré­­taire du pape avait auto­­risé l’échange, mais certains membres de la biblio­­thèque trou­­vaient la tran­­sac­­tion peu avisée ; l’un d’entre eux m’a confié qu’il n’y voyait aucune logique.

Au prin­­temps 2003, les subor­­don­­nés de Mejía sont inter­­­ve­­nus afin d’em­­pê­­cher un second échange entre la biblio­­thèque et De Caro. En 2005, De Caro a parti­­cipé à la foire aux livres de Milan avec Filippo Rotundo, le marchand italien, et Daniel Pastore, l’Ar­­gen­­tin. Un commis­­saire de l’hé­­ri­­tage cultu­­rel avait alerté les cara­­bi­­nieri que ces hommes expo­­saient une copie du Hypne­­ro­­to­­ma­­chia Poli­­phili de Fran­­cesco Colonna, une œuvre publiée en 1499 et renom­­mée pour ses complexes gravures sur bois. La copie s’était aupa­­ra­­vant trou­­vée au Trivul­­ziana, une biblio­­thèque privée de la ville. La police avait prévenu les marchands du livre qu’ils comp­­taient enquê­­ter sur sa prove­­nance.

Deux jours plus tard, les cara­­bi­­nieri sont reve­­nus au stand : le Poli­­phili avait disparu. Lors d’in­­ter­­ro­­ga­­toires sépa­­rés avec la police, De Caro, Rotundo et Pastore, se sont accu­­sés mutuel­­le­­ment. N’ar­­ri­­vant pas à mettre la main sur le livre, l’af­­faire fut aban­­don­­née. (Un collec­­tion­­neur d’Eu­­rope du Nord m’a récem­­ment avoué qu’il avait acheté le Poli­­phili à Rotundo, peu après la foire).

De Caro commençait à croire que Lan lui achè­­te­­rait n’im­­porte quoi.

Malgré ces inci­­dents, De Caro s’in­­fil­­trait sur le marché du livre ancien sans rencon­­trer d’obs­­tacles, et il acqué­­rait un livre d‘ex­­cep­­tion après l’autre. Il est possible que son client le plus impor­­tant ait été Richard Lan. « Il payait cher pour les livres, m’a raconté De Caro, et il avait les clients les plus répu­­tés du monde. » En 2004, Lan a payé deux cent quarante mille dollars pour deux des livres du Vati­­can – des premières éditions du Dialogue sur les deux grands systèmes du monde et de L’Es­­sayeur – ainsi que pour une copie datée de 1611 du Réfrac­­tion de Kepler.

À cette époque, Lan a aussi payé à De Caro la somme de cinq cent mille dollars pour une copie de la lettre que Chris­­tophe Colomb avait envoyée à Ferdi­­nand et Isabelle en 1493, annonçant la décou­­verte du Nouveau Monde. De Caro commençait à croire que Lan lui achè­­te­­rait n’im­­porte quoi.

Les Giro­­la­­mini

Le 9 juin 2005, on inau­­gu­­rait la foire du livre d’Olym­­pia, à Londres. Une fois de plus, De Caro travaillait avec Rotundo et Pastore. Sur leur stand, un Compasso était exposé dans un cais­­son en verre. Rick Watson, de Londres, et Paolo Pampa­­loni, un marchand de Florence, s’étaient arrê­­tés pour l’exa­­mi­­ner. « Quelque chose clochait, m’a raconté Pampa­­loni. J’ai tourné les pages. Norma­­le­­ment, elles chantent. J’ai l’oreille pour ça. Mais là, il y avait une raideur dans le papier. » Watson parta­­geait les réserves de Pampa­­loni, mais ne pouvait dire ce qui ne tour­­nait pas rond.

Alors que le spectre de la contre­­façon hante chaque tran­­sac­­tion du monde de l’art, les faux n’étaient pas vrai­­ment un problème pour les marchands de livres anciens. Il y avait eu un cas excep­­tion­­nel dans les années 1980, lorsqu’un habi­­tant de Salt Lake City avait contre­­fait plusieurs manus­­crits écrits à la main, et les avait vendus comme les écrits « perdus » des Mormons à l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Mais les exemples de compo­­si­­tions frau­­du­­leuses étaient en géné­­ral isolés et le fait d’ama­­teurs. Personne, d’après ce qu’en savait Watson, n’avait réussi à repro­­duire de manière abou­­tie la typo­­gra­­phie complète d’un livre.

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Un origi­­nal avéré
Un exem­­plaire du Compasso vendu plus de 500 000 $
Crédits : Chris­­tie’s

Afin d’imi­­ter le proces­­sus de créa­­tion d’un livre du XVIIe siècle, un faus­­saire devait décou­­per des « carac­­tères » – de petites pièces en plomb – pour chaque lettre et signe de ponc­­tua­­tion, en plus de graver des blocs de bois pour les lettres capi­­tales qui servaient d’or­­ne­­ments. Tous ces éléments devraient corres­­pondre à ceux utili­­sés par l’édi­­teur d’ori­­gine. Ensuite, en arran­­geant la typo­­gra­­phie, le faus­­saire devait s’as­­su­­rer que l’es­­pace entre les lettres suivait de manière précise celle du livre origi­­nal – et cela pour des dizaines, voire des centaines de pages. Qui se lance­­rait dans une telle entre­­prise compte tenu des risques de commettre des erreurs, en sachant que le produit ne rappor­­te­­rait que quelques centaines de milliers de dollars ? Une seule toile contre­­faite pouvait se vendre des millions.

Bien que Watson savait qu’il n’exis­­tait pas de contre­­façon d’un livre du XVIIe siècle, il ne pouvait se débar­­ras­­ser de ses doutes. Il crai­­gnait que De Caro, un nouveau venu dans les affaires, ne se soit fait avoir. Il l’a pris en aparté pour lui expo­­ser ses craintes. « Sa stupé­­fac­­tion et son éton­­ne­­ment parais­­saient sincères », se rappelle Watson. Mais le lende­­main, le Compasso était vendu à un négo­­ciant de Boston. Peu après cet épisode, De Caro et Rotundo se sont rendus à New York pour y revoir Lan, dans sa boutique du centre-ville. Ils lui avaient dit qu’ils devaient l’en­­tre­­te­­nir d’une impor­­tante affaire. Rotundo, un person­­nage à lunettes âgé de 41 ans, pres­­sait Lan de s’as­­seoir. De Caro a alors placé devant lui la copie déco­­rée d’aqua­­relles du Side­­reus Nuncius. Lan pouvait diffi­­ci­­le­­ment conte­­nir son exci­­ta­­tion. Il m’a confié qu’il consi­­dé­­rait la copie comme pouvant « poten­­tiel­­le­­ment chan­­ger la donne », et qu’elle pour­­rait répondre « à beau­­coup de ques­­tions, à de nombreuses incon­­nues ».

