par Nicholas Schmidle | 12 janvier 2016

La chute du faucon noir

Peu après 23 h dans la nuit du 1er mai 2011, deux héli­­co­­ptères UH-60 Black Hawk ont quitté l’aé­­ro­­port de Jala­­la­­bad, dans l’est de l’Af­­gha­­nis­­tan, en vol pour une mission secrète au Pakis­­tan. Ils étaient en route pour abattre Oussama ben Laden. Dans les aéro­­nefs se trou­­vaient 23 membres des Navy SEAL Team Six, une unité secrète améri­­caine de lutte contre le terro­­risme char­­gée d’opé­­ra­­tions spéciales, offi­­ciel­­le­­ment connue sous le nom de Naval Special Warfare Deve­­lop­­ment Group, ou DEVGRU. Un inter­­­prète pakis­­tano-améri­­cain – que j’ap­­pel­­le­­rai Ahmed – ainsi qu’un chien nommé Cairo, un mali­­nois belge, étaient égale­­ment à bord. C’était une nuit sans Lune, et les pilotes équi­­pés de lunettes de vision nocturne survo­­laient les montagnes qui enjambent la fron­­tière avec le Pakis­­tan. Les commu­­ni­­ca­­tions radio étaient limi­­tées au strict néces­­saire, et un calme inquié­­tant régnait à l’in­­té­­rieur des engins.

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Deux héli­­co­­ptères Black Hawk
Crédits : Defense Imagery

Quinze minutes plus tard, les héli­­co­­ptères se sont enga­­gés dans une vallée alpine et ont péné­­tré sans être détec­­tés dans l’es­­pace aérien pakis­­ta­­nais. Pendant plus de soixante ans, l’ar­­mée pakis­­ta­­naise a main­­tenu l’état d’alerte maxi­­mal contre l’Inde, son voisin de l’est. En raison de cette obses­­sion, ses « prin­­ci­­pales défenses anti­aé­­riennes pointent toutes vers l’est », m’a expliqué Shuja Nawaz, un expert spécia­­lisé dans l’ar­­mée pakis­­ta­­naise et l’au­­teur de Cros­­sed Swords: Pakis­­tan, Its Army, and the Wars Within (« Épées croi­­sées : le Pakis­­tan, son armée et ses guerres intes­­tines »). Les hauts fonc­­tion­­naires de la Défense et de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion du pays rejoignent cette analyse, mais un haut respon­­sable mili­­taire que j’ai contacté dans son bureau à Rawal­­pindi n’était pas du même avis : « Personne ne laisse ses fron­­tières sans surveillance. » Même s’il a refusé de s’at­­tar­­der sur l’em­­pla­­ce­­ment et l’orien­­ta­­tion des radars pakis­­ta­­nais – « Il ne s’agit pas de savoir où sont ou ne sont pas les radars » –, il m’a confié que l’in­­fil­­tra­­tion améri­­caine résul­­tait du retard tech­­no­­lo­­gique qu’ils avaient sur les États-Unis. Les Black Hawk, qui compor­­taient chacun deux pilotes et un membre d’équi­­page du 160th SOAR, qu’on surnomme les Night Stal­­kers, avaient été modi­­fiés afin de masquer leur bruit, leur chaleur et leurs mouve­­ments : ces héli­­co­­ptères à l’as­­pect angu­­leux étaient recou­­verts d’une sorte de peau absor­­bant les ondes radars. Les SEAL se diri­­geaient vers une maison de la petite ville d’Ab­­bot­­ta­­bad, à envi­­ron 190 km au-delà de la fron­­tière. Située dans le nord d’Is­­la­­ma­­bad, la capi­­tale du Pakis­­tan, Abbot­­ta­­bad s’étend aux pieds de la chaîne Pir Panjal et l’été, de nombreuses familles s’y rendent pour fuir la chaleur torride qui sévit dans le sud. Fondée en 1853 par le major britan­­nique James Abbott, la ville abrite une pres­­ti­­gieuse acadé­­mie mili­­taire depuis la créa­­tion du Pakis­­tan en 1947.  Selon les infor­­ma­­tions récol­­tées par la CIA, Ben Laden se terrait au troi­­sième étage d’une maison, dans une propriété de 4 045 m² située juste en dehors de Kakul Road, à Bilal – une banlieue pavillon­­naire située à moins d’un kilo­­mètre et demi de l’en­­trée de l’aca­­dé­­mie mili­­taire. Si tout se passait comme prévu, les SEAL saute­­raient de l’hé­­li­­co­­ptère dans la propriété, maîtri­­se­­raient les gardes de Ben Laden, l’abat­­traient d’une balle tirée à bout portant, puis ramè­­ne­­raient son cadavre en Afgha­­nis­­tan.

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Cara­­bine mili­­taire Colt M4

Les héli­­co­­ptères ont traversé Mohmand, l’une des sept zones tribales du Pakis­­tan, longé le nord du Pesha­­war et conti­­nué leur route plein est. Le comman­­dant de l’es­­ca­­dron Red Squa­­dron du DEVGRU – que j’ap­­pel­­le­­rai James – s’est assis sur le sol, serré entre dix autres SEAL, Ahmed et Cairo. (Les noms de tous les agents sous couver­­ture mention­­nés dans cette histoire ont été modi­­fiés.) James est un homme au poitrail large et il approche de la quaran­­taine. Il n’a pas la silhouette agile qu’on pour­­rait attendre d’un SEAL, mais plutôt le physique élancé d’un lanceur de disque. Cette nuit-là, il portait un uniforme de camou­­flage numé­­rique de type « désert », un pisto­­let Sig-Sauer P226 silen­­cieux avec un stock de muni­­tions, un sac d’hy­­dra­­ta­­tion Camel­­bak et des gels éner­­gé­­tiques, pour l’en­­du­­rance. Il tenait contre lui une cara­­bine M4 silen­­cieuse à canon court. (D’autres SEAL avaient opté pour un MP7.) Un « kit d’ex­­plo­­sion » – une trousse de secours pour trai­­ter les trau­­ma­­tismes graves sur place – était niché au creux de ses reins. Une carte quadrillée plas­­ti­­fiée de la propriété était four­­rée dans l’une de ses poches, et dans l’autre se trou­­vait un carnet compor­­tant des photos et la descrip­­tion physique des personnes suscep­­tibles de se trou­­ver à l’in­­té­­rieur. Il portait un casque à réduc­­tion de bruit, et n’en­­ten­­dait presque plus que son propre batte­­ment de cœur. Au cours du trajet en héli­­co­­ptère, qui a duré une heure et demi, James et ses équi­­piers ont répété l’opé­­ra­­tion dans leur tête. Depuis l’au­­tomne 2001, ils n’avaient cessé de tour­­ner entre l’Af­­gha­­nis­­tan, l’Irak, le Yémen et la Corne de l’Afrique, à un rythme infer­­nal. Au moins trois des SEAL avaient parti­­cipé à l’opé­­ra­­tion des tireurs d’élite au large des côtes de la Soma­­lie en avril 2009, qui a permis de libé­­rer Richard Phil­­lips, le capi­­taine du Maersk Alabama, et a coûté la vie à trois pirates. En octobre 2010, une équipe du DEVGRU avait tenté de sauver Linda Norgrove, une travailleuse huma­­ni­­taire écos­­saise faite prison­­nière par les tali­­bans dans l’est de l’Af­­gha­­nis­­tan. Mais au cours de l’at­­taque du repaire des kidnap­­peurs, un SEAL a lancé une grenade en direc­­tion d’un insurgé, sans avoir réalisé que Norgrove se trou­­vait juste à côté. Elle est morte dans l’ex­­plo­­sion. L’er­­reur a hanté les SEAL impliqués, et trois d’entre eux ont par la suite été exclus du DEVGRU. Concer­­nant l’opé­­ra­­tion d’Ab­­bot­­ta­­bad, ce n’était pas non plus la première fois que le DEVGRU s’aven­­tu­­rait au Pakis­­tan. Selon un agent des forces spéciales fami­­lier de l’opé­­ra­­tion Ben Laden, l’équipe avait furti­­ve­­ment péné­­tré dans le pays dix ou douze fois aupa­­ra­­vant. La plupart de ces missions étaient des incur­­sions dans le Wazi­­ris­­tan du Nord et du Sud, où, selon des analystes de l’ar­­mée et du rensei­­gne­­ment, Ben Laden et d’autres chefs d’Al-Qaïda se cachaient. (Une seule de ces opéra­­tions, réali­­sée en septembre 2008 à Angoor Ada, un village du Wazi­­ris­­tan du Sud, a été large­­ment média­­ti­­sée.) Mais Abbot­­ta­­bad était de loin la ville la plus profon­­dé­­ment enfon­­cée dans le terri­­toire pakis­­ta­­nais où s’étaient rendus les membres du DEVGRU. C’était égale­­ment la première tenta­­tive réelle de l’équipe, depuis fin 2001, de tuer Crank­­shaft (« vile­­brequin ») – le nom de code donné à Ben Laden par le Joint Special Opera­­tions Command, ou JSOC, le comman­­de­­ment chargé de la coor­­di­­na­­tion des forces spéciales de l’ar­­mée améri­­caine. Depuis qu’il s’était échappé cet hiver-là, au cours de la bataille de Tora Bora dans la province de Nanga­­rhâr, dans l’est de l’Af­­gha­­nis­­tan, Ben Laden avait bravé tous les efforts des Améri­­cains pour retrou­­ver sa trace. Nous ne savons toujours pas avec certi­­tude comment il s’est retrouvé à Abbot­­ta­­bad.

