par NicholasNCE | 0 min | 23 juin 2016

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Ospiña

C’est à moi de choi­­sir où nous irons dîner et nous amuser ce soir. Nous irons donc au Grand Véfour, un restau­­rant pitto­­resque de la rue Beaujo­­lais. Situé au cœur de Paris, près des jardins du Palais Royal, le Véfour était un endroit impor­­tant pendant la Révo­­lu­­tion française. Au fil des siècles, sa table à vu passer Napo­­léon et José­­phine Bona­­parte, Victor Hugo, Jean-Paul Sartre et Simone de Beau­­voir. À l’en­­trée, d’im­­po­­santes colonnes de pierre longent le couloir qui mène à la porte prin­­ci­­pale. Une armée de portiers et de serveurs se hâtent pour exau­­cer nos souhaits. Les célèbres miroirs qui décorent l’in­­té­­rieur rendent la pièce bien plus grande qu’elle ne l’est en réalité. Une méta­­phore très appro­­priée de la situa­­tion. Nous festoyons pendant près de quatre heures, faisant grim­­per l’ad­­di­­tion aux alen­­tours de 2 000 dollars.

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La salle du Grand Véfour
Crédits : Le Grand Véfour

À moins d’en avoir plein les poches comme Armbrecht, on ne se rend pas compte à quel point le luxe du Grand Véfour permet d’ajou­­ter à la crédi­­bi­­lité de la couver­­ture et de faci­­li­­ter les choses. On boit indif­­fé­­rem­­ment du Dom Péri­­gnon ou du vin en pichet. On est telle­­ment foca­­lisé sur le fait de ne pas griller sa couver­­ture et d’ob­­te­­nir des infor­­ma­­tions que la déca­­dence du Grand Véfour est la dernière chose dont on se préoc­­cupe. On en oublie ce qui nous entoure. Kathy sort le grand jeu à Armbrecht. Ils discutent d’art français et de philo­­so­­phie. Elle lui lit les lignes de la main et lui remplit la tête de prédic­­tions sur sa gran­­deur et son talent. Il gobe tout. Après minuit, le cham­­pagne coule à flot à L’Es­­ca­­lier, une boîte de nuit sélect. Tout le monde, même le rigide profes­­seur Santiago Uribe, danse sur les tubes à la mode dans la capi­­tale. Pendant qu’ils dansent, Uribe dit à Kathy qu’il ne se sent pas bien. Elle lui demande s’il a de la fièvre et essaye de toucher son front. Il saisit son poignet et l’aver­­tit de ne plus jamais le toucher. De mon côté, j’écoute Armbrecht parler de l’ar­­ri­­vée le lende­­main de trois personnes impor­­tantes de Medellín, avec qui il doit voya­­ger en Autriche et en Alle­­magne. Aussi, je n’ai pas remarqué l’in­­ci­dent entre Kathy et Uribe. Mais il ne valait mieux pas, il n’au­­rait pas fallu faire d’es­­clandre. À L’Es­­ca­­lier, Armbrecht s’ex­­cuse pour la conduite d’Os­­piña. « C’est un vrai fardeau. Il boit trop et il a une grande gueule. Il est gros­­sier et nous dérange pendant nos réunions. Sans comp­­ter ses frasques sexuelles qui attirent l’at­­ten­­tion. Il n’au­­rait jamais dû la tenter avec moi, ça n’ar­­ri­­vera plus. Il ne fera jamais plus partie de nos réunions. Santiago et moi lui avons fait croire qu’il devait retour­­ner à Medellín pour brie­­fer un des boss sur l’état des négo­­cia­­tions. Il sera gras­­se­­ment remer­­cié pour ses services, mais il doit être tenu à l’écart des tran­­sac­­tions finan­­cières de Don Chepe. On gardera un œil sur lui et s’il se montre déloyal, on fera ce qu’on a à faire. »

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Le pont Neuf en 1988
Crédits : Michael Kenna