Alors que Pavlovsky distrayait le prêtre, De Caro et Delsalle se sont empa­­rés de copies de La Divine comé­­die de Dante et du Compasso de Gali­­lée.

Apres la vente du Side­­reus Nuncius, De Caro a commencé à prendre ses aises dans le monde du livre. En Argen­­tine, il a rencon­­tré un collec­­tion­­neur de livres améri­­cain qui travaillait pour un milliar­­daire Russe, Viktor Veksel­­berg. Apres s’être assuré du soutien de Veksel­­berg, il s’est fait embau­­cher pour coor­­don­­ner les rela­­tions gouver­­ne­­men­­tales et publiques d’Ave­­lar, une entre­­prise éner­­gé­­tique qui appar­­te­­nait à Veksel­­berg. L’in­­gé­­nio­­sité de De Caro l’a consi­­dé­­ra­­ble­­ment aidé à réus­­sir dans le secteur de l’éner­­gie, jusqu’à être nommé vice-président exécu­­tif d’Ave­­lar. Les gouver­­ne­­ments jouaient des coudes pour atti­­rer son atten­­tion : la Répu­­blique Démo­­cra­­tique du Congo lui a demandé d’être un consul hono­­raire, et les auto­­ri­­tés argen­­tines lui ont attri­­bué un garde du corps et une voiture blin­­dée. Il a même eu l’oc­­ca­­sion d’as­­sis­­ter à une réunion entre Veksel­­berg et Vladi­­mir Poutine.

Son travail l’avait assez enri­­chi pour lui permettre de s’of­­frir un ranch de vingt-cinq hectares aux portes de Buenos Aires. Mais en 2009, il a été licen­­cié après une dispute avec l’un des adjoints de Veksel­­berg. Marcello Dell’U­­tri, un séna­­teur italien qui collec­­tion­­nait des livres anciens, a offert son aide à De Caro pour qu’il décroche un poste de fonc­­tion­­naire. En mai 2011, De Caro est entré au minis­­tère de la Culture en qualité de conseiller. (Dell’U­­tri a été reconnu coupable d’en­­tre­­te­­nir des liens avec la mafia.) L’une des nouvelles missions de De Caro consis­­tait à dres­­ser le bilan des biblio­­thèques histo­­riques à travers toute l’Ita­­lie.

Il s’est bien­­tôt rendu en visite à Monte­­cas­­sino, une abbaye du VIe siècle située au sud-est de Rome, accom­­pa­­gné de Vikto­­ria Pavlovsky, sa jeune assis­­tante, et de son vieil ami Stéphane Delsalle. De Caro, qui aimait à dire qu’il était « toujours prêt à saisir une oppor­­tu­­nité », portait une sacoche d’or­­di­­na­­teur portable vide à l’épaule. De Caro, Pavlovsky et Delsalle se sont présen­­tés à un prêtre et ont demandé à visi­­ter la propriété. Alors que Pavlovsky distrayait le prêtre, De Caro et Delsalle se sont diri­­gés vers les étagères, ont posé des échelles pour atteindre les niveaux supé­­rieurs, et se sont empa­­rés entre autres de copies de La Divine comé­­die de Dante et du Compasso de Gali­­lée. De Caro glis­­sait les livres dans son sac. Puis il a remplacé le Compasso par une contre­­façon, qu’il avait créée à l’aide de plaques en poly­­mères – ce qui lui servi­­rait de modèle pour d’autres projets plus sophis­­tiqués. Peu de temps après le vol, il a vendu le Dante pour huit mille euros… mais il a conservé l’exem­­plaire du Compasso.

Napoli - Biblioteca dei Gerolamini
Biblio­­teca dei Giro­­la­­mini
L’ob­­ses­­sion de De Caro
Crédits : TMNews

Une biblio­­thèque capti­­vait toute l’at­­ten­­tion de De Caro : celle des Giro­­la­­mini, à Naples. Fondée en 1586, elle était à présent complè­­te­­ment désor­­ga­­ni­­sée et couverte de suie. Malgré cela, on pouvait devi­­ner sa beauté origi­­nale grâce aux fresques ornant ses plafonds, à ses lanter­­neaux et à ses impo­­santes colonnes.

Au prin­­temps 2011, De Caro s’est entre­­tenu avec le prêtre en charge de l’en­­droit – qui compre­­nait égale­­ment une cathé­­drale et un monas­­tère – à propos de la réno­­va­­tion de la biblio­­thèque. Au mois de juin de la même année, De Caro a été nommé direc­­teur de la biblio­­thèque. Au lende­­main de sa prise de fonc­­tion, il a ordonné au person­­nel de désac­­ti­­ver le système d’alarme de nuit.

Le 28 mars 2012, à 9 heures du matin, le profes­­seur Tomaso Monta­­nari a frappé à la porte de la biblio­­thèque. Monta­­nari ensei­­gnait l’his­­toire de l’art à l’Uni­­ver­­sité de Naples Fede­­rico II, et il écri­­vait de temps à autre pour Il Fatto Quoti­­diano, un quoti­­dien de gauche. L’un de ses étudiants de troi­­sième cycle avait demandé l’ac­­cès aux archives des Giro­­la­­mini, et Monta­­nari l’ac­­com­­pa­­gnait en partie parce qu’il avait eu vent de malfai­­sances ayant cours à la biblio­­thèque, et qu’il voulait en avoir le cœur net. Un prêtre a laissé entrer Monta­­nari et l’étu­­diant. Dans le salon prin­­ci­­pal, ils ont trouvé De Caro, vêtu d’un survê­­te­­ment gris, ses pieds posés sur un bureau. Il s’est excusé pour le triste état dans lequel se trou­­vait la biblio­­thèque et pour son accou­­tre­­ment. Les Giro­­la­­mini étaient en réno­­va­­tion, a-t-il dit, et il était resté travailler tard.

Pendant que De Caro parlait, Monta­­nari regar­­dait autours de lui. La biblio­­thèque ressem­­blait à un dépo­­toir. Des livres vieux de plus de quatre siècles étaient épar­­pillés sur des tables et empi­­lés sur le sol ; des canettes de soda vides jonchaient les étagères. Un berger alle­­mand se prome­­nait libre­­ment. « Il est rare de croi­­ser ce genre de créa­­ture dans une biblio­­thèque histo­­rique », m’a dit Monta­­nari. Apres une brève conver­­sa­­tion, Monta­­nari et son étudiant ont demandé à avoir accès aux archives. Ils ont croisé sur le chemin un biblio­­thé­­caire et lui ont demandé si tout allait bien. Monta­­nari m’a dit que l’homme avait regardé par-dessus ses deux épaules avant de lui chucho­­ter : « C’est terrible, le direc­­teur est un crimi­­nel. » Le biblio­­thé­­caire lui a fait la confi­­dence qu’a­­près la nomi­­na­­tion de De Caro au poste de direc­­teur, celui-ci avait fait venir des gens qu’il connais­­sait du temps où il travaillait pour les Russes.