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Des Chinook à l’aé­­ro­­port de Jala­­la­­bad
Crédits : Todd Huff­­man

45 minutes après le départ des Black Hawk, quatre MH-47 Chinook ont décollé de la même piste à Jala­­la­­bad. Deux d’entre eux se sont diri­­gés vers la fron­­tière, tout en restant du côté afghan ; les deux autres ont conti­­nué en direc­­tion du Pakis­­tan. Le déploie­­ment de quatre Chinook était une déci­­sion prise à la dernière minute après que le président Barack Obama a déclaré qu’il voulait s’as­­su­­rer que les Améri­­cains pour­­raient quit­­ter le Pakis­­tan « en combat­­tant s’il le faut ». 25 SEAL supplé­­men­­taires d’un esca­­dron stationné en Afgha­­nis­­tan ont été mobi­­li­­sés, et ils ont pris place à bord des Chinook station­­nés à la fron­­tière. Cette « force d’in­­ter­­ven­­tion rapide » serait unique­­ment appe­­lée à parti­­ci­­per à l’opé­­ra­­tion si les choses prenaient une tour­­nure drama­­tique. Les troi­­sième et quatrième Chinook étaient chacun équi­­pés de deux M134 Mini­­gun. Ils ont suivi la trajec­­toire initiale des Black Hawk, mais se sont posés à un point décidé en amont dans le lit assé­­ché d’une rivière, au cœur d’une grande vallée déserte du nord du Pakis­­tan. La maison la plus proche se trou­­vait à près d’un kilo­­mètre de là. Au sol, le rotor de l’hé­­lico conti­­nuaient de vrom­­bir tandis que agents surveillaient les collines alen­­tours pour véri­­fier qu’il n’y avait ni héli­­co­­ptère pakis­­ta­­nais, ni avion de chasse. L’un des Chinook avait à son bord des bidons de carbu­­rant, au cas où les autres héli­­cos auraient besoin de remplir leurs réser­­voirs. Pendant ce temps, deux Black Hawk appro­­chaient rapi­­de­­ment d’Ab­­bot­­ta­­bad depuis le nord-ouest, dissi­­mu­­lés derrière les montagnes se dres­­sant à l’ex­­tré­­mité nord de la ville. Puis, les héli­­co­­ptères ont viré à droite et filé vers le sud, suivant l’arête qui déli­­mite la bordure est d’Ab­­bot­­ta­­bad. Les pilotes ont effec­­tué un nouveau virage à droite à l’en­­droit où les collines dispa­­raissent, en direc­­tion du centre-ville, avant de procé­­der à l’ap­­proche finale. Au cours des quatre minutes qui ont suivi, l’in­­té­­rieur des Black Hawk bruis­­sait de la toux métal­­lique des cartouches dont on char­­geait les armes. Mark, habi­­tuel­­le­­ment adju­­dant-maître et sous-offi­­cier non-commis­­sionné de rang équi­­valent pour cette opéra­­tion, a posé un genou à terre derrière la porte ouverte de l’hé­­li­­co­­ptère de tête. Lui et les onze autres SEAL à bord de l’ « hélico un », affu­­blés de gants et de lunettes de vision nocturne, se prépa­­raient à descendre en rappel dans la cour de Ben Laden. Ils atten­­daient que le chef d’équi­­page leur donne le signal de lancer la corde. Mais tandis que le pilote survo­­lait la propriété pour se posi­­tion­­ner en vol station­­naire haut et commen­­cer à se rappro­­cher du sol, il a senti qu’il perdait le contrôle du Black Hawk. Ils allaient s’écra­­ser. blackhawk

Le meneur

Un mois avant les élec­­tions prési­­den­­tielles de 2008, Barack Obama, qui était alors séna­­teur de l’Il­­li­­nois, se prépa­­rait au face à face lors du débat face à John McCain dans le stade de l’uni­­ver­­sité Belmont, à Nash­­ville, Tennes­­see. Une femme dans le public a demandé à Obama s’il souhai­­tait pour­­suivre les chefs d’Al-Qaïda jusqu’à l’in­­té­­rieur du terri­­toire pakis­­ta­­nais, même si cela impliquait d’en­­va­­hir une nation alliée. Il a alors répondu : « Si nous repé­­rons Oussama ben Laden et que le gouver­­ne­­ment pakis­­ta­­nais se trouve dans l’in­­ca­­pa­­cité, ou refuse de l’éli­­mi­­ner, alors je pense que nous devrons agir et l’éli­­mi­­ner nous-mêmes. Nous tuerons Ben Laden. Nous détrui­­rons Al-Qaïda. Ce doit être une prio­­rité pour notre sécu­­rité natio­­nale. » McCain, qui a souvent critiqué Obama pour sa naïveté dans les affaires de poli­­tique étran­­gère, a quali­­fié la promesse de grotesque. « Je ne vais pas télé­­gra­­phier mes coups à l’avance », a-t-il dit pour sa part. Quatre mois après l’in­­ves­­ti­­ture d’Obama, Leon Panetta, le direc­­teur géné­­ral de la CIA, a informé le président sur les dernières avan­­cées de l’agence concer­­nant la traque de Ben Laden. Obama s’est montré peu convaincu. En juin 2009, il a rédigé une note donnant l’ordre à Panetta de créer un « plan d’opé­­ra­­tion détaillé » afin de loca­­li­­ser le chef d’Al-Qaïda, et de s’as­­su­­rer qu’ « aucun effort [ne serait] ménagé ». En premier lieu, le président améri­­cain a inten­­si­­fié le programme secret de la CIA concer­­nant les drones : au cours de la première année de son mandat, il y a eu plus de missiles tirés au Pakis­­tan que durant les huit années où George W. Bush était au pouvoir. Les terro­­ristes en ont rapi­­de­­ment compris l’im­­pact : en juillet, CBS a rapporté que dans un récent commu­­niqué, Al-Qaïda avait mentionné les « coura­­geux comman­­dants » qui avaient été « enle­­vés » et les « nombreuses maisons cachées [qui avaient] été rasées ». Le docu­­ment accu­­sait les espions qui s’étaient « répan­­dus à travers le pays comme des saute­­relles » d’être respon­­sables de cette situa­­tion « très préoc­­cu­­pante ». Cepen­­dant, Ben Laden demeu­­rait introu­­vable. En août 2010, Panetta est retourné à la Maison-Blanche avec de meilleures nouvelles. Les analystes de la CIA pensaient avoir loca­­lisé le messa­­ger de Ben Laden, un homme d’une tren­­taine d’an­­nées nommé Abu Ahmed al-Kuwaiti. Kuwaiti condui­­sait un 4×4 blanc dont la housse du pneu de secours arbo­­rait l’image d’un rhino­­cé­­ros blanc. La CIA a alors commencé à suivre la trace du véhi­­cule. Un jour, un satel­­lite a capturé des images du 4×4 en train de se garer dans une grande propriété béton­­née à Abbot­­ta­­bad. Ayant établi que Kuwaiti vivait là, des agents ont eu recours à des dispo­­si­­tifs de surveillance aérienne pour surveiller la propriété, qui était consti­­tuée d’une maison prin­­ci­­pale à trois étages, d’une dépen­­dance et d’une poignée d’an­­nexes. Ils ont constaté que les habi­­tants de la propriété brûlaient leurs déchets au lieu de les sortir pour qu’ils soient collec­­tés, et ils ont égale­­ment conclu que la propriété était dépour­­vue de ligne télé­­pho­­nique ou de connexion Inter­­net. Kuwaiti et son frère faisaient des allées et venues, mais un autre homme, vivant au troi­­sième étage, restait toujours à l’in­­té­­rieur de la demeure. Quand ce troi­­sième indi­­vidu s’est enfin aven­­turé dehors, il est resté dans l’en­­ceinte de la propriété. Des analystes ont alors supposé qu’il s’agis­­sait de Ben Laden, et l’agence l’a surnommé The Pacer, le « meneur ».

La mission Ben Laden, établie au quar­­tier géné­­ral de la CIA, a permis une coopé­­ra­­tion plus étroite encore entre la CIA et le Penta­­gone.

Bien qu’en­­thou­­siasmé par la nouvelle, Obama n’était pas encore prêt à lancer une inter­­­ven­­tion mili­­taire. D’après John Bren­­nan, son conseiller dans la lutte contre le terro­­risme, les conseillers du président ont ensuite commencé à « inter­­­ro­­ger les données pour voir si elles réfu­­te­­raient la théo­­rie selon laquelle Ben Laden vivait bien là-bas ». La CIA a alors inten­­si­­fié sa collecte de rensei­­gne­­ments et, selon un rapport publié dans le Guar­­dian, un méde­­cin qui travaillait pour l’agence a lancé une campagne de vacci­­na­­tion à Abbot­­ta­­bad, dans l’es­­poir d’ob­­te­­nir des échan­­tillons d’ADN des enfants de Ben Laden. (Fina­­le­­ment, aucun habi­­tant de la propriété n’a été vacciné.) Fin 2010, Obama a donné l’ordre à Panetta de commen­­cer à étudier les diffé­­rentes options pour effec­­tuer une inter­­­ven­­tion mili­­taire visant la propriété. Panetta a contacté l’ami­­ral Bill McRa­­ven, le SEAL chargé du JSOC. Tradi­­tion­­nel­­le­­ment, l’ar­­mée domi­­nait la commu­­nauté des forces spéciales, mais au cours des dernières années, les SEAL avaient pris une impor­­tance gran­­dis­­sante. Eric Olson, supé­­rieur de McRa­­ven à l’époque de l’opé­­ra­­tion et comman­­dant du Special Opera­­tions Command, ou SOCOM, est un amiral de la marine améri­­caine, ancien comman­­dant du DEVGRU. En janvier 2011, McRa­­ven a demandé à un membre du JSOC nommé Brian, ancien comman­­dant adjoint du DEVGRU, de propo­­ser un plan d’at­­taque. Le mois suivant, Brian – qui ressemble au quar­­ter­­back d’une équipe univer­­si­­taire de foot­­ball améri­­cain – s’est installé dans un bureau bana­­lisé au premier étage du quar­­tier géné­­ral de la CIA, à Langley, en Virgi­­nie. Il a recou­­vert les murs de son bureau de cartes topo­­gra­­phiques et d’images satel­­lites de la propriété d’Ab­­bot­­ta­­bad. Aupa­­ra­­vant, il était ratta­­ché, avec six autres agents du JSOC, au dépar­­te­­ment Pakis­­tan/Afgha­­nis­­tan du Centre pour la lutte contre le terro­­risme de la CIA, mais en pratique, ils agis­­saient de manière indé­­pen­­dante. Un haut respon­­sable de la lutte contre le terro­­risme qui visi­­tait la redoute du JSOC m’a confié qu’il s’agis­­sait d’une enclave d’une confi­­den­­tia­­lité et d’une discré­­tion inha­­bi­­tuelles. « Tout leur travail était soigneu­­se­­ment gardé secret », raconte le respon­­sable. La coopé­­ra­­tion entre les unités des forces spéciales et la CIA remonte à la guerre du Viet­­nam. Cepen­­dant, la limite entre les deux commu­­nau­­tés est de plus en plus floue, les agents de la CIA et les mili­­taires s’étant déjà retrou­­vés au cours de plusieurs périodes de service en Irak et en Afgha­­nis­­tan. « Ces gens ont grandi ensemble », m’a expliqué un supé­­rieur du dépar­­te­­ment de la Défense des États-Unis. « Nous évoluons dans le même système, nous parlons le même langage. » (Comme pour illus­­trer cette tendance, le géné­­ral David Petraeus, ancien comman­­dant de la Force inter­­­na­­tio­­nale d’as­­sis­­tance et de sécu­­rité en Irak et en Afgha­­nis­­tan, a été direc­­teur de la CIA de 2011 à 2012, tandis que Panetta, de son côté, a repris les rênes du dépar­­te­­ment de la Défense jusqu’en 2013.) ulyces-gettingbenladen-07 La mission Ben Laden, établie au quar­­tier géné­­ral de la CIA – auto­­ri­­sée par les statuts juri­­diques de l’agence, mais diri­­gée par les agents de la marine mili­­taire du DEVGRU –, a permis une coopé­­ra­­tion plus étroite encore entre la CIA et le Penta­­gone. John Radsan, un ancien juriste de l’agence, m’a confié que le raid d’Ab­­bot­­ta­­bad avait donné lieu à « une inté­­gra­­tion totale du JSOC dans une opéra­­tion de la CIA ».