J’ac­quiesce. « C’est vous qui déci­­dez. Peu importe qui vous semble le plus apte à gérer tout ça, je vous soutiens à 100 %. » « Emilio, j’au­­rais besoin de ton aide », dit Uribe. « Nous avons besoin que tu t’oc­­cupes d’Os­­piña, que tu le descendes pendant qu’on est ici. » « Vous êtes fous ? » répond Emir. « Ici à Paris ? Non, les gars, c’est trop risqué. S’il faut que ce soit fait, faisons-le dans endroit sûr. Renvoyez son gros cul en Colom­­bie. Vos hommes contrôlent tout là-bas. » « Qu’il en soit ainsi », dit Uribe. « Vous n’au­­rez plus affaire à lui. » Malgré le volume  assour­­dis­­sant de la musique, Emir me dit à l’oreille ce qu’U­­ribe vient de déci­­der. Armbrecht et Uribe me fixent alors que j’ap­­prends la nouvelle. Je hoche la tête en signe d’as­­sen­­ti­­ment. On n’a plus jamais revu Ospiña.

Un plan infaillible

Nous rentrons à l’hô­­tel à quatre heures du matin et décou­­vrons que Kathy souffre d’une intoxi­­ca­­tion alimen­­taire. Elle sera hors service pour les prochains jours, pendant qu’E­­mir et moi conti­­nuons les négo­­cia­­tions avec les Colom­­biens et le travail avec les banquiers. Le lende­­main, Mora débarque dans notre chambre en pleine forme. Il faut le gonfler à bloc avant notre réunion avec Armbrecht et Uribe, et je le briefe sur ce qu’il s’est passé hier. Deux des trois hommes qui arrivent de Medellín ce soir travaillent avec Armbrecht, et l’un d’eux est Gerardo Moncada. Le second est le frère cadet d’un membre du cartel qui bosse avec Uribe. Armbrecht et ses deux acolytes font partie de la même orga­­ni­­sa­­tion – ils envoient des tonnes de cocaïne à leurs hommes de Detroit, qui nous trans­­mettent à leur tour des valises remplies de cash. Nous sommes loin dans l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, au niveau du mana­­ge­­ment.

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Esco­­bar voulait étendre son pouvoir en Europe

Uribe semble impres­­sionné par notre propo­­si­­tion et tient à nous présen­­ter au frère cadet, mais Armbrecht a tué l’idée dans l’œuf. Si nous commençons à gérer de grosses quan­­ti­­tés d’argent prove­­nant d’un autre groupe, leurs erreurs sont suscep­­tibles d’écla­­bous­­ser ma société et de causer du souci à Armbrecht et ses boss s’ils font affaire avec nous. Armbrecht a de grands projets – mais quelqu’un frappe à la porte et inter­­­rompt mon résumé. C’est Armbrecht et Uribe. « Je lui ai dit que je voulais qu’il garde ses distances avec nos affaires », dit Armbrecht en parlant d’Os­­piña. « Je lui ai dit qu’il avait été très gentil et que c’était très aimable de sa part de nous avoir présenté Gonzalo, Robert et Emilio. Mais qu’à présent, sa mission avec nous était termi­­née et que nous n’avions pas de compte à lui rendre. Que rien… » Le télé­­phone sonne. Emir répond et se tourne vers Armbrecht. « C’est Ospiña », dit Emir. « Il attend vos instruc­­tions. Voulez-vous qu’il aille cher­­cher vos hommes à l’aé­­ro­­port ? » Ospiña tente de se raccro­­cher aux branches. Armbrecht lui donne la permis­­sion. Ospiña ira récu­­pé­­rer les trois hommes de Medellín et les conduira jusqu’à l’hô­­tel de la Trémoille. Merde. Ils vont crécher à notre hôtel. Trois des hommes d’Arm­­brecht, que nous sommes inca­­pables de recon­­naître, vont se prome­­ner sous notre nez, peut-être même dans la chambre d’à côté. Après ça, Armbrecht sort un carnet rempli de ques­­tions, auxquelles nous répon­­dons l’une après l’autre. Il a fait ses devoirs conscien­­cieu­­se­­ment. Nous avons beau avoir fait la fête hier soir, il a trouvé le temps d’étu­­dier tous les docu­­ments que je lui ai four­­nis. Il insiste sur un point : il veut mettre en place une clause qui lui garan­­tira de pouvoir reprendre n’im­­porte quand le contrôle total des socié­­tés et des comptes en banque que nous aurons ouverts pour l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Pour cela, je lui dis qu’il doit être l’unique direc­­teur de l’en­­tre­­prise. Et pour le proté­­ger des gens qui pour­­raient cher­­cher à établir qu’il est le proprié­­taire des fonds, à savoir les auto­­ri­­tés améri­­caines, nous pouvons établir un contrat entre lui et ma société d’in­­ves­­tis­­se­­ment certi­­fiant que nous lui avons expres­­sé­­ment demandé d’en­­dos­­ser ce rôle. De cette façon, si les auto­­ri­­tés posent des ques­­tions, elles seront renvoyées vers nous. Nous leur répon­­drons alors que nos avocats au Liech­­ten­­stein en charge du trust qui possède la société au Liech­­ten­­stein ont exigé qu’on embauche quelqu’un de sa stature pour diri­­ger les affaires de la société. Et avant que les États-Unis puissent forcer des avocats du Liech­­ten­­stein à leur répondre, les poules auront des dents. Notre système mènera assu­­ré­­ment le gouver­­ne­­ment dans une impasse.