La nuit, la bande de De Caro mettait les livres dans des valises et les char­­geaient dans des camion­­nettes. Monta­­nari a écrit un article décri­­vant la situa­­tion des Giro­­la­­mini. Il n’y accu­­sait pas direc­­te­­ment De Caro de vol, mais il mention­­nait des témoi­­gnages des vols et écri­­vait qu’en­­ga­­ger De Caro était comme « enga­­ger un incen­­diaire pour surveiller une forêt ». Le jour où l’ar­­ticle a été publié, De Caro a appelé Monta­­nari. « Pourquoi écri­­vez-vous de telles choses à mon propos ? Je suis un héros, je suis en train de sauver la biblio­­thèque », a-t-il dit, selon Monta­­nari. De Caro l’a menacé de pour­­suites en justice, en souli­­gnant le fait qu’il était défendu par le même cabi­­net d’avo­­cats que celui de Silvio Berlus­­coni. Il préve­­nait Monta­­nari que sa carrière était en danger. « C’était très mafieux », m’a dit Monta­­nari. (De Caro admet avoir l’avoir appelé, mais dément toute menace.)

Eurêka

Giovanni Melillo, un procu­­reur de Naples, a ouvert une enquête. La ligne télé­­pho­­nique de De Caro a été mise sur écoute : Melillo a ainsi appris que De Caro cachait des piles de livres dans sa maison, dans un garde-meuble à Vérone, et dans la cave d’une tante complice. D’autres volumes déro­­bés étaient conser­­vés chez de grands négo­­ciants italiens. Plus extra­­or­­di­­naire encore, De Caro plani­­fiait de faire dispa­­raître plus de quatre cent cinquante livres lors d’une vente aux enchères le 9 mai à Munich.

Dans sa villa près de Vérone, De Caro m’a dit que certains livres envoyés à Munich étaient issus de sa propre collec­­tion et que d’autres prove­­naient de la biblio­­thèque prin­­ci­­pale des Giro­­la­­mini, ou de la biblio­­thèque du monas­­tère des prêtres. Avant que les livres ne soient envoyés en Alle­­magne, les signes d’ap­­par­­te­­nance à la biblio­­thèque étaient effa­­cés. La société de vente aux enchères Zisska & Schauer avait payé une émis­­saire de De Caro neuf cent mille dollars pour l’ac­qui­­si­­tion des livres. De Caro espé­­rait rece­­voir un million de plus après les enchères.

« Je suis un grand lecteur de Dostoïevski. » — Massimo Marino De Caro

Début mai, les hommes de Melillo saisis­­saient presque deux mille livres, après des recherches coor­­don­­nées partout en Italie. (De Caro m’a dit qu’il n’en­­vi­­sa­­geait de voler que les livres qui sont partis en Alle­­magne ; le reste avait été déplacé tempo­­rai­­re­­ment, le temps du nettoyage des Giro­­la­­mini). Les auto­­ri­­tés alle­­mandes arrê­­taient les ventes à Zisska & Schauer, et plus tard arrê­­taient le direc­­teur géné­­ral de l’en­­tre­­prise, Herbert Schauer ; il a été extradé en Italie. La société de vente aux enchères affir­­mait que De Caro avait présenté les livres comme ayant appar­­tenu a un proprié­­taire privé en Italie. Deux semaines après les événe­­ments de Munich, trois voitures char­­gées de poli­­ciers italiens ont débarqué chez De Caro à 6 h 30 du matin pour lui passer les menottes. Il a été emmené à Naples, et mis en déten­­tion dans une petite cellule, avec d’autres prison­­niers.

Pendant plus de deux mois, De Caro a refusé de coopé­­rer. Selon les docu­­ments de la cour, il four­­nis­­sait « de façon éhon­­tée, des infor­­ma­­tions invrai­­sem­­blables et fausses ». Mais lors de conver­­sa­­tions avec ses parents – parti­­cu­­liè­­re­­ment son père, qui lui rendait visite régu­­liè­­re­­ment –, il commençait à avoir des remords. « Je suis un grand lecteur de Dostoïevski », m’a-t-il dit. Le 2 aout 2012, De Caro a commencé à confes­­ser ses crimes auprès de Melillo. « C’était une manière d’ex­­pur­­ger mon âme. »

Il expliquait comment il avait volé les Giro­­la­­mini, et confes­­sait qu’il avait volé des livres dans d’autres biblio­­thèques – une à Naples, deux à Florence, une à Padoue, une à Monte­­cas­­sino, et une à Rome. Melillo a dit au juge que les décla­­ra­­tions de De Caro « corres­­pon­­daient parfai­­te­­ment aux preuves indi­­rectes » récol­­tées par les inspec­­teurs. De Caro a même admis avoir façonné cinq copies du Side­­reus Nuncius et cinq autres du Compasso. (Juste avant d’être arrêté, m’a-t-il avoué, il avait brûlé deux faux dans sa chemi­­née, dans une tenta­­tive déses­­pé­­rée d’ef­­fa­­cer des traces.) Mais Melillo, appa­­rem­­ment satis­­fait des confes­­sions de De Caro, n’a pas demandé plus de détails.

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Entre-temps, Nick Wilding, le spécia­­liste de l’Uni­­ver­­sité d’État de Géor­­gie, s’ef­­forçait de prou­­ver que la copie du Side­­reus Nuncius de Lan était un faux. Chaque fois qu’il repé­­rait une nouvelle idio­­syn­­cra­­sie – comme le fait d’uti­­li­­ser des demi-pages au lieu de pages complètes, comme c’était le cas de toutes les autres copies connues de 1610 –, il buttait contre l’hy­­po­­thèse prédo­­mi­­nante que ce livre était une épreuve. Il était supposé être unique. Puis Wilding a obtenu un cata­­logue Sothe­­by’s de 2005 qui compre­­nait une autre copie du Side­­reus Nuncius – celle-là aussi venait de De Caro. Le livre n’a pas été vendu. Wilding a examiné la page de couver­­ture, dont l’image figu­­rait dans le cata­­logue. « C’était mon instant “eurêka” », plai­­sante-t-il. Il a été instan­­ta­­né­­ment convaincu que les deux livres, la copie de Lan et celle de Sothe­­by’s, étaient des contre­­façons modernes.