Opéra­­tion Trident de Neptune

Le 14 mars, Obama a convoqué ses conseillers en matière de sécu­­rité natio­­nale dans la salle de crise de la Maison-Blanche, et passé en revue une feuille de calcul où se trou­­vait la liste des plans d’ac­­tion poten­­tiels contre la propriété d’Ab­­bot­­ta­­bad. La plupart étaient adap­­tés de raids du JSOC ou de raids aériens. Dans certaines versions, il était ques­­tion de coopé­­rer avec l’ar­­mée pakis­­ta­­naise ; mais ce n’était pas toujours le cas. Le président a fina­­le­­ment choisi de ne pas colla­­bo­­rer avec le Pakis­­tan, ni même de l’in­­for­­mer. « Il n’était pas convaincu que le Pakis­­tan puisse garder le secret pendant plus d’une nano­­se­­conde », m’a confié l’un des conseillers prin­­ci­­paux du président. Au terme de la réunion, Obama a donné à McRa­­ven l’ordre de commen­­cer à plani­­fier le raid. Brian a invité James, le comman­­dant de l’es­­ca­­dron Red Squa­­dron du DEVGRU, et Mark, l’adju­­dant-maître, à le rejoindre au quar­­tier géné­­ral de la CIA. Ils ont passé les deux semaines et demie qui ont suivi à élabo­­rer un moyen de péné­­trer dans la maison de Ben Laden. Dans l’une des options, des héli­­co­­ptères en vol à l’ex­­té­­rieur d’Ab­­bot­­ta­­bad lais­­saient l’équipe se faufi­­ler, à pied, dans la ville. Néan­­moins, le risque de se faire repé­­rer était élevé, et les SEAL seraient fati­­gués par la longue course jusqu’à la propriété. Les plani­­fi­­ca­­teurs avaient envi­­sagé de se frayer un chemin grâce à un tunnel – ou du moins, ils avaient imaginé que Ben Laden quit­­te­­rait la maison par un tunnel. Mais les images four­­nies par l’Agence natio­­nale du rensei­­gne­­ment géos­pa­­tial montraient qu’il y avait de l’eau stag­­nante à proxi­­mité, lais­­sant suppo­­ser que la propriété se trou­­vait proba­­ble­­ment dans une plaine d’inon­­da­­tion. Il était possible que la nappe phréa­­tique se situe juste sous la surface, ce qui rendait l’exis­­tence d’un tunnel extrê­­me­­ment peu probable. Fina­­le­­ment, les plani­­fi­­ca­­teurs ont convenu qu’il était plus logique de se poser direc­­te­­ment dans la propriété. « L’objec­­tif d’une opéra­­tion spéciale, c’est préci­­sé­­ment de faire ce à quoi les gens ne s’at­­tendent pas, et en l’oc­­cur­­rence, là, personne n’au­­rait parié sur le fait que l’hé­­li­­co­­ptère aurait péné­­tré dans la propriété, déposé les gars sur le toit pour ensuite atter­­rir dans la cour », m’a expliqué l’agent des forces spéciales.

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L’équi­­pe­­ment des membres du Red Squa­­dron

Le 29 mars, McRa­­ven a trans­­mis le plan à Obama. Les conseillers mili­­taires du président étaient parta­­gés. Certains approu­­vaient le raid, certains préfé­­raient une attaque aérienne, et d’autres voulaient attendre d’ob­­te­­nir plus d’in­­for­­ma­­tions. Robert Gates, le secré­­taire de la Défense des États-Unis, était l’un des plus fervents oppo­­sants à l’as­­saut par héli­­co­­ptère. Gates a rappelé à ses collègues qu’il se trou­­vait dans la salle de crise de la Maison-Blanche durant la prési­­dence de Jimmy Carter, lorsque les hauts fonc­­tion­­naires mili­­taires avaient présenté l’opé­­ra­­tion Eagle Claw (« serre d’aigle ») de la Delta Force en 1980. Son but était de secou­­rir les otages améri­­cains rete­­nus à Téhé­­ran, mais elle s’était termi­­née par une terrible colli­­sion dans le désert iranien, coûtant la vie à huit soldats améri­­cains. Gates les a donc mis en garde : « À l’époque aussi, ils trou­­vaient que c’était une bonne idée. » Lui et le géné­­ral James Cart­­wright, vice-président du Comité des chefs d’état-major inter­­ar­­mées, étaient en faveur d’une attaque aérienne menée par des Northrop B-2 Spirit, des bombar­­diers. Cette option permet­­tait d’évi­­ter que les Améri­­cains aient à poser le pied sur le sol pakis­­ta­­nais. Toute­­fois, les membres des forces aériennes ont calculé qu’ils auraient besoin d’une charge de 32 « bombes intel­­li­­gentes » pesant 900 kilo­­grammes chacune pour descendre à neuf mètres sous terre et ainsi s’as­­su­­rer que chaque bunker serait détruit. « L’ex­­plo­­sion d’une telle charge provoque­­rait une secousse semblable à un trem­­ble­­ment de terre », assure Cart­­wright. La pers­­pec­­tive de raser une ville pakis­­ta­­naise a fait se ravi­­ser Obama. Il a ainsi aban­­donné l’op­­tion B-2 et ordonné à McRa­­ven de commen­­cer l’en­­traî­­ne­­ment au raid. Brian, James et Mark ont consti­­tué une équipe de 24 SEAL du Red Squa­­dron et leur ont dit de se présen­­ter le 10 avril sur un site couvert d’une dense forêt, en Caro­­line du Nord, pour un exer­­cice d’en­­traî­­ne­­ment. (Le Red Squa­­dron est un des quatre esca­­drons du DEVGRU, qui compte en tout près de 300 agents.) Aucun SEAL – mis à part James et Mark – n’avait entendu parler des rensei­­gne­­ments de la CIA à propos de la propriété de Ben Laden, du moins pas avant qu’un lieu­­te­­nant-comman­­dant ne pénètre dans le bureau du lieu de rendez-vous. Ce dernier a trouvé un géné­­ral à deux étoiles venant du quar­­tier géné­­ral du JSOC assis à une table de confé­­rence, en compa­­gnie de Brian, James, Mark et de plusieurs analystes de la CIA. De toute évidence, il ne s’agis­­sait pas d’un exer­­cice d’en­­traî­­ne­­ment. Le lieu­­te­­nant-comman­­dant a rapi­­de­­ment été « briefé ». Une réplique de la propriété avait été construite sur le site, des murs et des clôtures grilla­­gées  déli­­mi­­tant le plan de la propriété. L’équipe a passé cinq jours à s’exer­­cer aux manœuvres.