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De l’argent sale en prove­­nance de Detroit
Crédits : Robert Mazur

Armbrecht plisse les yeux le temps de réflé­­chir à ma sugges­­tion. Il aime ce qu’il a entendu. « En gros, l’objec­­tif de tout ça, Robert, c’est de créer un dispo­­si­­tif pour récu­­pé­­rer les sommes discrè­­te­­ment et en toute sécu­­rité, n’est-ce pas ? De cette façon, on n’ex­­po­­sera pas les véri­­tables proprié­­taires de la majeure partie de l’ar­­gent… Évidem­­ment, nous vous char­­ge­­rons de créer d’autres socié­­tés écrans. Nous n’al­­lons pas placer 100 millions de dollars dans une seule entre­­prise. » Armbrecht, l’homme investi du pouvoir de diri­­ger le flot des rivières d’argent du cartel, veut faire appel à nous pour mettre au frais 100 millions de dollars ou plus. C’est stupé­­fiant, mais je dois rester calme. Durant la réunion, Howard appelle et nous informe que Chinoy sera disposé à nous rencon­­trer, Armbrecht, Uribe et moi, dans moins d’une heure. Nous remet­­tons à plus tard la fin de la réunion et conve­­nons de nous retrou­­ver dans le hall de leur hôtel d’ici 45 minutes. Pendant ce temps, je passe un rapide coup de fil à l’avo­­cat de Zurich.

À la BCCI

Alors que je remonte les Champs-Élysées accom­­pa­­gné d’Arm­­brecht et Uribe, je les briefe sur les anté­­cé­­dents des respon­­sables de la BCCI qu’ils sont sur le point de rencon­­trer. Je leur dis la vérité : je n’ai fait leur connais­­sance que très récem­­ment par le biais de vieux contacts de la BCCI, en Floride et au Panama. Notre avons noué une rela­­tion dans l’ur­­gence pour trou­­ver une alter­­na­­tive au Panama. Enjo­­li­­ver quoi que soit à ce stade pour­­rait se retour­­ner contre moi. Grâce à mon coup de fil à l’avo­­cat, je réponds à toutes les ques­­tions qu’a soulevé Armbrecht à l’hô­­tel avant notre arri­­vée à la BCCI de Paris.