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Les preuves s’ac­­cu­­mulent
De Caro a égrainé un certain nombre d’er­­reurs dans ses copies
Crédits : Horst Brede­­kamp

Wilding avait remarqué aupa­­ra­­vant le mot « pepio­­dis » sur la page de titre de la copie de Lan. Pepio­­dis n’est pas un mot latin. Toutes les autres copies du Side­­reus Nuncius portaient le mot perio­­dis, qui signi­­fie « phases ». En regar­­dant l’image dans le cata­­logue, il a remarqué que la coquille « pepio­­dis » appa­­rais­­sait aussi dans la copie de Sothe­­by’s. En outre, dans les deux copies, le second « p » et le premier « i » de pepio­­dis se touchaient : les lettres « p » et « i » ne forment norma­­le­­ment jamais de liga­­ture. Il a partagé ses décou­­vertes avec Paul Need­­ham, le docu­­men­­ta­­liste de Prin­­ce­­ton qui avait contri­­bué à « Gali­­leo’s O », inci­­tant ce dernier à prendre un train pour Manhat­­tan afin d’exa­­mi­­ner la copie de Lan une fois de plus. Wilding lui a demandé de se concen­­trer sur un détail parti­­cu­­lier.

En 1610, lorsqu’un impri­­meur mettait de l’encre sur ses carac­­tères en plomb, il arri­­vait occa­­sion­­nel­­le­­ment que l’encre coulât dans des fissures le long des bords des carac­­tères, ce qui provoquait, lors de l’im­­pres­­sion, des taches et de légères lignes le long des « épaules » de la page. Ce genre de traces n’étaient pas visibles dans la profon­­deur des typo­­gra­­phies. Mais si quelqu’un utili­­sait une image en haute-réso­­lu­­tion de la page origi­­nale afin de réali­­ser des plaques en poly­­mère, le poly­­mère ferait appa­­raître les traces noires avec la même profon­­deur que celle du texte. Need­­ham a emprunté le Side­­reus Nuncius à la boutique de Lan et l’a emmené à l’Uni­­ver­­sité de Colum­­bia, qui déte­­nait une copie origi­­nale avérée. Sur la copie de Lan, des traces d’encre arti­­fi­­cielles appa­­rais­­saient immé­­dia­­te­­ment. « Une fois qu’on a tiré sur un bout, le reste a suivi », m’a dit Need­­ham.

Sur la copie de Lan, les lettres « étaient moins saillantes et plus floues ». Les « gout­­tières » – ces espaces blancs qui séparent deux colonnes de texte sur des pages oppo­­sées – diffé­­raient souvent de celles de la copie de Colum­­bia. Ce soir-là, Need­­ham a envoyé un e-mail à Wilding, affir­­mant que la copie de Lan était « une contre­­façon totale ». Onze jours plus tard, le 11 juin 2012, Wilding annonçait sa décou­­verte sur ExLi­­bris, un forum de discus­­sion en ligne utilisé par les marchands, collec­­tion­­neurs et libraires de livres anciens. Il souli­­gnait le fait que « tous ces textes conver­­geaient appa­­rem­­ment vers Marino Massimo De Caro, qui est en ce moment en état d’ar­­res­­ta­­tion pour des vols de livres massifs de la Biblio­­thèque des Giro­­la­­mini, à Naples ». Le jour suivant, Need­­ham s’est rendu sur ExLi­­bris et a tourné le dos aux conclu­­sions émises dans « Gali­­leo’s O », publiant simple­­ment : « J’avais tort. »

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Horst Brede­­kamp

Horst Brede­­kamp, a envoyé un e-mail à Wilding en lui disant se sentir « extrê­­me­­ment offensé » par ses insi­­nua­­tions. « Lundi, j’ai parlé à Irene Brückle, de Stutt­­gart, une spécia­­liste mondiale des papiers histo­­riques. Elle m’a affirmé que le papier était vieux et que le livre ne pouvait être un faux. »

J’ai récem­­ment parlé à Brede­­kamp au télé­­phone, et il était plus enclin à se remettre en ques­­tion. « Nous sommes allés un pont trop loin », a-t-il dit de son livre. Il compa­­rait l’er­­reur commise par son équipe à celle « d’un chirur­­gien prenant une déci­­sion fatale ». Voir ses recherches tomber en lambeaux avait été pour lui un « cauche­­mar sans fin ». En octobre dernier, Brede­­kamp a réuni ses cher­­cheurs à Berlin. En utili­­sant certaines des tech­­niques médico-légales auxquelles ils avaient fait appel la fois précé­­dente, ils ont examiné de près le Side­­reus Nuncius de Lan, dans le but de dissé­quer la falsi­­fi­­ca­­tion. L’un des parti­­ci­­pants a dit  avoir trouvé l’exer­­cice stimu­­lant. « Vous en arri­­vez à oublier que tout ce que vous trou­­vez est une preuve que ce que vous aviez dit aupa­­ra­­vant était faux », ajoute-t-il.

Un autre cher­­cheur a décou­­vert des peluches de coton dans la texture du papier, ce qui aurait présup­­posé l’uti­­li­­sa­­tion d’une égre­­neuse, instru­­ment qui n’exis­­tait pas avant 1793. Brede­­kamp a annoncé publier les résul­­tats des analyses de son équipe dans le courant de l’an­­née 2014. Brede­­kamp a dit de De Caro : « Pour parler en termes freu­­diens, je pense que c’est un indi­­vidu qui a dû être rejeté par le monde acadé­­mique, et qui s’est mis à jouer un jeu sata­­nique avec lui. Les bons faus­­saires sont des joueurs, et ils ont en eux cet étrange désir de riva­­li­­ser avec les spécia­­listes. » Je lui ai demandé si lui ou son groupe d’ex­­perts parvien­­draient à remon­­ter le proces­­sus de concep­­tion du livre. Savaient-ils comment De Caro l’avait créé ? Non, a-t-il dit. « C’est un chef-d’œuvre. »

Les secrets du maître

En mars 2013, le cas de la Biblio­­thèque des Giro­­la­­mini a été porté devant les tribu­­naux. De Caro a été reconnu coupable, et condamné à sept ans de réclu­­sion pour détour­­ne­­ment. Il est resté incar­­céré jusqu’au début du mois d’août, avant qu’un juge n’ac­­cepte qu’il purge le reste de sa peine à domi­­cile. Les confes­­sions de De Caro, que les docu­­ments de la cour décrivent comme « fiables », ont appa­­rem­­ment permis « la véri­­fi­­ca­­tion de délits addi­­tion­­nels qui auraient été très diffi­­cile a démasquer sans ses dépo­­si­­tions », et cette aide consi­­dé­­rable a nette­­ment influencé la déci­­sion du juge. Cepen­­dant, ce dernier a déclaré que De Caro pouvait être tenu respon­­sable de dégâts faits aux Giro­­la­­mini s’éle­­vant à plusieurs millions d’eu­­ros.