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La planque de Ben Laden à Abbot­­ta­­bad

Le 18 avril, la section du DEVGRU s’est rendue dans le Nevada pour une nouvelle semaine de répé­­ti­­tions. Le site d’en­­traî­­ne­­ment était une longue éten­­due de désert appar­­te­­nant au gouver­­ne­­ment, d’une alti­­tude semblable à celle des alen­­tours d’Ab­­bot­­ta­­bad. Ils ont utilisé un bâti­­ment préexis­­tant pour servir de réplique à la maison de Ben Laden. Les équi­­pages ont prévu une trajec­­toire de vol semblable à celle entre Jala­­la­­bad et Abbot­­ta­­bad. Les manœuvres débu­­taient chaque nuit après le coucher de soleil. Douze SEAL – dont Mark – embarquaient à bord de l’ « hélico un ». Onze SEAL accom­­pa­­gnés d’Ah­­med et Cairo se trou­­vaient à bord de l’ « hélico deux ». Les pilotes volaient dans l’obs­­cu­­rité, parve­­naient à la fausse propriété et faisaient du surplace pendant que les SEAL descen­­daient en rappel. Les membres de l’équipe n’avaient pas tous l’ha­­bi­­tude d’ef­­fec­­tuer des assauts à bord d’hé­­li­­co­­ptères. Avant cette mission, Ahmed travaillait à un poste admi­­nis­­tra­­tif et n’était jamais descendu en rappel. Il a rapi­­de­­ment appris la tech­­nique. L’as­­saut prévu était main­­te­­nant au point. Le premier héli­­co­­ptère devait station­­ner au-dessus de la cour et lancer deux cordes dans le vide pour que les douze SEAL puissent y descendre en rappel. Le second héli­­co­­ptère, lui, vole­­rait en direc­­tion de l’angle nord-est de la propriété pour permettre à Ahmed, Cairo et quatre SEAL de rega­­gner le sol. Ils surveille­­raient alors le péri­­mètre du bâti­­ment. L’hé­­li­­co­­ptère survo­­le­­rait ensuite la maison, et James ainsi que les six autres SEAL descen­­draient sur le toit. Tant que tout se passait bien, Ahmed s’oc­­cu­­pe­­rait de tenir les voisins curieux à distance. Les SEAL et le chien pour­­raient l’y aider de façon plus agres­­sive, si néces­­saire. Dans le cas où ils auraient du mal à trou­­ver Ben Laden, Cairo pour­­rait ensuite aller fouiller la maison pour y déce­­ler de faux murs ou des portes déro­­bées. « C’était une opéra­­tion rela­­ti­­ve­­ment simple », m’a assuré l’agent des forces spéciales. « C’était comme tirer sur une cible dans une foire. » Un avion chargé d’in­­vi­­tés est arrivé dans la nuit du 21 avril. L’ami­­ral Mike Mullen, chef d’état-major de l’ar­­mée des États-Unis, ainsi qu’Ol­­son et McRa­­ven, étaient assis dans un hangar avec des employés de la CIA tandis que Brian, James, Mark et les pilotes faisaient un brie­­fing sur le raid, qui avait été baptisé Opera­­tion Neptu­­ne’s Spear (« Opéra­­tion Trident de Neptune »). Malgré le rôle prédo­­mi­­nant du JSOC dans la Neptu­­ne’s Spear, la mission était offi­­ciel­­le­­ment une opéra­­tion secrète de la CIA. Cette tactique discrète permet­­trait à la Maison-Blanche de cacher son impli­­ca­­tion dans la mission, si cela se révé­­lait néces­­saire. Comme l’a déclaré un respon­­sable de la lutte contre le terro­­risme : « Si on se pointe et que tout le monde est en mission de routine, on se barre et personne n’est au courant. » Après avoir décrit les opéra­­tions, les porte-paroles ont répondu aux ques­­tions : et si la foule encer­­clait la propriété ? Les SEAL étaient-ils prépa­­rés à tirer sur des civils ? Olson – qui avait reçu une Silver Star pour sa bravoure durant l’in­­ci­dent Black Hawk Down (« la chute du faucon noir ») de 1993 à Moga­­dis­­cio, en Soma­­lie – était inquiet car si un héli­­co­­ptère améri­­cain venait à être abattu sur le terri­­toire pakis­­ta­­nais, cela engen­­dre­­rait une catas­­trophe poli­­tique. Après envi­­ron une heure de ques­­tions, les hauts respon­­sables et les analystes du rensei­­gne­­ment sont retour­­nés à Washing­­ton. Deux jours plus tard, les SEAL étaient de retour à Dam Neck, leur base en Virgi­­nie. Dans la nuit du mardi 26 avril, l’équipe des SEAL est montée à bord d’un C-17 Globe­­mas­­ter à la base aérienne Oceana, à quelques kilo­­mètres de Dam Neck. Après une escale de ravi­­taille­­ment à la base aérienne de Ramstein, en Alle­­magne, le C-17 a pour­­suivi sa route en direc­­tion de la base de Bagram, au nord de Kaboul. Les SEAL ont passé une nuit à Bagram, avant de reprendre leur route le jeudi vers Jala­­la­­bad. Ce jour-là, à Washing­­ton, Panetta a convoqué plus de dix hauts fonc­­tion­­naires de la CIA ainsi que des analystes pour une dernière réunion prépa­­ra­­toire. Panetta a demandé à ce que chaque parti­­ci­­pant lui dise, tour à tour, à quel point il était sûr que Ben Laden se trou­­vait à l’in­­té­­rieur de la propriété d’Ab­­bot­­ta­­bad. Le repré­­sen­­tant de la lutte contre le terro­­risme m’a rapporté que les pour­­cen­­tages oscil­­laient entre 40 et 90–95 %, puis il a ajouté : « C’était une affaire de  circons­­tances. »

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Frappes de l’US Air Force sur Tora Bora en décembre 2001

Panetta était conscient que les analystes avaient des doutes, mais il était persuadé que les rensei­­gne­­ments obte­­nus étaient plus fiables que tous ceux récol­­tés par la CIA sur Ben Laden depuis son vol à partir de Tora Bora. Tard le jeudi après-midi, Panetta et le reste de l’équipe de sécu­­rité natio­­nale se sont entre­­te­­nus avec le président. Pendant plusieurs nuits, il n’y aurait pratique­­ment pas de clair de Lune sur Abbot­­ta­­bad – une condi­­tion idéale pour un raid. Il faudrait attendre un mois de plus pour que le cycle lunaire entre à nouveau dans sa phase la plus obscure. Plusieurs analystes du Centre natio­­nal de la lutte contre le terro­­risme ont été invi­­tés à critiquer l’ana­­lyse de la CIA. Ils ont estimé que la fiabi­­lité des rensei­­gne­­ments variait entre 40 et 60 %. Le direc­­teur du centre, Michael Leiter, a jugé qu’il était préfé­­rable d’at­­tendre une confir­­ma­­tion plus solide de la présence de Ben Laden à Abbot­­ta­­bad. Pour­­tant, comme me l’a confié Ben Rhodes, conseiller à la sécu­­rité natio­­nale, plus l’at­­tente était longue, plus le risque d’une fuite augmen­­tait, « ce qui aurait compro­­mis la mission ». Juste après 19 h, Barack Obama a ajourné la réunion, disant qu’il déci­­de­­rait le lende­­main matin. Il est vrai que la nuit porte conseil. Le vendredi matin, le président a rencon­­tré Tom Doni­­lon, son conseiller à la sécu­­rité natio­­nale, Denis McDo­­nough, un conseiller adjoint, ainsi que Bren­­nan dans la Map Room, la « salle des cartes ». Obama avait opté pour l’as­­saut du DEVGRU, et McRa­­ven devait choi­­sir la nuit où aurait lieu l’opé­­ra­­tion. Il était trop tard pour attaquer le vendredi, et il y aurait trop de nuages le samedi. Le samedi après-midi, McRa­­ven et Obama ont eu une conver­­sa­­tion par télé­­phone, et McRa­­ven a alors affirmé que le raid aurait lieu dans la nuit du dimanche. « Bonne route à vous et à vos hommes », lui a répondu Obama. « Veuillez leur trans­­mettre ma grati­­tude pour leurs services et dites-leur que je suivrai person­­nel­­le­­ment cette mission de très près. »

 Le raid

Le matin du dimanche 1er mai, les respon­­sables de la Maison-Blanche ont annulé les visites qui étaient program­­mées, commandé des plateaux de sand­­wichs de chez Costco et trans­­formé la salle de crise en salle de comman­­de­­ment. À 11 h, les prin­­ci­­paux conseillers d’Obama se sont retrou­­vés autour d’une large table de confé­­rence. Ils étaient en vidéo­­con­­fé­­rence avec Panetta, au siège de la CIA, et avec McRa­­ven, en Afgha­­nis­­tan. (Il y avait au moins deux autres centres de comman­­de­­ment, l’un se trou­­vant au Penta­­gone et l’autre au sein de l’am­­bas­­sade améri­­caine d’Is­­la­­ma­­bad.) Le géné­­ral de brigade Marshall Webb, comman­­dant adjoint du JSOC, s’est installé au bout d’une table laquée dans un petit bureau voisin et a allumé son ordi­­na­­teur portable. Il a ouvert plusieurs fenêtres de discus­­sions qui les gardaient, lui et la Maison-Blanche, en liai­­son avec les autres équipes de comman­­de­­ment. Le bureau où se trou­­vait Webb compor­­tait le seul flux vidéo de la Maison-Blanche montrant la cible en direct, à partir d’un drone RQ-170 inof­­fen­­sif qui volait à plus de 4 500 mètres d’al­­ti­­tude au-dessus d’Ab­­bot­­ta­­bad. Les respon­­sables de la plani­­fi­­ca­­tion au JSOC, bien déter­­mi­­nés à garder l’opé­­ra­­tion aussi secrète que possible, avaient décidé de ne pas utili­­ser d’autres chas­­seurs ou bombar­­diers. « Ça n’en valait pas la peine », m’a avoué l’agent des forces spéciales. Les SEAL étaient livrés à eux-mêmes.