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Les Champs-Élysées à la fin des années 1980

Arri­­vés à la banque, Ian Howard est là pour nous accueillir, mais il demande à me voir en privé. Chinoy se joint à nous et je leur explique qu’Arm­­brecht et Uribe sont deux membres impor­­tants d’un des groupes colom­­biens qui ont recours à mes services. Je leur demande d’in­­for­­mer mes clients sur les raisons pour lesquelles la BCCI est une banque fiable et sérieuse, car je souhaite que ces hommes me confient d’im­­por­­tantes sommes d’argent en prove­­nance de leur groupe, qui pour­­raient être placées à la BCCI de Paris. Ils veulent que je serve d’in­­ter­­mé­­diaire entre eux et la banque et ils veulent rester anonymes. Chinoy promet de mettre tout le monde à l’aise. Avant de commen­­cer la réunion, Howard tend à Armbrecht et Uribe des tas de brochures, de bilans finan­­ciers et d’autres docu­­ments promo­­tion­­nels. Lui et Chinoy font une présen­­ta­­tion impec­­cable, en mettant en avant la stabi­­lité de la banque et sa présence à l’in­­ter­­na­­tio­­nal. Lorsque Armbrecht fait part de ses inquié­­tudes concer­­nant les commis­­sions, Chinoy le rassure immé­­dia­­te­­ment : « Nous ne pensons pas à court terme mais à long terme. Ce qui nous importe, c’est de tisser des liens. Nous ne prenons pas de commis­­sions sur tous les contrats : nous préfé­­rons gagner moins mais en conclure un plus grand nombre. » Un discours rassu­­rant pour un homme en posses­­sion de dizaines de millions de dollars qu’il souhaite placer en sécu­­rité dans une banque. Armbrecht recon­­naît que la BCCI est un bon choix, mais il tient à ce que Chinoy et Howard sachent comment les choses vont se dérou­­ler. « Nous allons avoir des quan­­ti­­tés consi­­dé­­rables d’ac­­ti­­vi­­tés avec votre banque. Bob sera en charge de tout, vous n’au­­rez affaire qu’à lui et il fera tout ce qu’il faut pour que les choses se passent bien. »

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Aftab Hussain, Amjad Awan et Akbar Ali Bilgrami
Les pontes de la BCCI que Mazur a fait tomber
Crédits : Robert Mazur

Et voilà ! Ma promo­­tion vient juste d’être annon­­cée. Je suis sur le point de deve­­nir le direc­­teur finan­­cier en charge de l’ex­­pan­­sion des cartels en Europe. Armbrecht me remer­­cie de l’avoir emmené à la BCCI et signe les docu­­ments qui lui donnent accès aux millions de dollars de Don Chepe que j’ai placés en certi­­fi­­cats de dépôt. « Nous l’au­­rons à l’œil à l’ave­­nir », dit Armbrecht en parlant une nouvelle fois Ospiña sur le chemin du retour. « Si son compor­­te­­ment indique qu’il peut poser problème, notre orga­­ni­­sa­­tion veillera à ce que ce ne soit pas le cas. » Armbrecht s’ar­­rête soudain en pleine rue : « Faites-vous affaire avec un dénommé Fernando Galeano ? » « Non », lui dis-je. « Pourquoi me deman­­dez-vous cela ? » « Geleano fait partie de los duros, mais il se comporte de façon irres­­pon­­sable. » Ospiña travaille avec ce Galeano et il a confié à Armbrecht qu’il voulait me confier ses affaires. Armbrecht suggère non seule­­ment que je refuse la propo­­si­­tion de m’oc­­cu­­per des affaires Galeano, mais égale­­ment que je ne travaille avec aucun autre groupe à l’ave­­nir. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion de Don Chepe, m’as­­sure-t-il, m’ap­­por­­tera plus de travail que je ne peux l’es­­pé­­rer. « Je dois d’abord m’as­­su­­rer que vos asso­­ciés s’en­­gagent à nous confier leurs inves­­tis­­se­­ments avant de songer à refu­­ser d’autres propo­­si­­tions », dis-je. « Je ne dis pas que c’est impos­­sible. Seule­­ment qu’il me faut d’abord voir les résul­­tats. »