En plus de subti­­li­­ser au moins deux mille livres – dont certains n’ont pas été resti­­tués –, il avait inten­­tion­­nel­­le­­ment laissé le livret des comptes de la biblio­­thèque dans un état chao­­tique. Le juge a ordonné la saisie des biens de De Caro : ses comptes bancaires, ses deux BMW et sa villa, ache­­tée en 2009 pour 1,25 millions d’eu­­ros. Plus récem­­ment, il a été amené à renon­­cer à certains meubles, œuvres d’art, livres anciens, que la cour a estimé valoir envi­­ron deux cent mille euros. Lorsque je me suis montré admi­­ra­­tif devant le portrait du pape Urbain VIII, il a soupiré. « Je ne pense pas que ces choses soient encore à moi, a-t-il dit. C’est comme louer un appar­­te­­ment meublé. » Cepen­­dant, De Caro vit toujours dans un cocon luxueux. Rien ne lui sera enlevé avant la fin d’un second juge­­ment – qui se foca­­li­­sera sur les accu­­sa­­tions de conspi­­ra­­tion et de pillage –, et après que toutes les chances d’ap­­pel aient été épui­­sées. Le procès pour­­rait durer des années.

Cepen­­dant, les condi­­tions de sa déten­­tion sont strictes : il ne peut quit­­ter la propriété, les visi­­teurs doivent être approu­­vés à l’avance, et il lui est inter­­­dit d’ap­­pe­­ler par télé­­phone ou d’en­­voyer des e-mails sans une auto­­ri­­sa­­tion préa­­lable – ne lui lais­­sant ainsi aucune chance de retour­­ner aux affaires. Ses parents ne sont pas auto­­ri­­sés à lui rendre visite. J’ai passé trois jours avec De Caro. Sa femme et son avocat rôdaient dans les parages le premier jour, lui conseillant la rete­­nue. Mais ensuite, l’avo­­cat s’en est allé à Milan, et chaque matin, Rossella partait au travail, lais­­sant De Caro seul avec moi. La vanité est une force incroyable. À un moment de la conver­­sa­­tion, De Caro s’est comparé aux lauréats du prix Nobel. Lorsque je lui ai demandé comment il avait contre­­fait le Side­­reus Nuncius et réalisé les aqua­­relles, il m’a répondu : « Je veux vous racon­­ter toute l’his­­toire, puis-je vous faire confiance ? »

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« OK », a-t-il commencé en prenant une longue respi­­ra­­tion. « Je voulais faire une blague. » De Caro, lui qui avait aban­­donné ses études, a gardé une rancune impé­­rieuse contre ceux qui avaient passé des années à étudier dans les biblio­­thèques. Il avait gagné ses galons acadé­­miques d’une autre manière. En septembre 2004, il a fait don de quatre livres de Gali­­lée et d’un frag­­ment de météo­­rite du Sahara – qu’il avait acquis dans une expo­­si­­tion de miné­­raux – à l’Uni­­ver­­sité Abierta Inte­­ra­­me­­ri­­cana, une insti­­tu­­tion privée de Buenos Aires. En recon­­nais­­sance de cette « ines­­ti­­mable contri­­bu­­tion », l’uni­­ver­­sité lui avait décerné le titre de profes­­seur. À partir de ce moment-là, De Caro se présen­­tait toujours en tant que « profes­­seur ».

En 2006, il a parti­­cipé à un débat à l’Uni­­ver­­sité Ford­­ham inti­­tulé « Gali­­leo Gali­­lei : intui­­tion, science, texte ». L’an­­née suivante, il a publié à compte d’au­­teur une biogra­­phie et une biblio­­gra­­phie de Gali­­lée en deux volumes, qu’il avait appe­­lés « Gali­­leo Gali­­lei : ses idées, son monde, la collec­­tion ». Chris­­tie’s a ajouté le livre à sa litté­­ra­­ture de réfé­­rence, mais aucun grand maga­­zine n’en a fait la critique. William Shea, l’ex­­pert de Gali­­lée basé à Zurich, a dit que la biogra­­phie n’était qu’un plagiat éhonté. Il compa­­rait le livre à « un travail d’étu­­diant sans la moindre cita­­tion – du genre que les étudiants améri­­cains pompent à partir d’In­­ter­­net ».

De Caro, dans la section biblio­­gra­­phique, a dressé une liste de toutes les éditions du Side­­reus Nuncius, impri­­mées entre 1610 et 1683. Il a déli­­bé­­ré­­ment mentionné les trente copies de la première édition que l’im­­pri­­meur véni­­tien avait envoyées à Gali­­lée sans les gravures de la Lune – celles avec une page entière et trois demi-pages lais­­sées vierges –, et il faisait réfé­­rence à une lettre que Gali­­lée avait écrite à un agent des Médi­­cis, en mars 1619, dans laquelle il mention­­nait les copies partiel­­le­­ment vierges.

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Congress Plaza
Crépus­­cule argen­­tin
Crédits : Luis Arge­­rich

De Caro avait décidé d’em­­bel­­lir ce fait histo­­rique et de se jouer des experts mondiaux de Gali­­lée. « Je voulais utili­­ser la philo­­so­­phie de Gali­­lée contre eux », m’a-t-il révélé. En 2003, a-t-il ajouté, il a eu l’idée de contre­­faire le Side­­reus Nuncius. Au fil des ans, il avait rendu visite à des usines de produc­­tion de papier à travers toute l’Ita­­lie, appre­­nant des arti­­sans comment recréer les fili­­granes du XVIIe siècle et d’autres éléments d’époque. Il a emporté avec lui ce savoir à Buenos Aires, dit-il, et il a solli­­cité l’aide de Daniel Pastore, d’Imago Mundi. Un arti­­san local a été engagé pour la créa­­tion des feuilles de papier.