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Barack Obama dans la situa­­tion room
Crédits : Pete Souza pour la Maison-Blanche

Obama est retourné à la Maison-Blanche à 14 h, après une partie de golf de neuf trous à la base aérienne d’An­­drews. Les Black Hawk ont décollé de Jala­­la­­bad trente minutes plus tard. Juste avant 16 h, Panetta a annoncé au groupe dans la salle de crise que les héli­­co­­ptères arri­­vaient à Abbot­­ta­­bad. Obama s’est levé. « Je dois voir ça », a-t-il lancé, sortant dans le couloir en direc­­tion du petit bureau, avant de prendre place aux côtés de Webb. Le vice-président Joseph Biden, le secré­­taire de la Défense Robert Gates et la secré­­taire d’État Hillary Clin­­ton l’ont suivi, ainsi que tous ceux qui pouvaient encore se faire une place dans le bureau. Dans ce dernier, sur un écran LCD de taille modeste, le premier héli­­co­­ptère est apparu, granu­­leux et en noir et blanc, en train de survo­­ler la propriété. Quand soudain, il a rencon­­tré un problème. Lorsque le pilote a commencé à perdre le contrôle de l’hé­­li­­co­­ptère, il a tiré sur le manche contrô­­lant le pas des pales, mais l’en­­gin ne répon­­dait plus. Les hauts murs de la propriété et la tempé­­ra­­ture élevée avaient provoqué la descente du Black Hawk dans son propre souffle : une situa­­tion aéro­­dy­­na­­mique dange­­reuse aussi connue sous le nom d’ « enfon­­ce­­ment avec puis­­sance ». En Caro­­line du Nord, ce problème poten­­tiel ne s’était pas mani­­festé, car le grillage utilisé durant l’en­­traî­­ne­­ment lais­­sait passer l’air. Un ancien pilote d’hé­­li­­co­­ptère suren­­traîné aux opéra­­tions spéciales m’a confié, vis-à-vis de la situa­­tion dans laquelle s’était trou­­vée le pilote : « C’est plutôt effrayant, j’y ai moi-même eu droit. La seule façon de s’en sortir, c’est de pous­­ser le manche vers l’avant et de voler hors de ce silo verti­­cal dans lequel vous plon­­gez. Cette solu­­tion demande de l’al­­ti­­tude. Si vous vous enfon­­cez avec puis­­sance à 600 mètres d’al­­ti­­tude, vous avez tout le temps de remon­­ter. Si vous vous enfon­­cez à quinze mètres, vous vous écra­­sez immanqua­­ble­­ment au sol. » Le pilote a renoncé au plan de la descente en rappel et a cher­­ché à poser l’en­­gin. Il a choisi un enclos pour animaux dans la section ouest de la propriété. Les SEAL présents à bord de l’ap­­pa­­reil se sont accro­­chés tandis que le rotor arrière se balançait, raclant le mur d’en­­ceinte. Le pilote a fait piquer l’hé­­li­­co­­ptère du nez pour le mener jusqu’au sol et éviter qu’il ne bascule sur le côté. Vaches, poulets et lapins déta­­laient en panique. Volant à une incli­­nai­­son de 45° au-dessus de l’en­­ceinte, l’équipe du Black Hawk a envoyé un message de détresse aux Chinook au repos.

Leurs bottes s’en­­fonçaient dans la boue tandis qu’ils couraient le long du mur.

James et les SEAL obser­­vaient la scène depuis le second héli­­co­­ptère tandis qu’ils survo­­laient le coin nord-est de la propriété. Le second pilote, ne sachant pas si l’en­­gin de ses collègues prenait feu ou s’il rencon­­trait des problèmes méca­­niques, a laissé tomber son propre plan qui consis­­tait à planer au-dessus du toit. Au lieu de quoi il s’est posé sur un terrain herbeux face à la maison. Aucun Améri­­cain n’avait encore péné­­tré dans la partie rési­­den­­tielle de la propriété. Mark et son équipe se trou­­vaient à l’in­­té­­rieur de l’hé­­li­­co­­ptère posé d’un côté, et de l’autre, il y avait l’équipe de James. Les deux équipes étaient restées à peine une minute sur la cible, et la mission prenait déjà une tour­­nure impré­­vue.

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« L’éter­­nité, c’est l’ins­­tant entre le moment où on voit quelque chose aller de travers et celui où on entend le premier rapport radio », m’a confié l’agent des forces spéciales. Les respon­­sables à Washing­­ton ont regardé l’en­­re­­gis­­tre­­ment aérien, puis attendu une trans­­mis­­sion, inquiets. Le conseiller prin­­ci­­pal du président a comparé cette expé­­rience au fait d’as­­sis­­ter au « climax d’un film ». Au bout de longues minutes, les douze SEAL à bord du premier héli­­co­­ptère ont retrouvé leurs repères et ont calme­­ment fait savoir par radio qu’ils allaient procé­­der au raid. Ils avaient parti­­cipé à tant d’opé­­ra­­tions au cours des neuf dernières années que peu de choses pouvaient les prendre au dépourvu. Pendant les mois qui ont suivi le raid, les médias ont suggéré plusieurs fois que l’opé­­ra­­tion d’Ab­­bot­­ta­­bad était tout aussi périlleuse que la mission Eagle Claw ou l’in­­ci­dent du « Black Hawk Down », mais le haut fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment de la Défense affirme que « ce n’était pas une mission excep­­tion­­nelle. C’était une opéra­­tion parmi près de 2 000 autres ayant été effec­­tuées au cours des deux dernières années, nuit après nuit. » Selon ses dires, effec­­tuer un raid de nuit était aussi banal que de « tondre la pelouse ». Rien que pour la nuit du 1er mai, les forces spéciales basées en Afgha­­nis­­tan ont accom­­pli douze autres missions. Selon les respon­­sables, ces opéra­­tions auraient permis d’abattre ou de captu­­rer entre quinze et vingt cibles. « La plupart des missions ne dévient pas de leur route », dit-il. « Celle-là avait à peine commencé qu’elle partait dans la direc­­tion oppo­­sée. » Quelques minutes après avoir touché le sol, Mark et les autres membres de l’équipe ont commencé à sortir les uns après les autres par les portes laté­­rales de l’ap­­pa­­reil. Leurs bottes s’en­­fonçaient dans la boue tandis qu’ils couraient le long du mur de trois mètres de haut qui fermait l’en­­clos. Une équipe de démo­­li­­tion consti­­tuée de trois hommes s’est hâtée en direc­­tion du portail en métal, qui était fermé. Ils ont alors fouillé dans leurs sacs conte­­nant les explo­­sifs et placé une charge de C-4 sur les gonds. Après une forte déto­­na­­tion, la porte s’est ouverte. Les neuf autres SEAL se sont engouf­­frés dans l’ou­­ver­­ture et ont atterri dans une allée étroite, se retrou­­vant dos à l’en­­trée prin­­ci­­pale de la maison. Ils ont descendu l’al­­lée, leurs fusils d’as­­saut équi­­pés de silen­­cieux pres­­sés contre leurs épaules. Mark restait en arrière pour établir une commu­­ni­­ca­­tion radio avec l’autre équipe. Au bout de l’al­­lée, les Améri­­cains ont fait sauter un autre portail verrouillé, péné­­trant ainsi dans une cour, face à la dépen­­dance – celle où Abu Ahmed al-Kuwaiti, le messa­­ger de Ben Laden, vivait avec sa femme et ses quatre enfants.

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Le plan du repère de Ben Laden

Trois SEAL en première ligne se sont déta­­chés du groupe pour aller inspec­­ter la maison, tandis que les neuf autres faisaient explo­­ser un nouveau portail pour entrer dans la cour inté­­rieure, devant la maison prin­­ci­­pale. Lorsque les membres de la plus petite unité ont tourné à l’angle pour arri­­ver sur l’en­­trée de la dépen­­dance, ils ont vu Kuwaiti se préci­­pi­­ter à l’in­­té­­rieur pour préve­­nir sa femme et ses enfants. À travers les lunettes de vision nocturne, la scène parais­­sait pixe­­li­­sée et prenait une teinte vert émeraude. Kuwaiti, vêtu d’une tunique blanche et à présent équipé d’une arme, retour­­nait à l’ex­­té­­rieur quand les SEAL ont fait feu et l’ont abattu. Les neuf autres SEAL, parmi lesquels se trou­­vait Mark, ont formé des unités de trois afin de s’as­­su­­rer que la voie était libre dans la cour inté­­rieure. Les Améri­­cains se doutaient que plusieurs hommes se trou­­vaient encore à l’in­­té­­rieur de la maison : le frère de Kuwaiti, Abrar, âgé de 33 ans ; les fils de Ben Laden, Hamza et Khalid ; et Ben Laden lui-même. La première unité avait à peine péné­­tré dans la cour pavée devant l’en­­trée prin­­ci­­pale de la maison quand Abrar, un homme trapu et mous­­ta­­chu portant une tunique crème, est apparu armé d’un AK-47. Il a reçu une balle dans la poitrine, un coup fatal, tout comme sa femme Bushra, qui se tenait à côté de lui, désar­­mée.

 Gero­­nimo

Hors de l’en­­ceinte de la propriété, Ahmed, l’in­­ter­­prète, patrouillait le long du chemin boueux s’éti­­rant devant la demeure de Ben Laden, comme un simple offi­­cier de police pakis­­ta­­nais en civil. Il avait fière allure dans sa tunique et son gilet pare-balles. Lui, Cairo le chien et quatre SEAL devaient boucler le péri­­mètre de la maison tandis que James, accom­­pa­­gné de six autres SEAL – le contin­gent qui aurait dû atter­­rir sur le toit –, rentrait à l’in­­té­­rieur. Pour l’équipe de patrouille, les quinze premières minutes se sont dérou­­lées sans encombre. Les voisins avaient certai­­ne­­ment entendu les héli­­co­­ptères voler à basse alti­­tude, le bruit du crash et les coups de feu entre­­cou­­pés d’ex­­plo­­sions qui avaient suivi, mais personne n’était sorti voir ce qu’il se passait. Un habi­­tant du quar­­tier a pris note du tumulte en postant sur Twit­­ter : « Un héli­­co­­ptère qui tourne au-dessus d’Ab­­bot­­ta­­bad à une heure du matin (ça n’ar­­rive pas souvent). »

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Cairo, le chien des SEAL

Fina­­le­­ment, quelques Pakis­­ta­­nais curieux se sont appro­­chés pour se rensei­­gner sur toute cette agita­­tion de l’autre côté de l’en­­ceinte. « Rentrez chez vous », leur a dit Ahmed en pachto, tandis que Cairo montait la garde. « Une opéra­­tion de sécu­­rité est en cours. » Ils sont alors retour­­nés chez eux, sans même réali­­ser qu’ils venaient de s’adres­­ser à un Améri­­cain. Quand les jour­­na­­listes sont arri­­vés les jours suivants dans la banlieue de Bilal, un résident leur a raconté : « J’ai vu des soldats sortir des héli­­cos et foncer en direc­­tion de la maison. Certains d’entre eux nous ont dit dans un pachto parfait d’éteindre les lumières et de rester à l’in­­té­­rieur. » Pendant ce temps-là, James, le comman­­dant de l’es­­ca­­dron, avait percé une ouver­­ture dans un mur. Il a traversé une partie de la cour pleine de treillages, créé une ouver­­ture dans un autre mur et rejoint les SEAL de l’hé­­lico un, qui étaient en train d’in­­ves­­tir le rez-de-chaus­­sée de la maison. Ce qui s’est passé ensuite n’est pas très clair. « Ce que je peux vous dire, c’est que pendant un moment, envi­­ron 20–25 minutes, personne n’avait la moindre idée de ce qui se passait réel­­le­­ment », a raconté plus tard Panetta au jour­­nal télé­­visé PBS NewsHour. Avant ce moment, les opéra­­tions étaient suivies avec atten­­tion par des dizaines de respon­­sables de la Défense, des rensei­­gne­­ments et de la Maison-Blanche qui regar­­daient les images en direct, filmées par le drone. Contrai­­re­­ment à une infor­­ma­­tion de CBS large­­ment diffu­­sée, les SEAL ne portaient pas de caméra sur leur casque. Aucun d’entre eux ne connais­­sait à l’avance le plan de la maison, et ils se pres­­saient d’au­­tant plus qu’ils réali­­saient que dans quelques minutes à peine, ils mettraient peut-être fin à la chasse à l’homme la plus coûteuse de l’his­­toire des États-Unis. C’est pourquoi il est possible que certains de leurs souve­­nirs, sur lesquels se base cet article, soient impré­­cis – et donc discu­­tables.