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Place de la Concorde
Crédits : Michael Kenna

J’ap­­pren­­drais par la suite que Fernando Galeano, à l’ins­­tar de Moncada, est direc­­te­­ment lié à Pablo Esco­­bar. Les oppor­­tu­­ni­­tés qui se présen­­taient à nous étaient incon­­ce­­vables et sans précé­dent. Quand les déci­­deurs de Washing­­ton enten­­draient ce que nous étions parve­­nus à accom­­plir, ils avan­­ce­­raient certai­­ne­­ment la date du coup de filet au mois d’oc­­tobre.

~

Le lende­­main, Emir et moi allons déjeu­­ner en tête-à-tête, mais tandis que nous marchons en direc­­tion du Georges V, nous croi­­sons la route d’Arm­­brecht et Uribe, accom­­pa­­gnés des trois hommes de Medellín. Deux d’entre eux restent en arrière pour éviter tout contact avec nous, mais Armbrecht nous présente le troi­­sième homme. Gerardo Moncada. Il semble incroya­­ble­­ment jeune pour un baron de la drogue et doit avoir la tren­­taine. Il nous adresse un hoche­­ment de tête et ne dit pas un mot. Mais il est l’heure de rendre visite à Howard et Hassan pour obte­­nir la confir­­ma­­tion qu’eux aussi savent d’où provient l’argent. Howard confirme que Chinoy l’a informé des acti­­vi­­tés de mes clients, ce qui me donne une occa­­sion parfaite pour une intro­­duc­­tion. « M. Armbrecht est le genre de personne qui… Vous avez affaire à moi. Je suis conseiller en inves­­tis­­se­­ments, et cela me sert, pour ainsi dire, de couver­­ture, cela me confère une grande légi­­ti­­mité. M. Armbrecht ne béné­­fi­­cie pas d’une telle couver­­ture. Il est donc plus sûr pour tout le monde que… » « Que nous ne faisions affaire qu’a­­vec vous », coupe Howard.

Il nous reste encore une réunion avec Armbrecht. Elle durera plus de quatre heures.

« Il ne faudrait pas que les stups viennent foui­­ner de votre côté. » « Nous l’avons très bien compris tous les deux », dit Howard. « Et nous prenons les dispo­­si­­tions néces­­saires. Vous n’avez pas à vous inquié­­ter à ce sujet. Nous avons l’ha­­bi­­tude de ce genre de choses… Récem­­ment, nous avons mis en place des tran­­sac­­tions par Monaco pour le compte de diri­­geants afri­­cains, afin d’ac­­croître notre confi­­den­­tia­­lité. C’est un secteur sur lequel vous devriez vous pencher. » Pas éton­­nant que les peuples afri­­cains ne voient jamais la couleur des milliards de dollars envoyés à leurs gouver­­ne­­ments pour leur venir en aide. Howard me passe ensuite Amjad Awan [banquier assi­­gné à la divi­­sion Amérique latine de la BCCI à Miami, s’oc­­cupe person­­nel­­le­­ment de la rela­­tion client avec Manuel Noreiga] au télé­­phone, qui rend visite à « l’un de ses bons amis à Londres », Asif Baakza [banquier à la BCCI de Londres], mon contact sur place à la BCCI. « Asif est prêt à vous accueillir quand vous arri­­ve­­rez à Londres », dit Awan, « et j’ai hâte de vous revoir à Miami quand vous rentre­­rez. » Baazka et moi échan­­geons briè­­ve­­ment et orga­­ni­­sons notre rencontre à Londres. Avec les confes­­sions d’Ho­­ward que je viens d’en­­re­­gis­­trer et celles qu’Has­­san a faites à Emir, la BCCI de Paris est cuite. Mais il nous reste encore une réunion avec Armbrecht. Elle durera plus de quatre heures.