De Caro super­­­vi­­sait son travail, et fina­­le­­ment, ils sont parve­­nus à conce­­voir un papier qui parais­­sait authen­­tique. Ils ont ensuite trouvé un impri­­meur en ville, qui travaillait avec des plaques de poly­­mère. De Caro lui a procuré des images numé­­riques d’un Side­­reus Nuncius qu’il préten­­dait avoir acheté à une veuve argen­­tine, puis vendu à un marchand français. Avec l’aide de Nick Wilding, j’ai pu loca­­li­­ser une image scan­­née de la page de titre de la copie, qui appa­­rais­­sait dans le cata­­logue 2005 du marchand français. Elle corres­­pon­­dait point d’encre par point d’encre à la page de titre de la copie de Lan.

Pres­­ser des feuilles de papier anciennes contre un scan­­ner déforme légè­­re­­ment le texte, et De Caro a dû « nettoyer » chaque page, en utili­­sant un logi­­ciel de retouche d’image. Apres que l’im­­pri­­meur a fini les plaques de poly­­mère, lui et De Caro y ont appliqué l’encre, et De Caro a laqué le papier avec un spray afin de l’em­­pê­­cher de craquer, et l’encre de couler. (« C’était l’un de nos secrets », m’a-t-il confié.) Ils ont ensuite aligné une plaque contre une page, avant de pres­­ser ; après quelques secondes, ils ont enlevé la plaque. Le proces­­sus avait laissé des impres­­sions légè­­re­­ment plus profondes que celle des typo­­gra­­phies du XVIIe siècle, mais De Caro pensait que l’ef­­fet était assez convain­­cant pour trom­­per un client peu vigi­­lant.

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La presse de Guten­­berg
Vers 1455

Le faus­­saire a insisté sur le fait qu’il ne se rappe­­lait pas du nom ou de l’adresse du pape­­tier comme de l’im­­pri­­meur, me four­­nis­­sant seule­­ment les sché­­mas de leur équi­­pe­­ment respec­­tif. Lorsque j’ai rencon­­tré Pastore, cet été à Buenos Aires, il a nié toute impli­­ca­­tion dans la falsi­­fi­­ca­­tion et a accusé De Caro de se foutre de moi.

Après que j’ai révélé à Pastore le fait que De Caro l’avait impliqué dans l’af­­faire lors de sa confes­­sion auprès de Melillo, le procu­­reur Italien, Pastore a répondu : « Mais bien sûr. J’ai aussi tué Kennedy ! JFK ? C’était moi. » Aucune charge n’a été offi­­ciel­­le­­ment rete­­nue contre Pastore. De Caro avait décidé de créer plus qu’une simple contre­­façon. Il voulait ajou­­ter quelque chose de neuf au canon de Gali­­lée.

En pensant aux trente copies du Side­­reus Nuncius que Gali­­lée avait reçues sans gravures, De Caro a décidé de créer une œuvre « oubliée » : une copie dotée d’aqua­­relles uniques. « J’ai beau­­coup étudié pour atteindre ce niveau », m’a-t-il expliqué. Il s’est acharné pour trou­­ver la bonne encre : les encres du XVIIe siècle conte­­naient de grandes quan­­ti­­tés d’acide. Un jour, alors qu’il flânait chez un antiquaire de Buenos Aires, il a remarqué plusieurs bouteilles d’encre de Chine. Selon De Caro, lui et Pastore, qui est titu­­laire d’un diplôme en phar­­ma­­co­­lo­­gie, ont mis l’encre à l’épreuve et ont remarqué que son acidité était sensi­­ble­­ment plus élevée que celle des encres actuelles.

S’ils pouvaient « vieillir » l’encre de deux cents ans, ils obtien­­draient ce dont ils avaient besoin. (Pastore a égale­­ment nié avoir pris part à cela.) De Caro a confié la confec­­tion des aqua­­relles à un peintre de Buenos Aires – un « célèbre » restau­­ra­­teur, m’a-t-il dit. (Il a ajouté dans un e-mail : « Je lui ai promis que je ne dirais jamais à personne ce qu’il avait fait. ») Un après-midi, il a retrouvé le peintre et Pastore à Imago Mundi, qui dispose d’une cuisine dans l’ar­­rière-boutique, d’après lui. De Caro a expliqué qu’il voulait incor­­po­­rer cinq aqua­­relles de la Lune, en prenant exemple sur la feuille de Florence ; il voulait aussi ajou­­ter la signa­­ture de Gali­­lée, en se basant sur le docu­­ment d’abju­­ra­­tion de l’as­­tro­­nome, qui datait de 1633, sur lequel il avait écrit « Io Gali­­leo Gali­­lei Manu Propria », ou « Moi, Gali­­leo Gali­­lei, j’ai exécuté cela de ma propre main. »

Étant donné que le Manu Propria impliquait une calli­­gra­­phie orne­­men­­tale, De Caro a décidé de limi­­ter les risques d’er­­reur et a choisi un « f » pour feci, ou « fit ceci ». Le peintre avait ensuite ouvert l’encre de Chine et s’était mis au travail. Puis De Caro a partagé une bouteille de vin rouge – un Masseto 1990, si ses souve­­nirs sont bons – et le peintre a tracé le contour des lunes en s’ai­­dant du pied de son verre à vin. (Ce qui pour­­rait expliquer l’ob­­ser­­va­­tion d’Owen Ginge­­rich : toutes les aqua­­relles avaient les mêmes dimen­­sions, 81 milli­­mètres). L’encre mouillée parais­­sait noire sur la page, une fois les illus­­tra­­tions et la signa­­ture termi­­nées.

Ensuite, De Caro a réglé le four de la cuisine sur 250°C. Il a disposé sur la grille infé­­rieure un plat en Pyrex conte­­nant de l’acide hydro­­chlo­­rique, et, une par une, des demi-pages sur la grille supé­­rieure. À cette tempé­­ra­­ture, a-t-il dit, « vingt minutes valent quatre siècles ». Les vapeurs de l’acide chlor­­hy­­drique imitaient les effets de l’oxy­­da­­tion, et donnaient à l’encre noire des tons de rouilles.

Dans chaque contre­­façon, il a inséré une ou deux petites erreurs, que « seul un véri­­table expert » pour­­rait débusquer.

Par la suite, a dit De Caro, il est retourné en Italie avec les pages, qu’il a présen­­tées à Marcello De Stefa­­nis, un relieur de Milan. (Récem­­ment inter­­­rogé dans son maga­­sin, ce dernier a refusé tout commen­­taire.) De Stefa­­nis a relié le Side­­reus Nuncius avec une reliure en vélin authen­­tique datant du XVIIe siècle, et il a gaufré le bord des pages avec un motif de points. (De Caro, qui n’a plus vu la copie du Side­­reus Nuncius depuis 2005, m’a récem­­ment donné une descrip­­tion précise du motif.) Une semaine plus tard, une fois la glue séchée, De Caro récu­­pé­­rait le livre.