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La queue du Black Hawk retrou­­vée dans le jardin

Alors que les enfants d’Abrar couraient se mettre à l’abri, les SEAL ont commencé à inspec­­ter le premier étage de la maison prin­­ci­­pale, une pièce après l’autre. Les Améri­­cains avaient pensé que la maison pour­­rait être piégée, mais la présence d’en­­fants dans la propriété lais­­sait suppo­­ser le contraire. « Là, ce n’était plus la peine d’être aussi vigi­­lant », m’a avoué l’agent des forces spéciales. « Est-ce que Ben Laden s’en­­dor­­mait chaque soir en se disant : “Ils vien­­dront la nuit d’après” ? Certai­­ne­­ment pas. Peut-être était-ce le cas pendant un an ou deux, au début, mais plus main­­te­­nant. » Il avait tout de même pris des précau­­tions pour sa sécu­­rité. Une porte en métal barrait l’ac­­cès aux esca­­liers qui menaient au deuxième étage, ce qui faisait du premier une sorte de cage. Après avoir fait sauter la porte avec des explo­­sifs, trois SEAL ont grimpé l’es­­ca­­lier. Ils étaient à mi-chemin lorsqu’ils ont vu Khalid, le fils de Ben Laden âgé de 23 ans, tendre le cou à l’angle. Il a ensuite surgi en haut de l’es­­ca­­lier armé d’un AK-47. Khalid, qui portait un T-shirt blanc au col étiré, des cheveux courts et une barbe bien taillée, a ouvert le feu sur les Améri­­cains. Les respon­­sables de la lutte contre le terro­­risme affirment qu’il était inof­­fen­­sif, mais repré­­sen­­tait tout de même une menace non-négli­­geable. « Quand un homme adulte descend les esca­­liers dans votre direc­­tion en pleine nuit, dans la pénombre d’une maison d’Al-Qaïda, vous suppo­­sez d’abord que c’est un ennemi. » Deux SEAL au moins ont répliqué et tué Khalid. Selon les carnets que les SEAL portaient avec eux, il y avait jusqu’à cinq hommes adultes qui vivaient dans la propriété. À présent, trois d’entre eux étaient morts. Le quatrième, Hamza – l’autre fils de Ben Laden –, n’était pas dans la propriété. Il ne restait donc plus que Ben Laden. Avant le début de la mission, les SEAL avaient créé une liste de mots de code sur le thème des Indiens d’Amé­­rique. Chaque mot repré­­sen­­tait une étape précise de la mission : le départ de Jala­­la­­bad, l’en­­trée au Pakis­­tan, l’ap­­proche de la propriété, etc. « Gero­­nimo » signi­­fiait que Ben Laden avait été trouvé. Trois SEAL ont contourné le corps de Khalid et fait sauter une nouvelle porte en métal, qui bloquait l’es­­ca­­lier menant au troi­­sième étage. Se préci­­pi­­tant en haut de l’es­­ca­­lier plongé dans l’obs­­cu­­rité, ils ont scruté le palier. Sur la dernière marche, le SEAL à la tête du groupe a tourné à droite : grâce à ses lunettes de vision nocturne, il a pu distin­­guer un homme grand, élancé, portant une barbe longue comme son poing, qui l’ob­­ser­­vait de derrière la porte d’une chambre, à trois mètres de là. Le SEAL a immé­­dia­­te­­ment pres­­senti qu’il s’agis­­sait de Crank­­shaft. (Le respon­­sable de la lutte contre le terro­­risme affirme que le SEAL a d’abord vu Ben Laden sur le palier, qu’il a tiré, mais raté sa cible.) Les Améri­­cains se sont préci­­pi­­tés vers la porte de la chambre. Le premier SEAL l’a ouverte. Deux des femmes de Ben Laden se sont placées devant lui. Amal al-Fatah, la cinquième femme de Ben Laden, criait en arabe. Elle se mouvait comme si elle allait attaquer. Le SEAL a alors baissé le regard et lui a tiré une fois dans le mollet. Crai­­gnant qu’au moins une des deux femmes ne porte une cein­­ture d’ex­­plo­­sifs, il s’est appro­­ché, les a entou­­rées de ses bras, avant de les éloi­­gner. Il serait sûre­­ment mort si elles avaient explosé, mais en les enve­­lop­­pant de la sorte, il aurait absorbé une partie de l’ex­­plo­­sion et aurait pu sauver les deux SEAL qui se trou­­vaient derrière lui. Fina­­le­­ment, aucune des deux femmes ne portait une telle cein­­ture.

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Oussama Ben Laden dans une de ses vidéos

Un deuxième SEAL est entré dans la pièce et a pointé le laser infra­­rouge de son M4 sur le torse de Ben Laden. Le chef d’Al-Qaïda, portant une tunique brun clair et une calotte musul­­mane, s’est figé. Il n’était pas armé. « Il n’a jamais été ques­­tion de déten­­tion ou de capture, ce n’était pas une déci­­sion prise à la dernière seconde. Personne ne voulait de déte­­nus », explique le chef des forces spéciales. (La Maison-Blanche main­­tient, elle, que si Ben Laden s’était rendu sur-le-champ, il aurait été capturé vivant.) Neuf ans, sept mois et vingt jours après les atten­­tats du 11 septembre, un SEAL améri­­cain était en capa­­cité de tuer Ben Laden. Pour cela, il lui suffi­­sait d’ap­­puyer sur la gâchette. Le premier tir, une cartouche de 5,56 × 45 mm, a atteint l’homme en pleine poitrine. Tandis qu’il tombait à la renverse, le SEAL lui a tiré une seconde cartouche dans la tête, juste au-dessus de l’œil gauche. Dans sa radio, il a prononcé ces mots : « Pour Dieu et la patrie – Gero­­nimo, Gero­­nimo, Gero­­nimo. » Après une pause, il a ajouté : « Gero­­nimo E.K.I.A. », « ennemi tué au combat ». Lorsqu’il a entendu ces paroles à la Maison-Blanche, Obama s’est pincé les lèvres, puis, sans s’adres­­ser à personne en parti­­cu­­lier, a déclaré d’un ton solen­­nel : « On l’a eu. »

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Relâ­­chant sa prise sur les deux femmes de Ben Laden, le premier SEAL leur a passé des menottes en plas­­tique aux poignets avant de les faire descendre au rez-de-chaus­­sée. Au même moment, deux de ses collègues se sont préci­­pi­­tés à l’étage avec une housse mortuaire en nylon. Ils l’ont dérou­­lée, se sont agenouillés de part et d’autre de Ben Laden, et ont placé son corps à l’in­­té­­rieur. 18 minutes s’étaient écou­­lées depuis l’ar­­ri­­vée de l’équipe du DEVGRU sur les lieux. Pendant les vingt minutes qui ont suivi, la mission s’est trans­­for­­mée en opéra­­tion de collecte de rensei­­gne­­ments. Quatre hommes ont écumé le deuxième étage, des sacs plas­­tique à la main, et ont récu­­péré des clés USB, des CD, des DVD et des ordi­­na­­teurs dans la pièce qui avait entre autres fait office de studio télé de fortune pour Ben Laden. Durant les semaines qui ont suivi, des groupes de travail mis en place par la CIA ont examiné les fichiers, et ils en ont conclu que Ben Laden était resté beau­­coup plus impliqué dans les acti­­vi­­tés opéra­­tion­­nelles d’Al-Qaïda que de nombreux respon­­sables améri­­cains l’avaient pensé. Il avait élaboré des plans dans l’op­­tique d’as­­sas­­si­­ner Obama et Petraeus, de prépa­­rer une attaque colos­­sale pour l’an­­ni­­ver­­saire du 11 septembre et d’at­­taquer des trains améri­­cains. Les SEAL ont égale­­ment trouvé des archives porno­­gra­­phiques numé­­riques. « On en trouve dans les ordi­­na­­teurs de toutes ces personnes, qu’elles vivent en Soma­­lie, en Irak ou en Afgha­­nis­­tan », confie l’agent des forces spéciales. Les robes dorées que Ben Laden portait dans ses messages vidéo étaient accro­­chées dans la salle d’en­­re­­gis­­tre­­ment, derrière un rideau. À l’ex­­té­­rieur, les Améri­­cains rassem­­blaient femmes et enfants – tous menot­­tés – et les faisaient asseoir contre un mur, face au deuxième Black Hawk qui, lui, était intact. Le seul membre de l’équipe qui parlait couram­­ment arabe les a inter­­­ro­­gés. Les enfants avaient presque tous moins de dix ans. Ils semblaient tout igno­­rer de l’oc­­cu­­pant du troi­­sième étage. Ils savaient simple­­ment que c’était « un type âgé ». Aucune des femmes n’a confirmé qu’il s’agis­­sait de Ben Laden, bien que l’une d’entre elles ne cessait de l’ap­­pe­­ler le cheikh. Lorsque le Chinook appelé en renfort est fina­­le­­ment arrivé, un méde­­cin est descendu et il s’est agenouillé près du cadavre. Plan­­tant une seringue dans le corps de Ben Laden, il en a extrait deux échan­­tillons de moelle osseuse. D’autres échan­­tillons d’ADN ont aussi été préle­­vés. L’un des échan­­tillons de moelle a été trans­­porté dans le Black Hawk. L’autre a suivi le corps de Ben Laden dans le Chinook.