Le verdict

Armbrecht rend son verdict. « Nous devons parler de la forme finale de l’opé­­ra­­tion… Jusqu’à main­­te­­nant nous en approu­­vons la méca­­nique, qui me semble tout à fait accep­­table. À présent,  nous devons doter la machi­­ne­­rie d’un but. Son but est que notre argent soit ache­­miné aux États-Unis ou de nous permettre de l’y dépo­­ser sur diffé­­rents comptes parfai­­te­­ment sécu­­ri­­sés. »

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Paris vu depuis la tour Eiffel, en 1988

Bien qu’il ait l’in­­ten­­tion de faire tran­­si­­ter une grande partie de l’argent du cartel à travers notre système, il ne nous en donne pas le mono­­pole. Avec l’aide de son oncle, un haut respon­­sable de la Commerz­­bank d’Ha­­novre, il blan­­chit des dizaines de millions de plus pour los duros. Plus d’autres banques dont il ne m’a rien dit. Armbrecht veut déter­­mi­­ner la quan­­tité d’argent qu’il fera passer par notre système. Pas suffi­­sam­­ment à mon goût. J’ai besoin d’un véri­­table enga­­ge­­ment de sa part : il promet donc de commen­­cer entre deux et dix millions de dollars par mois. « Vous serez payés pour ce que vous savez, pas vrai­­ment pour ce que vous faites », ajoute-t-il. « Votre atout, Robert, c’est votre expé­­rience. Comme moi. Je ne connais pas grand chose mais j’ap­­prends très vite, et si j’ai tout cet argent, c’est que j’ap­­prends vite car ils me payent pour ce que je sais… J’ai un profond respect pour pour votre savoir en matière de blan­­chi­­ment d’argent. C’est pourquoi je suis si inquiet de vous voir dispa­­raître. » « Ne vous faites pas de souci, avec des amis comme vous je ne risque pas de m’en­­fuir », dis-je en plai­­san­­tant. « Je crois que ces hommes jouent un double rôle dans l’or­­ga­­ni­­sa­­tion », dit Emir au sujet des frères Giraldo, qui distri­­buent la cocaïne et livrent le cash à Detroit. « Selon moi, c’est risqué. »

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Une saisie de cocaïne en prove­­nance de Colom­­bie
Crédits : Robert Mazur

« Nous essaye­­rons de mieux faire la distinc­­tion à l’ave­­nir », concède Armbrecht. « Il est évident que la personne qui gère une de ces acti­­vi­­tés est suffi­­sam­­ment digne de confiance pour s’oc­­cu­­per de l’au­­tre… Mais nous ne tenons pas à avoir l’argent et la marchan­­dise au même endroit. Oubliez cette conne­­rie. Comme nous gérons plus de cinquante ou cent kilos de coke en même temps, nous avons des distri­­bu­­teurs partout. Nous n’avons jamais de coups durs et nous sommes très vigi­­lants. Nous ne plaçons jamais quatre ou cinq tonnes au même endroit, ce serait stupide. » Ça y est, Ambrecht n’a plus de marge de manœuvre à propos de la prove­­nance de l’argent. À sa demande, je lui donne les numé­­ros de trois de mes bureaux, de mon domi­­cile et de mon portable. Il m’en donne quatre sur lesquels je peux le joindre à Medellín, dont deux sont sécu­­ri­­sés d’après lui. Si la CIA ou la NSA peuvent mettre ces lignes sur écoute, nous pour­­rons dessi­­ner une carte précise du chemin qu’em­­prunte la fortune du cartel. « Je pour­­rais vous surprendre », dit Armbrecht avant de quit­­ter la pièce, « en débarquant à Tampa la semaine prochaine. » Rien ne pour­­rait me rendre plus heureux.