Enfin, De Caro m’a dit que lui et Filippo Rotundo, le marchand de livre italien, avaient ajouté un dernier détail : le sceau à motif de lynx de Cesi. Rotundo a démenti avoir colla­­boré avec De Caro et dit que ce dernier l’a dupé, comme il a dupé Richard Lan. Rotundo, qui coopère avec les procu­­reurs italiens, m’a dit qu’il avait arrêté de travailler avec De Caro en 2006, après qu’il avait été clair pour lui que De Caro était impliqué dans un trafic de livres contre­­faits. Rotundo a aussi insisté sur le fait qu’il n’a pas reçu d’argent pour le faux Side­­reus Nuncius, bien qu’ « une lettre  stipu­­lant un accord », du maga­­sin de Lan, indique que Rotundo et De Caro – les « vendeurs » – seraient payés cinq cent mille dollars en deux fois.

Et Rotundo a ajouté qu’il n’avait pas vendu l’Hypne­­ro­­to­­ma­­chia Poli­­phili à la foire aux livres de Milan, même si l’ache­­teur m’a confirmé qu’il l’avait acheté auprès de lui. Il y a deux mois, Rotundo, appa­­rem­­ment sorti indemne du scan­­dale De Caro, a ouvert une gale­­rie à Manhat­­tan, PrPh Books, à neuf pâtés de maisons de la boutique de Lan.

Le Monstre

Lors du troi­­sième jour que j’ai passé avec De Caro, il a disparu dans sa chambre pour en reve­­nir avec un t-shirt blanc. « Tu veux surprendre tout le monde ? » m’a-t-il demandé. Au dos du t-shirt, il y avait le sceau de Cesi imprimé en grand. De Caro a indiqué l’en­­droit où le bord de l’ovale est coupé, tout près de la bouche du lynx. Il a ajouté que lorsqu’il avait contre­­fait le Side­­reus Nuncius, il avait rejoint la ligne – et ajouté la coquille « pepio­­dis » sur la page de titre. « Si je n’avais pas fait cela, il aurait été impos­­sible d’avé­­rer que le livre était un faux », m’a-t-il dit. Dans chaque contre­­façon, il a inséré une ou deux petites erreurs, que « seul un véri­­table expert » pour­­rait débusquer. Quand j’ai dit à De Caro que Nick Wilding avait décou­­vert les deux anoma­­lies l’an­­née dernière, il a paru triste, comme si cela annonçait qu’il avait perdu le contrôle de sa propre inven­­tion.

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Nick Wilding

Durant toute l’an­­née écou­­lée, Wilding a passé son temps à donner une confé­­rence inti­­tu­­lée « Contre­­faire la Lune, ou comment recon­­naître un faux Gali­­lée » dans des salles en Europe et aux États-Unis. Des collec­­tion­­neurs venaient le voir avec des faux poten­­tiels. L’an dernier, un conser­­va­­teur de l’Uni­­ver­­sité Brown lui a parlé d’un livret en langue espa­­gnole sur Gali­­lée qui se trouve à la biblio­­thèque de l’uni­­ver­­sité. Lan avait vendu le livret à la biblio­­thèque après l’avoir acheté à De Caro. Il était supposé avoir été imprimé en 1650 à Lima, au Pérou. (Une copie authen­­ti­­fiée du texte se trouve à la biblio­­thèque natio­­nale du Pérou.)

Avec l’aide de Wilding, le conser­­va­­teur a réussi à confir­­mer que c’était une contre­­façon – Lan a depuis remboursé l’uni­­ver­­sité. Wilding soupçonne De Caro d’avoir réalisé entre trois et cinq copies de chaque faux : « En faire moins n’au­­rait pas été viable écono­­mique­­ment, et en faire plus aurait envahi le marché et attiré l’at­­ten­­tion sur son acti­­vité de faus­­saire. » En août, j’ai visité la biblio­­thèque de l’uni­­ver­­sité à laquelle De Caro avait fait don des quatre livres de Gali­­lée en échange d’un titre hono­­ri­­fique de profes­­seur. Wilding m’avait dit quel type d’ano­­ma­­lies cher­­cher. J’ai passé une heure à photo­­gra­­phier, sous diffé­­rents angles, deux des livres : une seconde édition du Compasso de 1640, et une seconde édition du Side­­reus Nuncius impri­­mée à Franc­­fort.

De retour à mon hôtel, j’ai envoyé les images à Wilding par e-mail. Il m’a répondu deux heures plus tard. Après avoir passé en revue diffé­­rents clichés qui présen­­taient des signes clairs de décol­­le­­ments dus à l’encre, il m’a dit que le Side­­reus Nuncius était proba­­ble­­ment un faux. Une autre image révé­­lait un nombre romain retou­­ché, ajusté de telle manière que la date de publi­­ca­­tion du Compasso passait de 1649 à 1640. Les copies de troi­­sième édition, datées de 1649, sont beau­­coup moins rentables que les copies de seconde édition. Wilding avait conclu que le Compasso était « au mieux, altéré ». De Caro a refusé d’en­­dos­­ser la respon­­sa­­bi­­lité des faux de la biblio­­thèque de Buenos Aires, du faux Gali­­lée du Pérou, ou du Side­­reus Nuncius qui était apparu dans le cata­­logue Sothe­­by’s en 2005. Lorsque nous nous sommes rencon­­trés, il a montré une abso­­lue candeur, disant : « Cela ne sert plus à rien de mentir. » Mais prendre un escroc au mot présente des risques.

Un seul homme savait quand la partie serait finie, et c’était De Caro. Assis avec lui, je me sentais comme un gardien lors d’une séance de tirs-aux-buts, essayant de devi­­ner à chaque tir par où passe­­rait le ballon. Certains mensonges étaient plus faciles à expliquer que d’autres. Je ne pouvais comprendre pourquoi il refu­­sait d’ad­­mettre avoir touché de l’argent pour la copie du Side­­reus Nuncius de Lan, jusqu’à ce qu’il me dise que faire une contre­­façon n’était pas illé­­gal en soi, alors que vendre ou substi­­tuer des origi­­naux par des articles contre­­faits consti­­tuaient une viola­­tion de la loi.