Alors qu’un incen­­die faisait rage dans l’en­­ceinte de la propriété, les Améri­­cains se sont envo­­lés.

Après cela, les SEAL devaient détruire le Black Hawk endom­­magé. Le pilote, armé d’un marteau qu’il conser­­vait pour ce genre de situa­­tions, a fracassé le tableau de bord, la radio et les autres appa­­reils clas­­si­­fiés dans le cock­­pit. C’est ensuite l’unité de démo­­li­­tion qui a pris le relais. Ils ont placé des explo­­sifs près des systèmes avio­­niques, de l’équi­­pe­­ment de commu­­ni­­ca­­tion, du moteur et de la tête du rotor. « On n’al­­lait pas cacher le fait qu’il s’agis­­sait un héli­­co­­ptère », m’a dit l’agent des forces spéciales. « Mais on voulait le rendre inuti­­li­­sable. » Les SEAL ont rajouté des explo­­sifs sous le châs­­sis de l’hé­­li­­co­­ptère, ont fait rouler des grenades ther­­mites à l’in­­té­­rieur du corps de l’ap­­pa­­reil, puis se sont recu­­lés. Le premier héli­­co­­ptère a explosé alors que l’équipe de démo­­li­­tion embarquait à bord du Chinook. Les femmes et les enfants, lais­­sés aux mains des auto­­ri­­tés pakis­­ta­­naises, ont regardé les SEAL monter à bord des héli­­co­­ptères, à la fois perplexes, effrayés et choqués. Amal, la femme de Ben Laden, conti­­nuait à profé­­rer des menaces. Puis, alors qu’un incen­­die faisait rage dans l’en­­ceinte de la propriété, les Améri­­cains se sont envo­­lés.

Mission accom­­plie

À l’in­­té­­rieur de la salle de crise, Obama a déclaré : « Je ne vais pas me réjouir tant que ces hommes ne seront pas sortis sains et saufs. » Après avoir passé 38 minutes au sein de la propriété, les deux équipes des SEAL devaient entre­­prendre le long trajet qui les ramè­­ne­­rait en Afgha­­nis­­tan. Le Black Hawk commençait à manquer de carbu­­rant et devait retrou­­ver le Chinook au point de ravi­­taille­­ment qui se situait près de la fron­­tière afghane, toujours sur le terri­­toire pakis­­ta­­nais. Il leur a fallu 25 minutes pour remplir leur réser­­voir. Biden, qui était en train de tripo­­ter son chape­­let, s’est tourné vers Mullen, le chef d’état-major des armées des États-Unis. « Nous devrions tous aller à la messe ce soir », lui a-t-il dit. L’hé­­li­­co­­ptère a atterri à Jala­­la­­bad aux alen­­tours de trois heures du matin. McRa­­ven et le chef de station de la CIA ont rejoint l’équipe sur le tarmac. Deux SEAL ont déchargé la housse mortuaire et l’ont ouverte afin que les deux hommes puissent voir de leurs propres yeux le cadavre de Ben Laden. Des photos de son visage ont été prises, puis de son corps figé. D’après les infor­­ma­­tions dont ils dispo­­saient, Ben Laden mesu­­rait 1 m 93, mais personne n’avait de mètre pour mesu­­rer la taille du corps. Alors, un SEAL mesu­­rant 1 m 83 s’est allongé à côté du cadavre. Ce dernier mesu­­rait à vue d’œil dix centi­­mètres de plus que l’Amé­­ri­­cain. Quelques minutes plus tard, McRa­­ven est apparu sur l’écran de vidéo­­con­­fé­­rence de la salle de crise, et a confirmé que le corps de Ben Laden était bien dans la housse. Le cadavre a ensuite été envoyé à la base aérienne de Bagram. ulyces-gettingbenladen-15 Pendant tout ce temps, les SEAL avaient prévu de larguer le cadavre dans la mer, une façon brutale de mettre fin au mythe de Ben Laden. Ils avaient procédé de la sorte lors d’une précé­­dente mission. Pendant une opéra­­tion en héli­­co­­ptère du DEVGRU en Soma­­lie, en septembre 2009, des SEAL avaient tué Saleh Ali Saleh Nabhan, l’un des chefs d’Al-Qaïda en Afrique de l’Est. Le corps de l’homme avait ensuite été ache­­miné en avion jusqu’à un navire dans l’océan Indien, où il avait reçu les rites musul­­mans de circons­­tance avant d’être jeté par-dessus bord. Cepen­­dant, avant de réser­­ver le même sort à Ben Laden, John Bren­­nan a passé un coup de fil. Bren­­nan, qui avait été chef de station de la CIA à Riyad, a ainsi contacté un ancien homo­­logue des rensei­­gne­­ments saou­­diens. Il lui a expliqué les événe­­ments et l’a informé qu’ils comp­­taient jeter la dépouille de Ben Laden dans la mer. Bren­­nan savait que la famille de Ben Laden jouait toujours un rôle impor­­tant dans le royaume, et qu’à une époque, Oussama avait été citoyen saou­­dien. Il voulait donc savoir si le gouver­­ne­­ment saou­­dien souhai­­tait récu­­pé­­rer le corps. « Ton idée me semble bonne », a répliqué le Saou­­dien. À l’aube, le cadavre de Ben Laden a été chargé dans un Boeing-Bell V-22 Osprey, accom­­pa­­gné d’un agent de liai­­son du JSOC et d’un agent de sécu­­rité de la police mili­­taire. L’avion a volé vers le sud, en desti­­na­­tion du pont de l’USS Carl Vinson, un porte-avions améri­­cain poly­­va­lent à propul­­sion nucléaire mesu­­rant 333 mètres de long, stationné dans la mer d’Ara­­bie, au large des côtes du Pakis­­tan. Les Améri­­cains étaient sur le point de traver­­ser une fois de plus l’es­­pace aérien pakis­­ta­­nais sans permis­­sion. Certains respon­­sables s’inquié­­taient que les Pakis­­ta­­nais, piqués dans leur orgueil par l’opé­­ra­­tion en solo à Abbot­­ta­­bad, ne limitent l’ac­­cès de l’Os­­prey. L’avion a fina­­le­­ment atterri sur le Vinson sans inci­dent. La corps de Ben Laden a été lavé, emmailloté dans un linceul blanc, pesé, puis glissé dans une housse. Bren­­nan a rapporté aux jour­­na­­listes que la procé­­dure avait été effec­­tuée « dans la stricte confor­­mité des préceptes et des pratiques isla­­miques ». L’agent de liai­­son du JSOC, le contin­gent de la police mili­­taire, et plusieurs marins ont placé le corps enve­­loppé dans un ascen­­seur à ciel ouvert. Ils sont égale­­ment montés à l’in­­té­­rieur et sont descen­­dus au dernier niveau, qui sert de hangar pour les avions. Ils étaient à envi­­ron six ou huit mètres au-dessus des vagues lorsqu’ils ont jeté le corps à la mer. De retour à Abbot­­ta­­bad, les rési­­dents de la banlieue de Bilal, ainsi que des dizaines de jour­­na­­listes, conver­­geaient vers la propriété de Ben Laden, et la lumière du matin a permis d’éclai­­rer la confu­­sion de la nuit passée. Le mur de l’en­­clos était recou­­vert d’une suie noire, résul­­tat de l’ex­­plo­­sion du Black Hawk. Une partie de la queue de l’en­­gin pendait du mur. Il était évident qu’une opéra­­tion mili­­taire s’était dérou­­lée à cet endroit-là. « Je suis heureux que personne n’ait été blessé dans l’ac­­ci­dent, mais d’un autre côté, je suis content que nous ayons laissé l’hé­­li­­co­­ptère sur place », m’a confié l’agent des forces spéciales. « Il a fait taire les objec­­tions conspi­­ra­­tion­­nistes et confère une grande crédi­­bi­­lité à l’opé­­ra­­tion. Les gens seront obli­­gés de croire ce qu’on raconte, l’hé­­li­­co­­ptère calciné en est la preuve. »

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Barack Obama annonce la mort d’Ous­­sama ben Laden
Crédits : Pete Souza pour la Maison-Blanche