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Ils l’ap­­pe­­laient El Patrón

Une minute après le départ d’Am­­brecht, Mora m’an­­nonce que Don Chepe et d’autres membres du cartel ont leurs bureaux au-dessus d’un restau­­rant nommé Maran­­dua, à Medellín. L’en­­droit ressemble à la cantina de Chal­­mun dans Star Wars : des barons de la drogues, des meur­­triers, des escrocs et des trafiquants de toutes sortes s’y réunissent. Des hordes de senti­­nelles armées de mitrailleuses gardent l’en­­trée de la forte­­resse. Mora se sent mal et pâlit rien que d’en parler. Don Chepe l’a convoqué deux fois à Maran­­dua et il ne veut pas y retour­­ner. Mais il ira. L’avi­­dité fait faire des choses étranges aux hommes. Armbrecht appelle deux fois cette nuit-là pour voir si j’ai fait les recherches qu’il m’a demandé de faire dans l’après-midi. Je les ai faites. Comme il s’agit de notre dernière nuit à Paris, je le convaincs que nous devrions tous aller chez Régine. Les Mora [Gonzalo et son épouse Lucy] et Armbrecht nous rejoignent pour dîner et boire des cock­­tails, dans un cadre où nous avons l’air de personnes normales. Nous parlons des dates éven­­tuelles du mariage avec les Mora. Ils ne rate­­raient cela pour rien au monde.

~

Le lende­­main matin, nous partons pour Londres en prenant le train de Paris à Calais, avant que le ferry ne longe les falaises blanches de Douvres. Dans un café, nous prenons contact avec John Luksic, un agent des douanes assi­­gné à l’am­­bas­­sade améri­­caine de Londres. Nous donnons à Luksic un aperçu de notre para­­noïa en refu­­sant d’ap­­pro­­cher de l’am­­bas­­sade. Il nous laisse tour­­ner en ronds jusqu’à ce que nous soyons certains que personne ne nous suit. Il sait pourquoi nous sommes là, mais nous lui rappe­­lons le plan et lui résu­­mons les deux dernières semaines que nous avons passées en Europe. Plus tard ce jour-là, nous rencon­­trons Asif Baakza, mana­­ger à la BCCI de Londres. Au terme d’une longue réunion, nous concluons le deal.

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Une carte du mariage de Kathy Erick­­son et Bob Musella
Crédits : Robert Mazur

Nous l’avons fait. Après deux semaines d’in­­tenses réunions et de dizaines d’heures de conver­­sa­­tions compro­­met­­tantes enre­­gis­­trées, nous avons collecté une somme de docu­­ments ines­­ti­­mables qui retracent les allées et venues de l’argent de la drogue à travers le monde. Sur la bande, nous avons six diri­­geants de la BCCI, qui offrent leurs services pour dépla­­cer de l’argent sale. Nous avons aussi notre premier inves­­tis­­se­­ment d’un million de dollars de la part de Moncada, et nous sommes parve­­nus à convaincre deux acteurs majeurs du cartel que nous offrions les meilleurs services de blan­­chi­­ment d’argent de la planète. Mon piège ne tarde­­rait plus à se refer­­mer.


Traduit de l’an­­glais par Natha­­lie Delhove, Adélie Floch et Nico­­las Prouillac d’après un extrait du livre de Robert Mazur The Infil­­tra­­tor: My Secret Life Inside the Dirty Banks Behind Pablo Esco­­bar’s Medel­­lin Cartel, paru chez Back Bay Books. Couver­­ture : Pablo Esco­­bar/Paris, 1988. (Créa­­tion graphique par Ulyces)

J’AI INFILTRÉ PENDANT 18 MOIS LE CARTEL DE MEDELLÍN AU TEMPS DE PABLO ESCOBAR

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Robert Mazur, alias Bob Musella, a blan­­chi l’argent du cartel colom­­bien tout en enquê­­tant pour l’US Customs Service. Il raconte son histoire incroyable.