Le fait qu’il affirme avoir prévu de rappor­­ter beau­­coup des livres volés aux Giro­­la­­mini, cepen­­dant, m’a paru absurde. Et pourquoi avait-il reconnu la pater­­nité de certains faux et pas d’autres ? Essayait-il de proté­­ger sa répu­­ta­­tion de faus­­saire de haut vol ? Les livres du Sothe­­by’s, de Buenos Aires et du Pérou étaient des faux de qualité infé­­rieure, compa­­rés au Side­­reus Nuncius de Lan. « Écou­­tez, je ne suis pas stupide, a-t-il dit. Si j’avais vrai­­ment voulu être méchant, je sais comment m’y prendre. Mais je voulais faire quelque chose de spécial. »

« J’ai fait quelque chose d’illé­­gal, et je vais payer. Mais je veux seule­­ment payer pour ce que j’ai fait. » — Massimo Marino De Caro

Durant les derniers six mois, les négo­­ciants m’ont succes­­si­­ve­­ment exprimé leur désar­­roi quant au commerce des livres anciens. Richard Lan m’a dit que les vols aux Giro­­la­­mini et les contre­­façons de Gali­­lée avaient « pris le marché par surprise ». Les conser­­va­­teurs de la Biblio­­thèque du Congrès m’ont dit pour leur part qu’ils étaient parti­­cu­­liè­­re­­ment sur leurs gardes quant aux livres italiens, étant donné le fait que leur prove­­nance pour­­rait être illé­­gale. « Notre milieu fonc­­tionne sur la base de la confiance, m’a expliqué Vincenzo Ferro, un marchand de Turin. Il y a cinq ans, il était impen­­sable que quelqu’un puisse me deman­­der : “D’où vient ce livre ?” Ç’au­­rait été consi­­déré comme de l’im­­po­­li­­tesse. » Main­­te­­nant, tout le monde demande.

« C’est infer­­nal », a soupiré Ferro. Lan possède toujours le faux Side­­reus Nuncius, et il dit qu’il compte pour­­suivre Filippo Rotundo en justice, espé­­rant récu­­pé­­rer son argent. Le second procès de De Caro a débuté à Naples. S’il est condamné pour la destruc­­tion des Giro­­la­­mini, il risque douze années de plus de réclu­­sion. Pendant mon séjour dans la villa, il peau­­fi­­nait sa stra­­té­­gie de défense. « J’ai fait quelque chose d’illé­­gal, et je vais payer. Mais je veux seule­­ment payer pour ce que j’ai fait. » Il prétend que la biblio­­thèque de Naples était dans un état désas­­treux lorsqu’il a pris ses fonc­­tions, et que la plupart des livres qu’il a essayés de vendre prove­­naient de la collec­­tion privée des prêtres et non de la biblio­­thèque publique. « Le problème, c’est que l’en­­vi­­ron­­ne­­ment à Naples ne m’a pas été favo­­rable, a dit De Caro. Je suis mons­­trueux. »

Il a cité Oscar Wilde – « La pire besogne a toujours été accom­­plie avec les meilleures inten­­tions » – et m’a dit qu’il avait volé les Giro­­la­­mini afin de trou­­ver l’agent néces­­saire aux réno­­va­­tions de la biblio­­thèque. « Je sais que c’est une manière insen­­sée de faire les choses, mais je suis fou des livres, m’a-t-il expliqué. Lorsque je volais des livres, j’avais toujours une bonne raison. » Me sentant scep­­tique, il m’a décrit un épisode de 2003, lorsqu’il a pris trois volumes de la biblio­­thèque de Padoue, les a vendus pour trente-cinq mille euros, et a utilisé l’argent pour ache­­ter à une boutique de livres locale une collec­­tion de manus­­crits de Gali­­leo Ferra­­ris, un scien­­ti­­fique du XIXe siècle.

Ensuite – sans empo­­cher quoi que ce soit au passage, d’après lui – il a fait don de la collec­­tion de Ferra­­ris à ce qui est aujourd’­­hui connu comme le Musée Gali­­lée, à Florence. Nous sommes allés dans son bureau, et il m’a montré une lettre du musée qui confir­­mait la dona­­tion. Il n’avait pas de docu­­ments pour les autres tran­­sac­­tions. Pendant que nous étions dans son bureau, j’ai remarqué dans un cadre une copie de l’une des gravures lunaires du Side­­reus Nuncius. Il y avait une phrase écrite en espa­­gnol à la base – « Luna de Gali­­leo, Scano 2005. » De Caro m’a dit que c’était l’écri­­ture d’une femme, à Buenos Aires, qui avait réalisé la copie des gravures pour certains de ses faux Side­­reus Nuncius.

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Le 23 mai 2014, Massimo Marino De Caro a été condamné à 7 ans de prison.

Sur un autre mur était accro­­chée une photo­­gra­­phie signée par Buzz Aldrin, qui marche sur la lune. Des dizaines de livres sur la Lune repo­­saient sur une étagère. « Je travaille main­­te­­nant sur une biblio­­gra­­phie des repré­­sen­­ta­­tions de la lune, en commençant par Gali­­lée, jusqu’à 1799 », m’a dit De Caro. Pour un homme risquant une longue déten­­tion, il ne manquait pas de projets. Il m’a confié que Franck Abagnale, l’es­­croc décrit dans le film de 2002 Arrête-moi si tu peux, était devenu une source d’ins­­pi­­ra­­tion pour lui. Abagnale avait fini par aider les auto­­ri­­tés à attra­­per des contre­­fac­­teurs de chèques.

« Je veux faire pour les livres ce qu’il a fait pour les chèques, dit De Caro. Il pour­­rait être « le meilleur allié » du FBI : « Je peux trou­­ver des livres volés. Je peux les aider à trou­­ver les comptes anonymes, les comptes offshore de tous les négo­­ciants en livres. C’est un gros paquet d’argent. » Tout ce qu’il voulait en retour, disait-il, c’était un pour­­cen­­tage sur l’argent saisi. L’après-midi de mon dernier jour passé à ses côtés, il m’a raccom­­pa­­gné le long du chemin de gravier. Paco et Ria couraient devant nous.

J’ai demandé à De Caro si le juge lui avait ordonné le port d’un brace­­let élec­­tro­­nique. Il a secoué la tête. « Je suis une personne qui aime respec­­ter les règles, a-t-il dit. Même s’ils ne me surveillent pas, je ne sors pas, je ne parle pas au télé­­phone. Je respecte tout. » J’ai appuyé sur le bouton, la grille s’est ouverte et j’ai commencé à descendre la colline, portant sous mon bras l’étude pesante de De Caro sur Gali­­lée, qu’il m’avait offerte en souve­­nir. Le livre portait une inscrip­­tion : « Parce que la vérité ne peut pas mourir ! Merci d’avoir passé du temps avec moi. Le Monstre. » Il m’a fait ses adieux et il est retourné vers la villa, les chiens sur ses talons.


Traduit de l’an­­glais par Siavash Bakh­­tiar et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « A Very Rare Book », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Vue de Vérone et Biblio­­thèque des Giro­­la­­mini. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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