Après le raid, la diplo­­ma­­tie pakis­­ta­­naise était dans tous ses états et a tenté de répa­­rer les dégâts. Dans le Washing­­ton Post, le président Asif Ali Zardari a écrit : « Ben Laden ne se trou­­vait pas là où nous le pensions, mais désor­­mais, il n’est plus. » Il a ajouté que « dix ans de coopé­­ra­­tion et d’al­­liance entre les États-Unis et le Pakis­­tan [avaient] conduit à l’éli­­mi­­na­­tion d’Ous­­sama ben Laden ». Les respon­­sables de l’ar­­mée pakis­­ta­­naise se sont montrés plus cyniques. Ils ont arrêté au moins cinq Pakis­­ta­­nais pour être venus en aide à la CIA. Parmi eux se trou­­vait le méde­­cin qui avait lancé la campagne de vacci­­na­­tion à Abbot­­ta­­bad. Plusieurs organes de presse pakis­­ta­­nais, notam­­ment Nation, un jour­­nal natio­­na­­liste rédigé en anglais – consi­­déré comme un organe de propa­­gande de la Direc­­tion pour le rensei­­gne­­ment inter-services pakis­­ta­­naise (ISI) –, ont publié ce qu’ils affir­­maient être le nom du chef de station de la CIA à Isla­­ma­­bad. (Shireen Mazari, un ancien éditeur de Nation m’a confié : « Nos inté­­rêts et ceux des Améri­­cains ne coïn­­cident pas. ») Cepen­­dant, le nom publié n’était pas le bon, et l’agent de la CIA a décidé de conser­­ver ses fonc­­tions là-bas. La maison de Ben Laden était proche de l’Aca­­dé­­mie mili­­taire du Pakis­­tan, certains ont donc évoqué la possi­­bi­­lité que l’ar­­mée, voire l’ISI, ait pu aider à proté­­ger Ben Laden. Comment était-il possible que le chef d’Al-Qaïda vive si près de l’aca­­dé­­mie sans que personne ne fût au courant ? Les doutes ont été renfor­­cés après que le Times a révélé que de hauts respon­­sables du Hara­­kat ul-Muja­­hi­­din, un groupe djiha­­diste étroi­­te­­ment lié à L’ISI, figu­­raient dans les contacts d’au moins un télé­­phone portable retrouvé dans la maison de Ben Laden. Bien que des respon­­sables améri­­cains aient affirmé que des diri­­geants pakis­­ta­­nais avaient très certai­­ne­­ment aidé Ben Laden à se cacher à Abbot­­ta­­bad, personne n’en a encore apporté la preuve formelle. La mort de Ben Laden était une victoire symbo­­lique pour la Maison-Blanche, qui devait commen­­cer à évacuer ses troupes station­­nées en Afgha­­nis­­tan. Sept semaines plus tard, Obama a fixé un calen­­drier du retrait des troupes. Malgré cette annonce, les acti­­vi­­tés améri­­caines de lutte contre le terro­­risme au Pakis­­tan, c’est-à-dire les opéra­­tions secrètes mises en place par la CIA et le JSOC, ne seraient pas moins nombreuses – du moins pas dans un futur proche. Depuis le 2 mai, de nombreuses attaques de drones ont été comp­­ta­­bi­­li­­sées au Wazi­­ris­­tan du Nord et au Wazi­­ris­­tan du Sud. Ilyas Kash­­miri, l’un des chefs d’Al-Qaïda, a trouvé la mort dans l’une de ces attaques, alors qu’il prenait le thé dans un verger de pommiers.

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Vue aérienne d’Ab­­bot­­ta­­bad
Crédits : Histo­­ry­­pak

Le succès de l’opé­­ra­­tion contre Ben Laden a été le sujet de nombreuses conver­­sa­­tions au sein des rensei­­gne­­ments et de l’ar­­mée. D’autres terro­­ristes valaient-ils la peine de prendre le risque de lancer un nouvel assaut par héli­­co­­ptère dans une ville pakis­­ta­­naise ? « Si nous avions le moyen de trou­­ver certaines personnes, nous les pour­­sui­­vrions sans hési­­ter », m’a rapporté Cart­­wright. Il a notam­­ment cité Ayman al-Zawa­­hiri, le nouveau chef d’Al-Qaïda – qui se trou­­ve­­rait appa­­rem­­ment au Pakis­­tan –, et Anwar al-Awlaki, un imam améri­­cain rési­­dant au Yémen (qui a fina­­le­­ment été abattu le 30 septembre 2011). Cart­­wright a insisté sur le fait que « les pour­­suivre » n’im­­pliquait pas néces­­sai­­re­­ment de déclen­­cher un autre raid du DEVGRU. L’agent des forces spéciales, lui, était plus caté­­go­­rique dans ses mots. Selon lui, un précé­dent a été établi pour les opéra­­tions en solo à l’ave­­nir. « Aujourd’­­hui, les gens savent que nous pouvons assu­­mer une telle initia­­tive », assure-t-il. Le conseiller prin­­ci­­pal du président a ajouté que « péné­­trer dans l’es­­pace aérien d’un pays en secret est toujours une option envi­­sa­­geable si la mission en vaut la chan­­delle ». Quant à Bren­­nan, voilà ce qu’il m’a confié : « Il va sans dire qu’a­­près cette opéra­­tion, nous sommes encore plus confiants dans ce que l’ar­­mée améri­­caine peut accom­­plir. » Le 6 mai, Al-Qaïda a confirmé la mort de Ben Laden et a publié un commu­­niqué féli­­ci­­tant « la commu­­nauté isla­­mique » pour « le martyr de son bon fils Oussama ». Les auteurs ont promis aux Améri­­cains que « leur joie se trans­­for­­me­­rait en souf­­france et que leur sang se mêle­­rait à leurs larmes ». Ce jour-là, le président Obama s’est rendu à la base mili­­taire de Fort Camp­­bell dans le Kentu­­cky, qui est la base du 160th SOAR, afin de rencon­­trer l’unité du DEVGRU et les pilotes qui avaient parti­­cipé à l’as­­saut. Les SEAL, rentrés d’Af­­gha­­nis­­tan plus tôt dans la semaine, avaient fait le voyage depuis la Virgi­­nie. Biden, Tom Doni­­lon et une dizaine d’autres conseillers de sécu­­rité natio­­nale étaient égale­­ment présents. McRa­­ven a accueilli Obama sur le tarmac. (Ils s’étaient déjà entre­­te­­nus à la Maison-Blanche quelques jours aupa­­ra­­vant, et le président lui avait offert un mètre.) McRa­­ven a conduit le président et son équipe dans un bâti­­ment de plain-pied à l’autre bout de la base. Ils ont péné­­tré dans une pièce sans fenêtres, à la moquette élimée, qui était éclai­­rée par des néons et compor­­tait trois rangs de chaises pliantes en métal. McRa­­ven, Brian, les pilotes du 160th et James se sont entre­­te­­nus avec le président à tour de rôle. Ils avaient recons­­ti­­tué un modèle en trois dimen­­sions de la propriété de Ben Laden et ont retracé leur manœuvre à l’aide d’un poin­­teur laser. Une image satel­­lite de la propriété était proje­­tée au mur, avec une carte indiquant la trajec­­toire de vol des troupes au Pakis­­tan et en dehors. La réunion a duré envi­­ron 35 minutes. Obama a demandé comment Ahmed avait réussi à tenir les rési­­dents du quar­­tier à l’écart. Il a aussi posé des ques­­tions sur le Black Hawk tombé à terre, et a demandé si les tempé­­ra­­tures élevées d’Ab­­bot­­ta­­bad avaient joué un rôle dans l’ac­­ci­dent. (Le Penta­­gone a effec­­tué une enquête offi­­cielle sur ce dernier.) Quand James, le comman­­dant de l’es­­ca­­dron, s’est exprimé, il a d’abord énuméré toutes les bases opéra­­tion­­nelles avan­­cées de l’est de l’Af­­gha­­nis­­tan qui avaient été nommées d’après les SEAL morts au combat. « Tout ce que nous avons fait ces dix dernières années nous a prépa­­rés à ce moment », a-t-il dit à Obama. Ben Rhodes, le conseiller adjoint à la sécu­­rité natio­­nale, qui avait fait le trajet avec Obama, a affirmé que le président était « en admi­­ra­­tion devant ces hommes ». « La visite de la base était extra­­or­­di­­naire », a-t-il ajouté. « Ils savaient que c’était l’enjeu prin­­ci­­pal de sa prési­­dence. Et lui savait qu’ils mettaient leur propre vie en jeu. »

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L’in­­signe du Red Squa­­dron durant l’opé­­ra­­tion

Alors que James parlait de l’at­­taque, il a évoqué le rôle de Cairo. « Il y avait un chien ? » l’a inter­­­rompu Obama. James a acquiescé et expliqué que Cairo se trou­­vait dans une pièce voisine, muselé, à la dispo­­si­­tion des services secrets. « Je veux rencon­­trer ce chien », a déclaré Obama. « Si vous souhai­­tez le rencon­­trer, monsieur le président, je vous conseille d’ap­­por­­ter des frian­­dises », a plai­­santé James. Obama est allé cares­­ser Cairo, mais le chien est demeuré muselé. Après quoi le président et ses conseillers sont passés dans une deuxième pièce, au bout du couloir, où étaient rassem­­blées d’autres personnes ayant parti­­cipé à la mise en place de l’at­­taque. Parmi elles se trou­­vaient des logis­­ti­­ciens, des chefs d’équipe et des adjoints du SEAL. Obama a remis à l’équipe une distinc­­tion, la Presi­­den­­tial Unit Cita­­tion, réser­­vée aux unités de l’ar­­mée améri­­caine. Il a ensuite déclaré : « Nos membres des rensei­­gne­­ments ont effec­­tué un travail remarquable. J’étais sûr à 50 % que Ben Laden se trou­­vait à Abbot­­ta­­bad, mais j’avais une confiance abso­­lue en vous. Vous êtes litté­­ra­­le­­ment la meilleure unité spéciale réduite qui ait jamais existé. » L’équipe du raid a ensuite offert au président le drapeau améri­­cain embarqué à bord du Chinook, l’en­­gin venu prêter main forte aux SEAL. Le drapeau, qui mesu­­rait 90 × 150 cm, avait été étendu, repassé et enca­­dré. Les SEAL et les pilotes l’avaient signé au dos, et sur l’avant du drapeau, on pouvait lire l’ins­­crip­­tion : « De l’opé­­ra­­tion Neptu­­ne’s Spear effec­­tuée par le JSOC, 1er mai 2011 : “Pour Dieu et la patrie. Gero­­nimo.” » Obama a alors promis de placer ce cadeau dans un endroit privé et cher à ses yeux. Avant de retour­­ner à Washing­­ton, le président a pris des photos avec chaque membre de l’équipe et discuté avec nombre d’entre eux, mais il y a un sujet qu’il n’a pas abordé. Il n’a jamais demandé qui avait tiré le coup fatal, et les SEAL n’ont jamais proposé de le lui dire.* *On a depuis appris l’iden­­tité du tireur, le Premier maître Robert O’Neill.


Traduit de l’an­­glais par Marine Bonni­­chon d’après l’ar­­ticle « Getting Bin Laden », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Barack Obama entouré des hauts respon­­sables de son gouver­­ne­­ment assistent à l’opé­­ra­­tion, par la Maison-Blanche. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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