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Arthur Scheuer au cours d’un entre­­tien avec Robert Mazur. Les mots qui suivent sont les siens.

I. L’in­­fil­­tré

Je viens d’une famille italo-améri­­caine pauvre, et nous vivions dans un quar­­tier pauvre de Staten Island, à New York. Le premier appar­­te­­ment dans lequel j’ai habité compor­­tait trois chambres. Quatre familles y logeaient : mes grands-parents, les deux sœurs de ma mère, moi, mon frère, mon père et ma mère. Mes parents travaillaient très dur, mon père cumu­­lait deux ou trois emplois à la fois. Ils dési­­raient plus que tout aider leurs enfants à avoir une meilleure vie que la leur. Déjà à l’époque, leur objec­­tif était de nous tenir éloi­­gné de la mauvaise graine du quar­­tier dont j’ai plus tard, en tant qu’agent infil­­tré, prétendu faire partie. Ils tenaient à faire de mon frère et moi les premiers membres de la famille à entrer à l’uni­­ver­­sité. C’est arrivé. Nos écono­­mies étaient maigres quand j’ai fait mes premiers pas à la fac, et j’avais besoin d’un job pour payer mes livres. J’ai décro­­ché un entre­­tien par l’in­­ter­­mé­­diaire de l’uni­­ver­­sité me permet­­tant de deve­­nir ce qu’ils appe­­laient un étudiant « coopté » au sein d’une orga­­ni­­sa­­tion. Il s’agis­­sait d’une unité spéciale de l’IRS. À l’époque, on l’ap­­pe­­lait la « divi­­sion du rensei­­gne­­ment », c’est elle qui s’était char­­gée de monter le procès d’Al Capone. Une fois engagé, je travaillais deux jours par semaine, le week-end et l’été. Mon rôle se limi­­tait à porter les valises des gars, je n’ai rien fait de très impor­­tant et je n’ai traité aucun dossier.  Je faisais des photo­­co­­pies, de la retrans­­crip­­tion d’en­­tre­­tiens, je n’étais pas sur le terrain. Un des dossiers les plus impor­­tants concer­­nait Frank Lucas, le plus gros trafiquant d’hé­­roïne de Manhat­­tan. Nous étions char­­gés de pour­­suivre la banque au sein de laquelle il blan­­chis­­sait de l’argent. Ironie du sort, son nom était la Chemi­­cal Bank, la « banque chimique ».

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Robert Mazur aujourd’­­hui
Crédits : Robert Mazur

Les cour­­tiers de Lucas avaient pour habi­­tude de se poin­­ter à la banque avec des sacs pour récu­­pé­­rer du cash. J’ai commencé à m’aper­­ce­­voir que pour suivre les mouve­­ments du crime orga­­nisé, il fallait suivre l’argent car il conduit toujours à ceux qui tiennent les rênes de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle, à qui les billets appar­­tiennent. Sitôt diplômé, ils m’ont offert un boulot. J’ai bossé sur des affaires assez impor­­tantes avant d’être trans­­féré en Floride, où l’on m’a inté­­gré à un groupe de travail avec les agences de douanes améri­­caines. Quelques temps après, j’ai accepté de deve­­nir agent des douanes. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à mettre tout en œuvre pour traduire en justice les patron du cartel de Medellín car nous étions en Floride, en pleine zone de guerre. Des massacres étaient commis dans les super­­­mar­­chés, où des types se tiraient dessus à l’aide de mitrailleuses au beau milieu des rayons. Mon équipe tentait d’iden­­ti­­fier les donneurs d’ordre et les blan­­chis­­seurs d’argent. Je suis arrivé à la conclu­­sion que le meilleur moyen de le faire était d’in­­fil­­trer le système plutôt que de suivre la trace de l’argent a poste­­riori, ce qui n’est pas toujours possible. Je me suis donc porté volon­­taire pour deve­­nir un agent infil­­tré pendant une longue période.

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